Entretiens avec Borges, 3

Fin de la visite de Paul Theroux à Jorge Luis Borges, en 1978.

Borges était infatigable. Il me demandait de revenir constamment. Il restait éveillé tard, avide de discussions, voulant qu’on lui lise et relise, et il était de bonne compagnie. Progressivement il fit de moi son Boswell. Chaque matin en me réveillant, je m’asseyais et écrivais la dernière conversation. Je déambulais dans la ville et le soir prenais le métro. Borges me dit qu’il sortait rarement. “Je ne vais pas dans les ambassades, je ne vais pas aux réceptions – je déteste rester debout à boire. »

On m’avait prévenu qu’il pouvait être dur et de mauvaise humeur. Mais ce que je voyais était plutôt angélique. Il y avait du charlatan en lui – il avait une façon de pontifier, et je savais qu’il ne faisait que répéter quelque chose qu’il avait déjà dit cent fois. Il avait le début d’un bégaiement, mais il arrêtait ça en bougeant des mains. Il était parfois professoral, mais il pouvait aussi être l’opposé, une espèce d’étudiant, son visage délicat tendu par l’attention, ses doigts noués. Au repos, son visage devenait aristocratique, et quand il découvrait ses dents jaunes dans un ricanement excessif qui signifiait un contentement – il riait très fort de ses propres plaisanteries –, son visage s’éclairait et il ressemblait à un acteur français venant de réaliser qu’il avait réussi à voler la vedette. (‘Stolen the show!’, disait-il alors, « on ne peut pas dire ça en espagnol. Voilà pourquoi la littérature espagnole est si terne. ») Il avait le visage parfait d’un sage, et pourtant, en transformant ses traits d’une certaine façon, il pouvait évoquer un clown, mais jamais un bouffon. C’était l’homme le plus gentil du monde, pas de violence dans ses propos ni dans ses attitudes.

« Je ne comprends pas la revanche », dit-il, « je n’en ai jamais ressenti le besoin. Et je n’écris pas dessus. »

« Et ‘Emma Zunz’ alors ? »

« Oui, c’est le seul cas. Mais on m’a donné l’histoire, et je ne pense pas qu’elle soit très bonne. »

« Donc vous n’approuvez pas l’idée de rendre la pareille, de prendre votre revanche sur quelque chose qu’on vous a fait ? »

« La revanche ne change pas ce qu’on vous a fait. Ni le pardon. Ni l’une ni l’autre n’ont de rapport avec ce que vous avez subi. »

« Que peut-on faire alors ? »

« Oublier », dit Borges, « C’est tout ce qu’on peut faire. Quand on me fait du mal, je prétends que ça s’est produit il y a longtemps, et à quelqu’un d’autre. »

« Ça marche ? »

« Plus ou moins », il montra ses dents jaunes, « Moins plutôt que plus. »

A propos de la futilité de la revanche, il passa à un autre sujet, les mains tremblantes, un sujet lié cependant, concernant la Deuxième Guerre mondiale.

« Quand j’étais en Allemagne juste après la guerre », dit-il, « je n’ai jamais entendu un mot contre Hitler. A Berlin, les gens me disaient » – maintenant il parlait en allemand – « ‘Eh bien, que pensez-vous de nos ruines ?’ Les Allemands aiment qu’on les prenne en pitié – ‘N’est-ce pas horrible ?’ Ils me montraient leurs ruines. Ils voulaient que je les plaigne. Mais pourquoi aurais-je dû les satisfaire ? Je leur dis – il exprima sa phrase en allemand – ‘Bon, j’ai vu Londres…’ »

On poursuivit sur l’Europe. La conversation porta sur les pays scandinaves et, inévitablement, sur le prix Nobel. Je ne dis pas la chose qui allait de soi, que Borges avait été mentionné comme candidat possible. Mais de sa propre initiative, il dit : « Si on me l’offrait, je me précipiterais et je le recevrais des deux mains !
Mais qui sont les écrivains américains qui l’ont eu ? »

« Steinbeck », je dis.

« Non, je n’y crois pas… »

« C’est vrai. »

« Je ne peux croire que Steinbeck l’ait eu. Et pourtant Tagore l’a eu et c’était un écrivain atroce. Il écrivait des poèmes à l’eau de rose, la Lune, les jardins… Des poèmes kitsch. »

« Peut-être qu’ils perdent quelque chose quand ils sont traduits du bengali à l’anglais. »

« Ils ne pourraient qu’y gagner. Mais ils sont mièvres. »

Il sourit, et son visage devint béat – expression accentuée par la cécité. Ça arrivait souvent : je pouvais constater qu’ainsi il remuait un souvenir.

« Tagore est venu à Buenos Aires. »

« Après qu’il ait eu le prix Nobel ? »

« Oui, ça doit. Je ne peux imaginer que Vittoria Ocampo l’ait invité sans ça. » Il gloussa à cette sortie.

« Et on s’est disputés. Tagore et moi. »

« A propos de quoi ? »

Borges prit une voix à la fois pompeuse et moqueuse. Il réservait ça pour certaines affirmations d’un dédain glacial. Il rejeta sa tête en arrière et dit sur ce ton particulier : « Il émettait des hérésies sur Kipling. »

On s’était retrouvé ce soir-là pour lire l’histoire de Kipling ‘Dayspring Mishandled’, mais on n’a jamais pu y arriver. Il se faisait tard, et c’était l’heure du dîner. On parla des histoires de Kipling, et puis des récits d’horreur en général.

« They est une très bonne histoire. J’aime bien les histoires horribles de Lovecraft. Ses intrigues sont excellentes, mais son style est atroce. Je lui ai dédié une histoire une fois. Mais elle n’était pas aussi bonne que They – ce qui est bien triste*. »

« Je crois que Kipling écrivait sur ses propres enfants, décédés. Sa fille est morte à New York, son fils a été tué pendant la guerre. Et il n’est jamais plus revenu en Amérique. »

« Et il avait ce conflit avec son beau-frère », ajouta-t-il.

« Mais ils se sont moqués de lui au tribunal. »

« Laughed him out in court, encore une chose impossible à dire en espagnol ! » Il avait une mine réjouie, mais il fit soudain semblant d’être morose : « On ne peut rien dire en espagnol. »

Nous sortîmes dîner. Il me demanda ce que j’avais fait en Amérique du Sud. Je lui dis que j’avais donné quelques lectures sur la littérature américaine, et qu’à deux occasions, comme je me décrivais comme féministe à un auditoire hispanisant, on m’avait pris pour un homme qui confessait une déviance. Borges dit qu’il fallait se rappeler combien les Latino-Américains n’étaient guère subtils sur ce point. Je continuai en disant que j’avais parlé de Mark Twain, de Faulkner, de Poe et d’Hemingway.

« Quoi en particulier, à propos d’Hemingway », demanda-t-il ?

« Il avait un gros défaut », lui dis-je, « un défaut sérieux à mon sens, il admirait les brutes**. »

Borges dit : « Tout à fait d’accord. »

Le repas fut agréable. Et après, en rentrant à son appartement, il frappa à nouveau la porte de l’hôtel, et dit : « Oui, oui, je crois que vous et moi sommes d’accord sur la plupart des sujets, non ? »

« Peut-être », dis-je, « mais un de ces jours, il faut que je parte pour la Patagonie. »

« Nous ne disons pas Patagonie », dit-il, « on dit ici Chubut, ou Santa Cruz. On ne dit jamais Patagonia. »

« W.H. Hudson disait Patagonia. »

« Qu’est-ce qu’il en savait ? Idle days in Patagonia n’est pas un mauvais livre, mais remarquez qu’il n’y a pas de gens dedans, seulement des oiseaux et des fleurs. C’est comme ça en Patagonie. Il n’y a personne. Le problème d’Hudson, c’est qu’il mentait tout le temps. Ce livre est plein de mensonges. Mais il y croyait, et assez vite, il ne pouvait plus faire la différence entre ce qui était vrai et ce qui était faux. » Borges réfléchit un moment et dit :

« Il n’y a rien en Patagonie. Ce n’est pas le Sahara, mais c’est ce qui y ressemble le plus en Argentine. Non, il n’y a rien en Patagonie. »

Si c’est le cas, pensai-je – s’il n’y a vraiment rien là-bas, c’est l’endroit parfait pour terminer ce livre.

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* En français dans le texte.
** Bully : tyran, brute, dur, intimidateur, agresseur, harceleur, fier-à-bras. Pas d’équivalent satisfaisant en français. He admired bullies, il admirait les brutes.

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Ces textes constituent le chapitre 20 du livre de Paul Theroux (The Old Patagonian Express), chapitre intitulé ‘The Buenos Aires Subterranean’, il porte sur ses entretiens avec Jorge Luis Borges.
Traduction : J. Brasseul

Entretiens avec Borges, 2

Paul Theroux, dans son livre, continue à profiter du passage à Buenos Aires pour rencontrer le célèbre auteur, deuxième jour.

