Auteur: Denis-Clair Lambert

Denis-Clair Lambert est économiste, Université Lyon III. Il a publié deux ouvrages sur la santé dans le monde : « Les systèmes de Santé (pays industrialisés)» Seuil 2000 et « La santé clé du développement économique (Europe orientale et tiers-mondes) », L’Harmattan 2001.

Vers un scénario noir de la croissance mondiale !

L’histoire économique et démographique n’a pas été un fleuve tranquille, conduisant tous les peuples vers le progrès et la richesse. Certes, depuis la révolution industrielle, la progression de l’activité économique est devenue beaucoup plus rapide, mais ce sentier de croissance ne retrace pas les fluctuations : des phases de ralentissement et d’accélération, plus encore de régression.

Ainsi, quand François Perroux avait estimé sur le long terme la croissance économique française à 2 % par an, cette performance était similaire à celle de l’économie mondiale, mais beaucoup moins rapide que celle des États-Unis. Il est cependant difficile d’oublier le recul observé pendant la Révolution et l’Empire, la modestie des performances de la Restauration et surtout le déclin de l’entre-deux-guerres. De même, la quasi-stagnation démographique de la France masquait l’incidence de la surmortalité des guerres et révolutions. C’est pourquoi à force d’oublier les fluctuations cycliques (la France n’a éprouvé que deux années de récession d’ailleurs faibles depuis 1945) et les accidents et catastrophes (imprévisibles) ; les prévisionnistes sont incapables par simple extrapolation de prédire l’avenir à moyen et long terme. Qui pouvait en 1940 prévoir notre redressement d’après-guerre ? Le déclin et la sclérose sont réversibles ; le progrès et le changement sont discontinus ; le rattrapage favorise les puissances émergentes et non déclinantes. Tout le monde croyait alors au déclin démographique et économique perpétué de l’Europe ; les « déclinistes » se trompaient. Qui pouvait prévoir en 1970 la prodigieuse expansion de l’économie mondiale, le redressement de l’Angleterre et cependant les « trente piteuses » de la France ?

Aujourd’hui, les turbulences de la sphère financière, le ralentissement de la croissance en Europe et l’annonce d’une récession aux États-Unis, réactivent les Cassandres qui prédisent le retour d’une phase B (période de déclin de la production) du cycle de Kondratieff. L’hiver démographique en Europe et au Japon, puis celui de la Chine et des « tigres asiatiques », le vieillissement accéléré des populations et l’inéluctable réchauffement de la planète annonceraient la fin de la croissance, pourquoi pas la fin de l’histoire ! Le retour vers un raisonnement prenant en compte les fluctuations, les turbulences et les accidents nous paraît cependant salutaire : il retrouve le chemin ouvert pendant plus d’un siècle par les économistes qui nous ont précédés. Cependant, le monde a changé et, comme jadis, seul l’Occident est observé. Spengler prédisait le déclin de l’Occident (l’Europe), il n’observait pas l’Extrême-Orient (le Japon) ou l’Extrême-Occident (le Brésil). Or les nouveaux venus, en particulier les pays émergents, animent aujourd’hui plus de la moitié de l’économie mondiale. Le ralentissement de la croissance en Europe et au Japon n’a pas interrompu la prospérité de l’Asie. Une forte récession aux États-Unis aura-t-elle plus de répercussions sur le système mondial ? La récession de 1992 n’avait pas exercé cet effet, la bulle financière d’internet en 2001 non plus. C’est pourquoi l’éventualité d’un scénario noir de la croissance mondiale, ne permet pas d’exclure celui d’une poursuite de l’expansion des décennies précédentes.

Nous prendrons comme horizon, les perspectives à 25 ans (2005-2030) pour plusieurs raisons.

En matière de population, la prévision à moyen terme nous semble fondée. Au Congrès de la population de Rome en 1953, les experts de l’ONU avaient prévu 6 milliards d’habitants en 2000, ils ne s’étaient guère trompés ! La prospective d’un quart de siècle reste marquée par l’inertie démographique, celle des compositions par âge, du fait que les enfants nés depuis 2005 ne deviendront adultes que dans une génération et que les classes d’âges actuelles resteront prédominantes. Bien sûr, l’information disponible risque de ne pas identifier des modifications radicales des comportements démographiques, en particulier la modification de la fécondité et de la natalité ou la remontée brutale de la mortalité. De grands retournements imprévus peuvent se produire dans un court délai. Par exemple, l’un des démographes les plus avertis de l’entre-deux-guerres, l’initiateur de la théorie de la transition démographique, Frank Notenstein à la Société des Nations, avait prévu que la France entre 1950 et 1970 verrait sa population décliner à 36 millions d’habitants ; il n’en fut rien, car notre pays atteindra en 1970 le seuil de 50 millions d’habitants, puis 62 millions en 2008 ! Comme le soulignera Alfred Sauvy, « la seconde guerre mondiale allait repeupler » et combler le vide démographique à cause du progrès médical. La planète connaîtra sa croissance démographique la plus rapide, mais l’explosion démographique culmine au cours des années 1970 et depuis chaque année l’accroissement de la population diminue.

Ensuite surgit la prospective économique, beaucoup plus aléatoire. En 1945 le rétablissement de la paix incitait à s’interroger sur l’avenir économique : les prévisions à 25 ans se sont multipliées dans les Instituts de prospective et les Commissariats au plan. Elles ont oscillé entre l’optimisme et le pessimisme, sans pouvoir anticiper les grands changements du système mondial. Les prospectives à très long terme, 50 ou 100 ans, ne semblaient pas relever du raisonnement économique : Bertrand de Jouvenel (1) qualifiait ces hypothèses de simples conjectures ! En fait, les bouleversements majeurs se sont produits au cours du dernier tiers du vingtième siècle ; certains étaient cependant prévisibles, c’est pourquoi l’anticipation de l’avenir à long terme reste un exercice indispensable, que Bernard Cazes (2) appelait de ses vœux. L’effondrement des systèmes collectivistes fit rapidement apparaître la surévaluation de leur potentiel, l’URSS démembrée n’était plus la deuxième puissance mondiale. Qui pouvait prévoir la décomposition interne du système communiste soviétique ? En France quelques analystes, tels qu’Alain Besançon ou Hélène Carrère d’Encausse, ont anticipé la chute du régime, mais personne ne voulait les croire ! Le miracle japonais s’interrompit, ce qui fut également une surprise, alors que sa fragilité financière et bancaire était bien connue. Puis la Chine et l’Inde devinrent les champions de la croissance économique, ce qui semblait aberrant ! Les États-Unis connurent la plus forte croissance économique de leur histoire et l’Europe retrouva le rythme de progression modeste de la première moitié du dix-neuvième siècle…

En matière de prévision économique, l’inertie héritée des situations acquises est plus restreinte qu’en démographie, car la compétition modifie rapidement le poids relatif des nations et des régions. Que la France perde ou gagne quelques millions d’habitants ne modifiera guère la répartition mondiale de la population, si elle prospère ou stagne changera sa place dans la hiérarchie des nations. Dans une économie mondialisée, il n’y a plus d’avantage acquis. Le recul de la puissance et du bien-être surgit dans les régressions caractérisées, il est souvent apparu en Amérique latine ou en Afrique ; pour les pays occidentaux riches, cette hypothèse est rarement envisagée, alors qu’elle fait partie d’un avenir possible. Pourquoi les Français seraient-ils plus à l’abri de la véritable paupérisation que les Argentins ? Seul le déclin relatif est évoqué : la France est distancée par l’Angleterre, elle recule dans les baromètres de la compétitivité au profit d’anciens pays sous-développés, ses usines partent s’installer sous d’autres climats… Un déclin absolu découlerait du déclin relatif, si les tendances négatives se prolongeaient pendant plusieurs décennies.

Quels sont les arguments incitant à prévoir une interruption de la croissance mondiale et ceux qui militent en faveur de la poursuite de la croissance économique ?

 

I-  UN SCÉNARIO NOIR : ÉMERGENCE D’UNE DÉPRESSION LONGUE

 

    L’objectif d’un développement « durable et soutenable » proposé en 1987 par le rapport Bruntland (3) conduisit à deux interprétations : pour les uns, il s’agit de rétablir un régime de croissance économique raisonnable de 2 à 3 % par an, pour les écologistes radicaux, il faudrait s’adapter à la décroissance de la production et de la population.

    La croissance de l’économie mondiale depuis 1970 et surtout l’an 2000 a été deux fois plus rapide que dans la longue période de 1820 à 1970 ; elle a été en 2006-2007 de 6 % par an, mais elle a été animée par les pays asiatiques et par les États-Unis. Or le FMI estimait encore en septembre 2007 que la prospérité pourrait perdurer jusqu’en 2010, mais après quel avenir ? Dès le printemps 2008, le FMI a révisé à la baisse ses estimations de croissance pour l’année 2008, les autres organisations internationales ont suivi ces analyses. Ces révisions sont adoptées en présence de la conjoncture défavorable : elles concernent les tendances à court terme des États-Unis et de l’Europe. En effet, la récession redoutée n’est pas encore confirmée, elle est évaluée par le NBER par la succession de deux trimestres de recul du PIB et semble préfigurée par le ralentissement de la croissance depuis la fin de l’année 2007. Un ralentissement de l’expansion mondiale est alors envisagé, même en Asie. Cependant, les prévisions à long terme ne sont pas modifiées pour les pays émergents, supposés épargnés par le ralentissement. Cette dichotomie est-elle cohérente ? Le nouveau directeur du FMI (4) « ne croit pas à la thèse du découplage et estime que les taux de croissance toujours élevés de l’Inde et de la Chine seront affectés par la crise ».


Croissance annuelle historique de l’économie mondiale

Périodes

Taux de croissance %

PIB mondial

MM$ de 1950

Indice 100

 en 1820

Moyenne 1820-1992

2.0

0.695

100

1820-1870

1.0

1 127

162

1870-1913

2.1

2 726

392

1913-1950

1.9

5 372

773

1950-1973

4.9

16 064

23 114

1973-1992

3.0

27 994

40 279

1992-2000*

3.5

35 889

53 007

1820-1992 : estimations de Angus Maddison, *1992-2000 sources FMI : World economic outlook, septembre 2007

 

          Que se passerait-il si la progression mondiale retrouvait le rythme séculaire de 1 ou 2 %, voire une croissance zéro : arrêt de l’expansion occidentale et interruption de la prospérité des pays émergents ? Que se passerait-il dans l’éventualité d’une dépression longue, par exemple une diminution de 25 à 30 % de la production mondiale au cours des années 2010/2020 ? Le plus étonnant est que cette éventualité est souhaitée par certains : la « décroissance » proposée par Serge Latouche. (5)

    Imaginons le scénario catastrophe : la crise part des États-Unis, ceux-ci retrouvent dès 2009 une véritable récession (le PIB régresse de 3 à 4%), la crise boursière prend le relais et s’étend à toutes les bourses mondiales, le dollar se déprécie à tel point que les pays asiatiques et les émirats pétroliers déplacent leurs avoirs vers l’Euro. Puis la récession se mue en dépression comme en 1930, l’Occident revient au protectionnisme et se ferme aux produits asiatiques. Enfin, l’Asie entre à son tour dans la crise économique et financière. On peut imaginer un scénario géopolitique plus simple et aussi vraisemblable : des incidents s’accumulent à propos de la répression au Tibet et du non-respect des droits de l’homme en Chine. La réaction nationaliste et isolationniste l’emporte. Les mesures de rétorsion s’enchaînent, les contrats sont annulés, les capitaux se replient, la spéculation redouble… Dès lors, la crise part de l’Extrême Orient : la Chine s’effondre, ses partenaires aussi. Si tout se passait comme jadis, la dépression effacerait la prospérité et il faudrait 10 ans pour revenir à l’état antérieur, le seul dérivatif deviendrait le réarmement et la guerre !

