Auteur: Jacques Henric

Jacques Henric est né à Paris en 1938. Enseignant de 1960 à 1985, il collabore dans les années soixante aux Lettres Françaises, hebdomadaire culturel dirigé par Louis Aragon. Il publie ses premiers romans dans la collection Tel Quel. Il appartient depuis 1971 au comité de direction de la revue Art Press.

Entendez-vous souvent ces voix ? (1)

1er octobre 2018, mort de Charles Aznavour. Philippe Forest et moi, chacun de notre côté, passons quelques heures devant la télévision à regarder les retransmissions des plus célèbres shows de celui qui fut un des chanteurs, auteurs, compositeurs les plus populaires de l’après-guerre. Devrions-nous rougir d‘aimer ses tubes, y compris les plus sentimentaux (Il faut savoir, Que c’est triste Venise, la Mamma…) ? Il n’y a pas que les grands poètes et théoriciens de l’amour, pas que les
Christine de Pisan, Stendhal, Kierkegaard, Musset, Lamartine, Nerval, et autres Éluard à nous émouvoir et faire rêver. Après cet aveu de notre passion commune pour Aznavour, et pour bien d’autres chanteurs et chanteuses de langue française, l’idée nous vient, à Philippe Forest et moi, d’un Artpress  qui leur serait consacré (Philippe avait déjà ouvert la voie dans un numéro de la NRF (2)). Pourquoi la seule chanson française? Pour une raison évidente de place, mais aussi pour des raisons plus profondes que mettent en lumière certains textes de ce numéro, notamment celui de Benoît Duteurtre qui rappelle ce qu’a été la chanson française dans la première moitié du siècle passé et ce que lui doivent les chanteurs anglais et américains de l’après-guerre. L’idée lancée, nous nous sommes réunis, Catherine Millet, Philippe Forest, Étienne Hatt, Laurent Perez et moi, pour en définir les grandes lignes.

Nous avons été heureusement surpris de constater l’enthousiasme des écrivains et des artistes que nous avons contactés – de Thomas Clerc à Richard Millet, en passant par Jean-Yves Jouannais etYves Charnet – et surtout qu’ils aient manifesté une telle érudition en la matière d’un art dit mineur, boudé, il faut bien le dire, par une grande part d’un milieu intellectuel ne fréquentant que les nobles territoires de la Haute Culture.

Il y a, pour ma part, un phénomène étrange auquel je suis depuis longtemps confronté, moi le très ancien élève que je fus de la communale, à la sortie de la guerre, nourri du meilleur de la langue française grâce à ce que nos maîtres d’école appelaient la « récitation par cœur » ; puis comme enseignant qui eut à cœur de faire apprendre à son tour aux gamins et gamines qu’il avait dans sa classe les plus beaux morceaux de notre littérature (au fait, la « récitation par cœur » est-elle toujours pratiquée dans les écoles et les collèges aujourd’hui ?). À quel fait préoccupant je fais allusion? Figurez–vous que moi, qui ai en mémoire des milliers de vers, poèmes, pièces de théâtre, je me réveille
ayant en tête, et ne pouvant m’en débarrasser de toute la matinée, quoi ?… Le début d’un poème de Du Bellay ? «Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,/ Ou comme cestuy-là qui conquit la toison…» ? Hélas ! non. C’est Bourvil qui me sort du sommeil avec son Papa joue du trombone. « Plus papa souffle dans son trombone/ Plus papa souffle, plus on se bidonne/ Sa moustache trop longue et dure/ Qui se prend dans l’embouchure/ Au lieu de faire tu-tuut/ Ça fait coin-coin. »

Ces vers de Baudelaire? «Sois sage, ô ma douleur, et tiens-toi plus tranquille,/ Tu réclamais le Soir; il descend; le voici…»? Non, à la place, la voix de Maurice Chevalier entonnant Viens Poupoule: «Le samedi soir après l’turbin/ L’ouvrier parisien/ Dit à sa femme: Comme dessert/ J’te paie l’café-concert. » La Ballade des pendus de Villon? «Frères humains qui après-nous vivez, n’ayez contre nous les cœurs endurcis…» ? Pas du tout. Ce sont des tirailleurs sénégalais qui rappliquent. «C’est nous les Africains qui revenons de loin/ Nous venons des colonies pour sauver le pays / Nous avons tout quitté, nos parents, nos amis…»