C’était Vendredi saint. Partout en Amérique latine, il y avait de sombres processions, des gens portant des images du Christ, traînant des croix au sommet de montagnes volcaniques, se flagellant, habillés de linceuls noirs, allant sur leurs genoux en récitant les étapes du chemin de croix, paradant avec des crânes. Mais à Buenos Aires, on voyait peu de ces activités de pénitents. La dévotion, dans cette cité séculière, prenait la forme de sorties au cinéma. Julia, qui avait gagné pas mal d’Oscars, ouvrait ce vendredi saint, mais le théâtre était vide. Les dix commandements, le récit biblique épique des années 1950, passait, et il y avait une queue de deux pâtés d’immeubles devant le guichet. Et une foule identique au film de Zeffirelli, Jésus de Nazareth, et les amateurs, au moins cinq cents, se tenaient pieusement sous la pluie.

J’avais passé la journée à transcrire les notes prises la veille sur mes genoux. La cécité de Borges m’avait permis de le faire sans attirer l’attention pendant qu’il parlait. Je prenais à nouveau le « Subterranéen » de Buenos Aires pour aller à mon rendez-vous.

Cette fois, l’appartement était éclairé. Ses chaussures frottant le sol l’annoncèrent et il apparut, toujours aussi strictement habillé dans la chaleur humide de cette soirée, exactement comme le soir précédent.

« C’est l’heure de Poe », dit-il, « s’il vous plaît, asseyez-vous. »

Le volume était posé sur une chaise à côté. Je le pris et trouvai Pym, mais avant que je puisse commencer, Borges dit : « J’ai repensé aux Sept piliers de la sagesse. Chaque page du livre est excellente. Et pourtant c’est un livre ennuyeux. Je me demande pourquoi. »

« Il voulait écrire un grand livre. George Bernard Shaw lui avait conseillé de mettre plein de points-virgules. Lawrence décida d’être exhaustif, croyant que s’il était emphatique, il serait considéré comme génial. Mais c’est terne, sans aucun humour. Comment un livre sur les Arabes peut ne pas être drôle ? »

« Huckleberry Finn est un grand livre », dit Borges. « Et drôle. Mais la fin n’est pas bonne. Tom Sawyer apparaît et ça devient mauvais. Et il y a aussi ‘Nigger Jim’ – Borges commençait à remuer l’air de ses mains – « Oui, on avait un marché aux esclaves ici au Retiro. Ma famille n’était pas extrêmement riche. Nous n’avions que cinq ou six esclaves. Mais certaines en avaient trente ou quarante. »

J’avais lu qu’un quart de la population argentine avait été d’origine africaine. Mais il n’y avait pas de Noirs en Argentine maintenant. Je lui demandai comment on pouvait expliquer ça.

« C’est un mystère. Je me souviens en avoir vu beaucoup. » Borges paraissait si jeune qu’il était facile d’oublier qu’il était aussi vieux que le siècle. Je ne pouvais être certain de la véracité de son affirmation, bien qu’il présente le plus explicite de tous les témoignages que j’avais rencontrés sur la question, au cours de ce voyage. « Ils étaient cuisiniers, jardiniers, hommes à tout faire », dit-il, « je ne sais pas ce qui leur est arrivé. »

« Des gens disent qu’ils ont été décimés par la tuberculose. »

« Pourquoi les a-t-elle épargnés à Montevideo ? C’est tout à côté, hein ! Il y a une autre histoire, tout aussi bête, disant qu’ils ont combattu les Indiens, et les Indiens et les Noirs se sont entre-tués. Ça aurait pu se passer vers 1850, mais même là, c’est faux. En 1914, il y avait encore beaucoup de Noirs à Buenos Aires, c’était très commun, je devrais dire peut-être 1910, pour être sûr. […] Je ne sais pas pourquoi ils sont si peu nombreux maintenant, pas comme en Uruguay et au Brésil – au Brésil vous pouvez rencontrer un Blanc de temps en temps, si vous avez de la chance, hein, Ha ! »

Borges riait dans son coin, son visage s’éclaira.

« Ils pensaient qu’ils étaient des natifs. J’ai entendu une femme noire dire à une femme blanche, ici en Argentine, « Bon, au moins, on n’est pas arrivés en bateau ! » Elle voulait dire qu’elle considérait les Espagnols comme des immigrants. ‘Au moins, on n’est pas arrivés ici en bateau’ !

« Quand est-ce que vous avez entendu ça ? »

« Ça fait des années », dit Borges, « mais les Africains étaient de bons soldats, ils se sont battus pendant les guerres d’Indépendance. »

« Aussi aux Etats-Unis », dis-je, « Mais beaucoup du côté anglais. Les Anglais leur avaient promis la liberté s’ils servaient dans l’infanterie britannique. Un régiment du Sud était entièrement noir – Lord Dunmore’s Ethiopians, il était appelé. Ils ont fini au Canada.

« Nos Noirs ont gagné la bataille de Cerrito. Ils se sont battus contre le Brésil. De très bons soldats dans l’infanterie. Les gauchos combattaient à cheval, les Noirs non. Il y avait un régiment, le Sixième on l’appelait, pas le régiment des mulâtres et des Noirs, mais en espagnol, le Régiment des Foncés et des Basanés. Dans Martin Fierro, ils sont appelés ‘Hommes de couleur humble’.
Mais assez, assez, lisons Arthur Gordon Pym.

« Quel chapitre ? Pourquoi pas celui où un navire approche plein de cadavres et d’oiseaux ? »

« Non, je veux le dernier. Sur l’obscurité et la lumière. »

Je lus le dernier chapitre, quand le canot dérive vers l’Antarctique, l’eau devenant plus chaude, et puis très chaude, la chute blanche de cendres, la vapeur, l’apparition d’un géant blanc. Borges interrompait de temps en temps, disant en espagnol : « C’est enchanteur, c’est charmant ! », ou, « Comme c’est beau ! »

Quand je finis, il dit : « Lisez l’avant-dernier chapitre. »

Je lus le chapitre 24 : Pym échappe de l’île, poursuivi par des sauvages rendus fous, la description frappante du vertige. Ce passage terrifiant, et long ravit Borges, et il battit des mains à la fin.

Il dit : « Et maintenant, un peu de Kipling ? Est-ce qu’on essaie de déchiffrer ‘Mrs Bathurst’, et essayer de voir si c’est une bonne histoire ? »

Je dis : « Je dois vous dire que je n’aime pas du tout ‘Mrs Bathurst’.

« Bon, ça doit être mauvais. Plain Tales from the Hill, alors. Lisez Beyond the Pale.

Je lus Beyond the Pale, et quand j’arrivai au passage où Bisesa chante une chanson d’amour à Trejago, son amant anglais, Borges m’interrompit, en récitant :

Alone upon the housetops, to the North
I turn and watch the lightning in the sky, –
The glamour of thy footsteps in the North,
Come back to me, Beloved, or I die!

« Mon père avait l’habitude de me réciter celle-là », dit Borges. Et quand je finis l’histoire, il me dit : « Maintenant vous en choisissez une. »

Je lui lus l’histoire du fumeur d’opium, The Gate of the Hundred Sorrows.

« Comme c’est triste », dit-il. « C’est horrible. Le type ne peut rien faire. Mais remarquez comme Kipling répète le même vers. Il n’y a pas d’histoire du tout, mais c’est charmant. » Il toucha sa veste. « Quelle heure est-il ? » Il sortit sa montre et effleura les aiguilles, « Neuf heures et demie – nous devrions y aller. »

Comme je remettais le Kipling à sa place – Borges voulait que les livres soient à leur place exacte, je lui demandai : « Vous relisez parfois vos écrits ? »

« Oui. Pierre Ménard. C’est la première histoire que j’ai écrite. J’avais 36 ou 37 ans à l’époque. Mon père disait : ‘Lis beaucoup, écris beaucoup, et ne te précipite pas à te faire imprimer’, ses mots exacts. La meilleure histoire que j’ai jamais écrite est L’Intrus, et Sud, c’est bon aussi. Ça ne fait que quelques pages. Je suis paresseux, quelques pages et c’est fini. Mais Pierre Ménard est une plaisanterie, pas une histoire.

« J’avais l’habitude de donner à mes étudiants chinois The Wall and the Books, à lire. »

« Des étudiants chinois ? Je suppose qu’ils pensaient que c’était plein de bourdes. Je crois que ça l’est. C’est une pièce secondaire, ne valant guère d’être lue. Allons manger. »

Il prit sa cane sur le sofa dans le parloir et nous partîmes, serrés dans le petit ascenseur, puis après le portail en fer forgé. Le restaurant se trouvait au coin de la rue. Je ne le voyais pas encore, mais Borges connaissait le chemin. Ainsi c’est l’homme aveugle qui me conduisit. Marcher dans cette rue de Buenos Aires c’était comme être conduit dans Alexandrie par Cavafy, ou dans Lahore par Kipling. La ville lui appartenait et il avait joué un rôle dans son invention.

