Auteur: Marius Letellier

Marius Letellier est universitaire à la retraite, spécialisé en économie du développement, il a été en poste à Vincennes Paris VIII, Paris III Sorbonne nouvelle, Université de Dakar, Université de la Réunion, Université du Minnesota.

Polémique sur les problèmes alimentaires mondiaux

Avec Internet, l’habituel Courrier des lecteurs des médias prend un tour un peu particulier, et tout à fait positif. Auparavant, on pouvait écrire au journal ou à la radio quand on n’était pas content, quand on avait une remarque ou des commentaires à formuler, mais ça prenait un certain temps, on n’était pas sûr de joindre la personne, et on n’était que rarement publié. Aujourd’hui, cela va beaucoup plus vite, on peut le plus souvent écrire directement à la personne, en plus de la rédaction ou du traditionnel courrier des lecteurs (« emailisé »), et on peut assister à des dialogues, des débats, des polémiques entre journalistes et leurs lecteurs/auditeurs. Il n’est pas rare même qu’un journaliste se trouve apostrophé dès qu’il a fini sa chronique à la radio – pour peu qu’il consulte son mail tout de suite, ce qui est fréquent, car la nature humaine étant ce qu’elle est, les gens de presse sont comme les autres anxieux de voir les réactions à leurs interventions ou leurs écrits.
C’est le cas dans les exemples qui suivent, de discussions entre un internaute – appelons-le ‘ML’ − et des journalistes du Monde, sur les questions des émeutes de la faim et de l’alimentation dans le monde, et entre le même internaute et un chroniqueur politique du journal de France Culture, à propos du président Sarkozy et aussi de l’intervention américaine en Irak.

I- Sur un édito du Monde

ML : Le Monde est en grève et ne paraît plus. C’est pas dommage quand on lit des éditoriaux comme celui-là, un concentré de contre-vérités et d’amalgames. Tout ça baignant dans la bien-pensance la plus écœurante. On se demande qui est l’auteur d’un tel article… Une seule idée juste, le protectionnisme des pays riches, tout le reste est faux.
Les émeutes de la faim ayant fait irruption dans les journaux télévisés, l’heure est à la mobilisation. De Paris à Washington, chacun y va de son idée pour venir en aide aux populations des pays pauvres incapables de faire face à l’augmentation des prix des denrées alimentaires de base, notamment le riz. On ne peut que saluer cet élan de générosité. Ne pas réagir serait criminel et donnerait de l’Occident une image bien peu reluisante.
Pourtant, comment ne pas se sentir mal à l’aise face à ces élans du cœur ? Car les plus généreux aujourd’hui sont peut-être les plus responsables de ce dérèglement planétaire. Les nouvelles habitudes alimentaires des pays émergents, largement importées des pays développés, expliquent en grande partie l’explosion de la demande, et donc les tensions sur les prix.
Ce n’est pas la seule raison. La concurrence des biocarburants en est une autre, essentielle. Or les États-Unis, si généreux avec le Programme alimentaire mondial, ont confirmé leur volonté de doubler les surfaces déjà très importantes qu’ils consacrent aux biocarburants. Face à l’automobiliste américain, le paysan haïtien ne fait pas le poids. Même chose pour l’Europe. Non seulement elle veut développer les biocarburants, mais, dans les négociations internationales, elle maintient une politique protectionniste qui déstabilise depuis longtemps les agricultures du tiers-monde et freine la réduction de la pauvreté.
Quant à la responsabilité de la Banque mondiale et au Fonds monétaire international, elle est également considérable. Pendant des décennies, ces institutions ont expliqué aux pays émergents que l’agriculture avait son avenir derrière elle. Les pays émergents ont ainsi favorisé les cultures d’exportation, destinées à leur rapporter des devises ; ils récoltent aujourd’hui les fruits amers de cette politique. Ainsi le Sénégal exporte des produits alimentaires – que l’Europe taxe quand il a l’audace de vouloir les transformer sur place -, mais doit importer environ 80 % du riz qu’il consomme. Or, non seulement le riz devient rare, mais les spéculateurs en font parfois grimper les prix de 30 % en une journée. La générosité soudaine de l’Occident ne saurait faire oublier la part de responsabilité qui est la sienne dans la crise majeure qui menace aujourd’hui.
Éditorial, Le Monde du 17 avril 2008

1) Pourquoi tout ça ou presque est faux, reprenons point par point les affirmations :

i) Quant à la responsabilité de la Banque mondiale et au Fonds monétaire international, elle est également considérable. Pendant des décennies, ces institutions ont expliqué aux pays émergents que l’agriculture avait son avenir derrière elle.
Rien n’est plus inexact. Le FMI et la Banque mondiale ont depuis le début préconisé le développement de l’agriculture en premier, de façon à favoriser le développement général, et notamment industriel. Le fait d’encourager l’industrie, au détriment de l’agriculture, est la meilleure façon de détruire à la fois l’industrie et l’agriculture, c’est-à-dire l’économie dans son ensemble. Le FMI et la Banque mondiale, à la suite de tous les économistes orthodoxes, classiques comme Smith ou néoclassiques comme Viner, ont seriné sans trêve, dans tous leurs rapports, cette vérité essentielle. Ce sont les liens agriculture/industrie qui favorisent le développement des deux. Par exemple, si les revenus s’élèvent chez les paysans, cela fournit des débouchés pour les industries naissantes. Ou encore si l’agriculture produit plus, cela fournit des matières premières transformables par l’industrie. Depuis Kuznets, qui a identifié tous ces liens avec précision dans les années 1950, les institutions internationales ont repris cette antienne. Dire le contraire comme le fait le Monde est de la désinformation et de la bêtise.
C’est justement parce que les pays africains, au moment des indépendances, ont voulu privilégier l’industrie, en pressurant à fond les paysans, que leur économie s’est rapidement effondrée. Les agriculteurs ont refusé de produire, parce que les prix aux producteurs étaient trop faibles (à cause de la politique des Marketing boards ou Caistab), et les industries n’ont pas trouvé de débouchés.
Ce sont au contraire les économistes marxistes, genre Destanne de Bernis, qui ont préconisé cette course aux industries, au détriment de l’agriculture, comme ça s’est fait un peu partout, notamment en Algérie (thème des industries industrialisantes), et certainement pas les néoclassiques de la Banque mondiale, et ce sont ces économistes marxisants qui ont précipité la ruine économique en Afrique, par la faiblesse endémique de l’agriculture. Et je ne parle pas de ceux qui ont été encore plus loin dans l’application de stratégies erronées, comme Sékou Touré en Guinée ou Ratsiraka à Madagascar, Mengistu en Éthiopie, Nyerere en Tanzanie, qui ont été jusqu’à la collectivisation agricole, sur le modèle soviétique, avec des fermes d’État qui ne produisaient rien, provoquant une ruine cette fois-ci complète.

ii) La concurrence des biocarburants en est une autre, essentielle. Or les États-Unis, si généreux avec le Programme alimentaire mondial, ont confirmé leur volonté de doubler les surfaces déjà très importantes qu’ils consacrent aux biocarburants. Face à l’automobiliste américain, le paysan haïtien ne fait pas le poids.
Amalgame. On ne voit pas en quoi le paysan haïtien est défavorisé par rapport au consommateur américain. Le développement en Haïti ne peut pas venir d’un apport de denrées alimentaires depuis les États-Unis, mais bien du progrès de l’agriculture locale, du développement des productions agraires haïtiennes, ce qui n’est en aucun cas concerné par le fait qu’il y ait plus ou moins de champs cultivés en éthanol aux États-Unis. C’est un non-sens et un raccourci racoleur.

iii) dans les négociations internationales, elle (l’Europe) maintient une politique protectionniste qui déstabilise depuis longtemps les agricultures du tiers-monde et freine la réduction de la pauvreté.
Point juste. C’est le seul de l’article.

iv) Les nouvelles habitudes alimentaires des pays émergents, largement importées des pays développés, expliquent en grande partie l’explosion de la demande, et donc les tensions sur les prix.
Mettre ça sur le dos des Occidentaux est une bêtise sans nom. Ce ne sont pas eux qui imposent ces pratiques aux pays émergents, mais bien le processus de développement lui-même. C’est parce que les Chinois, les Latins, les Indiens, les Russes, etc., bénéficient d’un niveau de vie plus élevé qu’ils consomment plus de protéines, cad de bifteck, c’est leur choix, ce n’est pas quelque chose que le méchant Occident étend par la force.

