« L’Hérésie poétique » d’Alexandre Leupin

L’œuvre d’une vie. En rassemblant, en retravaillant, au moment où il s’apprêtait à mettre un terme à sa carrière universitaire, une vingtaine d’articles et contributions diverses, Alexandre Leupin nous a offert un panorama des centres d’intérêt qui ont occupé sa vie de chercheur pendant une trentaine d’années. Non qu’il n’ait écrit de nombreux autres livres, comme le confirme la page « Du même auteur », mais L’Hérésie politique, en couvrant l’ensemble du champ de ses recherches, constitue une sorte de bilan intellectuel. On y trouve aussi bien des textes sur le Moyen Âge, son domaine privilégié, que sur Proust, la religion, les arts plastiques, tous sujets qui ont fait l’objet de livres. Quant à Lacan et, Glissant, auxquels il a consacré d’autres ouvrages, ils sont constamment présents comme guides.

Ce livre qui impressionne déjà par son format, est trop divers pour qu’on puisse vraiment rendre compte de son contenu. En dehors des spécialistes de la pensée du Moyen Âge, chacun y trouvera pourtant de quoi se nourrir en fonction de ses curiosités. Déjà, le premier chapitre consacré au christianisme des premiers siècles devrait intéresser un grand nombre de lecteurs qui ne manqueront pas de faire le rapprochement entre ce que fut la « révolution chrétienne » et les manifestations actuelles d’une autre religion née également au Moyen-Orient. La comparaison entre l’épistémè sexuelle chrétienne et celle de l’antiquité gréco-romaine est à cet égard particulièrement éclairante. Rien de nouveau sous le soleil, aurait-on envie de commenter.

Le Moyen Âge qui se taille la part du lion dans cet ouvrage, peut sembler lointain à nombre de lecteurs. Il vaut pourtant la peine de s’y plonger. Sait-on, par exemple, que la Chanson de Roland (vers 1100), première manifestation d’un texte littéraire (profane) en français, dissimule derrière la glorification de la chevalerie et de la victoire des chrétiens sur les sarrasins l’annonce de la disparition de la féodalité au profit de l’Etat-nation ? La distinction entre les niveaux exotérique et ésotérique courra ainsi tout au long de l’ouvrage.

C’est le plus souvent sous la forme ésotérique que se dissimule l’hérésie mais il lui arrive de s’exposer crûment. Leupin en fournit un exemple flagrant dans Le Voyage de Charlemagne (daté du XIIe siècle), parodie des chansons de geste, satire qui tourne en dérision aussi bien la personne du roi que la religion, un texte qui, selon la formule imagée de Leupin, « ne cesse de parler de débandade ».

Les chapitres sur la fin’amor n’esquivent pas la question de la part de la réalité et de la fiction chez les troubadours. La réponse, cependant, demeurera suspendue, tant les poètes du Moyen Âge sont passés maîtres dans l’art de mêler trobar planh (simple, clair) et trobar clus (fermé, secret). Ici, le recours à la bande de Moebius – une clé de lecture tout au long du livre – apparaît particulièrement pertinent.

L’ésotérique triomphe et doublement dans les Ballades en jargon de François Villon dont le sens s’était totalement perdu jusqu’au siècle dernier, lorsque Pierre Giraud put les déchiffrer à partir des archives en vieux français du procès des Coquillards (Dijon, 1455). Ces ballades qui se présentent comme un catalogue de recettes à l’usage des mauvais garçons, sont également susceptibles d’une lecture symbolique opérée par Leupin.

Ce dernier termine son recueil par deux textes qui portent respectivement sur, d’une part, la nourriture et la sexualité chez Proust et Céline, et sur ce qu’on pourrait nommer le pansexualisme de Catherine Millet, d’autre part. Ou comment l’écriture littéraire peut apparaître, chez les modernes encore, l’illustration « poétique » d’une certaine « hérésie » des comportements.

 

Alexandre Leupin, L’Hérésie poétique – du Moyen-Âge à la modernité, Paris, Hermann, 2019, 448 p., 42 €.

« Une dernière brassée de lettres » de Claude Luezior

Poète, nouvelliste, romancier, auteur de livres d’art aussi, ayant une oeuvre considérable, recompensée de nombreux prix et distinctions dont le Prix de poésie de l’Académie Française et Chevalier dans l’ordre des Arts et des Lettres, Claude Luezior est avant tout un humaniste qui dénonce les iniquités sociales, les misères de la vie, l’indifférence face aux malheurs des autres.