La scène 1, acte 1 de Horace? Sabine: «Approuvez ma faiblesse, et souffrez ma douleur/ Elle n’est que trop juste en un si grand malheur ?» Et voilà que c’est un Dario Moreno gesticulant qui entre en scène: «Si tu vas à Rio/ N’oublie
pas de monter là-haut/ Dans un petit village/ Caché sous les fleurs sauvages…» Un très beau poème de Chénier ? «Elle est au sein des flots, la jeune Tarentine./ Son beau corps a roulé sous la vague marine…» ? Mais c’est pépé Saint-Granier qui s’impose avec son: «Ramona, j’ai fait un rêve merveilleux/ Ramona, nous étions partis tous les deux…» Ou c’est Trenet, le « fou chantant » avec ses «Y a d’la joie/ Bonjour, bonjour les hirondelles / Y’a d’la joie/ Dans le ciel, par-dessus les toits…» qui coiffe au poteau le poignant Hugo, «Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,/ Je partirai./ Vois-tu, je sais que tu m’attends… » Ou la bluette de Ferrat: «Ma môme, ell’ joue pas les starlettes / Ell’ met pas des lunettes / De soleil/ Ell’ pos’ pas pour les magazines / Ell’ travaille en usine/ À Créteil » qui occulte l’admirable réplique d’Ysé à Mésa dans le Partage de midi de Claudel. «Ô parole comme un coup à mon flanc! Ô main de l’amour! Ô déplacement de notre cœur! »

Une inquiétude soudain me point: les contributeurs à ce numéro sont-ils, eux aussi, victimes d’une mémoire involontaire qui les fait être, un temps, sous l’emprise de chansonnettes aux paroles pas toujours d’une haute volée? Il en est un, en tout cas, d’une autre génération que la mienne (il a 50 ans), qui a probablement plus d’airs et de voix en tête que chacun d’entre nous et qui sait nous les restituer miraculeusement, c’est l’imitateur Laurent Gerra dont Catherine Millet, son admiratrice de longue date, a recueilli un passionnant entretien.

Une explication tout de même, me concernant, et en manière de justification: on ne se rend pas bien compte aujourd’hui de l’importance qu’a eue la radio, la TSF comme on l’appelait, pour les mômes et les ados des décennies 1940-1960. Pas de France Culture ni de France Musique à cette époque. Radio-Luxembourg, née en 1937, et Radio Monte-Carlo, créée dans les années 1940, dominaient le paysage audio. Pas sur ces ondes, et pas chez ma grand-mère catalane, veuve de gendarme, que j’aurais pu entendre du Bach ou du Mozart. On biberonnait à des émissions de très grande écoute comme Sur le banc, avec Jeanne Sourza et Raymond Souplex, Reine d’un jour de Jean Nohain, et à de tristounets crochets radiophoniques. Et qu’entendait-on du matin au soir sur ces radios ? Précisément ces chansons dont je viens de donner quelques exemples.

Ce numéro (3), le lecteur le comprendra vite, ne se veut pas une anthologie de la chanson française. Il ne s’agit que de choix personnels. D’où l’absence de quelques noms, que l’on peut regretter, c’est mon cas, et probablement celui de Philippe Forest. En vrac: Fréhel, Damia, Suzy Delair, Jean Sablon, Gloria Lasso, Bourvil, Fernandel, Luis Mariano, Georges Guétary, Henri Salvador, Mouloudji, Jacques Brel, Guy Béart, Brassens, Édith Piaf, Dalida, Jean Ferrat, Serge Reggiani,Yves Montand, Johnny Hallyday, Françoise Hardy, Arielle Dombasle, et la sympathique Mireille Mathieu que j’aurais tant aimé interviewer, simplement pour l’entendre dire, évoquant ses débuts: « mon papa, ma maman »…

1 À Jeanne d’Arc, ses juges.

2 Stéphane Audeguy et Philippe Forest (dir.), Variétés. Littérature et chanson, la
Nouvelle revue française, n°601, 14 juin 2012.

3 Artpress n° 51, mai-juin-juillet 2019.

Envoyez Envoyez