« Argam » de Gérard le Goff

Roman complexe, Argam, de Gérard le Goff fait plonger le lecteur dans un univers étrange, à la limite du réel, puis glisse carrément dans l’irréel : il y a plusieurs romans dans ce roman dense et excitant, qui comporte des intrigues multiples, des descriptions détaillées à la manière de Balzac. Le livre rappelle le roman gothique par son côté fantastique, ses procédés narratifs, les décors et certains personnages.

La trame principale est difficile à démêler, l’intérêt de l’auteur semble focalisé sur un cas de psychiatrie, territoire incertain s’il en est. Entrer dans l’esprit d’un aliéné risque en effet d’avoir des conséquences fatales pour ceux qui s’y hasardent, à l’instar des personnages du livre. Ce qui n’empêche pas que ce dernier soit aussi un roman d’aventures, un polar et un récit fantastique.

L’auteur construit d’abord un récit à la première personne qui gravite autour de quelques personnages bien insérés dans la vie sociale, un avocat et un psychiatre, deux amis.

Il introduit ensuite son deuxième récit : un manuscrit trouvé par la police et confié au psychiatre Samuel Berstein. Le narrateur inconnu raconte une étrange histoire qui se serait déroulée dans le manoir abandonné d’une diva du XXème siècle, adulée pour sa voix et sa beauté.

Le troisième récit est un roman policier, une enquête sur la disparition d’un aliéné dangereux. Le quatrième, la biographie de la diva, s’imbrique aux autres. Le cinquième, celui d’un ami mystérieusement disparu de l’avocat Osborne Dans l’épilogue, l’aliéné se raconte lui-même sur des feuilles griffonnées.

Le romancier maîtrise à merveille le fil de ses multiples récits, il maintient la curiosité du lecteur jusqu’à une fin ouverte à de multiples interprétations

L’architecture du roman demeure rigoureuse : les titres des chapitres numérotés nous avertissent de ce qui va suivre, évitant au lecteur de s’égarer entre les multiples récits.

Le décor s’adapte aux diverses situations, réelles ou imaginaires. Les quatre personnages a priori raisonnables – les deux amis, plus le libraire et le savant – sont emportés par leur curiosité et l’esprit d’aventure et finissent par plonger dans le fantastique.

La quête du mystérieux domaine et de la fête des masques racontée dans le manuscrit pourrait évoquer Le Grand Meaulnes d’Alain Fournier.

Les images délirantes du parc et de l’intérieur du manoir de la presqu’île contrastent avec les détails du quotidien. L’imagination de l’auteur finit par instaurer un effet quasiment hallucinatoire.

Le romancier, narrateur omniscient, n’ignore rien des sentiments et des émotions de ses personnages. Les explications médicales du psychiatre se révèlent à cet égard particulièrement instructives.

La fin laisse au lecteur le soin de juger la part du réel et de l’irréel dans le roman. L’identité de l’aliéné enfermé à l’hôpital psychiatrique demeure mystérieuse jusqu’au bout : de quel autre personnage cache-t-il le nom ?

 

Gérard le Goff, Argam, Éditions Cloé des Lys, 2019, 237 p., 24,90 euros.

 

 

 

 

L’hérésie poétique

Alexandre Leupin s’entretient avec Jacques Henric. Les questions de Jacques Henric sont en gras.

Dans ton ouvrage La passion des idoles, tu as fait le constat que l’absence de réflexion sur le phénomène religieux a créé une carence énorme dans les Humanités, surtout en ce qui concernait l’interprétation du Moyen-Âge mais aussi celle de la modernité européenne et occidentale. Est-ce la raison, qui, dès Fiction et Incarnation, t’a fait prendre au sérieux cette vérité et t’a amené à confronter ce discours religieux à la poésie de son temps ?

Effectivement, Fiction et Incarnation, texte qui est à l’origine de notre amitié et de notre partage (avec La peinture et le Mal), est pour moi un moment de rupture, où je prends au sérieux la foi comme objet de pensée.