Il use de tous les genres pour parler avec compassion des maux et des malheureux de la société, y compris la lettre comme dans Une dernière brassée de lettres (Paris, Éditions tituli, 2016). Il en imagine trente-deux pour surprendre des milieux sociaux très différents, d’un oeil perçant et ironique, habitué à observer et à diagnostiquer. Il met son livre sous le chapeau d’une assertion de Confucius : « Lorsque les mots perdent leur sens, les hommes perdent leur liberté. »

Claude Luezior se sert des mots pour éveiller les consciences, faire connaître la vérité cachée derrière les apparences, il devient la voix de ceux que l’on n’entend pas. Il sait donner sens à ses mots pour peindre le mal social, les misères de l’existence qu’il voit partout. Il n’a que les mots pour affronter la mort : « Se révolter. Être rebelle, passeur, pionnier. Apprivoiser l’héritage du désespoir. Bruire : faire entendre un murmure confus. Je murmure, je crie, je scie ma partition telle une cigale amoureuse. Je cisèle mes stridences, taille ma plume, affûte l’encre des heures qui butinent ma chair. »

Il lève un pan de voile du réel tel un coup de vent pour y jeter un coup d’œil compatissant, ironique, déçu, révolté. Il tisse ses phrases légèrement comme dans un jeu de mots pour piquer, persifler, faire sortir la vérité à la surface. Rien que pour nous rendre conscients des affres de la vie, de l’indifférence envers les malheureux dans un dialogue imaginaire avec soi-même et un autre à l’écoute de sa révolte.

L’auteur s’imagine parler aux interlocuteurs différents, hommes ou objets, liés par la dépendance, selon le milieu qu’il ironise avec subtilité : docteur, infirmier, homme de loi, architecte, styliste, politicien, ordinateur, télévision, masque, livre, Histoire, poésie, regard, cimetière, porte, fantôme.

Certaines lettres sont poétiques : Lettre à l’Absence, Lettre à Regards, Lettre à Orage. D’autres laissent les souvenirs tendres de l’adolescence se déposer sur les pages, alors que l’écriture tourne à la confession : Lettre à ma Cousine, Lettre Maison de famille.

Dans sa première lettre, l’écrivain pénètre dans le domaine médical pour dévoiler avec compassion et ironie le vrai visage de ce monde. Son destinataire est le tu générique, l’interlocuteur qui permet au locuteur de communiquer ses réflexions amères sur les prisonniers des maisons de retraite et nous faire comprendre la vieillesse, ses risques, la solitude, la dépendance, le verdict médical qui prive de liberté, à cause de l’impuissance physique ou de la maladie, malgré la lucidité de la sénescence : « Tu l’as mise en chaise, alors qu’elle pouvait encore marcher. D’allure secourable, le verdict fut la prison à perpétuité. Il fallait surtout relever le score de dépendance, question subsides et comptes de fin d’année ».

La lettre suivante s’attaque à l’internet, le « Roi » de la postmodernité qui réclame soumission totale à ses esclaves, image d’une société alliée, totalement contrôlée par un cerveau artificiel où tout naturel est anéanti : « Je suis devenu ton esclave consentant, car ne pas te vénérer est abjuration de la modernité. Ne pas payer sa dîme au roi Internet est une manière de fraude intellectuelle. Pire ! C’est trahir le credo de notre société post-moderne, c’est nier le progrès qui sauve ».

L’auteur s’interroge sur la souffrance aux multiples visages,  celle de la mère d’un enfant handicapé aussi. Il est touché par son amour maternel, sa dévotion, son courage et son espoir. Face à la loi impitoyable, il la voudrait plus humaine. Il stigmatise la culture qu’il voudrait plus présente sur les chaînes de télévision, occupées par des émissions mineures, acculturelles.

L’Histoire, sa gloire morbide, le fanatisme du pouvoir ne cesseront-ils de fasciner sans tirer aucune leçon de ses horreurs ? « Tout empire rime avec délire ; derrière la gloire il faut voir les guerres et ses carnages », nous rappelle Claude Luezior.

Face à la barbarie, aux théories avec leur orgueil de tout déchiffrer, y compris l’insondable du Soi, l’univers onirique pris en charge par la psychanalyse, le Rêve poétique ne serait-il pas aussi illusoire que la gloire des « masques du pouvoir » ?