    En France, un organisme de prévision, le CEPII, avait proposé au seuil de l’an 2000 des estimations moins optimistes que celles du FMI : une progression inférieure à 3 % par an. La croissance des deux dernières décennies aurait été beaucoup plus faible que celle retenue par le FMI et la Banque mondiale. Ce scénario impliquerait la fin de la croissance très rapide des pays émergents.

Scénario de croissance mondiale du CEPII en 2001

périodes

Taux de croissance moyen annuel du PIB

1970-1980

2.93

1980-1990

2.63

1990-2000

2.91

2000-2010

3.24

2010-2020

3.00

2020-2030

2.73

2000-2030

2.99

Source : CEPII, Document de travail 2001-21

 

Pourquoi s’inquiéter dès aujourd’hui ? Pour trois raisons : 1. La crise de l’énergie et de l’environnement, 2.Le déclin démographique de l’Occident et des nouveaux pays industriels de l’Asie, 3. L’instabilité de la sphère financière et monétaire.

 

1° La crise de l’énergie et de l’environnement.

 

1- La crise de l’énergie avait débuté par le brusque renchérissement des approvisionnements pétroliers du Moyen Orient lors de la guerre du Kippour (1973), puis à la suite du coup d’État de l’Iran (1979) et de la deuxième guerre en Irak (2003), les cours du pétrole franchissant le seuil de 100$ en 2007. Certes en valeur constante, surtout en zone Euro, le renchérissement des approvisionnements pétroliers est beaucoup plus restreint que l’apparence des prix, mais il ne faut pas oublier que les termes de l’échange sont devenus défavorables aux pays industriels. Les matières premières importées coûtent plus cher alors que les produits manufacturés exportés ont répercuté des baisses de prix, sous l’effet du progrès technique et de la concurrence internationale. Les prévisions d’évolution des cours du pétrole jusqu’en 2000 étaient trop faibles, par exemple celles du CEPII, mais peut-on avancer des hypothèses sûres pour l’avenir ? Si la croissance économique devait s’effondrer, notamment en Chine, la demande de pétrole déclinerait et les prix également.

Les chocs et contre-chocs pétroliers, générateurs d’inflation et de récessions dans les années soixante-dix, ont exercé une influence déstabilisatrice beaucoup plus faible sur le système économique mondial au cours des dix dernières années. En effet, l’impact des importations pétrolières sur les revenus nationaux a fortement décru, alors que d’autres composantes du commerce international sont devenues prédominantes (produits manufacturés, services, taux de change, flux de capitaux). Une variation de 10 % des réserves de change de la Chine aurait beaucoup plus de répercussions internationales qu’une variation similaire des exportations de pétrole.

Le problème réel reste celui de la dépendance persistante de nos économies à l’égard des approvisionnements pétroliers et de l’inéluctable épuisement de ces réserves fossiles non renouvelables, mais quand ? Périodiquement de grands rapports de prospective et des scénarios catastrophe ont annoncé la fin du pétrole et la fin de la croissance économique. Le rapport du Club de Rome s’est-il vérifié ? Certainement pas aujourd’hui : les réserves ont considérablement augmenté, les flux exportés également et de nouveaux exportateurs sont apparus ; alors une pénurie énergétique demain, en 2030 ou 2050 ? La croissance de l’économie mondiale n’a jamais été aussi rapide que depuis 1970. Le pétrole est cher et deviendra plus cher encore, car les énergies de substitution seront coûteuses et très longues à mettre en place. Bref, la pénurie relative de pétrole est vraisemblable et sera un handicap, surtout pour les pays émergents, notamment la Chine et l’Inde. Cependant, les ressources en charbon sont considérables, surtout dans ces deux pays, elles seront exploitées au maximum, en dépit de la pollution qui en résulte.

En revanche pour les vieux pays industriels, la seule solution efficace restera l’extension et le renouvellement de leur parc de centrales nucléaires, surtout aux États-Unis, en Allemagne et en Europe Orientale. Malheureusement, ce renouveau ne pourra pas prendre effet à moyen terme en raison des délais considérables de mise en service. Il faut craindre que l’urgence ne soit pas prise en compte, car de tels projets sont adoptés et réalisés beaucoup plus vite dans des pays tels que la Chine.

À moyen terme, la question politique ne peut pas être éludée. Depuis le choc pétrolier de 1973, l’instabilité des approvisionnements et la volatilité des cours prennent leur source dans la localisation des ressources moins coûteuses au Moyen Orient, une région politiquement instable où la permanence de la guerre et l’extension de l’intégrisme religieux ont entretenu l’hostilité envers l’Occident. Le pétrole et le gaz naturel potentiels du Caucase, de l’Asie centrale et de la Sibérie sont également situés dans des régions instables. Dès lors, ces risques perdureront et le danger pour un approvisionnement durable est celui de la rupture d’un maillon de la chaîne : l’Arabie Saoudite, l’Irak, L’Iran, la Russie ou le Kazakhstan, ce qui déstabiliserait l’Amérique, l’Europe et l’Asie industrielle. Le face à face entre les cartels pétroliers, les compagnies exploratrices et les chefs d’État ne suffit pas pour gérer les crises. Une responsabilité accrue de l’agence internationale de l’énergie sera nécessaire pour renforcer la concertation entre les exportateurs et importateurs.

Le scénario noir d’une longue dépression mondiale déclenché par la raréfaction du pétrole et l’explosion des coûts d’approvisionnement pourrait surgir de crises politiques internationales majeures. Cependant, les cris d’alarme sont fondés moins sur les risques géopolitiques que sur les risques économiques. Cette argumentation apportée par les défenseurs de l’environnement et les altermondialistes est-elle plus fondée ?

 

2- La crise de l’environnement a été au cours de ces dernières années le principal argument des partisans d’un scénario noir de la croissance mondiale.

En France l’agronome René Dumont avait été un précurseur de la défense de l’environnement, sans pour autant proposer une stratégie malthusienne. Il avait dénoncé la plupart des maux de l’agriculture industrielle et les gaspillages qui en résultent : la monoculture des régions tropicales gaspillant les meilleures terres (la canne à sucre de Castro à Cuba, le café au Brésil et en Afrique), la révolution fourragère substituant en zone tempérée l’élevage aux cultures vivrières, les terres irriguées gaspillant l’eau. Qu’aurait-il pensé de l’arrosage systématique et inutile des feuilles de maïs, lors de la canicule de 2003 en France ? Les mauvais choix se sont accentués : le principal débouché des céréales et oléagineux est devenu l’alimentation des animaux, bien plus la quête de l’éthanol conduit à des pénuries alimentaires artificielles ; désormais nos ressources alimentaires sont en partie converties en viande et en biocarburants, par exemple le blé, le maïs, le soja…

 Comme les adeptes de la croissance zéro pendant les années 1970, les écologistes et altermondialistes d’aujourd’hui, le plus souvent sincères, proposent de réduire nos activités économiques au minimum. Ils affirment que le surpeuplement de la planète et la croissance économique inviable (5 % par an) ne peuvent déboucher que sur l’épuisement des ressources naturelles et la paupérisation des populations. Bien plus le réchauffement du climat par eux constaté proviendrait de l’accroissement des activités humaines et conduirait à terme à la multiplication des catastrophes, famines, guerres et inégalités. Le risque d’un réchauffement du climat est un argument nouveau, car le rapport Paley en 1952 et le rapport Meadows en 1972 (périodes d’envolée des cours de matières premières) avaient déjà prédit l’épuisement des ressources naturelles.

          En 1997 une conférence des Nations Unies sur l’environnement avait proposé un engagement des pays signataires (Protocole de Tokyo) de réduire d’ici 2008-2012 les émissions de gaz à effet de serre de 5 %, mais on se souvient que les plus gros émetteurs (États-Unis, Chine, Inde), réunis à la conférence de Bali en décembre 2007 se sont gardés de s’y engager. Les partisans des scénarios catastrophe ont alors affirmé que ce n’était pas suffisant et qu’il faudrait réduire ces émissions de 60 à 80% le plus vite possible, du fait que le réchauffement du climat était en cours et serait dix fois plus rapide qu’au siècle précédent.

Le rapport Stern (6) en 2004 avait tenté de fixer ces échéances, en prenant la précaution de choisir un horizon à long terme : 2050 ou 2100. Cependant, il s’agissait de proposer des solutions pour enrayer cette évolution dès 2010, 2020 et 2030. L’élévation de la température moyenne qui avait été de 0,6° au XXe siècle, surtout au cours des décennies récentes, risquait d’atteindre 2 à 3° d’ici 2050 et 4 à 5° d’ici 2100. La fonte des glaciers, l’instabilité des climats (sécheresse et inondations) et l’aridité croissante des régions agricoles les plus exposées (Méditerranée, Middle West, Australie) auront alors un coût humain très élevé. En particulier l’élévation d’un mètre du niveau des océans annihilerait de nombreuses contrées très peuplées (Bangladesh), or la moitié de l’humanité réside à faible distance de la mer, ce sont les terres alluviales les plus fertiles… Comme les émissions de gaz carbonique les plus massives accompagnent l’utilisation de combustibles fossiles (pétrole et charbon) dans l’industrie et les transports, mais aussi l’agriculture industrielle et le logement, il serait nécessaire de réduire dès aujourd’hui ces consommations.

Les experts du rapport Stern ont voulu chiffrer le coût et le bénéfice des mesures proposées pour les comparer aux conséquences de la poursuite de la croissance non maîtrisée d’aujourd’hui. Le coût des contraintes d’économie d’énergie et de la mise en place d’énergie de substitution (solaire, éoliennes) sera très élevé, mais moins lourd que celui des dommages de la croissance économique. En revanche, le rapport Stern ne mesure pas la perte de compétitivité résultant des « écotaxes » proposées, car il est bien évident que les pays émergents n’imposeraient pas ces pénalités à leurs activités économiques. Le taux de croissance de l’économie mondiale deviendrait alors très modeste, mais faute d’adopter les sauvegardes nécessaires, le niveau de vie pourrait diminuer de 20 à 30 % dans les pays les plus riches et s’effondrer dans les régions les plus pauvres. Pour nos générations qui ont profité d’un enrichissement continu cette perspective semble inacceptable. La vision de l’écologie profonde a séduit de nombreux intellectuels, par exemple des philosophes européens vivant en Amérique, tels que Michel Serres (7) ou René Girard. Suivant René Girard (8), historien des religions, le réchauffement global et les problèmes d’écologie sont des signes apocalyptiques réels. Pour d’autres, tels que Jacques Attali (9), l’histoire de l’avenir sera dominée par les bouleversements géopolitiques et la multiplication des zones de chaos et d’ « hyper conflits », accompagnant l’émigration massive des populations chassées par le réchauffement du climat.