v) Les pays émergents ont ainsi favorisé les cultures d’exportation, destinées à leur rapporter des devises ; ils récoltent aujourd’hui les fruits amers de cette politique.
Une idée fausse de plus. Les cultures d’exportation sont une nécessité, elles permettent d’acquérir des devises nécessaires à l’achat d’autres produits, tant agricoles qu’industriels, tant en termes d’infrastructures que de machines et équipements. C’est un emploi judicieux de l’avantage comparatif, vouloir tout faire soi-même est la solution la plus rapide pour l’appauvrissement généralisé.
En outre, tous les agronomes ont noté qu’en Afrique c’était justement là où les cultures d’exportations se développaient le plus que les cultures vivrières suivaient, voir notamment Joseph Klatzmann ou Jacques Giri là-dessus. Cela se comprend assez bien, si un paysan obtient des revenus grâce à des produits d’exportations, il peut acheter des outils, des intrants, du matériel divers, qui lui permettent de développer ses productions locales.

vi) Ainsi, le Sénégal exporte des produits alimentaires − que l’Europe taxe quand il a l’audace de vouloir les transformer sur place −, mais doit importer environ 80 % du riz qu’il consomme.
La cerise sur le gâteau. Une affirmation dépourvue de sens, complètement déconnectée des réalités locales. Le Sénégal est un pays du Sahel, un pays sec, donc pas du tout doté de facteurs naturels pour la culture du riz. Il en cultive un peu, dans les zones irriguées au nord autour du fleuve Sénégal, mais tout à fait insuffisamment pour sa consommation nationale. Or il se trouve que les Sénégalais sont des gros consommateurs de riz, et de poisson, mais là c’est tout à fait adapté étant donnée la richesse des ressources halieutiques. Le plat national, le fameux Thiéboudienne (ou Ceebu jën), est à base de riz et de poisson.
Le riz importé d’Asie par le Sénégal est bien meilleur marché que le riz produit sur place. Il est donc tout à fait rationnel de développer des cultures adaptées au climat sec, comme l’arachide, et d’importer le riz moins cher de Thaïlande ou d’Indonésie, pays ayant les dotations naturelles pour le produire. S’il fallait transformer le Sénégal en producteur autosuffisant de riz, en faisant venir un cargo traînant des icebergs toutes les heures de l’Antarctique, pour l’irrigation, cela coûterait une fortune et serait un gaspillage insensé de ressources rares. La raison pousse à continuer d’importer le riz, en échange des devises fournies par le tourisme ou l’arachide, cela tombe sous le sens, ou devrait, même pour un “journaliste” du Monde.
C’est ce que Adam Smith expliquait à propos de son pays natal, l’Écosse, il disait à peu près : “Évidemment, on pourrait produire sur place du vin, avec des serres et beaucoup d’efforts et beaucoup de dépenses, mais ce serait absurde, une perte de ressources utiles ridicule, il vaut mieux laisser le Portugal en produire et l’importer“, contre du whisky par exemple ?
PS Le plus marrant – façon de parler, c’est plutôt à pleurer ou à enrager -, c’est voir Chirac préconiser en ce moment des solutions aux problèmes alimentaires dans les pays pauvres, alors qu’en défendant bec et ongle le protectionnisme européen pendant plus de trente ans, il a enfoncé constamment ces pays, au bénéfice d’agriculteurs bien plus riches en Europe.

2) Réponse de l’auteur de l’éditorial, Frédéric Lemaître :
a) Que le développement de Haïti devrait d’abord venir du progrès de l’agriculture locale, je suis d’accord avec vous. En revanche, la production de biocarburants aux États-Unis et au Brésil contribue à augmenter les prix des céréales sur le marché mondial (même la banque mondiale et la FAO en conviennent) et donc ne facilitent pas la vie du gouvernement haïtien qui a besoin d’importer des céréales pour nourrir la population.
b) vous avez raison : les nouvelles habitudes des pays émergents ne viennent pas de l’Occident. C’est une erreur que je vous prie d’excuser.
c) Que la plupart des pays africains aient tenté à tort de privilégier l’industrie au détriment de l’agriculture dans les années soixante est vrai. En revanche, même la banque mondiale a reconnu en octobre 2007 qu’elle avait, à tort, minimisé durant des années, le rôle de l’agriculture dans le développement et la réduction de la pauvreté.
d) Que les cultures d’exportation permettent d’avoir des devises, c’est évident. Encore faut-il que vos clients potentiels -en l’occurrence les États-Unis et l’Union européenne – ne mettent pas des tarifs douaniers trop élevés vous empêchant d’exporter. De plus, exporter c’est bien, mais nourrir sa population, ce n’est pas mal non plus. Voir le débat actuel sur l’autosuffisance alimentaire. Ce fut d’ailleurs la stratégie initiale de l’Union européenne.
e) Nous n’avons pas écrit que le Sénégal devait être auto-suffisant en riz, ce qui, vous avez raison, est irréaliste, mais que ses exportations de produits transformés sont taxées, ce qui pénalise le développement de son industrie agro-alimentaire. Par ailleurs, les sites de la FAO indiquent que le Sénégal cultive du riz non seulement au Nord mais également en Casamance.

3) Réponse à Frédéric Lemaître :
Merci pour votre attention à mes critiques, et pour vos réponses. Sur la Banque mondiale et le FMI, ils ont toujours privilégié le développement agricole, condition d’un développement industriel, en accord avec toutes les analyses des courants classiques et néoclassiques (Viner, Bauer) en économie. (1) Tous leurs rapports insistent, depuis le début, sur la nécessité des progrès agricoles. Ce sont les économistes marxistes qui ont – en accord avec la vision planificatrice du développement industriel et des ponctions effectuées sur l’agriculture en URSS – préconisé de pousser l’industrie. Regardez ce qui s’est passé en Algérie, avec la stratégie des industries industrialisantes de Destanne de Bernis, et la destruction de l’agriculture. Accuser de ça la Banque mondiale, qui a toujours défendu le contraire, est une inversion des faits et de la réalité. Je travaille sur ces questions, les liens agriculture/industrie, j’ai suivi tous les rapports de la Banque mondiale depuis des décennies, notamment sur l’agriculture, j’y ai toujours lu la même position : la nécessité d’un développement agricole préalable. Avez-vous des documents qui montrent le contraire ? Pourquoi ne mettez-vous pas en avant le rôle néfaste des politiques économiques marxistes ou interventionnistes dans la destruction de l’agriculture des pays pauvres, ou moins pauvres ? Savez-vous ce qui s’est passé en Éthiopie, à Madagascar, en Guinée, en Tanzanie, au Bénin ? Sans parler des brillantes expériences de la Chine de Mao, du Cambodge ou de la Corée du Nord ?
Sur les biocarburants, je ne crois pas que ce soit eux qui sont à l’origine de la hausse des prix, et vous avez raison de dire que Haïti doit importer et souffre de la hausse. Mais elle est due à la demande croissante des pays émergents, conséquence de leur développement même. Le Brésil et les États-Unis ont assez de terres disponibles pour faire les deux, produire de la nourriture et de l’éthanol, sans faire monter les prix. Cela représente une part encore très minime des superficies mondiales, les biocarburants. N’oublions pas non plus que ce sont les écologistes qui ont préconisé les biocarburants, un peu partout dans le monde, ils sont moins polluants que le pétrole.
Sur le protectionnisme européen, vous avez raison, et je l’ai d’ailleurs dit dans mes messages.
Oui aussi sur la Casamance et le riz, mais il est produit à un coût beaucoup plus élevé qu’en Asie, mais vous avez raison, l’autosuffisance alimentaire justifie cette culture. Mais le Sénégal ne pourra jamais, en aucun cas, produire l’équivalent de sa consommation, il doit bien importer d’Asie. Les cultures locales sont marginales, un matelas de sécurité en cas d’arrêt hypothétique des importations, dû par exemple à une catastrophe mondiale, genre guerres de la première partie du XXe siècle.
ML
P.-S. : Oui, je suis un ancien lecteur du Monde, et notamment de vos articles, que j’appréciais en général, ceux sur l’Europe, dont vous êtes un vieux spécialiste, avec précision et rigueur. Mais franchement, cette obstination à toujours accuser l’Occident et le libéralisme, et à toujours détourner les yeux des plus grandes catastrophes dans les pays pauvres provoquées par le marxisme et le socialisme réel, les famines épouvantables, les tueries sans nom, les dictatures, les oppressions de toute sorte, ça a quelque chose qui tient de l’aveuglement. C’est bien parce que la Chine, le Vietnam et l’Inde ont commencé à se libéraliser qu’ils ont réduit la misère de masse, non ? Pas avec les anciennes solutions dirigistes, collectivistes et planificatrices.

