Amor Unus

Ce texte en forme de conte fantastique est extrait du recueil posthume Le Feu inconstant de Paul Le Jéloux. MF publiera d’autres poèmes de ce recueil.   Le roi se déplut en compagnie de ses enfants les plus gourmands de ses sujets comme d’une troupe de grenouilles agitées au bavardage incessant et dont la prétention […] Lire plus »

« Le Souffle du ciel » de Sonia Elvireanu

Les portes du dire s’entrouvrent sur une évocation discrète, pudique de la vie : Parmi des herbes, des bleuets et des pavots / les caresses de l’été dans la plaine brûlante, hymne panthéiste à la nature : des nénuphars fleurissent dans mes cheveux. Au-delà du silence pulse une présence lointaine, évanescente mais tellement présente, qui se tient au bord des falaises vertigineuses de l’absence : il nous reste la rupture, l’immobilité, la douleur / il nous reste le silence.

Appuyée sur une digue de feu, la Poétesse, Orante d’une liturgie, laisse ses pas s’éloigner : nous sommes les cicatrices. Les mots en fusion, sang du vent, cantiques d’éclairs, tressent des fruits de haute mer, ils s’enroulent, épines et pétales : les paroles  cherchent leur chemin jusqu’à nous.

Mots équinoxes, secrets, mordants, traces, les ombres au goût de sel se mêlent, s’entrecroisent dans les levers d’aube silencieux et les frimas de la nuit alors que le sang flagelle encore le corps : je flâne sans cesse égarée / sur le chemin d’hier.

Les élans silencieux de Sonia Elvireanu, il faut les humer, caresser leurs encolures. Ils tissent l’absence : Je t’ai cherché, tu n’étais nulle part. La mélancolie va l’amble avec son cortège de houles et de retraits, de regrets et de tempêtes : je suis une ronce dans la plaine. Interstices dans le silence : le lever et le coucher du soleil / se brisent dans mes mains vides.

Les mots–larmes, derrière les paupières, partent sur les rives de la solitude, présence du dire, force du manque, il faut toujours se baisser pour passer les écluses qui se déversent dans les estuaires nocturnes : cette nuit, je cherche un abri.

Malgré la grisaille du silence, de l’absence, ce recueil est un verre de lumière à boire à petites gorgées, ce sont des images sur la peau des plantes, des ébauches de roulis et d’écume qui viennent mourir sur  l’aube, ce sont des vagues intérieures. Torrentueuses, elles ont le parfum de l’aimé si lointain et pourtant si proche : et par-dessus le monde / Ton sourire.

La Poétesse, grande veneuse, lâche ses chiens, la vie est aux abois. Le grand cerf ne meurt qu’une fois dans la forêt des souvenirs  : saignement du vivant.

Oratorio de fugues pour des lèvres en bréviaire qui psalmodient de secrètes oraisons : une croix allumée dans la main.

Les phrases passent entre les ronces pour ne retenir que le pollen déposé par l’abeille qui a butiné. Le désir est toujours là, pudique, il tenaille les mots pour se perdre dans le souffle du ciel, la vie se nourrit d’interrogations, d’attende.

L’auteur, à l’image de Jean Orizet, est pèlerin de l’indicible, témoin de l’ineffable.

Avec ardeur les pulpes sont fécondées, les sucs du regret se transmuent. Germent les élans, subtile et discrète prière, nuages vers l’au-delà,  vers la Transcendance. En effet, ce recueil pourrait-être un livre d’heures que l’on tient avec recueillement, c’est une prière intime celle que l’on murmure dans les fentes et les cicatrices du cɶur, dans les pulsations d’aubes noires. Ce sont parfois des psaumes que retiennent les nuages, avant de se mêler à la musique des sphères dont l’auteur conserve les accords au plus profond de son âme : Dieu donne de la sérénité / à ma pensée / pour que sa limpidité / ne tombe / nulle part en chemin.

Sonia Elvireanu nous livre discrètement sa respiration. En la partageant, le lecteur chevauche l’océan, mange les étoiles, les vagues, les fleurs, se brûle aux éclats d’un soleil noir, s’éclaire aux ténèbres, retient le début et la fin du cri de l’oiselle.

Dans le précaire équilibre du crépuscule, entre sève, braises et songes les ombres sanguinaires descendent l’escalier des impatiences, offrandes pour les âmes perdues.

C’est l’heure où la lumière est à deux pas de l’Invisible. Comme Bonnefoy, l’auteur charge ses rêves dans la barque. Pour quel voyage ?

C’est un feu de brousse, une flamme vêtue de bure, une braise dans la cendre, la brûlure du soir sur la sinuosité des souvenirs. Les ombres ne repartent jamais seules et Sonia Elvireanu le sait. Lorsque le manque érode l’écho gémissant, l’auteur le ramène au gîte dans une brûlante et discrète andante qui enserre l’espace balayé par le lin de tous les vents.

Mais que sont les souvenirs devenus ? Ils caressent et mordent : rencontrent-ils leurs corps ? 

Dualité du manque, à travers les branches d’olivier : la seule voie vers toi : l’amour.

Superbe recueil, à lire comme un livre d’heures, prière à réciter pour que nous soyons vivants tels le pain et les poissons / offerts par Jésus aux Siens, alors, demain, peut-être / mon heure fleurira / au bord de la vie assoiffée de toi.

L’auteur, paumes offertes à l’Invisible, recueille un souffle de ciel, un souffle d’amour.

 

Sonia Elvireanu, Le Souffle du ciel, L’Harmattan, Paris, octobre 2019.

Neige exterminatrice – extraits (II)

BLUES Oh dans les alcools d’un bar de la rive gauche Attendre  attendre encor la même voyageuse Celle au baiser de feu et qui fera tourner Sa robe de cyclone autour de mes naufrages Du côté de Shangaï ou alors dans les bruines D’un soir de Copenhague au large de l’automne Un violon de mirage […] Lire plus »

Ponce Pilate, l’histoire qui bifurque

Si l’on en croit les Evangiles, Ponce Pilate, procurateur romain en Judée, fut l’un des responsables de la crucifixion du Christ. Coupable malgré lui, puisque, convaincu de l’innocence de Jésus, il s’efforça même de le sauver. Mais les Juifs, poussés par les prêtres qui ne supportaient pas la concurrence d’un nouveau prophète, choisirent que le […] Lire plus »

« Argam » de Gérard le Goff

Roman complexe, Argam, de Gérard le Goff fait plonger le lecteur dans un univers étrange, à la limite du réel, puis glisse carrément dans l’irréel : il y a plusieurs romans dans ce roman dense et excitant, qui comporte des intrigues multiples, des descriptions détaillées à la manière de Balzac. Le livre rappelle le roman gothique par son côté fantastique, ses procédés narratifs, les décors et certains personnages.

