Auteur: Michel Herland

Michel Herland est professeur à l’Université des Antilles et de la Guyane, Martinique, Antilles françaises.

Identité nationale : un concept obsolète ?

      En dehors des apatrides, tout le monde possède une nationalité. Cela ne fait pas pour autant une identité nationale. Celle-ci s’est construite, en France, à coups d’épopées militaires, d’hymnes chantés en chœur, de drapeaux claquant dans le vent, de cérémonies commémoratives, de pages d’histoire apprises à l’école. De fait, l’identité nationale est constitutive des « États nations », lesquels se sont définis moins par leurs valeurs positives que dans l’affrontement avec un ennemi héréditaire ou dans la conquête de nouveaux territoires. Après les décolonisations, la création de l’Union européenne et la mondialisation, le temps de l’identité nationale est passé. S’il y a encore des guerres, celles-ci sont de plus en plus rarement conduites au nom de la nation : les clivages ethniques ou religieux sont à l’origine de la plupart des conflits armés de notre époque, guerres civiles plutôt que guerres inter-nationales. La Chine est peut-être la seule puissance nationaliste qui demeure, comme le montrent l’occupation du Tibet, les opérations de « maintien de l’ordre » contre les minorités séparatistes, la récupération de Hong-Kong ou les revendications persistantes sur Taïwan.

      À l’opposé, depuis la fin de la guerre d’Algérie, la France a définitivement renoncé aussi bien à l’impérialisme qu’au nationalisme (les deux allant de pair). D’un côté, en dépit des protestations du contraire, elle ne cesse de vouloir se séparer des quelques possessions qui lui restent en dehors de l’Hexagone ; seule la résistance des peuples d’outre-mer à leur émancipation explique leur maintien dans la dépendance de la Métropole. De l’autre côté, bien que contrariée par l’élargissement à tout-va, l’intégration de plus en plus étroite à l’Union européenne paraît inéluctable au plus grand nombre des Français. Et si l’on ajoute que la mondialisation économique s’accompagne d’une mondialisation des esprits, accélérée par les nouvelles techniques de l’information et de la communication, on mesure combien le projet de retrouver une identité française forte, comme ce fut le cas pendant la Troisième République, est illusoire.

      Or, dans le débat actuel, il semble bien que le camp « conservateur » (incorporant, en l’occurrence, certains représentants de la gauche) cherche à faire revivre cette conception de l’identité nationale lorsqu’il met en avant l’hymne national et le drapeau tricolore. Mais si rien n’interdit en théorie d’imposer le lever des couleurs dans les écoles au son d’une Marseillaise apprise par cœur par tous les élèves, la seule évocation d’une telle réforme suffit pour montrer comment elle serait reçue ! Il faut en prendre acte : le patriotisme de papa – ou plutôt d’arrière grand-papa – est bien mort. On peut le déplorer, y voir un signe de notre décadence, ou s’en féliciter et y voir la preuve de notre maturité : les faits sont là. Autant, donc, pour le camp conservateur ! Et l’on comprend pourquoi de nombreux observateurs interprètent l’ouverture aujourd’hui d’un débat sur l’identité française comme une simple manœuvre politicienne.

      Y a-t-il pour autant la place pour une autre forme d’adhésion à la France, pour une identité nationale molle ? Après tout, même si le concept de nation française apparaît désormais nébuleux, la France demeure un pays gouverné par un État qui remplit certaines fonctions essentielles pour tous les Français. En d’autres termes, ces derniers peuvent-ils demeurer attachés à leur pays en raison des services qu’il leur rend ? Le discours du camp « progressiste » s’articule implicitement autour de cette problématique. À entendre ses partisans, en effet, l’identité française ne se définit plus négativement (contre l’extérieur, comme jadis) mais positivement, par les valeurs dont témoigne par exemple la devise républicaine. Que la France garantisse effectivement ces valeurs, en particulier l’égalité, et il n’y aura plus à débattre sur l’identité : tous les Français, quels que soient leur origine, leur statut social, leur religion, etc. seront fiers d’appartenir au pays qui leur reconnaît les droits qu’ils jugent fondamentaux.

      Le camp progressiste est certainement davantage en phase avec notre époque que le camp conservateur : le « nationalisme » d’aujourd’hui ne peut guère espérer se fonder autrement que sur des droits. Cette nouvelle conception souffre néanmoins d’une faiblesse constitutive dont était exempte la précédente. Contrairement à l’égalité des devoirs, caractéristique du nationalisme d’antan, l’égalité des droits soulève immédiatement une multitude de contradictions : la liberté d’expression (pornographie, burqa, etc.) peut être aisément ressentie comme une provocation, le droit au travail contredit la liberté d’entreprise, le droit au logement s’oppose à celui des propriétaires, et ainsi de suite. A cela s’ajoute le fait que les transferts de compétence à l’Union Européenne, l’émancipation du capital vis-à-vis des États en général du fait de la mondialisation ne cessent de réduire le domaine effectif d’intervention desdits États.

      Ainsi, ni la conception forte ni la conception molle ne résistent à l’examen. Il est donc vain de chercher à définir ce que pourrait être une identité commune à tous les Français. La nation n’existe plus. Demeure, provisoirement, un État qui s’efforce difficilement de faire cohabiter des groupes – communautés, classes – aux intérêts et aux aspirations contradictoires. On ne voit pas comment un simple débat sur l’identité nationale pourrait, par un coup de baguette magique, résoudre toutes ces contradictions.

 

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2 Responses to “Identité nationale : un concept obsolète ?”

  1. raoidi mohammed dit :

    l’identité nationale est un concept mouvant .cette mouvance est due à son contenue politique et aux circonstances que traverse un groupe d’individus ayant quelque chose de commun voir une terre ,un passé une culture et des aspirations .Mais tout ca est assujetit à une interprétation subjective .et à chaque étape de l’histoire ce groupe concoit une vision à cette identité .elle est relative et ne se concretise jamais

  2. Michel Drevet dit :

    Bien d’accord avec vous.
    Reste que des réseaux “trans-nationaux”, avec lesquels les états se reconstituent mais s’affrontent, sont à l’œuvre.
    Bien plus que celle de l’identité, la question de l’identité des états, leurs rôles et leurs valeurs importent, alors qu’ils se révèlent d’une absolue nécessité.
    Comment ils s’y prennent, c’est une bonne question, tandis qu’ils ne songent plus officiellement à se délivrer par exemple de la corse,etc…. ,mais spéculent malgré tout sur la valeur touristique du vieux monde.