4) Suite du dialogue, Frédéric Lemaître :
Merci également. Il est toujours très stimulant d’échanger avec les lecteurs.
Je suis tout à fait d’accord avec vous sur la Chine, l’Inde et le Vietnam. En général, je ne suis pas anticapitalisme ou antimarché. Mais je pense que sur ce problème agricole, de nombreuses erreurs ont été commises.
Cordialement
Frédéric Lemaître
P.-S. : Je ne suis pas Philippe Lemaître, ancien correspondant du Monde à Bruxelles (et en retraite depuis quelques années) mais Frédéric Lemaître, (sans lien de parenté), journaliste économique. Rassurez-vous, vous n’êtes ni le premier (ni le dernier) à nous confondre.

5) ML :
Oups, confusion de ma part… Désolé !
> Mais je pense que sur ce problème agricole, de nombreuses erreurs ont été commises.
Absolument, mais certainement pas de la part du courant néoclassique (qui domine à la Banque mondiale) – qui a toujours préconisé des progrès agricoles préalables. À cet égard, j’ai mis à profit ces deux jours pour aller à la BU chercher des publications de l’époque, années 1950 à 1990, pour bien établir ce point. En fait, tous les économistes le savent bien, ce sont les courants du développement, structuraliste, marxiste, néomarxiste, dépendandiste, tiers-mondiste, qui sont à l’origine des politiques agricoles erronées, mais pas les néoclassiques.
Par exemple, Jacob Viner ou Peter Bauer, dès les années 1950, affirment la nécessité de progrès agricole, à cette époque ces auteurs ne sont pas écoutés, c’est l’interventionnisme et le dirigisme qui ont le vent en poupe en économie, pas les courants libéraux, discrédités par la crise de 29.
Viner insiste sur la nécessaire prospérité agricole pour favoriser le développement industriel, et s’oppose aux partisans d’une industrialisation poussée par l’État, indépendamment de la base agricole. En prenant l’exemple de pays comme l’Australie, le Danemark, la Nouvelle Zélande, ou des régions agraires des États-Unis (Iowa, Nebraska), qui ont suivi ce modèle, il montre que la mise en place des industries est facilitée par le développement rural du fait des interactions positives entre les deux secteurs, primaire et secondaire. De même, Peter Bauer et Basil Yamey défendent ce point de vue en 1957 :
“Paradoxalement, la meilleure façon pour un gouvernement de promouvoir l’industrialisation pourrait bien être de consacrer davantage de ressources plutôt que moins, à encourager l’élargissement du produit agricole et l’amélioration des techniques agraires.”
Bauer et Yamey, The Economics of the Underdeveloped Countries, University of Chicago Press, 1957
Voir aussi Les pionniers du développement, édité par Gerald Meier et Dudley Seers, Economica et Banque mondiale, 1984, qui reprend un texte de Peter Bauer, “Rappel du passé, Premières étapes et premières études”, avec exactement les mêmes positions.

6) ML, suite :
Je viens de lire votre article dans le Monde du 23 avril 2008, où vous continuez de soutenir l’idée que la Banque mondiale avait une position défavorable à l’agriculture, et qu’elle avait effectué un revirement récent :
“La Banque mondiale et la plupart des dirigeants considéraient jusqu’à ces derniers mois que l’agriculture était une activité résiduelle.” …
“La Banque mondiale est l’un des tout premiers responsables de la situation actuelle.”

