Auteur: Jacques Henric

Jacques Henric est né à Paris en 1938. Enseignant de 1960 à 1985, il collabore dans les années soixante aux Lettres Françaises, hebdomadaire culturel dirigé par Louis Aragon. Il publie ses premiers romans dans la collection Tel Quel. Il appartient depuis 1971 au comité de direction de la revue Art Press.

Remplissez les blancs

Ce n’était plus tenable. La « droite » littéraire régnait sans partage dans les médias. Fallait passer à l’action. Une dynamique équipe de jeunes femmes, sous la direction de Raphaël Gluksmann (oui, le fils d’André), appuyée par une ligne d’attaquants mâles prêtant main forte à ces battantes dans le noble et héroïque combat contre le patriarcat et ses suppôts, les milliers de mammifères domestiques et omnivores dits porcs, a pris en main l’ancien Magazine littéraire pour en faire Le nouveau Magazine littéraire. Son mot d’ordre, inévitablement repris de nos bons amis américains : #WeeToo. Il était temps ! annonce une rageuse universitaire auteur d’un Manifeste d’auto-défense féminine. Temps qu’on voie enfin ce qu’était une vraie conception de gauche de la littérature, de la vraie littérature, d’une vraie gauche.

On a vu. Et on n’est pas déçus, même si dans une premier temps, avant d’en rire, on sort quelque peu hébétés de cette relecture de gauche, faite au pas de charge, de la littérature universelle, par une enseignante-chercheuse. Il y avait des « blancs »  qui en disaient « long » dans cette histoire. L’enseignante a cherché, a trouvé, et a rempli les « blancs ». On ne pouvait rien comprendre, selon cette enquêteuse d’une brigade néo-g féministe au destin de toutes les grandes figures féminines de la littérature si ne savait pas que toutes avaient été violées. Non, pas seulement la Carmen de Mérimée-Bizet, mais la terrible Médée, brave épouse et mère en fait parce que violée dans son enfance, et la gamine Nausicaa, 15 ans, violée à coup sûr par Ulysse, et Mélisande, et la Manon, et Célimène, et la Traviata, vous ne lui ferez pas croire à la rimbaldienne chercheuse de poux dans la sombre tignasse de la littérature, qu’elles ne sont pas toutes tombées sur les infâmes porcs de leur temps, les José, Jason, Golaud, des Grieux, Alceste… des porcs, encore des porcs ! comme elle dit la remplisseuse de blancs à la fin de son réquisitoire : « je lance avec elle ce solennel appel : #balance-tonporcdanslafiction ». Où l’on voit que la pensée de gauche a fait un pas de géant dans le domaine de la littérature. Mais qu’elle est encore timide, comment cette bien-nommée Sophie Rabeau n’a-t-elle pas vu que Cosette, aussi, et la Duchesse de Langeais, Mona Lisa (ce sourire triste), Jeanne d’Arc (avec ces soudards autour d’elle), la Vénus de Milo (plus de bras : bizarre, non ?), la Belle-au-bois-Dormant (n’a rien senti mais…) et Marie elle-même, mère du Christ (si Joseph pas le géniteur, qui alors ?)… toutes violées évidemment !

 

 

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One Response to “Remplissez les blancs”

  1. Selim dit :

    Ainsi soit-il ! Comme l’a déclaré Catherine M un jour à la radio, les plus à plaindre de toutes ces “pauvres femmes” ne sont-elles pas plutôt celles qui jamais ne furent harcelées, faute d’appas suffisants ?