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Le Bar de la plage – 3, 4 et 5

Episode 3 Le lendemain de la nuit Le soleil cognait comme une brute. Ça n’arrangeait pas les choses. Lumière blanche, verticale, réalité aveuglante. On offrait le spectacle approximatif de l’espèce humaine en voie de néantisation. Ne dramatisons pas non plus : certes l’allure générale n’était guère fringante et notre confiance dans l’avenir avoisinait le zéro, mais […] Lire plus »

Souvenirs de Césaire

Là où la mort est belle comme un oiseau saison de lait
A. Césaire, Prophétie.

Belle comme un oiseau saison de lait… cette parole d’Aimé Césaire a toujours bercé mes rêves. L’oiseau saison de lait, c’est le petit oiseau qui naît au printemps de la vie, c’est le colibri, si cher au poète.

Ce vers, pour moi paré des vertus d’un talisman, me sert d’ouverture lors de toutes mes lectures, causeries, conférences, devant un public sensible à la caresse des mots. Je ne commençais jamais une causerie ou conférence sans avoir au préalable téléphoné à Joëlle, la fidèle dame de compagnie du poète pour lui dire : « Joëlle, je parlerai d’Aimé Césaire, tel jour à telle heure, heure de Martinique » Et Joëlle de prévenir : « Monsieur, René Hénane parle de vous, en ce moment, à tel endroit ! » Et le poète d’acquiescer – C’était si bon, ce moment de communication des consciences !

Aimé Césaire, n’est plus. Il est « là où la mort est belle dans la main comme un oiseau saison de lait »

Ma rencontre avec Aimé Césaire : Nommé directeur du service de santé aux Antilles Guyane, je débarquai à Fort-de-France en septembre 1986 avec, démarche immédiate, ma visite de courtoisie aux autorités. Monsieur le Député-maire était en métropole, à l’Assemblée nationale. Je fus reçu par Pierre ALIKER, mon aîné et mon confrère, l’Homme en blanc, qui me fit le meilleur accueil. Je fus frappé notamment par la passion avec laquelle il me parla de son ardeur de médecin hygiéniste et épidémiologiste quand, avec son ami, devenu mon grand ami, le si regretté Robert ROSE-ROSETTE. Tous deux sillonnaient les terres de Martinique, luttant contre les moustiques et le paludisme, asséchant les marais, luttant contre les endémies, la dengue, le typhus et mille autres maux et ambiances délétères qui accablaient l’Île. La Martinique doit à ces deux hommes son éclatante santé actuelle.

À son retour, Aimé Césaire me reçut avec son habituelle courtoise bonhomie. Conversant avec un toubib, il devait s’attendre à un échange d’austères considérations de santé publique. Et bien non ou si peu ! Nous parlâmes poésie, de sa poésie, ce qui d’ailleurs le surprit ! Un point de détail me frappa. Il me décrivit en détail, fixé sur un mur de son bureau, le plan de Fort-de-France, datant du 17ème siècle, le plan du gouverneur de l’époque, le comte de Blénac. Et il me dit : « regardez cette ville, géométrique, toutes ces croix qui la divisent – c’est ça l’architecture coloniale, alors que nous avons besoin du contact profus, du contact qui rassemble… »  Cette remarque me donna l’explication de « cette ville plate, étalée, trébuchée de son bon sens, essoufflée sous son fardeau géométrique de croix éternellement recommençante… » (Cahier…) Ce fardeau géométrique de croix, ce sont les multiples carrefours en croix de la ville.

Autre moment fort : L’inauguration des rues Alain Jovignac et Étienne-Montestruc, à Fort-de-France, en novembre 1987. La mémoire d’Alain Joviniac fut honorée, jeune garçon qui mourut tragiquement au cours d’une manifestation. Je rendis visite, à cette occasion, à la famille Joviniac et l’assurai de ma tristesse et de ma compassion.