La trame principale est difficile à démêler, l’intérêt de l’auteur semble focalisé sur un cas de psychiatrie, territoire incertain s’il en est. Entrer dans l’esprit d’un aliéné risque en effet d’avoir des conséquences fatales pour ceux qui s’y hasardent, à l’instar des personnages du livre. Ce qui n’empêche pas que ce dernier soit aussi un roman d’aventures, un polar et un récit fantastique.

L’auteur construit d’abord un récit à la première personne qui gravite autour de quelques personnages bien insérés dans la vie sociale, un avocat et un psychiatre, deux amis.

Il introduit ensuite son deuxième récit : un manuscrit trouvé par la police et confié au psychiatre Samuel Berstein. Le narrateur inconnu raconte une étrange histoire qui se serait déroulée dans le manoir abandonné d’une diva du XXème siècle, adulée pour sa voix et sa beauté.

Le troisième récit est un roman policier, une enquête sur la disparition d’un aliéné dangereux. Le quatrième, la biographie de la diva, s’imbrique aux autres. Le cinquième, celui d’un ami mystérieusement disparu de l’avocat Osborne Dans l’épilogue, l’aliéné se raconte lui-même sur des feuilles griffonnées.

Le romancier maîtrise à merveille le fil de ses multiples récits, il maintient la curiosité du lecteur jusqu’à une fin ouverte à de multiples interprétations

L’architecture du roman demeure rigoureuse : les titres des chapitres numérotés nous avertissent de ce qui va suivre, évitant au lecteur de s’égarer entre les multiples récits.

Le décor s’adapte aux diverses situations, réelles ou imaginaires. Les quatre personnages a priori raisonnables – les deux amis, plus le libraire et le savant – sont emportés par leur curiosité et l’esprit d’aventure et finissent par plonger dans le fantastique.

La quête du mystérieux domaine et de la fête des masques racontée dans le manuscrit pourrait évoquer Le Grand Meaulnes d’Alain Fournier.

Les images délirantes du parc et de l’intérieur du manoir de la presqu’île contrastent avec les détails du quotidien. L’imagination de l’auteur finit par instaurer un effet quasiment hallucinatoire.

Le romancier, narrateur omniscient, n’ignore rien des sentiments et des émotions de ses personnages. Les explications médicales du psychiatre se révèlent à cet égard particulièrement instructives.

La fin laisse au lecteur le soin de juger la part du réel et de l’irréel dans le roman. L’identité de l’aliéné enfermé à l’hôpital psychiatrique demeure mystérieuse jusqu’au bout : de quel autre personnage cache-t-il le nom ?

 

Gérard le Goff, Argam, Éditions Cloé des Lys, 2019, 237 p., 24,90 euros.

 

 

 

 

« La langue ankor – Encore la langue » de Jean-Louis Robert

L’esquif poème lancé lance ivre en exil anse danse sur la page blanche de silence Jean-Louis Robert nous invite à une divagation littéraire à bord de son île-bateau, où prolifèrent des épissures de signes vides  inventant à l’occasion un mélangue français-créole réunionnais : Francéole est ma langue, proclame-t-il. tu me langilang OLÉRK je te poète […] Lire plus »

L’hérésie poétique

Alexandre Leupin s’entretient avec Jacques Henric. Les questions de Jacques Henric sont en gras.

Dans ton ouvrage La passion des idoles, tu as fait le constat que l’absence de réflexion sur le phénomène religieux a créé une carence énorme dans les Humanités, surtout en ce qui concernait l’interprétation du Moyen-Âge mais aussi celle de la modernité européenne et occidentale. Est-ce la raison, qui, dès Fiction et Incarnation, t’a fait prendre au sérieux cette vérité et t’a amené à confronter ce discours religieux à la poésie de son temps ?

Effectivement, Fiction et Incarnation, texte qui est à l’origine de notre amitié et de notre partage (avec La peinture et le Mal), est pour moi un moment de rupture, où je prends au sérieux la foi comme objet de pensée.

Mon intérêt pour le fait religieux a été tout d’abord « professionnel » ; nul médiéviste ne peut éviter le contact avec le christianisme qui pénètre toutes les manifestations de cette culture. Au départ, la religion n’était là qu’aux fins d’inventaire, de sources, etc. Mais isoler un texte de son contexte, c’est l’arracher à sa vérité qu’en ultime analyse il ne tient que de ce contexte ; c’est en faire un objet finalement assez plat. Pour donner un exemple du tissage contradictoire, dialectique, conflictuel du religieux et du profane, du dogme et de l’hérésie, vois le Conte du Graal de Chrétien de Troyes : ce n’est que quand Perceval oublie Dieu, puis revient à la foi au moment de la Pâque que le roman devient récit, qu’il s’ouvre au tragique du sens. Que l’on gomme cette dialectique, il ne reste du texte que des fioritures rhétoriques, superbes d’ailleurs et qui donnent le vertige. Avec l’irruption du dogme, ces décorations se chargent par inversion d’un poids de sens démesuré.

A la fin de la composition de L’hérésie poétique, j’ai été frappé par son unité rétrospective, malgré la diversité des sujets. Comme si, à mon insu, je n ’avais cessé au cours de ma vie (car il ne s’agit pas seulement de textes et de littérature) de réfléchir et de me heurter obsessionnellement aux mêmes problèmes. Bien sûr, j’ai changé, ma pensée a changé, je suis aujourd’hui bien moins « orthodoxe » que dans Fiction et Incarnation, et j’ai beaucoup plus de sympathie pour les exclus et les persécutés. Mais en définitive, on ne peut faire comme si Dieu n’existait pas ou était mort (sauf dans le sens paulinien, 1 Cor 15 :3-4)

En quoi le christianisme a-t-il représenté une coupure majeure dans la pensée et le discours (vous parlez de coupure épistémologique) et a été à l’origine d’un nouveau inouï ?

