Entrevue avec Yanick Lahens

Une entrevue avec Yanick Lahens, co-lauréate du Prix Carbet de la Caraïbe et du Tout-Monde 2020 Repris du National (Port-au-Prince) daté du 11 novembre 2020     À l’occasion de l’attribution à Paris, le 24 octobre 2020, du prestigieux Prix Carbet de la Caraïbe et du Tout-Monde 2020 à la romancière et essayiste Yanick Lahens, le […]

« La noyée d’Onagawa » de Marilyne Bertoncini

La noyée d’Onagawa nous renvoie par son titre vers le drame. Et c’est bien un livre troublant inspiré par le réel le plus dramatique, une catastrophe naturelle : le tsunami qui a ébranlé les côtes japonaises du Pacifique en mars 2011. Onagawa, petit port de pêche, à 400 kilomètres de Tokyo, a été d’un coup englouti par les eaux déchaînées de l’océan.

Pour évoquer en poésie ce cauchemar, la poète doit mettre en oeuvre son talent poétique, une profonde sensibilité et un imaginaire de l’eau à même de nous faire ressentir la force terrible de la nature indomptable. Cette tragédie collective, relatée à l’époque par la presse partout au monde, aura suffisamment impressionné l’auteure pour qu’elle jaillisse après des années dans  son long poème épique La noyée d’Onagawa.

Ainsi le recueil est-il fait d’une suite de poèmes enchaînés à la manière des séquences de cinéma où la poète reprend les événements dramatiques racontés dans une dépêche. Elle appelle rêverie poétique ce poème narratif tel un fleuve, qui refait le film du séisme.

Marilyne Bertoncini poétise avec art un fait divers terrible et nous fait réfléchir aux désastres qui menacent l’homme dans son rapport avec la Nature. Un lyrisme délicat dans l’évocation du paysage d’avant la tragédie,  rappelant la grâce des estampes japonaises, se mêle au dramatisme du récit.On aime les paysages crayonnés par l’œil contemplatif, presque atemporels, en fort contraste avec les images effrayantes de l’océan déchaîné par le tsunami.

La poète crée un préambule à l’événement tragique, présenté graduellement, avec la lenteur d’une caméra promenée sur la côte japonaise pour surprendre l’atmosphère calme, de fin d’hiver, d’avant la floraison des cerisiers japonais.

Elle s’imagine la beauté sereine du paysage marin qui entoure Onagawa, la baie au creux d’une vallée bordée de collines escarpées, la rumeur étouffée de la ville, son rythme, l’atmosphère moelleuse de la journée. Les images se déroulent de l’arrière-plan vers le premier plan, comme dans un film.

Puis, d’un coup, la poète inscrit ce paysage dans le temps historique avec la précision d’une horloge comme pour graver la date de la Catastrophe dans la mémoire du lecteur : vendredi, le 11 mars, 14 heures, 46 ‘, 23 secondes locales, 2011.

Avant d’évoquer le désastre, elle retourne en arrière dans son temps, se rappelle la même journée à l’autre bout du monde, en France, pendant son voyage en train le long de la côte : le ciel sombre, nuageux, en couleurs changeantes, picturales, le vol d’un goéland. Puis elle revient sur Onagawa, évoque l’océan enragé, ses eaux orageuses, les immenses vagues de vingt mètres qui ravagent la côte, engloutissant hommes et maisons.

Le rythme du poème change suivant les faits racontés, la tension monte, devient insupportable, car la catastrophe est à son comble. La mort avale les gens avant qu’ils ne puissent avertir du danger leurs proches. L’océan ressemble au monstre mythique en colère qui détruit tout, c’est l’apocalypse qui déchire le calme d’avant.

La tragédie est là : toute une ville noyée dans les eaux, un vaste cimetière marin. Sur cette toile épouvantable de la mort, la poète peint le drame tout aussi troublant d’un couple japonais : la femme est balayée du toit d’une banque par une immense vague et noyée dans l’océan. Son message de terreur est retrouvé sur son portable après le drame.

Le rythme de l’évocation ne soulage point le lecteur, car une autre voix se fait entendre, celle du survivant, le mari de la noyée qui raconte au journaliste sa douleur muette, un autre drame: solitude, absence, vide, culpabilité face à l’impuissance de sauver sa femme. Poussé à sa quête par le désespoir, il fait des plongées sous-marines, fouille le Pacifique gorgé de cadavres et finit par y trouver la mort, un Orphée à la recherche de son Eurydice.