Suivit l’hommage à mon ancien, le médecin-colonel Étienne Montestruc, fondateur de l’Institut Pasteur, à Fort-de-France et qui passa 30 ans de sa vie, consacrés à la lutte contre la lèpre et autres endémies, en Martinique. Je prononçai le discours d’hommage à sa mémoire et évoquai la vocation de tout temps humanitaire des médecins des armées, obéissant à notre devise Pro Patria et Humanitate  et à la fameuse adresse de notre illustre Ancien, le Baron Percy, chirurgien en chef de l’Empereur Napoléon, s’adressant aux jeunes chirurgiens de la Grande Armée :

« Allez où la Patrie et l’Humanité vous appellent. Soyez-y toujours prêts à servir l’une et l’autre avec ce dévouement intrépide et magnanime qui est le véritable acte de foi des hommes de notre état »

En effet, le médecin des armées ignore l’ami ou l’ennemi, le riche ou le pauvre, le seigneur ou le serf, le maître ou l’esclave. Il ne connaît que l’homme que la souffrance accable.

Monsieur Aimé Césaire, présidant la cérémonie, vint à moi, à l’issue, et m’interrogea longuement sur le Baron Percy et sa célèbre adresse aux médecins. Il me dit combien il l’appréciait car elle répondait à ses propres intimations profondes d’universelle fraternité.

À cette occasion, je dois relater l’anecdote du discours prononcé par le Dr. Pierre Aliker, anecdote qui me plut tout particulièrement et dont j’appréciai à la fois l’humour et la profondeur : Écoutons-le :

« Montestruc a été un bienfaiteur pour notre pays et c’est pourquoi la Municipalité de Fort-de-France a décidé de donner son nom à une de nos voies. Il avait été envisagé d’abord de débaptiser la Route de la Folie qui passe devant le préventorium et de l’appeler rue MONTESTRUC. Mais j’ai objecté qu’il n’y a certainement pas beaucoup de villes au monde ayant une route de la Folie et de tout ce qu’elle représente. La Folie ? N’est-ce pas la voie ouverte à la concrétisation, illusoire il est vrai de tous les rêves les plus fous ?… n’est-ce pas ce grain de folie qui donne de la fantaisie à l’existence la plus morne… Non, on ne débaptise pas la route de la Folie. »

Oui, Pierre Aliker. Vous aviez raison ! Gardons cette Folie ! c’est pour cela que nous l’aimons, la Martinique !

Cette rencontre avec le poète fut pour moi une grande leçon de vie, la preuve la plus éclatante qu’une harmonie ne se révèle et ne s’installe que par le contact direct. Ma passion, toujours aussi vive pour l’œuvre césairienne, s’alluma lors de la rencontre avec l’homme. Fervent amateur de poésie, j’avais lu le Cahier d’un retour au pays natal, frappé par son étrange éclat, mais aussi troublé par son énigmatique aspect. Je n’avais jamais lu quelque chose de tel. Le médecin eut un sursaut en découvrant l’emploi opulent de mots de la médecine et surtout de leur métamorphose poétique: … Antilles grêlées de petite vérole… les fleurs de sang… pustules tièdes… ses au-delà de lèpre… son sang impaludé… complicité de son hypoglosse… prurits… urticaires… scrofuleux bubons… alexitère…  l’éléphantiasis… le petit soleil qui toussote et crache ses poumons… mots de sang frais… érésipèles… paludisme… membrane vitelline… chalasie des fibres… taie d’eau morte… race rongée de macules… scrofules… squasmes et chloasmes… indice céphalique… plasma… l’affreux ténia…  etc.

J’interrogeai Aimé Césaire : « Monsieur, d’où vous vient cette connaissance des mots de la médecine. Êtes-vous médecin, biologiste ? » Son rire me répondit : » Non, Hénane, je ne suis pas médecin, ni biologiste, pas même scientifique… Je suis un pur produit des humanités, comme on disait autrefois… Mais, enfant, je voyais autour de moi toutes ces maladies et entendais leur nom. Je voyais les éléphantiasis, le pian, la tuberculose, la lèpre, les peaux rongées par le mal, le paludisme… J’étais curieux et je me plongeai dans les dictionnaires, les encyclopédies. Heureusement, toutes ces maladies ont disparu et la Martinique est saine… »

