Editeur: Stéphane Hoarau

Stéphane Hoarau est docteur ès Lettres (Université Louis Lumière – Lyon 2) et artiste peintre. Sa thèse porte sur un corpus d'auteurs francophones originaires du Maghreb et de l'océan Indien (des îles de La Réunion et de Maurice).
Les « Quatre Saisons » de Vivaldi par le ballet Preljocaj junior

Un vrai moment de bonheur que cette pièce pour quatre danseuses et trois danseurs chorégraphiée par Anjelin Preljocaj assisté en la circonstance de Fabrice Hyber pour la « chaosgraphie » (sic) et les costumes. Un mariage incontestablement heureux et l’on s’émerveille de bout en bout à suivre les tableaux se succédant sur un train d’enfer, qui présentent […] Lire plus »

Cirque – Aperçu sur le festival du CIAM 2019

Il existe dans la campagne aixoise, près du lieudit La Molière, le Centre international des arts du mouvement (CIAM), lequel, comme le nom ne l’indique peut-être pas suffisamment, est une structure vouée à faire découvrir le cirque aux heureux habitants du pays d’Aix(-en-Provence). Le festival annuel, programmé à l’automne, était riche cette année de sept […] Lire plus »

Les femmes ont de l’allure

Michel Bénézy, Les femmes ont de l’allure (textes et dessins). Maquette : Annie Bouvier. Editions Williwaw, 2007. Extraits : Black Camelia Elle attaqua juste derrière le solo de trompette, enchaînant sur l’accord de basse qui déroula le tapis rouge sous le velours ouvragé de sa voix brûlante, couleur Sud profond. Je vous donne l’adresse :  Slug’s, […] Lire plus »

Les Traversants de Sylvie Séma-Glissant au Festival d’Avignon

« Nous sommes dans des univers de claustration, des univers fermés. On nous isole pour mieux nous imposer tout ce que l’on a à nous imposer ! », Sylvie Séma-Glissant. Sylvie Séma-Glissant dirige l’Institut du Tout-Monde créé par son époux Edouard Glissant et œuvre aux rencontres autour des Poétiques de Résistance, Sylvie Séma-Glissant est aussi plasticienne. Elle a […]

Par MF , publié le 22/08/2019 | Comments (0)
Dans: Édouard Glissant, Périples des Arts | Format:

Bohemian Rhapsody ou Aimez-vous Queen?

 

                                            Viens, mon beau chat, sur mon cœur amoureux;

                                               Retiens les griffes de ta patte,

                                               Et laisse-moi plonger dans tes beaux yeux,

                                               Mêlés de métal et d’agate (Charles Baudelaire)

 

En 2010, Brian May, le guitariste de Queen, révélait déjà à la BBC qu’un film allait être consacré à cette formation et à Freddie Mercury, le chanteur légendaire du groupe, celui qui, en 2009, avait été élu <<ultime dieu du rock>> par OnePoll – un institut de sondage britannique – sur une liste des 4000 plus grands chanteurs, ayant devancé Elvis Presley de quelques voix.

Pour le rôle de Freddie Mercury était envisagé le comédien Sacha Baron Cohen, déjà séduit par l’idée du film: <<Si Sacha n’avait pas insisté encore et encore, nous n’en serions pas là. Nous ne l’avons pas choisi. Il nous a choisis>>, avouait avec enthousiasme Brian May.

Mais rien n’annonçait à ce moment-là la gestation si longue et difficile de ce film, si lente qu’on eût cru que le long métrage ne sortirait jamais, attendu que les accoucheurs n’arrivaient pas à se mettre d’accord sur les détails…

Brian May et Roger Taylor, le batteur du groupe, ont constitué la société Queen Films pour pouvoir être associés à la production et la superviser. C’est malheureux, parce que ça voulait dire que nul réalisateur n’aurait les mains libres et que le film serait dépourvu d’un fil conducteur et d’une vision d’ensemble, quelque outrée qu’elle soit, mais assumée.

Le cinéaste pressenti fut Dexter Fletcher. Lui tout comme Sacha Baron Cohen, de même qu’une partie du public envisageaient un film extravagant et étoffé, en accord avec la personnalité très riche, imprévisible et dionysiaque de Freddie Mercury. Un film plutôt pour adultes; de toute façon interdit aux moins de 14-16 ans, alors que les deux Queen escomptaient un film tous publics. Malheureusement, ce sont eux qui ont eu le dernier mot. Ce qui en résulta fut un film monotone, naïf, édulcoré, sans Baron Cohen et Dexter Fletcher qui renoncèrent au projet pour ne pas se mêler à <<ce biopic trop lisse sur Freddie Mercury>>, qui <<frise l’hagiographie.>> (Télérama)

Mais la presse Outre-Atlantique n’eut pas tant d’humour et décréta que <<ce film n’aurait jamais dû exister.>>

Quant à moi, je préfère le fini à l’inéxistant, vu que toute chose, aussi mauvaise qu’elle soit, cache dans ses entrailles quelque chose de bon, un brin de vérité, un peu d’émotion.