Le restaurant était plein ce soir de Vendredi saint et c’était extrêmement bruyant. Mais dès que Borges entra, tapant avec sa canne, cherchant son chemin en se guidant avec les tables, un chemin qu’il connaissait à l’évidence bien, un silence tomba dans la salle. C’était à la fois un silence révérencieux et curieux, et il se prolongea jusqu’à ce que l’écrivain fût assis et ait commandé son repas.

Nous eûmes des cœurs de palmiers, du poisson, et du raisin. Je bus du vin, Borges resta à l’eau. Il penchait sa tête sur le côté pour manger, tentant de couper les morceaux de palmier avec sa fourchette. Il essaya une cuillère ensuite, et en dernier recours utilisa ses doigts.

« Vous savez quelle est la grande erreur des cinéastes qui réalisent un Doctor Jekyll and Mister Hyde ? » demanda-t-il ? « Ils prennent le même acteur pour les deux hommes. Ils devraient mettre deux acteurs différents. C’est ce que Stevenson voulait dire. Jekyll était deux hommes à la fois. Et vous ne comprenez pas avant la fin, que c’est le même. Il faudrait faire apparaître ça seulement à la fin. Autre chose : pourquoi est-ce que les réalisateurs font de Hyde un séducteur ? En fait, il n’était que cruel. »

Je dis : « Hyde piétine un enfant, et Stevenson décrit le son des os qui craquent. »

« Oui, Stevenson haïssait la cruauté, mais il n’avait rien contre la passion physique. »

« Vous lisez les auteurs modernes ? »

« Je n’ai jamais cessé de les lire. Anthony Burgess est bon – un homme très généreux d’ailleurs. On est pareil – Borges, Burgess. C’est le même nom. »

« D’autres ? »

« Robert Browning », dit Borges, et je me demandais s’il me faisait marcher. « Mais il aurait dû être un auteur de nouvelles, il aurait été meilleur que Henry James, et les gens le liraient toujours. » Borges attaqua son raisin. « La nourriture est bonne à Buenos Aires, vous ne trouvez pas ? »

« Sur la plupart des aspects, c’est un endroit des plus civilisés. »

Il me regarda : « Peut-être, mais il y a des bombes tous les jours. »

« Ils n’en parlent pas dans les journaux. »

« Ils ont peur d’annoncer les nouvelles. »

« Comment savez-vous qu’il y a des attentats ? »

« Facile. J’entends les explosions. »

De fait, trois jours après, il y eut un incendie qui détruisit en grande partie le nouveau studio de télévision en couleur qui avait été construit par la Coupe du monde. On parla d’une « faille électrique ». Cinq jours plus tard, deux trains subirent des explosions à Lomas de Zamora et Bernal. Une semaine après un ministre fut assassiné, son corps découvert dans une rue de Buenos Aires, avec une note disant : Un cadeau des Montoneros.

« Mais le gouvernement n’est pas si mauvais », dit Borges. […]

« Et Perόn ? »

« Perόn était un vaurien. Ma mère était en prison sous Perόn. Ma sœur aussi. Mon cousin. C’était un mauvais leader et, aussi, je crois, un lâche. Il a ravagé le pays. Sa femme était une catin. »

« Evita ? »

« Une banale prostituée. »

Nous prîmes du café. Borges appela le garçon et dit en espagnol : « Aidez-moi jusqu’aux toilettes ». Il me dit : « Je dois y aller et secouer la main de l’évêque. Ha ! »

En rentrant par les rues, il s’arrêta à l’entrée d’un hôtel et donna deux coups à la porte avec sa canne. Peut-être qu’il n’était pas aussi aveugle qu’il le disait, ou c’était un repère familier. Il n’avait pas heurté doucement, « C’est pour la chance », dit-il.

En tournant le coin vers Maipú, il dit : « Mon père avait l’habitude de dire, ‘Quelle histoire loufoque cette histoire de Jésus. Un homme qui meurt pour les péchés du monde, qui peut croire ça ?’ Ça n’a aucun sens, vous ne trouvez pas ? »

« Voilà une pensée appropriée pour un Vendredi saint ! »

« Je n’avais pas pensé à ça, ah oui ! » Il rit si fort qu’il fit sursauter deux passants.

Comme il allait à la pêche de ses clés, je lui demandai de me parler de la Patagonie.

« J’y suis allé », dit-il. « Mais je ne connais pas bien. Je vous dirai ça, cependant : c’est un endroit morne, très morne. »

« Je pensais y partir en train demain. »

« Ne partez pas demain. Venez me voir. J’aime bien vos lectures. »

« Je suppose que je peux partir la semaine prochaine. »

« C’est sinistre », dit Borges. Il avait ouvert la porte, et maintenant il se glissait dans l’ascenseur en ouvrant les grilles métalliques. « La porte des cent chagrins », dit-il, et il entra en riant sous cape.

…/…

 

Entretiens avec Borges, 1

Paul Theroux est un écrivain américain surtout connu pour ses récits de voyage, notamment en train, aux titres merveilleusement évocateurs (Riding the Iron Rooster, The Great Railway Bazaar, Ghost Train to the Eastern Star, Dark Star Safari, etc.), et aussi de romans, comme par exemple The Mosquito Coast, devenu un film célèbre de Peter Weir. Dans un de ses travel books, The Old Patagonian Express (1979), il relate ses entretiens à Buenos Aires avec Jorge Luis Borges, près de la fin de son itinéraire, du Massachusetts à la Patagonie.

Buenos Aires est à première vue, et ensuite durant des jours, une fourmilière des plus civilisées. Elle a l’élégance du Vieux Monde dans ses rues et ses bâtiments ; et dans ses habitants, toute la vulgarité et la bonne santé directe du Nouveau. Toutes ces librairies et tous ces kiosques ! – quel endroit littéraire pense-t-on, quelle richesse, quelle allure ! Les femmes à Buenos Aires sont élégantes, d’un chic appliqué, d’une manière qu’on ne voit plus en Europe. Je m’attendais à un lieu plutôt prospère, bétail et gauchos, et une dictature cruelle, mais je ne comptais pas trouver un endroit charmant, avec une architecture séduisante, ni ressentir la force de son attraction. C’était une ville merveilleuse pour se promener, et en marchant, je pensais que ce serait un endroit agréable pour y vivre.

[…]

L’appartement de Jorge Luis Borges était à Maipú, après la station de métro Plaza General San Martín, sur la ligne Retiro-Constitución. Après un court trajet, je trouvai son immeuble facilement.

La plaque en cuivre au sixième étage disait simplement : Borges. Je sonnai et fus admis par un enfant d’environ 7 ans. Quand il me vit, il suça son pouce d’un air embarrassé. C’était le fils de la bonne. Elle était paraguayenne, une Indienne bien en chair, qui me fit entrer dans le salon, où se trouvait un gros chat blanc. Il n’y avait qu’une lumière faible, et le reste de l’appartement était dans l’obscurité, ce qui me rappela que Borges était aveugle.

La curiosité, accompagnée d’un certain malaise, me poussa dans un petit parloir. Bien que les rideaux aient été tirés et les volets fermés, je pouvais distinguer un candélabre, l’argenterie de famille dont Borges parle dans une de ses histoires, quelques tableaux, de vieilles photos, et des livres. Peu de meubles, un sofa et deux chaises près de la fenêtre, une table dans un coin, et un mur et demi d’étagères à livres. Quelque chose frôla mes jambes, j’allumai une lampe : le chat m’avait suivi.

Il n’y avait pas de tapis sur le plancher, qui aurait pu faire trébucher le propriétaire privé de sa vue, ni de mobilier intrusif contre lequel il aurait pu se heurter. Le parquet brillait, il n’y avait pas une trace de poussière. Les peintures étaient anonymes, mais les trois gravures sur acier étaient identifiables. Je reconnus des vues de Rome de Piranesi, la plus borgesienne était une Pyramide de Cestius qui aurait pu illustrer ses Fictions. Le biographe de Piranèse, Bianconi, l’appelait « Le Rembrandt des ruines ». « Je dois produire de grandes idées » disait Piranèse. « Je pense que si on m’avait confié la planification d’un nouvel univers, j’aurais été assez fou pour l’entreprendre. » C’est quelque chose que Borges lui-même aurait pu dire.