Il faut se méfier des lectures « pieuses » en dépit des apports monumentaux du Talmud, du Midrash, de la Kabbale, de la Mishna et de la patristique chrétienne. Elles ont tendance (inutile de le leur reprocher, c’est leur fonction) à tamponner les formidables contradictions du texte sacré, où l’hérésie, lecture très attentive elle aussi, trouve ample matière à développement.  En passant, notons que le mot lui-même, αίρεση, signifie en grec simplement « choix » entre deux possibilités dans la forêt touffue des doctrines. Le christianisme produit donc un néologisme, en faisant de l’hérésie le contredit du dogme. Le choix n’a jamais fait problème, ni dans le paganisme, qui juxtapose les Dieux sans souci et par milliers, ni même chez les juifs les plus savants, qui recueillent les traditions les plus opposées. Le choix ne devient un crime qu’avec le christianisme.  Il est clair, pour moi, que le Dieu des chrétiens n’est pas celui des Juifs. Celui des juifs est un père sévère, parfois monstrueux. Comme expliquer, par exemple, qu’un Dieu bon, juste, omnipotent, hors monde ou im-monde, puisse exiger d’Abraham le sacrifice de sa descendance, Isaac, qui pour le patriarche était en vérité toute sa vie et tout son futur ? Le Dieu Tout-Amour du Nouveau Testament contredit radicalement ce Dieu vengeur, jaloux (Il le dit Lui-même), Dieu des armées, Dieu non-universel d’une nation. Le paradoxe est que ce Dieu Tout-Amour du Nouveau testament s’est anamorphosé dans l’intolérance la plus raide, en raison de sa prétention d’universalité.  Par ailleurs, l’Incarnation est la subversion des deux premiers commandements de la Loi mosaïque : au lieu d’un seul Dieu jaloux, nous en avons tout à coup trois, dont le premier est devenu Tout-Amour. Au lieu d’une divinité qui interdit toute image de Soi, nous avons une Présence réelle, suréminente dans l’image même de sa Chair. Vu ainsi, l’Évangile est une hérésie de la Torah. Les dogmes sont monolithiques peut-être (n’oublions cependant pas le « Credo qui absurdum, je crois parce que c’est absurde »), mais les textes sacrés sur lesquels ils se fondent ne le sont pas : ils sont emplis de failles et de contradictions dans lesquelles les hérésies peuvent se glisser. C’est ainsi que les hérétiques rendent hommage aux textes fondateurs et témoignent ainsi d’une certaine fidélité à leur égard.  Un Dieu de chair humaine, « scandale pour les Juifs, folie pour les Grecs », telle est l’innovation radicale du christianisme. Les conséquences en sont immenses. Par exemple sur la sexualité. Il est frappant de voir combien le sexe importe peu aux Anciens, il n’est qu’une mécanique purgatoire, et il inscrit l’homme et la femme dans un cosmos qui est lui-même sexualisé par les quatre éléments, qui sont des principes mâles et/ou femelles. Avec le christianisme, la sexualité devient soudainement signifiante. Surgit le « crime du sexe (féminin) » comme dit Venance Fortunat, la culpabilité, mais aussi l’examen de conscience d’une intériorité dont les Anciens n’avaient aucune idée. Saint Agustín a une profondeur psychologique raffinée qu’aucun texte de l’Antiquité n’égale (ce qui n’est pas une raison ne pas les lire, bien entendu).  Sur un tout autre plan, quand Alexandre Kojève affirme « l’origine chrétienne de la science moderne », je lui donne raison. Ainsi la coupure épistémologique de la science galiléenne dépend-elle de celle du christianisme. Concevoir l’univers (et non plus le cosmos sphérique et limite) comme un, poser que les mêmes lois régissent le monde sublunaire (celui des hommes) et le monde supralunaire (celui des Dieux), ne peut se faire qu’à partir d’un Dieu incarné, qui unit notre chaos humain avec l’esprit divin (ou mathématique, éternel pour Galilée). Jamais les Anciens n’ont pensé ainsi, cette agglomération du divin et de l’humain, du matériel et du spirituel, de l’ici-bas et de l’empyrée, eût été pour une obscénité ; l’étendre à la science, bien pire encore.  Devant la menace de mort que représentait pour lui l’inquisition dominicaine, menace tout à fait réelle, et qui faisait de sa découverte une hérésie, Galilée a toujours protesté qu’il était bon chrétien, et c’était vrai.

Quel a été le rôle de saint -Paul et comment, une fois l’orthodoxie affirmée, sa confrontation avec des courants de pensée l’ont à la fois mise à mal et bénéfiquement nourrie ?

Saint Paul a compris qu’on ne pouvait fonder ni une doctrine, ni une institution (l’Eglise) sur la réduction drastique que Jésus opère sur les dix commandements et les 613 prescriptions du Deutéronome. « Aime Dieu » ; « Aime ton prochain (ta prochaine) comme toi-même » : il ne reste que deux commandements, et il est vrai que l’observance du deuxième résoudrait tous nos problèmes. Mais saint Paul, comme nous tous, savait fort bien que ce deuxième commandement était une utopie, la plus belle de toute, renvoyée à un horizon qui reste, aujourd’hui plus que jamais, inatteignable. Son exégèse est donc un effort pour fonder une institution de doctrine (le dogme viendra plus tard) à partir de l’Évangile, et qui le mène aussi bien à de fulgurantes nouveautés aussi bien, parfois, qu’à des contradictions étonnantes. Il reste un homme de son temps, un prêtre juif hellénistique, en même temps qu’il cartographie l’inouï christique.

Un pivot crucial se trouve dans les Galates 3:28 « Il n’y a plus ni Juif ni Grec, ni esclave ni maître, ni homme ni femme, vous êtes tous un en Jésus-Christ. » Dans cette abolition révolutionnaire de toutes les catégories et distinctions, sociales, économiques, sexuelles au profit de la foi, de l’amour et de la charité, on a déchiffré la naissance de l’universalisme chrétien et de tous les désastres qu’il a provoqué. Point du tout !  On assiste ici à la genèse d’une idée tout à fait neuve, celle de l’individu comme tel : nous sommes à prendre un par un (ce qui est bien l’assise de l’acte psychanalytique). Notion que bien des sociétés, et aujourd’hui encore, refusent : pour elles, l’individu doit se gommer pour plier au bien de la communauté.

