Auteur: Brenda Marie Osbey

Brenda Marie Osbey, poète et auteure, a reçu de nombreuses récompenses littéraires. Son travail, ses recherches et ses écrits ont été publiés dans des revues prestigieuses, et ont été l’objet d’études, de thèses et de conférences. Pendant plus de vingt ans, elle a recherché et écrit l’histoire du Faubourg Tremé, une communauté de Noirs libres fondée à la Nouvelle-Orléans au dix-huitième siècle. Native de la Nouvelle-Orléans, où elle vit actuellement, elle enseigne à Louisiana State University. De 2005 à 2007, elle est désignée « Poète Lauréate de la Louisiane » par un comité de pairs littéraires.

Les indigènes sont agités : La Nouvelle-Orléans à la suite de l’orage

Les Indigènes sont agités : la Nouvelle-Orléans à la suite de l’orage (“The Natives Are Restless : New Orleans in the Wake of the Storm”), à la demande du Consulat Général de la Nouvelle-Orléans et des Médiathèques de Plaines Communes, publié dans Planète Ovale, automne 2007.

 

          Il est généralement admis que les inondations qui ont suivi les ouragans Katrina et Rita ont eu pour conséquence la plus grave catastrophe naturelle qui ait jamais frappé les États-Unis. Or, cela est faux. Il n’y a eu et il n’y a rien de naturel dans tout cela.

          L’ouragan de catégorie 3 qui s’est formé dans le Golfe du Mexique n’était plus que de catégorie 2 lorsqu’il a atteint La Nouvelle-Orléans. Ce n’est pas l’ouragan, mais la rupture des digues de la ville qui a causé des ravages sans précédent dans l’histoire de la nation. La défaillance des digues est due à l’erreur humaine engendrée par la négligence et l’avarice. Le corps du génie militaire, l’organisme fédéral responsable de la construction et de l’entretien des digues, a par la suite révélé la construction médiocre de ces dernières, admettant que cela était principalement dû aux économies de bouts de chandelle de sa part. Les pertes en vies humaines, en moyens d’existence, en habitations, en biens mobiliers, ainsi que la disparition d’un sentiment de communauté sont injustifiées. Elles sont, pour des Nouvelle-Orléanais comme moi, inadmissibles. Pire, c’est un crime contre l’humanité.

         Mais c’était il y a deux ans. Aujourd’hui, la vie ici est à l’arrêt, comme verrouillée. D’après les statistiques, la population est entre un tiers et la moitié de ce qu’elle était avant l’inondation. L’organisation des établissements d’enseignement publics a été complètement revue (certains diront d’ailleurs que ce n’est pas vraiment une réussite). Les hôpitaux manquent de personnel et sont surchargés. Les communautés culturelles si uniques de la ville et les institutions qui s’y rattachent sont sévèrement mises à mal.

         La Nouvelle-Orléans et sa région se préparent à la deuxième saison d’ouragans depuis les inondations. Et les citoyens se retrouvent otages, non pas de la nature mais des administrations à tous les niveaux : municipalité, état, gouvernement fédéral, un gouvernement qui semble avoir appris très peu de tout cela. Dans ces conditions, il ne faut pas s’étonner si nous nous trouvons déchirés – en tant que ville, en tant que peuple, en tant qu’individus – déchirés entre une grave dépression et la plus profonde indignation.

        Selon des estimations plutôt faibles, la population afro-américaine de la ville se situe à 70 pour cent de ce qu’elle était avant les ouragans de 2005. Et malgré une diminution globale de la population suite aux inondations et d’innombrables prédictions du contraire, la ville reste majoritairement afro-américaine. En d’autres termes, il est impossible de parler de la Nouvelle-Orléans sans parler de sa « négritude » profonde.

         Fondée en 1718, La Nouvelle-Orléans faisait partie de l’empire colonial français du Nouveau Monde, maintenu entièrement par l’esclavage. Dès le début, dans un climat et un territoire peu familiers, assaillis par des rébellions et des soulèvements de captifs africains et d’indigènes dont ils avaient usurpé les terres, les colons eurent du mal à subvenir à leurs propres besoins. Contraints et forcés d’échanger armes contre nourriture et vêtements, les premiers colons français n’arrivaient pas à asseoir leur domination et renégociaient constamment les conditions de libération des esclaves. Sous l’autorité coloniale espagnole, des conditions d’accession à la liberté à la fois plus précises et plus généreuses furent introduites. Ainsi, dès le début du 19e siècle, en pleine « slavocratie » américaine, la Nouvelle-Orléans était-elle depuis longtemps déjà un refuge pour les Noirs libres : ils y venaient de tous les États-Unis et des Antilles. Dans toute l’histoire coloniale – sous l’autorité française, espagnole ou américaine – la ville ne cessa, tout au long de son histoire coloniale, d’avoir la plus grande communauté de Noirs libres du continent.