Les livres formaient un ensemble hétérogène. Un coin était réservé aux classiques, en traduction anglaise, Homère, Virgile, Dante. Des étagères de poésie, sans ordre particulier : Tennyson, e e cummings, Byron, Poe, Wordsworth, Hardy. Des livres de référence, English Literature de Harvey, The Oxford Book of Quotations, divers dictionnaires, y compris celui du Dr Johnson, et une vieille encyclopédie reliée en cuir. Ce n’était pas des éditions de prix, les reliures étaient usées, les couvertures fanées, mais elles avaient l’apparence de livres maintes fois lus. Marqués par les pouces, remplis de marque-pages. Le fait d’avoir été lu change l’aspect d’un livre. Une fois lu, il n’est plus jamais le même, et les gens laissent leur marque sur leurs livres. Un des plaisirs de la lecture est de constater cette altération sur les pages, et la façon dont, en le lisant, vous vous êtes approprié un livre.

Il y eut un bruit de frôlement dans le couloir, et un grognement. Borges sortit du couloir peu éclairé, se guidant le long du mur. Il était habillé de façon formelle, d’un costume bleu sombre, avec une cravate noire. Ses chaussures étaient lacées de façon lâche, et la chaîne d’une montre pendait de son gilet. Il était plus grand que je ne pensais, et son visage avait un côté britannique, une pâleur sérieuse dans la mâchoire et le front. Ses yeux étaient gonflés, fixes et sans vue. Mais malgré son côté chancelant, et le léger tremblement de ses mains, il semblait en bonne santé. Il avait la précision pointilleuse d’un chimiste. Sa peau était claire – il n’avait pas les taches dues à l’âge sur les mains – et son visage était ferme. On m’avait dit qu’il avait « environ quatre-vingts ans ». Il était alors dans sa 79e année, mais paraissait dix ans plus jeune. « Quand vous aurez mon âge », fait-il dire à son double dans une histoire, L’Autre, « vous aurez presque complètement perdu la vue. Vous arriverez à distinguer le jaune, les lumières, les ombres. Mais ne vous en faites pas, la cécité graduelle n’est pas une tragédie, c’est comme un lent crépuscule d’été. »

« Oui », dit-il, cherchant ma main, et la serrant pour me guider vers une chaise. « S’il vous plaît, asseyez-vous, il y a une chaise là quelque part. Faites comme chez vous. » Il parlait si vite que je ne reconnaissais pas son accent avant qu’il ait fini. Il semblait manquer de souffle. Il parlait par saccades, mais sans hésiter, sauf quand il abordait un autre sujet. Alors, en bégayant, il levait ses mains tremblantes et donnait l’impression d’attraper la question dans l’air et en tirer les idées au fur et à mesure qu’il continuait.

« Vous êtes de Nouvelle Angleterre », dit-il. « C’est merveilleux, c’est le meilleur endroit dont on peut venir. Tout y a commencé, Emerson, Thoreau, Melville, Hawthorne, Longfellow. Ils ont tout lancé, sans eux il n’y aurait rien. J’y suis allé, c’était magnifique. »

« J’ai lu votre poème sur la région, lui dis-je, New England’s 1967, qui commence par : Ils ont changé les contours de mon rêve. »

« Oui, oui », dit-il. Il bougeait ses mains de façon impatiente, comme un homme s’apprêtant à lancer des dés. Il ne voulait pas parler de son œuvre, en était presque dédaigneux. « Je faisais des conférences à Harvard. Je déteste ça, mais j’adore enseigner. J’ai bien aimé les Etats-Unis, la Nouvelle Angleterre. Le Texas est très spécial. J’y étais avec ma mère, elle était âgée, plus de 80 ans. On est allé voir The Alamo. » La mère de Borges était décédée depuis peu, au grand âge de 99 ans. Sa chambre était comme elle l’avait laissée à sa mort. « Vous connaissez Austin ? »

Je lui dis que j’avais pris le train de Boston à Fort Worth et que Fort Worth ne m’avait pas emballé. « Vous auriez dû aller à Austin », dit Borges. « Le reste ne me dit rien, le Midwest, l’Ohio, Chicago. Sandburg est le poète de Chicago, mais qu’est-ce que c’est ? Il est seulement bruyant, il a tout pris à Whitman. Lui était grand. Sandburg n’est rien. Et les autres… », dit-il en déplaçant ses doigts pour former une carte imaginaire de l’Amérique du Nord. « Le Canada ? Dites-moi, qu’est-ce que le Canada a produit ? Rien. Mais le Sud est intéressant. Quel dommage qu’ils aient perdu la guerre, vous ne pensez pas que c’est pitié, hé ? »

Je lui dis que la défaite était inévitable pour le Sud. Ils étaient arriérés et satisfaits, et maintenant c’était les seuls aux Etats-Unis qui parlaient encore de la guerre de Sécession. Les gens du Nord n’en parlent jamais. Si le Sud avait gagné, ça nous aurait sans doute épargné quelques-unes de ces réminiscences confédérées.

« Bien sûr qu’ils en parlent », dit Borges, « ça a été une terrible défaite pour eux. Mais ils devaient perdre, c’était des ruraux. Et je me demande : est-ce que la défaite est si mauvaise ? Dans les Sept piliers de la sagesse, Lawrence ne parle-t-il pas de la « honte de la victoire » ? Les Sudistes étaient courageux, mais peut-être le courage ne fait pas un bon soldat. Qu’en pensez-vous ? »

« Le courage seul ne peut faire de vous un bon soldat, dis-je, pas plus que la patience seule ne fait de vous un bon pêcheur. Le courage peut rendre un homme aveugle au danger, et un excès de courage, sans prudence, peut être fatal. »

« Mais on respecte les soldats », dit Borges. « Raison pour laquelle peu de gens ont une haute idée des Américains. Si l’Amérique était une puissance militaire au lieu d’un empire commercial, on la regarderait autrement. Qui respecte les hommes d’affaire ? Personne. Les gens regardent l’Amérique, et tout ce qu’ils voient ce sont des représentants de commerce. Et ils rient. »

Il battit des mains, les noua, et changea le sujet. « Comment êtes-vous arrivé ici ? »

« Après le Texas, j’ai pris un train pour le Mexique. »

« Qu’est-ce que vous en pensez ? »

« Délabré, mais plaisant. »

Borges dit : « Je n’aime pas le Mexique, ni les Mexicains. Ils sont si nationalistes. Et ils détestent les Espagnols. Que peuvent-ils faire avec cette attitude ? Et ils n’ont rien. Ils ne font que jouer à être nationalistes. Et ce qu’ils aiment vraiment, c’est jouer les Peaux-rouges, les Indiens. Ils aiment simuler. Ils n’ont rien du tout. Et ils ne peuvent se battre, hein ? De très mauvais guerriers, ils perdent toujours. Voyez ce que quelques soldats américains ont pu faire au Mexique ! Non, je n’aime pas du tout le Mexique.

Il s’arrêta et se pencha. Ses yeux se gonflaient. Il trouva mon genou et le tapota, pour marquer le coup. « Je n’ai pas ce complexe », dit-il, « je ne déteste pas les Espagnols. Bien que je préfère de loin les Anglais. Quand j’ai perdu la vue en 1955, j’ai décidé de faire quelque chose de totalement différent. Et j’ai appris le vieil anglo-saxon. Ecoutez… »

Il récita toute la Prière au Seigneur en anglo-saxon. « C’est la Lord’s prayer. Maintenant, ça, vous connaissez ça ? » Il récita les premiers vers de The Seafarer.
“The Seafarer”, dit-il. « N’est-ce pas magnifique ? Je suis en partie anglais. Ma grand-mère était du Northumberland, et d’autres parents du Staffordshire, Saxons, Celtes et Danois, c’est bien ça ? On parlait toujours anglais à la maison. Mon père me parlait en anglais. Peut-être que je suis en partie norvégien – les Vikings étaient au Northumberland. Et York, York est une belle ville, hein ? Mes ancêtres venaient de là, aussi. »

« Robinson Crusoé venait de York », dis-je.

« Ah bon ? »

« Je suis né une certaine année dans la ville de York, d’une bonne famille [1]. »

« Oui, oui, j’avais oublié ça. »

Je lui dis qu’il y avait des noms nordiques partout dans le nord de l’Angleterre, et lui donnai comme exemple celui de Thorpe. Un nom de lieu et un nom de famille.

Borges dit : « Comme en allemand, Dorf. »

« Ou en hollandais, Dorp. »

« C’est bizarre, je vais vous dire quelque chose. Je suis en train d’écrire une histoire dont le personnage principal s’appelle Thorpe. »

« C’est votre héritage du Northumberland qui se réveille. »

« Peut-être. Les Anglais sont des gens merveilleux. Mais timides. Ils ne voulaient pas d’un empire. Ce sont les Français et les Espagnols qui les ont poussés. Et ainsi ils ont eu leur empire. Une grande chose, non ? Ils ont tant laissé derrière eux. Regardez ce qu’ils ont apporté à l’Inde. Kipling ? Un des plus grands écrivains ! »

Je dis que parfois une histoire de Kipling était seulement une intrigue, ou un exercice dans un dialecte irlandais, ou une énorme gaffe, comme le climax de “At the end of the passage”, où un homme photographie un épouvantail dans la rétine d’un cadavre et ensuite brûle les images parce qu’elles sont effrayantes. Mais d’où venait l’épouvantail ? »

« Ça ne fait rien, il est toujours bon. Mon récit favori est “The Church that was in Antioch”. Quelle merveilleuse histoire ! Et quel grand poète ! Je sais que vous êtes d’accord, j’ai lu votre article dans le New York Times. Ce que j’aimerais de vous c’est que vous me lisiez des poèmes de Kipling. Venez », me dit-il en se levant vers une étagère. « Là, vous voyez tous ses livres ? A gauche il y a les Collected Poems, c’est un gros livre.

