Auteur: Jean-Sébastien Philippart

Jean-Sébastien Philippart est né en 1973 en Belgique. Titulaire d’un DEA en philosophie (UCL) et agrégé, il est Conférencier à l'Ecole Supérieure des Arts de Bruxelles.

Une scène pédocratique

Cette charge douce-amère ne vise pas d’abord la parentalité en tant que telle et les parents qui la vivent, mais bien la passion parentale comme sentiment ivre de soi qui se cristallise en ce que nous appelons « le chœur parental ». Élément primordial de la mise en scène pédocratique, le chœur parental incarne d’un seul bloc et d’un seul effet les réactions idéales d’un entier dévouement à son idole, laquelle, comme on le sait, « n’a pas d’yeux pour voir, ni d’oreille pour entendre » (Livre de la Sagesse). L’enthousiasme familial vibrera alors comme une offrande faite au pédagogisme professé par l’institution, lequel — sans le savoir — réduit (au lieu de conduire) l’enfant à un faisceau de « compétences » trahissant une boîte noire dont le vide se fait passer pour un mystère…

 

Un dimanche après-midi. Ma femme et moi — qui n’avons pas d’enfant — à l’anniversaire d’une gamine, Lou-ann, deux ans. Une troupe d’enfants (entre deux et cinq ans) venus avec leur(s) parent(s) occupe le jardin, ainsi qu’un intérieur déjà fort éprouvé par de petites mains boudinées qui, à défaut de comprendre grand-chose, se saisissent de tout ou à peu près. La colonie naine et criarde ne semble avoir pour limites que les murs qu’elle salit, les arêtes des meubles — ou la gravité chère à Newton et seule à même d’encore dicter sa loi sans passer par d’interminables négociations. Le tableau est digne de l’art contemporain : une dissémination de gestes arythmiques, de bouches qui piaillent, d’élans ratés, de corps mal réglés sur des têtes blondes et ventrues, de hurlements soudains, bref un cortège où la chair s’éparpille en une mécanique dissonante et trébuchante dans des dizaines de jouets dispersés — une mécanique infantile qui terrorise la pensée parce qu’elle est indiscutable. Car les parents pédocrates nous le signifient par leur sourire médusé : « Ça, c’est la Vie et rien d’autre ! ». Les enfants nous convoquent ainsi à la Vie, une vie spontanée à laquelle l’indigence du langage employé par le chœur parental devant la « performance » de leur engeance se soumet. « Accroupi [pour ne pas dire « croupissant »] devant ton enfant, des phrases courtes, simples et positives, toujours tu auras ! » Aussi, n’ayez pas l’outrageante audace, vous qui êtes étranger au chœur parental, d’intervenir avec des reproches à l’endroit d’un enfant dont vous ne pouvez plus souffrir la violence répétée faite à la politesse : « c’est la Vie que vous profanez ! » et, en dépit de toute convention sociale ou amicale, ses demi-prêtres et prêtresses (passant inlassablement derrière l’enfant, avec des boîtes remplies de lingettes jetables) vont le feront méchamment sentir. On ne s’étonnera plus alors du nombre d’illettrés qui s’ennuient derrière les bancs de nos écoles et dont la grossièreté toute bouffie de spontanéité nourrie par les pédagogues, ne cesse de plastronner… Mais voici l’une des scènes ultimes qui porte, d’une certaine manière, la passion à son comble.  

Un peu avant que tout le monde ne doive jouer à « faisons comme si Lou-ann pouvait souffler ses deux bougies » et alors que notre assemblée se dirige donc dans le salon vers un gâteau surchargé de confiseries, une odeur prononcée de matière fécale se répand. Un papa signale la petite infection. Aussitôt se met en branle un consternant manège parfaitement réglé : la communion parentale se trouve là inconsciemment en pleine démonstration. Un premier parent s’empare calmement de sa progéniture, la soulève bien haut tel un trophée la face tournée vers le public, porte les fesses de son enfant à son nez, renifle doucement le cul du bambin qui ne bouge pas et déclare satisfait : « Ce n’est pas le mien. » Un deuxième parent s’exécute afin d’examiner à son tour le fondement de sa progéniture. Un troisième… Le même cirque quatre ou cinq fois, dessinant ainsi un drôle de carrousel hissant dans les airs et ramenant sur terre des enfants suspectés d’avoir des excréments sur eux — jusqu’à ce que le gentil « coupable » soit découvert et désigné tout haut. D’un ton mièvre mais assuré le papa déclare : « Maël a fait marcher la machine à boudins. » D’autres parents répètent de concert : « Maël a fait marcher la machine à boudins. »

