Auteur: Jean-Sébastien Philippart

Jean-Sébastien Philippart est né en 1973 en Belgique. Titulaire d’un DEA en philosophie (UCL) et agrégé, il est Conférencier à l'Ecole Supérieure des Arts de Bruxelles.

L’assistance médicale à la procréation en regard d’une éthique de la chair.

A l’occasion de la révision en France des lois bioéthiques dont le projet serait présenté au Conseil des ministres fin septembre et débattu par les parlementaires en novembre, nous nous proposons ici d’esquisser une évaluation de la démarche d’assistance médicale à la procréation (AMP) à l’abri du besoin politique d’innovation. Nous n’avons naturellement pas la prétention d’épuiser une question qui touche au sens de notre être et l’inquiète, mais l’urgence d’une réflexion — pressée par la prolifération des actes techniques —  est de soi déterminante. Esquisse dont le modeste travail s’appuie par ailleurs sur la manière dont l’éthicien articule la signification d’un comportement :  

  

– Quelle est la signification subjective de ce comportement ? 

– Quelle en est la direction objective ? 

– Quel en est le sens plénier ? 

Face aux progressions spectaculaires d’une époque en matière d’interventions techniques sur le processus vital, quelques éléments de réflexions s’imposent en effet. Si répondre à la demande parentale d’un couple dont le caractère pathologique de l’infertilité a été diagnostiqué est techniquement et économiquement possible, l’acte dans sa technicité peut sembler légitime en ce qu’il constitue précisément une réponse à une détresse marquée par un désir d’ouverture : le désir d’enfant. Mais il convient de mesurer ce qui habituellement demeure impensé, à savoir la portée de la demande et le contexte qu’elle recèle. Notre réflexion portera discrètement la trace d’une inscription chrétienne dont l’herméneutique gardée par la réflexion philosophique ne peut se dessiner qu’en marge de l’idéologie institutionnelle et ses simplismes.  

1. La dimension subjective de la démarche 

  

La question peut paraître brutale et se poser en ces termes : toute personne a-t-elle le droit, à toute condition, d’avoir un enfant ? Comme si à la souffrance de l’infertilité et donc de l’incapacité découverte devait se surajouter chez le couple la honte d’un désir dont la légitimité ne va pas plus de soi. 

C’est que l’AMP fait intervenir, à côté du donneur éventuel de gamètes que l’institution juridique et médicale tend à virtualiser, un tiers bien réel : le médecin. Celui-ci doit alors s’entourer de garanties qui confèreront une assurance à son acte. Ainsi, il est demandé au couple de peser son choix. 

Le désir d’enfant est de fait ambigu : il concerne tout autant le désir des parents que l’épanouissement de l’enfant à venir. Le couple doit savoir que dans des conditions normales déjà, le désir d’enfant est de soi porteur d’un désir spontané1 de réparation de nos propres failles : il est attendu que l’enfant nous ressemble et nous dépasse tout à la fois. Aussi, le couple infertile ne doit-il pas se demander s’il ne surcharge pas son désir d’une prétention à un remboursement de la part de l’enfant, sous la forme d’un comportement rêvé eu égard aux efforts parentaux ? 

Le médecin ou le psychologue, à côté du magistrat et ses préoccupations juridiques, veillera également à ce que le deuil de la fertilité a été fait, afin que la décision d’une solution technicienne ne constitue en réalité un passage à l’acte qui occulterait la souffrance. 

Au sein du couple cette fois, on examinera la relative symétrie des motivations qui assoit la stabilité du projet : il ne faut pas que l’autre soit hostile à l’idée, en feignant d’adhérer au projet pour ne pas perdre son conjoint ou pour lui offrir de quoi « occuper » son temps, par exemple. 

Toutefois, il est à noter que ces entretiens préalables qui obligent le couple à thématiser ses motivations face à un tiers, peuvent être vécus comme une mise à profit du temps d’arrêt pour évaluer profondément le projet de coexistence et la capacité à investir l’enfant à venir : existe-t-il une réelle capacité de rêver à son sujet ? 

Enfin, le couple doit avoir à l’esprit qu’il est imprégné de l’air du temps, conséquence de bouleversements sociaux considérables. Les revendications féministes des années 70 ont ouvert l’ère de la fécondation volontaire. « Un enfant si je veux, quand je veux. » Plus que jamais l’enfant est le fruit du désir et se retrouve au centre d’une myriade d’attentions et d’analyses de la part du monde adulte. Dès lors « vouloir » mais « ne pas pouvoir » intensifie la déception du couple infertile dans un climat sociétal qui souffre difficilement la fatalité en matière de sexualité. La possibilité de démarches techniques substitutives vient ainsi, bien mieux que la possibilité de l’adoption, apaiser la souffrance d’un désir alimenté par la logique d’un imaginaire sociétal. « L’avertissement du taux élevé d’insuccès des méthodes procréatives n’y change généralement rien. »2 

En bref, si c’est le désir d’enfant qui donne sens aux méthodes d’AMP, ce désir s’orientant dans un projet institutionnalisé qui l’inscrit dans le temps, il convient au couple de travailler à mettre en lumière le caractère positif de ses motivations. 

