Auteur: Jacques Henric

Jacques Henric est né à Paris en 1938. Enseignant de 1960 à 1985, il collabore dans les années soixante aux Lettres Françaises, hebdomadaire culturel dirigé par Louis Aragon. Il publie ses premiers romans dans la collection Tel Quel. Il appartient depuis 1971 au comité de direction de la revue Art Press.

« VIENS SUCER MA B…»

Jane Birkin, Munkey Diaries (1957-1982), Fayard, 352 p., 22,50 euros. Louise de Coligny-Châtillon, dite Lou, Lettres à Guillaume Apollinaire, Gallimard, 128 p., 12 euros. Manon Garcia, On ne naît pas soumise, on le devient, Climats, 272 p., 19 euros. Fabienne Jacob, Un homme aborde une femme, Buchet-Chastel, 192 p., 15 euros. Joëlle Papillon, Désir et insoumission – La passivité active chez Nelly Arcan, Catherine Millet et Annie Ernaux, Hermann, 212 p., 22 euros ■

Ce titre est une citation. Les trois points sont de moi. Je l’ai extraite d’un livre, un beau livre, le livre d’une femme, Fabienne Jacob : Un homme aborde une femme. J’y reviendrai. Plusieurs ouvrages d’auteurs femmes viennent de paraître. Pour ce qui est d’une parole «empêchée», on est servi. En vérité, elle ne l’a jamais été. Il faut l’inculture crasse de certaines phalanges féministes d’aujourd’hui pour ne rien savoir de ce que la littérature universelle doit aux femmes. Aux admirables poétesses du Moyen Âge, aux mystiques inspirées, aux grandes romancières des siècles passés…

 

SOUMISSION DÉSIRÉE ? On ne naît pas soumise, on le devient. L’auteur de cet essai, docteur en philosophie, Manon Garcia, enseigne aux États-Unis, là où le mouvement #MeToo a pris son envol, trouvant aussitôt une ample chambre d’écho dans les universités et la presse américaines, puis françaises. Le titre annonce d’entrée ce que ce livre doit à Simone de Beauvoir. Le Deuxième Sexe sert de boussole à Manon Garcia tout au long de sa pérégrination philosophique. Un viatique pour ne pas trop s’égarer dans les eaux bourbeuses où pataugent les groupuscules d’intellectuelles néo-féministes. C’est ainsi que Manon Garcia, dès les premières pages, précise que cette soumission des femmes, qui est l’objet de ses analyses, peut être consentie, voire désirée (référence opportune au Discours de la servitude volontaire de La Boétie). Mais question : y a-t-il vraiment soumission ? Sa référence, dans une note en fin de volume, à « l’excellent ouvrage de Joëlle Papillon, Désir et insoumission. La passivité active chez Nelly Arcan, Catherine Millet et Annie Ernaux, prouve qu’elle ne l’élude pas tout à fait. Dommage qu’elle en reste là. Dommage aussi qu’elle ne s’appuie, pour sa démonstration, que sur un seul auteur et un seul de ses livres. D’où cette lassante litanie selon laquelle la domination des hommes a toujours réduit les femmes au silence. Madame de La Fayette, Anna Akhmatova, Marina Tsvetaïeva, les sœurs Brontë, George Sand, Colette, Anaïs Nin, Nathalie Sarraute, Françoise Sagan, Marguerite Duras, Marguerite Yourcenar, Virginia Woolf, Violette Leduc, Sylvia Plath, etc., etc. ? Inexistantes. Fâcheuse pratique de beaucoup d’universitaires de ne fonder leurs travaux que sur ceux de leurs pairs (majoritairement américains). On se cite, se congratule, se renvoie la balle. C’est un monde qui vit en vase clos. Les écrivains ? Aux abonnés absents. Que Manon Garcia ne s’est-elle au moins intéressée à d’autres écrits de Simone de Beauvoir susceptibles, sinon de contredire, de nuancer son très daté Deuxième Sexe ! Par exemple, à son passionnant texte sur le marquis de Sade (grand héros de la cause des femmes, comme chacun sait) ! Que ne s’est-elle penchée sur la vie de Simone de Beauvoir, sur son compagnonnage de sept ans avec Claude Lanzmann, sur sa brûlante liaison amoureuse et sexuelle avec l’amant américain, Nelson Algren ! Quel étrange désintérêt pour le réel ! On aimerait bien en savoir un peu plus sur celles, notamment, qui tranchent du bien et du mal, se montrent très soucieuses des malheurs des femmes dominées et très occupées à dénoncer les méfaits des mâles dominants. D’où jugent-elles, comment vivent-elles, quelle est leur sexualité ? «La peau sur la table», exigeait Céline de ceux qui écrivent. Oui, en l’occurrence seulement la peau des femmes écrivains mises à la question.

