Editeur: Jean Jonassaint

Jean Jonassaint enseigne actuellement les littératures francophones à Syracuse University. Membre fondateur du « Collectif des chercheurs sur les littératures au Sud » de l’Agence Universitaire de la Francophonie, en plus de nombreux travaux sur les littératures francophones et latino-américaines, il a publié cinq livres : La Déchirure du (corps) texte et autres brèches (1984), Le Pouvoir des mots, les maux du pouvoir. Des romanciers haïtiens de l’exil (1986), Des romans de tradition haïtienne. Sur un récit tragique (2002), De Jonassaint, avec amour (2004), Typo/Topo/ Poéthique: sur Frankétienne (2008). Sa recherche actuelle porte principalement sur une épistémologie pratique des études francophones, et les littératures des Caraïbes. Il planche également sur un ambitieux projet de promotion des « lettres haïtiennes » dont les grands axes sont définis dans son article, « Pour un projet de sauvegarde et d’édition critique d’œuvres haïtiennes » (Littératures au Sud sous la direction de Marc Chémol, 2009). Photo : Jean Jonassaint (Nouvelle Orléans, décembre 2001), Thomas Spear, tous droits réservés.

Les Mutins sont mutins

samedi 10 novembre 2018 par Jacques Brasseul

Ils sont mutins les Mutins, ces habitants d’un DOM imaginaire des Caraïbes, mutins dans les deux sens du terme. Révoltés d’abord, rebelles, insoumis, puisque le roman nous replace dans la grande grève et les émeutes de 2009 aux Antilles, à l’époque du président Sakko, contre la pwofitasyon, autrement dit l’exploitation outrancière dont les habitants se […] Lire plus »

Bonnes feuilles : “La Mutine”

La Mutine, petite île des tropiques, fait face à une grève générale. Les syndicats soutenus par la majorité de la population réclament une hausse du niveau de vie tandis que les patrons s’inquiètent pour leurs profits. Chaque camp manœuvre afin de se mettre l’État français dans la poche. Pendant ce temps, les indépendantistes avancent leurs pions… Michel, professeur de philosophie venu de Métropole, assiste à ce cirque avec consternation. Lui continue de faire cours tout en coulant des jours heureux avec Belle, une Créole à la sensualité torride, artiste-peintre à ses heures. Face aux tensions sociales qui s’exacerbent, au racisme qui se réveille, l’enseignant prône les vertus de la raison. Mais le destin de l’une de ses élèves, fille de l’un des grands Blancs de l’île, va basculer jusqu’au meurtre… La Mutine est une fresque haute en couleur aux allures de roman policier et aux accents de pamphlet politique. S’inspirant du conflit social qui paralysa la Martinique et la Guadeloupe en 2009, l’auteur, désormais directeur de Mondesfrancophones, fabrique une fable édifiante sur ces territoires insulaires où la température monte plus facilement qu’ailleurs.

Le roman commence ainsi :

 

Le repos des guerriers

Une pièce succinctement meublée au rez-de-chaussée d’une maison à un étage, aux Terres-Saint-Ville, le quartier le plus ancien de Port-de-France. Une pauvre maison, jadis habitée par une famille de la petite bourgeoisie de couleur, au temps de la colonie. Puis qui s’est laissée aller, comme ses voisines, quand la population du quartier a changé, les anciens propriétaires ayant déménagé vers de nouveaux quartiers, à la périphérie de la ville, mieux ventilés, avec vue sur mer. L’automobile est responsable de cette fuite, en rendant possible d’habiter plus loin, dans une maison confortable, avec véranda et jardin.

Comme la ville a horreur du vide, les maisons se sont divisées et remplies d’autres habitants, petites gens, gens de boutique (faisant commerce dans la pièce du rez-de-chaussée qui donne sur la rue), travailleurs manuels, domestiques, jeunes ménages désargentés. Avec l’arrivée des premières prostituées le quartier a acquis la mauvaise réputation qui est encore la sienne aujourd’hui.

Justin, dix-sept ans, en paraissant dix de plus, peau très noire, belle musculature qui ne lui a demandé aucun effort, allongé sur le lit, est le maître des lieux. Il deale un peu de crack, suffisamment pour s’affranchir de la tutelle maternelle en sous-louant cette pièce, une ancienne boutique de coiffeur, avec l’eau et les « commodités», dont il a fait sa tanière. Il est heureux. Il n’avait encore jamais connu une soirée comme celle-là, une soirée d’émeute.