  

2. La direction objective de la démarche 

  

Quelles peuvent être les conséquences d’une telle démarche ? 

Là où le féminisme des années 70 s’est attelé à la maîtrise de la contraception en séparant ainsi sexualité et fertilité, on s’imagine désormais pouvoir maîtriser la conception elle-même en associant donc sexualité et fertilité quand elles sont séparées. « Mais ne risque-t-on pas de créer pour l’enfant de réelles difficultés à trouver et à assumer son identité s’il y a eu, lors de la conception, dissociation entre l’affectif et le génétique ? »3 L’être humain constitue en effet un centre où se rassemblent sur le fil de la mémoire les éléments dessinant une biographie pour laquelle compte de fait les origines. D’autre part : « il est important de savoir à qui on doit la vie pour lui être reconnaissant. »4 Face à l’épineux problème causé principalement par le cas du donneur anonyme de gamètes, il n’est peut-être pas alors inutile, dans une perspective anthropologique, de « souligner le recours constant de la Bible au concept et à l’image de l’adoption : nous sommes finalement tous des enfants adoptés par l’amour de leurs parents, ce qui relativise les circonstances techniques ou naturelles de la fécondation. »5 

L’AMP n’est pas non plus sans poser l’épineux problème des grossesses multiples. « Les grossesses multiples engendrent une myriade de problèmes sociaux, psychologiques et médicaux pour les enfants et les parents, en particulier pour la mère. Les risques obstétricaux surtout des grossesses multiples de haut rang (> 2) concernent la morbidité périnatale, les malformations congénitales, la mortalité maternelle et fœtale. Les problèmes seront majorés si un ou plusieurs enfants sont mentalement ou physiquement handicapés. »6 Sachant que le taux de fausses couches augmentent progressivement avec l’âge de la patiente, une loi belge de 2003 « prévoit [alors] le remboursement du coût de laboratoire de fécondation in vitro à condition que le transfert se limite à un seul embryon avant 35 ans. »7 

Et que dire de l’épineux problème des embryons surnuméraires qu’une telle pratique engendre ? Là encore, il s’agit d’être soucieux du moindre mal. Il faut qu’un cadre juridique précise « que seuls les géniteurs sont responsables de leurs embryons et doivent en décider l’implantation, la destruction, ou le don à la recherche (après avoir été honnêtement informés). Ceci éviterait l’intervention, sur la maîtrise de la procréation, d’intérêts extérieurs économiques ou eugéniques, ou de pure compétition scientifique, tout comme la sélection par l’argent de ceux qui pourraient bénéficier de ces techniques. »8 

En bref, si le désir d’enfant institutionnalisé par l’AMP est conscient de ses motivations, leurs justifications doivent se confronter à des questions relatives au statut de l’embryon qui oscille dans ce cas entre le sujet et l’objet. Aussi, le couple doit savoir que son droit à l’enfant ne peut pas occulter le fait que la manipulation ne vise pas simplement du matériel biologique, mais quelque chose comme de l’humain9 — qui, à ce titre, n’autorise pas tout. D’autre part, eu égard au souci de l’être humain pour ses origines, il s’agit de veiller à restreindre au possible la dissociation entre sexualité et procréation ; « la gestation pour autrui », par exemple, ne nous apparaît pas de la sorte comme devant être encouragée. Enfin, la volonté d’avoir un enfant ne doit pas occulter les limites qu’imposent le vieillissement et l’augmentation des risques affectant la santé de la mère et l’enfant. 

Mais inversement, les manipulations qui peuvent faire l’objet de nombreuses proscriptions morales susceptibles d’inhiber les acteurs de la situation, ne doivent pas oublier qu’elles reçoivent leur sens par la motivation d’un désir d’ouverture. 

