Auteur: Édouard Mokwe

Inspecteur régional de pédagogie de 2008 à 2010, Édouard Mokwe est zélateur des lettres antillaises. Il se passionne aussi de la poésie camerounaise, notamment dans son rapport avec le bilinguisme officiel camerounais (français/anglais). Il est actuellement Chargé de cours au Département de français de l’Université de Buéa, au Cameroun. Ses recherches portent sur la continuité historique, politique et culturelle des peuples noirs, du continent africain à la diaspora antillaise.

La rhétorique de la souffrance dans “Le soleil pleurait” d’Ernest Pépin et dans “Ceux qui sortent dans la nuit” de Mutt-Lon

Des structures  et  des  infrastructures  de la souffrance  dans Le Soleil pleurait d’Ernest Pépin et  dans  Ceux qui sortent dans la nuit  de  Mutt-Lon

Résumé

 Kidnapping, torture, viol, terrorisme, assassinat, dépression nerveuse, maladie, accident, lynchage, supplice ou mort atroce, toutes douleurs lancinantes, voilà le minable sort des personnages tels que  Régina et Marie-Soleil dans Le Soleil pleurait, ainsi que Ngo Ndongo ou plutôt son fils de deux ans froidement tué, ou encore Dodo et les ingénues populations ruinées par les fatales sentences  des « ewusus » dans Ceux qui sortent dans la nuit . Tout ceci fait de ces deux romans des univers largement tragiques, où la souffrance drue met à mal la vie et la dignité humaines. Mais si l’évocation de ce thème est très loin de relever de l’inédit dans les littératures antillaise et camerounaise, ici c’est son traitement singulier par les deux romanciers qui retient l’attention : son expression extrêmement rutilante au travers des figures de rhétoriques largement  essaimées dans les deux récits. Or, pour Roland Barthes, l’œuvre littéraire est d’abord langage, réseau de formes. Pour lui, cette forme est un instrument pour exprimer l’idée (Essais critiques, 77). Dès lors sous ce prisme,  nous analysons comment la description, l’allégorie, l’énumération, la métonymie, la métaphore, la périphrase, etc., ainsi que des sentences sont orchestrées dans l’un et l’autre texte  pour rendre compte de la souffrance.

Mots-clés : souffrance, tragique,  forme, figures de rhétoriques, Haïti, Cameroun, roman.    

Introduction

            A la lecture de Le Soleil pleurait (2011) et de Ceux qui sortent dans la nuit (2013), on constate que les deux romanciers diffèrent radicalement sur deux points essentiels : 1. Le premier est Guadeloupéen et le second est Camerounais. 2. Le premier campe son intrigue  en plein jour, à Port-au-Prince, à Haïti, alors que le second procède largement dans l’atmosphère mystérieuse de la nuit, dans la région bassa et à Yaoundé au Cameroun. Pourtant, les deux romanciers recourent quasiment aux mêmes stratégies rhétoriques  pour dire  avec emphase des facettes de la tragédie  humaine à notre époque. Douleurs physiques, morales ou psychologiques, malaises et peines atroces, ces souffrances ont pour noms le kidnapping, l’enlèvement, le terrorisme, l’assassinat, perpétrés, d’un côté , par les gangs et les milices qui écument Port-au-Prince, puis la sorcellerie, l’envoûtement, le lynchage, la maladie et la mort effroyables , instigués, de l’autre côté, par les congrégations des « ewusus », c’est-à-dire  des individus d’apparence ordinaires  capables la nuit de se rendre invisibles et de sortir de leur corps pour prodiguer les malheurs autour d’eux .  La détresse humaine est si prégnante dans les deux œuvres qu’il serait illusoire de prétendre l’y cerner exhaustivement. Aussi, à travers  cette étude,  ne chercherons – nous qu’à en appréhender quelques manifestations à travers le thème « Des  structures  et  des infrastructures  de la souffrance  dans Le Soleil pleurait  d’Ernest Pépin et dans Ceux qui sortent dans la nuit de  Mutt-Lon ». Par « structures  de la souffrance»,  nous en entendons ici les contextures, les formes, les affres ou les types, et les « infrastructures de la souffrance », ce sont les cadres ou installations  au sein desquels la douleur est infligée aux malheureuses victimes.