L’hypothèse d’un réchauffement de la température est devenue un article de foi pour les journalistes, hommes politiques, organisations internationales et associations altermondialistes. On demandera aux candidats aux élections de signer un pacte écologique, s’engageant à réduire les émissions de CO2 ! En revanche, les milieux scientifiques sont très partagés. La dissidence a débuté il y a plus d’une décennie avec la publication du « Skeptical environmentalist » du statisticien danois Bjorn Lomborg (10) ; les Français, notamment Claude Allègre et Gérard Bramoulé (11), étaient alors fort peu nombreux à dénoncer l’imposture scientifique. La contestation connut une très large diffusion quand un écrivain à succès, Michael Crichton (12) (l’auteur de Jurassic Park) publia son « Fear Factor », ouvrage dans lequel il réfutait les hypothèses des écologistes, plus particulièrement celles du rapport Stern. En France en 2007 de nombreux essais ont contesté les analyses du rapport Stern et le gaspillage des ressources affectées à certaines énergies de substitution (solaire, éoliennes, biocarburants), entre autres Claude Allègre (13), Christian Gérondeau (14) ou Jean de Kervasdoué (15) et Laurent Cabrol. (16) Ils s’accordent tous sur la nécessité d’accorder la priorité à l’énergie nucléaire, la moins polluante. La contestation principale porte sur le fait que la réduction des émissions de gaz à effet de serre dans les décennies à venir n’aura qu’un effet marginal sur le stock de gaz carbonique accumulé dans le passé et qu’il n’est pas démontré que les activités humaines soient le principal responsable du réchauffement éventuel du climat. En revanche les deux risques majeurs concernant l’environnement sont sous-estimés : la raréfaction des disponibilités en eau et la progression de la pollution. Plutôt que de construire des moulins à vent, ne vaudrait-il pas mieux colmater les fuites des réseaux d’adduction d’eau et recycler les décharges d’ordures et les eaux usées ?

 

2° Le déclin démographique.

 

Pour la plupart des démographes et économistes, le déclin démographique est le prélude de la stagnation et de la régression économique. Cette interprétation avait inspiré les thèses stagnationnistes des années 1930 et le pessimisme de Schumpeter, pour lequel l’arrêt de la croissance démographique sous-tendait la grande dépression. Si la croissance démographique mondiale venait à s’interrompre et l’expansion économique céder la place à la régression, le système mondial serait exposé à une paupérisation massive. Or aucun démographe ne prévoit la décroissance de la population en 2030 ou 2050. La population mondiale continuera de progresser, toujours alimentée par la plus forte fécondité des Amériques, de l’Asie et surtout de l’Afrique. La population mondiale entre 2000 et 2030 devrait progresser encore de 25 à 40 % et approcher de 8.7 milliards d’habitants et commencer à se stabiliser au-delà de 2050.

 

Projection de la population mondiale 2000-2050, ONU révision 2004

Année

Hypothèse basse

Scénario médian

Hypothèse haute

2000

6 085 572 000

6 085 572 000

6 085 572 000

2010

6 781 431 000

6 842 923 000

6 903 276 000

2020

7 280 148 000

7 577 889 000

7 873 172 000

2030

7 618 083 000

8 701 319 000

8 784 155 000

2000/2030

+1 532 511 000

+2 615 747 000

+2 698 583 000

2050*

7 792 000 000

9 191 000 000

11 858 000 000

2030/2050

+ 173 917 000

+ 489 681 000

+ 3 073 845 000

* sixième révision de 2006, ONU 2008

 

La tendance au ralentissement de la progression de la population devrait au-delà de 2030 s’étendre à toutes les régions. Les incertitudes de la prévision démographique restent cependant importantes, car les évaluations ne sont pas fiables dans beaucoup de régions, par exemple en Chine, en Inde ou en Afrique. Le démographe Jacques Dupâquier (17) n’a pas manqué d’en avertir les prévisionnistes. Le vieillissement de la population sera très marqué en Asie : la pyramide des âges de la population mondiale, stabilisée en 2050 aux alentours de 9 milliards d’habitants, exprimerait la généralisation de la transition démographique, la baisse de la fécondité et l’effet du vieillissement des populations.

Introduction à l’économie du développement

Source : G.F Dumont, Population et Avenir, mai 2005.

 

L’Europe y compris la Russie, qui accueillait encore 22 % de la population mondiale en 1950 et 11 % en 2005, n’en représenterait plus que 7 % en 2050. Les deux milliards d’habitants de l’Afrique deviendraient trois fois plus nombreux que les Européens ! La stagnation ou diminution de la population en Europe peut être cependant compensée par les migrations provenant des régions à plus forte fécondité. En effet, les migrations contribuent déjà aux deux tiers de l’accroissement de la population européenne : elles ont affecté 190 millions de personnes en 2005 et seront beaucoup plus étendues dans l’avenir. Par ailleurs, rien ne permet d’exclure un rebond de la fécondité, comme on a pu l’observer en France. Autrement dit, il n’est pas certain que l’Allemagne, l’Espagne ou l’Italie, voire la Russie, dont la population commence à diminuer, seront moins peuplées dans une génération, du fait que ces pays attireront de plus en plus d’immigrants. En revanche, les Chinois dans une génération et les Japonais dès aujourd’hui risquent dans l’avenir un vieillissement très rapide et un déclin démographique prononcé ; or leurs populations homogènes sont peu accueillantes aux étrangers.

 

1- L’Europe est la première région menacée de déclin démographique, surtout l’Europe du Sud, l’Europe centrale et la Russie : depuis plus d’une décennie le taux de remplacement des générations n’est plus assuré. À moins d’accepter une immigration massive, la population diminuera fortement. Les adversaires de l’immigration ont peur de s’aligner sur les bas salaires du tiers monde ; ils se trompent bien souvent. Une diminution des niveaux de vie n’est pas inéluctable du fait de l’élévation des revenus en remontant l’échelle des âges dans toutes les régions où les salaires et pensions augmentent avec l’ancienneté. Moins de jeunes et de familles nombreuses, plus de ménages étroits à deux salaires et d’adultes mûrs et plus de retraités relève le niveau des revenus moyens. Les adultes jeunes sont de plus en plus des immigrés, moins payés que les cadres, mais ils remonteront à leur tour l’échelle des revenus. De nombreux scénarios, à l’image du rapport Stern, font l’hypothèse d’une diminution de 10 à 20 % des niveaux de vie. Or le niveau de vie n’a pas diminué en Espagne, mais augmenté. Le risque n’est pas à titre principal celui de la baisse du pouvoir d’achat, même en cas de dépression, c’est celui de la contraction de la population active et du poids excessif des retraites, car les adolescents d’aujourd’hui devront financer leurs retraites et celles de leurs parents.

2- Les prévisions démographiques pour 2020 et 2030 soulignent la vulnérabilité de l’Europe occidentale et centrale, comme le souligne Jean François Dumont. (18) Cependant depuis l’an 2000 on remarque un réveil de la fécondité et de la natalité, en France, dans l’Europe du nord et en Angleterre. Il faut souhaiter que cette évolution se poursuive et s’étende. Dans le monde germanique et slave, où la chute de la natalité et de la fécondité est très forte, même en Pologne, à plus forte raison dans l’Europe du sud, les prévisions démographiques tablent sur une forte diminution de la population. Même dans l’hypothèse haute de l’ONU d’un redressement de la fécondité, l’Europe sera vraisemblablement moins peuplée dans une génération. Le recul de l’âge au mariage, la fréquence restreinte des familles nombreuses et surtout l’allongement de la durée de vie restent des tendances lourdes du cycle vital : vieillissement, rétrécissement de la pyramide des âges et diminution de la population active.

3- L’Asie industrielle est également menacée par le déclin démographique, mais à plus longue échéance. En effet, la Chine présente aujourd’hui un indice synthétique de fécondité inférieur au taux de remplacement des générations, mais sa population continue de s’accroître chaque année. En revanche, son vieillissement sans transition laisse présager une dégradation rapide du rapport de dépendance entre les actifs et les inactifs. Cependant, on observe en Chine une reprise de la natalité, car la stratégie de l’enfant unique atteint ses limites. En 2030 la population de la Chine aura augmenté de cent millions d’habitants approchant de 1,4 milliard d’habitants, puis elle progressera lentement jusqu’en 2050 et commencera à décliner. L’Inde est loin d’avoir achevé sa transition démographique et sa population finira par excéder celle de la Chine. Le potentiel de baisse de la mortalité y reste considérable au regard de la Chine. Les indicateurs de niveau de vie, de santé et d’éducation attestent la persistance de la pauvreté de masse en Inde et la pression démographique y reste un handicap. En revanche, le déclin démographique du Japon est amorcé, ce pays présente un indice synthétique de fécondité proche de l’Italie et sa population devrait se contracter à moins de 100 millions d’habitants (comme d’ailleurs en Russie). La Corée et Taiwan sont également menacés de déclin démographique. Si la croissance économique très rapide de ces régions devait s’effondrer, les niveaux de vie diminueraient considérablement. Une grande instabilité politique et sociale est prévisible. La fermeture des marchés à l’exportation et la contraction du pouvoir d’achat sur les marchés locaux, priveraient les entreprises délocalisées de leurs débouchés.

La diminution de la population au cours de la prochaine génération constitue un risque certain pour l’Europe. Cependant, la véritable menace pour l’expansion future nous semble bien davantage découler des turbulences monétaires et financières.

 

            3° L’instabilité de la sphère financière et monétaire.

 

Dans le passé récent et même lointain, les crises importantes de l’économie mondiale ont été accompagnées ou précédées par de fortes turbulences financières : dévaluations, inflations incontrôlées, paniques bancaires, effondrement du cours des actions, volatilité des courants de capitaux… Aujourd’hui, la fin apparente de l’inflation et l’efficacité de l’intervention des banques centrales et des institutions internationales semblent nous permettre d’endiguer beaucoup plus rapidement les paniques.

Et cependant, la progression des échanges internationaux et des mouvements de capitaux a renforcé la vulnérabilité du système international et des systèmes financiers nationaux. Les réserves des banques centrales occidentales et institutions internationales ne représentent plus qu’une fraction restreinte des flux de capitaux volatiles déplacés en quelques instants d’une place financière à une autre. Les sociétés financières, fonds de retraite, et « fonds souverains » ont construit des empires sur les plus grands marchés boursiers. Un nombre limité de pays en Asie et au Moyen-Orient accumule des réserves de change croissantes et détiennent l’essentiel des titres de la dette des pays occidentaux. Ces créances sont placées surtout aux États-Unis et libellées en dollars, mais progressivement la valorisation de l’Euro attire ces capitaux flottants. Le double déficit américain, celui du budget et de la balance commerciale, aboutit à la croissance inexorable de leur dette intérieure et extérieure. Ces obligations détenues par la Chine, le Japon, la Russie ou l’Arabie risquent un jour d’être abandonnées pour des titres similaires en zone Euro, ce qui contribuerait à l’instabilité des taux de change et des taux d’intérêt. Bref, l’instabilité financière potentielle des marchés s’accroît.