Nous avons donc dans les Galates la source de l’individualisme occidental, y compris, pour la première fois dans l’histoire, celui de l’individu-femme, qui avait toujours été considéré auparavant comme une copie subordonnée et inferieur de l’homme. Saint Paul invente la féminité. Les premières femmes écrivains d’Occident sont des chrétiennes, sainte Radegonde et sa compagne, la moniale Baudovinie au VIe siècle. Radegonde a écrit une très belle élégie sur la destruction de sa famille et de sa terre natale, la Thuringe, par les Francs commandés par son futur époux royal, Clotaire 1er. Les commentateurs sont tellement incapables de concevoir une femme qui prend la plume qu’ils attribuent régulièrement le poème de Radegonde à son ami, Venance Fortunat, lui-même le plus grand écrivain de son siècle et dernier écrivain gallo- romain.

Le message paulien du singulier chemine dans l’histoire sur un temps très long, et donne, par exemple, naissance, outre à l’écriture-femme, à l’intériorisation et à l’autobiographie, choses que les Anciens ne connaissaient pas : exposer l’intériorité d’un individu était une impolitesse, voir même une obscénité inutile. N’oublions pas le féminisme qui trouve à son insu sa source dans l’égalité paulinienne entre l’homme et la femme.

Une station cruciale de ce cheminement est Guillaume IX, fondateur de la fin’amor, de la lyrique courtoise. Encore un paquet de contradictions : d’un côté, un « grand tricheur de dames nobles », comme dit son biographe, un grand seigneur, qui fut d’ailleurs excommunié, qui pouvait tout se permettre, y compris d’enlever les épouses de ses vassaux. De l’autre celui qui crée de toutes pièces, en poésie, une femme inouïe et inatteignable, dont le poète devient le serf.

Et enfin, quelqu’un qui renonce au siècle dans un dernier poème aux accents déchirants, qui donne une profondeur tragique aux neuf poèmes virtuoses que la tradition a conservés.

Il est aussi possible de soutenir que la psychanalyse, avec son accent sur le singulier désirant, est l’un des derniers avatars, probablement bénéfique, de la création de l’individu par Paul de Tarse. La dialectique lacanienne du désir et de la loi est fondée sur une paraphrase hardie de l’épitre aux Romains 7 : 7-8, où Lacan remplace le péché par la Chose ou la Cause du désir : « Que dirons-nous donc ? La loi est-elle péché ? Loin de là ! Mais je n’ai connu le péché que par la loi. Car je n’aurais pas connu la convoitise, si la loi n’eût dit : Tu ne convoiteras point. Et le péché, saisissant l’occasion, produisit en moi par le commandement toutes sortes de convoitises ; car sans loi le péché est mort. »

En fin de parcours de cette immense egophanie de l’Occident chrétien, on trouve Proust et Céline, couple incongru de L’hérésie poétique, qui sont pour moi comme le point final du cheminement.  Proust est celui qui a poussé à ses limites l’examen et les possibilités expressives du Moi. La catégorie dans laquelle cette tentative s’inscrit est celle de la névrose obsessionnelle, vois par exemple les immenses développements autour de la jalousie dans Albertine disparue.  À cet égard, Proust n’a rien à envier au psychanalyste : on ne peut aller au-delà de son analyse du Moi.

Et pourtant, Céline, qui tout à la fois haïssait Proust et admirait A la recherche du Temps perdu, écrit un nouveau et ultime chapitre de l’egophanie, avec ce « je lyrique », « à la merde », déchet radicalement irrécupérable par quelque système que ce soit. Son « je » est celui du paranoïaque, et s’oppose à tout mélange, toute fusion avec le juif, le métèque, la femme, l’humanité tout entière. L’individu occidental arrive chez Céline à la solitude absolue, où les autres sont abolis. La singularité s’abîme dans une œuvre à la fois hideuse et énormément belle.

Si l’individu est un fait historique, né au 1er siècle de notre ère, cela veut dire tout aussi bien qu’il peut mourir. Et, comme nous lui avons retiré son assise, qui n’est autre que la charité et la foi, il me semble qu’on assiste en ce moment à sa longue agonie, à sa dissolution dans un narcissisme et un exhibitionnisme qui pénètrent tous les aspects de la culture occidentale et témoignent de l’atomisation de l’individuel, à laquelle parait hier encore la foi. Les sociétés occidentales sont des agrégats de petits Moi, dont on ne sait ce qui les relie les uns autres, sinon la compétition de tous contre tous pour être reconnus.

La modernité européenne, dis-tu, n’a pas la tête épique. Dans quelles circonstances l’épopée s’est-elle néanmoins manifestée ?

Dans Explications, Pierre Guyotat met le doigt sur la plaie : « L’homme, la femme aujourd’hui ne sont plus grands ». En effet, dans l’Occident chrétien, la grandeur a laissé place à la surpopulation des singularités rabougries. Et qui dit petit, dit nécessairement anti-épique. Pourtant l’histoire récente fournit de la matière épique en abondance : révolution américaine, révolution française, écrasement du fascisme et du nazisme, désintégration du communisme, voire même révolution industrielle (voir l’hymne à la bourgeoisie par lequel Marx ouvre le Manifeste du parti communiste) ; ou encore le triomphe de la globalisation, qui a arraché à la pauvreté absolue un milliard d’hommes en 30 ans, succès qui dépasse tout ce que les civilisations humaines ont fait depuis le commencement de l’histoire. Les rabougris ne sont pas à la hauteur de ces évènements monumentaux, ils en ont parfois même honte.

Mais où sont les œuvres, les Chansons de Roland de ces luttes ? Après le dix-neuvième siècle, le Chateaubriand des Mémoires d’outre-tombe dans son récit de la Révolution et de l’Empire napoléonien, le Hugo de La légende des siècles, le Michelet de L’histoire de France, les épopées se font rares. Céline fait exception : la trilogie de son périple dans l’Allemagne en feu est bien épique.