LE BAL DU DÉSIR Retour au livre de Joëlle Papillon, Désir et insoumission. La passivité active chez Nelly Arcan, Catherine Millet et Annie Ernaux. Si, dans les premières pages, ce professeur dans une université canadienne sacrifie au jargon des théoriciennes en études féminines (ce concept rébarbatif d’agentivité), si elle fait allégeance à plusieurs de celles-ci, elle s’en libère vite pour s’affronter, avec une belle intelligence critique et un esprit frondeur, à des romans et des récits autobiographiques de femmes : Folle de Nelly Arcan, la Vie sexuelle de Catherine M. de Catherine Millet, Se perdre d’Annie Ernaux. Sa thèse, ô combien paradoxale par les temps qui courent, est que tout ce qui dans l’existence et les livres de ces trois auteurs tendrait à prouver qu’elles sont des femmes soumises, des victimes du pouvoir mâle (prostitution et folie pour Arcan, vie sexuelle hors norme pour Millet, masochisme, jalousie, passion amoureuse aliénante pour Ernaux), relèverait en vérité d’une lecture fautive. Leur passivité, écrit-elle, est une «passivité active» et ce sont elles, ces femmes, qui, si je puis dire, mènent le bal, le bal du désir. Et comme les voies du désir, à l’image de celles du Seigneur, sont impénétrables… Ils seraient bien marris les fameux mâles dominants mis en scène par ces femmes désirantes d’apprendre qu’ils n’ont été que de gros nounours manipulés par elles. Ne serait-ce, déjà, pour la simple et bonne raison, et indépendamment de la stratégie des jeux sexuels eux-mêmes, que ce sont elles, les femmes, qui par l’écriture ont pris le pouvoir. Et eux, les malheureux manipulateurs mâles, que sont-ils devenus ? Évaporés. Des sans-noms, des fantômes. Il fallait une autre femme, Joëlle Papillon, pour comprendre cela. Et oser le dire.

CENSURER, RÉÉCRIRE Cette leçon pourrait-elle être entendue par les nouvelles idéologues d’un féminisme victimaire, vengeur et culpabilisant ? La question a sa pertinence quand on sait qu’un certain nombre, parmi celles qui sont le plus intervenues dans le débat, sont homosexuelles. À partir de quelle connaissance des hommes, de leur sexualité, des guerres amoureuses entre les sexes, des mille pièges du désir, bâtissent-elles leurs théories ? Comme, manifestement, elles ne lisent quasiment rien de la littérature féminine, et rien, bien entendu, de la littérature masculine – elles auraient pourtant beaucoup à apprendre sur les femmes, sur elles-mêmes, et pourquoi pas sur les hommes, en lisant Racine, Shakespeare, Casanova, Stendhal, Rimbaud, Proust, Joyce, D.H. Lawrence, Faulkner, Claudel, Musil… ajoutons qu’une (re)lecture de Freud et Lacan ne serait pas malvenue –, elles peuvent continuer en toute bonne conscience leur chasse aux porcs, demander l’interdiction d’expositions de tableaux, de rétrospectives de films, réécrire les chefs d’œuvre de la littérature, traficoter le contenu des opéras et des pièces de théâtre, censurer, au nom de la «libération de la parole des femmes», les paroles de femmes jugées inappropriées, voire scandaleuses (exemples à l’appui, s’il le faut).

UNE OMBRE DANS LA NUIT Osons espérer que le récit de Fabienne Jacob, Un homme aborde une femme, échappera à leurs policières enquêtes. Les très belles premières pages du livre sont faites de la rencontre, sur un pont, d’une femme, la narratrice, avec un inconnu. La scène est brève, « dix secondes au plus ». À l’instant du croisement au-dessus de la rivière, la femme a le regard de l’homme profondément « planté » dans le sien. Cette expérience, apparemment anodine, aura pour elle valeur d’un acte fondateur » à l’origine de ses « choix de vie ultérieurs ». Le livre de Fabienne Jacob est ainsi fait d’évocations légères, joyeuses, drôles, fortes, troublantes, des mille manières dont un homme peut aborder une femme dans la rue. Ai-je besoin de préciser que toutes, y compris le simple regard de l’homme rencontré sur le pont, seraient passibles aujourd’hui d’une condamnation pour «harcèlement». Et que dire, quand c’est une «ombre » dans la nuit qui s’approche de la narratrice et qu’une voix masculine lui glisse « salope, vient sucer ma bite » (la dite ombre disparaissant aussitôt dans la rue du village) ! Imaginons la même scène vécue par mesdames Laure Murat, Caroline De Haas, Sandra Muller… La narratrice, elle, s’affole-t-elle, s’indigne-t-elle, court-elle éplorée porter plainte dans un commissariat ? La proposition n’ayant été accompagnée d’aucune violence physique, elle se contente de constater qu’elle relevait « de ce qui lie les hommes aux femmes ». Et de se souvenir de son très digne professeur avec lequel, jeune élève, elle couchait, qui, à l’acmé du désir, lui intimait d’une voix rauque de lui sucer la queue. Fabienne Jacob, par le truchement de la narratrice, nous avertit : « Je dis la vérité […], elle n’est pas toujours bonne à dire, tant pis je la dis. » Être l’objet du désir des hommes lui plaît et elle le dit. Cette remarque : «C’est dans la rue avec des hommes vivants, qu’on risque.» Entendons que seuls les humains qui risquent, hommes ou femmes, sont vivants.

