Auteur: Denis-Clair Lambert

Denis-Clair Lambert est économiste, Université Lyon III. Il a publié deux ouvrages sur la santé dans le monde : « Les systèmes de Santé (pays industrialisés)» Seuil 2000 et « La santé clé du développement économique (Europe orientale et tiers-mondes) », L’Harmattan 2001.

Contes du millénaire : Les Aventuriers oubliés (Chapitre 6)

1510

 

CASTELBAJAC, L’ALCHIMISTE SECRET DE DIANE DE POITIERS

En ces temps là, au début des années 1500, le peuple de France était déchiré par les guerres de religion. Les Anglais occupaient encore une grande partie du territoire. Dans le sud-ouest, le Périgord et le Quercy n’étaient pas des pays de cocagne ; les hivers très rigoureux avaient plongé les habitants dans la pauvreté et même les seigneurs étaient privés de ressources. La région était à la limite du royaume de France et de l’Aquitaine des envahisseurs anglais. Des deux côtés, les incursions des soldats se soldaient par le massacre des populations civiles.

 

Le charme et les dangers d’un village escarpé

 

A Saint-Cirq-Lapopie, la belle église et le château du Comte La Popie dominaient les boucles du Lot, du haut de la falaise. Un autre château appartenait à une famille plus ancienne, celle des Cardaillac ; leurs terres étaient très étendues. Pendant la guerre de cent ans, les barons de Cardaillac furent dans le camp français et les La Popie de l’autre côté. Ces divisions allaient se reproduire pendant les guerres de religion. La fracture entre catholiques et protestants devint de plus en plus profonde.

 

Une famille modeste : les Castelbajac

 

Èmerand Castelbajac, était un cousin très éloigné de la noble famille Castelbajac, un simple artisan. Depuis les premiers jours de janvier 1510, il forgeait dans son atelier du haut du village une grosse plaque de cheminée en fonte de cinq pieds sur huit, une commande du baron de Montségur, seigneur redouté du château de Montségur. Il y travaillait depuis un mois et achevait ses derniers ornements, les symboles des armoiries du baron : trois fleur de lys, une couronne à sept pointes, et deux licornes, entourées par la devise des Montségur : « sic caput, ut lauria ». A l’aube le travail était terminé ; demain le baron en prendrait livraison. Epuisé, Èmerand s’endormit sur sa forge.

Sa femme, Mireille, était plus jeune. Il y avait cinq ans qu’ils étaient mariés et ils n’avaient pas eu d’enfant. Au village, les voisins jasaient et disaient que ce couple était stérile, victime d’un sort ou peut être de l’impuissance du mari ! Mireille rêvait depuis toujours d’être mère et n’y avait pas renoncé. C’est pourquoi elle n’était pas seule.

Son soupirant était Raimond Tournemire, le boucher de Saint-Cirq originaire de Figeac ; il était une force de la nature. Monté par la fenêtre, Raimond était entré dans la chambre conjugale. Mireille n’appela pas au secours et lui fit signe d’entrer dans le lit, en lui recommandant de ne pas faire de bruit. Raimond lui répondit : « c’est plutôt toi qui pourrais gémir de plaisir » ! Il lui avait fait l’amour pendant toute la nuit et s’était escamoté dès qu’il avait entendu le réveil du forgeron. Tout ceci se passait en décembre. A l’automne Mireille avait accouché d’un petit garçon que le forgeron prit pour le sien.

C’est ainsi que Gaston Castelbajac naquit le 15 septembre 1510. Il était bien difficile de prévoir son avenir, serait-il forgeron comme son père présumé, boucher comme son véritable père ou deviendrait-il un personnage légendaire ? Une particularité curieuse du bébé à sa naissance était qu’il était doté de mains énormes : un indice de futur combattant ?

 

Une petite enfance paisible

 

Sur le chemin de ronde du château, Mireille et Èmerand, émerveillés, poussaient dans une petite charrette leur bébé. Ils le soulevaient dans leurs bras pour lui faire découvrir le merveilleux paysage de la vallée du Lot : la rivière très large était paisible, bordée de peupliers, ouvrant sur des prés verts où paissaient les vaches et les moutons.  Les vieux du village assis sur les bancs de la promenade se chauffaient au soleil et assistaient aux progrès de l’enfant : il commença à parler, puis à marcher et à courir. Cependant Saint Cirq était un village très escarpé, ce qui n’était pas un obstacle pour les gamins et les adultes. En revanche, beaucoup de vieillards renonçaient à grimper jusqu’au plateau.

Derrière l’église de Saint-Cirq, au sommet du chemin des muletiers, commençaient les « causses blancs », des terres arides livrées aux parcours de moutons ; cependant la vigne s’y plaisait. Il était bien difficile de penser à la guerre devant ce paysage. De toute façon, les deux châteaux fortifiés et crénelés étaient inexpugnables ; même le redoutable fils du roi d’Angleterre, le « Prince noir » Edouard Plantagenet, avait dû reculer. Quand Gaston eut quatre ans, il fut envoyé à l’école paroissiale. Ce qu’il apprenait n’était pas tout à fait le français des rois de France et de la Touraine, mais la « langue d’Oc », ce patois occitan qui remontait du midi vers l’Aquitaine et le Poitou, l’Auvergne et le Forez. Curieusement, les Anglais avaient davantage aimé leur façon de parler, plutôt que la langue d’Oïl des rois français. Ils disaient que cette langue méridionale chantait, avec un accent tonique comme l’espagnol, ce qui s’harmonisait bien avec le vin du Quercy !

Quand l’école était finie, Gaston partait à l’aventure dans les broussailles et les taillis de chênes verts : il cherchait les nids des tourterelles, coucous et hirondelles pour en récolter les œufs ; il enfilait sa main dans les creux d’ormes où les geais et les pics verts abritaient leurs petits. Une fois qu’il fut un peu plus grand, vers sept à huit ans, il apprit à poser des collets pour attraper des lapins, voire des lièvres.

La véritable expédition était de descendre le chemin muletier conduisant au bas de la falaise, pour se baigner dans le Lot. Il y trouva un batelier qui lui apprit à nager en le soutenant avec une corde. Très peu de paysans savaient nager à cette époque. Ils étaient incapables de traverser une rivière, ce qui est gênant quand on est poursuivi par une armée ou des bandits. Ses parents lui avaient répété de faire attention aux bandits et aux spadassins qui n’hésitaient pas à tuer ceux qu’ils dévalisaient. Le Quercy était infesté de brigands, ils n’étaient pas du pays et attaquaient les voyageurs de jour, mais surtout au coucher du soleil. Leur butin était caché dans des grottes surveillées par des hommes armés. L’enfant rentrait toujours avant le crépuscule, le matin il n’y avait pas de danger.

Gaston apporta rapidement son aide à son père qu’il aimait autant que sa mère. Son père travaillait à la forge du matin jusqu’au soir. Il apprit un savoir-faire qui lui serait très utile plus tard : art métallurgique de la fonte, sculpture d’armoiries, fabrication de chaînes, maîtrise du soufflet de la forge, surveillance du refroidissement des métaux. Gaston était plein de curiosité sur les différences entre les métaux et la façon de les mélanger. Pour forger et courber les fers à chevaux, l’enfant n’avait pas la force requise ni l’art de son père pour la finition des trous et des clous. Faute de maréchal-ferrant, la forge était très sollicitée par la demande des écuries des châtelains.

 

Comment Gaston finit par rencontrer son vrai père.

 

Un jour Gaston tomba d’une branche et se foula la cheville, il revint à la maison en boitant. Son père trouva que l’enflure était vilaine et lui faisait mal. Mireille sa mère lui dit : « tu devrais aller voir le boucher, car il est également rebouteux et guérit très bien les blessures ». C’est ainsi que Gaston se dirigea un jour vers la maison de Raimond Tournemire, sans avoir jamais soupçonné qu’il pouvait être son véritable père.