Mais pour retrouver l’épopée, il faut aller aux marges de l’Occident chrétien, chez Édouard Glissant, dans l’épique qu’il extrait de cette négativité qu’est la Traite esclavagiste, et qui le mène à embrasser le monde, le Tout-Monde, dans son intégralité ; chez Faulkner : Absalon, Absalon ! est l’épopée du Sud, bien plus qu’Autant en emporte le vent, ou encore chez Gabriel Garcia Marquez, avec Cent ans de solitude. Glissant fait à ce propos une observation très juste : le plein-chant de l’épopée naît de la défaite. C’est vrai de la Torah (persécutions, massacres, expulsions, réduction à l’esclavage) de l’Énéide (destruction de Troie), de la Chanson de Roland (Roncevaux), et même du christianisme (ignominie de la crucifixion). C’est vrai du Popol Vuh et du Chilam Balam, nés chez les Amérindiens après leur annihilation par les Conquistadors.

Peut-être que notre déliquescence est si progressive, et au fond si douce, qu’elle n’arrive pas à se cristalliser en défaite. Cela dit, je souhaite profondément, non une catastrophe, comme celle du 11 septembre 2001, par exemple, mais que nous puissions nous hisser à nouveau à la grandeur qui rend le plein-chant épique possible. L’épopée est à venir.

Je ne peux éviter de te questionner sur ton long texte Les deux mains de Catherine Millet. Un des plus profonds écrits sur La vie sexuelle de Catherine M. et qui rompt avec la vision sacrificielle et christique qu’on a eue de son livre. Tu la vois, bizarrement, plutôt du côté de l’hérésie et tu lui fais rejoindre la secte des Carpocratiens, ces chrétiens sentant le soufre.

Les chrétiens ont beaucoup médit des hérétiques, et nous ne les connaissons souvent que par ces diffamations. Ce n’est qu’au XIIIe siècle, avec la Croisade albigeoise contre les Cathares et l’Inquisition, que nous commençons à avoir des témoignages de première main, mais extirpés sous la menace du bûcher.

Les Carpocratiens, au deuxième siècle, était logiques et conséquents. Pour eux, comme pour presque tous les gnostiques, qu’un Dieu se fasse chair était une folie avilissante, indigne de quelque divinité que ce soit (en quoi ils sont profondément redevables à la théogonie grecque). Donc, pour rejoindre Dieu, il faut s’avilir et débaucher sa propre chair, avec la plus grande intensité possible, ce sont des Georges Bataille avant la lettre.

Le livre de Catherine Millet est la mise en scène d’une schize : d’un côté une femme qui donne son corps au tout-venant, à tous les formes de l’adoration phallique, de l’autre un esprit froid et lucide, observateur détaché du stupre. Évidemment, comme elle le dit elle-même, tout horizon religieux ou théologique a disparu de sa scène. Contrairement à la finalité divine que les Carpocratiens donnaient à leurs exercices d’impiété, Catherine Millet, sujet moderne qui ne s’embarrasse pas de transcendance, est une Carpocratienne athée, si cela fait sens pour toi. C’est à la fois grandiose et effrayant, et signifie que, après deux mille ans d’un christianisme qui avait pourtant fusionné la chair et l’esprit, nous avons toujours autant de mal à en trouver la conjointure – sans doute parce que la fusion christique s’est petit à petit vidée de son sens. La vie sexuelle de Catherine M. est un grand livre, parce que l’auteure ne tourne pas autour du pot, elle jette par-dessus bord les fioritures et les euphémismes, pour faire face au problème avec une radicale honnêteté, sans oublier une profonde gentillesse.

 

Source : Artpress n° 480-481, septembre-octobre-2020.

Neige exterminatrice – extraits (I)

Extraits de Neige exterminatrice, Guy Chambelland, éd., 1967, précédés de la préface de Jean Rousselot. Le « cri de la réalité » terrifie Christian Bachelin. C’est pourtant lui qui le pousse. Car la réalité ne crie ni ne chante. Elle est. Elle est même parce que nous sommes et la dire « inavouable » c’est […] Lire plus »

« Le Chant de la mer à l’ombre du Héron cendré » de Sonia Elviranu

Sonia Elviranu, Le chant de la mer à l’ombre du héron cendré, L’Harmattan, 2020, 128 p., 14,50 €. Après le Souffle du ciel, j’ai suivi Sonia Elvireanu dans son retour au pays d’avant les mots. Le temps renversé dans ses bras, la vie et la mort. Paysages bercés par le murmure de la mer, comme […] Lire plus »

Anatomie du vandalisme martiniquais

Joséphine intacte

Mordre la main qui vous nourrit

Dans la foulée du mouvement Black Lives Matter et du déboulonnage des statues des anciens esclavagistes aux Etats-Unis, de jeunes Martiniquais se sont manifestés par un coup d’éclat. Le 22 mai 2020, jour férié en Martinique en commémoration de l’abolition de l’esclavage, ces jeunes (qualifiés, à l’américaine, d’« activistes ») n’ont trouvé rien de mieux que détruire deux statues de Victor Schœlcher (1804-1893) pourtant unanimement considéré comme le père de l’abolition de 1848. Cet acte a provoqué une certaine stupeur dans l’île. Car Schœlcher n’est pas une invention de la République destinée à humilier les Martiniquais qui se seraient tout seuls délivrés de leurs chaînes. Puisque telle est la fable avancée par ces militants « décoloniaux ». La réalité est pourtant différente, comme nous l’avons déjà brièvement rappelé[i] : on le sait, le gouverneur de la Martinique n’a pas attendu que lui parvienne la copie du décret signé le 27 avril à Paris pour proclamer l’abolition, le 23 mai, évitant ainsi que se poursuivent inutilement les violences déclenchées la veille, le 22 mai donc, dans la ville de Saint-Pierre. De ces faits avérés il ne peut être déduit que les Martiniquais ont arraché, à eux seuls, l’abolition, puisqu’en réalité la lenteur des liaisons maritimes n’avait pas empêché qu’il fût connu de tous, sur l’ile, que le gouvernement provisoire de la IIe République avait inscrit l’abolition, dès son install3ation le 25 février, parmi ses priorités. Les esclaves révoltés l’ont simplement précipitée. Le 24 mars, soit un mois exactement après le renversement de la monarchie et la proclamation de la République par Lamartine et Ledru-Rollin sur le parvis de l’hôtel de ville de Paris, le Journal officiel de la Martinique avait d’ailleurs publié une dépêche de François Arago, ministre de la Marine et des Colonies, confirmant la prochaine émancipation des esclaves. Le général Claude Rostoland, gouverneur de mars à juin 1848 n’a donc fait qu’anticiper une mesure qu’il savait déjà légale. En témoigne le préambule de son arrêté :