Malgré tout, le film fut tourné et devint le quatrième plus gros succès de la 20th Century Fox après Avatar (2009) de James Cameron, avec 2 787 965 000 dollars de recettes, Titanic (1997), du même réalisateur, avec 2 186 772 000 dollars et Star Wars I (1999) de George Lucas avec, au box-office, 1 027 044 000 dollars.

Sorti en 2018 et réalisé par Bryan Singer, Bohemian Rhapsody a eu 903 655 000 dollars de recettes.

Mais ce film ne se vante pas seulement du succès commercial, il a reçu

également bien des récompenses en 2019:

– l’Oscar du meilleur acteur pour Rami Malek, l’interprète de Freddie Mercury

– l’Oscar du meilleur montage pour John Ottman

– l’Oscar du meilleur montage de son pour John Warhurst et Nina Harstone

– l’Oscar du meilleur mixage de son

– le Golden Globe du meilleur film dramatique

– le Golden Globe du meilleur acteur

– le BAFTA du meilleur acteur

– le BAFTA du meilleur son

et pas mal de nominations:

– à l’Oscar du meilleur film

– au BAFTA du meilleur film britannique

– au BAFTA du meilleur montage

– au BAFTA des meilleurs costumes.

Alors, par où commencer?

 

FREDDIE ET SA FAMILLE

            L’action du film commence en 1970, à Londres, lorsque Freddie Mercury, de son vrai nom Farrokh Bulsara, avait 24 ans. De ses premières années de vie, on nous parle, par une analepse, lors d’une réunion de famille dans la maison des Bulsara et c’est ainsi qu’on nous fait savoir qu’il est né dans le protectorat britannique de Zanzibar (un archipel dans l’Océan Indien, faisant partie de nos jours de la Tanzanie) et que ses parents étaient originaires de l’Etat indien du Gujarat, mais de religion zoroastrienne, vu que leurs ancêtres perses vivaient sur le territoire correspondant aujourd’hui à l’Iran. C’est la conquête arabo-islamique qui les en avait chassés. Ses parents étant des fonctionnaires britanniques, le futur Freddie Mercury commence son éducation à la St. Peter’s Boys School, une école-internat très réputée. Le biopic nous apprend qu’ici Freddie a pratiqué la boxe, a pris des cours de piano et a constitué son premier groupe de musique. D’autres sources nous disent qu’il était très bon élève, même brillant, très doué pour le dessin, le sport, la musique (il chantait Ȏ sole mio) et qu’il aimait jouer du théâtre, surtout des rôles féminins, travesti. En 1963 éclate la révolution qui allait apporter à Zanzibar l’indépendance et en 1964 les Bulsara, en tant que fonctionnaires britanniques, doivent déserter l’île d’Unguja pour s’établir en Angleterre lorsque Freddie devait avoir dans les 18 ans.

A Londres, Freddie fait des études d’art, mais sans passer son diplôme de fin d’études. D’ailleurs, il avait trop de tempérament pour un graphiste, il était un dionysiaque et donc né pour faire de la musique. Monserrat Caballé (1933-2018) appréciait que, s’il avait été chanteur d’opéra, il eût pu chanter comme ténor et baryton à la fois.

 

LA NAISSANCE DU GROUPE QUEEN

Le film commence avec Freddie en quête d’un groupe de musique qui le prenne pour soliste. Il avait déjà été le chanteur du groupe Ibex, devenu Wreckage (Naufrage) à sa suggestion, et Sour Milk Sea. Maintenant il fait la cour au groupe Smile formé de Brian May (guitariste) et Roger Taylor (batteur) qui avaient été délaissés par leur soliste que Freddie connaissait. Il intègre le groupe en 1970 et le bassiste John Deacon les rejoint en 1971. Tous quatre feront Queen, mais ce nom fut choisi par Freddie Mercury. Cela devait être très à son goût, parce que très irrévérencieux, choquant et puis dans l’argot britannique queen signifie <<homosexuel>>.

Mais qui sont-ils ces quatre mecs dont la légende nous parle?

Brian May est un auteur-compositeur et astrophysicien. Il a composé beaucoup de tubes de succès de Queen tels que: We will rock you, Save me, Now I’m here, The show must go on.

Le batteur Roger Taylor est lui aussi un auteur-compositeur qui a fait des études de médecine pour devenir dentiste, mais il plaqua l’idée pour décrocher finalement une licence en biologie. C’est lui qui a composé les fameux tubes Radio Ga Ga, A Kind of Magic ou I’m in love with my car.