Tout cela est faux, je vous invite à consulter la liste des Rapports sur le développement dans le monde de la BM, disponible en ligne. Vous verrez que deux rapports ont été consacrés à l’agriculture, l’un en 1982, l’autre en 1986. Dans celui de 1982, par exemple, allez voir ce qui est écrit (c’est heureusement disponible en ligne) sur le rôle de l’agriculture dans le développement. La Banque n’a cessé d’affirmer ce rôle essentiel. Cela n’a rien d’étonnant, c’est la conception néoclassique du développement, opposée à la conception structuraliste ou marxiste qui considère que l’agriculture a un rôle retardateur, et qu’il faut stimuler l’industrie.
Voici deux extraits du rapport 1982, le premier dans la préface du directeur de la Banque, A.W. Clausen à l’époque (page iii) :
“The discussion of agriculture stresses a key feature of development experience – the strong association between agricultural advance and overall economic growth. In virtually all countries where agricultural development has been strong, economic growth has advanced at a rapid rate. As a result, in many middle-income countries the worst kinds of absolute poverty have largely disappeared, although stark differences in standards of living persist.”
Et dans le corps du rapport, dans le passage sur le rôle de l’agriculture dans le développement :
“The continuing importance of agriculture in the economies of the developing countries is reflected in the association between the growth of agriculture and of the economy as a whole.” (p. 44)
“The parallels between agricultural and GDP growth suggest that the factors which affect agricultural performance may be linked to economy-wide social and economic policies. In the many low income countries where agriculture predominates, effective policies, institutions, and investment programs for agriculture are virtually synonymous with effective income overall management. This is not surprising since there are many important growth linkages between agriculture and the rest of the economy. Expanding agricultural production through technological change and trade creates important demands for the outputs of other sectors, notably fertilizer, transportation, commercial services, and construction. At the same time, agricultural households are often the basic market for a wide range of consumer goods that loom large in the early stages of industrial development – textiles and clothing, processed foods, kerosene and vegetable oils, aluminum holloware, radios, bicycles, and construction materials for home improvement.” (p. 44-45)
Vous voyez bien que cet accent mis sur la nécessité d’un développement agricole est ancien, il ne s’agit pas d’un revirement récent, il s’agit de la continuation de la même idée, propre aux néoclassiques, que l’agriculture est un des facteurs essentiels du développement, déjà présente dans les analyses de Simon Kuznets après la guerre. C’est détourner les faits et la réalité d’accuser la Banque mondiale, alors que ce sont les courants opposés à la Banque qui ont préconisé les ponctions sur l’agriculture au profit de l’industrie et de la ville. Et que ces politiques ont été effectivement appliquées un peu partout dans le tiers monde. Le Monde se doit d’informer, pas de transformer les faits, même si en France, dans l’imaginaire collectif, la Banque et le FMI sont chargés de tous les péchés du monde. Le conformisme des alter ou antimondialistes, qui diffusent ces idées, ne doit pas vous influencer au point de changer la réalité. Les écrits sont là, ils datent d’il y a plus d’un quart de siècle maintenant.
Lien 1 : les rapports de la Banque mondiale, voir 1982, 1986.
Lien 2 : le rapport 1982 sur l’agriculture, en ligne.
Dans le Rapport sur le développement dans le monde 1991 de la Banque mondiale, intitulé “Le défi du développement”, on peut lire ceci (édition en français), qui poursuit les idées déjà exprimées dans les années 1980 :
Page 41 :
Les incitations au développement agricole et au développement industriel.
Les pays ont souvent cru que, pour développer leur industrie, il fallait négliger leur agriculture, voire la pénaliser. Deux hypothèses semblaient justifier les transferts de ressources de l’agriculture à l’industrie, transferts qui étaient opérés en grevant directement ou indirectement la charge fiscale de l’agriculture. La première était qu’il existait dans l’agriculture une importante quantité de main d’œuvre inemployée ou sous-employée, la seconde que les agriculteurs n’étaient pas sensibles aux mouvements de prix. D’où l’idée que si l’on alourdissait la charge fiscale de l’agriculture, il n’en résulterait qu’une légère baisse de la production agricole. […] Avec le temps, on a pris conscience des effets dévastateurs des politiques qui pénalisaient l’agriculture.”
On peut noter deux choses à cet égard. L’idée que les agriculteurs des pays pauvres n’étaient pas sensibles aux mouvements de prix a été combattue dans les années 1960 et 1970 par Theodore Schultz, ce qui lui a valu le prix Nobel. Les agriculteurs, observe-t-il dans tous ses travaux, ont au contraire un comportement rationnel, si on tient compte du milieu et des contraintes. Schultz appartient au courant néoclassique, où se reconnaissent les économistes de la Banque mondiale.
La deuxième chose est que l’abondance de main d’œuvre, “l’offre illimitée de main d’œuvre”, selon le modèle d’Arthur Lewis, est une hypothèse de cet auteur, Lewis, qui n’appartient pas au courant néoclassique.
Page 83, même rapport (RDM 1991, Banque mondiale) :
“L’expérience montre clairement que la forte productivité de l’agriculture est un facteur particulièrement important pour l’industrialisation et la croissance – et que c’est chose faisable. Lorsque s’amorce le processus d’industrialisation, les entreprises manufacturières sont lourdement tributaires de la demande rurale pour leurs produits, pour les produits agricoles à transformer et pour les exportations de produits agricoles génératrices de devises. Une intervention explicite en vue de promouvoir l’industrie aux dépens de l’agriculture a souvent eu pour effet de pénaliser la production agricole, essentiellement à cause de la taxation directe et indirecte que cela implique pour l’agriculture. On a souvent justifié cette politique en considérant, ce qui était une erreur, que contrairement à l’industrie, l’agriculture offrait peu de possibilités d’expansion, que ce soit par le jeu de la productivité ou celui du progrès de la technologie. Ceci explique qu’avec le faible potentiel qu’on attribuait par ailleurs aux exportations agricoles, on ait négligé de doter l’agriculture d’un système d’incitations et d’institutions appropriées.
Les effets des interventions malavisées de l’État dans les domaines du taux de change, du commerce extérieur et des prix ont eu des effets dévastateurs pour l’agriculture : les signaux du marché en sont tellement faussés que les exploitants agricoles ne reçoivent qu’une fraction de la valeur (ou prix frontière) de leur production (souvent entre 25 et 50 %), tandis que les facteurs de production et les marchandises qu’ils consomment deviennent plus rares et plus chers.
Les politiques appliquées dans les autres secteurs de l’économie – politique commerciale ou politique industrielle, par exemple – ont souvent “taxé” les exploitants agricoles au moins autant que la politique des prix et la politique fiscale appliquées à l’agriculture.”
Ce à quoi les auteurs font allusion avec “le faible potentiel qu’on attribuait par ailleurs aux exportations”, c’est aux théories sur la détérioration inévitable des termes de l’échange, formulées par Raul Prebisch ou Hans Singer, qui incitaient les pays pauvres à pratiquer une industrialisation planifiée ou dirigée, selon les modèles de la Substitution d’importations (Amérique latine), ou des Industries industrialisantes (Algérie), ou encore des plans indiens (modèle Feldman-Mahalanobis), toutes stratégies opposées aux stratégies libérales préconisées par la Banque mondiale, et favorables à l’agriculture. Mais à l’époque, on pensait généralement que seule la planification socialiste permettrait de sortir du sous-développement. Comme cela semblait avoir été le cas avec la planification impérative en URSS, sous Staline. L’état d’esprit était très différent alors, on voyait dans l’industrialisation soviétique une réussite, le seul pays rural à s’être industrialisé rapidement.
Suite, RDM 1991, page 84 :
“Les obstacles à l’importation et les droits de douane élevés destinés à protéger l’industrie ont pour effet de réduire l’offre d’intrants agricoles et d’en augmenter les prix. Ils poussent aussi vers le haut les prix des produits d’origine urbaine et des produits importés consommés en milieu rural. Et la surévaluation du taux de change, qui réduit les prix à la production des exportations agricoles, s’accompagne généralement d’une politique commerciale restrictive. Les dépenses excessives des pouvoirs publics (dans lesquelles rentrent des subventions à l’industrie notamment) accentuent encore la surévaluation de la monnaie, imposent une taxe d’inflation sur les revenus des populations rurales et privent l’agriculture de ressources. Pis encore, les politiques agricoles proprement dites, comme la fixation de prix à la production faibles (pour faire bénéficier les consommateurs urbains de denrées alimentaires subventionnées) aggravent souvent les effets dissuasifs des mesures prises dans d’autres secteurs.”
Fin, extraits du RDM 1991 :
“Qu’est-ce que tout cela veut dire pour le paysan pauvre ?
Une étude sur 18 pays en développement montre l’étendue des distorsions dont souffre l’agriculture et les effets défavorables qu’elles ont sur la performance du secteur. Les pertes les plus importantes sont celles des grands “discriminants” de l’échantillon, Côte d’Ivoire, Ghana, Zambie. La politique des pouvoirs publics dans ces pays revenait à taxer la production agricole de plus de 50 %, ce qui a eu pour effet de réduire les prix agricoles de plus de la moitié en 25 ans. Dix autres pays classés comme “discriminants représentatifs”, taxaient l’agriculture d’une taxe implicite de plus de 35 %. Eux aussi accusaient une baisse importante de la valeur ajoutée agricole. En revanche, la baisse était minime, voire nulle, dans des pays qui comme le Brésil, le Chili, la République de Corée, la Malaisie ou le Portugal, pratiquaient une politique peu ou nullement discriminatoire à l’égard de l’agriculture.
Les nombreuses analyses empiriques qui ont été faites confirment que la réaction des agriculteurs à la politique gouvernementale est très forte : quand les perspectives de profit sont bonnes, ils innovent, ils adaptent leurs technologies, ils améliorent les pratiques culturales et ils augmentent leur production.”
NB Allusion dans le dernier paragraphe aux travaux de Schultz et ses équipes.
On ne peut inverser les responsabilités comme le fait le Monde, le fait que l’agriculture ait été délaissée, dans les politiques de développement, est imputable aux courants hostiles à la Banque mondiale et à l’école néoclassique, qui elles ont toujours défendu l’agriculture. C’est incroyable de laisser croire le contraire. On a l’impression que la pensée dominante, style ATTAC, altermondialiste, Le Monde diplomatique, PCF, gauchistes, etc., est arrivée à désinformer de façon générale en France. C’est un peu le monde d’Orwell, ce qui est blanc est noir, la vérité est mensonge, le mensonge est vérité, la guerre est la paix, la Banque mondiale a privilégié l’industrie, etc.
Il se trouve que j’ai passé toutes les années 1970 et 1980 à travailler sur les questions du développement, pour une thèse et deux bouquins, notamment en utilisant les papiers de la Banque mondiale, et j’y ai toujours vu la même chose, l’accent mis sur l’agriculture, la défense des progrès agricoles.
Et bon, voilà que 25 ans après, je lis dans le Monde que la Banque mondiale “vient d’opérer un revirement en faveur de l’agriculture” !!! Il y a de quoi vous retourner les sangs… Les journalistes du Monde auraient besoin d’une solide formation en économie, et en économie du développement, quand ils parlent de ces questions.

7) Poursuite du dialogue, F. Lemaître :
Je comprends mieux nos divergences. Vous avez raison pour la période que vous indiquez mais je n’ai pas tort pour les années plus récentes. Comme le rappelle l’International Herald Tribune de ce jour, les prêts de la BM à l’agriculture ont baissé de 30 % du total de ses prêts en 1978 à 8 %. En 2005, Wolfowitz s’en était même félicité, constatant que “my institution has largely gotten out of the business of agriculture“.