Oh, la vilaine entorse ! Raimond avait reconnu l’enfant que Mireille avait promené, puis à sa sortie d’école. Il le fit coucher et étendre sa jambe : c’est alors que chacun d’entre eux put remarquer leur point commun : des mains énormes. Le massage sur les cartilages et la lente remontée du talon vers la cuisse, avec ces mains puissantes qui enserraient tout le mollet, eurent aussitôt un effet d’apaisement. Gaston revint trois soirs de suite, déjà il ne boitait plus, il était guéri. Pour remercier son guérisseur, il lui apporta une jolie palombe. Alors ils eurent leur première conversation. « Monsieur Tournemire, comment avez-vous appris à guérir » ? Mon garçon, c’est simple, « j’ai le don depuis que j’avais ton âge, je l’ai hérité de mon père, qui l’a hérité de son père ».  Le don se manifeste par des impulsions transmises par les mains au contact de la peau du malade. C’est également vrai pour des animaux, un cheval ou un chat blessé. Nous savons où il faut appuyer ou au contraire pincer, dans quel sens il faut masser, où se trouvent les os, les muscles et les organes mous du corps. Notre instinct vaut bien autant que les « sciences » des apothicaires, barbiers et chirurgiens ! Mais je remarque que toi aussi tu as de grosses mains, « tu as peut être également un don ». Nous verrons plus tard.

 

Les années sombres et l’exil de Gaston

 

Gaston se rendait souvent chez le boucher et commença à l’assister dans ses consultations de guérisseur. Le jeune garçon approchait de 15 ans. Une fois, une jeune fille fut amenée par sa mère, elle avait une grosse protubérance sur l’épaule qui lui faisait mal. Raimond Tournemire avait présenté le fils Castelbajac comme un assistant. Gaston commença par palper, c’était une texture dure, une boule comme un muscle bloqué sous l’omoplate. Il apposa ses deux mains et sentit le frémissement, la chaleur de la luxation et les points douloureux. La jeune fille avait la sensation d’un rayon de soleil. Un massage doux, puis un malaxage puissant de la protubérance fut suivi d’un effet immédiat d’apaisement de la douleur. Au troisième jour l’épaule de la jeune fille était guérie. Il avait également le don.

 

Un accident fatal qui semblait inévitable

 

Un après midi de juin 1525, un vendredi, jour de malheur, un drame se produisit. Mireille était partie pour ramener les brebis à l’étable ; elle savait qu’elles se trouvaient sous la garde du chien près du mas de Tourtour, mais les brebis avaient cheminé jusqu’aux bords de la falaise, où se trouvait de l’herbe plus verte. Inquiète, Mireille s’était précipitée au bord de la falaise pour les ramener dans le chemin. On ne sut jamais ce qui s’était passé. On supposait que plusieurs moutons avaient glissé dans le précipice et que Mireille les avait accompagnés dans la mort.

Au crépuscule, une délégation de paysans de la vallée était grimpée à Saint-Cirq et dirigée vers le presbytère. Ils dirent au curé qu’ils avaient trouvé au bas de la falaise huit moutons et le cadavre d’une femme. Ils avaient ramené le corps de Mireille sur une civière et l’avaient déposé au pied de l’église. C’était au curé de le faire savoir au mari et à son fils. Le pressentiment du malheur avait rassemblé tout le village. Èmerand et son fils Gaston quittèrent la forge et s’effondrèrent en pleurs sur la place du village. Après l’enterrement, ils tentèrent en vain de retrouver le goût de vivre. L’image de Mireille, le souvenir de son amour, la nostalgie de sa voix hantaient la maison. En fait le père et le fils n’étaient pas seuls dans la maison, car il y avait la Rose, qui faisait la cuisine et le ménage. La Rose était une jeune domestique, sa présence se substituait progressivement à celle de Mireille. Gaston savait que Rose ne l’aimait pas, jamais un signe d’affection, mais une attitude d’hostilité. Il ne fut pas surpris quand, six mois après la mort de sa mère, il apprit le remariage de son père. Les voisins qui étaient si gentils avec Gaston devinrent également hostiles. A la maison la concorde avait disparu, la Rose accusait Gaston de tous les péchés capitaux et son père ne lui rendait plus son affection.

 

La machination de Tourtour

 

L’amitié de Raimond Tournemire était son seul réconfort, il préférait sa compagnie à celle du domicile familial. Il fallait bien qu’ils parlent de ces problèmes. Raimond fut le premier à en parler : « tu es assez grand pour que je t’explique la mort de ta mère. D’abord il faut que te dise la vérité sur ta naissance : j’aimais Mireille, qui se désespérait de ne pas avoir d’enfant. Aussi j’ai comblé son désir, en réalité je suis ton père ! »

« Sa mort m’a désespéré, d’autant que j’y ai assisté. Ce jour là j’étais au mas de Tourtour. J’ai vu arriver ta mère, elle s’était dressé les bras en croix pour dissuader le troupeau de suivre ceux qui avaient sauté dans le précipice. A ce moment là, deux argousins sont sortis des broussailles et l’ont précipitée dans le vide. Je n’étais pas seul, il y avait un autre témoin, la Rose, elle m’a également vu. Je savais comme tout le village que ton père fréquentait la Rose depuis longtemps : elle a voulu se débarrasser de ta mère et ton pauvre père, qui est un naïf, n’y a rien vu. Rose cherchera également à te faire disparaître.

Pourquoi je n’ai pas parlé ? La raison est simple, je suis désormais en danger ici, comme toi-même. Saint-Cirq ne m’a jamais accepté ; je suis un étranger. Ma famille de Figeac avait suivi l’hérésie cathare. Beaucoup avaient été massacrés lors de la croisade des albigeois ; mon père et ma mère avaient peur. C’est pour cette raison que je me suis installé ici. Les évêques de Cahors sont proches des Légats de l’Inquisition : ils veulent exterminer les descendants des Cathares et les Huguenots. Or je ne vais pas à la messe catholique, pas davantage au temple, d’ailleurs il n’y en a pas ici ; celui qui ne va pas à la messe est considéré comme un hérétique ! Beaucoup de familles nobles et roturières partagent cette intolérance.

Bref je me suis préparé à l’exil en Aquitaine. Je te propose de t’emmener avec moi jusqu’à Bordeaux. Puis nous nous séparerons ».

 

La fuite vers Bordeaux

 

Au petit matin, les deux fuyards descendirent le chemin et arrivèrent au pied d’une belle gabarre, une barque que Raimond avait acheté depuis plusieurs mois. Il mit la voile et suivit le courant qui les portait vers la mer. Ils couchaient et mangeaient dans le bateau pour éviter les bandits rôdant à terre. Gaston pêchait au fil de l’eau, ils faisaient alors un feu sur la berge pour cuire le poisson. Avant de rejoindre la Garonne, il leur fallut payer les droits de passage à chaque péage. Il y en avait beaucoup, ceux de l’Evêque de Cahors et ceux qui étaient affermés par les ducs aux seigneurs locaux. Raimond Tournemire avait prévu les droits qu’il leur faudrait payer. Ce long parcours était enchanteur : les hauteurs étaient occupées par les châteaux, les villages et les églises, la vallée était de plus en plus fertile. Puis, sur la Garonne, le trafic devint important : beaucoup de gabarres similaires à la leur étaient chargées de barriques de vin, destinées au marché de Langon ou Moissac, et surtout aux Anglais de Bordeaux. Quand ils eurent abordé le Bec d’Ambès, ils prirent la direction de Bordeaux et cherchèrent une place le long du quai des Chartrons. Deux mois de voyage inoubliables. Désormais c’était l’inconnu !