John Deacon est un auteur-compositeur et diplômé en électronique. On lui doit les extraordinaires tubes I want to break free, Another one bites the dust, You’re my best friend. Père de six enfants, il se retire de la vie publique en 1997. Il a beaucoup aimé et apprécié Freddie.

Freddie Mercury – auteur-compositeur de Bohemian Rhapsody, Love of my Life, Don’t stop me now, Somebody to love, We are the Champions est <<l’Edith Piaf des années ’80>>, comme on le définit dans un film documentaire.

En tant que graphiste, Freddie a dessiné le logotype du groupe, dont on fait état dans le film, connu sous le nom de Queen Crest: au milieu il y a un Q majuscule encadré de symboles évoquant les signes zodiacaux des quatre membres du groupe: deux Lions – Roger Taylor et John Deacon – , un Cancer – Brian May – et une Vierge – Freddie Mercury.

Le groupe Queen a vendu 300 millions d’albums au monde entier. Selon un sondage d’opinion commandé en 2007 par la BBC, Queen est <<le meilleur groupe britannique de tous les temps.>>

La complexité de leur musique est due à leur riche formation, à leur amour de la musique et à la complexité de leurs études. L’un d’eux affirme dans le film: <<Personne ne sait ce que Queen veut dire, vu que Queen signifie plusieurs choses à la fois.>> Et c’est vrai. Leur musique est comme une fontaine: on en voit la surface limpide, mais jamais le fond. Leur musique est faite de clartés et de ténèbres.

Et, Freddie Mercury, celui du film, d’arguer:

<< Nous sommes quatre inadaptés… (…) qui chantent pour d’autres inadaptés, pour les proscrits du fond de la salle.>>

 

LOVE OF MY LIFE

            C’est toujours en 1970-1971 qu’il rencontre Mary Austin (Lucy Boyton), la femme de sa vie. Elle était vendeuse dans une boutique de vêtements et la petite amie de Brian May lorsque Freddie l’a connue. Heureusement la relation avec Brian n’était pas sérieuse et Freddie a pu le remplacer sans tapage. Elle fut la femme qui sut se faire aimer par un homosexuel, tout en ayant le mérite de l’avoir compris et soulagé. Le film réussit à nous dire quelque chose de son amour malheureux et contrarié, plein de patience et de compréhension, mais il faut avouer que les documentaires et les interviews disent plus que le film ne le fait.

Dans une interview, elle a avoué qu’il avait été un soulagement d’apprendre justement  de Freddie qu’il était gay et qu’elle avait senti tout le temps qu’il avait besoin d’être accepté et aimé tel qu’il était: un homosexuel, un génie nerveux, une star capricieuse, un dionysiaque. Ce qu’elle a réussi à faire. Son aveu m’a vraiment saisie, vu qu’en général les amours sont égoïstes; on voit dans l’autre rien qu’un partenaire, il n’est pas envisagé avec ses attentes, ses rêves, ses idéaux, sa capacité, la vie qu’il aurait voulu se faire…

Quelle femme extraordinaire, Mary Austin! Dans une autre interview elle raconte qu’elle avait prié Freddie de lui faire un enfant et que celui-là a refusé en disant qu’il ne pouvait plus faire l’amour avec une femme, qu’il ne voulait pas d’enfant, plutôt se procurer encore un chat…  Dans le film de Bryan Singer, on nous fait apprendre que Mary était enceinte en 1985, avant le concert Live Aid. Ce n’est pas vrai. C’est une licence cinématographique, d’accord, mais nous devons préciser que c’est à peine en 1990 qu’elle rencontre le peintre Piers Cameron qui lui fera deux enfants et que Freddie a eu juste le temps de devenir le parrain de l’aîné, avant de mourir.

Quelle femme extraordinaire! Elle a valu tout l’amour et toute la reconnaissance de Freddie Mercury, qui lui a légué sa maison du quartier de Kensington, un pourcentage sur les futures ventes de ses disques et la moitié de sa fortune, après avoir légué 500 000 livres à son amant et coiffeur, Jim Hutton, et autant de livres à son cuisinier et à son assistant à domicile. Le reste de sa fortune a été partagé entre Mary et sa famille.

 

LES CHATS

            Ce film est plein de chats. Et pour cause. La vie et les maisons de Freddie furent peuplées de chats: chats noirs, chats blancs, chats gris. Chats sages ou espiègles, ils furent ses compagnons qu’il dorlota tout le long de sa vie. Parce que Freddie ressemblait aux chats et les chats à Freddie.

