Auteur: Robert Chaudenson

Robert Chaudenson est professeur de linguistique à l’Université de Provence. Il est également Président du Comité International des Etudes Créoles. Ses axes de recherches sont la Créolistique : théories de la créolisation, grammaire comparée des créoles français, problèmes de genèse des créoles, sociolinguistique historique des créoles, et la Francophonie : politiques française et francophone en matière de diffusion du français, etc.

Réminiscence

Je commencerai par un souvenir personnel. Au début des années 80, je me suis rendu en mission, à plusieurs reprises, en Louisiane, où je devais même séjourner un an pour tenter d'y organiser une coopération inter-universitaire en matière de francophonie. Ce projet n'a pas eu de suite pour des raisons que je mentionnerai au passage plus loin (elles ne sont pas sans rapport avec le sujet !), mais j'ai eu l'occasion d'évaluer dans cet État la politique de la France en matière de diffusion du français.

Cette diffusion relevait (et relève toujours), pour une bonne part, d'un organisme nommé le CODOFIL. Au cours de mes visites, j'ai naturellement eu l'occasion à la fois de m'entretenir avec les responsables du CODOFIL comme, par ailleurs, avec des Acadiens louisianais qui militaient en faveur de leur langue et de leur culture acadiennes. Précisons qu'il y a encore en Louisiane, État officiellement bilingue (anglo-américain et français), une petite minorité de francophones qui parlent un français acadien apparenté à celui du Canada, puisqu'ils sont arrivés là après avoir été chassés par les Anglais lors du « Grand Dérangement » de 1755.

J'ai rapidement constaté qu'à cette époque du moins, les relations entre les premiers et les seconds n'étaient pas des meilleures. Pour simplifier et schématiser, le CODOFIL considérait que les Acadiens louisianais (les « Cajuns ») parlaient une sorte de sabir vaguement apparenté au français et qu'il convenait de les en débarrasser au plus vite pour leur enseigner le français standard « parisien ». Ce point de vue n'était pas, on s'en doute, celui des quelques Cajuns qui s'intéressaient à ces questions linguistiques et identitaires et militaient en faveur de la culture locale. Les écoles choisissant librement d'accepter ou de refuser les cours de français proposés par le CODOFIL, on aboutissait à des paradoxes. Ainsi l'enseignement du français progressait-il davantage, en nombre de classes du moins, dans la Louisiane anglophone que dans la zone francophone. Pire encore, dans une école comme celle de Bayou La Fourche, une des zones les plus acadianophones (à cette époque du moins), le Conseil scolaire (le Board, devrais-je dire) avait refusé les cours de français du CODOFIL, alors que les femmes âgées du lieu, les meilleures francophones, organisaient des enseignements « sauvages » de cajun (français acadien de Louisiane) pour les enfants de l'endroit. Autant le dire, en exprimant ces constats et en incluant des remarques de ce genre dans mes rapports pour le Ministère français des affaires étrangères, j'ai fortement déplu Rue La Pérouse, ce qui a fait avorter la mission projetée, ce qui n'est pas grave car l'objectif était irréalisable.

Cet exemple est significatif et ce que je dis là est confirmé par diverses études qui ont été faites sur le « renouveau » français en Louisiane. À cette époque, un haut responsable du CODOFIL m'a même, un jour demandé, à voix basse et confidentiellement, si ce cajun était une langue et avait vraiment une grammaire ! Au lieu de prendre appui, pour fonder l'enseignement du français qu'on envisageait, sur l'existence de cette francophonie, si modeste et si moribonde qu'elle fût, on a cherché à l'écarter, voire à l'éliminer au profit du français « standard » parisien, seule référence légitime et seule finalité pédagogique possible.

On a commis et on continue à commettre des erreurs stratégiques du même genre dans toutes les aires où sont en usage des créoles français (dans les DOM aussi bien que dans des États comme Haïti ou les Seychelles). On y regarde les créoles comme les ennemis du français (en les considérant, consciemment ou non, comme des sous-langues ou même des non-langues), alors qu'aussi bien en Haïti qu'aux Seychelles par exemple, la seule chance du français, face à l'anglo-américain et à l'espagnol dans le premier cas, face à l'anglais dans le second, tient à l'existence des créoles nationaux. Les États-Unis, dans les années 60, ont favorisé des descriptions des créoles français, dans le seul but que les volontaires du Peace Corps puissent se rendre dans les États créolophones concernés en possédant déjà les rudiments de la langue du pays. J'ai constaté souvent, et récemment encore, que des coopérants français expatriés, après plusieurs années de séjour dans un pays où est en usage un créole français, n'en connaissent toujours pas un mot !

Aux Seychelles par exemple, puisque c'est à ce cas que je pense surtout ici, la France a toujours misé sur un impossible bilinguisme éducatif anglais-français (décidé, en théorie, au début des années 80 sous la pression de la France, mais jamais mis en oeuvre) et s'est abstenue de toute stratégie d'appui au créole seychellois, qui était pourtant la seule chance du français de limiter la progression de l'anglais par une meilleure diffusion de la langue française. Dans tous ces cas, on a toujours regardé les créoles comme des obstacles à l'apprentissage du français, alors que le bon sens le plus élémentaire amène à comprendre qu'une pédagogie du français, prenant appui sur des créoles qui lui sont apparentés, permettrait, au contraire, une appropriation plus rapide et plus efficace de la langue française.

De tels comportements sont très courants, pour ne pas dire généralisés. Les Français (en l'occurrence, le responsable du CODOFIL auquel j'ai fait allusion était Belge !) se considèrent comme les propriétaires de la langue française, dont ils détiendraient seuls la seule variété légitime qu'ils ont en outre le pouvoir exclusif de définir. Cette attitude n'est pas sans créer des malaises, souvent latents car rares sont les étrangers qui osent le dire publiquement au sein de la Francophonie. Or, ce comportement et cette mentalité sont, en outre, en totale contradiction avec le discours officiel de la francophonie sur la diversité linguistique et culturelle. Selon ces positions affichées, le français, que tous les francophones ont « en partage », serait le bien commun de tous et véhiculerait, en outre, en soi, les valeurs de tolérance, d'humanisme et de démocratie.

Cette dernière idée, si étrange qu'elle apparaisse, est depuis quelque temps à la mode. J'en dis un mot au passage car elle contribue, chez certains, à renforcer la conviction que le français est la langue « élue » puisqu'elle porte les valeurs humaines les plus hautes. Une telle idée est naturellement dangereuse dans la perspective que j'ai ouverte ici. Elle me paraît aussi aberrante au plan linguistique que fausse au plan historique.

Sur ce second plan, l'idée se fonde sur le fait que le français a été, lors de la Révolution, la langue de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen ; c'est vrai, mais si l'on se place du point de vue de l'histoire des idées, c'est plutôt à l'anglais qu'il faudrait dans ce cas rendre hommage, car c'est en Angleterre que la philosophie des Lumières a trouvé ses premiers et réels fondements. Quant à la perspective proprement linguistique, j'avoue mal comprendre comment une langue peut, en soi, véhiculer des valeurs morales voire une éthique. Laval ou Doriot, en France, parlaient le même français que De Gaulle à Londres ! Ce point est trop évident pour que je m'y attarde ; je ne l'ai même signalé que dans la mesure où il contribue à ancrer davantage l'idée d'une absurde supériorité du français, qui n'est déjà que trop répandue.

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