Mon intérêt pour le fait religieux a été tout d’abord « professionnel » ; nul médiéviste ne peut éviter le contact avec le christianisme qui pénètre toutes les manifestations de cette culture. Au départ, la religion n’était là qu’aux fins d’inventaire, de sources, etc. Mais isoler un texte de son contexte, c’est l’arracher à sa vérité qu’en ultime analyse il ne tient que de ce contexte ; c’est en faire un objet finalement assez plat. Pour donner un exemple du tissage contradictoire, dialectique, conflictuel du religieux et du profane, du dogme et de l’hérésie, vois le Conte du Graal de Chrétien de Troyes : ce n’est que quand Perceval oublie Dieu, puis revient à la foi au moment de la Pâque que le roman devient récit, qu’il s’ouvre au tragique du sens. Que l’on gomme cette dialectique, il ne reste du texte que des fioritures rhétoriques, superbes d’ailleurs et qui donnent le vertige. Avec l’irruption du dogme, ces décorations se chargent par inversion d’un poids de sens démesuré.

A la fin de la composition de L’hérésie poétique, j’ai été frappé par son unité rétrospective, malgré la diversité des sujets. Comme si, à mon insu, je n ’avais cessé au cours de ma vie (car il ne s’agit pas seulement de textes et de littérature) de réfléchir et de me heurter obsessionnellement aux mêmes problèmes. Bien sûr, j’ai changé, ma pensée a changé, je suis aujourd’hui bien moins « orthodoxe » que dans Fiction et Incarnation, et j’ai beaucoup plus de sympathie pour les exclus et les persécutés. Mais en définitive, on ne peut faire comme si Dieu n’existait pas ou était mort (sauf dans le sens paulinien, 1 Cor 15 :3-4)

En quoi le christianisme a-t-il représenté une coupure majeure dans la pensée et le discours (vous parlez de coupure épistémologique) et a été à l’origine d’un nouveau inouï ?

Il faut se méfier des lectures « pieuses » en dépit des apports monumentaux du Talmud, du Midrash, de la Kabbale, de la Mishna et de la patristique chrétienne. Elles ont tendance (inutile de le leur reprocher, c’est leur fonction) à tamponner les formidables contradictions du texte sacré, où l’hérésie, lecture très attentive elle aussi, trouve ample matière à développement.  En passant, notons que le mot lui-même, αίρεση, signifie en grec simplement « choix » entre deux possibilités dans la forêt touffue des doctrines. Le christianisme produit donc un néologisme, en faisant de l’hérésie le contredit du dogme. Le choix n’a jamais fait problème, ni dans le paganisme, qui juxtapose les Dieux sans souci et par milliers, ni même chez les juifs les plus savants, qui recueillent les traditions les plus opposées. Le choix ne devient un crime qu’avec le christianisme.  Il est clair, pour moi, que le Dieu des chrétiens n’est pas celui des Juifs. Celui des juifs est un père sévère, parfois monstrueux. Comme expliquer, par exemple, qu’un Dieu bon, juste, omnipotent, hors monde ou im-monde, puisse exiger d’Abraham le sacrifice de sa descendance, Isaac, qui pour le patriarche était en vérité toute sa vie et tout son futur ? Le Dieu Tout-Amour du Nouveau Testament contredit radicalement ce Dieu vengeur, jaloux (Il le dit Lui-même), Dieu des armées, Dieu non-universel d’une nation. Le paradoxe est que ce Dieu Tout-Amour du Nouveau testament s’est anamorphosé dans l’intolérance la plus raide, en raison de sa prétention d’universalité.  Par ailleurs, l’Incarnation est la subversion des deux premiers commandements de la Loi mosaïque : au lieu d’un seul Dieu jaloux, nous en avons tout à coup trois, dont le premier est devenu Tout-Amour. Au lieu d’une divinité qui interdit toute image de Soi, nous avons une Présence réelle, suréminente dans l’image même de sa Chair. Vu ainsi, l’Évangile est une hérésie de la Torah. Les dogmes sont monolithiques peut-être (n’oublions cependant pas le « Credo qui absurdum, je crois parce que c’est absurde »), mais les textes sacrés sur lesquels ils se fondent ne le sont pas : ils sont emplis de failles et de contradictions dans lesquelles les hérésies peuvent se glisser. C’est ainsi que les hérétiques rendent hommage aux textes fondateurs et témoignent ainsi d’une certaine fidélité à leur égard.  Un Dieu de chair humaine, « scandale pour les Juifs, folie pour les Grecs », telle est l’innovation radicale du christianisme. Les conséquences en sont immenses. Par exemple sur la sexualité. Il est frappant de voir combien le sexe importe peu aux Anciens, il n’est qu’une mécanique purgatoire, et il inscrit l’homme et la femme dans un cosmos qui est lui-même sexualisé par les quatre éléments, qui sont des principes mâles et/ou femelles. Avec le christianisme, la sexualité devient soudainement signifiante. Surgit le « crime du sexe (féminin) » comme dit Venance Fortunat, la culpabilité, mais aussi l’examen de conscience d’une intériorité dont les Anciens n’avaient aucune idée. Saint Agustín a une profondeur psychologique raffinée qu’aucun texte de l’Antiquité n’égale (ce qui n’est pas une raison ne pas les lire, bien entendu).  Sur un tout autre plan, quand Alexandre Kojève affirme « l’origine chrétienne de la science moderne », je lui donne raison. Ainsi la coupure épistémologique de la science galiléenne dépend-elle de celle du christianisme. Concevoir l’univers (et non plus le cosmos sphérique et limite) comme un, poser que les mêmes lois régissent le monde sublunaire (celui des hommes) et le monde supralunaire (celui des Dieux), ne peut se faire qu’à partir d’un Dieu incarné, qui unit notre chaos humain avec l’esprit divin (ou mathématique, éternel pour Galilée). Jamais les Anciens n’ont pensé ainsi, cette agglomération du divin et de l’humain, du matériel et du spirituel, de l’ici-bas et de l’empyrée, eût été pour une obscénité ; l’étendre à la science, bien pire encore.  Devant la menace de mort que représentait pour lui l’inquisition dominicaine, menace tout à fait réelle, et qui faisait de sa découverte une hérésie, Galilée a toujours protesté qu’il était bon chrétien, et c’était vrai.