Les chats sont des créatures solitaires et mystérieuses, mais qui savent apprécier la bonne compagnie, dont ils n’ont pas absolument besoin. Ils peuvent s’en passer volontiers. Ils vous laissent les caresser tandis qu’ils pensent avoir d’autres choses à faire. Freddie, lui, il avait besoin d’un groupe, de sa famille, d’une femme qui l’aime et le comprenne, de salles qui l’acclament, mais, en même temps, il avait sa vie à lui, sulfureuse, ténébreuse, avec des fêtes orgiaques et beaucoup d’amants et de cocaïne. Une vie qui permettait de mettre en place toutes les fantaisies du monde! C’était la liberté absolue des chats, ces créatures <<dont l’humeur est vagabonde>>. C’était la vie sans limites, sa vie même, dont nous nous doutons, mais dont ce film ne nous parle aucunement, en nous laissant sur notre soif. Et puis les chats de ce film sont trop sages, trop simples éléments de décor, trop dépourvus de spontanéité, alors que les chats, tels que Freddie aimait, sont pleins de vie, imprévisibles et pleins de personnalité.

 

FREDDIE MERCURY ET RAMI MALEK

            Après le refus de Sacha Baron Cohen de jouer dans un film qui ne répondait pas à ses attentes, la meilleure variante de Freddie Mercury fut considérée Rami Malek, l’acteur qui s’est adjugé tous les grands prix: l’Oscar, le Golden Globe, le BAFTA. Je regrette ouvertement l’absence de Baron Cohen de ce film. Il est vrai qu’avec lui le biopic eût été tout autre, un film fellinien qui aurait également rendu compte de l’autre Freddie Mercury, <<le Ténébreux, – le Veuf, – l’Inconsolé>>, dont le <<front est rouge encor du baiser de la Reine>>, portant <<le Soleil noir de la Mélancolie>>, ce Freddie Mercury qui avait <<deux fois vainqueur traversé l’Achéron:/Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée/Les soupirs de la Sainte et les cris de la Fée.>> (Gérard de Nerval)

C’est ce Freddie Mercury que j’ai désespérément cherché dans ce film sans l’avoir nulle part trouvé. Sacha Baron Cohen aurait offert une version de Freddie Mercury. Rami Malek n’est qu’un sosie. Le sosie parfait, il est vrai, mais rien qu’un sosie.

Mais la manière dont Rami Malek s’approprie rationnellement la personnalité d’autrui est remarquable. Entre la vie de Mercury et celle de Malek il y a des similitudes. Ils sont nés tous les deux de couples d’immigrants. Les parents de Malek, né le 12 mai 1981, à Los Angeles, viennent d’Egypte. Mercury et Malek ne sont pas protestants comme la plupart des Anglais et des Américains. Malek fut élevé dans la religion copte orthodoxe. Pour tous les deux, le succès fut un peu long à venir. Après ses études universitaires, Malek travailla comme livreur de pizzas, ayant du mal à trouver des rôles, alors que Freddie, y compris celui du film, avant de finir ses études, travaillait comme ouvrier à l’aéroport.

Avant de percer dans Bohemian Rhapsody, il s’était déjà fait connaître par la série Mr. Robot (2015), où il a eu le premier rôle.

 

Freddie Mercury et Rami Malek

 

BOHEMIAN RHAPSODY

Le film fait état des tournées que le groupe a eues aux Etats-Unis pendant les années 1974-1975: Detroit, Cleveland, Atlanta, Memphis, Denver, Pittsburg, New York, New Orleans, Houston, Boston – <<rien n’est plus spectaculaire que l’Amérique>>, conclut un membre du groupe: c’est leur premier grand succès, c’est la confirmation de leur talent!

De retour en Angleterre, ils vont travailler dans un endroit isolé, une sorte de ferme, où Freddie Mercury compose Bohemian Rhapsody – une œuvre d’une complexité étonnante, apparemment capricieuse, sans ligne directrice ni refrain, où Freddie met toute sa force, toute sa souffrance; on a l’impression qu’il ressent son propre  corps comme un cachot et que, par les notes de cette chanson, il essaye de s’en évader, de rompre avec le passé, de s’assumer une nouvelle identité. Il a voulu tout faire entrer dans cette œuvre. C’est le point de rencontre de <<Shakespeare avec la tragédie grecque>>, tandis qu’au-dessus flotte <<la joie sans limites du théâtre lyrique>>. Par cette composition, Freddie romp les barrières de son corps et celles du rock. C’est Bohemian Rhapsody, c’est-à-dire <<la Rhapsodie sauvage>>, <<que nul ne peut apprivoiser>> qui <<n’a jamais, jamais connu de loi>>, qui s’échappe à tout contrôle, à toute règle et que le producteur d’EMI n’aime pas, parce que trop longue, et Freddie lui lance une sorte de <<Gare à toi!>> avant de casser les vitres de son bureau.

Bohemian Rhapsody (1975), qui fait partie de l’album A Night at the Opera, fut le seul single à avoir été deux fois premier des classements du Royaume-Uni: lors de sa sortie, le tube demeure premier des classements durant neuf semaines d’affilée et lors de sa réédition de 1991, après la mort de Freddie Mercury, encore cinq semaines. En 2002, il se trouvera en première place du sondage Guinness Hit Singles, désignant le meilleur single britannique de tous les temps.