Le référentiel théorique de notre cheminement se fonde sur un postulat de Roland Barthes, qui soutient, dans Essais critiques1 (1981), qu’en littérature, la forme est un instrument pour exprimer l’idée. Dans la même veine, Henri Bénac, dans son Guide des idées littéraires (Benac, 207), renchérit qu’une telle étude repose sur deux pistes majeures : la richesse du lexique et l’emploi des figures de style expressives. Car, à l’en croire,  cette forme se définit comme «  la manière d’exposer  le sujet d’une œuvre grâce à toutes les ressources  offertes  par le langage, le style ». Aussi, concrètement, l’étude  consistera-t-elle  à examiner et à interpréter comment les  descriptions, les allégories, les métonymies, les métaphores et les sentences contribuent à visualiser  des aspects de la souffrance humaine et la monstruosité des lieux de supplice des victimes dans le corpus.  En fait, par quelles figures de style l’écriture  du tragique  s’effectue-t-elle dans le corpus ?  Et quelle peut être la finalité d’un tel art ?

  1. Du référentiel théorique et du corpus

Selon Roland Barthes (La Littérature selon Barthes, 16)l’écriture est une morale de la forme. Autrement dit, culturelle par sa forme et à travers l’affect qu’elle produit sur le récepteur, l’œuvre littéraire est d’abord langage, réseau de formes. De ce fait, pour en cerner le signifiant, c’est cette forme qu’il faut étudier. Car elle seule explique, dit Barthes, que l’on puisse, au-delà de l’Histoire, éprouver du plaisir à lire un texte. En clair, la forme est un instrument pour exprimer l’idée (Essais critiques, 77). En d’autres termes, c’est dans la façon  dont  Pépin et Mutt-Lon agencent le vocabulaire et les variétés de figures et d’images en rapport avec la souffrance qu’ils se trouvent impliqués comme tels dans le message que filigranent leurs textes : le comble de la violence et de la douleur à notre époque. Aussi, y étudier  « Des  structures  et  des infrastructures  de la souffrance » reviendrait, pour nous, à y examiner, dans cette logique de la forme, « l’entrelacement complexe des signifiants » (La Littérature selon Barthes, 38) de la souffrance perceptible à travers l’agencement du lexique et des figures de  style expressives.  Surtout que l’une et l’autre  recèlent  une intrigue fascinante.

Dans Le Soleil pleurait, l’action se  déroule à Haïti quelque temps  après  la cognée  des avions sur le World Trade Center à New-York. C’est un ensemble de 17 programmes narratifs. En effet, à Port-au-Prince, des  gangs et des milices du quartier Cité Soleil font la loi. C’est ainsi qu’un après-midi, alors que Régina, Mulâtresse de 18ans, rentre du lycée, elle est kidnappée dans la rue. Dès lors, l’œuvre se déploie comme une exploration des méandres des souffrances de Régina en captivité, ainsi que celles de sa mère, Marie-Soleil, une Noire, obligée de se prostituer pour tenter de réunir la rançon exigée de 100.000 dollars. La situation met les autorités ainsi que toute l’Ile en émoi. Mais à Cité Soleil où les ravisseurs lui donnent rendez-vous, Marie-Soleil n’emmène que 10.000 dollars, ce qui rend malheureusement fatal le sort de sa fille exécutée quelques jours plus tard, et ses membres et organes éparpillés dans toute la ville. En témoignant le drame de Régina, le « raconteur – écriveur » l’assimile à celui que vivrait  Haïti depuis des lustres.