Quel a été le rôle de saint -Paul et comment, une fois l’orthodoxie affirmée, sa confrontation avec des courants de pensée l’ont à la fois mise à mal et bénéfiquement nourrie ?

Saint Paul a compris qu’on ne pouvait fonder ni une doctrine, ni une institution (l’Eglise) sur la réduction drastique que Jésus opère sur les dix commandements et les 613 prescriptions du Deutéronome. « Aime Dieu » ; « Aime ton prochain (ta prochaine) comme toi-même » : il ne reste que deux commandements, et il est vrai que l’observance du deuxième résoudrait tous nos problèmes. Mais saint Paul, comme nous tous, savait fort bien que ce deuxième commandement était une utopie, la plus belle de toute, renvoyée à un horizon qui reste, aujourd’hui plus que jamais, inatteignable. Son exégèse est donc un effort pour fonder une institution de doctrine (le dogme viendra plus tard) à partir de l’Évangile, et qui le mène aussi bien à de fulgurantes nouveautés aussi bien, parfois, qu’à des contradictions étonnantes. Il reste un homme de son temps, un prêtre juif hellénistique, en même temps qu’il cartographie l’inouï christique.

Un pivot crucial se trouve dans les Galates 3:28 « Il n’y a plus ni Juif ni Grec, ni esclave ni maître, ni homme ni femme, vous êtes tous un en Jésus-Christ. » Dans cette abolition révolutionnaire de toutes les catégories et distinctions, sociales, économiques, sexuelles au profit de la foi, de l’amour et de la charité, on a déchiffré la naissance de l’universalisme chrétien et de tous les désastres qu’il a provoqué. Point du tout !  On assiste ici à la genèse d’une idée tout à fait neuve, celle de l’individu comme tel : nous sommes à prendre un par un (ce qui est bien l’assise de l’acte psychanalytique). Notion que bien des sociétés, et aujourd’hui encore, refusent : pour elles, l’individu doit se gommer pour plier au bien de la communauté.

Nous avons donc dans les Galates la source de l’individualisme occidental, y compris, pour la première fois dans l’histoire, celui de l’individu-femme, qui avait toujours été considéré auparavant comme une copie subordonnée et inferieur de l’homme. Saint Paul invente la féminité. Les premières femmes écrivains d’Occident sont des chrétiennes, sainte Radegonde et sa compagne, la moniale Baudovinie au VIe siècle. Radegonde a écrit une très belle élégie sur la destruction de sa famille et de sa terre natale, la Thuringe, par les Francs commandés par son futur époux royal, Clotaire 1er. Les commentateurs sont tellement incapables de concevoir une femme qui prend la plume qu’ils attribuent régulièrement le poème de Radegonde à son ami, Venance Fortunat, lui-même le plus grand écrivain de son siècle et dernier écrivain gallo- romain.