         La culture de la Nouvelle-Orléans que le reste du monde connaît le mieux – celle des origines du jazz, des enterrements jazz, des premiers grands maîtres du jazz comme Louis Armstrong et Sidney Bechet, celle de la Cuisine créole et des splendeurs du carnaval tel que le célèbrent les Mardi Gras Indians – est entièrement issue du riche patrimoine culturel noir de la ville. La première anthologie de poésie afro-américaine ne fut pas publiée pendant la Renaissance de Harlem des années 1920, mais en 1848 par un groupe de Nouvelle-Orléanais afro-francophones. Même le mouvement américain des droits civils des années 1950 trouve ses origines dans l’activisme d’un groupe d’Afro-Orléanais libres des années 1840, un activisme organisé contre l’esclavage et pour la reconnaissance de la pleine citoyenneté des Noirs.

         Dès que les Afro-Américains représentèrent à nouveau la majorité statistique, on assista à l’élection du premier maire afro-américain, Ernest N. Morial, issu d’une famille de Noirs libres et lui-même activiste dans le mouvement pour les droits civils. Depuis 1978, la ville a eu des maires afro-américains et une administration municipale majoritairement afro-américaine. Plus qu’une minorité ethnique invoquant circonstances spéciales, les Afro-Orléanais ont constitué la majorité statistique, culturelle et politique.

         Bien qu’il y ait depuis longtemps une classe moyenne noire bien établie ainsi qu’une élite qui est passée par l’enseignement supérieur, la classe laborieuse des Afro-Américains pauvres constitue la véritable majorité. Ce qu’il faut bien voir c’est que, indépendamment des variations d’un siècle à l’autre dans la démographie et la facilité d’exercer ses droits politiques, le pouvoir économique est toujours resté entre les mains d’un petit groupe de riches à l’intérieur de la minorité blanche.

         Ce que tout cela signifie maintenant, à la suite de l’orage, est que la population afro-américaine de toutes classes – les pauvres, les classes laborieuses, les propriétaires de petites et grandes entreprises, les enseignants, les professions libérales et l’élite intellectuelle, ceux qui travaillent dans les secteurs qualifiés, techniques et technologiques – a subi de plein fouet le traumatisme de l’ouragan et des inondations qui ont suivi, ainsi que celui causé par l’extraordinaire lenteur du rétablissement et de la reconstruction.

         Tandis que les propriétaires et les hommes d’affaires afro-américains se battent pour récupérer ce qu’ils ont perdu et pour sauver tout ce qu’ils peuvent de leur existence d’avant l’inondation, les blancs ont lancé une nouvelle tradition d’achat qu’on appelle désormais « maisons d’évacuation ». Selon des reportages récents, les blancs ont amorcé un processus d’ « acquisition-élévation » – achetant frénétiquement des maisons suffisamment proches de la ville pour des raisons de commodité, mais qui sont aussi hors du chemin des ouragans à St. Francisville, Louisiane et Natchez, Mississippi, des zones synonymes d’élévation dans tous les sens du terme.

         Le destin de la ville elle-même, cependant, est profondément lié à l’état de sa culture et de ses établissements culturels. La culture ne peut exister sans le peuple, qui la crée et qui la nourrit. À l’heure où j’écris ces lignes, la culture Nouvelle-Orléanaise se trouve encore dans un état d’extrême instabilité. Beaucoup d’artistes, d’artisans et d’animateurs culturels ne sont pas encore revenus ; et parmi ceux qui sont revenus, nombreux sont ceux qui n’ont pas retrouvé leur créativité d’avant les inondations. Il se pourrait bien que nombre de nos plus grands artistes ne soient pas en mesure de revenir et ce pour très longtemps, en raison de préoccupations nées chez eux ou chez leurs proches à la suite des ouragans et liées à la santé ou à l’environnement. Dans une communauté tellement tournée vers la culture de la famille, cette absence est ressentie d’autant plus fortement.

         Beaucoup font, néanmoins, des efforts conscients pour revigorer des traditions culturelles de la Nouvelle-Orléans telles que les célèbres « Second-lines » hebdomadaires, les cérémonies des Mardi Gras Indians, les sociétés de bienfaisance, les orchestres de cuivres et les compositeurs, les musiciens et les interprètes du jazz contemporain. Individus, communautés artistiques et culturelles, fonctionnaires, organismes publics de toutes sortes se battent pour revigorer et soutenir les associations et les institutions culturelles. Pour la première fois depuis les inondations, il y a eu de grands festivals de rue post-Carnaval auxquels participaient les Mardi Gras Indians. Des restaurants servant la cuisine Créole et la « Soul Food » rouvrent avec des horaires plus souples. Les théâtres associatifs recommencent depuis peu à proposer des saisons normales. Les six universités de la ville fonctionnent toutes même si le nombre d’étudiants inscrits, de cours proposés, et d’enseignants a diminué. De plus, l’année écoulée a vu la publication du premier groupe de livres analysant les conséquences des ouragans et des inondations qui les ont suivis. Voilà pour les bonnes nouvelles. Passons maintenant aux mauvaises.