Raimond Tournemire avait loué deux pièces dans la vieille ville, il s’installa comme rebouteux. Il hébergea Gaston et lui fit part de deux avertissements : « Comme tu n’es pas noble et héritier d’une fortune, il faut que tu acquières de l’instruction, par exemple faire des études de médecine. Nous entrons dans une période troublée de guerres de religion, il faut te garder d’affirmer tes croyances religieuses, si tu en as ». Gaston rêvait d’aventures en regardant les gros bateaux du quai, on disait que le roi voulait conquérir de nouvelles terres, par exemple au Brésil …

Gaston rencontra un soir sur le quai un personnage singulier, très grand, maigre comme un clou ; il portait des bas jusqu’aux mollets et était vêtu d’une jupette à carreaux rouges et verts, surmontée d’un petit tablier en cuir orné de pompons. Lord Thimoty Ashton surveillait l’arrimage des tonneaux de vin sur son trois mâts ; il allait partir pour Londres. Comme il parlait parfaitement le français et l’occitan, ils lièrent conversation. Gaston lui raconta son histoire et lui parla de son don de guérisseur et de sa passion pour la fusion des métaux. Le Lord fut séduit et lui proposa de l’embarquer, le départ était le lendemain. A cette époque les voyageurs n’avaient pas besoin de passeports !

 

L’expérience irlandaise et la conversion à l’alchimie

 

Le long voyage en direction du port de Londres permit aux deux hommes de faire connaissance. Gaston tenta d’expliquer comment il voyait son avenir. Il restait empreint de l’image de sa mère Mireille, si belle, si douce, si aimante. Il souhaitait se consacrer à la beauté des femmes, il ne serait pas le mari d’une seule femme, mais les aimerait toutes.

Thimoty était un homme âgé, déjà perclus de rhumatismes. Gaston lui proposa de mettre à l’épreuve son don de rebouteux !  Il savait que les articulations les plus douloureuses étaient les poignets et les chevilles, mais la douleur qui pouvait vous clouer au lit était l’enflure des dernières vertèbres. Il allait lui rendre sa souplesse perdue. Les massages furent très efficaces et le Lord reprit vigueur. Ce dernier lui dit alors : « J’ai l’impression que tu cherches l’élixir de jeunesse, comme tant de mes confrères alchimistes. L’alchimie c’est quoi ? Une science, je vais te l’apprendre. Tu m’accompagneras dans mon château de Dumfries dans le Connamera, en Irlande ».

Après avoir livré ses barriques sur les docks de Londres, le trois mats retourna sur la Tamise et contourna le Sussex pour entrer dans la mer d’Irlande et se diriger vers le château du lord. Pendant le voyage Thimoty parla de ses ancêtres, des normands et vikings comme beaucoup d’aristocrates, puis une donation de terres par le roi Guillaume en Ecosse, le titre de baron, puis celui de comte. Les Ashton restaient soumis à bien des allégeances. En Irlande, le Pape exerçait depuis longtemps sa suzeraineté, mais les Tudor d’Angleterre y étaient hostiles. Comme seigneur écossais, il restait aujourd’hui vassal du roi d’Ecosse, Jacques V Stuart. Ce dernier allait se marier avec une fille de François I et deviendrait le père de Marie Stuart, élevée à la Cour de France. Enfin Lord Ashton était baron dans le Yorkshire et vassal du roi des Anglais, Henri VIII Tudor. Il était catholique, et avait quitté l’Ecosse, en raison des guerres de religion.

En France, les aristocrates ne travaillaient pas et vivaient de leur héritage ; en Angleterre, rien ne s’opposait à l’exercice d’une profession indépendante : il faisait le commerce du vin d’Aquitaine ; à Dumfries, il exploitait une grande distillerie d’un alcool irlandais, et surtout il poursuivait des recherches d’alchimie dans son laboratoire. « En France on ne pouvait pas imaginer un Prince de Condé ou le Connétable de Bourbon qui soit banquier, négociant de vins ou  éleveur de moutons » !

 

Le « single malt » de Dumfries et l’art de la distillation.

 

Le château crénelé de Dumfries avait au moins cinquante chambres, une immense salle d’armes où l’on pouvait pénétrer à cheval, des cheminées où brûlaient des arbres entiers, des cuisines gigantesques et de très nombreux serviteurs. Le Lord donnait rarement des fêtes, ce n’était pas Amboise !  La pratique féodale archaïque des tournois avait depuis longtemps disparu.  Une tradition avait perduré : une fois par semaine un barde irlandais et ses musiciens attiraient au château tout le voisinage. Un conteur, équivalent des troubadours de la Cour de France, venait réciter la légende du roi Arthur. La messe du dimanche à la chapelle (une grande nef gothique) était souvent présidée par l’Èvêque de Dublin. Enfin Lord Ashton avait une famille, une très grande famille, sa femme Lady Eunice, ses huit enfants, les cousins, oncles, neveux. Et tout ce monde travaillait à la distillerie. Il restait à la découvrir.

Gaston se fit d’abord expliquer la fabrication de cet alcool qu’il trouva délicieux, moins odorant que le cognac, peu sucré et fondant en bouche. Timothy lui expliqua sa fabrication. « Le malt est son originalité, il provient de l’orge germé, et vient de ces champs qui sont à l’entour. L’orge est la seule céréale qui pousse et parvient à maturité sous ce climat pluvieux. Ensuite vient la tourbe (les tourbières sont vers la rivière), c’est elle qui sert de combustible et donne du fumet à la boisson. Enfin il y a l’eau, uniquement de l’eau de source ou de l’eau de pluie recueillie dans les grands réservoirs de la distillerie. C’est un moût très subtil, il faut surveiller la germination, broyer l’orge et le malt vert, contrôler la fermentation et la température de la tourbe.

La qualité de ce « whiskey » vient de sa triple fermentation, dans ces trois alambics de cuivre sous le hangar : plusieurs années de préparation. La première distillation est en cours, l’alcool est transféré dans ces grands futs où il passe quelques jours. Puis nous passerons à la deuxième étape : nouvelle distillation. Ensuite vient une troisième distillation. Plus de la moitié de la production s’évapore dans ces opérations. Plus tard le malt est mis à vieillir en tonneau pendant 10 ans, ces fûts sont amenés d’Espagne, ils ont contenu du Xérès, ce qui donne au malt sa couleur ambrée, enfin on met en bouteille. Chaque année je livre 100 caisses de « Dumfries single malt » à la Cour d’Angleterre, 10 caisses au Prince électeur de Hanovre et 10 caisses au Tzar de Russie. Ce nectar vaut très cher, il représente les trois quarts de mes ressources ».