Le point de vue exprimé par Alan Greenspan (19), qui fut pendant deux décennies à la tête du Federal Reserve System, est éclairant sur les relations d’interdépendance entre la sphère financière et la sphère économique. Certes il ne faut pas oublier que les États-Unis sont un marché très particulier où les fluctuations cycliques sont amples. Leur politique monétaire n’est pas forcément bonne pour le reste du monde, pas davantage les hauts et bas du dollar que ceux des taux d’intérêt ou le manque de rigueur des finances publiques. Cependant, les autorités économiques et monétaires réagissent très vite, à la différence de l’Europe. Le niveau excessivement bas du taux d’intérêt à long terme, le taux d’intérêt réel à court terme devenu nul ou négatif et les débordements du crédit ont incité les investisseurs à se placer sur des titres spéculatifs, sans mesurer leurs risques. Lors de la grande crise boursière de 1987, puis en 1991/92 ou à la fin de l’année 2007, les indicateurs laissaient présager un retournement du cycle vers le bas. Les faillites bancaires et immobilières ont accompagné le mouvement et les autorités monétaires et budgétaires ont dû procéder à leur sauvetage, sans pour autant éviter la récession. Or dans tous les pays occidentaux, ces symptômes se reproduisent et sont associés aux interventions spéculatives sur les marchés immobiliers et boursiers. Cependant, l’Europe, plus ouverte aux échanges extérieurs, est plus vulnérable que l’Amérique, les récessions et crises financières venues d’outre-Atlantique ont toujours déstabilisé l’Europe.

Les cinq récessions des États-Unis depuis 1973/75 ont été beaucoup plus sévères que chez nous (3 à 5 % de baisse d’activité), en revanche les reprises européennes ont été moins vigoureuses. L’incidence des crises boursières et bancaires reste aléatoire, une crise financière ne suffit pas à provoquer une crie économique. Cependant, comme le souligne Philippe d’Arvisenet (20), la sphère financière américaine reste prédominante (près de la moitié de la capitalisation boursière mondiale) et ses turbulences s’étendent à tous les marchés de capitaux. (21) L’interdépendance des taux de change et des taux d’intérêt induit alors des mouvements de capitaux spéculatifs incontrôlés.

L’évolution du cours des changes entre l’euro et le dollar est malsaine, ils ne correspondent pas à la parité des pouvoirs d’achat et alimentent la spéculation : pourquoi pas un Euro à 2 Dollars ou à 50 cents ! Faut-il rappeler qu’après la dévaluation de la Livre en 1967, les pays du Commonwealth ont converti leurs balances sterling en dollars et le système monétaire international est devenu très instable. Le désordre monétaire actuel rappelle le cycle de dévaluations-réévaluations opposant le Franc et le Mark avant l’Euro. La concurrence est faussée, le pays à monnaie faible dope ses exportations, le pays à monnaie forte a des prix de vente trop élevés. Il est évident que seul un étalon multidevises établissant des parités stables entre l’Euro, le Dollar, le Yen et le Yuan pourrait stabiliser les marchés des changes, ce qui supposerait une réforme au FMI. On a trop oublié le déroulement des crises de change en Amérique latine et en Asie, chaque fois au Mexique et en Thaïlande, les économies locales ont subi de graves récessions et la dévaluation de leurs monnaies a contaminé les pays voisins. Nous avons également oublié les crises de la dette dans les pays en voie de développement, quand progressivement ces obligations ne valent plus rien. Le système mondial de l’avenir n’est pas à l’abri de ces crises qui souvent ont déclenché de longues interruptions de croissance.

La principale inquiétude exprimée par les partisans d’un scénario noir de dépression mondiale concerne les mouvements de capitaux spéculatifs. Trop de spéculation irrationnelle à court terme finit par désactiver les fondamentaux de l’économie et de la bourse. Les rendements et la profitabilité dans la sphère réelle sont de 2 à 4 %, ceux des négociateurs (traders) sont de 10 à 15 %, mais les risques de pertes sont beaucoup plus lourds. Les Cassandres soulignent le fait que le commerce international a progressé deux à trois fois plus rapidement que la production intérieure, mais la progression des mouvements de capitaux flottants a été encore plus rapide. Les exportations représentent le tiers du PIB mondial : elles sont de plus en plus formées de services et de nombreuses transactions sont frauduleuses et contraires à l’éthique. La contrebande et l’argent du crime ont progressé avec démesure. Les estimations concernant les transactions sur la drogue sont de l’ordre de 1 trillion de dollars, mais les opérations de blanchiment de l’argent sale, se rapportant aux trafics les plus divers, à l’évasion fiscale et à l’argent de la corruption, nourrissent des transactions financières beaucoup plus importantes.

Les organisations internationales (OMC, FMI, BRI, Banque mondiale) ont exprimé leurs inquiétudes sur les effets déstabilisateurs de la globalisation financière. En particulier Jacques de Larosière (22), rappelle que les pays émergents ont au cours de la dernière décennie accumulé des excédents spectaculaires de balance des paiements et détiennent la plus grande part des réserves de change. Ces réserves sont placées à court terme par des « Fonds souverains » en actions et en obligations, mais également en produits dérivés de crédit qui ont alimenté ce marché mondial estimé à 26 trillions de dollars. Bien plus les transactions sur les changes ne mobilisent qu’une faible fraction (3 %) des besoins des exportateurs et importateurs, l’essentiel est animé par les mouvements de capitaux et surtout les capitaux flottants. Le décloisonnement, la désintermédiation et déréglementation de la finance internationale, soulignés par Henri Bourguinat (23), ont abouti à l’accumulation de masses financières spéculatives portant sur la moitié du PIB mondial, en particulier ces « fausses créances » détenues par les « Fonds souverains », plaçant les réserves de change des pays émergents, et par les « Fonds alternatifs » (Hedge funds), captant les capitaux en fuite. Ces intermédiaires sont localisés pour la plupart dans les refuges fiscaux. Le dérèglement de la sphère financière depuis l’an 2000 a accompagné l’essor de la « titrisation » des prêts à risques des établissements financiers, transformé en produits financiers rachetés par tous les établissements bancaires. Le Japon, où les intermédiaires financiers avaient accumulé les créances douteuses, avait déjà connu une crise bancaire et financière, débouchant sur un arrêt de sa prospérité. Ces risques ont été multipliés au cours de la dernière décennie, comme le souligne Hervé Lorenzi (24), et la crise bancaire, partie des États-Unis en 2007, contamine la plupart des places financières.

Cependant, l’augmentation de la fréquence, de la durée et de la contagion internationale des crises bancaires, crises boursières et crises de change au cours des années 1970 et 2000 n’est pas une explication suffisante du ralentissement de la croissance économique en Europe et surtout aux États-Unis. La prévision conjoncturelle permet de diagnostiquer une récession, sans pour autant pronostiquer sa durée et sa puissance de contagion internationale. Comme l’explique Robert Boyer (25) au Conseil d’Analyse Economique, les crises financières ne sont pas toujours synchronisées. Les opérations de sauvetage finissent par rétablir la confiance des investisseurs et spéculateurs, par exemple lors de la crise des crédits immobiliers « subprimes » au printemps 2008, mais pour une durée souvent éphémère ! D’autres crises bancaires et boursières plus étendues peuvent survenir. La socialisation des pertes accompagnant le sauvetage des banques renforce l’incidence des déficits et des dettes publiques et l’instabilité de la sphère financière. Le ressort de la confiance en cas de panique est le plus souvent tributaire des interventions des chefs d’État et des autorités monétaires. Si les gouverneurs de banques centrales et les responsables des institutions internationales affichent leur impuissance face à l’imminence d’une grande dépression, elle finit par s’installer !

En résumé, le retour de l’inflation, les crises de change et les crises boursières constituent à moyen terme des risques beaucoup plus lourds que l’interruption transitoire des approvisionnements pétroliers ou une diminution (transitoire) de la population.

 

        II- UN SCÉNARIO ROSE : POURSUITE DE LA CROISSANCE ET RATTRAPAGE DES PAYS ÉMERGENTS

 

 

Le scénario catastrophe imaginé par les Cassandres de l’économie, de la démographie et de l’environnement conduit plusieurs d’entre eux à projeter sur leur représentation du présent et du passé récent des images catastrophiques qui ne sont pas conformes à la réalité et expriment des préjugés idéologiques. La peur de la « mondialisation » en cours, la hantise de la domination américaine et l’hostilité envers le libéralisme et le capitalisme continuent d’inspirer leurs hypothèses. Ces adversaires de l’économie libérale sont persuadés que la pauvreté et les inégalités augmentent partout, que le tiers-monde est livré à l’explosion démographique, que la population décline dans tous les pays riches, que la planète manque de ressources naturelles et que tous les flux financiers sont spéculatifs et dévastateurs. Cependant, nombre d’économistes, jusqu’alors persuadés de l’instabilité fondamentale du capitalisme financier et du retour des cycles (26) y compris les dépressions longues, tels que Pierre Dockès, reconnaissent aujourd’hui que la mondialisation a été diabolisée, « elle est devenue la grande peur du XXIe siècle ». (27)

Le bilan du système mondial au cours des trois dernières décennies a été largement positif. La croissance économique n’a jamais été aussi forte : même si la décennie actuelle s’achevait par une croissance mondiale de 2 % en 2009, de 1 % ou de -2 %, elle resterait l’une des plus brillantes de l’histoire économique. Enfin, la production de pétrole, de gaz naturel et surtout de charbon augmente à la mesure de l’expansion de la consommation et la croissance de l’offre des denrées alimentaires n’a jamais été aussi dynamique. Les crises financières sont plus fréquentes, mais plus rapidement contenues. Elles n’ont pas cassé l’expansion mondiale.

Les prévisions de croissance du FMI sont plus optimistes que le scénario du CEPII. C’est en partant de ces tendances que nous évoquerons les principaux arguments en sa faveur, tout en restant conscient du caractère aléatoire de toute projection et extrapolation.

 

1° Le scénario de croissance des institutions internationales pour 2030.

 

La plupart des institutions internationales (FMI, Banque mondiale) et régionales (OCDE) ont présenté des scénarios de croissance à moyen terme, en retenant des prévisions de croissance annuelle dans le monde de 3 à 5% par an jusqu’en 2030. (28) La perspective ouverte est celle d’une future prospérité et non celle d’une prochaine austérité. Les chiffrages varient suivant que les estimations de production sont présentées en dollars courants ou constants ou en parités de pouvoir d’achat. Elles excédent rarement 2 à 3% pour les anciens pays industrialisés et sont deux à trois fois plus fortes pour les pays émergents. Cependant, le ralentissement de ces performances est envisagé dès 2020 et au-delà de 2030. La conséquence la plus évidente de ces tendances serait la poursuite de la réduction des inégalités entre nations riches et pauvres, du fait du rapprochement des niveaux de vie entre les nations émergentes et les pays occidentaux.