Je me plongeai donc à corps perdu dans la poésie césairienne et butai contre son impitoyable hermétisme. Je me souviens, interpellant mon excellent et si regretté ami, Raymond Relouzat, professeur agrégé de grammaire : « Raymond, explique-moi Césaire !!! » Et Raymond me prêtant des livres et m’ouvrant les yeux sur la symbolique de cette étrange poésie. Il intervint auprès d’Aimé Césaire et m’offrit un exemplaire – combien précieux – de Moi, laminaire… dédicacé de la main du poète :

Aimé Césaire et la mystique de l’arbre – plus qu’une mystique, une communion charnelle avec le bel arbre nu ! une véritable fascination amoureuse …  bel arbre immense… (poème Naissances, Corps perdu). Je l’entretenais de cette passion charnelle. Il ne s’en cacha point et me dit :

« Vous savez, Hénane, tous les matins, avant de partir à la mairie, je vais caresser les arbres de mon jardin, voyez là-bas. Ça me donne de l’énergie pour toute la journée ! »

le zamana de l’anse Céron

Sa connaissance de la botanique était prodigieuse. Aimé Césaire nous reçut, Françoise Thésée et moi, et nous en vînmes à parler des arbres. Je lui racontai combien j’étais impressionné par le saman (ou zamana) que l’on peut voir à l’habitation Céron, près de l’Anse Céron, au nord de Saint-Pierre – arbre d’une taille et beauté qui tiennent du prodige, des branches immenses – pour moi, le plus bel arbre de la Martinique – l’un de ces arbres dont le poète dit : « Ce sont les derniers lutteurs fauves de la colline » (Poème Espace-rapace – Comme un malentendu de salut). Je lui parlai aussi d’un autre arbre impressionnant que j’avais remarqué au centre de la place de l’Abbé Grégoire, à Fort-de-France. Et Aimé Césaire me répondit aussitôt : « Ah ! oui, c’est un Enterolobium cyclocarpum. C’est moi qui l’ai planté, il y a déjà longtemps » Je restai stupéfait devant une telle mémoire et une telle érudition.

Ma rencontre avec le Poète et l’amitié fraternelle dont il m’honora, me révélèrent le trait majeur, le trait unique qui marquait de son sceau son action et sa vie : l’amour éperdu qu’il portait à sa terre, à son île, à son peuple. Cet amour revêtait la forme d’une pulsion quasi mystique, masquée par l’apparence d’une courtoise réserve, d’une attitude retenue – amour charnel à sa glèbe natale, amour crié, chanté, balbutié, imagé, à longueur de poème, à longueur de parole.

 

Une anecdote révélatrice : je travaillais à la construction du glossaire des termes rares qui émaillaient sa poésie, quand je butai sur un mot étrange, énigmatique, presque patibulaire, relevé dans son poème Soleil safre (Moi, laminaire…) : le mot parakimomène :

… à la gorge nous remonte

parakimomène des hauts royaumes amers

moi

soleil safre…

Perplexe, je me lançai à la recherche de l’identification de cet étrange vocable, handicapé que j’étais par mon ignorance gréco-latine – des semaines, des mois à fureter dans les dictionnaires les plus pointus, les encyclopédies les plus savantes, interrogeant mes amis universitaires : aucune trace du parakimomène. Dépité, une seule solution me restait : interroger Aimé Césaire lui-même – sait-on jamais ? Pris d’audace, je lui téléphonai :

« À l’aide, mon cher Maître ! je n’arrive pas à trouver votre parakimomène. De quoi s’agit-il ? – j’entendis son rire amical – cher Hénane, c’est facile, du grec parakoïmomenos qui veut dire dormir à côté. À la cour des empereurs byzantins et ottomans, le parakimomène était le grand Vizir, le grand Chambellan, appelé à l’honneur de dormir à même le sol, au travers du seuil de la chambre du souverain. Il fallait donc lui passer sur le corps pour l’atteindre – et Aimé Césaire ajouta, toujours avec un grand sourire – voyez-vous, je suis le parakimomène de la Martinique »

Tout était dit : sa Martinique, corps et âme.

Oui, Aimé Césaire, de toute éternité, est là où la mort est belle comme un oiseau saison de lait.