 

La scène nous fait pénétrer au cœur du système pédocratique. Ce qui devait se présenter comme l’enfant-roi est porté en vérité, aux yeux du public, comme un paquet dont on vérifie le contenu. Notre chat dans sa litière a plus de majesté. Le regard vide du chœur parental nous fait découvrir ainsi la petite horreur d’un être que l’on a dépouillé de son intimité. Et réussit du coup un autre tour de force : celui de ridiculiser, de rabaisser la merde… L’enfant est désormais exposé sans retenue à tous les vents mauvais de la bienveillance, qui abîme tout dans le jeu. C’est qu’en décrétant que l’enfant ne sera pas soumis au jugement et au vrai jugement, notre époque finit par lui dénier l’existence d’une âme. Il fait donc l’objet de conseils pédagogiques, de jeux interminables, à défaut d’être sujet à l’éducation.

Alors que l’étiquette parentale exigeait de nous tous adultes que nous assistions, avant de nous servir de gâteau, au repas des petits goinfres comme s’il s’agissait de La Dernière Cène, un membre du chœur parental demande à ma femme : « Et vous alors ? quand est-ce que vous nous faites un petit ? » L’hésitation de mon épouse fait comprendre à l’assemblée que notre couple demeure encore hermétique à cette question. L’hésitation retentit donc comme une fausse note accueillie par un soupçon de reproche. S’agit-il de nous punir parce que nous n’avons toujours pas goûté à d’interminables nuits pleines de bouches affamées et de culs à essuyer, au beau milieu des hurlements ? Peut-être. Mais il existe une raison plus profonde au mépris déguisé du chœur parental (qui s’acharne à réclamer toujours plus d’enfants) envers les couples sans enfants. Cette raison est bien connue, c’est pourquoi on la tait. La présence d’un tel couple constitue en réalité à l’égard des parents le vestige d’un présent qui doit disparaître et se couler dans l’avenir. L’enfant est l’avenir pour lequel cette espèce de parent se sacrifie parce qu’il est à ses yeux la chance d’une nouvelle vie — la sienne mais en mieux. En mourant à leur vie, ces parents-là croient renaître dans l’enfant à une meilleure existence. Aussi, l’élan vital de l’harmonie parentale qui bute sur la résistance d’un couple sans enfants, fait retour sur soi et comprend, l’espace d’un instant, qu’il cherche à périr. Cette prise de conscience, le ressentiment ne la supporte pas…

Un peu plus tard, l’heure des bains mettra un terme à l’anniversaire…

En 1997 dans L’abîme se repeuple, face aux écolos professionnels de l’apocalypse qui prennent la pause en nous martelant l’air indigné : « Quel monde allons-nous laisser à nos enfants ? », Jaime Semprun posait la vraie question : « A quels enfants allons-nous laisser le monde ? ». Il rappelait ainsi de façon vertigineuse ce que Hannah Arendt avait déjà souligné à propos de l’éducation : celle-ci doit également servir à protéger le monde — des enfants. Mais en 2009 dans sa Lettre aux grandes personnes, le coryphée Philippe Meirieu, grand chantre français du pédagogisme et donc contempteur du savoir et de l’éducation, osait reprendre à son compte la vraie question de Semprun. Preuve donc que la bêtise est dangereuse puisque rien ou presque ne lui fait honte…

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One Response to “Une scène pédocratique”

  1. Nicolas M. dit :

    Merci, cher Monsieur, pour ce texte d’une acuité indéniable, et d’un humour ravageur. Bravo!