La vidéo de Bohemian Rhapsody s’ouvre par une image qui évoque l’effigie de Marlene Dietrich, cette bisexuelle célèbre à laquelle ce film rend hommage par une affiche collée à un mur, dans une rue fréquentée par Freddie.

 

SUIS-JE GAY?

Le film insiste – et pour cause – sur l’homosexualité de Freddie Mercury et sur l’homosexualité en général, en mettant un accent aigu sur le besoin si grand, si intense de ces hommes de se faire accepter; par eux-mêmes et par les autres. Dans Bohemian Rhapsody, le chanteur dit à un moment donné: <<Quelquefois je voudrais n’avoir jamais été né.>>

Paul Prenter, le premier assistant de Freddie, celui qui l’embrasse si passionnément sur les lèvres pendant qu’il enregistre La Rhapsodie bohémienne, lui avoue une fois, en voiture:

<<Je crois que mon père aurait voulu que je meure que d’être ce que je suis.>>

Ils sont tous les deux sur la banquette arrière, évoquant <<les proscrits du fond de la salle.>>

Freddie a, lui aussi, des relations difficiles avec son père. Ce sont les pères qui souffrent davantage lorsqu’ils devinent l’orientation sexuelle <<à l’inverse>> des fils. C’est comme si toute leur descendance était menacée.

Le réalisateur Bryan Singer essaye de présenter le monde homosexuel sous un nouveau jour: Freddie présente son amant à ses parents et son père l’accepte. Au concert Live Aid participent Mary, le mari de celle-ci et Jim, l’amant de Freddie; ils sont ensemble et ont l’air bons amis.

Ecoutez: c’est un peu trop idyllique, sinon idiot. Et ce n’est pas la faute au réalisateur, plutôt au scénariste – Anthony Mc Carten. En réalité, nous savons que Mary était jalouse. Même à l’enterrement de Freddie, elle refuse à Jim une place de choix, dans la première voiture du cortège. Elle n’a pas réussi à lui pardonner d’avoir été préféré, d’avoir été le vrai et dernier compagnon de Freddie Mercury!

Au lieu  d’enchaîner de telles scènes pénibles, le réalisateur et le scénariste auraient pu se pencher sur la relation de Freddie et de Jim Hutton pour aider vraiment le public à pouvoir avoir de la sympathie ou au moins tolérer ce genre de relations. Ils auraient pu faire leurs choux gras du livre Mercury and Me, écrit par Jim Hutton sur les sept ans passés avec Freddie, à l’instar de Scott Thorson, le chauffeur et l’amant du pianiste de music-hall Valentino Liberace (1919-1987). Leur histoire d’amour fut adaptée par le réalisateur Steven Soderberg, dans Behind the Candelabra (Ma vie avec Liberace), sorti en 2013, et ce film s’appuie vraiment sur le livre de Scott Thorson.

Jim nous dit des choses vraiment piquantes sur Freddie Mercury. Le chanteur avait le trac avant de monter sur scène, <<un vrai paquet de nerfs>>. Sa relation avec la star a été mouvementée. Freddie avait trop de tempérament pour qu’on puisse filer avec lui le parfait amour. <<On ne se battait pas, c’était juste des combats verbaux>>, nous assure Jim.

Joli, non?

 

LA BACCHANALE

Freddie Mercury était l’homme à travailler ferme et à se divertir ferme!

<<J’aime faire de chaque chanson une performance>>, dit Freddie, et c’est vrai; il était un perfectionniste.

En 1976, Freddie s’achète un grand appartement au 12, Stattford Terrace, à Kensington, le quartier le plus luxueux de Londres, réservé à la haute bourgeoisie. Il s’embourgeoise, il est cousu d’or, mais reste un bohème et n’oublie pas Mary Austin, en lui achetant un appartement à proximité.

Au 12, Stattford Terrace, les fêtes n’ont pas de cesse. Elles sont noyées dans de la vodka et du whisky, les convives sont pour la plupart travestis et presque personne ne refuse le sexe et la cocaïne. La démesure y est reine. Un participant à une de ces bacchanales, que j’ai croisé par le biais d’un documentaire, avoue se croire voué aux affres de l’enfer pour y avoir été une seule nuit. Vous comprenez?! Freddie aimait les éclairs. Nous l’avons vu maintes fois habillé de vêtements sur lesquels zigzaguaient des éclairs. Cet homme était un éclair: il était brillant, séducteur, mais son approche pouvait être dangereuse. Il a vécu under pressure et nous avertit par une chanson que my love is dangerous:

<<Je suis quelqu’un qui aime flirter avec les extrêmes. Chacun de nous est un cocktail d’ingrédients divers>> disait-il et c’est vrai.