L’information, partie d’on ne sait où, avait circulé pendant toute la journée : cette nuit, on casse tout ; on va leur montrer de quoi on est capable, nous aussi. Les vieux croient impressionner les patrons en brandissant des drapeaux rouges et en répétant indéfiniment, comme des moutons, les mêmes slogans contre l’exploitation ; les jeunes ont de meilleurs moyens de faire peur aux patrons. Quels patrons? ils ne savent pas, car ils n’ont jamais travaillé, sinon en francs-tireurs, et beaucoup d’entre eux ne découvriront probablement jamais ce que cela signifie de se lever avant le jour, cinq jours sur sept, pour rejoindre un chantier ou un bureau. Le RMI et un peu de débrouillardise pourvoiront au pain quotidien et même davantage.

La nuit devait être chaude. Justin n’a pas été déçu. Tous les copains cagoulés, les gendarmes en tenue de combat, le gaz lacrymogène, les voitures incendiées : c’était mieux qu’à la télé ! À propos de télé, justement, Justin – avec l’aide de son copain Firmin, lui aussi sur le lit, en train de s’occuper de Claire – ne s’est pas mal débrouillé, à en juger par la Sony flambant neuve qui est posé contre un mur : écran plat à plasma, 110 centimètres de diagonale ! Et il y a encore dans la pièce, depuis cette nuit un deuxième scooter, flambant neuf lui aussi.

Justin se dit que la richesse doit ressembler à ça : en beaucoup plus ! Justin entend Firmin qui s’escrime en soufflant fort et Claire qui gémit doucement. Il l’a déjà baisée tout à l’heure mais il est de nouveau excité. Il pousse un peu Firmin pour dégager la tête de la fille et lui mettre la queue dans la bouche. Claire commence à le sucer incontinent. Ils ont pris du crack, tous les trois, fumé un peu d’herbe. Comment refuserait-elle ? Et de toute façon, elle sait qu’il est le chef. Et de toute façon, elle ne dit jamais non.

Claire, quinze ans, est une très belle fille, la taille fine, les formes épanouies, un visage d’ange, et la peau dorée, la peau «sauvée» qui justifie son prénom. Claire ne sait pas combien elle est superbe. Elle voit le regard lourd des hommes posé sur elle, chargé de désir. Mais parmi les garçons qui ont couché avec elle – elle n’aime pas encore assez l’argent pour aller avec les vieux – aucun ne lui a dit qu’elle était belle. Elle n’a pas tenu le compte de tous ces garçons – elle n’a jamais été bonne en calcul et, de toute manière, elle ne voit pas à quoi ça pourrait lui servir – mais elle ne sait toujours pas ce que c’est que faire vraiment l’amour, pas plus que la tendresse, les fleurs, les sorties, les cadeaux. Elle se résume, pour les jeunes mâles qui lui sautent dessus, aux seins et aux fesses qu’on pétrit, au trou qu’on remplit, à la bouche qui avale.

Firmin, dix-huit ans, bien bâti lui aussi, plus costaud que Justin, en sait encore moins que Claire sur la vie. Il ressemble à un ange. Il ne connaît pas le mal. Hélas, pas le bien non plus ! Firmin ne sait pas vraiment lire ni écrire. Personne ne s’est donné la peine de le lui apprendre. Pas plus «défavorisé» que Justin ou Claire mais moins doué, ou alors des dons que personne n’a su, n’a eu envie de repérer, de cultiver. («On a tous nos soucis, n’est-ce pas? Ces gosses sont seulement notre gagne-pain, ne nous demandez pas l’impossible !»). Firmin est un animal que personne n’a dressé, tantôt gentil, tantôt méchant. On peut le faire marcher facilement, comme Claire, mais pas comme Justin.

[…]

Michel Herland, La Mutine, Paris, Andersen, 2018, 296 p., 19,90 €

 

 

 

 

Par MF , , publié le 16/10/2018 | Comments (0)
Dans: Bonnes feuilles, Caraïbes

Bonnes feuilles – « Adam  Smith à Toulouse et en Occitanie »

Adam  Smith à Toulouse et en Occitanie  vient combler un vide dans  les  biographies « anglo-saxonnes » du père de l’économie classique, sur son séjour à Toulouse ou plus généralement dans le sud de la France de 1764 à 1765.

