Auteur: Luc Rosenzweig

Luc Rosenzweig est ancien journaliste à Libération (1980-1985) puis au « Monde » (1985-2001). Luc Rosenzweig est spécialiste de politique internationale, et a notamment été correspondant du « Monde » en Allemagne au moment de la chute du mur de Berlin, et à l’OTAN pendant les guerres de Yougoslavie. Il est l'auteur d'une biographie d’Ariel Sharon, parue aux éditions Perrin à l’automne 2006, et de la "Lettre à mes amis propalestiniens", La Martinière, 2005.

Le Tour de France, ce pelé, ce galeux….

 

Il est de bon ton, dans les milieux soucieux du bien-être de l’humanité, de fustiger ce Tour de France dont l’édition 2007 s’est résumée à une série ininterrompue de scandales liés au dopage des coureurs. Avant le départ, une série de « coming out » d’ex-champions, comme Bjarne Riis ou Jan Ullrich confirmaient les soupçons qui pèsent depuis plusieurs années sur le cyclisme professionnel. Le vainqueur 2006, l’américain Floyd Landis, convaincu de dopage, a été destitué de son titre. Pendant la course, des révélations en cascade éliminaient les favoris rattrapés par la patrouille : Vinokourov le Kazakh, Rasmussen le Danois ont été chassé de l’épreuve comme des malpropres. Quant au vainqueur de l’épreuve, le jeune espagnol Alberto Contador, il est sous le coup d’une enquête visant tous les poulains du sulfureux directeur sportif Manolo Sainz.

On ne gagne pas le Tour en buvant de l’eau minérale, et aussi loin que la mémoire peut remonter dans le souvenir de l’épreuve centenaire, la réalité du dopage est indéniable. Il existe même, au Mont Ventoux, lieu mythique du Tour s’il en fût, un monument rappelant qu’un coureur anglais, Tom Simpson, mourut à trente ans sur les pentes abruptes de cette montagne d’avoir ingurgité quelque substance censée lui donner des ailes pour cette ascension.

Les géants de la route se sont certes hissés au dessus du lot commun d’une humanité qui pédale pépère à force d’entraînement, d’abnégation alimentaire, d’accoutumance à l’effort et à la douleur. Mais sans le concours de la science et des docteurs Mabuse qui l’appliquent à l’amélioration des performances humaines, ils ne seraient pas sortis du lot des aimables cyclotouristes avaleurs de cols alpins.

Tout cela est regrettable, mais ne doit pas nous empêcher de constater que le peuple s’en fiche totalement, à la différence de l’élite écrivante et moralisante. Jamais l’audience des retransmissions du Tour à la télévision n’a été aussi forte. Les foules enthousiastes des bords de route sont toujours aussi nombreuses. Le Tour de France, dopé ou pas, reste ce miroir d’une nation qui se regarde et s’aime au travers des paysages que lui font, chaque année, redécouvrir une caravane de jeunes gens multicolores venus de tous les pays. Le Tour de France est populaire dans tous les sens du terme : ses héros sont des gens simples qui ont l’accent du terroir, se donnent à fond à leur passion, et recueillent justement les fruits de la gloire quand leur talent les extrait de l’anonymat du peloton.

Le peuple n’a pas que des vertus, mais il serait injuste que les héros de ses passions soient seuls cloués au pilori, alors que les « grands hommes » (ou femmes) issus de disciplines plus raffinées, comme l’art, la littérature, le journalisme ou la politique seraient dispensés de rendre des comptes sur les adjuvants de leur performances. Pour rester dans le monde du Tour de France, aurait-on l’idée de rayer son plus talentueux chroniqueur, Antoine Blondin, du palmarès des prix littéraires et journalistiques, au motif qu’il trempait tout autant, sinon plus, sa plume dans l’alcool que dans l’encre ? Soumet-on les lauréats du Goncourt à une analyse d’urine ? Va-t-on fouiller dans l’armoire à pharmacie des Nobel ?

De la caféine de Balzac à la ligne de coke qui aide à l’obtention du prix Albert Londres, la liste est longue des oeuvres de l’esprit dont la qualité est redevable, au moins pour partie, à divers alcaloïdes, licites ou non.

On est, par ailleurs très indulgents envers ceux ou celles qui, dans le milieu du show-biz, utilisent ces mêmes substances pour parvenir à distraire leurs contemporains, ou font subir à leur corps des transformations destinées à en augmenter la valeur sur le marché de la beauté et de la séduction. Combien d’Oscars siliconés ? de Césars liftés ?

On n’a pas pris suffisamment la mesure de la révolution qui s’est produite, au cours du dernier demi-siècle dans l’usage réel et symbolique du corps humain par ceux qui l’habitent. De la contraception au viagra, en passant pas les psychotropes de toutes natures, le slogan “mon corps m’appartient” est passé de la proclamation revendicative au mode ordinaire de gestion de son enveloppe charnelle. La France laïcisée ne croit plus à la résurrection des corps promise par une religion catholique qui en interdit les manipulations physiques ou chimiques visant à en améliorer les performances. Ainsi, les adolescents d’aujourd’hui, quel que soit leur milieu, sont friands de pratiques visant à individualiser leur corps : tatouages et piercings sont sortis du ghetto de la pègre pour s’étendre à tout le corps social. Comme l’explique un de ces adeptes de l’ornementation cutanée : “Nous avons reçu en naissant le modèle de base du corps humain. Il nous appartient de le “customiser” en choisissant les options qui nous branchent…” Il n’est pas indifférent, à cet égard, de pointer que la pratique de l’incinération des défunts tend à supplanter celle de l’inhumation : on veut maîtriser tout, y compris le processus de destruction de son propre corps.

Comment s’étonner que les Français, les plus grands utilisateurs de psychotropes au monde, se sentent majoritairement en phase avec ceux qui se droguent pour accomplir des prouesses vélocipédiques ? S’il est licite de se doper pour supporter le stress au boulot, et même pour supporter la vie tout court, pourquoi serait-il prohibé de le faire pour réaliser des exploits ? Tel est le pacte implicite, faustien en diable, qui unit les gens ordinaires à ceux qu’il admire.

Pour en revenir au Tour et à ses organisateurs, ils se trouvent actuellement dans une situation que les psychologues désignent sous le nom de double bind. Aucune réglementation ne pourra empêcher que les dopeurs aient toujours une longueur d’avance sur les contrôleurs. Et peut-on encore parler de dopage lorsque le dernier cri en la matière est l’auto-transfusion ? (on s’injecte du sang neuf recueilli pendant les périodes de calme et conservé pour les moments d’efforts intenses). La seule manière de mettre fin au dopage serait donc de supprimer le sport cycliste, ce qui est impossible en raison de son immense popularité. Le dopage, comme le Tour de France, ont donc encore de beaux jours devant eux.

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