Le « français régional » d’Haïti sous la loupe du linguiste Renauld Govain

Publié initialement à Port-au-Prince dans Le National du  6 août 2021   Le linguiste haïtien Renauld Govain a publié l’an dernier un article de haute voilure, rigoureux et fort bien documenté, « Le français haïtien et le « français commun » : normes, regards, représentations ». Paru en mai 2020 dans le numéro 23 de la revue Altre Modernità (Università degli Studi di Milano, […] Lire plus »

« Le temps appris » de Patrick Devaux

Le nouveau recueil de poèmes de Patrick Devaux (Éditions Le Coudrier, 2021), délicat, élégant, préfacé et illustré en aquarelles par Catherine Berael invite à la lecture.

Je retrouve la manière du poète d’écrire des poèmes extrêmement courts, sans aucune ponctuation, qui se déposent sur la page tel un fil, sur la verticale, au rythme du souffle poétique. On dirait l’envol d’un pinceau qui dessine des mots en harmonie avec les aquarelles du peintre. Ou que le poète « emprunte/ l’aile / d’un oiseau/ pour/ parapher le ciel ». Le même flou de l’image en poème et en peinture. Ou peut-être une colonne sans fin cette écriture poétique vouée à la mémoire d’une jeune fille disparue trop tôt de ce monde.

Le titre semble suggérer que le poète a appris à apprivoiser le temps, à prendre distance du passé pour pouvoir en parler et se libérer des souvenirs blottis depuis si longtemps aux tréfonds du soi : ce qui pèse lourd sur l’âme, ce qui n’a pas encore trouvé les mots à adoucir une blessure.

Et ce temps du vécu, que ce soit le présent ou le passé, l’instant fugitif de la contemplation, du souvenir, de la réflexion se déploient en images dans les poèmes. On apprend ainsi à faire durer l’essentiel du vécu, à en garder le souvenir, à pouvoir parler de ce qui a le plus touché le cœur, même de la mort.

Avant de comprendre qu’il s’agit d’une perte, de mettre ce mot terrible sur la page, on nous le laisse deviner par des métaphores : fleur et ange pour dire fragilité, beauté, candeur, éphémère. Et la suggestion des mots « un nom », « un prénom » qui ne seront jamais prononcés. Rien de précis, de palpable pour cerner le souvenir, car il n’est plus qu’une image, encore vivante, un sentiment qui palpite dans l’âme, une étincelle de la mémoire une fois la douleur enlevée au fil du temps :

« tu passes

  entre

 les  flammes

 

 sans

 te brûler

 sidéré

 d’étoiles

 

 j’écris

 la nuit

 

ce nom »

 

Faire vivre un souvenir, se nourrir des mots c’est une preuve d’amour. C’est un chant d’adieu qui revient sans cesse au gré de l’inspiration :

« j’ai

en moi

 

ce long cri

 

appris

avec

un doigt

sur la bouche »

Les poèmes de Patrick Devaux sont autant d’images et de réflexions sur le temps, l’amour, la vie, l’acte d’écrire :

« à

l’instant

des pertes

 

il n’existe

jamais

aucune

monnaie

d’échange

possible

 

sauf

de

rappeler

 

le premier

regard

échangé »

 

Ce qui nous reste de la vie ce sont les souvenirs et leurs traces dans les poèmes, une manière de défier le temps.

Ce recueil poétique n’est pas le seul consacré au souvenir d’une perte douloureuse : la poétesse Kathleen Van Melle, décédée à 24 ans. Patrick Devaux évoque sa rencontre avec la jeune poétesse belge, la fille de son mécène littéraire,  dans le récit Un prénom de rencontre (1997) et sa mort tragique dans un troublant roman Les mouettes d’Ostende (2011), tous les deux à caractère autobiographique.

Voilà que le souvenir de sa présence inoubliable revient en poésie pour nous rappeler qu’il faut apprendre à retenir aussi la joie d’une rencontre d’exception non seulement la douleur de sa perte, se rappeler chaque instant précieux de la vie.

Et Patrick Devaux s’en souvient en prose et en poésie avec une rare délicatesse du cœur.

 

Patrick Devaux, Le Temps appris, Le Coudrier, 2021, 67 p. 16 €.
Illustrations : Catherine Berael

« Néant rose » de Dana Shishmanian : un paradoxe poétique

On dit souvent que la vérité d’un être se découvre au premier regard. Se peut-il que ce soit en deux clics ? C’est sûrement vrai pour les poètes et ce fut en tout cas la manière insolite dont j’ai découvert un beau jour Dana Shishmanian et sa poésie.

Elle écrit comme elle est et elle est comme elle écrit. Totalement, sans réserve ni concession.

Néant Rose, son livre au titre si paradoxal est à l’image de son écriture singulière.

Le Néant, supposé logiquement sans couleur ou noir à la rigueur, peut-il être rose ? C’est ce qu’on croit en tout cas en refermant le livre…

C’est en effet du choc des mots et des images ou alors de leur paradoxale juxtaposition que naît l’étincelle de poésie ; et Dana sait admirablement choquer et frotter ces silex de la vie et du quotidien pour en faire naître de belles fulgurances au fil de ses 54 poèmes et de ses 101 haïkus !

Néant rose a pu naître aussi de ce jeu de mots inséré dans ce poème un peu étrange sur le Temps : « Samedi à la rose » par l’emploi insolite de « rose » en tant que verbe… (« roser ») :

« Là où néant rose une fleur sculptée dans son parfum
un nid couvé par l’œuf d’un coq nocturne et à demain
dit la poule retournant sa veste quand sort de son chapeau
non non, pas un lapin mais éternellement et à jamais frais
le pain de ce jour »

Mais ce Néant rose sculptant son parfum ou cette rose fleurie du Néant et qui y retourne, ne renvoient-ils pas simplement à la fragile vanité de l’existence, si bien chantée en son temps par Pierre de Ronsard dans son poème à Cassandre ?

« Mignonne, allons voir si la rose
Qui ce matin avoit desclose
Sa robe de pourpre au Soleil,
A point perdu ceste vesprée
Les plis de sa robe pourprée,
Et son teint au vostre pareil.

Las ! voyez comme en peu d’espace,
Mignonne, elle a dessus la place
Las ! las ses beautez laissé cheoir !
Ô vrayment marastre Nature,
Puis qu’une telle fleur ne dure
Que du matin jusques au soir !

Donc, si vous me croyez, mignonne,
Tandis que vostre âge fleuronne
En sa plus verte nouveauté,
Cueillez, cueillez vostre jeunesse :
Comme à ceste fleur la vieillesse
Fera ternir vostre beauté ».

Un bel écho poétique au fil des siècles, de la cruauté éternelle de ce Temps-Néant qui tue la beauté des roses et aussi de celles qui les respirent…

J’ai particulièrement aimé les poèmes courts si bien ciselés au rythme traditionnel de 5, 7 et 5 syllabes. Le style en est tendu comme la corde d’un arc ou d’une harpe. Ils n’en sont que plus vibrants pour le lecteur qui se laisse prendre à cette harmonie-dysharmonie. Néant rose ou Rose néant, nous sommes bien toujours dans le paradoxe énigmatique du titre…

Ecoutez donc le dernier :

« Dépêche t’arrête pas
La fente est brève – glisse tes mots,
Tu plongeras après… »

N’est-ce pas là, la plus belle définition d’un poète ?

C’est aussi pour Dana Shishmanian, sans peut-être même qu’elle l’ait voulu, son véritable autoportrait.

 

Dana Shishmanian, Néant rose, Paris, L’Harmattan, 2017.

 

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