« Considérant que l’esclavage est aboli en droit, qu’il importe à la sécurité du pays de mettre immédiatement à exécution les décisions du gouvernement de la Métropole pour l’émancipation générale dans les colonies françaises, arrête en son article 1er que l’esclavage est aboli, à partir de ce jour, à la Martinique. »

Et Schœlcher(1804-1893) dans tout ça ? Il découvre l’esclavage à la fin des années 1820 lors d’un séjour à Cuba pour le compte de l’entreprise paternelle. De retour en France, devenu publiciste, il publie dans la Revue de Paris un article intitulé « Des Noirs », suivi trois ans plus tard par un premier ouvrage, De l’esclavage des Noirs et de la législation coloniale. Ce n’est cependant qu’à la suite d’un voyage aux Antilles, en 1840, suivi par d’autres voyages en Egypte, au Sénégal, qu’il se met à militer pour une abolition complète et immédiate. Nommé sous-secrétaire d’Etat en février 1848, il obtient que l’abolition soit décidée par décret, sans attendre donc une loi de la future Assemblée constituante. Il sera par la suite, et entre autres, député de la Guadeloupe puis de la Martinique.

On conçoit donc la stupeur des Martiniquais d’aujourd’hui lorsqu’ils découvrent les images montrant les « activistes » en train de faire tomber puis de détruire la statue de Victor Schœlcher par Marquet de Vasselot (1904), face à l’ancien palais de justice de Fort-de-France et, un peu plus tard, celle par Marie-Thérèse Julien Lung-Fou (1964) installée près de la mairie de la ville de Schœlcher (dont la face avait déjà été martelée). Les auteurs de ces actes se devaient de fournir quelques explications. Ils considèrent que Schœlcher n’est pour rien dans l’émancipation des esclaves martiniquais, qui se seraient libérés grâce à leurs seuls efforts ; ils lui reprochent d’avoir voulu indemniser les colons plutôt que les anciens esclaves. Il y aurait donc selon eux deux bonnes raisons de mettre fin au mythe Schœlcher et de casser les statues à son effigie.

Qu’y a-t-il derrière cette indemnisation des planteurs ? L’histoire est bien plus complexe que celle qu’ils présentent. Tout d’abord ils font bon marché de la conviction intime de Schœlcher : « Si la France doit une indemnité pour cet état social qu’elle a toléré et qu’elle supprime, elle la doit bien sans doute à ceux qui en ont souffert autant qu’à ceux qui en ont profité ». Ce n’est pourtant pas ce qui s’est produit : seuls les anciens maîtres ont reçu une indemnité, même si celle-ci s’est souvent révélée pour nombre d’entre eux comme une simple « monnaie de sable » puisque l’indemnité qui n’atteignait pas la moitié de la valeur vénale moyenne d’un esclave (430,40 francs contre 910,90 francs en Martinique) les a laissés encore endettés[ii]. Quant à Schœlcher, il est vrai qu’il a fini par adopter le point de vue des planteurs : « Sans indemnité, point de salaire, point de travail » aurait dit l’un des porte-paroles de la Martinique, le colon Pécoul ; or les « habitants » étaient à court d’argent. Au sein de la Commission pour l’abolition de l’esclavage, qu’il préside, Schœlcher s’est rangé à la solution d’une indemnisation partielle des colons qui sans être trop onéreuse pour la jeune République permettait de concilier l’affranchissement de tous les esclaves et la viabilité des colonies sucrières dont nul ne songeait à se débarrasser.

Les militants martiniquais ne se soucient guère de ces nuances. Ils proclament que « Schœlcher n’est pas [leur] sauveur » et souhaitent remplacer sa statue par celle de l’esclave Romain qui fut emprisonné le 22 mai 1848 pour avoir joué du tambour (tam-tam), un instrument qui était alors perçu comme un moyen d’appel à la révolte. En l’occurrence, c’est en voulant faire taire le tambour que l’on a déclenché la révolte, précipitant, comme on l’a dit plus haut, la signature de l’arrêté d’abolition. On s’étonne, au passage, de ce que les militants anticolonialistes ne s’en prennent pas à Aimé Césaire, lui qui a rendu à plusieurs reprises hommage à Schœlcher. Par exemple en 1958 dans un article de son journal, Le Progressiste : « Les peuples sont schoelchéristes d’instinct ». Ou plus tard encore, en 1982, à la tribune de l’Assemblée nationale : « Victor Schœlcher c’est, pour le résumer en trois mots, un humaniste, un militant des droits de l’homme, un socialiste ». Mais l’on ne touche pas à Césaire en Martinique et les activistes se gardent bien de mettre en cause son rôle dans la départementalisation de la Martinique (1946), laquelle permit l’alignement progressif des droits sociaux sur ceux de la Métropole, rendant de ce fait à terme toute indépendance impossible.

Certes, les quelques militants anticolonialistes martiniquais qui réclament la disparition « des symboles qui les insultent » – quitte à les faire eux-mêmes disparaître s’ils ne sont pas entendus assez vite – sont dans une quête identitaire a priori tout à fait respectable. L’indignation de la jeune fille qui les conduit est certainement sincère. L’appel à décoloniser la Martinique, pour irréaliste qu’il soit, n’est pas plus ridicule, après tout, que les slogans de mai68 qui appelaient à changer la vie : « Prenons nos désirs pour des réalités » (le capitalisme est toujours là), ou « Sous les pavés la plage » (qu’a-t-on découvert sous les statues ?).