Il évoquait l’idée avec ses mains, et je trouvai le livre à côté d’une Elephant Head Edition of Kipling, je le ramenai au sofa. Borges dit : « Lisez-moi The Harp Song of the Dane Women. »

Je fis ce qu’il me demandait.

What is a woman that you forsake her,
And the hearth-fire and the home-acre,
To go with the old grey Widow-maker?

“The old grey Widow-maker”, dit-il, « c’est tellement bon. On ne peut pas dire des choses comme ça en espagnol. Mais je vous interromps, continuez… »

Je repris, mais à la troisième strophe, il m’arrêta. “The ten-times-fingering weed to hold you.”, « Comme c’est beau ! » Je continuai à lire ce Reproche à un voyageur, et sa lecture seule me rendit homesick. Et à chaque nouvelle strophe, Borges s’exclamait sur un vers particulier. Il était plein de ferveur pour ces textes anglais. Quelques locutions étaient impossibles à dire en espagnol. Une simple expression poétique comme world-weary flesh, doit être rendue en espagnol en « la chair fatiguée par le monde ». L’ambiguïté et la délicatesse sont perdues, et Borges était mécontent du fait qu’il ne pouvait trouver d’équivalent. « Et maintenant, mon favori », dit-il, The Ballad of East and West.

Il se trouva encore plus de matière à interruptions dans cette ballade que dans The Harp Song, et bien que ce ne fut pas un de mes poèmes favoris, Borges attira mon attention sur les meilleurs passages, dans divers couplets, et continua à affirmer qu’on ne pouvait exprimer ça en espagnol.

« Lisez m’en un autre », dit-il.

Pourquoi pas The Way through the Woods, dis-je, et en le lisant, j’avais la chair de poule.

Borges dit : « C’est comme Hardy. Un grand poète, mais je ne peux pas lire ses romans. Il aurait dû se cantonner à la poésie. »

« C’est ce qu’il fit finalement, il abandonna les romans. »

« Il n’aurait jamais dû commencer », dit Borges. « Vous voulez voir quelque chose d’intéressant ? » Il me ramena aux étagères et me montra son Encyclopaedia Britannica. C’était la onzième édition, très rare, pas un livre de faits, mais une œuvre littéraire. Il me dit de regarder la rubrique « Inde », et d’examiner la signature des images. C’était Lockwood Kipling. « Le père de Rudyard, vous voyez ? »

On fit le tour de sa bibliothèque. Il était spécialement fier de sa copie du Dictionary, de Johnson (« Ça m’a été envoyé de la prison de Sing Sing, de façon anonyme »), de son Moby Dick, de sa traduction de Richard Burton des Mille et une nuits. Il fouilla dans les étagères et sortit d’autres livres, puis il m’emmena dans son bureau pour me montrer son exemplaire de Thomas de Quincey, son Beowulf – le touchant il commença à réciter – et ses sagas islandaises.

« C’est la plus riche collection de littérature anglo-saxonne de Buenos Aires », dit-il.

« Sinon d’Amérique du Sud. »

« Oui, je crois. »

Nous retournâmes à la bibliothèque. Il avait oublié de me montrer son édition de Poe. Je lui dis que j’avais lu récemment Les aventures d’Arthur Gordon Pym.

« Je parlais justement de Pym hier soir à Bioy Casares », dit Borges. Bioy Casares avait collaboré à une série d’histoires avec lui. « La fin du livre est si étrange, l’obscurité et la lumière. »

« Et le navire avec les cadavres. »

« Oui » dit Borges, plutôt incertain. « Je l’ai lu il y a si longtemps, avant que je perde la vue. C’est le meilleur des livres de Poe. »

« Je serais heureux de vous le lire. »

« Venez demain soir », dit Borges. « A sept heures et demie, vous pourrez me lire des chapitres de Pym, et puis nous irons dîner.

Je pris ma veste sur la chaise. Le chat avait mâchouillé la manche. Elle était humide, et il était maintenant endormi. Il dormait sur le dos, comme s’il voulait qu’on lui gratte le ventre. Les yeux bien fermés.

…/…

 

[1] Citation du livre de Daniel Defoe, Robinson Crusoé (NDT).

Navigare necesse est, vivere non est necesse

Une citation de Pompée le Grand (-106/-48), devenue célèbre au Portugal et au Brésil. Dans la langue de Camões, elle est la suivante : Navegar é preciso, viver não é preciso (Naviguer est nécessaire, vivre n’est pas nécessaire), une phrase énigmatique qui a une longue histoire, mêlant les auteurs anciens et modernes, tels Plutarque, Pétrarque, Fernando […] Lire plus »

La Sainte Inquisition

Ses procès enfreignaient les règles élémentaires de la justice et du bon sens. Les délateurs servaient de témoins ; les enfants déposaient contre leurs parents, et les parents contre leurs enfants ; l’accusé ne pouvait pas communiquer avec ses défenseurs, et ne savait pas qui l’accusait ; la délation était applaudie et l’espionnage considéré comme une vertu. Les […] Lire plus »

Mohammed Dib – “La Grande maison” : une mémoire communiste

Mohammed Dib (1920-2003) est écrivain et militant du Parti Communiste Algérien (PCA) dès la transformation de la Région communiste d’Algérie du PCF en parti autonome mais non affilé à la IIIe Internationale Communiste, puisqu’il resta sous la tutelle du « Parti-frère de France ».

Les années 1930 du siècle passé, forment en Algérie un couronnement sur les plans politiques et culturelles des lttes syndicales qui avaient, elles, débutées dès les années 1910. La naissance du PCA, puis du PPA nationaliste a bouleversé le quotidien des Algériens colonisés, qui furent dénommés successivement, indigènes musulmans puis à partir de 1946 Français musulmans, mais jamais sous leur appartenance identitaire en tant que peuple millénaire de formation historique.

Cette dimension a fait objet de nombreux contenus de romans, poèmes, récits et nouvelles écrites par des algériens autochtones et dans la langue du colonisateur comme une affirmation d’un Soi collectif totalement englouti, mêlés à des positions politiques de chacun des auteurs autour d’une question essentielle, celle de la question nationale dans la situation d’une domination de l’impérialisme colonialiste de population.

L’exemple du premier roman de Mohammed Dib, La Grande maison (1952) à travers lequel, l’auteur-narrateur fait glissé des indications ayant trait au mouvement communiste ouvriers en Algérie de la fin des années 1930 au début du débarquement  Anglo-américain en Afrique du Nord. Deux personnages du roman, attirent notre attention, à savoir Hamid Saraj et Mohammed Lekhal. Tout deux sont des militants communistes qui ont existés réellement et que l’auteur semble archiver dans un travail de création esthétique, comme s’il savait prématurément qu’ils seront un jour totalement ignorer dans leur pays.

Si le premier roman de Dib s’achève par une réunion des femmes de Dar Sbitar, en présence du jeune Omar fils d’Aini, autour d’un diner du soir autour d’une table basse traditionnelle, c’est le rituel voulut par l’auteur dans l’esprit de l’attente des longs lendemains de misères et de souffrances, annonçant aussi la fin d’une expérience historique et politique avec le sacrifice des militants révolutionnaires et le début d’une seconde étape de la lutte nationale de classe. M. Hassen, un instituteur nationaliste de l’école pour indigènes que fréquentait le jeune Omar, a osé « défragmenter » l’imaginaire des jeunes élèves Arabes avec cette question de la Mère-patrie qui remettait en cause le discours officiel et idéologique colonial d’une France gauloise, matrice de l’Afrique du Nord.

 

Hamid Saraj, « un homme que la police recherchait souvent »

Il est question d’un homme qui portait bien ses 30 ans, vivant chez sa sœur Fatima qui demeure dans cette maison collégiale appelée Dar Sbitar. A l’origine, le lieu de la trame romanesque et de la narration, existe bel et bien, il fut un ancien hôpital militaire au cœur de la ville de Tlemcen, durant la guerre 14-18. Hamid Saraj (HS) est un personnage « dépite de simplicité que lui conférait son air naïf et débonnaire », c’est quelqu’un qui avait « beaucoup vécu », une traduction bien dibienne de l’expression algérienne qui désignait les hommes de grandes expériences dans la vie. HS parle d’une voix basse, agréable « un peu trainante ». Il est de petite taille, mais trapu avec une démarche lente, des gestes lourds et puissants et les descriptions qu’entame le narrateur, nous annonces les origines de HS, qui dès qu’il avait 5 ans «  il avait été emmené en Turquie, lors de la grande émigration qui fit fuir tant de gens de chez nous pendant la guerre de 14 ».