La deuxième œuvre, Ceux qui sortent dans la nuit, se structure en 4 parties précédées  d’un prologue. C’est une subjuguante  pérégrination  au cœur  du monde parallèle, invisible des  « ewusus », hommes,  femmes, jeunes et vieux  capables d’invisibilité et d’une puissance occulte  qui leur donnent pouvoir de semer le malheur autour d’eux. C’est un ensemble de sociétés secrètes très codifiées, qui n’admettent aucune faiblesse, un univers sans pitié que découvre Alain Nsona en entreprenant de venger Dodo, sa petite sœur « ewusu » éliminée pour cause d’indiscrétion. Initié par sa grand’mère Mispa, Alain, après une rixe  qui l’a opposé au vieux Ada à Yaoundé,  décide de faire la paix et de participer avec enthousiasme à un projet de recherche cruciale. Il s’agit de remonter  le temps, vers 1705, pour  aller voler  à Jam Libe, dans la région bassa, le secret  de la dématérialisation susceptible de révolutionner  la  science.

A la vérité, le lecteur des deux textes ne peut manquer d’y discerner une constante : la souffrance. Car, même si l’un et l’autre ont choisi comme cadres temporels respectivement le jour et la nuit, les deux auteurs y montrent comment l’homme y est broyé dans des  lieux qui l’anéantissent totalement. Il serait dès lors intéressant d’ausculter les dessous d’une telle écriture.

  1. De l’inventaire et du lexique des structures  et des infrastructures  de la  souffrance dans le corpus

 . Des structures de la souffrance dans le corpus

Dès l’entame de la première des deux œuvres, Le Soleil pleurait,  le lecteur  découvre une note pathétique, à savoir : « Quand le malheur ouvre sa gueule de caïman, ses dents sont sans pitié. » (Pépin, 5).  Le même pathétique en imprègne les dernières lignes, puisqu’on y lit : « C’est la maîtresse des morts » (Pépin, 140).  Entre ce début et cette fin effroyables de la trame, le malheur qui rutile pleinement s’abat sur l’homme et sur le cadre haïtien. D’un côté, il se rapporte  à la détresse et au malaise physiquement ressentis par Marie-Soleil. Et déjà, en guise de prémonition du kidnapping de sa fille Régina, elle est envahie par des démangeaisons et des picotements tenaces  dans ses entrailles «  comme si  en elle, mille souris  grattaient pour trouver  leur chemin. » (Pépin, 5).  De plus, l’évocation de la pauvreté alentour, de la prostitution rampante, de la sécheresse drastique, du tsunami et même des attaques terroristes du World Trade Center en 2001, de manière obsédante à la télévision, finit par déprimer les masses populaires haïtiennes.   Qui plus est, le kidnapping, la torture, le viol  collectif et l’assassinat de Régina, ainsi que le meurtre de journalistes accusés de complicité avec les forces du mal complètent sinistrement ce tableau de douleurs physiquement ressenties.

D’un autre côté, la détresse morale et psychologique étreint Régina et Lisa alias Restavec   lorsqu’elles se voient enlevées par les malandrins de Port-au-Prince, tandis que, pour sa part, Marie-Soleil sombre dans la dépression nerveuse à l’idée que sa fille Régina pourrait être occise en captivité. Par ailleurs, la détresse politique s’associe à cette sombre réalité lorsque le «  raconteur –écriveur » présente Haïti  comme « un morceau du monde  dans un désastre, un combat et une guerre  qui a commencé depuis longtemps et qui peut-être ne finira jamais » (Pépin, 132).

En ce qui concerne la deuxième œuvre,  elle emporte également une note d’infortune  chez certains personnages d’entrée de jeu. Par exemple, le narrateur, Alain Nsona, révèle ainsi sa peine au lecteur dès la toute première ligne : « J’étais démoralisé » (Mutt-Lon, 8). Il en est ainsi  parce qu’organisés en brigades impitoyables, les « ewusus », tel qu’ils écument le prologue et la première partie du roman, utilisent leur force  à titre  répressif et destructeur.  Quand ils se réunissent en assemblée sur le baobab du village, la nuit, c’est généralement dans le but de prendre des décisions  fatales, de prononcer et d’exécuter  des sentences  de mort ou de malheur de certains villageois. Sous la direction de Mispa,  ces « ewusus »  se résolvent par exemple à éliminer  le fils de  Ngo Ndongo, à cause de  la rivalité entre  la famille du père et  celle de la mère du garçon de 2 ans. Ces vedettes  nocturnes  ne se font guère non plus de cadeaux entre eux lorsqu’un zélé s’amuse à empiéter sur un  territoire  hors de son rayon d’action.  C’est pourquoi Mispa  s’est vu violemment  bizutée  en 1951, à Yaoundé, où elle s’est rendue en aventure. Et c’est précisément  dans cette ville que plus tard, sa petite –fille Dodo fera l’objet d’un lynchage  par la brigade de son village qui l’y a poursuivie  parce qu’elle a manqué  de  garder les secrets de la nuit.