Parmi les thèmes développés dans la Richesse des Nations paru en 1776, se trouve une dénonciation de l’esclavage que l’on ne trouve pas dans ses écrits antérieurs à son voyage. Il est tentant de rapprocher cette condamnation fondée sur le non-sens économique de ce type d’exploitation de ses rencontres. En effet durant son séjour à Bagnères de Bigorre puis dans les semaines de l’été 1764 qui ont suivi, Smith a rencontré un aristocrate, le comte de Noé qui comme de nombreux propriétaire coloniaux, partageait son temps entre son domaine gascon et sa plantation de « Breda » située à Saint Domingue dans la partie devenue de nos jours Haïti et l’historiographie récente conclut que le comte de Noé était très proche de Toussaint Louverture, celui qui prendra la tête du premier mouvement indépendantiste au monde. Les pages suivantes décrivent la rencontre de Smith et de son élève le duc de Buccleugh avec le comte de Noé.

1. Villégiature à Bagnères-de-Bigorre

Ainsi, comme le siècle le met en avant, l’un des buts des séjours dans les villes d’eaux est également la promenade. La promenade est alors une institution et possède ses règles, ses usages, ses lieux et ses codes. La promenade est le lieu de sociabilité par excellence, tous les participants y sont égaux, tout le monde salue tout le monde. Dans une ville de villégiature et principalement dans une ville de cure, personne n’est chez soi. Aucun aristocrate, qu’il soit originaire de Toulouse, de Bordeaux ou bien de la cour de Versailles, ne possède de château dans la ville. Tout le monde, tous les aristocrates résident soit à l’hôtel, soit dans une auberge, soit chez les habitants qui louent des chambres ou de petits appartements. Il faudra attendre la création des Grands Thermes ou des Thermes du Salut qui regroupent plusieurs sources pour que l’hébergement soit organisé, un siècle plus tard, autour de la cure et pour le confort thérapeutique des patients.

Smith, qui s’était plaint dans ses lettres précédentes des limites que lui imposait son logement pour recevoir et rendre les visites, est maintenant sur un parfait pied d’égalité avec les personnes qu’il peut rencontrer. Le logement n’est plus dans la vallée, un critère de discrimination sociale, et chacun partage ce confort d’été toujours un peu précaire qui sied aux lieux de vacances. Les échanges sont ainsi facilités. Pour nos voyageurs, la petite station des Pyrénées devient enfin un lieu de sociabilité partagée et fort de cette situation nouvelle, ils lient ainsi très facilement des relations avec l’ensemble des personnes en résidence dans la ville.

Mais au-delà de la simple promenade, d’autres lieux de sociabilité existent comme une concession au siècle. Nous l’avons déjà indiqué, les jeux de hasard, l’aléa du jeu et les émotions qu’ils procurent ont fait leur apparition dans tous les milieux de la société.

Les rumeurs courent d’autant plus vite que la société est restreinte, tout au plus quelques centaines de curistes, que le lieu est petit et que les personnes n’ont rien d’autre à faire que les trois activités que nous avons mentionnées et qui ponctuent la journée, les soins le matin, la promenade l’après-midi, le jeu en soirée. Il n’existe pas encore d’établissement central comme un casino unique permettant une unicité des jeux, mais plutôt plusieurs établissements indépendants se faisant concurrence. Cela permet de passer de l’un à l’autre et de limiter en toute logique, l’importance des sommes mises sur le tapis.

[…]

Le jeune duc, lui, semble avoir noué à Bagnères des liens pour son propre compte. Il faut dire qu’il va fêter ses dix-huit ans et qu’il est d’après Colbert « fort bien fait de sa personne ». Il est écossais, ce qui lui assure l’exotisme nécessaire à la séduction. Il est aussi riche et porte un nom célèbre. Si l’on ajoute que dès sa majorité, il deviendra le chef de la maison de Buccleuch, il n’est pas étonnant qu’il attire l’attention. Ce fut en particulier le cas pour la baronne de Spens qui lui adressa peu après les jours passés à Bagnères une lettre que le duc devait rapporter en Écosse et conserver soigneusement, alors que nous déplorons le peu de pièces permettant de reconstituer le voyage de nos deux héros.