Le message paulien du singulier chemine dans l’histoire sur un temps très long, et donne, par exemple, naissance, outre à l’écriture-femme, à l’intériorisation et à l’autobiographie, choses que les Anciens ne connaissaient pas : exposer l’intériorité d’un individu était une impolitesse, voir même une obscénité inutile. N’oublions pas le féminisme qui trouve à son insu sa source dans l’égalité paulinienne entre l’homme et la femme.

Une station cruciale de ce cheminement est Guillaume IX, fondateur de la fin’amor, de la lyrique courtoise. Encore un paquet de contradictions : d’un côté, un « grand tricheur de dames nobles », comme dit son biographe, un grand seigneur, qui fut d’ailleurs excommunié, qui pouvait tout se permettre, y compris d’enlever les épouses de ses vassaux. De l’autre celui qui crée de toutes pièces, en poésie, une femme inouïe et inatteignable, dont le poète devient le serf.

Et enfin, quelqu’un qui renonce au siècle dans un dernier poème aux accents déchirants, qui donne une profondeur tragique aux neuf poèmes virtuoses que la tradition a conservés.

Il est aussi possible de soutenir que la psychanalyse, avec son accent sur le singulier désirant, est l’un des derniers avatars, probablement bénéfique, de la création de l’individu par Paul de Tarse. La dialectique lacanienne du désir et de la loi est fondée sur une paraphrase hardie de l’épitre aux Romains 7 : 7-8, où Lacan remplace le péché par la Chose ou la Cause du désir : « Que dirons-nous donc ? La loi est-elle péché ? Loin de là ! Mais je n’ai connu le péché que par la loi. Car je n’aurais pas connu la convoitise, si la loi n’eût dit : Tu ne convoiteras point. Et le péché, saisissant l’occasion, produisit en moi par le commandement toutes sortes de convoitises ; car sans loi le péché est mort. »

En fin de parcours de cette immense egophanie de l’Occident chrétien, on trouve Proust et Céline, couple incongru de L’hérésie poétique, qui sont pour moi comme le point final du cheminement.  Proust est celui qui a poussé à ses limites l’examen et les possibilités expressives du Moi. La catégorie dans laquelle cette tentative s’inscrit est celle de la névrose obsessionnelle, vois par exemple les immenses développements autour de la jalousie dans Albertine disparue.  À cet égard, Proust n’a rien à envier au psychanalyste : on ne peut aller au-delà de son analyse du Moi.

Et pourtant, Céline, qui tout à la fois haïssait Proust et admirait A la recherche du Temps perdu, écrit un nouveau et ultime chapitre de l’egophanie, avec ce « je lyrique », « à la merde », déchet radicalement irrécupérable par quelque système que ce soit. Son « je » est celui du paranoïaque, et s’oppose à tout mélange, toute fusion avec le juif, le métèque, la femme, l’humanité tout entière. L’individu occidental arrive chez Céline à la solitude absolue, où les autres sont abolis. La singularité s’abîme dans une œuvre à la fois hideuse et énormément belle.

Si l’individu est un fait historique, né au 1er siècle de notre ère, cela veut dire tout aussi bien qu’il peut mourir. Et, comme nous lui avons retiré son assise, qui n’est autre que la charité et la foi, il me semble qu’on assiste en ce moment à sa longue agonie, à sa dissolution dans un narcissisme et un exhibitionnisme qui pénètrent tous les aspects de la culture occidentale et témoignent de l’atomisation de l’individuel, à laquelle parait hier encore la foi. Les sociétés occidentales sont des agrégats de petits Moi, dont on ne sait ce qui les relie les uns autres, sinon la compétition de tous contre tous pour être reconnus.

La modernité européenne, dis-tu, n’a pas la tête épique. Dans quelles circonstances l’épopée s’est-elle néanmoins manifestée ?