LA GUÉGUERRE, ÇA VA PAS VITE S’il en est une, de femme, parmi des milliers d’autres, qui s’est sentie vivante au début du siècle passé et a pris d’elle-même la parole sans avoir à y être encouragée par des #MeToo de l’époque, c’est bien la comtesse Louise de Coligny-Châtillon, dite Lou. La parole, elle l’a prise, et avec quel aplomb ! Face à un homme, un grand poète fou de femmes, un solide guerrier comme il le prouvera face aux «Boches» en 14-18, Guillaume Apollinaire. La descendante du prestigieux amiral de Coligny fut en 1912 l’une des premières aviatrices françaises, une sorte de «fille de l’air» face aux hommes, à l’instar de l’héroïne de Calderón. On connaissait les admirables lettres et poèmes qu’Apollinaire lui envoya du front, on découvre aujourd’hui une cinquantaine de lettres de la séduisante libertine adressées à son petit «chou chéri» de poète, lettres pleines de « conchonssetés » dans lesquelles elle rappelle à son «vieux lapin» le plaisir qu’elle prenait à avoir ses «grosses fesses» écartées par lui et « profondément pénétrées ». Missives signées : «Ton petit sifflet à deux trous. » Une «écriture savante», un «sens de l’épique», écrit enthousiaste Pierre Michon dans le Monde. Elle est, en effet, bien «émouvante » cette correspondance, mais il y va un peu fort Michon. 7 juin 1915: «Je ne puis rester éternellement dans ton plumard […] À propos, mon pauvre chouchou, je pense qu’il y a peu de chance en ce moment de tirer du pognon des poilus pour un bouquin.» Fin août 1915 : «Et toi, mon gros ? Quand prends-tu ta permission […]. À part ça, la guéguerre, ça va pas vite.» Pour éviter la censure militaire, «noc» est le mot qu’elle emploie pour parler de son con et traiter de con son «Gui chéri». Nos penseuses féministes écrivent-elles parfois à leurs amants ou maîtresses des lettres de cette roborative crudité ? Non ? Dommage.

UN HOMME EST FRAGILE Comme il serait dommage qu’à la lecture de tel nouveau pensum sur les sempiternels avatars du Sexe et du Genre, elles ne préférassent pas celle du journal qu’a tenu Jane Birkin de 1957 à 1982, Munkey Diaries. Elles se feraient une idée sur ce qu’ont été les liens d’une femme libre avec les hommes qu’elle a épousés, aimés, puis quittés, particulièrement avec l’un d’eux, Serge Gainsbourg. Une leçon in vivo sur ce qu’est la passion amoureuse et sexuelle avec des personnes du «sexe qu’on n’a pas», comme chantait Guy Béart. L’amour fou, l’alcool, la jalousie, les violences, les dépressions, la tentation de la prostitution, le rêve d’une vie commune avec trois hommes, autant de ces manifestations du mal – aux yeux des bienpensant(e)s – qui nourrissent la création et dont Jane Berkin a fait son miel, parfois amer. À l’une de ses filles, Kate, Jane Birkin s’adresse ainsi : «Essaie tout ce que tu penses devoir essayer. Couche avec qui tu veux, mais reste fière.» Et plus loin : «N’oublie jamais qu’un homme est fragile.» Et c’est la femme de Serge Gainsbourg qui dit cela.

INDÉCENCE Dans un récente tribune publiée dans le Monde, Élisabeth Roudinesco, se félicitant du mouvement d’émancipation des femmes dont a témoigné le « grand passage » à l’acte que fut à ses yeux #MeToo (tout en en critiquant avec raison «certaines dérives»), écrit qu’il a permis « à des femmes violées, lapidées, torturées sous diverses dictatures de sortir de la honte et du silence ». Hélas ! Je crains que les femmes chrétiennes et yézidis violées, torturées, lapidées, en Syrie et en Irak, au Nigéria, au Cameroun, au Pakistan, non seulement n’aient jamais entendu parler de #MeToo mais n’aient eu l’occasion, et pour cause, de prendre la parole. Celles qui l’ont prise, faut-il le rappeler, ce sont les stars et starlettes d’Hollywood, suivies par des universitaires américaines. Que ces dames pourtant bien au chaud, bien protégées dans leur campus, qu’une pleurnicheuse comme Sandra Muller parce qu’un homme l’a lourdement complimentée sur ses gros seins, que les péteuses de trouille devant la possible présence d’un frotteur dans le métro parisien, ne se soient jamais mobilisées pour mettre fin au vrai calvaire vécu par les femmes victimes de Daëch ou de Boko Haram, et qu’elles puissent confondre dans le même martyrologe une Asia Argento et une Asia Bibi, la jeune chrétienne condamnée à mort au Pakistan, me semble tout simplement indécent.■

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