Marilyne Bertoncini refait la toile de la tragédie à la manière d’un peintre, son pinceau a la force de faire sentir le désastre. Elle donne aux vers une cadence accélérée, l’apparence de l’haleine d’un homme qui va du calme au terrifiant et aux images des couleurs apocalyptiques :

« Au large  d’immenses tourbillons /vertigineux vortex comme des puits sans fond / au cœur du Pacifique, /folles galaxies entraînant la nappe océane /et tout ce qu’elle porte /dans la béance noire / du monde. / La terre frénétique crachait le feu / et deux vagues accouplées, têtes dressées, bouches d’ogresses /se précipitèrent sur la côte pour arracher, vies, arbres, / maisons »

Hokusai – La grande vague de Kanagawa

La poète se fait alors la voix de la douleur muette pour évoquer la vie et la mort, la solitude et l’amour, autant de thèmes éternels. L’authentique de l’événement se mêle au poétique, la douceur à la cruauté, la sérénité de la vie à la terreur de la mort.

La rêverie poétique s’avère une poignante évocation d’un événement imprévu qui bouleverse d’un coup le destin des gens, basculés dans la tragédie. Elle fait réfléchir aux relations homme-Nature, de couple, à la vie menacée à chaque instant par la mort.

Un penchant vers les mythes et les paysages maritimes se fait sentir dans ce beau et émouvant poème épique comme d’ailleurs dans toute la poésie de Marilyne Bertoncini. Elle renvoie au mythe d’Orphée le drame du couple japonais et continue de s’interroger par le mythe sur la condition humaine, comme le remarque si bien Xavier Bordes dans sa superbe préface. Le critique y voit une parabole, « une représentation symbolique globale, planétaire, en notre siècle de désastres divers et de bouleversements climatiques. «

 

Marilyne Bertoncini, La noyée d’Onagawa, Jacques André éditeur, 2020, coll. Poésie XXI, 51 p.

 

 

Neige exterminatrice- extraits (III)

Mots mêlés Le noir c’est nulle part et partout à la fois Le blanc c’est le néant à l’intérieur du noir Le rouge est une épouvante le bleu un suicide Le mauve une morgue de chiens épileptiques Tout est perdu le vert s’envole avec la mer Les araignées soulèvent leur masque de pierre Le gris […] Lire plus »

La France face à l’islamisme

Notre civilisation, depuis qu’elle a perdu l’espoir
de trouver dans les sciences le sens du monde,
 est privée de tout but spirituel
(André Malraux, D’une jeunesse européenne, 1927).

La récurrence des attentats islamistes sur le sol français contre des chrétiens, des juifs, des journalistes, des enseignants ou de simples passants amène à s’interroger sur la capacité de notre pays à résister à une telle forme de violence.

L’islamisme et l’islam

S’il faut en croire certains imams modernistes, l’islamisme n’aurait rien à voir avec l’islam, religion de paix. En réalité, les croyants qui s’impliquent dans la lutte contre les infidèles sont simplement des gens qui prennent le Coran au pied de la lettre. John Stuart Mill, vers lequel il faudra revenir, explique très bien la décadence du sentiment religieux chez les chrétiens :

« Ces doctrines [celles de l’Evangile, en l’occurrence] n’ont aucune prise sur les croyants ordinaires, aucun pouvoir sur leur esprit. Ils ont un respect nourri par l’habitude pour les formules qui les expriment[i], mais il leur manque le sentiment qui va des mots aux choses signifiées et qui force l’esprit à les assimiler et à les rendre conformes à ces formules » (De la liberté, 1859, chap. 2).

Les islamistes sont tout le contraire de ces croyants ordinaires. Car, contrairement aux Evangiles qui n’enseignent que l’amour et le don de soi, le jihad[ii] est bien inscrit dans le Coran.

« Ne tuez point l’homme, car Dieu l’a défendu, sauf pour une juste cause » (sourate 17, verset 35)[iii].

« Faites la guerre à ceux qui ne croient point en Dieu ni au jour dernier, qui ne regardent point comme défendu ce que Dieu et son Apôtre ont défendu, et à ceux d’entre les hommes des Ecritures qui ne professent pas la vraie religion » (9, 29).