En fait, douleur physique, morale et psychologique, maladies, mort violente, accidents  constituent quelques – unes des affres macabres  qu’imputent les « ewusus » soit  aux pauvres «  ingénus »  autour d’eux, soit à leurs propres homologues qui enfreignent les arcanes du milieu. Parfaite « ingénue »  dont le fils a été  frappée par la pernicieuse congrégation la nuit, Ngo Ndongo, évoquée plus haut, se tord de chagrin le jour,  curieusement « consolée » par Mispa, Dodo et les autres instigateurs de sa souffrance : « Totalement dépoitraillée, elle se roulait par terre et lançait des cris déchirants. Il ne fallait pas moins de  quatre femmes  pour la retenir, et ma tante était du nombre » dit le narrateur (Mutt-Lon, 39).

On le voit, que ce soit dans Le Soleil pleurait ou  dans Ceux qui sortent dans la nuit, les bourreaux du jour et ceux de la nuit, sadiques au même titre,  infligent impitoyablement et sans vergogne une large variété de supplices aux malheureux qu’ils prennent dans leurs rets. Des lieux de supplice, s’exhale la même humeur de souffrance.

 . Des infrastructures de la souffrance dans le corpus

Deux catégories de cadres de supplices se donnent à voir dans le corpus : les cadres ouverts et ceux fermés.

Dans Le Soleil pleurait, les cadres ouverts s’identifient, premièrement, aux rues de Port-au-Prince jonchées de cadavres parce qu’elles servent de lieux de prédilection  de génocide et de mutilations pendant le jour, tandis que dans  la nuit, râles et rafles, tragédies et morts de fuyards ensanglantés y font carnage de toute chair vivante (Pépin, 9). Deuxièmement, c’est la Cité Soleil, où Marie-Soleil est conviée à rencontrer, toute seule, les ravisseurs de sa fille. C’est un milieu épouvantable à cause de «  ses niches abominables,  ses ruelles, ses sentiers louches,  ses fossés, ses ponts lugubres et ses ravins avaleurs qui en font une zone tourmentée » (Pépin, 9, 14).

Quant aux espaces fermés, ils englobent, d’une part, les locaux de la police où s’effectuent bastonnades préventives et interrogatoires purgatifs, et d’autre part, le garage terrifiant de  Cité Soleil qui sert aux transactions financières avec les ravisseurs d’otages. Tout le monde a peur d’y entrer. Par ailleurs, le macro espace haïtien offre le panorama d’une terre du martyr, au sein de laquelle Port-au-Prince, qui l’irradie tout particulièrement, s’avère  la métonymie et « la mère des ghettos, bidonvilles et de tout ce dont les villes ont honte » (Pépin, 113).

Dans Ceux qui sortent dans la nuit, la tourmente humaine se voit d’abord dans des milieux clos, parmi lesquels les plus pathétiques restent la morgue de l’Hôpital Laquintinie de Douala qui reçoit les corps du père et la mère de Dodo, accidentés, ainsi que les urgences de l’Hôpital central de Yaoundé où  Dodo est elle-même conduite suite à son lynchage  dans la nuit. Elle y décèdera.  Dans ce même registre des lieux clos, s’intègre  la maison  de Ngo Ndongo  dont le fils a été cruellement arraché à la vie par les « ewusus »,  comme évoqué supra.