Saint Sever, le 20 octobre 1764

A Milord

Milord le duc de Buccleugh

En vérité milord, vous oubliez bien vite les absens ! je m’étais flatée de trouver un peu plus de mémoire chez les anglais, mais je m’aperçois qu’ils ne différent des françois que par le propos ; vous m’aviez promis, de m’envoyer, dès que vous seriez à Nöe, une lettre de recommendation pour madame votre tante, en faveur de mes cousines ; j’ay attendu vainement l’effet de cette promesse, vous n’y avez sans doute plus pensé ; mais enfin milord ce retardement n’est point un mal irréparable, si vous avez la bonté d’écrire tout de suitte et de m’envoyer votre lettre je serais alors a temps de l’adresser, a paris a ces dames qui doivent y rester cinq ou six jours, j’espère milord, que vous bien souscrire à cet arrangement autrement, vous voyez bien que je serais en droit de dire que l’on doit encore moins compter sur les anglais, que sur les françois ; Comme j’ignore milord, le temps que vous avez resté à nöe, et plus encore, ou vous avez été en partant de ce pays lo, j’adresse ma lettre a monsieur l’abé de Colbert, et je le pris de vous le faire remetre ou vous serez : pour moy je ne bougerai pas encore d’icy.

J’y suis occupée a faire batir, au reste j’ay failli me noyer depuis j’ay eu l’honneur de vous voir ; je suis tombée dans le gave, qui est une rivière très rapide, on regarde comme un espèce de miracle que je n’y ait point rester, c’est à mr de l’Etang que j’ay l’obligation d’en être dehor. Cet accident m’a laissé beaucoup de frayeur, mais n’a pas heureusement dérangé ma santé qui est toujours bien bonne, je serér fort aise d’apprendre que la votre continue a l’etre aussi, j’ay l’honneur d’etre bien parfaittement, milord votre tès humble et très obeissante servante. 

Labarrere d’Espens.

Bien des choses je vous prie a monsieur Chmit [Smith !], j’espère qu’il voudra bien se souvenir de m’envoyer son livre. Comment se trouve monsieur le baron, ses yeux sont-ils encore séchés, un petit mot de consolation de ma part.

La famille de Spens est, faut-il y voir un hasard, une très ancienne famille d’origine écossaise qui est installée depuis quelques siècles maintenant dans la ville des Landes, Saint-Sever, où elle possède un important domaine agricole et loge dans le sombre et moyenâgeux château local. Saint-Sever est sur la rivière Adour, qui est la même que celle qui coule en torrent à Bagnères, rendant le trajet de 140 kilomètres facile et direct pour des personnes résidant dans cette plaine agricole et à l’époque fort riche.

La famille de Spens avait été envoyée en France en 1450 par le roi Stuart Jacques II d’Écosse en pleine guerre de Cent Ans pour aider les Français dans leur lutte contre l’occupant anglais. Il est alors question de limiter sa présence à la Guyenne et pas encore de reconquête du territoire au bénéfice du roi de France. Depuis 1295, en effet, les royaumes de France et d’Écosse avaient scellé une alliance dans laquelle chacun s’engageait à soutenir l’autre contre le royaume d’Angleterre. Au fil des siècles et des vicissitudes des relations entre les trois pays, le contenu politique et stratégique de l’alliance franco-écossaise s’était émoussé, mais il restait une sorte d’affection nourrie par les souvenirs du passé (comme l’Auld Alliance), confinant parfois au mythe. Dans ce sens important et durable, les échanges culturels entre la France et l’Écosse ont été continus, mais ils ont atteint leur apogée au siècle des Lumières (1).

Le roi de France Louis XI (1423-1483) avait accordé en 1474 à la famille de Spens des lettres de naturalité qui furent enregistrées le 15 août 1475, à Paris. Il est qualifié par le roi de « premier homme d’armes de France » après avoir tué dans une escarmouche l’un des ennemis du roi de France, le duc Charles le Téméraire. Plus tard le roi Charles VIII (1470-1498), par reconnaissance peut-être, fit sienne la devise des Spens : « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? ». Très vite les Spens, par le jeu des mariages, vont s’enraciner en France dans la province de Guyenne. Ils constituent ainsi dès le xvie siècle la branche française des Spens qui est dorénavant connue sous le titre de Spens d’Estignols. Il demeure toujours également une branche de Spens en Écosse qui reste une puissante famille féodale des Highlands.