« Les vrais croyants sont ceux qui ont cru en Dieu et à son Apôtre, et qui ne doutent plus, qui combattent de leurs biens et de leur personne dans le sentier de Dieu » (49,15).

Les musulmans installés en Occident, dont une partie se montre, à des degrés variables, tolérante envers les non-musulmans qui les entourent, se trouvent dans une contradiction insurmontable : certains désirent sincèrement s’intégrer dans les pays d’accueil, ce qui les oblige à ne pas se conformer à certains versets comme ceux que l’on vient de citer ; de l’autre, s’ils sont des musulmans sincères, ils sont obligés de les accepter puisque le Coran est considéré par les fidèles comme la parole de Dieu lui-même transmise directement à Mahomet. Prétendre, comme le font les modernistes que le Coran serait contingent, qu’il aurait été d’abord destiné à un peuple de guerriers nomades vivant au septièmes siècle après J.-C., qu’il doit être constamment réinterprété, est un argument contestable non seulement parce qu’on ne voit pas pourquoi Dieu ne se serait pas manifesté plus tard pour corriger l’enseignement délivré à Mahomet, d’autre part et surtout parce que les imams, même les plus éclairés, refusent de toucher au Coran afin d’en supprimer les passages les plus belliqueux, comme cela leur est parfois demandé.

Pour sortir de la contradiction, il faut soit accepter des accommodements avec ce qui est inscrit dans le Coran, à l’instar des « chrétiens ordinaires » décrits par Mill, soit prendre les armes contre l’Occident, celles de la parole et de l’ostentation (djellaba, voile islamique, etc.) et, dans les cas les plus extrêmes, des poignards ou des fusils d’assaut[iv].

Le modèle républicain

La France brandit l’épouvantail du multiculturalisme et se targue d’être républicaine. Il est vrai qu’elle le fut après la défaite de 1870 et jusqu’au troisième quart du XXe siècle, plus précisément jusqu’en 1976, l’année où fut décidé en compensation à l’établissement d’un visa pour les Algériens – le droit au regroupement familial, la plus grande erreur de Giscard d’Estaing pendant sa présidence selon ses dires. Même si l’histoire du regroupement familial est évidemment plus complexe[v], la mesure de 1976 n’est pas anodine car elle concerne cette fois principalement des familles algériennes porteuses d’une culture radicalement étrangère et donc a priori difficilement assimilables.

Or le modèle républicain se caractérise d’abord par sa volonté d’homogénéisation. Envoyer une armée d’instituteurs jusqu’au fin fond des campagnes ne correspond pas seulement de la part de Jules Ferry à un souci d’alphabétisation. Il s’agit à la fois d’éradiquer les langues régionales[vi], d’inculquer une morale commune (honorer le travail, respecter la propriété) et d’insuffler l’amour de la nation jusqu’au sacrifice suprême. L’Etat-nation est jacobin, nationaliste et revanchard, l’œil fixé sur la « ligne bleue des Vosges ».

Les « hussards noirs » sont porteurs d’une morale laïque, l’école de la République est en guerre contre l’école des curés dans les régions qui demeurent les plus christianisées. Cette guerre qui a lieu également au sommet de l’Etat se conclut par une victoire en demi-teinte des libres-penseurs. La loi de séparation des Eglises et de l’Etat (1905) garantit le libre exercice des cultes tout en assurant la liberté de conscience (art. 1er). Si elle précise que la République ne salarie ni ne subventionne aucun culte (art. 2), les cultes sont toujours licites. La raison n’a pas terrassé l’esprit magico-religieux, aucun « être suprême » n’a été durablement substitué au Dieu des religions du Livre.

Où en sommes-nous ?

La liberté de pensée, autre pilier de la laïcité à la française va au-delà de la liberté de conscience. Le texte fondateur, en l’occurrence, est l’article 10 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi ».  Une formule ouverte à diverses interprétations. Il en va de même de la loi de 1881 sur la liberté de la presse qui ne condamne pas seulement l’insulte et la diffamation mais réprime l’outrage aux bonnes mœurs, la provocation aux crimes et aux délits. Idem pour la loi Pleven (1972) qui instaure le délit de provocation publique à la haine raciale. Toutes ces lois fixent des bornes imprécises mais bien réelles à la liberté d’expression. L’article 11 de la Déclaration de 1789 qui la consacre n’oublie pas de mentionner l’existence de garde-fous : « La libre communication des pensées et des opinions est l’un des droits les plus précieux de l’homme ; tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi ».