 

 

 

Par René Hénane, publié le 05/01/2019 | Comments (0)
Dans: Césaire, Littératures | Format: ,

Au Bonheur des dames – Denise et Octave à la lumière de la proxémique

 Introduction

 L’anthropologue américain Edward T. Hall a créé la théorie des distances physiques entre les corps des humains dans leur interaction: la proxémie ou proxémique. L’étude des distances interindividuelles dans une société témoigne des relations interpersonnelles, de même que de la psychologie de l’espace. Il permet d’observer la gestuelle et le comportement des individus dans tous les domaines de leur vie: intime, personnelle, sociale, publique.  Ce sont là les quatre sphères proxémiques où se manifestent les quatre types de distances interindividuelles chez l’humain.[1]

Appliquée en littérature, la proxémique révèle la psychologie des personnages et les relations dans lesquelles ils s’engagent par besoin d’affection, de réussite familiale, professionnelle et sociale. La distance physique qu’ils imposent à l’autrui dévoile la nature de leurs rapports, une relation proche, sécurisante ou oppressante, éloignée.

Nous nous proposons d’analyser par la proxémique les relations entre les personnages romanesques du roman d’Émile Zola, Au Bonheur des dames. Du roman à la vie, de même que de la vie au roman, tout parle de l’espace et de la présence de l’homme à l’intérieur, seul ou en rapport avec les autres, car à part les solitaires indomptables qui cherchent le refuge dans la solitude et substituent l’individu par l’animal ou la nature, l’homme est un être social, donc en relation avec l’autrui.

Cependant, son intimité l’oblige à garder une certaine distance physique et psychique envers l’autre. Elle varie en fonction de sa culture, son comportement en est la preuve.

 

La proxémique de E. T. Hall

La proxémie ou proxémique, un concept créé par l’anthropologue américain Eward T. Hall, permet l’étude de la distance physique entre les personnes dans leur interaction.

Le besoin d’espace personnel impose une certaine distance face à l’autrui. Elle varie en fonction des personnes et des cultures.

E.T.Hall établit quatre sphères proxémiques et quatre catégories principales de distances interindividuelles chez l’humain: intime, personnelle, sociale et publique.[2] Chacune comporte le proche et le lointain, selon Hall. Voilà les distances proxémiques selon Hall :

– distance intime :  de 15 cm (mode proche) à 40 cm (mode éloigné); elle implique une grande implication physique et un échange sensoriel élevé.

– distance personnelle : de 45 cm à 75 cm (mode proche), à 125 cm (mode éloigné);

– distance sociale : de 120 cm à de 210 (mode proche), à 360 cm (mode éloigné);

– distance publique : de 360 cm à 750 cm (mode proche), au-delà de 750 cm (mode éloigné).

La distance intime est sécurisante par la confiance accordée à autrui, mais l’accès y est restreint, permis seulement aux personnes dans lesquelles nous avons confiance, car elle permet de se toucher et de s’embrasser (mari et femme, amant.e, ami.e). Dans la zone personnelle la distance est celle du bras étendu, le poing fermé, possible en famille, entre collègues, car c’est la zone de la communication.

Dans la zone sociale la distance est celle entre le chef et ses employés. Un objet s’interpose souvent entre les personnes: un guichet, un bureau, une table. Dans la zone publique, c’est la distance utilisée lorsqu’on parle à des groupes, aux étrangers, celle entre les représentations de l’administration et les citoyens.

La distance interpersonnelle dépend des rapports individuels, des sentiments et des activités des personnes concernées, du statut de l’interlocuteur.

La théorie ne serait qu’une belle réflexion sur un aspect de la vie si l’on ne pouvait pas l’appliquer dans certains domaines pour tirer des conclusions pertinentes sur la vie des gens. L’étude des distances entre les corps humains est liée à l’observation des gestes et des comportements à connotations  culturelles.

 

La proxémique en littérature. La relation entre les personnages romanesques : Émile Zola, Au Bonheur des dames

La proxémique peut s’appliquer en littérature, au roman surtout, pour établir les liens entre les personnages et leurs sentiments. La psychologie des personnages est intimement liée à l’espace où ils vivent et subissent leurs expériences heureuses ou traumatisantes. Ils évoluent dans toutes les sphères désignées par Hall, de l’espace intime à celui public, et ils connaissent tous les types de relations interpersonnelles. Parfois le même personnage évolue entre les extrêmes, telle Denise dans sa relation avec Octave Mouret dans le roman d’Émile Zola Au bonheur des dames.