Et cependant c’est par le langage poétique que l’on résiste au quotidien ; on s’en échappe par sa catharsis pour accéder au spirituel :  « L’art en Poésie se situe surtout dans la rencontre amoureuse des mots, dans l’éclosion d’images, dans ce ventre gravide entre conscient et subconscient, dans cet espace à la limite des rêves où la plume instinctive déchiffre la source des dieux. Éclosion à la faille des phrases, au-delà des discours véhiculaires du quotidien. »Véritable ars poetica que l’on retrouve dans la  Lettre à Casimir : « La littérature est art de la langue. Écrire, c’est être à la faille des mots, là où se crée l’étincelle, l’image nouvelle. C’est être à l’écoute de leurs synapses. C’est malaxer le verbe, c’est rechercher, à l’interface de son conscient et de son  inconscient,  la part de Dieu (Gide), cette chose a priori indicible mais qui s’écoule par magie dans le fût d’une plume. […] Le poète est une manière de prêtre au langage sacré».

Une très belle lettre s’adresse aussi aux poètes, invités à quitter leur tour d’ivoire pour s’engager dans le social, faire de leurs plumes des armes  pour témoigner, dénoncer, se révolter, combattre : « La poésie n’est pas langue morte. Elle ne cesse de vivre au pays de Canaan. Mais pour cela, Poète, quitte ta tour d’ivoire : ensemble, il faut marcher ! ».

Claude Luezior s’interroge sur tant d’aspects de la vie, y compris sa vie d’écrivain, son lien affectif avec sa création, la solitude des livres qui s’empilent sans avoir bien des fois à qui parler, « éloquences dans les remous d’une marée livresque, d’un océan médiatique. »

Le masque ne pourrait manquer à son discours, car tout le monde  en porte : « greffe omniprésente à nos gestes quotidiens : jeux de dominance et de soumission. » L’auteur s’insurge aussi contre l’administration avec sa paperasse qui ignore l’homme réel, devenu page de statistique.

J’aime bien les lettres de Claude Luezior, ses réflexions qui dénoncent, ses piqures linguistiques où respirent la lucidité de l’humaniste et le  souffle poétique, sa sensibilité, les références intertextuelles de l’écrivain raffiné par la culture.

 

Claude Luezior, Une dernière brassée de lettres, Paris, Ed. Tituli, 2020.

« Au carrefour des tristesses » de Jean Dornac

Ce recueil a été magistralement organisé par Sonia Elvireanu, elle-même femme de lettres et critique littéraire. Jean Dornac est non seulement poète, mais également photographe et esthète : il a fondé le site Couleurs Poésies 2 où il accueille nombre d’écrivains contemporains dont il illustre les textes avec goût et de manière originale.

La présente démarche se situe hors les murs, puisqu’elle est élégamment publiée en Roumanie. Elle touche à l’universel. Le premier poème commence en effet par une ode à un pays aimé. Non celui de ses origines, mais celui du cœur, à savoir la Bretagne. De fait, cette recherche d’identité passe les frontières et se cristallise à travers l’écriture.

Sur les ressacs de l’amour (souvent avec un grand “A”), la vie ressemble à un bateau ivre, dans les roulis de l’inaccessible : parfum du désir / rêves insensés. L’être aimé est femme-terre, Gaïa, vol de goélands aux accents baudelairiens.

On l’a compris, Dornac élargit une vision qui, bien que sensuelle, dépasse l’attirance physique. Il parcourt les sentes humaines, s’engage sur les voies de la fraternité qui s’effiloche, de la paix constamment malmenée à nos portes, des Lumières qu’engloutit la violence omniprésente. Ses propos adossés à l’Histoire sont également contemporains face aux troubles sociaux, au virus avec sa couronne mortelle, à l’indifférence ambiante tout autant qu’au racisme endémique qui ronge les uns et les autres, à ces océans de souffranceEntre les deux rives d’une même humanité, il nous fait penser au poète Louis Delorme dont les vers furent autant de véhémences contre les injustices et d’appels à la beauté qui cicatrise.

Et le poète de s’exclamer avec des allures bibliques (mais également laïques) : Heureux les cœurs simples / Émus par le charme des fleurs (non celles que l’on met, au champ d’horreur, au bout d’un fusil, mais celles qui parsèment le val de Rimbaud…

Au carrefour des tristesses, mais également Au temps des solitudes, le poète doute, hésite, se rebelle, erre, se calfeutre dans les mots, véritables baumes face à la destinée. De manière poignante, il évoque les souvenirs émus de son frère, fibres et racines, tissage d’un propre soi-même.