La jeune femme que le duc fréquente à Bagnères est issue d’une famille comportant de nombreux militaires. Son père Jean-Baptiste Cazenave de Labarrère, (1705-1775 à Dax) a été mousquetaire pendant trois ans, officier à la Martinique (1748-1753), puis à l’île de la Grenade (1753-1754), enfin à la Guadeloupe (754-1757) où il a été nommé mais ne s’est pas rendu. Il est rentré en France pour cause de mauvaise santé en 1753 et, future tradition familiale, il prend les eaux à Barèges. Pour services rendus il obtient la croix de Saint-Louis en 1754. Il est dit écuyer, seigneur de Cazalon (en Momuy), Monbet, Labastide et St-Cricq. Finalement il devient prévôt de la maréchaussée d’Auch et du Béarn en 1763, charge qu’il transmettra à son fils Jean-Gabriel qui finira guillotiné le 12 avril 1794. Jean-Baptiste Cazenave de Labarrère a épousé, peut-être en 1740 à la Martinique, Claire Françoise de Francesqui, née le 25 février 1719 à Fort-de-France (Martinique) et qui décédera le 19 pluviôse an VI à Saint-Sever, fille d’Antoine et de Marie-Anne Girardin de Champmeslé, des colons de la Martinique.

Françoise avait des frères dont l’un, Jean-Gabriel, prévôt de maréchaussée à Auch, périt sur l’échafaud à Dax pendant la Révolution au terme d’une mission, bon exemple de noble éclairé rallié à la Révolution en 1789 et finalement broyé par la Révolution. Ce frère nous livre un indice supplémentaire du réseautage des élites à la fin de l’Ancien Régime : il était en effet le procureur fondé de Paul-Marie-Arnaud de Lavie, chevalier, seigneur comte de Belhade et autres lieux, fils d’un président à mortier du Parlement de Bordeaux dont nous verrons la contribution à l’économie politique dans ce qui suit.

Pour sa part, notre épistolière, peut-être née elle-même à La Martinique, a épousé en 1759 Joseph, baron de Spens d’Estignol. Son mari est né à Saint-Sever en 1729. Il est capitaine commandant du régiment d’Auvergne qui a été fortement engagé durant la guerre de Sept Ans sur les fronts d’Allemagne et des Pays-Bas, et reste donc très éloigné du château d’Onnès. Il semble que l’éloignement du mari ait renforcé le rôle de la baronne qui « fait bâtir ». Le jeune duc avait fait la promesse d’une recommandation auprès de sa tante à Paris pour les cousines de Mme de Spens.

Peut-on aller plus loin et déduire de la sauvegarde de cette lettre que la baronne ait provoqué quelques émois chez le duc ou son tuteur qu’elle ne manque pas de mentionner dans sa lettre ? Ou encore le baron Secondat de Montesquieu dont les yeux font l’objet d’une allusion quelque peu équivoque ? En tous les cas, la rapidité avec laquelle elle se remariera à peine plus d’un an après le décès du baron de Spens avec un autre militaire d’ailleurs semble indiquer qu’il s’agissait d’une personne séduisante. Fort habilement elle fait transmettre la lettre par l’abbé Colbert dans l’ignorance où elle est des étapes du voyage du duc. Après Bagnères, il va en effet séjourner, en compagnie de Smith et de l’abbé Colbert, sur les terres de leur nouvel ami le comte Louis-Pantaléon de Noé (1728-1816), une autre de ces personnalités du xviiie siècle comme son père dont la vie se déroule de part et d’autre de l’Atlantique.

 

2. Le comte de Noé

La lettre de la baronne nous indique ainsi que dans leur périple vers leur second séjour dans la ville de Bordeaux, nos voyageurs vont faire halte dans le magnifique château de l’Isle-de-Noé. Louis-Pantaléon, comte de Noé, a passé toute son enfance dans les Caraïbes. Il est l’héritier, par sa mère, de plusieurs plantations de la célèbre famille des Bréda. Il est un grand propriétaire d’esclaves dans la partie de Saint-Domingue que l’on appelle Haïti, dans la partie toujours appelée de nos jours Cap aux Français. Après une enfance heureuse dans la plantation où règne le système de l’esclavage, il est envoyé en France pour recevoir une éducation digne de son rang. Puis le comte Louis-Pantaléon choisit de commencer sa vie par une carrière militaire, il combat les Anglais dans le cadre de la guerre qui vient de s’achever. Il s’illustre en particulier dans des combats qui ont lieu sur le territoire européen, et non pas sur les mers comme on serait en droit de le penser pour un homme originaire des colonies d’outre-mer. Il est certain que le comte possède, par son existence, une vision du monde probablement plus globale que n’aurait un aristocrate du Languedoc n’ayant jamais quitté sa province. Jean-Louis Donnadieu dans son ouvrage nous indique que sa carrière vient de connaître une inflexion définitive pour sa vie :