 

Le « laboratoire » d’expériences de Lord Ashton

 

Personne au Château ne semblait savoir ce que son maître pouvait bien faire dans son sous-sol où se trouvaient d’anciennes prisons. Il y passait toutes ses nuits, aucune lumière ne filtrait, mais il y avait un conduit de cheminée débouchant sur le chemin de ronde. Il dégageait une fumée chaude, acre et nauséabonde. Les serviteurs pensaient que c’étaient les feux d’une cheminée de cuisine. Quand après quelques semaines, Thimoty se décida à révéler son « laboratoire » à Gaston il le prévint : « les ateliers d’alchimie sont depuis toujours tenus secrets, seuls des confrères autorisés peuvent y pénétrer. Gwen Gialth, le chien mastif noir, reste la nuit au pied de l’escalier que nous descendons ; il a été dressé pour empêcher toute intrusion. Ma femme et mes enfants ne savent pas ce qui est au sous-sol : les trois cellules d’alchimie ! »

L’atelier principal était sis dans l’ancienne salle de torture du château. Il était dominé par une forge plus grande que celle de son père. Une grande cheminée, des briques de tourbe et du bois sec étaient entourés de plusieurs foyers et d’une grande variété de soufflets et d’enclumes. Sur les rayonnages, le souffleur pouvait choisir des creusets de toutes tailles. De grands bacs contenaient les minéraux : le cinabre, composé de mercure et de soufre, le fer, le bronze, l’antimoine, le sel, la poudre d’or et d’argent, le cuivre, le phosphore, l’arsenic et différents métaux inconnus : c’était la salle de  « transmutation des métaux ». La salle attenante était une bibliothèque de vieux manuscrits, les lutrins permettaient de les ouvrir et de consulter les œuvres des alchimistes. Les globes terrestres et les astrolabes garantissaient les références astrologiques et astronomiques que tout alchimiste doit consulter. On ne fait pas une expérience sans consulter les astres ! La dernière cave était celle où s’élaboraient les préparations liquides, les élixirs, potions et tisanes. Des cornues remplies de liquides colorés bouillonnaient comme dans l’alambic de malt. Les tuyauteries de cuivre conduisaient vers un grand col de cygne, d’où s’écoulait la distillation des préparations. « Nous autres alchimistes nous dénommons la première salle, laboratoire du « grand œuvre », lieu de gestation de la pierre philosophale, et tentons par la combinaison des métaux de fabriquer de l’or alchimique. La troisième salle est un laboratoire d’apothicaire, pour découvrir de nouveaux remèdes ou parfois poisons, son but ultime est de découvrir « l’élixir de vie », en d’autres termes l’éternelle jeunesse. Il reste à comprendre les fondements de cette science, par l’étude théorique et pratique : « tu commenceras par lire les traités de philosophes grecs et arabes et le grand ouvrage de Nicolas Flamel ».

 

La chasse à la « grouse » et la diane chasseresse de la lande

 

Gaston commençait à bien maîtriser l’anglais et le gaélique, en conversant avec le personnel de l’écurie et des cuisines. Il avait remarqué que Thimoty possédait, comme tous les châtelains, une meute de chiens de chasse et des chevaux : il devait être chasseur. Au cours de sa dix-huitième année, le comte lui annonça que pour la Saint Colomba d’Iona, le 12 Août, il y aurait une chasse à la « grouse » (une grosse perdrix de près de deux livres de poids). Il devrait y faire son apprentissage, revêtir la redingote rouge aux armes des Ashton, aux côtés de ses trois fils aînés. Les équipages des châtelains voisins arriveraient deux jours avant et il devrait faire honneur à la famille en obtenant un tableau de chasse d’au moins cinquante pièces. Pourquoi si peu ? La tradition des Ashton, connue dans tout le comté, était de tirer les volatiles en plein vol, à plus de cinquante yards, avec de petites flèches à l’arbalète, pour ne pas abimer les grouses. Alors les résultats étaient souvent très minces. Gaston s’entraîna avec les fils du comte pendant un mois, ils s’exerçaient sur des canards verts, car la grouse n’ouvrait que dans un mois. C’était beaucoup plus difficile que sa chasse sur les causses blancs de Saint-Cirq, car il fallait corriger le coefficient de hausse de l’arbalète et viser cette lourde palombe au vol irrégulier en plein cœur. Il se rendit compte qu’il avait également un don pour cette chasse.

Au petit matin du 12 août, les équipages et les meutes de chiens étaient assemblés dans la cour du château. Fidèle à la tradition écossaise, Thimoty revêtu de son kilt, de la casaque rouge et d’un calot vert ouvrit la cérémonie, précédé d’un mouton et de cinq « bagpipers » (cornemusiers). Son chef d’équipage lança les trois notes aigues de la trompe. Les équipages et les meutes de chiens d’arrêt se lancèrent dans une course effrénée. Il fallait d’abord franchir les tourbières en évitant d’embourber son cheval, puis monter vers la lande de bruyère. Le paysage rose était plat, quelques ares étaient plantés de sarrasin, des buissons épars étaient couverts de baies rouges très appréciées par les grouses.

Gaston s’était un peu éloigné de l’équipage, quand il aperçu au loin, une jeune fille d’une beauté merveilleuse. Il la rejoignit et fut stupéfait par sa tenue, c’était le portrait d’une diane chasseresse : montée à l’amazone sur un cheval alezan, elle portait une jupe verte très courte et des jambières partant de deux jolis pieds munis d’escarpins, son juste-au-corps de satin vert était coupé par une mince ceinture de cuir soutenant une arc immense à corde de nerf de bœuf ; sur l’autre épaule se trouvait un carquois muni de flèches très longues et très fines. Il lui demanda son nom ; elle lui sourit et lui répondit qu’elle était la fille d’un châtelain voisin : elle se nommait Seona Greystowe. Son père était là bas au bout de l’horizon : elle avait toujours chassé seule. Brusquement une grouse s’envola, Seona (féminin irlandais de Sean) se dressa sur la selle, puis se mit en équilibre debout au galop ; elle tira coup sur coup quinze flèches. Le chien griffon rapporta quinze grouses.

Gaston la suivit pendant toute la chasse : ils déposèrent leur butin sur le porche du château et les chasseurs comptèrent les prises : Gaston avait tué 45 grouses, le marquis de Greystowe soixante, Thimoty Ashton quatre-vingt-cinq et le champion incontestable était Diane-chasseresse : 150 grouses, 30 canards, 10 faisans et surtout cinq tétras au plumage resplendissant. Le soir à la chandelle dans la salle d’armes, un festin fut organisé, outre le gibier de la chasse, le comte avait fait préparer deux chevreuils. Car, à cette époque il y avait encore des forêts en Irlande et le domaine du comte était vaste.

Les hommes s’étaient retirés au salon de lecture et les femmes au salon de broderie. Comme il faisait chaud en août, la seule saison où il ne pleuvait pas, Gaston entraîna Seona sous un grand cèdre et lui fit une cour assidue : il tenta de l’embrasser, mais elle s’y refusa et se limita à un baiser dans le cou. Alors Gaston lui prit la main ; elle remarqua la dimension prodigieuse de ses mains et ressenti une irradiation de tout son corps. Au moment où le couple allait enfin s’embrasser, il se produisit un incident inattendu, ce n’était pas l’arrivée impromptue de son père ou d’un cousin ! Gaston desserra son étreinte, éloigna son visage et se pencha sur sa main gauche : une main diaphane aux doigts très longs et sur le côté de l’index un grosse boule noire : une verrue !  Il lui dit aussitôt qu’elle était trop belle, trop parfaite, pour conserver une telle disgrâce. Il se faisait fort de l’en débarrasser.

Gaston  conduisit Seona auprès de Thimoty et lui demanda de lui faire confiance et de lui laisser guérir la jeune fille. Alors ils s’absentèrent pendant un long moment, Gaston fit un détour par les cuisines, pour prélever les ingrédients qui lui étaient nécessaires. Ils ouvrirent les serrures du laboratoire pour préparer un onguent. Avec Raymond Tournemire, Gaston avait déjà soigné avec succès les verrues des paysans : il suivrait la même recette. Ayant prélevé dans la cuisine des écorces de citron et du vinaigre de cidre, il composa un emplâtre avec du suc de sumac, une plante qui envahissait le domaine et prépara un mince tissu pour maintenir le pansement.

