Auteur: Fred Romano

Fred Romano est écrivain, et vit aux Baléares. Son blog : http://www.fredromano.canalblog.com/ Son cyberoman Edward_Amiga : http://www.terra.es/personal/fromano/ Deux romans, Le film pornographique le moins cher du monde (Pauvert, 2000) et Basque Tanger (Editions Scali, 2006) et un recueil de nouvelles, Contaminations (Pauvert, 2001).

TOPOGRAPHIE ET HISTOIRE GENERALE D’ALGER, OPERA PRIMA DE MIGUEL DE CERVANTES

 

Je ne suis ni historienne ni universitaire, mais écrivaine. En tant que telle, je me dédie à la recherche et l’investigation sérieuse des petits détails de la vie, ma principale source d’inspiration. Ce sont ceux-ci, lors d’invraisemblables circonstances, qui m’ont mise en contact avec l’ouvrage dont nous allons traiter, Topographie et Histoire Générale d’Alger, un livre qui s’est refusé à disparaitre. Le 2 janvier 1997, j’achetais au marché aux puces de Barcelona une bague ancienne 20 pesetas, laquelle, une fois expertisée, se révéla d’or, diamants et du 17eme siècle. Ce bijou me mena aux corsaires de Majorque, j’appris ainsi l’existence du royaume pirate d’Alger et je me mis à rechercher de la documentation sur cette époque historique. Vivant alors à Barcelona, c’est tout naturellement que je fus à la Bibliothèque de Catalogne, qui venait de rouvrir ses portes. De vieilles bibliothécaires, me voyant chercher désespérément des sources dignes d’intérêt sur le royaume pirate d’Alger, me conseillèrent de demander un ouvrage de la réserve en consultation. Longtemps dissimulé sous la dictature franquiste, qui désirait exiler tous les livres de la Bibliothèque de Catalogne à Salamanque, Topografía e historia general de Argel faisait partie d’un legs de 3000 ouvrages, offert à la naissante Bibliothèque de Catalogne en 1917. Son propriétaire, Isidre Bonsoms i Sicart, l’avait légalement acheté lors de ses voyages d’affaires en Afrique du Nord vers 1900. Dans la réserve de la Bibliothèque, je tombais instantanément sous le charme du manuscrit. Je mesurais la difficulté de la tâche, le livre datant des premiers temps de l’imprimerie (1612). Je demandais une copie digitale, afin de pouvoir l’étudier plus à ma guise. En 2002, la maladie fit alors son entrée fracassante dans ma vie et les médecins me prédirent que la sclérose en plaques ne me laisserait que six mois à vivre. Je choisis d’aller vivre ces derniers mois sur une petite ile isolée, avec pour tout bagage la copie digitale de Topografía e historia general de Argel, et ma canne, étant devenue invalide. Ainsi, c’est en tant que boiteuse que je me familiarisais avec l’esclave manchot. Car le texte original ne laissait aucune place au doute : de subtils indices le tissaient de toutes parts et désignaient clairement au monde son véritable auteur, Miguel de Cervantès. Bien que le texte soit signé d’un certain de Haedo, il était évident que l’avant-propos ridiculisait, d’une forme toute cervantine, cet auteur fantôme, allant jusqu’à dévoiler la bâtardise de son nom de famille ou encore expliquer comment l’archevêque de Palerme homonyme avait tué trois de ses domestiques. Je me suis rendue sur le tombeau de famille des De Haedo, dans une vallée reculée de Biscaye (« sise dans le val de Carrenza »), tel qu’il est mentionné dans l’avant-propos de Topografía e historia general de Argel. J’y ai retrouvé la tombe de l’archevêque de Palerme, mais nulle part n’était cité un neveu homonyme, pas même dans les registres de l’église. L’introduction du roi d’Espagne Philippe III, très flatteuse, dévoilait le caractère d’exception du texte, le roi menaçant d’une lourde amende (10.000 maravédis) toute publication qui ne comporterait pas cette licence de publication royale, une disposition absolument inhabituelle. Mais Cervantès était ce héros de Lépante, l’invalide blessé au combat en défendant Juan d’Autriche, le beau-frère du roi d’Espagne, puis il avait été retenu comme esclave 5 années en Alger, durant lesquelles il fut abandonné par la Royauté. Philippe III, à défaut de pouvoir le protéger de l’Inquisition, l’avait forcé à signer son œuvre sous un autre nom : le souverain lui devait bien la protection royale de son ouvrage. J’étais si enthousiaste que j’en oubliais presque ma maladie, ayant largement dépassé les six mois fatidiques. Cependant, une nouvelle parvenue par les réseaux sociaux faillit mettre un terme à mes recherches. Il existait une traduction au français de Topographie et Histoire Générale d’Alger, qui venait d’être publiée (1997) par les éditions Bouchène, en Algérie. Néanmoins, ma correspondante ne semblait guère être au fait de l’exemplaire original conservé en Catalogne et s’entêtait à me rappeler qu’il s’agissait d’une réédition, d’un texte couronné par tous les honneurs et datant de 