Visions noires pour un monde où prolifèrent les scories. Mais au-delà des cendres, Jean Dornac perçoit, dans nos corps, des mémoires d’étoiles, pures étincelles. Rédemption où s’organise en intime communion le sens de nos vies.

Jean Dornac, Au carrefour des tristesses, Iasi, Ars Longa 2021

« Le sablier de l’absence » – extraits

L’INSTANT DU THE Avec l’eau et le feu, la lenteur des gestes on peut fondre en quelques secondes à ressentir dans ses mains, la chaleur du bol en terre où se cache le soleil. ***** La pluie frappe aux carreaux L’orage tourne autour de la maison Feuilles froissées La danse du thé noir Exorcise la […] Lire plus »

Le (dé)plaisir – un numéro de « Recherches en Esthétique »

La revue annuelle Recherches en Esthétique consacre ses numéros successifs à des thèmes destinés à intéresser les spécialistes et les amateurs avertis, soit, pour les quatre dernières livraisons, les rapports de l’art respectivement au hasard, à l’action, au détournement, à l’assemblage[i]. Le numéro 26 qui vient de paraître vise un public plus large. Car il […] Lire plus »

Sainte-Beuve, L’Ecole Normale et Joseph Delorme – un numéro de « Francofonia »

Les lecteurs de Mondesfrancophones connaissent déjà la revue Francofonia basée à Bologne en Italie[i]. Son numéro 79 entretient une relation inattendue quoique pas illogique avec Mondesfrancophones, puisqu’il contient une recension très complète par J.-P. Madou du dernier ouvrage de son fondateur, Alexandre Leupin, L’Hérésie poétique. Du Moyen Âge à la modernité, ainsi que notre propre […] Lire plus »

Neige exterminatrice – extraits (IV)

Mémoire d’équinoxe Bas-pays de la pluie granit pommes dormantes Vieil hiver que disperse un rire de vipère Bohêmes d’outre-mer par les villages maigres Sous les porches d’église et les pierres tombales Verveine riz amer odeur de poisson neuf Dans les épiceries fumeuses de la mort Mémoire d’équinoxe évanescence mauve De l’âme vers les ports bariolés […] Lire plus »

« Tropiques » suivi de « Miserere » : un recueil de Michel Herland

C’était à Nouméa, au bord du lagon, dans un piano-bar.

Chaque mercredi soir s’y tenait une séance de notre club de lecture, où le micro était ouvert à toutes les voix désireuses de faire vibrer un texte, à tous les horizons de la littérature, et singulièrement de la poésie.

Nous n’y avons sans doute pas lu les premières pages de Salambô, dans cette atmosphère feutrée, si peu compassée, où les voix des intervenants inclinaient moins à convoquer le tonitruant Gustave, qu’une foule d’écrivains plus confidentiels du monde entier.

J’y vis Michel Herland pour la première fois ; sa discrétion courtoise, cordiale, généreuse, dissimulait mal l’intérêt formidable qu’il portait à la littérature, et plus précisément à la poésie, et qui a fondé en toute simplicité, et renforcé au fil du temps, notre amitié.

Aujourd’hui, présentés d’emblée en une édition bilingue, où la langue roumaine en regard, chaude de sa latinité, ne pourra que les servir suavement, ce sont des poèmes essentiellement érotiques qu’il nous offre.

Les voici donc sous vos yeux, livrés avec une sorte de désinvolture contrainte, provocante parfois, jusqu’à l’obscène ou l’argotique, dont une contraction syntaxique, par endroits, semble venir rectifier l’abandon. L’exaspération du désir y est volontiers d’une leste crudité, mais également distancée d’accents courtois, comme des clins d’œil adressés à un fin amor oublié, ou des retours à une équité de registres, comme des rappels surannés que tout amour est aussi une distance, une mesure extensible du temps, un égard pris pour l’autre.

Ainsi, devant la « Lagune d’écrasé soleil », l’érotique, glissé dans l’exotique par sa lettre distinctive même, y fait de ludiques oscillations du tu au vous, aussi bien que de pudiques écarts au elle de l’idéal atteint comme du dépit amoureux toujours craint.