Le rapprochement avec les soixante-huitards n’est pas fortuit, on constate dans les deux cas la même capacité à s’illusionner propre à la jeunesse. A-t-on réfléchi que l’enfance et la jeunesse sont les seuls moments de la vie où se vérifie le slogan communiste : « De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins » ? Les enfants (dans les sociétés prospères) ne voient-ils pas en effet tous leurs besoins satisfaits grâce au travail des parents ? C’est le temps de l’idéalisme ; en vieillissant on devient en général plus réaliste (non qu’il faille s’en féliciter).

Joséphine abattue

Des statues ou des statuts ?

Les activistes martiniquais ne se sont pas seulement attaqués à Schœlcher. Le 26 juillet 2020, dans la ligne du mouvement « décolonial  », ils ont descendu de son piédestal et fracassé la statue de l’impératrice Joséphine de Beauharnais (née à la Martinique), une sorte d’emblème de l’île qui trônait sur la place principale de Fort-de-France, « la Savane », face à un autre emblème, la « Bibliothèque Schœlcher »[iii] ; une statue en marbre de Carrare, due au sculpteur Gabriel Vital Dubray, plus grande que nature, inaugurée en 1859,… et décapitée en 1991 par une autre génération de militants. Ce même 26 juillet, Pierre Belain d’Esnambuc connut le même traitement que Joséphine. Sa statue par Marcel Armand Gaumont, également sur la Savane mais face à la mer, avait été érigée en 1935 pour marquer le trois-centième anniversaire de la fondation de la colonie par ledit Belain d’Esnambuc. Auparavant, dans la nuit du 9 au 10 juillet, toujours à Fort-de-France, le buste d’Ernest Deproge[iv] par Bennetot (1930) avait été déboulonné et laissé à terre (mais intact !). D’autres actions, sporadiques, se poursuivent. Ainsi dans la nuit du 28 au 29 août, le buste du général de Gaulle dans la commune du Robert a-t-il été maculé de peinture et couvert d’inscriptions parmi lesquelles « Nous ne sommes pas français ».

Pas Français vraiment ? Consultés en 2010 sur le point de savoir s’ils souhaitaient passer du régime des départements d’outre-mer (DOM, article 73 de la Constitution) au régime des (ex) territoires d’outre-mer (TOM, article 74 de la Constitution), les Martiniquais ont répondu non à 80% (79,31%). Leur crainte était que le supplément d’autonomie permis par l’article 74 ne se traduisît par un désengagement de l’Etat (la peur du « largage »). Critiquer le colonialisme est commode ; accepter l’indépendance est autre chose. Les Martiniquais – comme tous les peuples de l’Outre-mer français au demeurant – peuvent (certains d’entre eux du moins) désirer l’indépendance ; ils ne peuvent pas la vouloir dès qu’ils prennent en considération tout ce dont ils seraient privés s’ils coupaient le cordon ombilical qui les rattache à la Métropole. Seuls des jeunes le plus souvent, ou des personnes plus âgées mais – ce qui est plus rare – encore détachées des contingences de ce monde, peuvent envisager de rompre avec le confort garanti par la République et se retrouver dans la situation des citoyens des îles indépendantes voisines. En 2019, le PIB par habitant aux parités de pouvoir d’achat était de l’ordre de 12000 « $ internationaux » à La Dominique, l’île la plus proche au Nord, 16000 à Sainte-Lucie, la plus proche au Sud contre… 28000 à la Martinique[v]. Le compte est vite fait et les Martiniquais, qui savent compter, sont conscients qu’ils n’atteindraient jamais leur niveau de vie actuel sans les transferts de la Métropole. Bien que la somme nette des concours financiers reçus par la Martinique ne fasse l’objet d’aucun calcul officiel – ni le gouvernement français ni les politiques de l’île ne tenant à ce qu’il soit connu – 6000 € par habitant est une estimation qui circule et qui semble raisonnable[vi]. A titre de comparaison, un célibataire bénéficiaire du RSA reçoit annuellement 6720 €. Le rapprochement est très approximatif mais, considéré sous cet angle, tout se passe comme si la Métropole versait à chaque Martiniquais, du bébé au vieillard, un RSA, entretenant ainsi l’économie de « consommation sans production »[vii].

On comprend alors pourquoi la question du statut de la Martinique est pipée. Les politiques et les constitutionnalistes peuvent concevoir des formes différentes d’intégration de la Martinique dans la République, les changements ne seront jamais que cosmétiques. Car la population veille au grain : elle veut bien que certaines compétences, comme le transport par exemple, soient dévolues à la Collectivité Territoriale de Martinique (CTM[viii]) mais il est hors de question que la Martinique devienne une région autonome comme dans une fédération authentique où l’exercice d’une compétence par une collectivité composante va de pair avec son financement par la collectivité elle-même. Personne n’imagine que la Martinique puisse financer sur ses propres ressources les traitements de ses fonctionnaires pléthoriques et surpayés[ix].

Joséphine fracassée

« Il est interdit d’interdire »

Est-ce parce que les prisons sont pleines ? En France, tous les délinquants jamais convoqués devant le juge ou qui s’en tirent avec un simple rappel à la loi ne sont pas vraiment encouragés à s’amender. Violences, trafics illicites fleurissent donc au désespoir des policiers qui constatent la vanité de leurs efforts. Tout ceci est connu. Mais on peut faire mieux (si l’on peut dire) dans le genre : laisser faire, face à un acte délictueux, en demandant aux forces de l’ordre de ne pas intervenir. On se souvient comment, en Métropole, un récent ministre de l’Intérieur a pu au nom de « l’émotion » excuser une manifestation interdite. En Martinique, le 22 mai, les « activistes » qui ont fracassé la statue de Schœlcher n’ont pas été davantage dérangés que les jeunes gens criant « Justice pour Adama ! » en période de confinement. Ils ont disposé de tout le temps dont ils avaient besoin pour accomplir leur travail, à visage découvert et sous l’œil des badauds et des télévisions locales qui filmaient la scène. Les polices nationale et municipale, pourtant toutes proches ne sont pas intervenues. Si les officiels ont à peu près unanimement condamné ce vandalisme, les acteurs de ce coup d’éclat bien qu’aisément reconnaissables n’ont pas, à notre connaissance, été inquiétés. On n’avait pourtant encore rien vu ! Puisqu’il était si facile de mettre à bas le patrimoine jugé attentatoire à la dignité des « colonisés », pourquoi ne pas taper plus fort ? Les activistes ont donc fait savoir par le biais de leurs porte-paroles (qui paraissent à découvert dans les médias) qu’ils donnaient jusqu’au 26 juillet au maire de Fort-de-France pour faire disparaître les deux statues de Joséphine et d’Esnambuc jugées par eux offensantes. Le maire n’a pas dit carrément non : tout en refusant l’ultimatum, il a répondu qu’il nommerait une commission chargée de statuer… sur le sort des statues. Mais comme, à la date du 26, la commission n’avait toujours pas fait de proposition et que les statues étaient toujours en place, les activistes ont tenu parole : ils se sont rendus sur la Savane, ont fait tomber les statues de leur socle et les ont cassées en morceaux (voir plus haut). Puis ils ont fièrement transporté la tête d’Esnambuc pour la jeter dans la cour de la Préfecture. Tout cela à nouveau sous l’œil des caméras et sans que les forces de l’ordre interviennent. Que les autorités les aient laissé faire alors qu’elles étaient prévenues en dit long sur la déliquescence de l’Etat de droit dans notre pays.