La thèse des inégalités croissantes (29) entre pays riches et pauvres a été un fondement des théories de l’échange inégal, elle continue d’inspirer l’économie du développement. Jusqu’à une époque récente, il était courant de présenter le contraste entre l’États-Unis et l’Inde pour affirmer que les écarts absolus de niveau de vie entre les deux pays étaient passés de 1 à 30 à 1 à 100 et que la part des ressources mondiales accaparée par l’Occident était de 80 %. Le tiers monde exploité n’était pas responsable de la pollution, ses ressources naturelles pillées nourrissaient le développement du monde nanti de l’Occident. Aujourd’hui, on constate que la production mondiale se répartit par moitié entre les vieux pays industriels et le reste du monde et que les nations émergentes sont les plus polluées… Bien plus, les écarts de niveau de vie entre ces deux mondes ont fortement diminué : ils sont de 1 à 4 et deviendront en 2030 de 1 à 3. Dans l’avenir, les revenus moyens de l’Asie industrielle auront triplé ou quadruplé. Cette hypothèse s’appuie sur la tendance observée par les économistes de la Banque mondiale (Bourguignon (30), Ravallion (31)) depuis 1980, car la pauvreté a diminué de moitié dans le monde depuis cette date, essentiellement en Asie, où se rassemblent les masses démographiques les plus importantes. L’éclairage des institutions internationales est à l’opposé des scénarios de dépression longue, voire de décroissance. L’OCDE prévoit un « boom long » de l’économie mondiale, la Banque mondiale une redistribution majeure des puissances économiques, la Chine devenant la première puissance dans 30 ans. Certes, ces tendances ne sont pas uniformes et laissent une large place aux oubliés de la croissance et aux régions menacées par le déclin démographique (L’Europe et le Japon) ou aux régions encore éloignées de la transition démographique (essentiellement l’Afrique sub-saharienne et une grande partie du monde musulman).

Perspectives de croissance économique annuelle pour 2030 (%)

 

CEPII

Goldman/Sachs/Hitatchi

Régions

1970/2000

2000/2030

1980/2005

2005/2030

États-Unis

3.0

2.0

3.1

2.5

Japon

3.2

1.4

2.3

1.2

Europe

2.6

1.9

2.3

2.3

Asie

6.4

5.0

7.2

5.2

Amérique latine

3.5

3.2

2.3

4.0

Russie et CEI

0.1

3.4

0.7

4.8

Moyen Orient

3.6

3.0

2.7

4.9

Afrique

2.4

3.8

2.1

5.8

MONDE

3.3

3.0

3.4

3.7

Sources : CEPII, Kousnetzoff, Croissance économique mondiale, un scénario à horizon 2030, décembre 2001-21. Banque Mondiale, Global economic prospect 2007. Goldmann/Sachs, Brick model projections, Economic research paper, 14 octobre 2004. Long term economic outlook, Hitachi Research Institute, 12 décembre 2007.

 

Avec une croissance économique moyenne de 3 à 4% par an et une croissance démographique modérée, il n’est pas étonnant que les prévisions d’accroissement des revenus moyens soient également très fortes. Les estimations d’Angus Maddison (32) anticipent dans toutes les régions un doublement ou triplement des productions nationales et un accroissement rapide des revenus par habitant, même en Afrique. Par rapport au dix-neuvième siècle, la progression depuis 1900 serait exceptionnelle, une multiplication par 17 à 18 en Europe et au Japon, deux fois plus élevée en Amérique du Nord et en Inde, quatre fois plus en Amérique latine et en Chine !

 

Estimation par Maddison du PIB mondial 1900/2030 (Milliards de dollars internationaux 1990)

Régions

1900

2001

2030

Coefficient de multiplication

 

 

 

 

1900/2030

2001/2030

Pays développés

1 075

19 331

33 704

31

1.74

États-Unis

313

7 965

15 851

51

1.99

Japon

52

2 625

3 995

17

1.52

Europe

676

7 550

11 964

18

1.58

Autres

34

1 190

1 914

56

1.61

Tiers Mondes

8 999

17 863

55 576

62

3.11

Russie

154

1 343

2 805

18

2.09

Autres CEI

102

729

1 480

14

2.03

Chine

218

4 570

16 504

76

3.61

Inde

171

2 003

8 630

50

4.31

Autres asiatiques

116

4 908

17 785

153

3.62

Amérique latine

72

3 087

5 960

83

1.93

Afrique

66

1 223

2 622

40

2.14

MONDE

1 974

37 194

89 480

45

2.40

Source : Maddison, précité et Stanley Fischer, The new global economic geography, Banque fédérale de réserve de Kansas City, 28 août 2006.

 

Le déplacement de la puissance économique de l’Europe vers les États-Unis est frappant : une production deux fois plus importante en 1900, équivalente en 2000 et inférieure d’un tiers en 2030. Les changements les plus spectaculaires concernent les tiers mondes et le rattrapage de l’Asie industrialisée. Ainsi, en valeur constante, le PIB de la Chine, estimé à la moitié de celui des États-Unis en 2001, deviendrait dès 2030 aussi élevé. Le rattrapage des niveaux de vie serait toutefois plus modeste, les Chinois resteraient quatre fois moins favorisés que les Américains ou les Européens. Dès que les estimations sont proposées en parités de pouvoir d’achat, le rattrapage des niveaux de vie apparaît beaucoup plus rapide, par exemple dans les évaluations de Goldmann/Sachs. Le PNB par habitant des Chinois estimé à 14 % du niveau américain en 2000, en approcherait le tiers en 2030 et la moitié en 2050 et le revenu moyen coréen excéderait celui des Japonais ou Allemands !

 

Projection des PIB par habitant en dollars de parités de pouvoir d’achat, 2030/2050

Années

États-Unis

Chine

Brésil

Russie

Corée

2000

34 003

3 823

7 611

7 240

15 074

2020

47 956

12 534

13 563

18 758

31 209

2030

56 216

18 448

18 842

27 424

39 977

2050

82 179

37 304

38 407

48 685

61 863

Source : Goldmann/Sachs, Modèle BRICK (Brazil, Russia, India, China and, Korea), précité.

 
Projection vers 2050 des PIB par habitant en dollars constants 2004

Pays

PIB/Habitant en $ constants au taux de change 2004

Progression %

2005

2050

États-Unis

40 339

88 443

119.2

France

33 978

74 685

119.8

Japon

36 686

70 646

92.6

Espagne

23 982

66 652

177.5

Corée

15 154

66 489

338.8

Brésil

3 415

26 924

688.4

Turquie

4 369

35 831

720.8

Russie

4 383

41 876

855.4

Chine

1 664

23 534

1314.3

Indonésie

1 249

23 097

1749.2

Inde

874

12 733

1795.1

Source, Price Waterhouse Coopers, The World in 2050, mars 2005

 

La prospective à ses limites, elle ne peut pas prévoir les catastrophes et les révolutions ou à l’opposé les « miracles économiques ». Le Brésil et le Mexique avaient au siècle dernier enregistré les records de croissance économique et l’Inde une progression très lente… On aurait pu prédire en 1975 que les Iraniens deviendraient plus riches que les Émirats pétroliers, du fait que la production augmentait de plus de 10% par an, il n’en fut rien. On aurait également pu prédire que l’Inde, univers de la pauvreté de masse, ne parviendrait pas à un niveau de revenu intermédiaire avant un ou deux siècles, aujourd’hui on estime que ce rattrapage se produira en une ou deux générations.

 

            2° Comment repousser les obstacles à la croissance ?

 

Quels arguments apporter à l’hypothèse d’une poursuite de l’expansion économique mondiale au cours de la prochaine génération ? Essentiellement trois : la maîtrise plus complète de la mortalité et de la fécondité, l’accélération du progrès scientifique et technique, la mise en place de réformes structurelles propices au développement économique.

 

Une progression maîtrisée de la population mondiale.

La population mondiale s’accroît aujourd’hui de 1,17 % par an, elle croîtra encore de 0.8 % en 2030 ; ce n’est pas une explosion démographique (+77 millions d’habitants en 2007), moins encore un hiver démographique en 2030 (+ 64 millions d’habitants !). Quand la population commence à diminuer de quelques dizaines de milliers d’habitants en Italie ou en Espagne, l’immigration compense largement le déficit des naissances. Ce déclin de la population devrait être plus prononcé dans un demi-siècle, à plus forte raison dans un siècle : de grands pays, tels que le Japon, auront perdu des dizaines de millions d’habitants, mais ce pays est surpeuplé et très riche.

Quand la croissance de la population n’est pas maîtrisée, tout ralentissement de l’expansion s’achève en recul de la puissance économique et en paupérisation de la population. Or deux régions dans le monde ont échappé à la « transition démographique » : l’Afrique et une partie du monde musulman.

L’Afrique, aujourd’hui peuplée d’un milliard d’habitants, a une population dix fois plus importante qu’en 1900, elle représente 4 % du PIB mondial, pour 14 % de la population. Une croissance économique rapide est prévue dans l’avenir, mais elle ne suffira pas à enrayer la marginalisation économique du continent, le PIB deviendra quatre fois plus faible que celui de l’Inde. Cette participation pourrait en 2050 s’élever à 5 à 6 % du PIB mondial, mais pour le quart de la population mondiale ! C’est la seule région où le revenu par habitant ait reculé depuis 1980, aucun pays de la région ne s’est arraché au sous-développement, elle est restée le théâtre privilégié des guerres interethniques, elle a reçu le tiers de l’aide au développement qui s’est dissipée en prélèvements de la corruption… Malgré l’hypothèse optimiste d’une accélération de la croissance, la marginalisation de l’Afrique devrait se poursuivre : suivant François Bourguignon « L’Afrique devrait dans une génération devenir la seule région où la pauvreté ne reculera pas » ! La population de l’Afrique devrait augmenter moins vite dans l’avenir, et pourtant la plupart de ces pays conserveront de hautes fécondités.

Pour l’Islam, un milliard et 400 millions d’habitants (en incluant l’Islam d’Afrique du Nord et d’Afrique noire), les situations démographiques sont très contrastées. Les régions à prédominance musulmane d’Asie du Sud sont souvent surpeuplées, par exemple en Indonésie ; elles ont amorcé les premières étapes de la transition démographique (baisse de la mortalité et de la fécondité). Une évolution très rapide apparaît en Afrique du Nord (33), où la fécondité devrait devenir inférieure au taux de remplacement des générations. Cependant, une partie de l’Islam continue de présenter des symptômes d’explosion démographique : au Pakistan et au Bangladesh, en Asie centrale, dans la péninsule arabique, les États pétroliers, ou surtout dans l’Afrique subsaharienne. Les prévisions de croissance économique de ces régions sont beaucoup moins optimistes que pour l’Asie industrielle ou l’Amérique latine.