Que reste-t-il dans ce film de cet univers dionysiaque et sulfureux où <<je est un autre>>, illuminé seulement par des éclairs?

Eh bien, rien!

Comment ça, rien?! Pourtant une scène nous en parle…

Oui, et elle le fait mal, étant pénible, fausse et dépourvue de fantaisie: Freddie y apparaît dans un manteau écarlate, bordé d’hermine, ayant sur la tête une réplique parfaite de la couronne royale britannique. C’est presque blasphématoire!

Il est vrai, Freddie apparaît costumé de cette manière en 1986, au stade de Wembley, lors d’un concert sur deux soirées, à guichets fermés, afin de promouvoir l’album A Kind of Magic. Mais c’est tout à fait autre chose, c’est sur scène et il n’y a rien de vulgaire! Les auteurs du film ont copié la scène et l’ont copiée mal, en la plaçant maladroitement. La fantaisie leur a fait  défaut.

Mais la scène la plus pénible de la bacchanale ratée du film est celle où les trois autres membres de la formation Queen, présents à la fête avec leurs femmes, se lèvent sans aucune raison sensible dégoûtés et s’en aillent! Mais les perles jetées devant les invités n’étaient pas pour eux! Les perles étaient pour les dionysiaques capables de se baisser humblement pour les ramasser et les apprécier. Sacha Baron Cohen avait raison quand il a affirmé que Brian May et Roger Taylor avaient voulu se présenter sous un jour très favorable, au détriment de Freddie: la scène se veut moralisatrice, mais tout ce qu’elle réussit n’est qu’ à être  pénible.

 

LA PETITE VILLE DE MONTREUX – LA GRANDE ABSENTE DE CE FILM

            En 1977, Queen sort l’album News of the World, avec les tubes très aimés We are the Champions (Freddie Mercury) et We will rock you (Brian May), qui finissent numéro 1 aux Etats-Unis.

En 1978, les membres du groupe arrivent pour la première fois à Montreux, en Suisse, enregistrer aux Mountain Studios l’album Jazz. A partir d’ici, leur vie se déroulera entre Londres et Montreux. Entre Freddie et la ville de Montreux, il n’y a pas de coup de foudre. Bien au contraire: Freddie la trouve monotone et ennuyeuse et rien ne fait pressentir le grand amour qui les unira pour l’éternité. Montreux a su attendre.

De grands moments de la vie de Freddie Mercury et de Queen ont eu lieu à Montreux. Eh bien, qu’est-ce qui passe dans ce film de tout ce qu’ils ont vécu là?

Rien! Absolument rien! Montreux n’y est pas mentionné! C’est une honte! Aucune image de cette ville ni du lac Léman, avec ses mouettes et ses cygnes que Freddie aimait tant vers la fin de sa vie, sachant bien qu’il n’allait plus les voir n’entre dans ce film!

En 1981, a lieu à Montreux la rencontre des deux titans, Freddie Mercury (1946-1991) et David Bowie (1947-2016), qui créent et enregistrent le fameux Under Pressure qui sort en 1982.

En 1991, quand Freddie filait depuis quatre ans du mauvais coton, le groupe enregistre à Montreux l’album Made in Heaven, qui sortira après la mort de Mercury, en 1995. L’album renferme la dernière chanson écrite par Freddie – A Winter’s Tale. Ce fut sa manière de rendre hommage à cette ville tranquille… C’est ainsi qu’il entra dans la légende, porté au sombre bord par les eaux du lac Léman.

Cinq ans après sa mort, le 21 novembre 1996, (Freddie est décédé le 24 novembre) une statue à la mémoire du chanteur, située face au lac, sculptée par Irena Sedleckà, est inaugurée à Montreux, en présence de Montserrat Caballé, Maurice Béjart, Brian May, Roger Taylor et Claude Nobs, le fondateur et directeur du Festival de jazz de Montreux.

 

A-T-IL ÉTÉ UNE RUPTURE?

En 1981, Queen soutient un concert en Argentine, au stade Amalfitani de Buenos Aires. Ce fut un grand succès: <<Maradona nous a rejoints sur scène>>, se souvient avec enthousiasme Brian May… Le réel Brian May, celui dont les journaux nous parlent. Quant à May du film, il n’en souffle pas mot, laissant l’événement  d’Amalfitani s’effacer dans la nuit des temps.

Le personnage de May, le réalisateur Bryan Singer et surtout le scénariste Anthony Mc Carten ne soufflent pas mot, non plus, de la tournée en Afrique du Sud, pays pratiquant à l’époque l’apartheid, que les Queen ont entreprise en 1984 pour donner justement neuf concerts, en violant délibérément un embargo culturel des Nations Unies!