Dans la sphère intime on retrouve le couple, femme/homme, qu’il soit marié ou en union libre, consentie et rendue publique, mais aussi celui qui a une relation d’amour secrète, l’amant et son amante. Dans l’espace personnel on admet les membres de la famille et les amis, dans l’espace social, les rapports se lient entre le manager, chef, patron et ses employés, dans l’espace public entre ceux qui subissent l’influence d’un leader ou ceux qui se réunissent pour donner des conférences ou partager leurs expériences.

L’espace intime qui témoigne des relations interpersonnelles intimes peut se modifier au fil de l’intrigue. Les personnages peuvent s’éloigner l’un de l’autre et passer d’une sphère à l’autre : personnelle, s’ils gardent une relation d’amitié et continuent de se voir et de se parler après leur séparation, surtout s’ils ont été liés par la naissance d’un enfant ; sociale s’ils cessent de se voir et se rencontrent par hasard grâce à leur profession; voire publique parfois.

Nous nous intéressons ici à la nature des relations entre deux personnages d’Émile Zola, Denise et Octave Mouret. Au début du roman Au bonheur des dames, la jeune fille est très éloignée du grand magasin qui rayonne sous la baguette d’Octave Mouret, son patron. Elle se trouve à l’extérieur, dans la sphère publique, car il n’y a aucun rapport entre elle et le patron qu’elle ne connaît même pas, ni entre elle et les autres employés. Il n’y a que le rêve d’une fille séduite par la splendeur de la ville incarnée par le magasin Au bonheur des dames. Elle le regarde de l’extérieur, c’est l’objet de son rêve, la distance qui la sépare de celui-ci correspond à celle d’entre le réel et le rêve inaccessible. La relation est univoque et de nature intérieure.

La distance physique entre elle et cet immeuble convoité est très éloignée, elle n’entrevoit aucune chance d’y accéder. Mais elle se rétrécit à mesure qu’elle ose s’en rapprocher. Dès qu’elle y pénètre, elle peut voir, toucher la marchandise, se confondre dans la foule des femmes assoiffées de luxe et de beauté. Elle passe ainsi de la sphère publique à la sphère sociale. Elle va développer sa carrière en relation étroite avec ce magasin et grâce à son intelligence commerciale et à son charme féminin elle réussit dans la vie.

Denise passe au domaine  social et sa vie sera comblée par son travail au Bonheur des dames. Ses relations avec les employés et son patron sont de nature sociale, mais celles avec l’espace qu’elle habite et ses objets devient personnelle, puis intime, dès avant la modification de sa relation avec son patron, Octave Mouret.

On peut donc parler d’une double relation dans le cas de Denise :

  1. entre la femme et un objet. Le magasin est créateur d’espace social qui sera peu à peu personnalisé, puis intimisé, investi d’affectivité. Ses objets subissent la même modification. Une relation affective naît entre Denise et l’espace intérieur du magasin qui est d’abord social, lui permettant d’évoluer dans l’administration et l’un personnel, puis intime, car elle y habite, reçoit une chambre à elle, qui deviendra son espace intime.
  2. entre la femme et l’homme. Dans l’espace social du magasin s’engagent des relations interpersonnelles de nature sociale ; d’une part, entre Denise et son patron, d’autre part, entre elle et le personnel du magasin, mais aussi entre elle et sa clientèle féminine. Celles-ci imposent une certaine distance, un comportement social en fonction de la hiérarchie à l’intérieur du magasin, au niveau de l’administration et du personnel, mais aussi à l’extérieur envers les clients de condition sociale différente.