Les bénéfices de la baisse de la mortalité et de la fécondité ont joué un rôle essentiel dans la compression de la pauvreté : celle-ci a été de 50 % dans le monde depuis 1980. En Amérique latine et dans l’Asie industrielle, les taux de mortalité sont devenus plus faibles qu’en Europe, la longévité des habitants est de l’ordre de 70 ans, les familles étroites de 2 à 3 enfants sont prédominantes.

Dans les pays riches d’Occident, la baisse de la natalité et de la fécondité est devenue préoccupante. La persistance d’un « baby-boom » eut été bénéfique : elle avait permis d’appuyer le dynamisme économique sur le dynamisme démographique. En fait, préserver un taux de remplacement légèrement positif et une population active croissante n’imposait pas des investissements démographiques disproportionnés. Cependant, la croissance durable de la population américaine a été une exception (34), la règle a été la baisse du taux de fécondité à partir de 1965, par exemple en Europe et au Japon. Le cas des nations du tiers monde est très différent, car la persistance d’une démographie non maîtrisée implique des investissements démographiques considérables (éducation, logement et santé). La régulation des naissances devient une nécessité, comme on peut l’observer en Chine et en Inde ; elle doit précéder plutôt que suivre la baisse de la mortalité. Comment financer les écoles, le logement, les centres de soins, les infrastructures urbaines et trouver des emplois productifs ? Il est évident que la croissance économique asiatique très rapide des dernières décennies a accompagné la transition démographique. Dans le même temps, les indicateurs sanitaires et éducatifs sont devenus plus proches de l’Occident que du tiers monde soumis à l’explosion démographique.

Le cas des pays émergents d’Asie est la meilleure illustration : la proportion de ceux qui vivaient dans la misère a diminué massivement. En Chine, la proportion de ceux qui survivaient avec moins de 1 dollar par jour était de 33 % en 1990, 14 % en 2003, elle serait réduite à 1 % en 2030. Ces pays s’arracheront au tiers monde : les riches y seront beaucoup plus nombreux et une classe moyenne émergera, à l’instar de l’Amérique latine. Comment peut-on désirer l’arrêt de la prospérité asiatique ? Si l’Occident ne devait commercer qu’avec un monde pauvre, par exemple l’Afrique, ces échanges ne pourraient pas propager l’enrichissement des partenaires. La guerre économique et le protectionnisme font le lit des stratégies de domination, des dictatures et des affrontements militaires.

La généralisation de la transition démographique est la meilleure garantie d’un développement durable et rapide. Elle permet de briser les principaux obstacles au décollage de l’économie : fécondité et natalité incontrôlées, surmortalité, prévalence des maladies, manque de connaissances et de compétences des adolescents et de leurs parents… En moins d’une génération, ces handicaps peuvent se résorber, comme on a pu l’observer en Chine, en Inde ou au Brésil. Mais tous ces changements ne peuvent se généraliser que si, dans le même temps, les acteurs économiques et les pouvoirs publics s’adaptent aux contraintes de la modernisation et de la concurrence. Libérer les obstacles à la croissance suppose en effet un double effort : favoriser le progrès scientifique et technique et réformer les institutions, les administrations, l’organisation du travail, la gestion des entreprises.

 

3° La priorité du progrès scientifique et technique.

 

Il serait absurde de vouloir expliquer l’accélération du régime de croissance de l’économie mondiale en oubliant le rôle décisif du progrès scientifique. Ces innovations ont été mises au point et transmises par l’Occident. Sans les découvertes de la biologie et de l’agronomie, les rendements agricoles n’auraient pas été multipliés et les grandes famines se seraient amplifiées. Sans le progrès médical, il n’y aurait pas eu de transition démographique : la population mondiale aurait continué de progresser de 3 % par an, comme dans les années 1970, avec des régimes de haute fécondité et mortalité. Sans les innovations de la recherche pétrolière, le golfe persique n’aurait pas été un îlot de prospérité. Sans la cybernétique et l’électronique, il n‘y aurait pas d’ordinateurs, de télévision, de satellites… Dans tous les domaines, l’accélération des performances a été induite par les découvertes scientifiques et les innovations techniques. Cependant, les Occidentaux, devenus frileux et adeptes du « principe de précaution », commencent à avoir peur de la Science, alors que les Orientaux vénèrent la Science et le progrès comme au temps des « Lumières ». Gageons que, si la prospérité venait à fléchir, les attitudes évolueraient rapidement : les opinions réclameraient la « croissance » et le « progrès » avec beaucoup moins de précautions.

En fait, la peur du progrès scientifique découle surtout de préjugés idéologiques : les Français voudraient que toutes les découvertes soient faites par les chercheurs du CNRS, et surtout pas par des opérateurs privés. Or il est bien évident que l’innovation, celle qui se propage dans le monde entier, se diffuse par l’intermédiaire d’entreprises privées. Or ces opérateurs sont bien souvent Américains (Monsanto, Merck, Microsoft, Google) et accusés de positions de monopole. Ce sont les entreprises qui apporteront une réponse aux risques redoutés par le rapport Stern. Le recyclage des déchets, le traitement des eaux usées, les travaux d’adduction de l’eau permettront dans l’avenir de lutter de plus en plus efficacement contre la pollution. Londres et Paris ont été capables en peu d’années de réduire considérablement la pollution de l’eau et de l’air, Shanghai et Pékin pourront dans l’avenir bénéficier des mêmes techniques.

Un préalable persiste, les efforts de recherche et de développement de beaucoup de pays occidentaux ont plafonné et beaucoup de pays émergents n’y consacrent que peu de ressources. L’essentiel de la recherche mondiale reste aujourd’hui une caractéristique des pays avancés de l’OCDE (35) : les États-Unis assurent près de la moitié des dépenses de R&D (333 MM $ en 2006), l’Europe vient au deuxième rang. Les ressources consacrées à la recherche et à la science, qui avaient été considérables à l’époque de la course aux armements et de la compétition nucléaire et spatiale en URSS, ont considérablement décliné en Russie, l’effort de RD ne dépasse pas 1 % du PIB. Cependant, l’Extrême Orient y consacre l’effort le plus important, le Japon et la Corée plus de 3 % de leurs ressources. L’Europe de l’Ouest y consacre un peu moins de 2 %, mais elle se propose de suivre l’objectif de Lisbonne en portant cet effort à 3 % en 2020. Des efforts scientifiques et financiers considérables seront nécessaires, car la capacité de découverte et d’innovation est le principal atout du monde occidental.

Il est évident que les nouvelles grandes puissances ne pourront construire une autonomie et préparer leur avenir qu’en consacrant 2 à 3 % de leurs ressources à la recherche et en orientant leurs élites vers la science et la technologie. La plupart d’entre elles ne consacrent que des ressources dérisoires à la recherche et se plaignent de leur dépendance scientifique et technologique. Les besoins d’équipement de ces régions sont considérables. Par exemple en matière de transport, la Chine et l’Inde ont les mêmes besoins que le Brésil il y a une génération : routes, aéroports, métros, TGV, ponts… Leur chance est de pouvoir bénéficier de raccourcis techniques et d’accéder aux nouveautés de la science, en formant massivement des ingénieurs et techniciens, qui pourront réparer et améliorer les machines. Ce changement est déjà apparent en Asie. La Chine en 2006 consacrait 1 % de ses ressources à la recherche scientifique et technologique ; elle est déjà devenue la troisième puissance scientifique, dépassant le Japon. La Chine se donne un objectif de parvenir à 2.5 % en 2020, ce qui illustre bien ses ambitions d’autonomie scientifique. La Chine et l’Inde forment aujourd’hui chaque année beaucoup plus d’ingénieurs et de techniciens que l’Europe. Cet effort autochtone est nécessaire de façon à adapter les orientations de la recherche aux circonstances locales et aux spécificités de l’environnement. En revanche, en dehors du Brésil, du Mexique et de l’Argentine, qui consacrent cependant moins de 1 % de leurs ressources à la recherche et au développement, on remarque que les efforts de recherche sont faibles en Amérique latine, a fortiori en Afrique et dans le monde musulman.

Les dirigeants des économies pétrolières ont peu d’ambitions industrielles ; ils sont persuadés que leur richesse perpétuée les dispensera de former des savants et des ingénieurs. Ce décalage découle notamment d’une mauvaise orientation des étudiants, peu attirés par les sciences. Les priorités industrielles évidentes sont dictées par la contrainte de la concurrence, le déplacement des marchés et la dégradation de l’environnement : énergie, pollution, traitement des eaux, biotechnologies, matériaux nouveaux, transports, construction…Le choix des pays pétroliers est surprenant. Dans une génération leurs ressources énergétiques seront souvent épuisées, mais ils préfèrent imaginer l’après-pétrole en reconversion touristique ou financière, objectif qui présuppose la tolérance et l’ouverture internationale.

 

4° La nécessité des réformes de structure.

 
1- La modernisation des Institutions. Le levier principal du développement reste la stabilité politique, la présence des services publics efficace, l’adaptation des Institutions au monde moderne et à l’environnement international. Ce préalable résume l’histoire du développement économique, celle des démocraties durables, l’Angleterre, puis les États-Unis, et celle plus éphémère des régimes autoritaires. Mais dans les deux cas, les systèmes politiques et sociaux parvenus à leur maturité se sclérosent, prisonniers des groupes d’intérêt et du conservatisme. Or les risques issus de la compétition mondiale et des limites de l’environnement condamnent tous les régimes politiques à se réformer : à trop attendre, le déclin devient inévitable.

Prenons un exemple dans le monde occidental : celui des systèmes électoraux et des équilibres entre les pouvoirs. Un certain nombre de pays en Europe ont conservé des systèmes électoraux inviables (scrutin proportionnel, coalitions fragiles, balkanisation des partis politiques), qui ne permettent pas de dégager des majorités claires, ce qui conduit à une instabilité gouvernementale, empêchant de suivre une ligne directrice. On songe à la Belgique et à l’Italie, mais également aux nouveaux partenaires du monde slave. Ailleurs, ce sont des régimes présidentiels ou semi-présidentiels, où le conflit entre un Président élu et un Parlement de tendance opposée, contraint à une gestion à court terme au moment où il faudrait mettre en place une stratégie de longue durée et conduire des réformes difficiles. Le rôle des interventions économiques des gouvernements en place reste décisif, mais il n’est plus, comme au temps de la planification rigide ou souple, le facteur déterminant de la croissance économique. En revanche, les pouvoirs publics doivent être en mesure de prendre des décisions claires et rapides. C’est pourquoi il était nécessaire de relancer la réforme des Institutions en Europe, où la règle de l’unanimité aurait bloqué toute initiative, faute de consensus entre les 27 participants.