8) ML :
Les causes de cette évolution sont bien résumées ici :
“With total operations of roughly $20 billion annually, the World Bank has always exercised considerable influence over the agenda of global development, especially within the food and farming sector. In the late 1970s when high international commodity prices led to momentary fears of a looming global food shortage, the World Bank devoted nearly 30% of its total lending portfolio to investments in agriculture and rural development. This began to change following the success of the Green Revolution and a subsequent fall in international food prices, as well as when lending for market-oriented policy reforms (“structural adjustment”) then began to replace lending for investment. By the end of the decade of the 1980s, the share of World Bank lending going to agriculture and rural development had fallen to just 16%. Criticism of agricultural lending from environmental NGOs, which worried about infrastructure schemes and chemical pollution, forced the Bank to cut back even more. By 2005, agriculture was down to just 9% of all sectoral lending at the World Bank (2005). In September 2005, the World Bank’s new president, Paul Wolfowitz, commented to a business forum, “My institution’s largely gotten out of the business of agriculture” (Hitt, 2005, p. A4).”
La première est le succès de la révolution verte, qui rendait les aides agricoles moins urgentes, et la seconde est la pression des ONG écologistes qui critiquaient les schémas d’aide de la Banque trop axés sur les infrastructures (ie les barrages) et critiquaient aussi les conséquences des prêts agricoles en termes de pollution chimique. Je reprends les explications de l’article.
Sur le fond cependant, la part des prêts destinés à l’agriculture dans le total ne change en rien à la philosophie de la Banque mondiale, qui a toujours préconisé de faire progresser l’agriculture en premier, ni la responsabilité des courants structuralistes, dépendantistes et néomarxistes qui ont également toujours préconisé les stratégies favorables à l’industrie et défavorables à l’agriculture (par des ponctions sur celle-ci pour financer celle-là). Attribuer la responsabilité des difficultés agricoles des pays pauvres à la Banque mondiale et ne rien dire de la responsabilité de ces courants est une façon d’inverser totalement les faits et les positions passées.
Pour compléter, il me semble que la responsabilité des échecs agricoles est imputable tout d’abord aux politiques économiques menées dans pays concernés, à leurs politiques agricoles, et non aux prêts extérieurs, non à l’évolution de la part relative des prêts de la Banque mondiale à l’agriculture, sinon tous les pays auraient été touchés par cette baisse. Or les pays qui ont mené des politiques favorables n’ont pas été affectés, leur agriculture est restée prospère, les pays asiatiques pour la plupart, et les quelques pays africains qui n’ont pas handicapé leur agriculture, comme par exemple l’île Maurice.
La Banque mondiale n’a jamais varié dans ses positions, en ce qui concerne les politiques à mener, elles ont toujours été favorables aux progrès agricoles, prenant en exemple les pays asiatiques, qui ont d’abord mené des réformes agraires radicales après la guerre (imposées par les Américains en Corée du Sud et au Japon, réalisées par les nationalistes à Taiwan), puis des politiques de prix favorables aux paysans, et non des ponctions catastrophiques comme en Afrique. Le résultat a été en Asie une classe paysanne prospère, de petites propriétés familiales responsables et productives, offrant des débouchés à l’industrie et la fournissant en matières premières.
En Afrique, les raisons des politiques de ponction excessives, le découragement paysan qui s’est ensuivi, l’absence d’effets de liaison favorables vers l’industrie, et donc l’échec à la fois de l’agriculture et des tentatives d’industrialisation, sont les suivantes :
− L’influence des courants néomarxistes et tiers-mondistes, la formation de nombreux dirigeants africains en URSS et dans les démocraties populaires, appliquant ensuite les mêmes stratégies.
− L’idée que la ponction sur l’agriculture était nécessaire pour financer l’industrialisation, notamment les entreprises publiques industrielles dans les secteurs de base. Voir la controverse Preobrajensky-Boukharine en URSS dans les années 1920, qu’on trouve dans tous les manuels d’économie du développement.
− La mise en place des Marketing Boards ou Caistab qui avaient pour objectif d’éviter les fluctuations erratiques des cours des produits primaires aux paysans, en proposant des prix stables, en faisant le tampon entre prix mondiaux et prix aux producteurs, mais qui en réalité ont fonctionné comme agences d’exploitation des paysans avec des prix très bas, et en plus ont été le lieu de détournement des fonds par la corruption.
− Et surtout, le fait que les paysans en Afrique ont un faible pouvoir revendicatif, ils sont loin de la capitale, peu conscients politiquement, souvent illettrés, ils ne menacent pas les régimes en place. Par contre les citadins sont un danger potentiel pour ces régimes, les employés, les fonctionnaires, les étudiants, les petits commerçants, etc., et il faut donc les favoriser pour avoir la paix, avec des prix alimentaires faibles, mais cela aux dépens des paysans, les plus nombreux pourtant, et les plus pauvres. La politique de la Banque mondiale et du FMI, notamment dans les plans d’ajustement structurel, tant décriés par la gauche antimondialiste, anti-FMI par définition, a justement été de sortir de cette situation, en favorisant les plus pauvres, ceux du monde rural, qui représentent la majorité, par des prix plus rémunérateurs.
En tant qu’ancien lecteur du Monde, je suis consterné de voir le journal chercher des boucs émissaires au lieu de mettre l’accent sur les vraies responsabilités : les gouvernements qui ont mené ces politiques hostiles à l’agriculture et les courants de pensée néomarxistes ou tiers-mondistes qui les ont conseillés ou influencés. On dirait que la dérive gauchiste propre au Monde diplomatique atteint maintenant votre journal.
À propos du Diplo, il faut rappeler que ses positions passées ont toujours été un soutien total aux expériences socialistes dans le tiers monde, celles justement qui ont conduit à une aggravation de la misère, à un appauvrissement paysan, à des pénuries, parfois des famines, et toujours la dictature et la répression. Les régimes comme ceux de Sékou Touré en Guinée, Mengistu en Éthiopie, Ratsiraka à Madagascar, Nyerere en Tanzanie, Castro à Cuba, la Birmanie socialiste de Ne Win, la Corée du Nord de Kim il sung, le Cambodge des Khmers rouges, etc., etc. Au contraire, tous les régimes capitalistes de marché, comme la Corée du Sud, Taiwan, Singapour, Hong Kong, la Malaisie ou la Thaïlande, ont fait l’objet constant de tirs à boulets rouges par le Monde diplomatique. Maintenant que ces pays ont éliminé la misère de masse et évolué pour certains vers la démocratie, et que par contre toutes les expériences socialistes ont échoué, croyez-vous que le journal fasse amende honorable devant ces choix catastrophiques, ses erreurs manifestes, pas du tout…
Vous avez pourtant là à vos côtés un bon exemple de ces médias qui ont appuyé les politiques de destruction systématique de l’agriculture, avec les courants qui ont défendu tous les modèles qui ont échoué si manifestement un peu partout dans les pays pauvres, avec une misère effroyable, mais encore accrue par les politiques et les stratégies qu’ils préconisaient. Mais non, c’est la Banque mondiale qui est la principale responsable…

9) Intervention du professeur Thierry Michalon :
Merci à ML pour ces vigoureuses et passionnantes mises au point. J’ai vu sur place, en Afrique centrale, notamment au Cameroun, les fameuses caisses de stabilisation être utilisées pour l’exploitation à ciel ouvert de la paysannerie par la “bourgeoisie bureaucratique”, qui vivait sur un pied absolument insensé vu les ressources de ces pays.
Par contre pour l’Algérie, où j’ai enseigné de 1970 à 1975, il ne faut pas oublier que ce pays devenu indépendant s’est retrouvé sans classe d’”entrepreneurs” et, sous l’influence de l’Union soviétique via de Bernis, fasciné par une magnifique utopie, qui avait encore à l’époque beaucoup de prestige. Utopie que Ratsiraka, Kérékou et d’autres ont tenté d’acclimater plus au sud, ruinant leurs peuples… qui se sont empressés de les réélire après les “conférences nationales”.
La rationalité économique n’explique pas tout : le besoin de rêve et le besoin de Chef − entre autres − jouent un rôle important.

10) ML, sur le Monde diplomatique :
Sur un édito du Monde diplomatique : Monstrueux culot du Diplo qui associe le FMI et la faim dans le monde, alors que ce journal n’a cessé de soutenir dans le passé les régimes de famine à travers la planète ; tous marxistes : Corée du Nord des Kim, Éthiopie de Mengistu, Guinée de Sékou Touré, Madagascar de Ratsiraka, Cambodge de Pol Pot, Chine de Mao, Birmanie de Ne Win, etc.
En citant Ziegler bien sûr, qui a eu la même démarche : cette ignoble baudruche ne cesse de s’élever depuis quelque temps contre “les assassins de la faim dans le monde”, à savoir les firmes agro-alimentaires, les organisations internationales, les États-Unis, alors que lui-même a encouragé les véritables responsables de famines, tous ses potes de régimes marxistes, tous ceux qu’il a visités et soutenus.
On dirait que ces crapules essaient de se dédouaner eux-mêmes des horreurs qu’ils ont appuyées et encouragées, en faisant de la surenchère hystérique contre ceux qui au contraire ont atténué les famines depuis cinquante ans. La révolution verte, financée par les fondations Ford et Rockefeller, par exemple, est à l’origine de la fin des famines en Asie.
Que des clowns aussi ignobles soient toujours invités et écoutés un peu partout dépasse l’imagination.