De retour au château, ils convoquèrent le marquis et Seona et leur expliquèrent les vertus du remède. Ils s’étaient retirés dans le « drawing room », un petit salon d’écriture, pour ne pas donner l’éveil aux autres convives en leur révélant la tumeur disgracieuse, Seona était toujours gantée !  Gaston enveloppa l’index, lui remis une boite contenant un surplus d’onguent, lui demanda de ne pas changer le pansement avant deux jours : ensuite il irait la voir pour ôter le pansement. La prescription fut appliquée à la lettre et trois jours plus tard, Gaston arrivait au Château de Greystowe, pour constater la guérison complète de Diane, la chasseresse. Ils échangèrent un long baiser et se séparèrent. Ils étaient persuadés que jamais ils ne se reverraient et pourtant ils se trompaient. De toute façon Gaston n’était pas noble, même si son protecteur l’adoptait alors qu’il avait huit enfants légitimes ; tout le monde penserait qu’il était  un bâtard légitimé. Jamais un Ashton n’y consentirait.

 

Les enseignements de Paracelse

 

Durant trois ans, Gaston paracheva sa formation d’alchimiste : l’hiver il supportait très bien de ne plus voir la lumière du jour, mais l’été il trouvait cet enfermement très pénible. Le Lord lui accordait une heure de cheval pour parcourir la lande … Au terme de cette formation, Lord Ashton lui annonça qu’il allait voyager. Il irait en Suisse à Bâle où il suivrait les cours de Paracelse à l’université et surtout l’assisterait dans son laboratoire.

Gaston approchait de 20 ans en 1530. Il était très beau : le profil droit, un nez fin, des yeux noirs très vifs, une bouche sensuelle, des dents étincelantes, la peau lisse, il n’avait ni moustache ni barbe.  Au fond il n’était pas à la mode de son époque, mais le goût des femmes pour les guerriers mal rasés changeait ! Surtout il n’était pas petit comme les gens du Quercy, il mesurait plus de six pieds, nul besoin de marchepied pour enfourcher son cheval ! Il n’avait guère voyagé sur les grandes routes. Le cabotage sur un bateau de pêche jusqu’à Amsterdam fut très facile. La solution la plus rapide et la moins dangereuse était le transport fluvial ; il allait emprunter les péniches du Rhin et remonter jusqu’à Bâle.

La ville de religion réformée faisait peur à Gaston. Allait-on le prendre pour un papiste, un espion envoyé par le roi d’Ecosse ? A moins de porter des croix ostensibles, le passant des bords du Rhin ne risquait rien. Ce grand port commercial était paisible. On lui indiqua aussitôt, le département de médecine où se trouvait Paracelse. Son accueil fut très chaleureux, car Thimoty Ashton était son disciple depuis longtemps. Le laboratoire était caché dans la cave d’une minuscule ruelle.

Gaston pensait découvrir en Paracelse un alchimiste génial, qui avait peut-être transmuté le cuivre en or. En fait il découvrit le plus génial des médecins après Avicenne, dont il était le fidèle disciple. Au-delà des végétaux, il estimait que beaucoup de maladies doivent être soignées avec des produits minéraux et que le diagnostic ne peut être qu’un produit de l’expérience. La distillation lui semblaite fondamentale pour ces expériences. Les grands remèdes sont également les grands poisons ; tout dépend de la dose, par exemple de soufre, de mercure ou de plomb. Il recherchait depuis longtemps « l’élixir de vie », la combinaison magique et miraculeuse, qui permet de rajeunir les cellules et la chair, de rendre aux hommes leur virilité et aux femmes leur fécondité. Il faut distiller à l’infini ces composants minéraux, végétaux ou animaux qui insufflent la vigueur. Au fond, Paracelse exprimait en termes médicaux la quête de rajeunissement et de beauté de Gaston. Pendant les quelques années passées en Suisse, Gaston avait complété sa formation médicale ; mais il lui restait encore à découvrir la chirurgie et les connaissances nouvelles. Il quitta Bâle à 21 ans ; retourna en Irlande à Dumfries et remercia Thimoty de sa protection.

Cependant son bienfaiteur lui fit savoir que ses connaissances en botanique n’étaient pas satisfaisantes. Il lui conseilla de partir quelques années en Orient ; il le recommanderait à Khodji, le meilleur herboriste guérisseur d’Alep. Pendant un mois, Gaston passa tout son temps dans la librairie du laboratoire. Il se documentait sur l’histoire de l’Orient depuis les croisades, la chute de Constantinople, la dynastie des sultans ottomans et le règne de Suleyman le Magnifique. Il n’oubliait pas l’objet de son voyage : comprendre les principes de la médecine arabe, les vertus des plantes locales et les caractéristiques du pays qu’il allait découvrir. Plus tard, il pourrait partir à la conquête de Paris.

 

Comment Gaston découvrit en Syrie la diversité de la médecine naturelle

 

Gaston retourna à Londres et se dirigea vers le port. Londres était une ville dangereuse, les ruelles sombres étaient des coupe-gorges. L’Abbaye de Westminster était le plus beau monument religieux qu’il ait visité. Son but était de trouver un bateau, ce qui le conduisit sur les bords de la Tamise. Martin Gwen, superviseur des compagnies maritimes d’orient, était un ami personnel de Thimoty. Il avait reçu une lettre de change du Comte Ashton, tirée sur la maison Fugger, réglant le passage de Gaston. Martin ouvrit un gros registre des dates de partance et découvrit que le 15 septembre (anniversaire de Gaston) 1531 le « Princess of  Gloucester » partait pour Constantinople, avec une escale à Antioche. Il avait trois jours pour faire ses bagages. Après un repas très raffiné au club, où il dégusta un single malt de Dumfries,  Gaston se dirigea vers les quais et confirma sa réservation à la Mediterranean Sea Company. Il savait que Constantinople n’était plus chrétienne et que Soliman le Magnifique y bâtissait des mosquées ; l’empire ottoman avait recouvert le proche orient et la Syrie où il se rendait était devenue une simple province ottomane. Heureusement le temps des croisades et des guerres de religion s’achevait ; il n’avait aucune envie d’être capturé comme otage !

 

Un voyage paisible

 

Le voyage sur le trois mats avait été sans incident notable, il durait deux mois. Comme le navire était fortement armé, les pirates barbaresques n’avaient même pas essayé de l’attaquer au passage des colonnes d’Hercules. L’invincible armada de Charles Quint régnait sur les mers, mais en Méditerranée  elle restait neutre à l’égard des Anglais, car elle voulait surtout détruire la puissance navale des Ottomans. Débarqué à Antioche, Gaston acheta un mulet : il savait que cet animal têtu était plus rapide que le dromadaire. La route était moins fréquentée que celle de Damas, mais plus jolie car elle suivait la côte. Il lui faudrait au moins deux semaines pour arriver à Alep, la grande ville commerçante, à la croisée des routes de la soie. Il arriva pour noël à Alep et se rendit aussitôt à la cathédrale orthodoxe, où les évêques et les popes avaient organisé une cérémonie somptueuse pour la messe de noël.

Alors qu’Alep, ville tolérante, avait accueilli toutes les races et toutes les religions, il remarqua que les missions protestantes semblaient absentes : le conflit entre protestants et catholiques semblait secondaire au regard des tensions entre les chrétiens, les juifs et les mahométans. En fait la Syrie n’était plus rien dans l’Orient, elle n’avait même plus de calife, car le sultan ottoman d’Istambul (Soliman, puis ses descendants) était le seul calife. Alep était dominée par les clans et la rivalité des grandes familles, ce qui au fond n’était pas très différent de l’Angleterre. L’Angleterre, ce royaume désuni, avait été déchirée par la guerre de cent ans, la peste noire et, dernière malédiction, la « guerre des deux roses ». Cette violence était nourrie par la rivalité de deux familles, les Lancastre et les York, au détriment du grand royaume Plantagenet, et c’est une autre famille, les Tudors, qui recueillit la couronne ! Une autre similarité était la persistance de l’organisation féodale, et, sous le joug des mamelouks, l’omniprésence de l’esclavage.