Mais le film fait grand état de la décision de Mercury, prise toujours en 1984, de se rendre à Munich avec Paul Prenter, son assistant, afin  d’enregistrer son premier album solo, chez CBS Records, pour 4 millions de dollars! Freddie allait les quités! Les membres du groupe sont sidérés!

Eh bien, ils n’avaient pas de quoi. Freddie n’est pas le premier du groupe à avoir commencé une carrière solo. C’est Roger Taylor qui l’avait déjà fait en 1981 avec l’album Fun in space. Et puis, en 1984, ils avaient pris, de commun accord, la décision de faire une pause, de prendre congé les uns des autres pour quelque temps.

Le fruit de cette expérience de Munich est l’album Mr. Bad Guy, sorti en 1985, qui aura un disque d’or, mais le public n’est pas au rendez-vous et l’album ne rencontrera pas le succès commercial escompté. Et pourtant les chansons qui s’y trouvent ne sont pas du tout mal, elles sont très Freddie Mercury, surtout Living on my own, Love me like there’s no tomorrow ou bien My love is dangerous.

Une bêtise jouissant de beaucoup de place dans le film et qui arrive même à fausser la personnalité de Freddie Mercury repose sur l’idée que l’assistant Paul Prenter eût isolé complètement la star, se faisant finalement renvoyer pour ne lui avoir pas parlé du concert Live Aid!!!

Vous imaginez?!? Freddie Mercury pris pour un enfant et traité de la sorte! Et puis ce n’est pas vrai! Paul Prenter sera mis à la porte, mais deux années plus tard, en 1987, après une fête qu’il avait donnée et qui avait laissé la maison de Freddie en pagaïe…Ce fut la goutte qui fit déverser le vase. Et puis, Fredie était déjà fatigué, en 1987 il allait apprendre qu’il avait le sida, il n’en pouvait plus et Prenter fut licencié. C’est la variante officielle… Nous croyons que Freddie Mercury l’avait congédié parce qu’il savait trop de détails sur sa vie. L’interview qu’il donnera après trouve sa place dans le long métrage. Prenter arrondit <<le petit tas de secrets>>, mais le réalisateur s’avère être de nouveau <<pudique>> et le film omet les vérités cruelles que l’interview a livrées: deux amants de Freddie Mercury étaient déjà morts du sida. Ajoutons que Prenter lui-même sera mort du sida en 1991, trois mois avant Freddie. Même Jim Hutton qui sera le compagnon de Freddie dès 1980 mourra du sida en 2010. Il y a là  l’endroit et l’envers de leur passion.

 

On parle un peu dans ce biopic d’une tournée du groupe en Amérique du Sud: c’est le festival Rock in Rio de 1985 qui a réuni un public de 325 000 personnes. Les quatre Queen ouvrent le festival le 12 janvier et toujours eux jouent pour le clore, le 19.

L’événement le plus marquant, choisi pour clore ce film fut le concert humanitaire  Live Aid, donné le 13 juillet 1985 conjointement à Londres, au Stade d’Wembley, et à Philadelphie, au John F. Kennedy Stadium, pour soulager la famine en Afrique. Au Wembley Stadium, Queen joua à côté de David Bowie, Paul Mc Cartney, Dire Straits, Phil Collins, Led Zeppelin, Duran Duran.

La prestation de vingt et une minute du groupe Queen a été remarquable. Freddie Mercury a volé la vedette à tous et a fait main basse sur le stade: 72 000 spectateurs n’arrêtaient pas de chanter et de taper dans les mains.

Et, le grand David Bowie (nous attendons un biopic sur lui aussi) de conclure:

<<C’était vraiment un homme capable de tenir l’assistance dans le creux de sa main.>>

Le moment final du long métrage de Bryan Singer est très réussi. Tous les acteurs sont à la hauteur et brûlent les planches. Rami Malek ne chante pas. Ce qu’on entend, c’est soit la voix de Mercury, soit celle de Marc Martel, un chanteur canadien, qui s’est fait remarquer comme le sosie vocal de Freddie.

 

CE QUE LE FILM NE DIT PAS ET C’EST DOMMAG

            En 1983, Freddie Mercury assiste au Royal Opera House à Un Ballo in masquera de Verdi, qu’il aimait beaucoup, son opéra favori étant Il Trovatore. En 1987, l’année où il connaissait déjà le nom de la maladie maligne dont il souffrait, les autorités de Barcelone l’ont contacté pour lui demander d’écrire la chanson officielle des Jeux Olympiques prévus pour 1992. Il a accepté et a sollicité Montserrat Caballé de chanter avec lui Barcelone. Leur concert en duo aura lieu en 1988. Mais ils se sont rencontrés en privé aussi et on dit qu’elle avait été séduite…

C’est toujours en 1988 qu’il rencontre lady Diana à Royal Vauxhall Tavern – un club prisé par les homosexuels – où la princesse vient déguisée en homme pour s’entretenir avec lui sans se faire remarquer.