Pour le deuxième monde émergent, la modernisation des institutions a été souvent considérée comme le préalable d’une meilleure gouvernance. La Banque mondiale commence à être sceptique : le recopiage des modèles institutionnels de l’Amérique ou de l’Europe n’empêchera pas un mauvais gouvernement de choisir une mauvaise stratégie. Un État fort, intègre, juste et impartial doit proposer des lignes directrices et garantir l’ordre public. Cet objectif ne demande pas un élargissement de ses interventions ou une démocratisation souvent prématurée, mais plutôt une contraction des interventions économiques et subventions et un recentrage sur les fonctions régaliennes. On sait bien que les grands monopoles publics dans le tiers monde, en particulier les sociétés pétrolières et gazières (Gazprom, Sonatrach, Pemex, Petroleos de Venezuela, Saudi ARAMCO), sont un État dans l’État et les principaux foyers de corruption. L’opinion internationale reste persuadée que des élections libres et le respect des droits de l’opposition suffiront à lever les obstacles au développement. C’est une illusion dans les régions où la tolérance n’existe pas. Il suffit d’imaginer des élections à la représentation proportionnelle en Inde ou au Congo, des centaines de partis ethniques s’affronteraient et refuseraient les résultats des élections. La tolérance et la démocratisation ne sont pas le terreau de la prospérité, mais sa conséquence.

Commençons par rendre les administrations plus efficaces. Tantôt l’administration est le refuge de personnels pléthoriques et incompétents, ses réglementations paralysent l’esprit d’entreprise. Dans beaucoup de pays africains, l’État est pratiquement le seul employeur, les dépenses publiques sont absorbées par la rémunération des fonctionnaires. Tantôt les services publics sont défaillants et corrompus, leur renouveau impliquerait un effort de rigueur rarement mené à bien. Quand le niveau de vie des masses est encore très bas, il serait incohérent de porter la charge des dépenses publiques à la moitié du revenu national, les économies émergentes y perdraient leur compétitivité. En revanche, pour s’adapter à l’économie de marché et au commerce international, il est nécessaire que l’État soit le garant de la stabilité des règles de droit, du respect des contrats, de la libre concurrence et des accords internationaux. Or il reste beaucoup à faire, même en Chine !

 
2- La mobilisation du travail et la formation de personnels qualifiés constituent le deuxième enjeu des réformes de structure. Or la plus grande partie des blocages de la croissance économique proviennent des obstacles réglementaires à l’emploi et des politiques publiques.

Dans la plupart des régions en voie de développement, il existe un chômage structurel affectant 20 à 80 % de la population active. Quand la population est très jeune formée de 50 % de moins de 15 ans, la population âgée est encore peu importante, la population potentiellement active ne trouve pas d’emplois sur place et émigre ou survit sur place. Cependant, les « miracles asiatiques » avaient débuté dans des conditions démographiques similaires, mais l’incitation à prendre un travail, n’importe lequel, a été prédominante, y compris le travail des enfants. Ce modèle n’a pas fonctionné en Afrique, où les travailleurs potentiels restent sans travail et sans emploi. La réglementation mimétique des contrats de travail, l’institution d’un salaire minimum, même ridicule, les concours de la fonction publique, la prédominance des entreprises publiques dissuadent l’esprit d’entreprise et le chômage de masse perdure. Les Chinois d’outre-mer, puis ceux du continent, ont échappé à ces règles tatillonnes : le chômage serait un déshonneur, on travaille de l’enfance jusqu’à la mort, si possible dans un établissement familial, à défaut dans les grandes usines. En Amérique latine, les taux de chômage ouvert sont souvent du même ordre qu’en Europe, ils sont beaucoup moins élevés qu’en Afrique. La réglementation du droit du travail est aussi complexe qu’en Europe, mais elle n’est guère appliquée ; aussi le chômage est rarement et faiblement assisté et la très grande majorité de la population active est au travail, occupée dans les petits métiers du secteur informel, comme en Asie.

En Europe la situation démographique est très différente. On s’attend au cours de la prochaine génération à une diminution de la population active. En France en particulier, la population au travail s’est contractée par les deux bouts, les jeunes sont pour la plupart sans travail et entrent dans la vie professionnelle à 30 ans, ils en sortent à 50 ans : 20 ans de vie professionnelle et 60 ans de vie inactive, écolier, étudiant, chômeur puis retraité ! Faut-il se résigner à cette politique de non-emploi et de chômage assisté ? Certainement pas : 70 % des Français ont l’âge de travailler, moins de 50 % ont un emploi. Pour comprimer ce chômage de structure, la conjoncture démographique est favorable : la diminution de la population active et celle des nouveaux arrivants sur le marché du travail exercera une action mécanique de contraction du nombre de demandeurs d’emploi, si les personnes sans travail sont dissuadées de s’installer dans le chômage assisté. Il est nécessaire de simplifier les contrats de travail et de faciliter l’embauche et le licenciement. Dès lors est-il opportun d’envisager à l’horizon 2030 l’entrée de 600 000 nouveaux immigrants chaque année ? En réalité en France, il n’est pas certain que la population active potentielle diminue en 2030 (36), d’autant plus que celle-ci est beaucoup plus large que celle de la population disposant d’un emploi. Nous avons, par rapport à nos voisins, le double record du nombre d’inactifs jeunes, écoliers, étudiants ou stagiaires assistés et celui des adultes aptes au travail, chômeurs, préretraités ou retraités prématurés. Près de 6 millions de Français sont âgés de moins de 25 ans ou de plus de 55 ans, seuls 10 % d’entre eux travaillent ; cette participation peut être accrue massivement par l’apprentissage, l’emploi à mi-temps des étudiants et l’emploi des « seniors », si les charges sociales sont abaissées et si les conditions de recrutement et de licenciement sont assouplies.

 

3. La rigueur de la gestion budgétaire et financière est probablement la réforme structurelle la plus déterminante pour adapter les interventions de l’État aux contraintes de la compétition et aux défis de la croissance. Or l’objectif de rigueur est honni par les politiciens et les syndicats, du moins en France. Quand les dépenses publiques excèdent durablement les recettes de l’État, la dette progresse inexorablement et l’inflation repart. On ne doit pas exiger des nations émergentes plus de rigueur de gestion et s’en exonérer. L’Europe ne doit pas donner le mauvais exemple : si elle réussit à assainir ses finances publiques et à se moderniser, les pays émergents ne manqueront pas de l’imiter.

Aucun pays occidental n’est en mesure de consacrer 20 ou 30 % de ses dépenses publiques à l’investissement productif (ce qui est la norme en Asie), de préserver une marge d’action suffisante pour faire face à l’imprévu, de contenir la progression des dépenses de fonctionnement surtout celle des dépenses de protection sociale. Les endettements inconséquents des gouvernements successifs ont été très rarement engagés pour financer la modernisation et le développement, mais plus souvent pour reporter sur les générations futures le poids des déficits budgétaires. Le prétexte de maints gouvernements pour renvoyer aux calendes grecques le remboursement des dettes et la résorption des déficits budgétaires était qu’il fallait attendre une meilleure conjoncture, que la diminution des dépenses et l’augmentation des impôts étaient trop impopulaires, enfin qu’il fallait 10 ans ou plus pour rétablir l’équilibre des finances publiques. Tout ceci est faux et démagogique : une mauvaise conjoncture impose encore plus de rigueur. Depuis une décennie, de nombreux gouvernements ont été en mesure de colmater des déficits abyssaux dans un délai inférieur à 5 ans, même l’Allemagne y est parvenue. Bien plus, le cercle vertueux de la rigueur permet de passer rapidement du déficit à l’excédent et de réduire de 5 à 10 points l’incidence des dépenses publiques sur le revenu national. On a pu le constater aux États-Unis au cours des années 1990, depuis l’an 2000 en Angleterre, au Canada, en Nouvelle-Zélande, aux Pays-Bas, en Suède… Mais la leçon humiliante vient des pays émergents qui ont su construire des finances publiques saines, dans les pays baltes, en Irlande, en Asie du Sud, en Chine…

Les trois axes proposés sont bien sûr très sommaires au regard des 100 ou 200 mesures recommandées par les collèges d’experts, cependant ces réformes suffiraient bien souvent à rétablir les incitations à la croissance.

 

Conclusion

La poursuite de la croissance économique mondiale nous paraît plus vraisemblable que son interruption, du fait qu’un monde polycentrique est moins vulnérable qu’un système trop dépendant d’un foyer principal. Les risques économiques liés à la pénurie de ressources naturelles, au déclin démographique et à la globalisation financière sont incontestables, mais ils sont moins importants que les risques géopolitiques liés aux conflits armés et au choc des civilisations.

Envoyez Envoyez


4 Responses to “Vers un scénario noir de la croissance mondiale !”

  1. JBrasseul dit :

    Samir Amin et le Monde diplomatique ne sont guère des références. Les deux ont pris position pour les expériences marxistes dans le tiers monde, ayant abouti à la dictature et à la pénurie, dans certains cas à la famine, que ce soit en Guinée, en Ethiopie, en Corée du Nord, en Birmanie, en Tanzanie ou à Madagascar.
    Samir Amin a écrit un livre intitulé La Déconnexion, dans lequel il prônait des expériences d’isolement, d’autarcie, comme le titre du livre l’indique, qui toutes ont aggravé la misère et conforté des régimes répressifs.
    Quant au Monde diplomatique, il a soutenu toutes les dictatures marxisantes dans le tiers monde – et continue à le faire avec Cuba ou le Venezuela -, dictatures qui ont réprimé et affamé leur peuple. C’est un journal de vieux staliniens, qui a toujours appuyé les régimes les plus sanglants, pourvu qu’ils soient anti-américains. Des bobos gauchistes bien au chaud dans les beaux quartiers parisiens, tandis que les malheureux pays du tiers monde engagés dans des voies de socialisme réel étaient victimes de leurs bons conseils… Pas les élites au pouvoir bien sûr, qui se gobergeaient dans le luxe et les privilèges, mais la population.

  2. A Leupin dit :

    Les endettements inconséquents des gouvernements successifs ont été très rarement engagés pour financer la modernisation et le développement, mais plus souvent pour reporter sur les générations futures le poids des déficits budgétaires. Le prétexte de maints gouvernements pour renvoyer aux calendes grecques le remboursement des dettes et la résorption des déficits budgétaires était qu’il fallait attendre une meilleure conjoncture, que la diminution des dépenses et l’augmentation des impôts étaient trop impopulaires, enfin qu’il fallait 10 ans ou plus pour rétablir l’équilibre des finances publiques. Tout ceci est faux et démagogique : une mauvaise conjoncture impose encore plus de rigueur.
    Pour le moins prophétique, l’article date d’il ya deux ans. Ironie, a posteriori, des calandes grecques…

  3. ML dit :

    Trop long, trop ennuyeux, pas été jusqu’au bout, désolé (je parle de la réponse de ‘ratefy’). Tous les clichés ressassés de l’antilibéralisme, tous les poncifs et les contrevérités ridicules de l’altermondialisme, et la référence à la fin, Le Monde diplomatique, mdr. Le seul point positif est que c’est écrit en français correct.
    On voit mal ce que la main invisible par exemple a à voir avec les dépenses publiques excessives et l’endettement de l’Etat.
    Quant à “remettre en cause les acquis sociaux en reculant l’âge de la retraite“, ce ne serait pas plutôt parce que la durée de vie s’est allongée, d’une part, et que la natalité s’est effondrée, d’autre part ?
    Mais j’y suis, il y a des solutions, face à cet affreux marché, il suffit de le remplacer par une planification centralisée, ça marche très bien…
    Et une autre, contre cette horrible propriété privée des moyens de production, j’ai nommé (j’ose à peine dire son nom), le capitalisme… Une solution très simple, collectiviser les moyens de production, mettre tout entre les mains de l’Etat qui va gérer au mieux des intérêts de tous, et de façon rationnelle et écologique. C’est aussi un excellent moyen de renforcer la démocratie, rassembler tous les pouvoirs au sommet, les pouvoirs politiques + les pouvoirs économiques. On en a vu partout les effets positifs, tant pour les libertés que pour la prospérité.