L’adhésion de la France à des conventions internationales ne fait que renforcer ces limites. Par exemple, la Cour européenne des droits de l’homme a condamné pour dénigrement une conférencière autrichienne qui avait parlé de pédophilie en référence à un mariage de Mahomet avec une fillette. Même si l’accusation était absurde, faisant l’impasse sur ce que pouvait signifier un tel « mariage » à l’époque de Mahomet, les attendus de la Cour condamnent explicitement des « déclarations susceptibles d’inciter à l’intolérance religieuse

La laïcité à la française[vii] est prise elle-même dans une contradiction entre deux principes : la liberté d’expression qui autorise la critique des religions et la tolérance qui l’interdit. Tout cela mâtiné d’une conviction antireligieuse du pouvoir fluctuant au gré des majorités. Des lois comme celle concernant le voile à l’école (Loi encadrant le port de signes et tenues manifestant une appartenance religieuse dans les écoles, collèges et lycées publics, 2004) ou le mariage pour tous (Loi ouvrant le mariage aux personnes du même sexe, 2013) ont une signification clairement antireligieuse, la première en particulier car si les chrétiens peuvent toujours interdire le mariage religieux aux homosexuels, les jeunes filles musulmanes sont contraintes, elles, de se présenter tête nue à l’école. Du moins à l’école publique car la loi – effet pervers – encourage certains parents à inscrire leurs enfants dans une école confessionnelle…

Le principe de tolérance est contraire au modèle républicain tel que présenté plus haut. Il est par contre au cœur du libéralisme politique, depuis Locke[viii]. Non seulement l’Etat ne doit pas s’immiscer dans les affaires religieuses mais chaque individu doit se montrer respectueux des croyances d’autrui. Sur ce second point, c’est à Montaigne plus qu’à Locke qu’il faut se référer : « Je ne partage point cette erreur commune de juger d’un autre d’après ce que je suis… Je conçois mille bonnes manières de vivre opposées » (Les Essais, 1580).

Cependant tous les libéraux (au sens de la philosophie politique) ne défendent pas le respect des croyances d’autrui. Selon John Stuart Mill, déjà cité, il était parfaitement licite de critiquer publiquement les religions :

« Il serait bien plus nécessaire de décourager les attaques contre l’infidélité que contre la religion. Il est néanmoins évident que ni la loi ni l’autorité n’ont à se mêler de réprimer les unes ou les autres et que l’opinion seule devrait, dans chaque cas, prononcer son verdict… pour condamner tous ceux qui, d’un côté ou de l’autre de la discussion, font preuve soit de mauvaise foi, soit de malveillance ou de bigoterie (sic), soit de sentiments d’intolérance » (De la liberté, chap. 2).

En défendant mordicus la publication des caricatures de Mahomet dans Charlie Hebdo, en 2015 et en 2020, les gouvernements français se sont montrés milliens. Il n’empêche que de plus en plus de gens, en France, s’élèvent contre ce qu’ils considèrent au pire comme des attaques inacceptables contre les musulmans, au mieux comme d’inutiles provocations dans un contexte où la menace terroriste est toujours présente. La position officielle de la France, il est vrai, est passablement hypocrite : on peut dénigrer la religion mais pas tel ou tel fidèle individuellement. Il est pourtant clair que si je déclare telle ou telle religion imbécile, j’insulte implicitement tous ses fidèles.

Il résulte d’un sondage IFOP commandé par Charlie Hebdo (n° 1467, 2 septembre 2020) que moins de trois Français sur cinq approuvent la publication des caricatures. Parmi les personnes se déclarant musulmanes, seules 19% les approuvent, ce qui, à vrai dire, n’est ni surprenant ni inquiétant car on ne peut pas exiger de quelqu’un qui se voit attaquer dans ses convictions qu’il s’en réjouisse : la tolérance ne va pas aussi loin. Plus inquiétante, par contre, le réponse à à la question « En général, faites-vous passer vos convictions religieuses avant les valeurs de la République ? », puisque 40% des personnes se déclarant musulmanes (73% chez les 15-24 ans) répondent positivement contre 17% de l’ensemble de la population. À en croire ce sondage, deux musulmans sur cinq et trois jeunes musulmans sur quatre se sentiraient donc offensés chaque fois qu’un maire refuse de servir des repas halal à l’école ou de réserver la piscine aux femmes à certaines heures, ou lorsque leurs yeux rencontrent une femme en tenue légère, en chair et en os ou en image.