Dans des strophes tentées par le sonnet, les vers sont souvent frappés, formellement durcis, et craquant sous la dent ; ailleurs au contraire les voilà mâchonnés, ensalivés en quelque manducation prosodique (quand l’élision du e muet par exemple, à la césure ou dans les hémistiches, se heurte à la coque de la consonne qui suit), et le lecteur peut les entendre alors comme autant d’espiègles phrasés.  L’humour et la dérision, tour à tour, se frôlent, se frottent.

On devine qu’il s’agit là, en quelque sorte, dans ces textes se jouant d’eux-mêmes, de compenser un peu, en sous-main, la tenace et touchante nostalgie qu’on y sent monter de l’amour.

Le spleen, ou selon le mot roumain, le dor (tout aussi difficile à traduire en français, dit-on, que le spleen baudelairien) est là en tant qu’épaisseur tangible, en tant que double peau sous la caresse. Michel Herland confirme bien qu’en matière d’amour, les poèmes qui nous touchent sont, par une agréable réciprocité, autant à lire qu’à toucher.

Plus loin, mais à peine, si brutalement à proximité, ce sont les misères du monde, les révulsantes notations du sordide, les énumérations de la douleur, du désespoir.

Parce que, si rien n’est plus fragile, plus déchirable que la peau, plus éphémère que la caresse, rien ne semble aussi plus durablement encrassé en l’homme que la violence triste de sa condition.

 

Michel Herland, Tropiques suivi de Miserere – Tropice urmat de Miserere, édition bilingue, traduction en roumain de Sonia Elvireanu, Iasi, Ars Longa, 2020, 134 p.

 

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PS / Tropiques suivi de Miserere – Tropice urmat de Miserere, est en vente chez l’auteur au prix de 10 € + frais de port. Ecrire à l’adresse suivante :

herland-livres@laposte.net

Le recueil Haïkus – Martinique (poèmes et photographies), Fort-de-France, K-Editions, 128 p. est également disponible chez l’auteur au prix de 15 € + frais de port. Ecrire à la même adresse.

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A la Martinique, ces deux ouvrages peuvent aussi être acquis à la librairie Le Papillon bleu à Fort-de-France.

Instants / instantanés : les « Haïkus Martinique » de Michel Herland

 

“Vers l’Est ou Dans l’ornière du temps” de Denis Emorine

Une identité trouble, vacillante

Poète, romancier, nouvelliste, dramaturge français contemporain, essayiste, traduit en plusieurs langues, Denis Emorine ne cesse d’interroger son identité éclatée dans toute son oeuvre. Une identité brisée entre l’Est où il retrouve ses racines slaves du côté de son père, et l’Ouest, qui l’enracine dans l’amour de sa mère, recherchée à travers les femmes rencontrées dans sa vie. Il la ressent comme une blessure que rien ne pourrait cicatriser, ni même l’amour d’une femme choisie pour la vie. Son recueil bilingue Vers l’Est ou Dans l’ornière du temps/ Verso l’Est o nel solco del tempo, traduit en italien par Giuliano Ladolfi, en témoigne : « Où que j’aille/ j’emporte avec moi/ une identité trouble/ vacillante/ chaque moment de bonheur est traversé par la mort ».

La mémoire tourmentée par les souvenirs d’un passé tragique l’accable et entrave son bonheur. Il le porte dans son sang comme un mal  qui nourrit la douleur et l’obsession de la mort. Le regard tourné vers l’Est, d’où viennent les barbelés, les camps de la mort, le poète ne saurait s’en libérer, car il a marqué à jamais la vie de ses parents et la sienne.

La mort et l’amour sont inséparables dans ses poèmes. Il les a connus depuis l’enfance. L’amour le plus profond est troublé par le frisson de la mort. Un cri de rage contre celle qui lui a enlevé les êtres les plus chers, et un autre de secours lancé à la femme aimée, voilà le fil rouge du recueil.

À l’Est c’est la mort qui lui fait peur, le tracasse, l’épuise. Il y voit le flot rouge du sang des victimes, l’amour déchiré par la guerre, les yeux bleus de sa mère et ses bras protecteurs, comme une hallucination.  Sa voix se fait celle de la douleur que l’on ne peut pas partager.