A l’âge de 15 ans, il disparut de Turquie et que nulle ne sait que s’est-il advenus de lui, puisque sa famille est rentrée de Turquie et ne saura jamais informée sur son sort. Le personnage-militant est un homme qui lit la nuit à la lueur d’une petite ampoule. Il donna même à Omar, un livre à lire, Les Montagnes et les hommes, un roman de l’écrivain soviétique M. Iline, de son vrai nom Ilya Iakovlevich Marchak (1895-1953) et qui fut traduit du russe par Elsa Triolet.

Le jeune Omar ne faisait que lire et « déchiffré page par page, sans ce décourager », ce qui lui valut de passer quatre mois afin de le terminer. HS est ce militant communiste qui, aux yeux de Lalla Zahra, bourrait les gens de mots à chaque coin de rue et si ce qu’il dit « se réalise, ce sera le bonheur de tous les pauvres gens », rétorque la jeune Zahra.

Mais c’est à Bni Boublen, dans la campagne environnant la ville de Tlemcen, que HS sera appréhendé par la gendarmerie coloniale, avec plusieurs paysans. Et, c’est en homme de l’Agit-Prop qu’il sera mis en prison, défendant les fellahs contre les exactions des colons et du Gouvernement général d’Algérie en cette période de Vichy.

Le second militant communiste est le dénommé Mohammed Lekhal. Nous ne savons rien de lui sauf, qu’il est arrivé « dans les locaux de la police en bonne santé. Il en est ressorti trois jours après mort. » Aucun des deux personnages-militants n’adressent directement des propos aux autres antagonistes du roman, tout est dit dans une narration centrée sur le jeune Omar et émanent de ses pensées. Tout le monde est enclavé dans un profond silence que seul ce chœur de femmes rapporte à travers des dires et faits.

Mais qui est réellement Hamid Saraj ?

 

Mohamed Badsi est derrière sa doublure

Il est n’est à Tlemcen le 19/1/1902 et mort à Oran le 21/2/1979. Connu pour être le responsable régional du PCA à Tlemcen et sa région. Le père de Mohamed tenait un café maure dans la même ville et il eut 5 enfants, 2 filles et 3 garçons : M’Hamed, Mohamed et Sid Ahmed. M’Hamed est connu pour être un partisan du réformisme musulman et rejoint l’Association des Oulémas à Tlemcen dont le dirigeant local de l’époque, fut le cheikh Ibrahimi. Les 2 autres frères, notamment Mohamed, se rapprocheront du mouvement communiste ouvrier.

En 1908, Mohamed avait 6 ans, ayant perdu son père lorsqu’il immigra avec sa mère et son frère Sid Ahmed en Turquie avec un bon nombre de familles algériennes qui ont refusés de se soumettre aux nouvelles lois et réglementations coloniales. En Turquie, il exercera divers métiers afin d’aider sa famille dans la ville d’Izmir, où une petite communauté Algérienne subsistent déjà depuis 1867 et composée essentiellement de fidèles de l’Emir Abdelkader. La situation politique dans ce pays n’arrange nullement les communautés étrangères installées avant la révolte du parti Jeunes Turcs, la famille Badsi pense à un plausible retour en Algérie. Laissant son frère Sid Ahmed à Izmir, qui ne rentrera qu’en 1932, Mohamed est à Tlemcen et sera démobilisé en 1925. Démunit de toute source financière, il part en France comme ouvrier en région parisienne. C’est à cette époque qu’il côtoiera l’Union inter-coloniale et l’organisation de la Main d’œuvre nord-africaine, ayant comme dirigeants Abdelkader Hadj-Ali et Mohamed Marouf de la 1er Etoile Nord-Africaine de 1926. A travers cette dernière, il se rapprochera du PCF et se montre un militant aguerrit dans le milieux ouvrier des coloniaux. Membre de la cellule communiste du 5e arrondissement, il sera envoyé à Moscou afin de suivre une formation politique et idéologique de militant professionnel selon les préceptes léninistes.

En 1928, il est de retour en France et rejoint la Commission coloniale auprès du Comité central du PCF. L’année d’après, il est envoyé en mission en Tunisie afin de réorganiser le mouvement syndical des traminots et les ouvriers des mines. Délaissé à son sort, semble-t-il, il demandera de rejoindre Izmir où il restera sans papiers ni travail auprès de son frère jusqu’à leur retour commun à Tlemcen, en 1933. C’est à cette époque que Mohamed Badsi devient le responsable de ce qui été appelé à cette époque le Rayon communiste (Région) de Tlemcen, au sein de la Région Communiste d’Algérie du PCF. Nous évoquons là, un léniniste convaincu qui ne cessera de mettre en avant la question nationale et coloniale en situation  de colonisation de population.  Au VIIe Congrès de la 3e Internationale Communiste, il est délégué de l’Algérie en tant que colonie avec un statut autonome de la délégation française et son intervention aux plénières du congrès suscita la colère des délégués du PCF qui resta totalement ambiguë sur cette question de principe internationaliste, développant un paternalisme néocolonial depuis quelques années en s’enfermant dans l’électoralisme et l’idée d’union populaire avec la SFIO social-démocrate. Badsi Mohamed, accompagné de son frère dans certaines actions militantes, sera le principal instigateur du mouvement de grèves à Tlemcen et dans sa région. De 1935 à l’été 1936, il conduira les grèves des ouvriers du bâtiment, en imposant l’ouverture de chantiers pour chômeurs, et organisera les sections syndicales des ouvriers agricole.

Très lier aux principes et recommandations du Komintern au sujet de l’indépendance du mouvement communiste ouvrier dans les colonies, Mohamed Badsi militait pour un parti révolutionnaire national, tout comme son compagnon Sid Ahmed Belarbi dit « Boualem », à Alger. Mais la discipline du Parti lui imposait le nécessité de ce structurer au sein du futur PCA dès le mois de juillet 1936 et de mener sa lutte de libération des classes de déshérités. Lors de la création du Congrès musulman Algérien, une sorte de front démocratique en alliance avec les Oulémas, les Elus franco-musulmans et les communistes, les frères Badsi se retrouvent ensemble, symbole d’une symbiose politique pour une lutte nationale concertée.

 

Mohammed Dib, une praxis littéraire

Le journal Paris-presse, L’Intransigeant du 28/10/1952, présentait la parution du premier roman de Mohammed Dib, La Grande maison (LGM) en ces termes :

« A la vérité, ce n’est pas lui (le jeune Omar) le héros, c’est la faim, la misère, c’est les autres, ceux qui écrasent celui qui n’est pas un homme, ceux dont il faut supporter la dureté. »

L’auteur de ces lignes n’est autre que le journaliste et auteur des Histoires brutes (édition Table Ronde, 1954), Jean-Jacques Hauwuy qui présente Dib comme un ami d’Albert Camus et d’Emmanuel Roblès en indiquant que ce premier roman du jeune Dib (il n’avait alors que 32 ans), « comme un réquisitoire, voire un pamphlet, vigoureux et épris. »

Evoquant encore LGM, un autre critique français de l’Union coloniale française, Claude-Maurice Robert (1895-1963) et auteur de Tlemcen, jardin d’Eden (1959), jugeait que

« Bien qu’injuste envers la France, cette œuvre honore Tlemcen et la culture française qui ont formé son auteur (…) Mohammed Dib nous fustige mais dans la langue de Stendhal (…) ».

Au numéro du 1/11/1952 des Cahiers du Sud de Jean Baillard (1893-1973), il est bien mentionner que le roman LGM est celui « d’une voix marquante de la jeune Afrique du Nord musulmane où pointent les signes d’une véritable renaissance ». Dib n’est pourtant pas étranger aux colonnes de cette revus, puisqu’il publia dès 1948 au numéro 290, un très beau texte plein de poéticité, intitulé Tâches de Silence et en septembre 1951, il y reviendra avec une nouvelle titrée L’Héritage enchanté.

Mais la critique française conservatrice de l’époque, osa même de comparaitre l’écrit romanesque de Dib à La Princesse de Clèves de Mme de La Fayette. Une critique qui  « parle beaucoup et souvent hors de propos », notait Pierre de Lescure (1891-1963) cet enfant d’Oran (Algérie) et cofondateur des Editions de Minuit, en parlant du dernier roman de Dib clôturant l’ère coloniale. Dans France nouvelle, du 24/12/1959, Lescure évoque Un été africain comme un texte qui façonne les paysages tracés par son auteur avec des lignes mesurées et précises. Des lieux et des espaces encadrés par des personnages paraissant avec une simplicité à l’aspect réservé, mais claire et net. Pour le journaliste-résistant, Dib s’exprime en français avec « une aisance naturelle » c’est pour montrer « les attaches profondes de son livre » à l’Algérie.