Le libéralisme politique

Si la France n’est pas une « république » (voir supra : le modèle républicain), elle n’est pas non plus une de ces « démocraties libérales », au sens anglo-saxon, où le respect des religions est bien plus affirmé. Même dans celles-ci, pourtant, se pose la question des limites de la tolérance. On pourrait croire, puisqu’elle est la valeur cardinale des régimes politiques libéraux, qu’elle y est clairement définie ; il n’en est rien. On peut simplement observer que dans ces pays, caractérisés par le « multiculturalisme », la tolérance est presque à sens unique. Les pasteurs ou les imams peuvent tonner en chaire ou dans leurs libelles contre l’athéisme. Par contre, il est très mal vu de s’en prendre aux religions, lesquelles peuvent colporter impunément des croyances contraires aux connaissances scientifiques les plus élémentaires, comme le créationnisme ou l’existence d’un Dieu unique en trois hypostases.

Dans Libéralisme politique (1993), l’ouvrage qui développe le modèle parfait d’une démocratie libérale, John Rawls ne peut pas esquiver complètement la question. Selon lui, dans une démocratie libérale peuvent coexister des individus ayant des conceptions « compréhensives » (englobantes) du bien radicalement différentes, pourvu qu’elles soient politiquement compatibles. Grosso modo, il faut que tous les membres de la société bien ordonnée acceptent les droits de l’homme et les principes de l’Etat de droit, une sorte de noyau dur que Rawls nomme le « consensus par recoupement ». Faut-il dès lors bannir sans autre examen les religions, les sectes qui défendent des conceptions opposées sur les droits humains (concernant par exemple la place de la femme dans la société), tout en acceptant de se plier aux règles démocratiques? La réponse de Rawls mérite d’être citée in extenso.

« Diverses sectes religieuses s’opposent à la culture du monde moderne et souhaitent mener leur vie commune à l’écart de ses effets indésirables. Se pose alors le problème de l’éducation des enfants de ces sectes ainsi que des exigences que l’Etat est en droit d’imposer en ce domaine. Le libéralisme de Kant ou celui de Mill peuvent conduire à imposer des exigences conçues en vue d’encourager les valeurs de l’autonomie et de l’individualité, envisagées comme des idéaux ‘compréhensifs’. Le libéralisme politique, lui, a un but différent et des exigences moindres. Il demandera simplement que l’enseignement comporte l’étude des droits civiques et constitutionnels afin que les jeunes sachent que la liberté de conscience existe dans leur société et que l’apostasie n’est pas un crime aux yeux de la loi, tout cela afin de garantir que, lorsqu’ils deviendront adultes, leur adhésion ne sera pas basée sur l’ignorance de leurs droits fondamentaux ou sur la peur du châtiment pour des crimes qui n’existent pas. En outre, l’enseignement doit les préparer à être des membres à part entière de la société et les rendre capables d’indépendance ; il devrait aussi encourager les vertus politiques afin qu’ils soient désireux de respecter les termes équitables de la coopération sociale dans leurs relations avec le reste de la société » (Libéralisme politique, trad. fr. p. 244-243).

Comme il le remarque lui-même, Rawls défend une conception particulièrement libérale… du libéralisme. On peut regretter qu’il ne se soit pas montré plus précis. De quelles « sectes » parle-t-il ? Celle qui refuse la vaccination et pratique une lecture littérale de la Bible ou celle qui persécute les homosexuels et cache les femmes derrière un niqab ? Les offenses à la personne ne sont pas les mêmes ! Au moins, le défunt professeur de Harvard suggère-t-il que les écoles confessionnelles sont incompatibles avec le libéralisme politique, toutes celles, en tout cas, qui prônent des valeurs contraires aux droits humains et à la démocratie.