II- À propos d’articles de Ph. Bolopion dans le Monde et d’émissions de France Culture, France 2 et France 3

1) ML, sur deux articles du Monde, une émission de France Culture et une émission de France 2, à propos des problèmes alimentaires mondiaux :
Le Monde continue sa campagne de désinformation. Sans trêve, sous la plume de Philippe Bolopion maintenant. Interviewant un nouvel “expert”, belge cette fois-ci, Oliver de Schutter, successeur à l’ONU du fameux “expert” de l’alimentation, le suisse Jean Ziegler. Qu’est-ce qu’ils ont les Suisses et les Belges, on dirait qu’ils sont encore pires que les Français, c’est la francophonie ou quoi qu’a un problème ?
Il ne leur vient pas à l’idée que si la Commission de l’ONU a nommé Jean Ziegler sur les questions d’alimentation − le gars qui a soutenu tous les régimes marxistes de famine dans le tiers monde – c’est qu’il y a un problème avec le processus de nomination, idem pour son successeur ? Probablement que la majorité de pays qui nomment ces gens-là préfère avoir des marxistes incendiaires qui accusent les organisations internationales, les firmes multinationales, les États-Unis, etc., plutôt que les vrais responsables de la famine, c’est-à-dire eux-mêmes et leurs politiques pendant des décennies. Mais apparemment, ça ne vient pas à l’idée du journaliste, totalement ignorant des processus agricoles et des politiques alimentaires passées.
Au courrier des lecteurs du Monde :
Une fois de plus, vous laissez entendre, à travers votre titre (3 mai) que les organisations internationales sont responsables de la faim dans le Monde (interview d’Oliver de Schutter et article sur Jean Ziegler. Les deux signés par Philippe Bolopion. Il s’agit d’une façon biaisée de présenter les faits, d’une désinformation.
Jean Ziegler n’est pas « un pionnier du droit à l’alimentation », c’est au contraire quelqu’un qui a soutenu tous les régimes de famine dans le tiers monde, tous les régimes marxistes qui ont affamé leur population : la Guinée de Sékou Touré, le Madagascar de Ratsiraka, la Corée du Nord des Kim, l’Éthiopie de Mengistu, le Cambodge de Pol Pot, la Chine de Mao, etc.
La véritable responsabilité des famines vient de ces régimes, appuyés par des gens comme Ziegler, ou par des organes de presse comme le Monde diplomatique. Elle vient ensuite de tous les régimes, en Afrique notamment, qui ont détruit leur agriculture par des ponctions excessives sur les paysans, à travers les Marketing boards, ou Caistab. Ces différents régimes, marxistes de famine, ou interventionnistes corrompus, ou socialistes pétroliers comme l’Algérie, sont à l’origine de la faim et des pénuries alimentaires, ils ont été dénoncés par la Banque mondiale et le FMI que vous accusez à travers votre présentation.
Il ne vous vient pas à l’idée que si un marxiste incendiaire comme Ziegler a été nommé à la Commission de l’ONU, c’est qu’il y a un problème avec le processus de nomination ? Idem pour son successeur Olivier de Schutter. Le problème est que la majorité de pays qui nomment ces gens préfèrent avoir des dénonciateurs du FMI, de la Banque mondiale, des firmes multinationales, des États-Unis, etc., à la tête de ces commissions, plutôt que des gens qui dénonceraient leurs propres politiques pendant des décennies. Ils préfèrent des idéologues marxistes ou marxisants, incapables de voir eux-mêmes leurs propres erreurs passées, plutôt que des analystes sérieux. La vigueur du discours d’un Jean Ziegler d’ailleurs, qui traite d’assassins les firmes capitalistes, les États-Unis, le FMI, etc., ne fait que refléter sa propre culpabilité, constante, durable, dans l’appui à des régimes de famine et de terreur. C’est une forme de déni, qui relève plus de la psychanalyse que d’autre chose. Mais que le Monde reprenne des arguments aussi faux, des analyses aussi biaisées, et donne l’impression à ses lecteurs que ce sont toujours le FMI et la Banque mondiale qui sont responsables de tout, est hallucinant. Vous n’avez pas des économistes sérieux dans votre équipe, des spécialistes du développement, des gens qui ont suivi quatre ou cinq décennies de politiques agraires dans les pays pauvres ?
Votre présentation inverse les responsabilités, elle désinforme. La vérité est que ce sont les firmes capitalistes, et notamment les firmes américaines, comme Ford et Rockefeller, à travers leurs Fondations, qui ont financé les instituts de recherche comme l’IRRI (International Rice Research Institute) aux Philippines, ou le CIMMYT (Centro Internacional de Mejoramiento de Maiz y Trigo) à Mexico, recherches qui ont permis la révolution verte des années 1960, permettant à son tour d’éradiquer les famines en Asie et en Amérique latine. La vérité est que la Banque mondiale et l’ONU ont toujours favorisé les politiques économiques d’abord favorables à l’agriculture, allant à l’encontre des positions tiers-mondistes, marxistes, dépendantistes, dominantes dans les pays du tiers monde, et visant à une industrialisation rapide aux dépens de l’agriculture.
La vérité est que ce sont les expériences socialistes et marxistes dans les pays pauvres qui ont été à l’origine des pires famines. La vérité est que ces expériences ont été soutenues par des gens comme Jean Ziegler et la fine équipe du Monde diplomatique, plus tous les conseillers marxisants occidentaux. La vérité est que toutes les politiques interventionnistes de ponction sur l’agriculture, préconisées par les tiers-mondistes, et pratiquées notamment en Afrique, ont été à l’origine d’un repliement paysan et d’un effondrement de la production alimentaire. La vérité est que les cultures vivrières se sont développées le mieux là où les cultures d’exportations florissaient (voir les travaux des agronomes Klatzmann et Giri là-dessus), pour une raison simple, c’est que les revenus gagnés grâce aux secondes permettent d’investir dans les premières. La vérité est que les Commissions de l’ONU n’ont aucune crédibilité, parce que justement ce sont les responsables des politiques d’appauvrissement et de famines, un grand nombre de pays du tiers monde, qui maîtrisent les processus de nomination. Comme c’est d’ailleurs le cas pour la Commission des droits de l’homme avec les résultats aberrants qu’on connaît. Mais que vous importe la vérité, il est bien plus simple et confortable de caresser l’opinion dans le sens du poil, et de dénoncer les mêmes coupables désignés, le FMI, la Banque mondiale, les firmes multinationales, les États-Unis.
Une émission de France Culture aujourd’hui, l’expert Jean Ziegler sur l’alimentation, appui de tous les régimes de famine dans le monde pendant des décennies, paradant à nouveau. Mdr, France Culture dans le ridicule absolu. Ziegler est effectivement un expert sur les famines, comment provoquer une famine en quelques années, suivez mes conseils.
Mais qu’est-ce qu’ils ont tous ? Une émission de France 2 maintenant…
Allègre n’y connaît rien, c’est un physicien, le ministre est faible, Chalmin caresse dans le sens du poil, et Ziegler est déconsidéré.