Ensuite, au nombre des espaces ouverts dysphoriques,  Mutt-Lon met en scène Yaoundé. Dans l’œuvre, Mispa établit que « ses ewusus sont sans doute les plus agressifs au monde. Il y en a même qui sont si puissants qu’ils agissent en plein jour. Si vous êtes ewusu allogène, parfois c’est toute une brigade  qui vient vous bastonner en guise de bienvenue » (Mutt-Lon, 39). En clair, dans le corpus, on a affaire à une théorie d’endroits tragiques du fait de la douleur sourde, aiguë et lancinante qui y ruine l’homme. Il convient donc de recenser comment le style  de Pépin et de Mutt-Lon contribue à dépeindre cette souffrance avec une expression  coloriée.

3- Des figures de style pour dire l’acuité de la souffrance et la monstruosité des lieux dans le corpus

 D’emblée, une précision en rapport avec le référentiel théorique barthien qui dirige la réflexion ici s’impose. En effet, pour  le  critique français, être écrivain, c’est croire qu’en un certain sens, le fond dépend de la forme. De ce fait, en travaillant les structures  de la forme, on finit par produire ou découvrir une intelligence particulière des choses (Barthes, 236). Sous ce rapport, ce que nous appelons « figures de style », ce sont les procédés de langage qui s’éloignent de l’usage commun, qui visent à rendre la pensée plus frappante, de manière à  plaire  au lecteur et à le convaincre (Labouret.287). Et parmi le grand nombre essaimé dans le corpus, la description, l’allégorie, la métonymie, l’énumération, la métaphore, la périphrase y prédominent.

. La description

C’est la représentation d’objets  ou de personnes (portrait) (Benac, 134). Pépin y recourt dans son texte pour faire palper l’envergure de la tragédie humaine. Cette stratégie lui donne pouvoir de rehausser précisément le martyre subi par les otages en captivité, le caractère  abominable des scènes de violence sur les femmes, la monstruosité des ravisseurs, ainsi que l’austérité  des lieux de détention des  captifs. Voici par exemple  la représentation  d’une scène sadique qui illustre l’étendue de la torture drastique qu’imposent les ravisseurs pernicieux à leur victime :

Ils t’avaient droguée ! Tu t’es dédoublée en mollesse  planante, en proie  à des visions  déformées, à des chaleurs intimes, à des nausées. Tu ne te sens pas bien. Ils entrent et s’enfoncent en toi les uns après les autres.  Tu t’entends  crier comme si tu t’appelais. Ils t’enfourchent sauvage. Pilonnent avec rage. Déchirent ton passage. Violer ! Ils te violent ! Leur gourdin bastonne. Tu saignes. Sang coule. Ils défoncent. Sang coule. Ils forent. Sang coule. Ils jouissent. Ton corps ne répond plus. Ils assaillent. Il t’arrive de perdre connaissance. Ils tannent les deux bords. Tu n’es qu’un trou. Une viande hachée. Un cul de mulâtresse !Ils sont repartis comme ils sont venus.(Pépin,119)

Pour sa part, Mutt-Lon ne manque guère d’en éclairer sur l’accablement des pauvres ingénus par la société secrète du mal. La stratégie de la description lui permet alors d’étaler aux yeux du lecteur les méthodes massacrantes des princes invisibles de la nuit pour éprouver les victimes. C’est ainsi qu’on peut lire dans le texte :

 Pendant trois nuits de suite, je m’introduisis dans la chambre à coucher du sous-préfet et massai chaque fois le ventre de sa femme endormie avec une plante différente. Moins d’une semaine plus tard, elle fit une fausse couche qui faillit même l’emporter tandis qu’on l’évacuait vers Douala. Quand le tour de Dodo arriva, elle aspergea d’essence le domicile du maire, de la toiture jusqu’au fond du garage, et y mit le feu. Pas une fourchette ne fut récupérée. (Mutt-Lon, 62).

