Auteur: Roger Séguéla

Né d'un père occitan et d'une mère mantovano-véronèse, Roger Séguéla a œuvré dans le privé avant d'exercer des fonctions d'élu local. Eclectique en art, il fut aussi un grand sportif, n°15 (arrière) sur les terrains de rugby. Dans ses textes retraçant ses 20 premières années passées dans le quartier populaire toulousain de Jolimont, entre 1944 et 1964, il porte un regard lucide et factuel sur la vie d'une famille ordinaire dans la France de l'immédiat après-guerre et des Trente Glorieuses.

Umberto Lui, mon grand-père maternel

Mon grand père Umberto Lui, est né au Brésil, dans la province du Mato Grosso, au deuxième semestre 1893. Il n’a été déclaré à la mairie de la commune la plus proche, Araraquara, que le 4 janvier 1894. Dans les plantations de café de l’époque, on ne se déplaçait pas facilement jusqu’à la ville.

Umberto Lui vers 1920

Ses parents avaient émigré au Brésil en 1891, quand une main d’œuvre majoritairement italienne et portugaise, fut appelée à remplacer les travailleurs noirs, suite à l’abolition de l’esclavage(1888). Il est « rentré » en Italie en 1913, avec ses parents et une partie de ses frères et sœurs. Quant aux aînés, son frère Luigi était déjà marié, et sa sœur Emma, mariée, mère de famille, était décédée en 1909. C’est pour cette raison qu’il prénomma ses enfants Emma et Lui, en souvenir de ses aînés. Toute sa vie il en parlera en déplorant de ne jamais les revoir. Il avait fait promettre à sa fille Emma, de faire des recherches pour essayer de les retrouver. (Cf. ma chronique : “A la recherche des Cousins Brésiliens”)

De retour en Italie, il tomba en pleine guerre de 14. Mobilisé, il fut blessé à la bataille de la Piave. Ayant vécu toute son enfance et son adolescence au Brésil, il arrive en Italie en parfait étranger, sauf qu’il parle l’italien et le patois local. Son adaptation a pu poser problème, ses condisciples l’avaient, paraît-il, surnommé ‘le fou américain”.

Il épousa Cisella en 1923, cinq mois après la publication des bans… Il faut remarquer qu’il semble s’être fait prier pour passer devant le Monsignore de Schivenoglia, et pourtant ça pressait, ma mère devant naître le 19 août de la même année. Bien que le sujet ait été tabou, il semblerait que ses préférences allaient à une autre jeune fille… mais il avait « fauté » et il fallait réparer. Il aurait d’ailleurs été pris à partie par une bande de jeunes du village qui lui reprochaient son attentisme…

Paysan puis maçon, il semble avoir eu des difficultés pour travailler. Anarchiste et antifasciste, il émigra en France en 1931, à Toulouse, où une partie de la famille Lui s’était déjà installée. Arrivé avec l’un des ses frères pour travailler la terre, il se retrouva rapidement seul, son frère étant reparti en Italie, après avoir découvert en France l’art de faire des gilets. Pour des raisons que j’ignore, il choisit le métier de maçon… mais n’eut jamais la réussite de tous ces émigrés maçons italiens, qui devaient faire fortune dans la région toulousaine (Déromédi par exemple).

Umberto Lui dans les années 40

Sa faible formation restreignait ses possibilités professionnelles. Il en avait tiré un bon enseignement, dont il fit profiter ses 2 enfants : bien travailler à l’école pour acquérir une solide instruction. Il avait compris l’intérêt de l’ascenseur social à partir d’études réussies, ce qui allait pleinement aboutir avec sa fille Emma, ma mère.

Vers 1942 au Port Garaud, Cisella son épouse, son fils Louis 10 ans et sa fille Emma 19 ans

Ce fut un anarchiste « peureux ». Très fort en paroles, il « s’écrasait » dès qu’il devait faire face à l’autorité ou à l’administration. Par peur de l’uniforme, il descendait même de son vélo et marchait à pied dès qu’il apercevait au loin un pandore…

Faible devant les forts, il était fort devant les faibles, notamment sa femme et ses enfants, et quand il avait bu (un très médiocre rouge ordinaire, ou de l’eau de vie), il pouvait se montrer brutal. Et comme dans beaucoup de familles méditerranéennes, son fils quitta la maison familiale à 19 ans, après qu’ils se soient battus. Le fils Louis était devenu assez fort pour tenir tête au père.

Après avoir gagné aux poings, il s’était réfugié chez sa sœur, ma mère, arrivant avec son vélo de course et quelques maigres affaires personnelles. Nous l’avions hébergé quelques mois, le temps qu’il s’organise. Ils ne devaient jamais plus se revoir. Ainsi se terminaient les relations père/fils dans ce milieu pauvre et peu instruit.

Ma mère ne lui a jamais pardonné, et même si elle l’a aidé « par devoir filial », elle ne ratait jamais une occasion de le rabaisser et de lui rappeler ses turpitudes. Quand il avait besoin d’elle, notamment pour des papiers, il rangeait son vélo près du portail, et nous interpellait pour s’annoncer « Alors, comment ils vont ces pirates », en parlant de nous… Et notre mère attendait qu’il monte l’escalier, très lentement, puis elle lui demandait pourquoi il venait et de quoi il avait besoin. Des explications souvent confuses étaient proférées et un débat conflictuel pouvait commencer… Mon frère Bernard et moi, n’en perdions pas une miette, il y avait toujours quelque chose à découvrir, et malgré le tragique de la situation, nous préférions apprécier son côté comique.

Autant dire qu’il n’a pas rendu sa femme heureuse (cf. Cisella ma grand mère maternelle). Et que ses enfants ne l’ont pas apprécié, quand ils ont compris que ce pouvait être différent ailleurs.

Je me rappelle quelques uns de ses aphorismes : parlant des notables, curés, généraux, administrateurs, « tous sur un bûcher, de l’essence et une allumette ». Parlant des footballeurs, « tous des imbéciles à courir après un ballon ». On ne saurait dire qu’il ait été humaniste !

Mais il était réaliste : « ma patrie, disait-il, est le pays où je peux nourrir mes enfants ».

Il allait pêcher au bord de la Garonne tout près de sa maison du 22 boulevard des Platanes, où se trouve aujourd’hui le siège de la Région. Il s’installait sur un pliant, lançait ses lignes de fond, au bout desquelles il avait monté une clochette, et commençait sa sieste en attendant d’être réveillé par le tintement de la cloche, annonçant qu’un poisson avait mordu à l’hameçon.

Et si nous avions une grande affection pour notre grand-mère Cisella, nous n’en avions pas du tout pour Umberto, suivant en cela le comportement de notre mère, qui nous servait de guide suprême. Tout au plus, avions nous adopté à son égard une sympathie amusée, c’était quand même notre grand-père !

 

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