Courrier à l’émission :
Qu’avez-vous tous à inviter Jean Ziegler sur les questions de la faim ? Cet individu a soutenu tout au long de sa vie TOUS les régimes de famines dans le tiers monde, provoquées par des stratégies marxistes : la Guinée de Sékou Touré, Madagascar de Ratsiraka, l’Éthiopie de Mengistu, la Corée des Kim, la Chine de Mao, etc. Tous ces régimes ont détruit leur agriculture et affamé leur population, tout en imposant la répression la plus féroce. Jean Ziegler, un extrémiste gauchiste, par idéologie marxisante, a soutenu tous ces régimes, toutes ces expériences, qui ont conduit à la mort, dans les conditions les plus atroces. Qu’il soit nommé à une Commission de l’ONU n’a rien d’étonnant, c’est comme pour la Commission aux droits de l’homme, ce sont les pays eux-mêmes responsables de la faim qui nomment les membres, comme Ziegler. Ils ont tout intérêt à nommer un excité marxiste qui va dénoncer le FMI, le capitalisme, l’OMC, les États-Unis, etc. C’est une imposture minable. Le type est un excité, et responsable indirectement des famines, par ses positions idéologiques, par ses choix stratégiques.
Les firmes multinationales comme Ford et Rockefeller ont été au contraire à l’origine des Fondations qui ont permis la révolution verte, laquelle a éliminé les famines en Asie, grâce à Norman Borlaug, le CIMMYT à Mexico, l’IRRI aux Philippines. La révolution verte a été condamnée par Ziegler.
Prendre pour boucs-émissaires le FMI et la Banque mondiale ou l’OMC est une absurdité, ces organisations ont toujours défendu le développement agricole prioritaire, et critiqué les politiques de ponction sur les paysans en Afrique.
Ces politiques de ponction excessive, à travers les Marketing Boards ou Caistab, ont été au contraire préconisées par les courants tiers-mondistes et marxistes, c’est-à-dire par Jean Ziegler et ses amis, par des journaux comme Le Monde diplomatique aussi, tout à fait à l’inverse des options de la Banque mondiale. On marche sur la tête, ce sont les incendiaires du passé qui crient au crime aujourd’hui. Vous êtes dans un monde à la Orwell, le blanc est noir, la paix est la guerre, et Jean Ziegler est un expert de l’alimentation… On rêve. Vous désinformez.
Hallucinant. Allègre est physicien, il n’y connaît rien, qu’est-ce qu’il fait là ? Ziegler dit n’importe quoi, c’est un idéologue déjanté, oublieux de ses prises de position passées, le gars de Greenpeace est prévisible, le ministre est faible. La seule qui voit le problème et qui connaît l’agriculture dans les pays du sud est Sylvie Brunel, mais elle ne va pas assez loin et est plutôt en retrait. Les Marketing Boards ou Caistab en Afrique sont devenus des organismes corrompus de ponction sur les paysanneries, dont la politique, pour financer l’industrie et les villes, a abouti à couler l’agriculture, et donc par là aussi l’industrie naissante et l’économie en général.
Ces stratégies de ponction ont été inspirées de la stratégie soviétique des années 1930 : pressurer les paysans pour financer une industrialisation à marche forcée (Preobrajenski et Staline).
Les tiers-mondistes, les marxistes, les dépendantistes, les régimes socialistes ou socialisants en Afrique après les indépendances, ont conseillé et appliqué ces politiques désastreuses, pas la Banque mondiale ou le FMI, pas les néoclassiques qui ont toujours au contraire défendu la nécessité de développer d’abord l’agriculture, voir les travaux de Viner, Bauer ou Kuznets dès les années 1950, repris systématiquement par la Banque mondiale (voir son Rapport sur le développement de monde de 1982). Dans votre émission, on inverse les réalités, on fausse les responsabilités, on entonne le politiquement correct, et on caresse dans le sens du poil : Haro sur le FMI, la Banque mondiale, les firmes capitalistes, les États-Unis, etc. Les véritables responsables, les marxistes et les interventionnistes, passent à la trappe…
Pas de réponse de France Culture ni de France 2. Le cas de Frédéric Lemaître est une exception. Ils ne répondent pas, du genre : “C’est quoi encore cet extrémiste qui nous écrit, si on répondait à tous les excités…”
Il y a de quoi être sidéré par la faculté d’oubli des gens et des médias. Le gars soutient pendant des décennies des régimes de meurtre, des mafias de gangsters qui tuent, torturent, oppressent, affament, et on le reçoit ensuite comme un intello distingué, ayant des choses à dire… Hallucinant.
Pareil pour Régis Debray, il va au Kosovo, en revient en disant que tout va bien, il se fout des gens fusillés, des femmes violées, des villages incendiés, des fermes rasées, etc., on le reçoit aujourd’hui quasiment comme un messie, partout où il passe.
Du moment que vous êtes antiaméricain, vous pouvez tuer père et mère ici, jeter vos enfants au feu, tout le monde passera l’éponge, et vous regardera comme un héros dès que vous avez sorti n’importe quelle merde de bouquin.
La plupart des journalistes sont à gauche et leurs invités reflètent en majorité leurs opinions. Il est typique de voir sur ces plateaux, un type de droite face à quatre ou cinq représentants de la gauche, du centre gauche à l’extrême gauche. Un économiste libéral très connu, par exemple, Pascal Salin, n’est jamais invité à France Culture, jamais, on ne lui demande jamais son point de vue dans le Monde non plus. Le mot libéral (en économie) est ici un gros mot. La France est une espèce d’Union soviétique qui aurait réussi (relativement), ne jamais oublier ça.
Et une deuxième raison, c’est que c’est un petit monde, qui tourne un peu en rond, la France, les médias en France, les intellos en France, la France c’est un peu un gros Lichtenstein, ou un gros Andorre. Ce sont toujours les mêmes qu’on voit et qu’on entend, on peut ouvrir le poste depuis trente ans, pratiquement aucun renouvellement, sauf à la marge. Un universitaire indépendant, comme Selim ici, en sait quelque chose, il a envoyé des tas de bulletins au Monde, des articles style libres opinions, jamais publiés, jamais une réponse. Par contre, un type comme Baverez est arrivé à percer, on ne lit que lui pour la droite, et pour la gauche, t’as le choix, la même bande, éternellement. Il faudrait se faire congeler, cryogéniser, pour un siècle, se réveiller après, pour échapper à ça. Mais enfin, bon, pour se retrouver au milieu de ses arrières-petits-enfants qui seraient plus vieux que vous… ça craint un peu.
C’est lié aussi à l’histoire et à la centralisation, si vous avez un pays assez grand et peuplé, comme la France, mais que vous avez une centralisation très poussée, finalement il n’y a que Paris, et donc vous avez l’effet Lichtenstein ou nombril, tout se passe dans quelques km2, autour de St Germain des prés. Tout ce qui peut se passer ailleurs est nul et sans effet.

2) Dialogue avec Philippe Bolopion et Éric Le Boucher :
Cher lecteur,
Je vous remercie d’avoir pris le temps de m’envoyer ce courrier, dont les arguments méritent considération.
Je tiens d’abord à attirer votre attention sur le fait que l’interview d’Olivier de Schutter était simplement destinée à donner la parole au nouveau rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à l’alimentation, dans le cadre de la crise alimentaire mondiale. Ses vues n’engagent que lui – pas l’auteur de l’entretien et moins encore le journal. Je lui laisse donc le soin de les défendre.
Concernant Jean Ziegler, je pense avoir tenté de dresser un bilan équilibré (reflété par le titre : « pionnier du droit à l’alimentation, jusqu’à l’outrance »), en donnant la parole à différents observateurs : ONG, juriste, diplomate. Je n’ai pas manqué d’évoquer ses partis pris idéologiques, ni certaines des prises de position troublantes qui émaillent son passé. Pour le reste, vous comprendrez qu’il n’est pas dans mon rôle de condamner, ou d’imposer au lecteur une vision univoque du personnage.
D’un point de vue journalistique, j’estime que ces deux éléments, l’interview et l’article, contribuent à éclairer et à alimenter un débat important sur une crise en cours. Ils n’ont pas la prétention d’en faire le tour ou d’y mettre un point final. Je pense que nos colonnes sont prêtes à accueillir et confronter tous les points de vue sur ce dossier, à condition qu’ils s’expriment de manière argumentée, et sans anathème.
Bien à vous, Philippe Bolopion.