Les relations interpersonnelles dans la sphère sociale ne sont pas immobiles, mais souples. Elles évoluent en deux directions : dans la carrière de Denise qui se distingue par une habilité commerciale innée lui permettant d’évoluer et d’occuper un poste supérieur ; dans ses relations avec le personnel et son patron. Dans la première situation, les relations sociales seront déterminées par sa promotion qui engendra des sentiments d’envie et de haine, car elle occupe la place d’un autre. Elle n’est plus la fille humble, heureuse d’être acceptée dans un poste modeste, mais elle devient une jeune femme habile, perspicace et intelligente, qui attire l’attention à son patron. Celui-ci veut faire d’elle son amante, mais Denise ne se laisse pas séduire par l’homme, car elle est forte de caractère, bien qu’elle ne soit pas indifférente à son charme. Elle finit par l’aimer et lui inspirer le respect et l’amour.

Le magasin qui lui était extérieur au début devient le sens de sa vie, elle finit par s’identifier avec lui. Toute son existente s’y attache, si bien que sa relation avec celui-ci évolue et connaît les quatre types de relations définies par Hall, mais en sens inverse, car la distance physique entre les deux est la plus éloignée au début et diminue jusqu’à devenir nulle, de même que les relations déterminées par celle-ci : publique, sociale, personnelle, intime.

La même évolution de la sphère publique vers l’univers intime sera enregistrée dans la relation entre Denise et Octave Mouret. La distance infranchissable entre le patron et une vendeuse sera convertie en relation intime et bénéfique par l’amour. Au début Denise ne représente que l’objet du désir de son patron qui y voit une proie facile à gagner grâce à son statut, mais il comprend que celle-ci n’est pas une femme légère à se laisser entraîner dans une liaison passagère avec un homme, encore moins avec son patron, mais une femme volontaire, d’honneur, un vrai caractère, dans laquelle Mouret trouvera un associé habile et qu’il finira par aimer et épouser.

C’est toujours dans la sphère sociale que la nature de la relation peut changer et se convertir en amitié, au début par pitié, ensuite par admiration pour les qualités de la personne de qui on se rapproche par confiance.

Denise illustre au mieux la souplesse des relations interpersonnelles qui évoluent de la sphère publique où la distance physique entre les humains est la plus éloignée à la sphère intime où elle sera nulle, car les corps finissent par s’aimer et se toucher. Cette modification n’est par le fruit de la ruse, des manoeuvres pour réussir et faire carrière, mais la suite d’une évolution sociale et personnelle.

Émile Zola donne ainsi un sens moral aux relations sociales interpersonnelles dans son roman Au bonheur des dames. Denise incarne leur côté positif, elle est à l’antipode de la passion destructive du roman Thérèse Raquin, un cas morbide dans le sillage du naturalisme que l’écrivain français représente.

 

Conclusions

La proxémique de T. E. Hall n’est pas une simple théorie, car elle naît de l’observation du comportement humain dans une société. Elle aide à l’étude de l’espace social et public, à la compréhension des relations humaines dans ces sphères de la vie, mais aussi dans la zone privée. Elle dévoile les différences de comportement social à travers les cultures du monde. Elle intéresse à la fois antropologues, sociologues, historiens, psychologues, architectes, peintres et écrivains.

Le monde humain est au fond l’histoire de l’homme dans le chronotope historique, c’est-à-dire l’être dans l’espace et le temps, sa relation flexible avec l’espace habité. Les psychologues ont développé la psychologie de l’espace, témoignant du rôle de l’espace dans la psychologie des gens et dans la construction de leur identité.

La proxémique en littérature rend compréhensibles les relations entre les personnages et l’espace romanesque, leur psychologie.

 

Bibliographie consultée

Hall, E.T, La Dimension cachée. Traduction en français par Amélie Petita, postface de Françoise Choay, Paris, 1978.

Molles, Abraham.& Rohmer, Elisabeth, Psychologie de l’espace,  Paris, Casterman, 1972.

Zola, Emile, La Paradisul femeilor, Traducere din limba franceză de Sarina Cassyvan, Bucureşti, Curtea veche, 2007.

Zola, Emile, Au bonheur des dames, […], Mockba, 1964.

Winkin, Yves, La Nouvelle Communication, Paris, Seuil, coll. « Points / Essais », 2000.

[1] E. T.Hall, La Dimension cachée (traduction de 1971), chapitre 10 (« Les distances chez l’homme »), p. 143-160.

[2] Ibidem.

Par Sonia Elvireanu, publié le 21/12/2018 | Comments (0)
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