Auteur: Alexander Benett

Sa mère est une artiste peintre normande, son père écossais. A. Benett a occupé la fonction éphémère de bassiste dans un groupe de rock’n’roll oxfordien, avant de se tourner vers une activité de song-writer. Il écrit les Chroniques du bar de la plage au fil de ses humeurs et du temps, comme les titres d’un endless album, sentimental, un peu bordélique, quelques fois magique.

Le bar de la plage – épisodes 75, 76 et 77

Episode 75

Le confort du vide

Pour être précis au moins sur un point, c’était plutôt en fin de matinée. Les mouettes, toujours mobilisées par quelques cancanages immédiats tournoyaient en jacassant, faisant comme d’habitude, comme si elles n’avaient rien vu. Les grains de sable s’entêtaient à garder leur secret pour eux. Cela valait peut-être mieux.

J’en étais-là à divaguer en bordure de l’eau, sans idée fixe ni prétention, à me demander tranquillement qui, avant moi, avant cet instant, avait bien pu poser ses pieds là où j’étais en train de mettre les miens. Ce bout de plage n’avait pas été toujours tout seul, évidemment il en avait vu des choses depuis ses débuts…

Et si c’était précisément ici qu’Ursula Andress toute bronzée était sortie de l’eau en bikini blanc pour jouer un sale tour à ce grand benêt de James qui se croyait toujours le plus beau et le plus malin, sous prétexte que la Reine le lui aurait dit un jour, bien que très indirectement. Il n’y a que les espions, et les contre-espions, pour croire à de telles balivernes.

Les bains de mer sont-ils pour autant bénéfiques pour le genre humain ? Depuis la plus ancienne Antiquité, les avis et les légendes divergent, il y a des pour et des contre. Selon les océans, la température de l’eau et les humains qui les fréquentent. Cela se comprend. Les bains de mer ne peuvent pas seulement servir à créer des ennuis aux agents secrets de Sa Majesté ou à soigner les rhumatismes. On dit qu’ils aident aussi les jolies filles à être encore plus jolies, surtout l’été. (Version vénusienne et définitive des événements).

C’est vraiment ce genre de réflexions qui vous viennent à l’esprit quand il n’y a rien d’autre pour l’encombrer.  Le grand avantage du vide ! D’un seul coup il y a de la place pour se prélasser. Un érudit chinois de la haute époque a même écrit qu’il fallait voir dans le vide une expression subtile de la politesse, comme une invitation discrète à entrer et à s’installer, sans gêner ni déranger personne. (C’est très Han, tout ça quand même). Tout le contraire du plein… Forcément toujours trop plein.

Décidemment je préférais le vide qui est aussi, il faut bien le reconnaître, beaucoup plus pratique à transporter.

 

Episode 76

Seulement une belle journée

Caro qui ne rate jamais une sortie savante avait dit en secouant ses boucles brunes épanouies « déjà les Grecs soignaient leurs dépressions par des cures d’exposition au soleil, la méthode était connue sous le nom d’héliothérapie ». Jim avait légèrement modernisé la formule : « et c’est ainsi que les citadines en perte de vitesse se regroupent dans les salons de bronzage ».

Depuis ce matin, le bar de la plage flottait dans une douceur nouvelle débarrassée de la crudité de ces airs marins maussades qui percent si bien l’épiderme. Les mouettes tournoyaient en bandes calmes sans s’en prendre aux poissons traînassant en surface. Les vents devaient souffler ailleurs et pour quelque temps la paix s’était posée ici, on s’en contentait.

C’est d’accord : dès qu’il fait beau, on doit être de bonne humeur, se sentir heureux, avoir des papillons dans la tête et les muscles revigorés, enfin éprouver toutes ces sortes de sensations et de sentiments qui suivraient inévitablement le retour d’un temps ensoleillé après une longue période de froid et de frimas. Le phénomène est particulièrement aigu quand il s’agit du premier jour de cette rupture climatique. Même les présentatrices météo à la télé les plus endurcies ne peuvent s’empêcher d’afficher un sourire de Miss Carnaval et de gigoter sur leurs escarpins en se pâmant : « Eh bien aujourd’hui on peut dire, chers amis, que c’était bien la première plus belle journée depuis le début de l’année. » Alléluia.

Pour l’instant, il en fallait plus pour arracher Louise de V à ses rêves romantiques peuplés de prétendants. Surtout que Jean-Do n’avait pas complètement abandonné les équations ultimes et les mathématiciennes à talons aiguilles qui s’y cachaient.

Georges préparait avec nonchalance les martini-dry qui devaient inaugurer le début de la soirée. Leslie étrennait un nouveau rouge à lèvres – nuance rose-fruité spécial Summer in England -, on avait immédiatement envie de l’embrasser. Elle jeta ses bras autour de mon cou et me dit dans une moue boudeuse :

– Alex Alexander, t’as l’air morose, remarque ça te va trop mal…

J’avais de la chance, on n’était pas obligé d’être euphorique : c’était peut-être déjà la deuxième plus belle journée depuis le début de l’éternité ? De toute façon personne n’avait compté

 

Episode 77

Le temps s’améliore ; et moi, et moi dans mon bain…

Hier, je n’en avais pas fini avec mes divagations quand Leslie est passée sous son ciré transparent.

« Salut »,

« Salut ».

J’avais essayé de reprendre le fil de mes pensées zigzagantes mais je ne m’y retrouvais plus, tout s’était emmêlé. L’homme pensant est vulnérable. Il y avait bien cette obsession du néant qui bataillait avec une suprême et dérisoire tentation d’héroïsme terrestre mais je n’étais pas taillé pour ça. Malraux avait déjà tenté le coup, on en était revenu. Chateaubriand aussi, il n’avait été guère plus loin que les premiers rochers sur la plage de Saint Malo. Je ne pouvais pas faire un pas de plus. Je me suis raconté cette histoire de Woody Allen : « Qu’est-ce que vous faites samedi soir ? demande-t-il à une fille très intello qu’il tente de draguer dans une galerie d’art.

« Je me suicide, répond-elle,

– Et vendredi soir ? »

Depuis la pluie a cessé. A la radio Dutronc chante : tout est mini dans notre vie, mimi-moke et minijupes. Le Déluge sera pour une autre fois. On fera sans. Provisoirement. Il faudra bien que cela arrive quand même un jour. Et ce jour-là qui fera le tri entre ceux qui monteront dans la navette pour la planète Mars et ceux qui resteront se noyer au Sahara ?

Caro porte cette mini-robe noire assortie à ses boucles brunes qui la fait ressembler à Phèdre, en beaucoup plus sexy. Elle revenait de la plus haute Antiquité. Elle avait croisé des poètes et des savants, Homère et Diogène. Cléopâtre lui avait confié ses états d’âme, ses emportements pour les vieux généraux romains, son trac, roulée dans ce tapis juste avant d’être dévoilée à César. Pas toujours facile d’être une pharaonne.

A cette évocation, Caro sembla brusquement prise de mélancolie. Style boudeuse supérieure post-hypokhâgne. Elle dit :

– Alexander, Cléopâtre n’était pas heureuse.

Je savais bien que le bonheur n’existait pas.

Quelle chance.

 

 

 

 

 

 

 

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