Il y a deux femmes dans la vie du poète : la mère et l’aimée. La première, il ne réussit pas à l’effacer de sa mémoire, ni la mort, ni la douleur de sa perte ; l’autre, c’est son seul appui, le refuge contre l’obsession de la mort qui empoisonne son bonheur. Mais c’est en vain qu’il s’agrippe à l’amour, rien ne peut le détourner de ses démons intérieurs.

Le passé, c’est l’enfer de la mort, le présent la blessure sans cesse ouverte par le souvenir d’une histoire tragique qui fait saigner le coeur de l’adulte. L’image de sa mère, jeune femme brune aux yeux bleus, le hante. Il se revoit petit garçon, égaré, « enfant tragique », à la recherche de l’amour de celle qu’il a perdue : « Il y aura des cendres dans ma tête/ mais toi/ oui/ Toi/ tu resplendiras toujours ». Son souvenir l’empêche de jouir d’un amour partagé pour l’éternité : « Depuis si longtemps/ les barbelés nous séparent/ il y aura toujours un fusil braqué sur toi ».

Sans le vouloir, il chemine vers l’Est par sa quête identitaire. Il retrouve ses racines slaves, il s’attache aux poètes russes, les rejoint dans la douleur. En même temps il implore son amour, cherche l’oubli, conscient cependant que celui-ci ne peut rien contre la mort : « Tu cherches l’oubli/ qui ne viendra plus jamais. »

Harcelé entre un passé douloureux et un présent plus heureux, embrouillé dans ces souvenirs, le poète ne trouve nulle part une consolation. Il porte en lui la mort comme une malédiction qui vient de l’Est.

Ce livre bilingue, fruit du travail de deux auteurs dont les sensibilités résonnent, nous fait découvrir une poésie grave, déchirante, d’une rare harmonie intérieure, et la musique des deux langues, français et italien.

 

Denis Emorine, Vers l’Est ou Dans l’ornière du temps/ Verso l’Est o nel solco del tempo, Giuliano Ladolfi editore, 2021. Traduction en italien par Giuliano Ladolfi, Préface d’Isabelle Poncet-Rimaud, 128 p., 12 euros.

 

 

 

 

 

Théâtre : « Hugo – l’exil, la rage, le rêve »

Alors que la plupart des théâtres sont fermés dans le monde pour cause de Covid, la Martinique fait exception. Pour combien de temps, nul ne le sait, mais l’on a pu voir en ce mois de janvier un montage de textes de Victor Hugo commenté et interprété par Paul Fructus. Le maintien de cette pièce au programme du Théâtre municipal n’était pas gagné d’avance et pas seulement à cause de la Covid, Victor Hugo étant devenu la cible des activistes martiniquais (les mêmes qui ont fracassé la statue du Schœlcher, le père de l’abolition de l’esclavage en 1948 !)[i]. Ainsi, le 26 juillet dernier, ont-ils entrepris d’enlever les plaques indiquant la rue Victor Hugo à Fort-de-France.

L’affaire avait commencé à l’occasion des épreuves du baccalauréat, en 2019, lorsqu’une jeune fille de bonne famille martiniquaise a refusé de traiter le sujet (portant sur Hernani) au prétexte que Victor Hugo était présenté dans les programmes scolaires sous un jour uniquement favorable, oubliant son « racisme ». Accusation absurde[ii] s’il en est mais qui s’inscrivait parfaitement dans la vague du mouvement « décolonial » et qui a marqué certains esprits en Martinique, si bien qu’on pouvait se demander si les représentations de Hugo – l’exil, la rage, le rêve ne seraient pas perturbées. Il n’en fut rien, fort heureusement.

Et tant mieux car tout le spectacle démontre la générosité de Hugo, son souci des plus pauvres et des laissés-pour-compte. Qui n’a lu ses grands romans, Les Misérables, Notre-Dame de Paris ? Est-il encore besoin, après ça, d’ajouter quelque chose pour sa défense ? Poser la question, c’est y répondre, bien sûr.

Il n’y a pas d’extrait de ces romans dans le spectacle de Fructus mais de tant d’autres textes, violents ou tendres, deux sentiments, soit dit en passant, qui sont inhérents à toute révolte sociale.

Je ne suis pas, messieurs, de ceux qui croient qu’on peut supprimer la souffrance en ce monde, la souffrance est une loi divine, mais je suis de ceux qui pensent et qui affirment qu’on peut détruire la misère (discours à l’Assemblée nationale, 9 juillet 1849).