. L’allégorie

 Ce procédé  consiste à représenter  des idées telles que la mort, sous forme d’êtres  vivants. Grâce à l’allégorie, Pépin  parvient à induire  l’atmosphère infernale  qui prévaut à Haïti. Ainsi, au chapitre 3 de l’œuvre, le lecteur prend connaissance  du tableau  ahurissant suivant :

Aujourd’hui, à Port-au-Prince, la mort fait ses courses. Elle ne  donne  pas une faveur au pays. Les étrangers croient qu’ils sont capables de  d’arrêter  la descente mais l’enfer est plus grand qu’eux. Regardez Cité Soleil ! Ils n’osent pas entrer là ! La ville a largué son corps  dans un tou de violence. Son cul est déchiré matin et soir. Y a pas d’armée ! Pas de police ! C’est la mort laide  seulement qu’y a ! (Pépin, 23)

  • L’énumération

Elle revient à dresser des listes de mots  pour créer  l’impression du nombre,  d’abondance, de foule, d’activités. Dans Ceux qui sortent dans la nuit, ce procédé  aide le romancier à édifier le lecteur sur la variété d’activités et d’actions pernicieuses des congrégations de  quimboiseurs. C’est ainsi que le chapitre1 déroule un organigramme, toute une planification élaborée  par les « ewusus » en vue  de semer le désespoir  au sein de la population, même si, pour la circonstance, il s’agit de punir les responsables de détournement de fonds ou du projet de construction d’un hôpital public :

C’est pourquoi il fut décidé que seuls les cinq principaux bénéficiaires de la magouille devaient être punis. La femme  du sous-préfet qui était enceinte  de cinq mois  ne devait pas accoucher ; l’immeuble que le député  se construisait, dont les travaux  en étaient  au troisième étage, devait s’écrouler ; un incendie devait se déclarer  au domicile du maire ; le percepteur  des finances  devait perdre une grosse somme d’argent dans le coffre de son bureau ; le médecin-chef devait   avoir un accident de moto et se broyer  au moins la jambe. (Mutt-Lon, 62)

Toujours dans ce registre de l’énumération, « l’écriveur-raconteur », dans Le Soleil pleurait, puise abondamment pour faire bien visualiser la peine qu’endure Régina durant sa captivité. Alors, les pensées de sa mère Marie-Soleil ressassent inlassablement la liste suivante :

Brûler avec du plastique fondu !

Crever les yeux !

Arracher les cheveux avec les ongles !

Couper les  bras ou les jambes !

 Pisser sur le visage ! (Pépin, 23)

  • Métonymie, métaphore et périphrase

 La métonymie substitue  le nom d’un objet  à celui d’un autre compte tenu du rapport logique qui existe entre les deux objets. C’est cette technique que choisit le narrateur dans Le Soleil pleurait  pour évoquer Port-au-Prince, la ville, pour ses habitants, et le pays, Haïti, pour le monde entier, tous croulant sous le poids écrasant  de la terreur. On y lit : «  La ville a largué son corps dans un trou de violence. Haïti n’est qu’un morceau du monde ! Cette guerre –là est partout et jusque dans les pays riches. » (Pépin, 23,132)

Pour ce  qui concerne la métaphore, glissement de sens  par analogie entre  deux mots qui  appartiennent à des registres différents (concret /abstrait ; réel /imaginaire, etc,.) , elle fait l’économie du lien  grammatical de comparaison dans la combinaison effectuée. Dans Ceux qui sortent dans la nuit, les plus expressives s’avèrent les analogies et  périphrases pour désigner les « ewusus », donnés pour « barons de la nuit » (Mutt-Lon, p.59), « peloton d’impitoyables sicaires » »(Mutt-Lon, p.68), « élite secrète ». » (Mutt-Lon, p.99) .

D’un autre point de vue, le corpus renferme, en plus des figures de style, des sentences, formules éloquentes également expressives  d’atrocités. Parmi les plus curieuses dans Le soleil pleurait, on peut noter les trois suivantes : « Tout plaisir est plaisir ; vous avez beau embrasser le derrière du bourreau, il vous tue quand même ; tout cadav se cadav(sic) » (Pépin, 126,130-31, 137).