  4. ratefy dit :

    Ce qu’en pense un “sous-développé” malgache
    ==================================
    CRISE PAR CI, CRISE PAR LA !!!
    Le Monde vit un cauchemar !
    De quelque côté que l’on se tourne, on entend que jérémiades, pleurs et grincements de dents : la Grèce est en faillite, l’Espagne est menacée, la France prend ses dispositions pour ne pas subir une décote dans le jugement des agences de notation, … même le Japon, longtemps considéré comme le Samouraï conquérant et dominateur brandit, d’après le Figaro du 12 JUIN, « la menace d’une faillite d’Etat ».
    Indiscutablement le monde assiste au naufrage du dogme de la « main invisible » et du libéralisme, prôné par Milton Friedman et son Ecole de Chicago, par Hayek et autres « oracles »… et, peut être, verrons-nous bientôt une révision générale des paradigmes économiques de ces dernières décennies.
    Apparemment la thèse soutenue par Fukuyama, sur « la fin de l’Histoire »par le triomphe définitif du libéralisme, ne coïncide plus avec les réalités sordides de la conjoncture internationale.
    Car aucun pouvoir à ce jour, malgré réunions et colloques multiples du G8, du G20 et tutti quanti, n’a trouvé la panacée et les remèdes proposés, partiels, partiaux et uniformes, ne se caractérisent pas par leur originalité mais s’apparentent plutôt à un cautère sur une jambe de bois.
    Passons donc cursivement en revue les remèdes proposés :
    – Dans les pays développés :
    Austérité
    c’est le cri unanime des gouvernants.
    -Il faut réduire la dette publique
    Et pour ce faire,
    – économiser c’est à dire dans un premier temps, procéder à des coupes claires dans les dépenses publiques en annulant, par exemple en France, la « garden party » de l’Elysée
    – supprimer des postes dans la Fonction publique et dans les cabinets ministériels et on ne remplace pas les agents partis à la retraite .

    -remettre en cause les acquis sociaux en reculant l’âge de la retraite
    Augmenter taxes et autres ressources de l’Etat.

    Et c’est ainsi qu’a été reculé partout l’âge de la retraite, révisé à la hausse les taux de la TVA…

    On ne procédera pas à une recension de toutes les mesures prises tant elles sont nombreuses, parcellaires et s’apparentent plutôt à un « inventaire à la Prévert » qu’à une politique, ainsi définie par le général de Gaulle dans se « Mémoires de guerre » : « un ensemble de desseins continus, de décisions mûries, de mesures menées à leur terme… ».

    Et cette impuissance ne doit guère étonner dans la mesure où la déification du marché a mis la politique sous sa coupe : les Etats sont aujourd’hui totalement désarmés face à ce qui est considéré comme vérité intangible, par la doctrine dominante, du « laisser faire », au point qu’une compression de personnel par une entreprise se traduit immédiatement par une hausse de ses actions en bourse.

    L’austérité pour qui ?

    On mentionnera à peine la suppression, par exemple, de la « garden party » du 14juillet à l’Elysée, la diminution du nombre de conseillers dans les cabinets ministériels, les démissions forcées de Christian Blanc et d’Alain Joyandet…économies de bout de chandelles, « poudre aux yeux pour gogos », destinée à assouvir l’instinct égalitaire du Français, réputé râleur.

    Mais à partir du moment où l’hymne à l’austérité est devenu la nouvelle pensée unique, proclamée par les élites de tous les pays, les vraies victimes ne peuvent être que les personnes soumises au pouvoir régalien et les couches les plus défavorisées de la population.

    Au premier rang figurent les fonctionnaires qui sont dans une position « statutaire et règlementaire » et donc, en principe, totalement soumis au pouvoir régalien. Leur nombre sera réduit et leur traitement gelé pendant quelques mois :
    5% en moyenne en Espagne,
    12% en Grèce,
    20% dans certains secteurs en Irlande… (1)

    Viennent ensuite :

    les salariés,
    les personnes vulnérables : les économiquement faibles, jeunes, vieux, femmes seules chargées de famille…
    C’est ainsi que
    -l’âge de la retraite est repoussée pour couvrir le déficit abyssal des Caisses
    La tva et autres taxes indirectes revues à la hausse,
    -L’allocation aux personnes seules, aux étudiants, aux handicapés… soumise à des conditions draconiennes d’éligibilité quand elle ne
    sont pas diminuées voire supprimées ;
    -pendant que délocalisations et « dégraissages » sont férocement menés pour gagner la « guerre économique »…..

    On remarquera qu’il n’est question
    Ni de taxer Le capital, qui a connu ces dernières années une hausse phénoménale, (2) il faut, au contraire, maintenir les « niches fiscales » dont la suppression suffirait sans doute à combler les déficits
    ni les bénéfices monumentaux des banques pourtant sauvées de la faillite par les Etats,
    ni de toucher au plus values acquises en spéculant en bourses,
    ni même de rogner les énormes primes des traders

    Ainsi les charges, pour résorber dettes et déficits, retombent-elles essentiellement sur les salariés et les titulaires de revenus fixes comme en témoigne, par exemple, la hausse des taxes et impôts indirects qui place riches et pauvres au même niveau !!!

    On peut donc crûment reconnaître : tous les remèdes proposés n’ont eu pour objectif que de transférer les gains de productivité vers le capital et non vers le travail.
    Et cette aberration va s’aggraver jusqu’à la catastrophe finale pour les quelques raisons suivantes :
    – l’économie financière, dans les pays industrialisés, s’est totalement détachée de l’économie réelle et aujourd’hui on ne rentabilise plus ses avoirs que par la spéculation, c’est-à-dire que l’on ne travaille que sur l’argent qui n’est après tout qu’un moyen.
    L’Economie tourne ainsi à vide et aboutit au règne des rentiers que Keynes tenait en horreur !!!
    – l’argent pour et par l’argent a ainsi réduit le nombre des salariés dans ces pays car les producteurs délocalisent à qui mieux mieux pour réduire leur coût de production et, partant, être en meilleure posture pour affronter leurs concurrents dans la féroce « guerre économique » ;
    la politique suivie unanimement par ces pays portent donc en elle-même les germes de son échec parce que :
    – fondée sur la croissance de la consommation, elle réduit, par leur politique de déflation, le pouvoir d’achat de leurs consommateurs,
    – et surtout, la « productivité rapidement croissante du travail du travail et du capital entraîne un excédent de force de travail et de capital. » le chômage va donc s’accroître et, avec lui, l’assiette et le montant des revenus escomptés.(3)
    Au total, « la société de travail est en crise » et Wassili Léontieff « résumait la situation per cette métaphore : quand la création de richesses ne dépendra plus du travail des hommes, ceux-ci mourront de faim aux portes du Paradis à moins de répondre par une nouvelle politique du revenu à la nouvelle situation technique » (3)
    C’est dire, en termes savants , à quel point le « travailler plus pour gagner plus » de Sarkozy est une fumisterie qui illumine son inadaptation à la conjoncture mondiale .

    – Et nous, et nous, et nous ?
    Qualifiés, à juste titre et depuis des décennies par Samir AMIN , de « Périphérie » au service et à la remorque d’un « Centre » nous allons, pendant une brève période, bénéficier de « l’effet de ruissellement » des délocalisations menées par les pays riches et industrialisés.
    L’importance prise, par exemple, par les zones franches et l’AGOA dans notre Economie et dans l’équilibre de notre balance commerciale en est la preuve irréfutable.
    Mais il nous faut nous persuader qu’il s’agit là d’un effet éphémère car les entreprises des zones sont, par nature, des « entreprises balladeuses » prêtes à déménager dès que les coûts de production sont plus favorables ailleurs.
    Ainsi, par une ruse de la conjoncture, la concurrence est aujourd’hui transférée entre pays pauvres !!!
    Faut-il, dans ces conditions, renoncer à toute politique économique libératrice ?
    Il est certainement temps, en cette époque de remise en cause de toutes les idées reçues, d’en finir avec notre propension au mimétisme et au suivisme et de tracer notre propre voie ;
    La tragédie de pays pauvres, et surtout des pays africains, est d’avoir
    – toujours négligé ses paysans en privilégiant les cultures de traites, monopoles des grandes compagnies coloniales :
    « ….la terre ne vaut rien chez nous parce que les prix des produits agricoles sont désespérément bas….Le jour où l’on rémunérera au juste prix le travail de la terre, on verra celle-ci devenir un facteur réel de production… » (4)
    – suivi aveuglément
    les foucades des Institutions de Bretton–Woods , à l’origine des « éléphants blancs », de « l’ajustement structurel… , qui ont causé notre endettement et l’enrichissement de nos satrapes…
    Avec l’irruption de l’écologie dans les débats politico économiques, avec la croissance fondée sur l’automobile, les terres cultivables empoisonnées par les pesticides et rétrécies par les autoroutes deviennent aujourd’hui la denrée rare.
    Aussi assistons nous, chaque jour, à une flambée des prix des denrées à alimentaires et, de par le monde, à une « razzia sur les terres arables » : les controverses brûlantes sur l’Affaire Daewoo auraient dû provoquer chez nous un profonde réflexion qui ne se serait pas cantonnée à la sacralité de la « Terre des Ancêtres » .
    Le moment est venu de s’imprégner de la pensée de deux grands économistes :
    – Samir Amin :
    « …L’alternative est donc : accepter le développement mondialisé tel qu’il est, avec tout ce qu’il suppose, ou tenter de mettre en œuvre des politiques de développement autocentrés nationales et populaire, qui agiront comme des forces appelées à refaçonner à la fois les sociétés nationales et le système mondial…L’alternative est donc mondialisation ou élargissement d’une marge d’autonomie pour les peuples , les Etats et les nations, c’est-à-dire, au profit des classes populaires… » (5)
    Keynes/
    « …Si les nations pouvaient apprendre à maintenir le plein emploi au moyen de leur seule politique intérieure…il ne devrait pas y avoir de force économique importante propre à dresser les intérêts des divers pays les uns contre les autres… »(6)
    Et notre conclusion sera : voici revenu le temps des Physiocrates, de Marx, Keynes et Samir
    Amin….
    Pierre Ranjeva

    ===============================================
    1) « « Le Monde Diplomatique »-juillet 2O10
    2) Le nombre de milliardaires en dollars est passé de 792 en 2008 à 1011 en 2009.
    3) André Gorz : « Métamorphoses du travail » et autres ouvrages et publications.
    4) D. Etounga-Menguelé « L’Afrique a-t-elle besoin d’un ajustement culturel »
    5) Samir Amin : « La faillite du développement en Afrique et dans le Tiers-Monde »
    6) J.M Keynes : « Théorie générale… »