“Le Déparleur” de Michel Herland

Ou comment dire le tragique au quotidien

Il vient en silence s’allonger, ou mieux dit se recroqueviller sur un banc de bois brut, dos au public, et le spectacle commence. Par un chant enregistré, qui parle de nantis et de pauvres, de riches et de démunis, un peu à la façon, dans l’air et les paroles, de ce qui fut « Le Chant des Canuts ». Au refrain qui clamait « C’est nous les Canuts, nous sommes tout nus », fait écho le « C’est nous les clochards, c’est vous les jobards ».

Le ton est donné, il planera sur la salle le fantôme d’Aristide Bruant. Mais  plus encore celui de Jehan Rictus, dans « Les Soliloques du Pauvre ». Car du banc se lève, pour tenir la scène, le seul Déparleur, qui pendant plus d’une heure dira sa vie vécue sous le signe des déboires et du boire, de la déveine familiale et des amours malheureuses ; dira aussi le monde comme il ne va pas, comme il s’embourbe et déraille ; dira la vie et la mort, celle-ci ouvrant et fermant le discours : la première apostrophe — en direction des passants de la rue, en direction des spectateurs de la salle — n’affirme-t-elle pas « Y a des jours où je voudrais être déjà dans le trou » ? Et le monologue se conclut sur ce chant québécois de Raymond Lévesque, qui à lui seul résumerait le propos, à la fois d’espoir et de désespérance :

« Quand les hommes vivront d’amour
Il n’y aura plus de misère
Les soldats seront troubadours
Mais nous serons morts, mon frère. »

Le déparleur a naufragé sa vie, et pourtant il résiste, son bateau échoué sur ce bout de trottoir, entre papiers éparpillés au sol, qu’on imagine souillés et gras, ou encore pages de journal froissées après lecture, puisqu’aussi bien au cours de son “soliloque” il en utilisera, et nous dira qu’après des “Flaubert et des Baudelaire”, elles sont devenues aujourd’hui sa seule pitance littéraire. Il résiste, et se souvient. Et continuera à dérouler le fil, qu’importe, prétend-il, si nul ne s’arrête, si nul ne lui répond, si tous passent leur chemin. Ainsi que l’a formulé Édouard Glissant, « le déparleur ne s’attend pas à ce que les autres l’écoutent : il parle à la volée. Si on réagit c’est tant mieux, sinon ça lui est égal ». Alors il parle, le Déparleur, pour exorciser, pour être encore et encore, jusqu’au bout de ses jours. Il “déparle”, comme le fou, comme l’ivrogne, comme le clochard, marginalisés et qui par la parole nient l’inhumanité à laquelle la société prétendrait les réduire. 

Un spectacle en dix tableaux, pour évoquer le lourd passé comme pour  suggérer le présent, séparés par ce qu’on appellerait au cinéma “fondus au noir ”, tantôt sur un jingle de musique cap-verdienne, tantôt sur des poèmes écrits par Pierre Jean Jouve ou Michel Lecourlois, et dits par une autre voix off, sensuelle et profonde. Dix tableaux qui abordent mille sujets, tout en suivant longtemps — mais à la fin il s’effiloche — le fil rouge d’une assez sombre saga familiale : un père buveur, violeur et qui jettera à la rue, pour s’être rebellé contre sa tyrannie, le fils maudit ; une mère trop tôt disparue ; une jeune sœur prématurément envolée dans de tragiques circonstances…  Je retiendrai, de ce parcours fictionnel éminemment humain, l’histoire incestueuse qui lie le frère et “sa Julie” de sœur, belle comme les stars des affiches ; incestueuse pour d’aucuns moralisateurs et friands de tabous, mais si vraie et si touchante telle qu’imaginée et contée par le comédien-écrivain Michel Herland ! Puisque “déparler”, c’est aussi faire venir au jour les choses qu’en secret on taisait au profond de soi ! Je garderai aussi intacte l’émotion qui saisit quand se forment au dos des mots les images de la si petite Marie, de la si petite boîte où on l’enferme, de la plus petite encore où dormiront ses cendres… Là est l’acmé du récit, qui bascule de la harangue publique à la confession intime, l’instant où se dévoile la nature cachée mais tendre de l’homme.

En dépit du réel plaisir éprouvé, je reprendrai une formule chère à ma grand-mère, qui nous mettait en garde par ces mots : « Le trop est l’ennemi du bien ». Si le spectacle pêche un brin, c’est plutôt par le “trop” que par le “pas assez” : beaucoup de sujets divers abordés, trop de déplacements plus ou moins maîtrisés sur scène, trop d’élégance dans le vêtement — mais sans doute le décalage entre le langage argotique de la rue et le costume-chapeau haut-de-forme est-il voulu, comme signifiant une sorte de décadence ou de déclassement, en accord avec ce bel usage du terme “villégiaturer” pour nommer un séjour en prison… Resserrer l’ensemble autour de quelques idées-force aurait peut-être donné un poids plus grand encore au propos. Cependant, que ces quelques remarques, bénignes en somme, n’empêchent pas de saluer une bien belle performance, qui intéresse, interpelle, intrigue parfois, qui peut faire naître indignation ou émotion,  mais qui jamais ne laissera indifférent !

Fort-de-France, le 2 février 2019

Photo Paul Chéneau

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