Dans Explications, Pierre Guyotat met le doigt sur la plaie : « L’homme, la femme aujourd’hui ne sont plus grands ». En effet, dans l’Occident chrétien, la grandeur a laissé place à la surpopulation des singularités rabougries. Et qui dit petit, dit nécessairement anti-épique. Pourtant l’histoire récente fournit de la matière épique en abondance : révolution américaine, révolution française, écrasement du fascisme et du nazisme, désintégration du communisme, voire même révolution industrielle (voir l’hymne à la bourgeoisie par lequel Marx ouvre le Manifeste du parti communiste) ; ou encore le triomphe de la globalisation, qui a arraché à la pauvreté absolue un milliard d’hommes en 30 ans, succès qui dépasse tout ce que les civilisations humaines ont fait depuis le commencement de l’histoire. Les rabougris ne sont pas à la hauteur de ces évènements monumentaux, ils en ont parfois même honte.

Mais où sont les œuvres, les Chansons de Roland de ces luttes ? Après le dix-neuvième siècle, le Chateaubriand des Mémoires d’outre-tombe dans son récit de la Révolution et de l’Empire napoléonien, le Hugo de La légende des siècles, le Michelet de L’histoire de France, les épopées se font rares. Céline fait exception : la trilogie de son périple dans l’Allemagne en feu est bien épique.

Mais pour retrouver l’épopée, il faut aller aux marges de l’Occident chrétien, chez Édouard Glissant, dans l’épique qu’il extrait de cette négativité qu’est la Traite esclavagiste, et qui le mène à embrasser le monde, le Tout-Monde, dans son intégralité ; chez Faulkner : Absalon, Absalon ! est l’épopée du Sud, bien plus qu’Autant en emporte le vent, ou encore chez Gabriel Garcia Marquez, avec Cent ans de solitude. Glissant fait à ce propos une observation très juste : le plein-chant de l’épopée naît de la défaite. C’est vrai de la Torah (persécutions, massacres, expulsions, réduction à l’esclavage) de l’Énéide (destruction de Troie), de la Chanson de Roland (Roncevaux), et même du christianisme (ignominie de la crucifixion). C’est vrai du Popol Vuh et du Chilam Balam, nés chez les Amérindiens après leur annihilation par les Conquistadors.

Peut-être que notre déliquescence est si progressive, et au fond si douce, qu’elle n’arrive pas à se cristalliser en défaite. Cela dit, je souhaite profondément, non une catastrophe, comme celle du 11 septembre 2001, par exemple, mais que nous puissions nous hisser à nouveau à la grandeur qui rend le plein-chant épique possible. L’épopée est à venir.

Je ne peux éviter de te questionner sur ton long texte Les deux mains de Catherine Millet. Un des plus profonds écrits sur La vie sexuelle de Catherine M. et qui rompt avec la vision sacrificielle et christique qu’on a eue de son livre. Tu la vois, bizarrement, plutôt du côté de l’hérésie et tu lui fais rejoindre la secte des Carpocratiens, ces chrétiens sentant le soufre.

Les chrétiens ont beaucoup médit des hérétiques, et nous ne les connaissons souvent que par ces diffamations. Ce n’est qu’au XIIIe siècle, avec la Croisade albigeoise contre les Cathares et l’Inquisition, que nous commençons à avoir des témoignages de première main, mais extirpés sous la menace du bûcher.

Les Carpocratiens, au deuxième siècle, était logiques et conséquents. Pour eux, comme pour presque tous les gnostiques, qu’un Dieu se fasse chair était une folie avilissante, indigne de quelque divinité que ce soit (en quoi ils sont profondément redevables à la théogonie grecque). Donc, pour rejoindre Dieu, il faut s’avilir et débaucher sa propre chair, avec la plus grande intensité possible, ce sont des Georges Bataille avant la lettre.