  

3. La question du sens plénier 

Il convient maintenant de faire un pas de plus — un pas en arrière et d’envisager ainsi l’être même de la démarche d’AMP. Mais disons-le dès l’abord, nous ne nous inscrivons pas dans l’optique heideggérienne condamnant la technique en tant que mise en cause fondamentale de la signifiance. La technique médicale n’est pas une modalité de l’oubli d’une détresse ontologique dans la mesure où elle répond d’abord à sa manière à la détresse de l’autre homme. Cette réponse porte ainsi une trace de la signifiance. Comme le souligne Levinas : « Notre époque ne se définit pas par le triomphe de la technique pour la technique, comme elle ne se définit pas par l’art pour l’art, comme elle ne se définit pas par le nihilisme. Elle est action pour un monde qui vient […]. »10 

Nous ne pensons donc pas que le réseau technique serait enchaîné à son auto-reproduction, ne laissant entrevoir une possibilité de salut que dans la nuit où s’accomplirait le destin. 

Mais il est un fait que le progrès technique suscite de nouvelles demandes qui encouragent la prolifération des actes techniques en matière de procréation. « De nouvelles demandes sont nées alors même qu’aucune infertilité n’est en cause. Elles mettent en cause des limites que la nature avait imposées : l’âge (enfanter après la ménopause), la mort (demande d’insémination post-mortem), la différence des sexes (couples homosexuels en demande de PMA), la nécessité d’une altérité pour enfanter (le clonage). »11 Le problème consiste donc à pouvoir borner le désir qui, « à l’inverse du besoin, ne connaît pas en lui-même sa propre fin. »12 Car il n’y a d’humanité possible qu’à l’épreuve de limites. Or la référence au droit, quand bien même s’opère le passage du droit à l’enfant au droit de l’enfant, n’est pas de soi suffisante puisque le droit se résout à sa manière à des problèmes techniques mobilisant une volonté. C’est un sens originaire et immaîtrisable qui doit nous toucher

Notre thèse : afin que le désir s’ouvre à sa pleine humanité, il doit s’inquiéter d’une écoute : celle du sol maternel dans le creux duquel a lieu la parole donnée qui engendre l’être. Cette écoute fait place à une signifiance qui, parce qu’elle demeure radicalement extérieure à la volonté technicienne, est à même de la limiter — absolument. 

Lorsqu’une mère se précipite vers son enfant qui crie, elle se précipite pour traduire le cri. Il y a du sens dans le cri, sans quoi toute réponse maternelle et la satisfaction qu’elle engendre seraient inexplicables. Le cri signifie en tant qu’il fait signe. Mais le cri est foisonnement de sens, inarticulé. La mère qui se penche sur le visage de l’enfant se penche donc sur un texte à déchiffrer. « C’est comme ça que ça commence notre arrivée au monde : par une histoire de lecture. Notre visage est d’abord un texte et nous traversons cette expérience d’être un texte vivant que des regards déchiffrent, que des regards, infatigablement, attirent à eux pour le lire. »13 Le geste de la mère constitue une interprétation, une lecture suscitée par l’appel. Elle découvre un sens mais non pas comme on ouvre une boîte qui contiendrait un trésor. L’interprétation tente de remplir le creux de sens que l’appel auquel elle tente de répondre crée en elle. La signification apparaît dans le geste qui la cherche. Autrement dit, la réponse de la mère donne corps à une intention. Le cri où se joue un sens inouï est transformé, interprété en une expression où la signification existe désormais comme une chose. Le cri a lieu dans l’instant, le corps d’une intention dans le temps, celui de la re-présentation14. Confronté à sa chose — tout à la fois soi-même et à distance —, l’enfant s’éveille ainsi à la conscience de soi. Le geste de la mère est ainsi littéralement la parole donnée à l’enfant qui peut émerger comme un récit qui se découvre. Apprendre à parler n’est possible qu’en s’insinuant dans la parole de la mère. Et les paroles de celle-ci n’ont de sens qu’à être tendues vers le cri — toute parole authentique est dite pour l’autre qui ouvre l’inconnu — dont le regard s’éveille, attiré par son autre que meut la réponse. 

Autrement dit, c’est par le geste de la lecture, de la parole donnée que le monde devient habitable pour l’enfant, c’est-à-dire qu’un regard y trouve demeure, émergeant du foisonnement sensible. Mais la parole donnée doit déjà animer le désir d’enfant : « la mère peut d’autant plus facilement tenir parole face à l’enfant que la promesse d’accueil est généreuse et partagée… »15 Et comment une femme pourrait-elle donner sa parole à l’enfant quand on la lui aurait refusée en tant que mère ? Quant au père, n’est-ce pas la parole donnée par la mère qui le fait tel et l’ouvre à l’engagement ? On le voit, le sol maternel de la parole donnée est le milieu même où peut se tisser des récits par lesquels le visage des uns se reconnaissent et sont reconnus à travers le regard ouvert du visage des autres. Je ne me comprends que parce que je m’adresse à l’autre dont le geste prolonge mon corps en reprenant le sens à son compte dans une nouvelle expression que l’intention habite. Aussi toute parole a lieu comme réponse sur fond de parole d’ores et déjà donnée. L’humain n’existe qu’à s’insinuer dans l’humain : à l’horizon de la promesse originaire, du corps féminin peut naître de la sorte la forme humaine à elle-même qui, dans son extrême fragilité reconnue, peut se sentir en confiance16. Et le cri plus tard de ne pas se perdre dans l’étendue de l’indifférence. 