C’est cette réceptivité de l’œuvre de Mohammed Dib, par la presse et la critique française du temps de l’empire colonial, qui n’a jamais été prise en compte ni étudier en Algérie. Nous convenons que la question relève beaucoup plus d’une paresse intellectuelle que d’une incompétence académique. Pour notre pars, nous tenterons d’apporter un modeste éclairage sur l’intérêt porté par la critique et la presse communiste française, aux premières œuvres de Dib, en particulier LGM.

Mohammed Dib s’est lié d’amitié particulière avec Guillevic et un peu moins avec Aragon, même si des propos de respect et de reconnaissance ont été échangés entre les deux auteurs. La question de l’indépendance algérienne a nettement dominée un certain gèle de relation entre les deux militants, Aragon qui reconnaissait en le PCF, comme « ses yeux et son cœur », se mettait à la traine de reconnaître la résistance algérienne par rapport à un Sartre, offensif et pourtant anticommuniste. Mais Dib demeurait aussi fidèle à la ligne du PCA qui considérait le parti français comme allié avec une petite touche critique sur la question coloniale.

Il n’est nullement prétentieux de notre avis, si nous avancions  les propos qui suivent : la majorité de nos écrivains et écrivaines, d’entre 1945 et 1962, furent à « l’école » du journal de masse Alger-Républicain ou encore celle du PCA en vois d’algérianisation (dite aussi, d’arabisation). Kateb Yacine, Mohammed Dib, Malek Haddad et Assia Djebar étaient des « organiques », Mammeri et Feraoun aimant lire avec assiduité le quotidien progressiste étaient des Humanistes socialistes sans en vomir la pensée marxiste de leurs concitoyens. L’imprégnation du progressisme était un combat commun et la mosaïque politique entretenue par ces écrivains et écrivaines, rejoignait leur niveau  de créativité esthétique.

Il y a lieu de relever que Mohammed Dib fut le plus « organique » d’entre les romanciers algériens et cela jusqu’à sa rupture avec le parti en 1963. Question qui n’a jamais été étudier ni en Algérie ni ailleurs. On se contente de l’évoquer dans le seul rappel de sa biographie, en se référent au Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier maghrébin (2006) de l’équipe de René Galissot, pourtant la période militante de Dib s’est faite et accomplie au sein et autour du PCA, chose à laquelle nous estimons comme un facteur objectif qu’il faut, bien entendu, ajouté à d’autres facteurs sociologiques et culturelles en situation coloniale spécifique. Aujourd’hui, il est nécessaire de lier pratique littéraire dibienne et praxis militante de l’auteur afin d’approcher une certaine anthropologie du texte littéraire de Mohammed Dib entre 1945 et 1962.

 

« Le clerc et les colonialistes » à sept mois du séisme

Dans Le Clerc et le colonialiste dans le numéro 64 de La Nouvelle Critique, avril 1954, Mohammed Dib répond aux articles du polémiste et linguiste René Ernest Joseph Eugène Etiemble (1909-2002) qui publia, en trois parties, son Barbarie ou Berbérie ? Sur les colonnes de la nouvelle NRF (n° 9 de septembre 1953, le n° 10 d’octobre 1953 et le n°12 de décembre 1953) dont le contenu fustigé la littérature nord-africaine et particulièrement Mohammed Dib. Mohammed Dib, écrit Etiemble est celui  « qui raille ces instituteurs qui enseignent aux yaouleds, aux gamins, que la France pour eux est « la mère patrie », en concluant avec ardeur que «  Si je l’entend bien, la mère patrie du petit Kabyle, ce serait plutôt l’Arabie Séoudite ».

Le « clerc » de Dib n’est que le polémiste qui « s’adonné aux spéculations désintéressées », un mandarin « passionné d’érudition qui déborde d’attendrissement quasi paternaliste » devant « l’oeuvre coloniale » en direction des petits indigènes. Le transfuse  de la pensée de la droite conservatrice, épousant par occasion le marxisme puis le maoïsme, pour y revenir, en fin de son parcours au libéralisme bourgeois, pensait naïvement que « l’Algérie était la patrie du petit Kabyle » (Dib, P.97), pour un peuple qui n’existe pas.

Dib répondra à cette négation coloniale de l’histoire par cette séculaire vérité qui a fait de ce peuple des « descendants de Berbères, de Grecs, de Latins, d’Espagnols, de Turcs et d’Arabes » (Dib, p.99). il rappel au polémiste de la droite coloniale, qu’un « ban en arrière de 12 siècles » (p. 100) permet de retenir, que de l’an 710 à la colonisation en passant par la chrétienté féodal et « la République d’Alger » (Idem), il y a lieu de notait que le Dey Hussein d’Alger durant la Révolution française a aidé la République naissante avec quelques 250000 franc-or, et que c’est bien grâce aux Algériens que « la révolution française est parvenue à nourrir le peuple et l’armée (…)au même moment que les fermiers-généraux affamaient de la France. » (p.102)

Voilà qui est déjà trop pour un « peuple qui n’existe pas encore », réplique Dib, en dénonçant l’esprit colonialiste qui n’a cessé d’étouffer la recherche libre, et jeter le voile du mensonge et d’oubli sur des vérités historiques. Appelant en fin d’article, à réfléchir à l’inhumaine horreur du colonialisme, «  à son cortège de haine, d’abus et de brutalité honteuse » et de s’inscrire dans le livre du combat de cette abjection.

 

BIBLIOGRAPHIE

 – Ecrits de Mohammed Dib durant la publication du quatuor « Algérie »

Tâches de silence, Cahiers du Sud, n° 290, 1948.

 Jeu de massacres, Cahiers du Sud, n° 320, 1/12/1953.

Le clerc et le colonialiste, La Nouvelle Critique, n° 64, avril 1954.

Prolétaires algériens. Eléments d’enquête, La Nouvelle Critique, n° 68, septembre-octobre 1955.

L’autre, Cahiers du Sud, n° 334, 1/4/1956.

La mémoire du peuple, La Nouvelle Critique, n° 112, janvier 1960.

Bachir Yellès, peintre algérien. Alger Républicain. Alger, 27 septembre, 1950.

Corée. Alger Républicain. Alger, 5 juillet.

De nuit en jour. Alger Républicain. Alger, 23 août.

De nuit en jour. Liberté. Alger, 9 novembre.

Hommage à Nazim Hikmet, poète de la liberté. Alger Républicain. Alger, 12 avril.

Inventions et inventeurs d’Algérie. Alger Républicain. Alger, 25 juillet.

Je suis chaque matin. Alger Républicain. Alger, 31 mai.

Je te cherche. Alger Républicain. Alger, 11 octobre.

L’assassin. Liberté. Alger, 11 mai.

Les intellectuels algériens et le mouvement national. Alger Républicain. Alger, 26 avril.

Littérature décadente et littérature progressiste aux U.S.A. Alger Républicain. Alger, 30 août.

Pourquoi nous devons lire les écrivains soviétiques. Liberté. Alger, 27 juillet.

RHAIS, Roland (Collab.). (Sur les monuments d’Alger). Alger Républicain. Alger, 20 décembre.

  1. Les grèves des paysans d’Aïn Taya. Alger Républicain. Alger, 27 avril.

Cheminots d’Algérie. Alger Républicain. Alger, 24 mai.

Grève à 100% dans les tabacs à Alger. Alger Républicain. Alger, 24 avril.

L’Algérie vivra libre. Liberté. Alger, 10 mai.

Sur la vie chère et la grève centrale de Hamma. Alger Républicain. Alger, 9 mars.

Le chômage, cette plaie. Alger Républicain. Alger, 8911121314 mai.

(Compte rendu de pièces de théâtre en langue arabe). Alger Républicain. Alger, 10 janvier

Les mendiants. Europe. Paris, avril pp. 7290.

Poèmes d’Algérie. Europe. Paris, 106, octobre.

Terres interdites. Les Lettres françaises. Paris, Jean Ristat, dir. 515, 6 mai.

(Extrait du « Métier à tisser »).

L’Action. Tunis, Parti socialiste destourien, 1, 25 avril.

L’attente. Les Lettres françaises. Paris, Jean Ristat, dir. 593, 10 novembre.

L’enfant dort. Les Lettres françaises. Paris, Jean Ristat, dir. 20 octobre.

Le compagnon. Les Lettres françaises. Paris, Jean Ristat, dir. 583, 1° septembre.

La vérité ce scandale. Les Lettres françaises. Paris, Jean Ristat, dir. 9 février.