         Bien que des évaluations fassent état de 2000 morts, on se rend compte que les chiffres réels doivent être en fait bien supérieurs. Il y a eu, et nous savons maintenant qu’il continuera à y avoir d’innombrables décès dus au syndrome de stress post-traumatique (PostKatrina Stress Syndrome) : crises cardiaques, attaques cérébrales, cancers liés à des facteurs environnementaux, maladies de peau, maladies respiratoires, dépression sévère, et une augmentation choquante du taux de suicide. Il y a une pénurie de logements résultant pour l’essentiel de lenteurs bureaucratiques, d’où un grand nombre de sans-abri. À signaler également la fermeture imminente de la plus ancienne église catholique afro-américaine de la ville, fondée en 1842 par des Noirs libres et des esclaves.

         Nous sommes handicapés par une municipalité et un état tellement myopes qu’ils concentrent tous leurs efforts pour relancer l’économie en difficulté sur le tourisme – projet qui fait de La Nouvelle-Orléans la simple capitale du ‘bon temps’, de la débauche et des fêtards, au lieu de souligner l’héritage culturel sans pareil de la ville et son attrait historique évident.

         Nous sommes toujours sur nos gardes. Nous nous méfions du gouvernement à tous les niveaux. Nous sommes aux prises avec des problèmes de relations interraciales, de classes sociales et de patrimoine culturel. S’il est vrai qu’il y a de la méfiance raciale chez les Afro-Américains, les incidents sur le Pont du Fleuve Mississippi (Mississippi River Bridge) et sur le Pont Danziger (Danziger Bridge) ont montré qu’elle est tout à fait justifiée. L’hystérie raciale des blancs a provoqué de longues souffrances du côté des Afro-Américains : quelques jours après le passage de l’ouragan, des blancs armés de fusils d’assaut ont empêché des Afro-Américains de traverser le pont pour chercher refuge dans un secteur non inondé. Un autre incident implique la mort d’un Afro-Américain de quarante ans tué par la police alors qu’il essayait d’échapper aux coups de feu tirés par des civils sur le Pont Danziger. L’homme, sans armes et retardé mental, a reçu cinq balles dans le dos tirées par des officiers de police, sous les yeux de sa famille qui essayait également d’éviter les tirs sporadiques. Complication supplémentaire : certains des policiers impliqués dans l’incident sont aussi afro-américains. Reste encore à savoir si des inculpations pour meurtre seront prononcées contre les officiers qui ont tué Ronald Madison sur le Pont Danziger.

         Les tensions raciales et les tensions de classe enfouies sous des générations d’injustice et de luttes de pouvoir ont été dévoilées au grand jour. Et ceci n’est pas prêt de finir car le pouvoir est rarement donné ou librement partagé : l’histoire a montré qu’on ne l’obtient qu’au terme d’une longue lutte. La lenteur de la réaction face à ce mélange provoque d’immenses pertes, d’injustice et de violence, et est maintenant devenue emblématique de la division entre le gouvernement et les gouvernés. Barack Obama – le premier Afro-Américain ayant, de l’aveu général, des chances sérieuses d’être élu président des États-Unis – a récemment lancé un avertissement de risque imminent “d’émeute silencieuse” déclenchée par l’inefficacité du gouvernement au lendemain des ouragans. La Nouvelle-Orléans est ainsi devenue une pierre de touche, une aune à laquelle se mesurent l’humanité, le respect de la personne humaine, l’acte juste ou la simple ténacité face à l’abandon et au défaitisme.

         Il est une vieille expression Créole de la Nouvelle-Orléans fréquemment utilisée lorsqu’on se trouve confronté à une décision difficile ou à une épreuve qui semble insurmontable – « attendant sur le temps ». Nous ici à La Nouvelle-Orléans, qui avons survécu aux ouragans et aux inondations, qui sommes revenus pour reprendre la ville et pour reconstruire nos vies, nous avons vu de très près ce que le temps amène.

 

Note : Les « Second-lines » font partie des enterrements jazz et aussi des célébrations des sociétés de bienfaisance. La « first-line » est le cortège officiel (funéraire ou non) ; le nom « second-line » dénote la foule des célébrants informels qui font partie du spectacle de la culture de la rue à la Nouvelle-Orléans.

 

Texte revu par Anne Ulentin.

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