Aussi, la menace ne tient pas tant à la volonté technicienne qui morcelle le corps maternel, le réduit au silence de l’anonymat de la matière et biologise la paternité, dans un souci d’efficacité — qu’à la passion technicienne. Nous entendons par passion technicienne cette mauvaise réponse qui est faite au doute, à la fragilité, à la part inaccomplie ou aux possibles trahisons qui habitent le monde façonné par la parole donnée. En ce sens la volonté de     maîtrise se trouve en soi excédée par la logique du don d’ores et déjà donnée et irrattrapable : ce que nous appelons « le sol maternel ». Et comme le geste de maîtrise qui s’appuie sur ledit sol n’est pas lui non plus totalement transparent à lui-même, du fond de son obscurité peut surgir la passion d’une maîtrise qui s’endurcit et vise la neutralisation de l’altérité où se joue la menace et vers laquelle tend toute parole. Au lieu de la rencontre où chaque geste est cocréateur d’un autre se substitue alors l’obsession d’une reproduction technicisée. « La passion, comme disait Marivaux, nous fait être [au sens d’une nature] au détriment du vivre, mais c’est son illusion de ne nous faire être qu’en un ‘‘lieu’’ qui ne paraît le nôtre qu’en étant du même coup, de manière plus ou moins cachée, celui des autres. La passion nous aveugle et nous possède bien plus que nous la possédons. »17 

En bref, la volonté qui détermine le désir d’enfant ne peut être pleinement responsable qu’à condition de demeurer sensible à cet engagement premier et inconditionnel qui constitue le sol même de l’accès à notre humanité et que la maîtrise tend à recouvrir. Or, il est offert au chrétien de pouvoir se nourrir d’une Parole qui dans l’accomplissement de sa promesse donne un souffle nouveau à nos paroles faillibles, et de les voir s’engager au-delà de leurs propres vies et de leurs horizons… 

 


 

1 Nous ne disons pas que le désir d’enfant se réduit à ce désir spontané ou inconscient. 

2 Jacques DAYAN, Corinne TROUVE, « Désir d’enfant et PMA : quelques aspects sociologiques » in Cairn.info, Spirale, avril 2004 (n°32), §4 :  

http://www.cairn.info/article.php?ID_REVUE=SPI&ID_NUMPUBLIE=SPI_032&ID_ARTICLE=SPI_032_0027 

3 « Biologie et éthique, éléments de réflexion » in Livre blanc de la Commission d’Ethique de la Fédération Protestante de France, §3 : http://www.protestants.org/?id=31134 

4 Françoise DOLTO citée par le Dr Jacques ARENDT, in « Préoccupations éthiques dans la pratique quotidienne de la Procréation Médicalement assistée au Grand-Duché de Luxembourg » in Bulletin de la Société des Sciences Médicales, 2007 (n°1), p.10 :  http://www.ssm.lu/pdfs/Sc_Med_1_07_a.pdf 

5 « Biologie et éthique », §3. Nous soulignons. 

6 Dr Jacques ARENDT, Op. cit

7 Ibid., p. 11. 

8 « Biologie et éthique », §5. 

9 Nous insistons sur le caractère phénoménologiquement indéterminé proscrivant toute réification comme il proscrit toute sanction à la manière kantienne d’une pure et transparente finalité. C’est dans la grâce de sa fragilité que le sens a lieu. 

10 Emmanuel LEVINAS, L’humanisme de l’autre homme, Le Livre de Poche, Paris, 1996, p. 46. 

11 Jacques DAYAN, Corinne TROUVE, Op cit., §7. 

12 Ibid. 

13 Suzanne JACOB citée par Louise VANDELAC, in « L’éthique de la parole donnée : condition de l’engendrement de l’être et du savoir » in Sisyphe.org, novembre 2002 : http://sisyphe.org/spip.php?article217 

14 Il est entendu que la chose en tant qu’emphase du sens, aussi durable soit-elle, ne clôt pas l’aventure du sens puisqu’elle s’offre déjà à la reprise. 

15 Louise VANDELAC, Op. cit

16 On peut penser à l’expérience du toucher maternel (venant de la mère ou du père) que prolonge l’être-à-venir en une sensation de sécurité. 

17 Marc RICHIR, Le corps, Essai sur l’intériorité, Hatier, Paris, 1993, p. 16 et 17.

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