Ce sont des détails de la vie aventureuse de Freddie Mercury qui eussent enrichi le film, en le rendant plus passionnant et plus étonnant.

 

LA FIN DE L’AVENTURE TERRESTRE

Freddie Mercury savait qu’il avait le sida dès 1987, l’année où mourut, souffrant de la même maladie, Valentino Liberace, le pianiste de music-hall. Dans le film de Bryan Singer, Freddie affirme à un moment donné que <<dans le temps qui me reste encore à vivre, je veux faire ce que je sais le mieux faire: de la musique!>>

Phrase exceptionnelle, il faut en convenir, qui fait souvenir du plus célèbre des homosexuels et du plus grand romancier du monde – Marcel Proust – qui essayait de rattraper le temps perdu par le truchement de l’écriture, afin de duper la mort. Et il a réussi. Par l’intermédiaire de l’art, la mort devient éphémère, une simple rivière à passer pour rejoindre les trois arbres et découvrir leur vérité suprême.

Freddie Mercury s’éteint le 24 novembre 1991, à Londres. Ses obsèques ont lieu à Kensal Green, un cimetière de l’ouest de Londres, en présence de Montserrat Caballé, Brian May, Roger Taylor, John Deacon, Mary Austin, Jim Hutton, David Bowie, Phil Collins, Elton John, Ringo Starr. Il avait demandé que ses funérailles respectent le rite zoroastrien: donc, il fut incinéré et, tandis que le cercueil en chêne était englouti par les flammes, la voix enregistrée de Montserrat Caballé entonnait un air d’Il Trovatore, son opéra favori.

C’est ainsi qu’il nous quitta. Et nous avons commencé à apprendre à vivre en regrettant qu’il soit parti si vite, lui, le dionysiaque, l’homme le plus aimé, le champion de tous les champions qui aient jamais vécu.

<<Freddie ne pourra jamais être remplacé>>, allait conclure John Deacon.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La Collection Thannhauser à Aix-en-Provence

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 “Le silence d’entre les neiges”, poèmes de Sonia Elvireanu

Pétri dans la perte tragique de l’être aimé, ce recueil de solitude, de silence et de neiges que l’auteur fouille avec effroi jusqu’à la tombée de la nuit, ce recueil où s’entrechoquent les abîmes et roulent infiniment les galets du verbe tels des blessures, ce recueil teinté par le sang des coquelicots et les horizons (… qui) abandonnent les étoiles amoureuses dans les herbes, ce recueil d’un exil intérieur n’est pas fait que de désespérance.

La plume (et quelle plume !) d’Isabelle Poncet-Rimaud le souligne d’emblée en sa superbe préface : Il y a dans cette souffrance infinie, une certaine douceur que permet l’amour véritable, comme une berceuse secrète qui caresse l’âme au creux de l’être… Et Denis Emorine de confirmer dans sa postface : Pour Sonia, l’identité amoureuse est constitutive de son être parce que la relation privilégiée avec son mari défunt était fusionnelle.

C’est ainsi qu’une lumière soyeuse / (…) se métamorphose en fleur / répandant ses parfums telle la pulpe / savoureuse des fruits de l’été. Elvireanu fait appel au Levant, thème récurrent de ses rêves, mais également à des chevaux blancs / (…) dieux amoureux de l’Olympe et se met au pied de l’arbre de la vie. Des pommiers se font entremetteurs avec l’existence quand le trop-plein des matins vides émiette l’absence. L’arbre, seuil entre les mondes, ancre ses racines dans la glaise, enveloppe l’auteur et permet à sa nature rebelle de s’épanouir. On peut croire que la pomme miraculeuse symbolise peut-être cette relation antérieure qui ne pourrit pas (…) Seule, toujours plus éloignée / sous la gelée / (…) elle est encore sur la branche / un peu plus vieille / mais elle ne tombe pas.

Ainsi se perpétue, entre les neiges et en silence, le mystère de la mort mais aussi de la vie.

Ce livre est viscéralement lié à la nature, tout autant aux pluies noires qu’au bleu éblouissant du ciel. Fièvres et tourmente distillent leurs ravages mais les couleurs du temps dans une étoile prennent malgré tout le voile pudique d’une interrogation, peut-être d’un espoir de transcendance.

Certes, les mots restent auprès de toi, écrit avec ferveur Sonia Elvireanu. Mais avec une manière de timidité, elle ose une Prière de revenir émouvante. Finalement, le plus beau chant n’est-il dans la fidélité du souvenir, en d’autres termes, dans une rencontre perpétuelle ici esquissée ?

 

Sonia Elvireanu, Le silence d’entre les neiges. Préface d’Isabelle Poncet-Rimaud, postface de Denis Emorine, L’Harmattan, Paris, 2018