Réponse de ML :
Merci pour votre réponse. Il est vrai que vous avez parlé de l’outrance de Ziegler, dans le titre même de l’article. Mais la question n’est pas tellement celle de l’outrance, la question est celle du soutien de cet individu à des régimes de famine, qu’il faudrait quand même rappeler. On ne vient pas dénoncer les organismes qui ont toujours défendu la nécessité de progrès agricoles dans le tiers monde, comme la Banque mondiale, qui ont toujours dénoncé les politiques erronées de ponction sur les paysans ou pires, de collectivisation catastrophique, quand on a soi-même soutenu ces politiques et ces régimes responsables des échecs agricoles. C’est le cas de Ziegler, voir ce sinistre clown, qui a toujours défendu les régimes de famine et de meurtre, faire une critique sanglante du FMI, de la Banque mondiale, des firmes US, etc., est quelque chose d’hallucinant. On a l’impression d’être dans un monde à la Orwell.
Quant à la présentation équilibrée du Monde, non, désolé, ce n’est pas le cas. Le Monde donne toujours l’impression que ce sont les organisations internationales et l’Occident capitaliste qui sont responsables des pénuries alimentaires, jamais les politiques erronées, jamais les famines de masse provoquées par les régimes du socialisme réel, jamais les véritables responsables : les économistes tiers-mondistes qui ont conseillé les politiques de ponction sur les paysans dans le but de financer l’industrialisation. Il faut quand même rappeler que c’est l’école néoclassique en économie du développement (Kuznets, Viner, Bauer, repris par les économistes de la Banque mondiale) qui ont toujours insisté sur la nécessité d’un développement agricole préalable (voir les Rapports sur le Développement dans le monde de la Banque mondiale de 1982 et 1986, tous deux consacrés à l’agriculture, ils sont disponibles en ligne, on peut les consulter facilement), et que ce sont au contraire les écoles dépendantistes, structuralistes, marxistes, tiers-mondistes, qui ont mis l’accent sur l’industrialisation à tout prix, suivant en cela le modèle soviétique des années 1930 (dans les années 1960, un mythe très répandu était que l’URSS était le seul pays qui avait réussi à sortir du sous-développement grâce aux plans quinquennaux, basés sur les transferts forcés depuis l’agriculture, et la plupart des gens qui s’intéressaient au tiers monde y croyaient, on disait couramment ceci : “c’est sûr que dans les pays pauvres, le capitalisme sera un échec, il faut passer par une planification impérative“), et qu’au contraire les courants libéraux, néoclassiques, très minoritaires, favorables à l’agriculture, n’étaient pas écoutés.

Échange avec Eric Le Boucher, sur un point de détail, dans cet article, extrait :
« Or, et c’est ce qui inquiète, la conversion des socialistes français se fait d’abord au nom de la morale, pour en refaire une valeur de gauche. Ensuite, ils se rallient au libéralisme politique parce qu’ils veulent récupérer les libertés (celles de la Révolution, celles de la République) que la droite leur a volées. Le oui au libéralisme économique est second, comme forcé, comme le frère jumeau inévitable, mais mal aimé.
Cela inquiète parce que, dans les années 1880, Marx et Engels avaient facilement démoli le socialisme éthique d’un Bernstein par leurs arguments économiques (Réviser le marxisme ? D’Édouard Bernstein à Albert Thomas, Emmanuel Jousse, L’Harmattan, et lire la critique de ce livre sur laviedesidées.fr). Le moment d’aujourd’hui ressemblant étrangement à celui du capitalisme flamboyant de la fin du XIXe, on peut craindre que l’histoire ne se répète et que l’extrême gauche ne l’emporte à nouveau contre le réformisme sur le terrain idéologique. »
Courrier au Monde (ML) :
Vous écrivez (Le Monde du 25-26 mai) que « Marx et Engels avaient facilement démoli le socialisme éthique d’un Bernstein par leurs arguments économiques ». Cela est impossible, Marx est mort en 1883, Engels en 1895, et Bernstein n’a publié son grand ouvrage révisionniste, à l’origine de la social-démocratie, Les prémisses du socialisme, qu’en 1899. Le SPD ne s’est rallié à ses idées que vers 1910. En outre, Edu Bernstein était le secrétaire d’Engels jusqu’à la mort de ce dernier, et il est resté d’une orthodoxie marxiste exemplaire pendant tout ce temps. Ce n’est qu’en dispersant les cendres du grand homme, du haut des falaises de Douvre, qu’il s’est senti libéré de cet attachement, et il lui a fallu encore quelques années pour mûrir son livre. Marx et Engels ne pouvaient guère le contester, que ce soit par des arguments économiques ou politiques… Mais d’autres s’en sont chargés, notamment Karl Liebknecht junior et Rosa Luxemburg qui ont été à l’origine d’une scission au sein du SPD, en créant la ligue spartakiste, qui allait devenir le KPD, parti communiste allemand.
À part cela, merci pour vos articles, avec une coloration libérale en économie, ce qui au Monde est une sorte de révolution intellectuelle… Et de façon plus ponctuelle merci pour la référence sur le livre d’Emmanuel Jousse et sa critique dans La Vie des idées.
Bien à vous, ML
Réponse d’Éric Le Boucher :
“Quelle bêtise ! j’en suis rouge de rage contre moi
d’avoir si mal formulé ça
en tout cas voilà la source.”
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(1) Voir en annexe, un texte de Peter Bauer.
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Annexe
Extrait de l’article de Peter Bauer, dans Les Pionniers du développement, Banque mondiale, Economica, 1984, p. 42 :
“Depuis au moins les années trente, les écrits savants ou de vulgarisation ont dénoncé les fluctuations des cours des produits de base, particulièrement des produits originaires des pays moins développés. Les systèmes de stabilisation des cours des produits de base sont un grand thème d’actualité depuis plusieurs décennies.
Ces systèmes ont été souvent proposés comme instrument pour atténuer les fluctuations des cours. Dans la pratique, l’objectif a généralement consisté en une hausse monopolistique des prix. C’est clair aujourd’hui lorsqu’on identifie les systèmes portant sur les produits de base à une forme de transfert de ressources de l’Occident au Tiers monde. Mais l’intention monopolistique était déjà nette dans les systèmes de régulation de l’entre-deux-guerres, comme la Régulation internationale du caoutchouc. Il devait m’être donné d’étudier celle-ci en détail et montrer, preuves à l’appui, que loin de stabiliser les cours, la régulation du caoutchouc amplifiait les fluctuations de la production et aussi, selon toute probabilité, celles des revenus des producteurs. Entre autres effets malencontreux, elle soumettait à de rudes épreuves les producteurs potentiels qui étaient généralement bien plus pauvres que les bénéficiaires.
Plus tard, j’étudiai en profondeur le fonctionnement des bureaux officiels de commercialisation en Afrique occidentale (1). Ces organismes publics étaient les seuls dépositaires du droit d’acheter pour l’exportation et d’exporter les produits dont ils avaient obtenu le contrôle. L’objectif proclamé de ces dispositions était de stabiliser les prix perçus par les producteurs, et même de les améliorer. En réalité, elles ont vite abouti à un système où les producteurs recevaient un prix largement inférieur à la valeur marchande de leur production – ces bureaux ont, en fait, servi d’instrument pour imposer une fiscalité lourde, persistante et discriminatoire. Ils ont, pendant de longues périodes, déstabilisé les prix et les revenus perçus par les producteurs. J’attirai l’attention sur les effets importants de cette lourde fiscalité : notamment, elle réduisait le développement des cultures de rapport et de l’épargne privée, entravait l’émergence d’une paysannerie et d’une classe moyenne africaines prospères, et servait de source dominante de financement et d’influence à ceux qui détenaient le pouvoir politique. Ainsi, paradoxalement, alors qu’on invoque généralement la stabilisation pour masquer une hausse monopolistique des prix reçus par les producteurs, on l’invoquait ici pour masquer un sous-paiement persistant des producteurs, rendu possible par les pouvoirs monopsonistiques des bureaux de commercialisation (2).”
(1) Voir West African Trade, cinquième partie, et Markets, Market Contrat and Marketing Reform, chapitres 8 et 9.
(2) La première fois que je publiai mes conclusions, elles furent reçues avec indignation par les porte-parole officiels et par la profession des économistes. À une date aussi tardive que le milieu des années cinquante, les partisans des bureaux de commercialisation soutenaient que ceux-ci avaient pour seule activité la stabilisation des cours. Dans les années soixante, on admettait généralement qu’ils étaient, et avaient toujours été, un instrument fiscal. On reconnaît aussi aujourd’hui partout que ces recettes fiscales ont été dans une large mesure gaspillées.

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