Auteur: Jacques Henric

Jacques Henric est né à Paris en 1938. Enseignant de 1960 à 1985, il collabore dans les années soixante aux Lettres Françaises, hebdomadaire culturel dirigé par Louis Aragon. Il publie ses premiers romans dans la collection Tel Quel. Il appartient depuis 1971 au comité de direction de la revue Art Press.

 Dieu, sexe et loi

Michel Foucault, Les aveux de la chair, Gallimard

Marta Madero, La loi de la chair, Publications de la Sorbonne

 

Faut-il rappeler que le christianisme est la religion de l’incarnation ? Un Dieu s’est fait homme. La grâce est avec lui mais la pesanteur aussi (Simone Weil). Il en fallu des Conciles en butte aux doctrines hérétiques pour imposer que Jésus avait bien un corps, un corps souffrant, jouissant, rêvant, s’angoissant, faisant pipi et caca. Il est un philosophe qui, bien qu’athée, s’est s’intéressé à la chose : Michel Foucault. Titre du dernier volume de son Histoire de la sexualité : les Aveux de la chair. Michel Foucault n’a pas fréquenté que les backrooms des boîtes gays, c’est dans la bibliothèque du couvent des dominicains du 13ème arrt. qu’il passait ses journées vers la fin de sa vie pour lire sur les Pères chrétiens des premiers siècles, de Justin à saint Augustin, et pour découvrir cette « civilisation qui développera à propos des rapports sexuels entre époux des prescriptions aussi prolixes ». Revenant sur un des thèmes qui l’avait longuement occupé « le courage de la vérité », Foucault écrit dans l’annexe 3 des Aveux de la chair : « Le devoir de vérité, comme croyance et comme aveu, est au centre du christianisme. Les deux sens traditionnels du mot “confession” recouvrent s ces deux aspects ».

 

Déni du sexe ?

En 2015, trois ans avant celui de Foucault, a paru un livre savant, passé inaperçu, la Loi de la chair, sous-titré le Droit au corps du conjoint dans l’œuvre des canonistes (XIIè-XVè siècle). Son auteur : Marta Madero, professeur d’histoire médiévale.

Parmi le ramassis de sottises qu’on continue d’entendre concernant le christianisme, la plus mal venue est celle selon laquelle cette religion manifesterait au long de son histoire jusqu’à nos jours un déni du corps et du sexe. Sans doute, les ignorantins qui les colportent, chrétiens et non-chrétiens (ceux-là plus blâmables que ceux-ci), confondent-ils le catholicisme avec plusieurs de ses surgeons, hérésies gnostiques, sectes de presbytériens puritains, évangélismes toutes moutures qui envahissent aujourd’hui Afrique et Amérique latine. L’Eglise, suspectée de refouler la chair et le sexe ? Mon Dieu ! elle n’a été occupée pratiquement que de ça pendant des siècles, elle a écrit, débattu sans fin sur ça dans toute l’Europe chrétienne. L’essai de Marta Madero en apporte la preuve. On découvre en lisant son essai un volumineux corpus constitué des textes de droit canonique qui ont suscité des sommes, des gloses, des commentaires, souvent d’une crudité qui laisse pantois. Théologiens, canonistes, casuistes, hommes d’Église, prêtres, évêques, archevêques, et papes compris, sont intervenus sur la façon dont les conjoints pouvaient baiser, entre eux et hors de leur couple. Tous les cas de figures sont examinés, discutés, approuvés ou condamnés : la virginité, les positions pendant le coït, la masturbation, masculine, féminine, la castration, la fellation, la sodomie, l’homosexualité, l’adultère, l’impuissance, l’avortement…

 

Les handicapés de la verge

Que de on-dit à revoir !  Une inférieure la femme ? On apprend qu’elle bénéficiait des mêmes droits que l’homme dans le mariage, dont celui d’avoir accès au corps de son époux. Elle pouvait exiger de lui des rapports sexuels et en cas de manque avoir recours aux tribunaux. La patristique et la scolastique reprenaient sur ce point l’essentiel du droit romain. De tels débats se sont ainsi poursuivis bien au-delà du XVè siècle.

Les eunuques. Peuvent-ils se marier ? Bagarre entre un évêque espagnol et le nonce apostolique, qui sera tranché par le pape Sixte V. Tout dépend si le castrat a eu la queue tranchée, ou si ce sont les couilles qu’on lui a coupées. Dans ce cas-ci, pas de mariage parce que les testicules ne produisent plus le « verum semen ». Même interdit pour ceux qui ne peuvent assurer une pénétration suffisante du vagin. Le pape Innocent IV énumère avec précision les handicapés de la verge : le membre ardidum (rabougri), parvum, (petit), siccum (desséché). Il y a aussi les cas des éjaculateurs précoces, de ceux qui ont deux verges, des couilles comme des pois chiches, ou bizarrement placés au-dessus de la verge. Idem pour les femmes qui ont un vagin trop large ou atrophié.

L’avortement. Condamné, croyez-vous en ayant en tête les débats actuels. Pas si simple. Bartholomé de Brescia propose un ajout à la glose de Jean le Teutonique : le canon affirme que « n’est pas homicide celui qui induit un avortement avant l’infusion de l’âme dans le corps », (entendons : avant que le cops ne soit formé, que ses contours apparaissent nettement).

 

Le « vase inadéquat »

Virginité et conception. Vincent d’Espagne s’appuyant sur Averroès affirme la possibilité de la commixtio seminum, l’insémination sans pénétration, explicable par le pouvoir autonome qu’a la vulve d’attirer à distance sperme, au cours d’un bain commun par exemple. Le cas de Marie se demanderont quelques-uns ?

Adultère et sodomie. Contrairement à la plupart des autres, religions, la sodomie n’est pas un crime passible des pires peines, simplement une cause de divorce. Encore faut-il que la hiérarchie ecclésiastique, canonistes et casuistes affinent leurs analyses. S’agit-il de la pénétration in illo membro posteriori de l’épouse, ou d’une personne autre ? Entre hommes, selon que la sodomie est active ou passive, le degré de gravité n’est pas le même : passive pour la femme ou pour l’homme, tous deux pénétrés dans le « vase inadéquat », la gravité est atténuée parce que celui qui « se laisse faire n’émet pas de semence ». Pour Innocent IV, sodomiser sa femme ne devait donc pas donner lieu à une séparation.

Rapports sexuels avec des animaux : les avis varient. Pour le cas où la copule est réalisée avec une femme morte ou une bête morte, pas une cause de divorce selon le jésuite Thomas Sanchez, (c’est comme faire l’amour avec une « statue »). En revanche, divorce imposé au membre d’un couple qui a refusé de baiser avec le conjoint, ou la conjointe, atteints de lèpre.

Un cas pas banal, pour finir, qui a donné des maux de tête aux casuistes : un ressuscité, prenons Lazarre, avait-il le droit de reprendre sa femme qui s’était remariée pendant que lui visitait le royaume des morts ? On le voit, mille situations épineuses sollicitaient la réflexion de ces spécialistes européens du doit canon. Ces messieurs ne craignaient pas le chômage. À l’heure actuelle, leurs descendants non plus, avec ces improbables histoires de PMA GPA, GLBT.

 

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