“La Balance des blancs”, de Jacques Henric: la sagesse du crabe

 

“La Balance des blancs”, de Jacques Henric : la sagesse du crabe
LE MONDE DES LIVRES | 31.03.11 | 11h52 • Mis à jour le 31.03.11 | 11h52

“Aussi féroce et précaire que soit le réel, c’est sacrément jouissif d’être”, énonçait Jacques Henric dans Adorations perpétuelles (Seuil, 1994). Il était alors “réveillé sur un lit de l’hôpital Saint-Joseph, le ventre rasé jusqu’au sexe, une estafilade rouge sur l’abdomen” après l’ablation des calculs qui encombraient sa vésicule biliaire.
Treize ans plus tard, le réel est toujours aussi férocement précaire. Et comme l'”être”, possiblement lumineux pour celui qui, cette fois, s’éveille à la clinique Saint-Jean-de-Dieu, “un pansement posé de la base du pubis au nombril”, après l’opération d’un cancer de la prostate, laissant sa virilité en berne. Est-ce à dire que l’âge venant et les maladies s’aggravant, le temps bégaie en pire ? Que le jour se meurt et que Jacques Henric a écrit un nouveau livre pour le dire ? Nullement. Car, à cent lieues du dolorisme naturaliste et de la rumination mortifère que ses prémices laissent supposer, ce magnifique récit est celui d’un “tête-à-queue” libérateur.
Un mot d’abord du titre, énigmatique, polysémique : si le “Guide Nikon D80” enseigne en épigraphe que “la balance des blancs garantit que les couleurs ne soient pas affectées par la couleur de la source lumineuse”, il apparaît vite au narrateur que sa cicatrice, “signe relativement discret d’une coupure dans le temps”, ressemble au “fléau d’une balance”. Autant dire que le cancer se déclare ici comme un banal fléau ouvrant à une ambitieuse méditation qui est à la fois une pesée et un criblage. Entre Eros et Thanatos, bien sûr, mais également entre le jour et la nuit, le bien et le mal, le blanc et le noir, l’écrit et l’image, les hommes et les femmes, l’amour et le sexe, l’humain et l’animal, l’Orient et l’Occident. Des plateaux constamment déséquilibrés dont le narrateur apprécie les “revers de fléau” jusqu’au moment où la sagesse le conduira à “balancer la balance”.
Aussi, impossible de résumer ce livre aussi dense que profond où alternent des réflexions sur la stérilité et l’impuissance, la “vie sexuelle” et la “nuit sexuelle”, le statut du phallus dans les principaux textes érotiques de la littérature occidentale et les castrats, les innombrables priapées de la mythologie grecque et la “scandaleuse beauté du mal”.
Ce qui est beau, bon et excellent, c’est qu’Henric fasse feu de tout bois, et partout son miel, du moindre rêve érotique comme du signe le plus éloquent (son chirurgien se nomme Casanova !) ; qu’il entrelarde le minuscule dans le majuscule et introduise l’infini dans le fini ; ventriloque l’archive comme son journal intime tenu depuis 1971 et celui, fictif, du tournage d’un film inspiré d’un tableau du Tintoret ; rameute romanciers et poètes pour alimenter sa centrifugeuse à concepts, sa moulinette d’images et d’épiphanies.
Cités, détournés, collés et montés ? Mallarmé, Joyce, Bataille, Kerouac, Guyotat (pour n’en citer que quelques-uns), mais aussi Rûmî, Khayyâm, Rûzbehân de Shîraz. Non à des fins de croyance mais de connaissance, car au fond, Henric est gnostique. N’écrit-il pas que “le corps étant la connaissance même : nouveau corps, nouvelle connaissance, nouvelle connaissance de ce corps, par ce corps, nouvelle connaissance du monde, nouvelle connaissance de la durée, nouvelle connaissance du temps” ? D’où sa découverte fondamentale d’une “drôle de vérité” qui le sauve : “Et si la mort du petit d’homme grandi et accompli n’était pas devant mais derrière lui, et sa naissance pas derrière mais devant lui ?”
Il y aurait alors de quoi moins renaître que se “désentraver” (Tchouang-tseu), se “désinsérer” (Bataille), se “désenclaver” (Quignard), bref : se libérer de la terreur de la mort et des cadavres de l’Histoire via la plaie, cette “petite crevasse où un monde va s’engouffrer et disparaître”. C’est alors, comme au milieu du chemin de la vie qui est aussi celui du livre, qu’Henric bifurque vers une voie passionnante consistant à quitter ce qu’il appelle le “grand pot-pourri occidental en voie d’épuisement” : soit la légende douloureuse de tous les suicidés, assassinés et suppliciés ayant peuplé “ce beau conte d’amour et de mort, de sexe et d’effroi dont s’est nourri l’Occident”.
Est-ce parce qu’il a été membre du Parti communiste pour qui, pendant longtemps, mieux valait exécuter un innocent que de laisser libre un traître ? Parce qu’il a trop lu les écrivains russes et éprouvé, à la faveur d’un premier voyage à Moscou et Saint-Pétersbourg, fin novembre 2008, “ce pathos romantique de la souffrance salvatrice, ces apologies de l’héroïsme et de la mort, cet exhibitionnisme doloriste du sentiment, cette jouissance à baigner dans les eaux chaudes de la culpabilité, ces élans d’amour portant vers les déshérités ou les criminels qui ne sont qu’une réaction de défense contre un instinct d’exécration de fond qu’il faut convertir en une philanthropie éhontée, cette aspiration sacrificielle de l’âme slave, ces libidos carburant à la nécrophilie, cet excès de sacral, ces assassinats, ces suicides, ces meurtres de masse au nom du bien et du mieux, ou justifiés, à l’inverse, par un jouissif barbotage dans les eaux boueuses du mal” ?
Toujours est-il que réfléchissant aux “départs” réussis de Melville et Gauguin, à l’inverse de ceux de Nerval, Lawrence d’Arabie, Isabelle Eberhardt, Nizan, Leiris ou Barthes, Henric (qui hélas “oublie” l’Inde et la Chine) stigmatise les erreurs et les préjugés d’un certain exotisme français, de toute une mythologie orientaliste en quête suspecte d'”Origine”, congédiant l’Est et l’Ouest pour ce qu’il nomme “le Sud”, c’est-à-dire l’Afrique où se déploie la splendeur d’une jeune Sénégalaise rencontrée lors de sa convalescence et en laquelle se réverbère la sérénité tranquille émanant de sa collection de statuettes africaines.
“Elles sont là, mes femmes africaines, silencieuses, erratiques, m’attendant chaque matin, patientes, distantes, pas en proie au temps, pures beautés indifférentes à la crue montante de la connerie et du mal.” Le repos du guerrier ?
________________________________________
LA BALANCE DES BLANCS de Jacques Henric. Seuil, “Fiction & Cie”, 232 p., 17 €.
Cécile Guilbert
Article paru dans l’édition du 01.04.11

Envoyez Envoyez