Sur le carnet de Mohammed Dib. L’Humanité. Paris, Organe central du PCF, 30 janvier.

La barbe du voleur. La Nouvelle Critique. Paris, P.C.F., 112, La Culture algérienne. Janvier pp. 83-84.

 

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Romans : ça s’écrivait en 1991

Au hasard d’une visite chez mon marchand de livres favori, Rue des bouquinistes obscurs à Aix-en-Provence, je tombe sur deux romans d’auteurs jusqu’alors inconnus de moi, l’un paru chez Grasset, l’autre chez Gallimard et tous deux en 1991. Au-delà de cette coïncidence, cela valait la peine de regarder d’un peu près comment il convenait d’écrire, il y a près de quarante ans, pour entrer dans le sérail des auteurs publiés par les plus grands éditeurs. Sylvie Caster (née en 1952), l’auteure de Bel-Air, avait aiguisé sa plume à Charlie-Hebdo et au Canard enchaîné et publié auparavant deux romans. Quant à Pierre Moinot (1920-2007), l’auteur de La Descente du fleuve, haut-fonctionnaire et académicien, il en était alors à son septième roman.

Outre leur année de publication, ces deux ouvrages ont comme caractéristiques communes d’être écrits à la première personne et d’être dépourvus de toute intrigue, signe d’une concession à la fois à la mode du « je » et à celle du « non-récit »[i]. Ils diffèrent néanmoins notablement par leur style d’écriture.

Sylvie Caster à l’ombre de Céline

Dans Bel-Air une femme raconte son quotidien d’infirmière dans un grand ensemble. On la suppose jeune même si elle ne dit rien d’elle, en dehors de ces états d’âme professionnels. Elle se montre, quoi qu’il en soit, encore vulnérable à ceux qu’elle rencontre et le livre est divisé en trois parties centrées respectivement sur des familles particulièrement toxiques à cet égard, celle de l’alcoolique Laboisse (son nom en dit déjà long), celle d’Estelle, la petite fille infirme, et celle d’Alexandrine, la grand-mère borgne et en fin de vie. Trois familles naufragées qui survivent sans que l’on sache trop bien comment. Laboisse a été « garçon » sur des paquebots, la maman d’Estelle enchaîne les amants décrétés « tontons » de la petite. Quant aux petits-fils d’Alexandrine, ils sont dans des combines qui semblent toutes destinées à échouer.

A quelques décennies près, on est plongé dans l’enfer du Voyage de Céline, un monde de misère et de débrouille. Signe des temps (le livre a été écrit avant la fin de la guerre d’Algérie), il n’y a aucun immigré parmi ces pauvres gens. La 4e de couverture rend compte en une phrase des intentions de l’auteure : « Avec une tendresse immense, de l’humour aussi et pas la moindre complaisance, elle nous fait entendre un cri, ultime espoir de ce grand ailleurs auquel tous aspirent ». C’est assez juste, même si l’on s’interroge sur l’absence de complaisance. Comme Céline, S. Caster semble bien plutôt se complaire dans la peinture de son univers misérabiliste. D’ailleurs comment un romancier n’aurait-il pas de la complaisance pour son sujet ?

La 4e de couverture ne dit rien de la manière dont le livre est écrit, qui est pourtant pour nous sa première qualité. Cela commence en effet très fort :

Par exemple la description du paysage qui conduit à Bel-Air : « Ils n’étaient plus champêtres ceux-là [ces près]. Ils vasouillaient, ils attendaient, dans un genre de terrain vague, qu’un nouvel entrepôt vienne les grignoter, dans le crachouillis des fumées » (p. 10).

Ou l’odeur infecte de l’entrée d’un immeuble : « Après, quand on l’a sentie, rien qu’une fois, la gerbe de l’entrée, prendre toute la tripe et la secouer, on pourrait bien s’en aller au bout du monde, qu’on se la rappellerait encore et encore, cette odeur » (p. 13).

Et voici la mère Carlier : « Elle avait peur de tout, la « mère » Carlier. C’était un monceau de trouille. De panique. Dans la hantise du pognon. Et puis de son mari, aussi… » (p. 42).

Enfin Laboisse évoquant ses souvenirs de marin : « Il avait une tête exagérée, Laboisse, à cet instant. Souffrante, pénible. Et puis grotesque. Comme un masque farce. Qui retient des larmes piteuses qui ne couleront pas. Les océans lui revenaient. Ils le noyaient dans une féroce nostalgie… Il était terrible et affreux » (p. 60).

Tout n’est pas de ce niveau. Et plus on avance dans le livre, plus la prose semble s’assagir. Ou l’on s’habitue. C’est dommage car le style est bien le principal atout de ce livre. La peinture pure et simple de la misère humaine, sans véritable support narratif, ne suffisant pas à faire la matière d’un « roman », tel qu’indiqué sur la couverture.

Sylvie Caster, Bel-Air, Paris, Grasset, 1991, 236 p.

 

Le « grand style » de Pierre Moinot

Pierre Moinot cultive la langue d’une toute autre manière. La Descente du fleuve raconte un couple qui se retrouve après une longue séparation. Il est archéologue et revient d’un chantier de fouille au Pérou. Elle, Mo, est peintre. Ils ont une grande fille qui va avoir son premier enfant. Ils se sont donné rendez-vous dans un petit port de la côte espagnole. Il y a là un barman qui parle comme un livre, un berger inquiétant, des artistes étrangers. Le narrateur est en pleine confusion, entre les interrogations sur son amour et les souvenirs de ses missions, dont celle qui l’a conduit, en Afrique, à la recherche du fleuve Niger.

Mo au réveil : « Sur le casque de ses cheveux courts et droits, d’un roux brillant de pelage, couraient des reflets d’un gris métallique où se devinait parfois du blanc et sur le coin de sa bouche que le sommeil entrouvrait une étoile de rides avait appuyé son dessin, que je retrouvai plus nette encore au coin des yeux clos, au-dessus des hautes pommettes où les taches de rousseur semblaient plus foncées parce qu’elle avait dû essayer de se faire brunir » (p. 21).

Un jeune couple au Pérou : « Dans l’espace étroit de la fouille leur désir installait une lourde et implacable sauvagerie presque accusée par la réserve pudique dont ils voulaient le masquer, et qu’un simple regard rallumait au-dessus du travail minutieux du décapage, venant surtout de la très jeune femme dont le petit visage clair exprimait, le temps d’un coup d’œil, l’âpreté affamée et dévorante d’une belette carnassière » (p. 30).

Au style saccadé, heurté, brutal de S. Caster s’oppose ici une ample prose, comme un fleuve dont il faut suivre patiemment les méandres. Sans éviter parfois le cliché, comme dans cette évocation de l’acte sexuel à la manière des films d’autrefois, qui ne montraient rien de plus que ceci : « Puis elle se renversa en arrière et je la suivis. J’entendis très loin le battement de la mer et sous moi le doux gémissement étouffé » (p. 113).

Une rare pointe d’humour : « Mo nageait avec force. Là-bas le ballon rouge de son bonnet se balançait entre chaque mouvement arrondi de ses bras battant l’eau comme les aubes régulières d’une roue. Moi je nageais sans gloire une brasse de marinier d’écluse » (p. 198).

Ces quelques exemples montrent suffisamment que P. Moinot cultive avec art les métaphores, métonymies et autres synecdoques. Jusqu’à l’excès, hélas, quand cela devient un procédé. Aussi finit on par s’arrêter plutôt sur des phrases toutes simples qui paraissent, par contraste, d’autant plus fortes, comme lorsque le narrateur réagit à la vue d’une femme « parfaitement belle » : « Ils vinrent près de moi, sans que je puisse détacher mes yeux d’elle, et je compris que sa beauté me désespérait » (p. 157). Et Mo, juste après : « Elle est trop belle. Elle détruit tout » (p. 158).

Abus de métaphores ou pas, le livre lasse surtout en raison de l’absence d’intrigue. L’auto-analyse du narrateur tourne rapidement en rond et l’on attend vainement qu’il se passe enfin quelque chose !

Pierre Moinot, La Descente du fleuve, Paris, Gallimard, 1991, 240 p.

 

[i] Sur ces deux points on consultera utilement l’article de Gérard Genette, « Frontières du récit » in Communications, 1966, n° 8. https://www.persee.fr/doc/comm_0588-8018_1966_num_8_1_1121

« La Capitale » de Robert Menasse : le roman de l’UE

Robert Menasse est un écrivain autrichien, auteur en particulier d’Un messager pour l’Europe – Plaidoyer contre les nationalismes (trad. Buchet/Chastel, 2015). La Capitale (le cinquième de ses romans traduits chez Verdier) s’inscrit dans la ligne de cet essai. Derrière la satire des institutions européennes, perce en effet le regret que les nationalismes soient plus forts […] Lire plus »