Le livre de Catherine Millet est la mise en scène d’une schize : d’un côté une femme qui donne son corps au tout-venant, à tous les formes de l’adoration phallique, de l’autre un esprit froid et lucide, observateur détaché du stupre. Évidemment, comme elle le dit elle-même, tout horizon religieux ou théologique a disparu de sa scène. Contrairement à la finalité divine que les Carpocratiens donnaient à leurs exercices d’impiété, Catherine Millet, sujet moderne qui ne s’embarrasse pas de transcendance, est une Carpocratienne athée, si cela fait sens pour toi. C’est à la fois grandiose et effrayant, et signifie que, après deux mille ans d’un christianisme qui avait pourtant fusionné la chair et l’esprit, nous avons toujours autant de mal à en trouver la conjointure – sans doute parce que la fusion christique s’est petit à petit vidée de son sens. La vie sexuelle de Catherine M. est un grand livre, parce que l’auteure ne tourne pas autour du pot, elle jette par-dessus bord les fioritures et les euphémismes, pour faire face au problème avec une radicale honnêteté, sans oublier une profonde gentillesse.

 

Source : Artpress n° 480-481, septembre-octobre-2020.

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Souvenirs de Césaire

Là où la mort est belle comme un oiseau saison de lait
A. Césaire, Prophétie.

Belle comme un oiseau saison de lait… cette parole d’Aimé Césaire a toujours bercé mes rêves. L’oiseau saison de lait, c’est le petit oiseau qui naît au printemps de la vie, c’est le colibri, si cher au poète.

Ce vers, pour moi paré des vertus d’un talisman, me sert d’ouverture lors de toutes mes lectures, causeries, conférences, devant un public sensible à la caresse des mots. Je ne commençais jamais une causerie ou conférence sans avoir au préalable téléphoné à Joëlle, la fidèle dame de compagnie du poète pour lui dire : « Joëlle, je parlerai d’Aimé Césaire, tel jour à telle heure, heure de Martinique » Et Joëlle de prévenir : « Monsieur, René Hénane parle de vous, en ce moment, à tel endroit ! » Et le poète d’acquiescer – C’était si bon, ce moment de communication des consciences !

Aimé Césaire, n’est plus. Il est « là où la mort est belle dans la main comme un oiseau saison de lait »

Ma rencontre avec Aimé Césaire : Nommé directeur du service de santé aux Antilles Guyane, je débarquai à Fort-de-France en septembre 1986 avec, démarche immédiate, ma visite de courtoisie aux autorités. Monsieur le Député-maire était en métropole, à l’Assemblée nationale. Je fus reçu par Pierre ALIKER, mon aîné et mon confrère, l’Homme en blanc, qui me fit le meilleur accueil. Je fus frappé notamment par la passion avec laquelle il me parla de son ardeur de médecin hygiéniste et épidémiologiste quand, avec son ami, devenu mon grand ami, le si regretté Robert ROSE-ROSETTE. Tous deux sillonnaient les terres de Martinique, luttant contre les moustiques et le paludisme, asséchant les marais, luttant contre les endémies, la dengue, le typhus et mille autres maux et ambiances délétères qui accablaient l’Île. La Martinique doit à ces deux hommes son éclatante santé actuelle.

À son retour, Aimé Césaire me reçut avec son habituelle courtoise bonhomie. Conversant avec un toubib, il devait s’attendre à un échange d’austères considérations de santé publique. Et bien non ou si peu ! Nous parlâmes poésie, de sa poésie, ce qui d’ailleurs le surprit ! Un point de détail me frappa. Il me décrivit en détail, fixé sur un mur de son bureau, le plan de Fort-de-France, datant du 17ème siècle, le plan du gouverneur de l’époque, le comte de Blénac. Et il me dit : « regardez cette ville, géométrique, toutes ces croix qui la divisent – c’est ça l’architecture coloniale, alors que nous avons besoin du contact profus, du contact qui rassemble… »  Cette remarque me donna l’explication de « cette ville plate, étalée, trébuchée de son bon sens, essoufflée sous son fardeau géométrique de croix éternellement recommençante… » (Cahier…) Ce fardeau géométrique de croix, ce sont les multiples carrefours en croix de la ville.

Autre moment fort : L’inauguration des rues Alain Jovignac et Étienne-Montestruc, à Fort-de-France, en novembre 1987. La mémoire d’Alain Joviniac fut honorée, jeune garçon qui mourut tragiquement au cours d’une manifestation. Je rendis visite, à cette occasion, à la famille Joviniac et l’assurai de ma tristesse et de ma compassion.