Ce qui se dit en prose se dit aussi bien en vers :

Où vont ces enfants dont pas un seul ne rit
Ces doux êtres pensifs que la fièvre maigrit ?
(Les Contemplations, « Melancholia »).

Chez Hugo la compassion se mêle à l’admiration. Voir le personnage de Gavroche ou ce jeune héros évoqué dans l’Année terrible, le moment le plus émouvant du spectacle, selon nous :

Sur une barricade, au milieu des pavés
Souillés d’un sang coupable et d’un sang pur lavés
Un enfant de douze ans est pris avec des hommes…

Il faudrait citer ce passage intégralement. Il se termine ainsi : La mort stupide eut honte et l’officier fit grâce.

Hugo croyait au progrès. Il l’a dit, en vers encore, dans un long poème, Une rougeur au zénith, qui date de 1875, à soixante-dix ans passé.

Nous avons ce rayon, l’idéal ; nous avons
Ce qu’avaient autrefois les pâles esclavons,
Les juifs, les huguenots et les noirs, l’espérance.
[…]
Au zénith, une flamme informe, le destin,
Le progrès, la confuse ébauche de la vie,
La lampe des penseurs d’un jour pâle suivie…

Le Hugo au cœur débordant d’amour, est tout aussi présent dans les choix de Fructus.

Amour des femmes : La belle fille heureuse, effarée et sauvage, / Ses cheveux dans les yeux, et riant au travers (Les Contemplations, XXI)

Amour pour Léopoldine, la fille trop tôt disparue : Et quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe / Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur (ibid., XIV)

Amour pour les petits-enfants : J’en ai deux ; Georges et Jeanne ; et je prends l’un pour guide / Et l’autre pour lumière, et j’accours à leur voix (L’Art d’être grand-père).

L’amour de Victor Hugo ne s’étendait cependant pas à tout le genre humain. Il n’en avait pas une goutte pour « Badinguet », l’empereur Napoléon III qui l’avait contraint à l’exil :

Il trousse sa moustache en croc et la caresse,
Sans que sous les soufflets sa face disparaisse
Sans que, d’un coup de pied l’arrachant à Saint-Cloud,
On le jette au ruisseau, dût-on salir l’égout !
(Les Châtiments).

La satire, l’anticléricarisme (y compris quand ils se teintent d’humour) font aussi partie de la panoplie de Victor Hugo. Tout cela est évoqué dans la pièce magistralement interprétée par un Fructus qui remplit à lui tout seul l’espace, déclame comme pas deux et qui, de surcroît, avec sa moustache et sa barbe blanche n’est pas sans ressembler quelque peu aux photos du vieil Hugo. Quant à ses commentaires, ils ne déparent pas avec les mots d’Hugo. On peut en juger par sa présentation du « prince des poètes ».

[Victor Hugo] : « Un équipage armé jusqu’aux dents de cris de révolte et d’amour. Et voici en figure de proue : Hugo le dandy, la coqueluche de ces dames. Au bastingage : Hugo l’incendiaire, pyromane du Second Empire. Au mât de misaine : Hugo l’ami des noirs et du bas peuple. Et tout là-haut, à la vigie, Hugo l’exilé ».

Le comédien est accompagné par une musicienne, Marie-Claire Dupuy, à divers instruments. Quoique ses interventions n’apparaissent pas toujours indispensables, son jeu au vibraphone retient l’attention. On apprécie, quoi qu’il en soit, que les instruments ne soient pas amplifiés et tout autant que Paul Fructus ne soit pas affublé d’un de ces horribles micros d’oreille qui servent de béquille à trop de comédiens aujourd’hui. Lui n’en a pas besoin !

 

PS : Le texte de la pièce est disponible auprès de la compagnie « Le temps de dire » (letempsdedire@orange.fr).

 

[i] Cf. https://mondesfrancophones.com/espaces/politiques/anatomie-du-vandalisme-martiniquais/

Schœlcher fracassé

[ii] La jeune personne se fonde sur le discours de V. Hugo lors d’un banquet commémorant l’abolition de l’esclavage (en 1879). Un discours dans lequel V. Hugo prend très clairement parti en faveur de la colonisation de l’Afrique, ce qui est certes condamnable – surtout a posteriori, quand on sait comment les choses se sont passées – mais n’est en aucune façon – sauf, bien sûr, pour les soi-disant « éveillés » (woke) – une profession de foi raciste.