La bataille de Minden (1er août 1759) va constituer un tournant dans sa vie militaire. Durant cet affrontement perdu par les troupes françaises, il est très sérieusement blessé d’un coup de feu au bras droit. Son cheval est tué sous lui. La chute aurait-elle contribué à aggraver encore la blessure qui vient de lui brûler le bras ? Ce qui est sûr c’est que le cavalier en reste « estropié » ; toutefois ses papiers militaires ne précisent pas quelle est la gravité des séquelles sinon du handicap dont il va désormais souffrir. (2)

Le comte de Noé rejoindra définitivement, après une longue période de soins et une très longue convalescence, son île natale, Haïti, durant le second semestre 1769 où il va mener une grande carrière de colon. C’est dans sa plantation que travaille un cocher du nom de Toussaint Louverture. Il existera entre les deux une complicité qui débutera par l’affranchissement de l’esclave et culminera dans une lettre qui est à l’origine de l’ouvrage de Jean-Louis Donnadieu. Cette lettre très détaillée montre la complexité des relations qui ont pu exister entre les différents protagonistes de ce drame colonial que fut le système de l’esclavage, dénoncé à de multiples reprises par Adam Smith pour son inefficacité économique. Cette lettre est également l’illustration des interrogations morales qu’un homme comme le comte de Noé a pu former au cours de ses séjours en Europe et ses longues conversations avec les hommes de qualité qu’il y a rencontrés, au nombre desquels on peut bien sûr inscrire le philosophe de Glasgow comme le baron de Secondat.

Jean-Louis Donnadieu n’est pas précis sur les séjours du comte entre Paris, Bordeaux et Noé de la fin de la guerre de Sept Ans jusqu’à son retour dans ses plantations au premier trimestre de 1769. Toutefois sa présence à Bagnères est probable puisque d’une part le comte est présent en Guyenne dans ces mois précis et d’autre part sa blessure est tout à fait compatible avec des soins à base d’eau minérale et de boues chaudes à Bagnères-de-Bigorre (voire dans la station voisine de Barèges qui possède depuis des années un établissement thermal spécialement destiné aux militaires blessés).

Par la lettre de la baronne de Spens adressée au jeune duc au château de Noé, nous savons que la halte de Noé suit la rencontre dans la ville thermale. Ainsi peut-on envisager les longues conversations entre Smith et le comte de Noé sur les îles et le système colonial, conversations auxquelles se joint volontiers le baron de Secondat qui n’est pas dans ce cas le dernier à exposer des arguments. La passion du baron durant ces années porte en effet sur l’agriculture, sur les nouvelles techniques de labourage ainsi que sur les premiers outillages agricoles qui naissent sous le marteau des forgerons des villages et des moulins sidérurgiques de Dordogne ou des Landes. Le baron de Secondat se passionne également pour les véritables filières d’élevage qui sont en train de naître un peu partout dans le sud de la France, sous la contrainte des épizooties qui déciment les formes traditionnelles de production. En Gascogne, mais également en Languedoc, on connaît le succès du maïs, cette nouvelle céréale qui est introduite depuis quelques années et qui contribue à la fois à l’alimentation pour la volaille mais également à celle des hommes. Les résidus du maïs fournissent également un excellent combustible et une paille de qualité pour la garniture des matelas. Cependant, d’une pensée tournée vers la nature et le monde agricole, la pensée du baron va s’orienter de plus en plus vers les questions économiques et politiques qui en découlent directement. On peut également noter, si l’on en croit les correspondances de l’abbé Colbert, la présence de la famille Riquet à Bagnères-de-Bigorre.

Le séjour à Bagnères-de-Bigorre peut apparaître dans un premier temps comme une simple visite touristique dans une ville où règne un climat de loisirs, d’oisiveté et de repos. Pour nos voyageurs le passage à Bagnères marque un tournant. Avant cette virée à Bagnères, Smith avait eu du mal à lier connaissance avec les personnes qu’il avait pour mission de rencontrer et de faire rencontrer au duc, mais grâce à ce séjour dans une ville, où d’une certaine façon la villégiature favorise les rencontres, il a pu se constituer un premier réseau de connaissances. Ce réseau est d’autant plus important qu’il compte en son sein des personnes parmi les plus importantes du Languedoc et de la Guyenne. Nous avons mentionné, Jean-Baptiste de Secondat, la famille Riquet, le comte de Noé, le prince de Monaco, la baronne de Spens ainsi que probablement d’autres personnages importants dont il n’est pas fait mention dans les divers courriers que nous avons examinés.