Suivit l’hommage à mon ancien, le médecin-colonel Étienne Montestruc, fondateur de l’Institut Pasteur, à Fort-de-France et qui passa 30 ans de sa vie, consacrés à la lutte contre la lèpre et autres endémies, en Martinique. Je prononçai le discours d’hommage à sa mémoire et évoquai la vocation de tout temps humanitaire des médecins des armées, obéissant à notre devise Pro Patria et Humanitate  et à la fameuse adresse de notre illustre Ancien, le Baron Percy, chirurgien en chef de l’Empereur Napoléon, s’adressant aux jeunes chirurgiens de la Grande Armée :

« Allez où la Patrie et l’Humanité vous appellent. Soyez-y toujours prêts à servir l’une et l’autre avec ce dévouement intrépide et magnanime qui est le véritable acte de foi des hommes de notre état »

En effet, le médecin des armées ignore l’ami ou l’ennemi, le riche ou le pauvre, le seigneur ou le serf, le maître ou l’esclave. Il ne connaît que l’homme que la souffrance accable.

Monsieur Aimé Césaire, présidant la cérémonie, vint à moi, à l’issue, et m’interrogea longuement sur le Baron Percy et sa célèbre adresse aux médecins. Il me dit combien il l’appréciait car elle répondait à ses propres intimations profondes d’universelle fraternité.

À cette occasion, je dois relater l’anecdote du discours prononcé par le Dr. Pierre Aliker, anecdote qui me plut tout particulièrement et dont j’appréciai à la fois l’humour et la profondeur : Écoutons-le :

« Montestruc a été un bienfaiteur pour notre pays et c’est pourquoi la Municipalité de Fort-de-France a décidé de donner son nom à une de nos voies. Il avait été envisagé d’abord de débaptiser la Route de la Folie qui passe devant le préventorium et de l’appeler rue MONTESTRUC. Mais j’ai objecté qu’il n’y a certainement pas beaucoup de villes au monde ayant une route de la Folie et de tout ce qu’elle représente. La Folie ? N’est-ce pas la voie ouverte à la concrétisation, illusoire il est vrai de tous les rêves les plus fous ?… n’est-ce pas ce grain de folie qui donne de la fantaisie à l’existence la plus morne… Non, on ne débaptise pas la route de la Folie. »

Oui, Pierre Aliker. Vous aviez raison ! Gardons cette Folie ! c’est pour cela que nous l’aimons, la Martinique !

Cette rencontre avec le poète fut pour moi une grande leçon de vie, la preuve la plus éclatante qu’une harmonie ne se révèle et ne s’installe que par le contact direct. Ma passion, toujours aussi vive pour l’œuvre césairienne, s’alluma lors de la rencontre avec l’homme. Fervent amateur de poésie, j’avais lu le Cahier d’un retour au pays natal, frappé par son étrange éclat, mais aussi troublé par son énigmatique aspect. Je n’avais jamais lu quelque chose de tel. Le médecin eut un sursaut en découvrant l’emploi opulent de mots de la médecine et surtout de leur métamorphose poétique: … Antilles grêlées de petite vérole… les fleurs de sang… pustules tièdes… ses au-delà de lèpre… son sang impaludé… complicité de son hypoglosse… prurits… urticaires… scrofuleux bubons… alexitère…  l’éléphantiasis… le petit soleil qui toussote et crache ses poumons… mots de sang frais… érésipèles… paludisme… membrane vitelline… chalasie des fibres… taie d’eau morte… race rongée de macules… scrofules… squasmes et chloasmes… indice céphalique… plasma… l’affreux ténia…  etc.

J’interrogeai Aimé Césaire : « Monsieur, d’où vous vient cette connaissance des mots de la médecine. Êtes-vous médecin, biologiste ? » Son rire me répondit : » Non, Hénane, je ne suis pas médecin, ni biologiste, pas même scientifique… Je suis un pur produit des humanités, comme on disait autrefois… Mais, enfant, je voyais autour de moi toutes ces maladies et entendais leur nom. Je voyais les éléphantiasis, le pian, la tuberculose, la lèpre, les peaux rongées par le mal, le paludisme… J’étais curieux et je me plongeai dans les dictionnaires, les encyclopédies. Heureusement, toutes ces maladies ont disparu et la Martinique est saine… »