Gaston n’eut aucune peine à trouver la résidence de Khodji, le guérisseur. Les maisons étaient abritées par de hauts murs ; dans la cour du petit palais, il découvrit une cinquantaine d’hommes et de femmes qui attendaient leur tour. Son hôte lui ouvrit les bras et lui dit de s’installer ; ils feraient connaissance à la fin de sa consultation au crépuscule. Khodji était un arménien, donc un chrétien, émigré depuis trois générations à Alep ; il parlait de nombreuses langues et dialectes, de façon à écouter ses patients. Or Gaston ne savait même pas l’arabe. En attendant, Gaston visita, avec le secours d’un serviteur enturbanné, manifestement un esclave, les trois hangars qui abritaient les réserves de plantes et de minéraux du guérisseur : c’était impressionnant, un multiple des réserves de Dumfries ou Bâle.

Quand le soleil fut couché, alors que les appels à la prière des « muezzins » avaient cessé, Khodji apparut et demanda à Gaston de lui raconter son histoire. Il voulut le tester et lui demanda d’apposer ses mains sur son ventre pour apaiser une douleur qui ne le quittait jamais ; « Donne moi ton avis Gaston ? Il me semble que tu as une infection du foie ; ce qui te manque est l’exercice physique et ce qui est en excès est l’absorption de pâtisseries. Je vais réfléchir à une thérapeutique mécanique ». De son côté, Khodji lui dit qu’il allait lui préparer un programme d’initiation botanique, qui le contraindrait à beaucoup marcher et à visiter d’autres contrées.

 


La consultation de Khodji.

 

Pendant un mois Gaston assista à la consultation de Khodji, pas tout le temps, car c’était épuisant et durait toute la journée. Il n’avait jamais vu de près la succession d’autant de malades ; certains étaient très mal en point et couverts de plaies infectées. L’interrogatoire du patient était long : une demi-heure ou une heure. Khodji lui dit « toi tu soignes avec les mains, moi je soigne avec les plantes et avec l’indiscrétion ». Je demande aux hommes, aux femmes et aux enfants, et plus encore aux vieillards, ce qu’ils ressentent, ce qu’ils mangent et boivent, s’ils se lavent (ce n’est pas fréquent) et font l’amour (c’est fréquent). Enfin et surtout je les interroge sur les maladies de leurs proches et de leurs ancêtres et celles de leurs voisins. Il faut se rappeler que la plupart des maladies sont contagieuses et, quelque soit la compétence du thérapeute, quand l’épidémie rôde on ne peut plus rien, sinon confier son âme à Dieu ! Le risque le plus important a toujours été l’infection : il faut savoir la délimiter et comment l’arrêter. C’est là que la « médecine naturelle » peut apporter des solutions efficaces.

Un jour, un malade arrive porté sur un brancard, il est recouvert d’un drap. Le guérisseur soulève le drap et constate une blessure épouvantable, la cuisse est ouverte de l’aine jusqu’à la cheville : on voit les os et surtout  la pourriture des chairs. De toute évidence cette blessure est un coup de cimeterre, la signature des mamelouks ! Où est donc le centre de l’infection ? Partout, ce sera la gangrène gazeuse et la mort ; près de l’aine, il faudra amputer. Gaston essaye l’imposition des mains : il sent la chaleur de la fièvre, les battements du sang et l’intensité des pulsions nerveuses. Il murmure à Khodji : « je crois que c’est au milieu du fémur, là où les chairs sont vertes » ; il lui répond «  je pense que tu as raison, nous allons essayer ma recette ». Le guérisseur se dirige vers une amphore, dont il soulève le couvercle, et retire avec une grosse louche une masse grouillante de vers. «  Ce sont des vers blancs de mouches, nous les élevons, pour ces cas : on les répand au cœur de l’infection, puis on recouvre la plaie avec une décoction d’artémise, ce qui fait tomber la fièvre. Ensuite pendant trois jours on laisse les vers manger la chair pourrie. Plus tard on recoud et bien sûr le blessé conserve un manque de chair, mais il est vivant et peut marcher ».

 

Les vertus cachées des plantes ordinaires.

 

L’hiver est normalement la saison des pluies : vrai dans les plaines fertiles et les vergers syriens, mais faux dans le désert où il fait aussi chaud qu’en été. Le jardin de plantes médicinales de son hôte était situé dans le creux d’une petite oasis proche d’Alep. Gaston avait noté dans les réserves le nom et l’apparence des plantes les plus utilisées par le guérisseur. Beaucoup d’entre elles étaient inconnues en Europe, comme le caroubier, le pistachier, les palmiers ou les tamaris. C’étaient pour la plupart des herbes folles et des fleurs sauvages poussant sur le bord des pistes : astragale, coquelicots, belladone, graminées ou raiponce.

Son guide lui dit que les deux plantes sauvages les plus prisées de Khodji étaient l’armoise naturelle et le raisin de mer. Ils allèrent au bord de la mer pour découvrir ce raisin de mer, que les savants d’Europe appelaient Èphedra, c’était une plante succulente assez proche de la salicorne, elle supportait l’eau salée ; ses petites graines rouges ressemblaient beaucoup aux plantes de dune observées à Dumfries. La plupart de ces plantes avaient une grande efficacité pour soigner les arthroses, les maladies cardiaques, la toux, les fièvres et les maladies de peau. Les femmes d’Alep prenaient un grand soin de leur peau et de leurs yeux ; elles n’étaient pas voilées et suscitaient des regards de convoitise. Les deux spécialités du bazar étaient les pistaches, grignotées pendant toute la journée, et le savon d’Alep. Une recette millénaire pour la toilette ; une composition parfaitement galénique (à partir des plantes) : un subtil mélange d’huile d’olive, d’essence de baies de laurier et de salicorne (facile à faire dans le Périgord, impossible à Dumfries).

Gaston en quelques mois avait appris beaucoup du guérisseur, mais il lui restait à découvrir les plantes du désert, souvent apportées par les caravanes de la soie. Il décida de partir vers Damas, puis de suivre la route de Samarcande. Cette fois il prendrait un chameau.

 

Gaston, captif d’un trafiquant d’esclave, s’échappe et revient en Irlande.

 

Sur le chemin de Damas, Gaston avait rencontré une caravane qui retournait en Chine. Le maître du convoi était un Turkmène au visage souriant qui parlait aussi bien le français que l’anglais. Il lui proposa de l’emmener à condition qu’il soigne ses hommes. Illusion : l’homme était un marchand d’esclave ; il en capturait à l’aller et au retour. Une fois que l’Euphrate fut franchi, Gaston se rendit compte qu’il n’était pas libre. Dès qu’il s’éloignait, les hommes le rattrapaient et l’enchaînaient. Il trouva peu de plantes, à l’exception d’une variété de caroubier dont les feuilles et non les graines semblaient combattre efficacement le poison. Un jour il faisait très chaud, mais il avait gardé ses bottes pour se protéger du sable bouillant et des piqures, quand il vit un énorme scorpion qui grimpa sur ses bottes et le mordit à la cuisse. Il risquait de mourir en moins d’une heure : il prit son couteau, incisa la plaie, la pressa et fit un emplâtre de feuille de caroubier et de belladone. Et le remède fut efficace, après quelques jours il pouvait marcher. Les caravaniers eurent de l’estime pour Gaston ; la surveillance faiblit. Tant pis, il ne verrait pas Samarcande. Avant d’atteindre le désert du Korassan, il s’enfuit par une nuit sans lune, rejoignit une caravane qui descendait sur le golfe persique. Il trouva un boutre, remonta la mer rouge et trouva à Alexandrie le Princess of Gloucester qui était de retour vers Londres. Il arriva à Dumfries le 15 juillet 1533, et partit pour Paris. Il deviendrait un étudiant !