Car les textes sont clairs. Le Code du patrimoine (titre 6, livre 2 chapitre 2) consacre une section (la troisième) aux objets classés et aux objets inscrits. Or il se trouve que parmi tous les monuments ayant fait l’objet de dégradations diverses, l’un (la statue de Joséphine) est inscrit depuis 1992 à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques. A la lecture de cette section, il ressort d’une part (article L622-24) que « le propriétaire ou l’affectataire domanial [le maire de Fort-de-France en l’occurrence] a la responsabilité de la conservation de l’objet mobilier classé ou inscrit qui lui appartient ou qui lui est affecté » et d’autre part (article L622-28) que« le déplacement des objets mobiliers classés ou inscrits appartenant à l’Etat, aux collectivités territoriales ou à leurs établissements publics a lieu sous le contrôle scientifique et technique des services de l’Etat [la DAC Martinique sous l’autorité du préfet] chargés des monuments historiques ». Parler de forfaiture serait trop fort, ni le maire ni le préfet ne se sont comportés de manière criminelle. Il n’empêche que le non-respect du Code du patrimoine constitue bien un délit dont ils se sont rendus coupables et dont ils devraient rendre compte si la loi avait encore un sens dans ce pays. Car ce n’est pas rien que laisser détruire une part du patrimoine national quand on pourrait facilement l’empêcher.

On objectera qu’empêcher les dégradations aurait entraîné des violences, que des militants auraient été brutalisés. Peut-être, mais faut-il rappeler ici que force doit rester à la loi et que l’Etat dispose pour ce faire du monopole de la contrainte légitime.

 

[i]https://mondesfrancophones.com/espaces/politiques/Schœlcher-fracasse/

[ii] Cette question particulièrement complexe de l’indemnité versée aux seuls colons est désormais bien documentée par les historiens. Voir la synthèse de Cécile Ernatus, « L’indemnité coloniale de 1849, logique de solidarité ou logique coloniale ? », Bulletin de la Société d’Histoire de la Guadeloupe, n° 152, janvier-avril 2009.

[iii] Construit initialement pour abriter les 10 000 volumes de la bibliothèque de Victor Schœlcher qu’il avait légués à la Martinique, ce bâtiment Art nouveau à structure métallique dû à l’architecte Pierre-Henri Picq a été inauguré en 1893.

[iv] Ernest Deproge (1852-1921), mulâtre, assimilationniste, président du conseil général, député extrême gauche.

[v] Données de la Banque Mondiale sauf pour la Martinique pour laquelle ce chiffre n’est pas disponible. Le montant de 28000 « $ mondiaux » est calculé à partir du rapport du PIB en € par habitant de la Martinique par rapport à la France, en tenant compte d’un surcoût de la vie de 20% à la Martinique.

[vi] Total des transferts budgétaires nets et de la « dépense fiscale », c’est-à-dire les diverses exonérations ou réductions fiscales.

[vii] Le taux de chômage est de l’ordre de 20% pour l’ensemble de la population active, 40% pour les hommes actifs de 15 à 29 ans.

[viii] La Martinique était depuis la création des régions, en 1982, une « région monodépartementale ». Cette aberration qui faisait coexister deux assemblées et deux exécutifs sur le même territoire a été corrigée par leurs fusions en 2015.

[ix] Les DOM dans leur ensemble avec 81 fonctionnaires pour 1000 habitants se placent second derrière l’Île-de-France (où se trouvent les administrations centrales). Quant au coût, les fonctionnaires martiniquais des trois fonctions publiques (d’Etat, territoriale, hospitalière) touchent un supplément de traitement de 40% par rapport à la Métropole et bénéficient d’un rabais de l’impôt sur le revenu.

 

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Un rappel en guise de post-scriptum

Le 14 juin, trois semaines après le saccage des statues de Victor Schœlcher en Martinique, et alors que les partisans de la cancel culture proposaient d’ostraciser rien moins que Colbert, accusé d’être l’auteur du Code noir[x], le président de la République Emmanuel Macron s’est adressé solennellement aux Français : « la République n’effacera aucun nom ou aucune trace de son histoire » et, plus précisément, « la France ne déboulonnera pas de statues ».

La cause était donc entendue ? Verba volant[xi]! Comme l’on ne pourrait imaginer que le préfet ait laissé faire les anticolonialistes martiniquais sans en avoir référé en haut lieu, pas plus que l’on ne saurait imaginer que le ministre de l’Intérieur de l’époque ait décidé de son propre chef de contredire aussi clairement la parole du Président – aucun des deux n’ayant d’ailleurs fait l’objet de sanctions – on doit en déduire qu’une poignée d’activistes est capable, dans ce pays, de contraindre la plus haute autorité de l’Etat à se déjuger au mépris de la loi.

Fort-de-France, 9 octobre 2020

[x] Voulu par Colbert mais promulgué après sa mort, en 1685, le Code noir était destiné à réguler les relations entre les maîtres et les esclaves des colonies françaises. Les articles 42 et 43 interdisent aux maîtres de torturer et de punir eux-mêmes de mort leurs esclaves.

[xi] Pawol an bouch pas chaj, disent les Martiniquais (littéralement : parole dans la bouche n’est pas à charge).