Je me plongeai donc à corps perdu dans la poésie césairienne et butai contre son impitoyable hermétisme. Je me souviens, interpellant mon excellent et si regretté ami, Raymond Relouzat, professeur agrégé de grammaire : « Raymond, explique-moi Césaire !!! » Et Raymond me prêtant des livres et m’ouvrant les yeux sur la symbolique de cette étrange poésie. Il intervint auprès d’Aimé Césaire et m’offrit un exemplaire – combien précieux – de Moi, laminaire… dédicacé de la main du poète :

Aimé Césaire et la mystique de l’arbre – plus qu’une mystique, une communion charnelle avec le bel arbre nu ! une véritable fascination amoureuse …  bel arbre immense… (poème Naissances, Corps perdu). Je l’entretenais de cette passion charnelle. Il ne s’en cacha point et me dit :

« Vous savez, Hénane, tous les matins, avant de partir à la mairie, je vais caresser les arbres de mon jardin, voyez là-bas. Ça me donne de l’énergie pour toute la journée ! »

le zamana de l’anse Céron

Sa connaissance de la botanique était prodigieuse. Aimé Césaire nous reçut, Françoise Thésée et moi, et nous en vînmes à parler des arbres. Je lui racontai combien j’étais impressionné par le saman (ou zamana) que l’on peut voir à l’habitation Céron, près de l’Anse Céron, au nord de Saint-Pierre – arbre d’une taille et beauté qui tiennent du prodige, des branches immenses – pour moi, le plus bel arbre de la Martinique – l’un de ces arbres dont le poète dit : « Ce sont les derniers lutteurs fauves de la colline » (Poème Espace-rapace – Comme un malentendu de salut). Je lui parlai aussi d’un autre arbre impressionnant que j’avais remarqué au centre de la place de l’Abbé Grégoire, à Fort-de-France. Et Aimé Césaire me répondit aussitôt : « Ah ! oui, c’est un Enterolobium cyclocarpum. C’est moi qui l’ai planté, il y a déjà longtemps » Je restai stupéfait devant une telle mémoire et une telle érudition.

Ma rencontre avec le Poète et l’amitié fraternelle dont il m’honora, me révélèrent le trait majeur, le trait unique qui marquait de son sceau son action et sa vie : l’amour éperdu qu’il portait à sa terre, à son île, à son peuple. Cet amour revêtait la forme d’une pulsion quasi mystique, masquée par l’apparence d’une courtoise réserve, d’une attitude retenue – amour charnel à sa glèbe natale, amour crié, chanté, balbutié, imagé, à longueur de poème, à longueur de parole.

 

Une anecdote révélatrice : je travaillais à la construction du glossaire des termes rares qui émaillaient sa poésie, quand je butai sur un mot étrange, énigmatique, presque patibulaire, relevé dans son poème Soleil safre (Moi, laminaire…) : le mot parakimomène :

… à la gorge nous remonte

parakimomène des hauts royaumes amers

moi

soleil safre…

Perplexe, je me lançai à la recherche de l’identification de cet étrange vocable, handicapé que j’étais par mon ignorance gréco-latine – des semaines, des mois à fureter dans les dictionnaires les plus pointus, les encyclopédies les plus savantes, interrogeant mes amis universitaires : aucune trace du parakimomène. Dépité, une seule solution me restait : interroger Aimé Césaire lui-même – sait-on jamais ? Pris d’audace, je lui téléphonai :

« À l’aide, mon cher Maître ! je n’arrive pas à trouver votre parakimomène. De quoi s’agit-il ? – j’entendis son rire amical – cher Hénane, c’est facile, du grec parakoïmomenos qui veut dire dormir à côté. À la cour des empereurs byzantins et ottomans, le parakimomène était le grand Vizir, le grand Chambellan, appelé à l’honneur de dormir à même le sol, au travers du seuil de la chambre du souverain. Il fallait donc lui passer sur le corps pour l’atteindre – et Aimé Césaire ajouta, toujours avec un grand sourire – voyez-vous, je suis le parakimomène de la Martinique »

Tout était dit : sa Martinique, corps et âme.

Oui, Aimé Césaire, de toute éternité, est là où la mort est belle comme un oiseau saison de lait.

 

 

 

Par René Hénane, publié le 05/01/2019 | Comments (0)
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