 

Castelbajac s’établit à Paris et soigne les futures reines de France.

 

Pendant huit ans, Gaston, inscrit à la Faculté de Médecine de la Sorbonne, se préparait à être médecin et chirurgien, à condition de ne pas être chirurgien aux armées. Cependant le plus grand chirurgien de l’époque, Ambroise Paré, était un chirurgien militaire. Il suivit à l’Hôtel-Dieu ses plus grandes opérations, comprenant les limites du rebouteux quand il faut tailler dans la chair. Les guerres étaient incessantes, faites par des hommes et non des femmes : il était difficile de leur rendre leur beauté avec une jambe ou un œil en moins. Il ne se voyait pas étudiant à vie, si plaisante que fut la vie du carabin ! Gaston loua rue du Chat qui Pêche, un rez-de-chaussée avec une cave. Il installa à la cave son laboratoire et à l’entresol une salle de consultation du matin. Dans la rue son enseigne représentait ses deux mains : « Castelbajac, guérisseur ». La clientèle se forma rapidement, celle du quartier, mais aussi les paroissiens qui apercevaient l’enseigne en rendant à la messe de Notre Dame. Alors arrivaient des femmes du beau monde.

 

Le retour de Seona Greystowe

 

Un soir alors que Gaston se préparait à fermer sa consultation, une calèche stationna devant sa porte. Une jolie femme frappa et murmura : Seona. D’un seul coup, une bouffée de chaleur envahit Gaston qui l’embrassa avec passion. Ils commencèrent à raconter ce qui leur était arrivé. Hélas le Marquis avait décidé qu’il fallait marier sa fille ; il lui trouva un très beau parti, le duc de Sidonia, grand d’Espagne, membre influent de la cour de Charles Quint. Il était à Paris, ambassadeur chargé de préparer un mariage projeté par François Premier. La venue de la jeune femme avait une raison, elle avait une maladie qu’aucun médecin ne parvenait à guérir. « Voyons cela, lui dit Gaston, je t’aime et pour toi je ferais n’importe quoi, il faut te déshabiller ». Il l’aida et ce qui devait arriver arriva : ils firent l’amour longtemps jusqu’à l’aube. Seona, toujours malicieuse, lui demanda : « As-tu-Trouvé ma maladie ? » ? Bien sur Gaston l’avait trouvée, grâce à son expérience orientale : elle avait un eczéma persistant sur les reins. Le remède simple était le savon d’Alep. Il lui fournit une petite provision et apporta sa préparation à l’Ambassade. En Espagne, elle n’aurait aucune difficulté à préparer sa recette. Il ne revit pas Seona, qui partit à Séville ; elle était guérie.

 

L’invitation au Louvre et la rencontre avec Diane de Poitiers

 

Depuis quelques années le roi François I était veuf de sa première femme, Claude de Bretagne. Espérant mettre fin aux guerres incessantes avec le Saint Empire Romain Germanique, il avait alors épousé la sœur de Charles Quint.

En octobre 1533 Gaston fut convié par Ambroise Paré aux fêtes que donnait le roi François au Louvre. François I était un géant, un homme à femmes comme tous les Valois. Aucune de ses épouses ne furent belles, en revanche il choisissait bien ses maîtresses. Il avait eu plusieurs enfants de sa première femme, Claude, Duchesse de Bretagne. Après son veuvage, il s’était remarié en 1530 avec Eléonore de Habsbourg, qui lui avait déjà donné d’autres enfants. Comme il fallait que les enfants royaux soient bien éduqués ; la Reine était toujours assistée par des dames d’honneur de haut rang. En 1519 un héritier male était né ; on l’appela Henri. Il fallait lui trouver une jolie femme et conclure une alliance qui soit profitable à la couronne.

 

La venue du Pape Clément VII, qui était un Médicis, avait permis de réaliser ce projet en mariant le Dauphin Henri d’Orléans (Henri II) avec sa nièce, Catherine de Médicis. Catherine était alors très jeune (15 ans), ce n’était pas une beauté et l’âge ne l’améliora point. « On dit que le jeune Henri murmura à voix basse : un laideron » ! Il faut rappeler que Cosme de Médicis, l’ancêtre, et Laurent de Médicis, son arrière grand père, étaient franchement laids ! Mais il y avait à la Cour beaucoup de très belles femmes. D’abord la maîtresse de François I, Anne de Pisseleu, Duchesse d’Etampes, se considérait comme la plus jolie femme du royaume ; les courtisans étaient de cet avis. Elle se méfiait de la Cour, de la Reine Eléonore et de ses dames d’honneur. Elle voua sa haine à l’une des dames d’honneur, une « intrigante », Diane de Poitiers, qui avait séduit François I.

Diane de Poitiers, fut le grand amour du roi Henri II. Elle  avait une généalogie prestigieuse remontant à l’an 1000 ; ses ancêtres avaient été Rois de France et pairs du royaume. Ce nom de Poitiers n’avait rien à voir avec la prestigieuse capitale du Poitou ; les Seigneurs de Poitiers et de Saint-Vallier étaient originaires d’un petit village du valentinois. Le roi l’avait mariée à 15 ans à un noble, devenu Sénéchal de France, Louis de Brézé ; celui-ci avait 57 ans. Il vivait en son château d’Anet, mais elle restait dame d’honneur, souvent à Paris et dans les résidences royales. A présent Diane, veuve depuis deux ans, couverte de titres et d’honneurs, vivait à Paris. Elle avait 30 ans et en paraissait 20 ! C’est elle qui deviendra la maîtresse la plus aimée d’Henri II.

Diane et Catherine de Médicis avaient un ancêtre commun de la lignée des comtes de La Tour d’Auvergne ; elles étaient cousines. Diane de Poitiers, dame d’honneur des reines successives, avait été chargée de l’éducation de Henri II, ce qui lui avait permis de le charmer quand il était enfant. Le mariage du Dauphin Henri et de Catherine avait uni un garçon de 24 ans à une adolescente de 15 ans. Au moment où  Gaston se préparait à se retirer, un courtisan lui présenta Diane de Poitiers : il fut ébloui. Il lui expliqua qu’il  étudiait la médecine, lui parla de Paracelse, et, en lui montrant ses mains, évoqua son don.  Curieusement Diane avait lu Paracelse et beaucoup d’ouvrages d’alchimie. Elle lui dit : « vos pouvoirs m’intriguent, je vais vous rendre visite en votre atelier demain soir, car je vais repartir sous peu à Chenonceaux ».

 

Comment Gaston trouva l’élixir secret de Diane de Poitiers

 

On était en juin, Paris était écrasé par une chaleur étouffante. Gaston n’était pas allé à l’Hôtel-Dieu, il attendait la visite de Diane, en se demandant s’il oserait la toucher. Il entendit le bruit de la calèche et ouvrit la porte de sa modeste demeure.  Diane était vêtue d’une tunique grise et d’un chapeau qui cachait son visage. A la cour royale, il vaut mieux que des visites secrètes soient discrètes !

Elle ôta sa cape et portait une robe légère, très légère, car il faisait très chaud ; on pouvait deviner sur ses reins de fines gouttes de sueur. Ils se regardèrent dans les yeux, puis se prirent les mains et rapprochèrent leurs corps. Aussitôt ils sentirent passer un courant, un rayonnement, une bouffée de chaleur. Pendant tout son mariage, Diane avait été fidèle à son vieux mari, le délai de deuil était passé : « elle avait envie de sentir sur son corps ces grosses mains ». Ce qui était extraordinaire était la blancheur éblouissante de sa chair, la sveltesse de son corps, le galbe parfait de sa poitrine, plutôt menue pour une époque de poitrines généreuses, la courbe parfaite de ses fesses et l’élégance de ses petits pieds. Le peintre de la cour, Jean Clouet, l’avait bien compris quand il fit d’elle son plus beau portrait. Le dauphin Henri ne se lassait pas de contempler ce portrait. Ronsard lui dédia de sublimes sonnets.