Mais rien ne vaut le témoignage direct de Smith. Dans sa lettre du 21 octobre 1764, il commente de manière succincte mais très positive son séjour. 

[…] Notre expédition à Bordeaux, et une autre que nous avons réalisée depuis à Bagnères, a eu pour effet un grand changement sur le duc. Il commence maintenant à se familiariser avec la société française et je me flatte que je passerai le reste du temps que nous allons encore vivre ensemble, non seulement dans la paix et le contentement, mais dans la gaieté et l’amusement. […]

 

Alain Alcouffe et Philippe Massot-Bordenave : Adam Smith à Toulouse et en Occitanie, Toulouse, Privat, 2018, p. 274-275, 278-281, 282-286.

 

(1) Dawson, Deirdre & Morère, Pierre, Scotland and France in the Enlightment, Lewisburg (PA), Bucknell Un. Press, 2004, p. 13.

(2) Jean-Louis Donnadieu, Un grand seigneur et ses esclaves : le comte de Noé entre Antilles et Gascogne, 1728-1816, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2009, p. 58.

« La Part intime » de Césaire : un essai d’Alfred Alexandre

vendredi 29 juin 2018 par Michel Herland

Alfred Alexandre, Aimé Césaire – La part intime, Montréal, Mémoire d’encrier, 2014, 93 p.  « À preuve les grands fagots de mots qui dans les coins s’écroulent »[i]. Encore un exercice de Césairolâtrie ! pourrait-on craindre en ouvrant ce petit livre consacré au « père » de la « nation » martiniquaise. Heureusement, la signature de l’auteur dont on connaît les qualités […] Lire plus »

(Re)découvrir Vincent Placoly

samedi 23 juin 2018 par Michel Herland

« Nous ne sommes que les personnages évanescents du rêve des ignorances » V. Placoly. La vie et la mort de Marcel Gonstran, Paris, Denoël, 1971. Nouvelle édition, Caen, Passage(s), 2016, avec une préface de Max Rustal, un avant-propos et une « lecture » de Nicolas Pien, 147 p., 14 €. Frères Volcans, Paris, La Brèche, 1983. Nouvelle édition, […] Lire plus »

« L’entre-deux » : Olivier Larizza après « L’Exil »

Ma poésie a l’air hirsute de mon yéti préféré, « Violet solitude », L’entre-deux.

Qu’est-ce qu’un poète ? Une éponge qui se gonfle de sensations pour se vider aussitôt, sans chercher la rime ni la raison ? Cette définition, qui est loin de couvrir tout le champ de la poésie, devrait néanmoins convenir à Olivier Larizza qui explique dans la préface de son nouveau recueil, L’entre-deux (la suite qu’il vient de donner à L’exil[i]), qu’il a écrit ses poèmes dans un état de fulgurance dû « à la fascinante incongruité et à l’exaltation déstabilisante » dans laquelle il baignait, lui le Strasbourgeois envoyé – grâce ou simple hasard – aux Antilles pour occuper un poste de maître de conférences à l’université. Il y restera douze ans avant de rejoindre un poste de professeur dans le sud de la France, douze années bien remplies pendant lesquelles il publiera plusieurs romans, essais, livres de contes, etc. à côté de ses travaux académiques.

Sa poésie dont il est question ici, égotiste et impudique s’il en fut, s’avère passionnante par ce qu’elle révèle de la personnalité d’un jeune homme (il a 28 ans quand il débarque en Martinique), curieux de tout et habile à saisir l’insolite partout où il se trouve, par exemple chez ce chien à l’air cabot d’une hyène de Walt-Disney, lequel chien devient d’ailleurs l’occasion d’une digression métaphysique :

Le museau du clebs frémit mendiant sa pitance comme nous mendions aussi notre feu de ce jour (« Tombant à l’eau », p. 68).