1870, œuvre d’Adrien Berbrugger et du Dr Monnereau. Je me procurais le livre des éditions Bouchène. Quelle ne fut pas ma stupéfaction en constatant que les deux premiers chapitres de l’œuvre, pourtant fondamentaux : l’avant-propos et la licence royale (le document administratif légalisant ce bien intellectuel) avaient été purement et simplement supprimés !!! Les autres retouches faites au texte lui enlevaient tout intérêt, il devenait impossible de déceler le style pourtant si reconnaissable de Cervantès mais par ailleurs, ce dépiautage mettait en valeur, sans le vouloir, sa véritable nature journalistique, car on percevait mieux toutes les voix qui le composaient, une fois ôté tout ce qui appartenait à l’auteur, telle la très révélatrice remarque sur les chausse-pieds, qui ne peut être que l’œuvre de Cervantès, le seul esclave manchot de tout Alger, bien évidemment supprimée dans la traduction de 1870. Même le titre originel, pourtant fabuleux, n’avait pas été respecté : Topographie et Histoire Générale d’Alger, où l’on verra des cas étranges, des morts effrayantes et des tourments exquis. Comment Adrien Berbrugger s’était-il permis de défigurer Topographie et Histoire Générale d’Alger, au point de rendre ce texte magistral incompréhensible ? Il était pourtant l’auteur d’un dictionnaire franco-espagnol. Mais A. Berbrugger était aussi secrétaire particulier du comte de Clauzel, général en chef de l’armée d’Afrique en Algérie et chantre de la colonisation civilisatrice, et fonda ainsi la bibliothèque d’Alger, exclusivement alimentée par les pillages réalisés par l’armée française. C’est ce triste sire qui a falsifié ce texte époustouflant de modernité, lui ôtant des chapitres entiers (dont la licence royale), supprimant tous les détails, toutes ces indications que Cervantès, l’esclave manchot, véritable auteur, avait laissées comme signature indélébile. L’escroc alla jusqu’à rajouter des détails de son invention (comme la ville romaine d’Icosium, inexistante dans l’original et que A. Berbrugger se vantait d’avoir découverte). Il est impossible de croire à des étourderies ou maladresses si opportunément récurrentes. Au travers de sa traduction castratrice, le message est lancé : ce qui domine en Alger est le chaos, fort heureusement la France est arrivée à point nommé pour apprendre la civilisation aux barbares. Sans le moindre doute, il s’agissait là d’une tentative pernicieuse de réécrire l’Histoire, afin d’écarter les algériens de leur propre culture et qu’ils soient comme “suspendus dans leurs rêves”… Notons que Adrien Berbrugger, dans son œuvre destructrice, s’était bien gardé de publier la licence royale espagnole. Au vu de celle-ci, le travail de ce dernier et toutes ses publications postérieures sont absolument illégales et soumises à l’amende prévue dans la licence de publication royale espagnole. Maria Antonia Garces, professeur de philologie hispanique a l’université Cornell (USA), sur la base de cette traduction illégale de 1870, considère que c’est Antonio de Sosa l’auteur de Topographie et Histoire Générale d’Alger. Mis à part le fait que cette théorie démontre une totale incompréhension de l’œuvre, puisque la seule preuve de vie d’Antonio de Sosa se trouve exclusivement dans « Topographie et Histoire Générale d’Alger », puisqu’Antonio de Sosa, personnage de Cervantès, cite des auteurs juifs interdits par l’Inquisition et retrace l’histoire de l’islam au Maghreb, très loin de l’image béatifiante du lettré catholique promue par Garces, elle consiste en une continuation de l’arnaque pratiquée par Berbrugger. Car ce dernier s’est chargé de ce que le seul livre original, celui-là même qu’il avait « traduit » au français, disparaisse a jamais de l’Algérie, en le vendant au catalan Isidre Bonsoms i Sicart, homme d’affaires et collectionneur de livres, et, dans son livre publié en 1870, il ne fit aucune référence à l’original, A. Berbrugger restant donc la seule autorité morale sur Topographie et Histoire Générale d’Alger pour l’éternité. 150 ans plus tard, en 2011, Maria Antonia Garces demande et obtient une bourse de 150.000 us$ de National Endowment for Humanities, pour traduire les deux autres tomes de la version illégale de 1870 de Topographie et Histoire générale d’Alger (la version intégrale comprend cinq tomes). La licence de publication de ce livre (un édit royal de 1612 qui n’a jamais été révoqué) promet une amende de 10.000 maravédis pour toute publication « en tous temps et en tous lieux » ne l’incluant pas. Actualisée au jour d’aujourd’hui, l’amende se monterait à 17 millions d’euros, payables à la Couronne Espagnole.

Fred Romano https://www.facebook.com/topographieethistoiregeneraledalger/

 

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