Gaston était l’un des premiers à pouvoir découvrir ce corps, avant même que le dauphin Henri ne devienne son amant ! En faisant l’amour, il décelait ses trésors cachés. Les caresses, effleurements et attouchements et la perception des frissons lui révélaient les qualités de son corps, une nouvelle dimension thérapeutique. Il lui dit qu’elle n’avait aucune maladie organique, aucun froissement musculaire, aucun affaissement de chair : « ce que je dois chercher pour vous sera un élixir qui préserve toujours votre beauté ».

Les semaines qui suivirent furent consacrées à l’expérimentation sur lui-même de différentes drogues raffermissant les chairs et adoucissant la peau. Il  pila dans le mortier à doses infimes le cinabre, l’arsenic et la poudre d’or, puis prépara une lotion qui combinait la racine de mandragore et le gingembre, enfin il fit une dissolution dans le lait de chèvre de sections de salamandre. Il savait que ce batracien, emblème de François I inscrit au fronton de Chambord, était un curieux têtard muni de pattes, qui prospérait dans les grottes de l’abbaye de Cluny, c’est là qu’il les prélevait. Or la salamandre avait la propriété de régénérer son corps, on coupait sa queue ou ses pattes et ses membres repoussaient. A Bâle, Paracelse lui avait dit que depuis la plus haute antiquité, les égyptiens et les arabes avaient incorporé la salamandre à l’élixir de vie. Il introduisit le mélange dans une cornue et le soumit à la triple distillation, il ne restait qu’à mélanger l’élixir à un baume parfumé de cire d’abeille pour oindre le corps de Diane. Une application par semaine dans le secret de l’alcôve permettrait à Diane de préserver sa beauté et son attrait sur les hommes, peut-être même sur les femmes !

Un mois plus tard, il se rendit au château d’Anet où Diane surveillait les jeux des enfants royaux. Il lui livra la potion et s’engagea à la soigner en secret sa vie entière, en lui fournissant ce baume de beauté. Diane fut sa première « cliente », mais en secret : personne même Brantôme, l’auteur des « Dames galantes », ne perça le mystère.

 

Pourquoi ne pas soigner également Catherine de Médicis ?

 

Gaston avait achevé ses études de médecine et pour ce faire appris le latin et le grec. Le roi François vieillissait, mais son règne était loin de s’achever, son fils cadet Henri attendait en vain la succession. Gaston savait par les rumeurs de la cour que Catherine de Médicis n’avait toujours pas d’enfant et qu’Anne de Pisseleu voudrait bien faire annuler le mariage d’Henri II pour cause de stérilité. Comment pourrait-il proposer ses services à Catherine ? Il pouvait enfin ajouter à son enseigne, docteur de l’université de Paris en médecine. La fréquence des consultations lui avaient permis de vivre dans l’aisance. La fréquentation des palais royaux ouvrait l’accès à une clientèle plus riche. Le cas échéant, il pouvait intervenir en tant que chirurgien barbier, quand les chevaliers étaient blessés dans les tournois. Cependant les médecins du roi s’appropriaient le privilège et le risque d’opérer les princes du sang et la haute noblesse. Restait leurs femmes et leurs maîtresses !

Catherine de Médicis était adepte de l’alchimie, elle avait, comme Diane de Poitiers, une culture considérable, appréciée par François I ; ils partageaient des valeurs humanistes sur le plan des arts.

La France devenait à son tour un grand centre culturel : les grands architectes et artistes peintres affluaient d’Italie, même Léonard de Vinci. Bien sûr l’humanisme des rois de France, comme celui des Médicis, ne faisait pas obstacle à l’immoralité, la fourberie, voire la barbarie. Sur ce plan Catherine de Médicis était un champion, en fait dans la coulisse, puis en tant que reine, elle a dirigé le royaume, jusque dans ses pires atrocités, par exemple la Saint Barthélémy ! Il  fallait s’introduire auprès de Catherine ; l’intermédiaire naturel était sa dame d’honneur, sa rivale cachée, Diane de Poitiers.

 

Un remède souverain à la stérilité de Catherine de Médicis

 

Catherine avait un visage ingrat et un corps disgracieux, sauf ses jambes qui étaient belles. Pour en tirer parti, elle avait décidé de ne plus monter son cheval à la française les jambes écartées, mais à l’anglaise en amazone. Jamais l’élixir ne beauté ne pourrait la transformer en Diane chasseresse. Ils parlèrent aussitôt d’alchimie. Catherine était entourée à Paris de ses alchimistes florentins, attirée par l’astrologie, les prédictions et les philosophies hermétiques, et consultait Nostradamus. Ils en virent à parler de son don et de ses recherches alchimiques. Catherine aborda elle-même la question de sa stérilité : « elle lui confia qu’elle avait consulté de nombreux médecins, en particulier le médecin du roi, Jean Fernel ». C’était un médecin et chirurgien très réputé, ami d’Ambroise Paré et de François Rabelais, le médecin de Lyon. Catherine se dévêtit et Gaston lui fit un massage vigoureux sur les hanches, il n’y avait aucune luxation, mais peut-être une distorsion des organes internes. Il lui fit l’amour, sans constater d’obstacle à la pénétration (théorie de Fernel). Gaston lui promit de préparer un élixir pour remédier à sa stérilité … et de continuer à la masser.

En 1543, dix ans après son mariage infécond, Catherine âgée de 24 ans, réunit à Amboise Jean Fernel, Ambroise Paré et Gaston Castelbajac. Diane de Poitiers était également présente. Fernel proposa une manipulation du bas-ventre, voire une opération, pour rétablir un cheminement plus direct des organes reproductifs et rendre possible la fécondation. Cette stérilité restait mystérieuse. Les rumeurs de la cour s’enflaient. Henri n’était pas stérile, il avait fait nombre de bâtards. Cependant on disait que son « vit » (pénis) était tordu, ce qui l’empêchait d’évacuer sa semence. Catherine était encore jeune. Il était possible que son hérédité et son mari lui aient transmis le mal de Naples et que le traitement par le mercure ait suscité la stérilité. Plus simplement, Henri pouvait avoir délaissé sa femme pour ses maîtresses ; il suffirait qu’il fasse souvent l’amour à Catherine.

Fernel prit connaissance du traitement suivi par Gaston depuis deux ans et l’approuva. Cette fois l’élixir était très différent. Sa tisane était composée d’ovules de lapines et de chattes, espèces animales très fécondes, et de feuilles de Gincko, arbre asiatique millénaire, fécond jusqu’à sa mort. Les médecins agiraient de conserve. Ainsi fut fait, la rumeur affirma que Catherine avait été opérée de l’utérus par Fernel. La chirurgie de l’époque ne le permettait guère ! Catherine de Médicis devint mère pour la première fois en 1544 et eût 10 enfants ! Seuls sept enfants survécurent, mais le futur roi avait enfin plusieurs héritiers mâles. Tout ceci resta secret. Diane de Poitiers,  fit pression sur son amant pour qu’il retrouve le lit conjugal.


Enfin le roi François I mourut, puis ce fut le tour d’Henri II et de la reine Catherine et même de Diane de Poitiers mourut à son tour. Diane vécut longtemps (70 ans), toujours aussi belle !

Gaston Castelbajac ne fut jamais célèbre, car ses principaux succès sont restés secrets. Fernel fut seul crédité d’avoir guéri la stérilité de la reine Catherine. Gaston se retira en Provence à Arles ; il mourut très vieux et ne se maria jamais.

 

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