Jeune homme facilement épris, comme il se doit à cet âge : Les fées cabriolaient elles ont des jambes longues à défaillir (« Ô les dauphines ! », p. 69). Comment résister en effet à d’aussi charmantes tentations ? Combien de fois m’as-tu reproché que je n’assumais pas le couple Non je n’assume pas la grandeur de nous deux c’est trop géant pour le prétentieux passereau que je suis (« Violet solitude », p. 51). D’autant que, Adonis aux yeux de velours (« À l’évanouie », p. 59), il est conscient de sa valeur sur le marché de la drague et fier de son vit étincelant de puissance grenat (« Lumière de toi », p. 34), un organe évoqué à maintes reprises sous des intitulés variés depuis le simple attribut jusqu’à l’anatomique pénis en passant par la bite, la pine, le dard, le braquemart voire le gros bras réticulé !

Quand Larizza écrit de la poésie Larizza s’amuse. Par exemple en détournant quelques vers bien connus des grands ancêtres, Mallarmé, Ronsard, Lamartine, d’autres sans doute, comme ici Césaire dans une citation particulièrement transgressive, donc iconoclaste d’Un Cahier du retour au pays natal :

J’habite une blessure secrète (au lieu d’une blessure sacrée chez Césaire)
J’habite rue des flamboyants
J’habite aussi (bien sûr) ma bite (« Le Virtuel », p. 64).

N’allons pas croire pour autant que Larizza soit un vulgaire prédateur à dénoncer sur Me too : On dira que je suis machiste ou misogyne c’est faux J’adore les aubergines (« Dimanche au Bakoua », p. 57) ! À preuve le magnifique poème d’amour intitulé simplement « Tu es » (p. 19) qui se termine ainsi :

Je voudrais te ressusciter dans la clarté des jours qui jamais ne te friperaient Ta vieillesse serait un scandale-courbaril Tes jambes faites de bronze & de lumière m’enserraient à la maltaise Tes seins dans le couloir bleuté de l’horizon s’arrondissent & jubilent je pose un baiser-brasier sur le chiaroscuro de nos ébats Tu es l’éclair qui a explosé les limaces de l’ennui Tu es ma capitale ma Barcelone ma GALAXIE.

Ainsi Larizza, l’adepte d’une poésie égo forte, provocante et jubilatoire se révèle-t-il aussi parfois un  grand romantique.

 

Olivier Larizza, L’entre-deux, Andersen, « Confidences », Paris, 2018, 78 p., 6,90 €.

 

[i] https://mondesfrancophones.com/espaces/pratiques-poetiques/poesie-%C2%AD-la-martinique-dolivier-larizza/

Le geste organique de Ricardo Ozier-Lafontaine

mercredi 6 juin 2018 par Selim Lander

Exposition « RESET » – Fondation Clément – 25 mai-18 juillet 2018 Les plasticiens, aujourd’hui, se doivent d’être originaux. De plus en plus conceptuel, l’art s’éloigne de l’artisanat, au risque de paraître malhabile ou bâclé. La recherche de l’originalité apparaît d’ailleurs comme une gageure, le répertoire des formes et des couleurs étant par nature limité (et Picasso […] Lire plus »

La grande biographie de Frantz Fanon par David Macey

lundi 28 mai 2018 par Michel Herland

David Macey, Frantz Fanon, une vie, Paris, La Découverte, 2e éd. 2013, 599 p. Bien que parue il y a déjà quelques années, il est encore temps de faire connaître largement cette biographie exemplaire d’une figure particulièrement remarquable du tiers-mondisme révolutionnaire. En ces temps d’aphasie idéologique où l’individualisme néolibéral n’a pas d’autres concurrents crédibles que […] Lire plus »

Ymelda met le Tout-monde en musique

dimanche 20 mai 2018 par Selim Lander

« Nous allons ainsi le cercle ouvert de nos esthétiques relayées » Édouard Glissant, Philosophie de la relation, Poétique III, 1990. A tous ceux qui croiraient que le concept glissantien de Tout-Monde est sympathique mais peu réaliste la chanteuse d’origine haïtienne Ymelda Marie-Louise apporte le meilleur des démentis. Rappelons que selon Glissant lui-même, « la totalité [le Tout-monde] […] Lire plus »

Lire Edouard GLISSANT. Introduction à l’interprétation des essais

Regardez le séminaire d’Alexandre Leupin “Lire Édouard Glissant. Introduction à l’interprétation des essais”: l’Être et l’Étant, l’Un, les Universaux Le Tout-Monde La Relation