On le voit, de la description  à la sentence, les deux auteurs  usent de bien de stratégies stylistiques et langagières éloquentes pour révéler la longueur, la largeur, la hauteur et la profondeur de la souffrance dans les cadres pris en charge. Dès lors, on peut s’interroger sur la finalité d’un tel choix esthétique.

  1. De la finalité du choix esthétique de Pépin et Mutt-Lon

Pépin et Nsegbe veulent faire de leurs textes un miroir des sociétés haïtienne, camerounaise, voire africaine et planétaire où, souvent, la malveillance humaine altère et ruine   le très beau cadeau qu’est la vie. Aussi, en se fondant sur le martyre humain pour toucher les cœurs, ils souhaitent que le lecteur prenne conscience  du caractère  périlleux de certaines  folies et aventures humaines que sont le kidnapping, le viol, le terrorisme, la sorcellerie. Cette prise de conscience doit engager les hommes à agir pour sauver l’humanité, sur laquelle plane actuellement un danger : la souffrance drue.

Pépin écrit aussi tout particulièrement pour Haïti, première République noire, qui va actuellement à vau-l’eau. Les Haïtiens doivent impérativement arrêter le sabordage de ce pays.   Et dans l’œuvre, les chiens mettent ainsi en garde l’élite politique : « Nous les chiens, lorsque nous avons appris  cette abomination, nous nous sommes regroupés pour trouver une  solution. Si les hommes s’avéraient incapables  de régler  leurs problèmes,  il nous appartenait de le faire à leur place. » (Pépin, 100).

Par ailleurs,  sachant que « Mutt-Lon » signifie « enfant du terroir »,  son art peut paraître comme un appel  aux maîtres occultes africains, qui ont assez martyrisé leur  peuple,  pour qu’ils réfléchissent  sur ce qu’ils pourraient  produire de positif pour l’humanité en s’enracinant dans la tradition ancestrale.

  1. Conclusion

Tout compte fait, la thèse de Roland Barthes dans Essais critiques, qui consiste à  considérer la forme ou le style comme  la source du sens, se sera  révélée véridique  pour ce qui concerne la gestion par Ernest Pépin et Mutt-Lon de multiples figures de style  pour exprimer la profondeur tragique de  la souffrance  humaine  dans Le Soleil pleurait et Ceux qui sortent dans la nuit. La pétulance de  la souffrance dans ces deux œuvres  se voit bien à travers  les divers motifs de ce thème, tels que le kidnapping,  le viol, la dépression, la maladie, la mort, etc.  Les supplices subis  par Régina et sa mère Marie-Soleil,  qui font penser à la ruine d’Haïti, ainsi que  les malheurs implacables que distillent les brigades de  quimboiseurs, font réfléchir, même s’ils tournent parfois au merveilleux. L’homme doit pouvoir aspirer au bien pour survivre à notre époque.  Aussi, descriptions, allégories, métaphores, énumérations, etc., mises au service  du témoignage de la douleur humaine, peuvent-elles être perçues comme des preuves d’une conviction forte  chez nos deux romanciers, que  l’homme est capable de mettre son intelligence au service  des Hommes et non du mal.

Notes

 [1] Une  synthèse des travaux  de Roland Barthes a été  élaborée par Vincent Jouve sous le titre La Littérature selon Barthes (1986). Essais critiques (1981) y figure en bonne place. Nous y  basons notre référentiel  théorique ici.

 Références

Barthes, R. (1981), Essais critiques, Paris, Éditions du Seuil.

Benac, H. (1988), Guide des idées littéraires, Paris, Hachette.

Djieuga, P.et al. (1980), Pratique de l’écrit, Paris, Hatier.

Jouve, V. (2006), La Littérature selon Barthes, Paris, Éditions de minuit.

Labouret, D. et al. (1995), Les Méthodes du français, Paris, Bordas.

Mutt-Lon, (2013), Ceux qui sortent dans la nuit, Paris, Grasset.

Pépin, E. (2011), Le Soleil pleurait, Paris, Vents d’ailleurs.

 

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