 

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La France soi-disant républicaine, qui s’apparente en réalité davantage à une démocratie libérale, ne parvient pas à se débarrasser des djihadistes en son sein (plusieurs centaines de djihadistes avérés ou sympathisants sont sur le point d’être libérés de prison[ix]) ; elle est incapable d’empêcher l’immigration clandestine de combattants étrangers, peine à renvoyer chez eux ceux qu’elle appréhende[x] ; surtout, l’enseignement public ne remplit plus sa mission homogénéisatrice (voir le sondage cité plus haut). Or les remèdes qui existent paraissent difficilement applicables. La France est corsetée par des règles protectrices des libertés individuelles qui empêchent tout traitement radical du terrorisme. On ne va pas regretter de vivre sous un régime d’Etat de droit mais le fait est que cela limite l’action contre les individus malfaisants… Quant à la faillite de l’enseignement public – du primaire au supérieur –  si on peut l’expliquer (la mode du pédagogisme, l’oubli des fondamentaux – lire-écrire-réciter-calculer – le recrutement et la formation des enseignants, le poids des corporatismes, la faiblesse de l’institution à l’encontre des entorses à la discipline, le refus de la sélection, la réformite des ministres successifs, etc.), on a du mal à la comprendre, car si l’on voit très bien à qui elle profite, la panne de l’ascenseur social confortant les élites déjà en place, ces dernières n’ont fomenté à notre connaissance aucun complot pour casser l’école.

A tout cela s’ajoute la doctrine officielle qui veut à tout prix disjoindre l’islam et islamisme, comme si le premier n’était pas à la racine du second. Si les libres-penseurs de la Troisième République avaient raisonné ainsi, l’Église catholique tiendrait sans doute encore le haut du pavé. A force d’acrasie, la République paraît désormais impuissante contre les périls qui la menacent.

 

 

[i] Par exemple celle-ci citée un peu plus haut par Mill : « Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer au royaume des cieux ».

[ii] Les théologiens musulmans distinguent le « grand djihad », combat contre soi-même pour atteindre la perfection, et le « petit djihad », la guerre contre les infidèles. C’est de celui-ci dont nous parlons ici.

[iii] Nous citons le Coran dans la traduction de Kasimirski (1840).

[iv] On écartera ici les explications d’ordre sociologiques. Il y a, hélas, de nombreux malheureux qui en veulent au monde entier. Tous n’assassinent pas des innocents en criant « Allahou akbar » (Allah est le plus grand).

[v] Cf. Muriel Cohen, « Contradictions et exclusions dans la politique de regroupement familial en France (1945-1984) », Annales de Démographie historique, n° 128, 2014-2.

[vi] Selon le linguiste Alain Bentolila, au XVIIIe siècle seuls 3 des 25 millions de Français comprenaient la langue nationale.

[vii] La définition officielle, sur le site du Ministère de l’Intérieur, est la suivante : « La Laïcité repose sur trois principes : la liberté de conscience et celle de manifester ses convictions dans les limites du respect de l’ordre public, la séparation des institutions publiques et des organisations religieuses, et l’égalité de tous devant la loi quelles que soient leurs croyances ou leurs convictions ».

[viii] « L’Etat, selon mes idées, est une société d’hommes instituées dans la seule vue de l’établissement, de la conservation et de l’avancement de leurs intérêts civils », (Lettre sur la tolérance, 1689).

[ix] Selon le député LR Eric Ciotti, 150 détenus condamnés pour terrorisme islamiste et 350 détenus radicalisés condamnés pour des affaires de droit commun sont libérables d’ici fin 2023.

[x] Sur ces deux points, cf. deux articles dans les Monde des 14 et 17 novembre 2020, p. 14-15.

Par Michel Herland, publié le 17/11/2020 | Commentaires (2)
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Amor Unus

Ce texte en forme de conte fantastique est extrait du recueil posthume Le Feu inconstant de Paul Le Jéloux. MF publiera d’autres poèmes de ce recueil.   Le roi se déplut en compagnie de ses enfants les plus gourmands de ses sujets comme d’une troupe de grenouilles agitées au bavardage incessant et dont la prétention […] Lire plus »

« Le Souffle du ciel » de Sonia Elvireanu

Les portes du dire s’entrouvrent sur une évocation discrète, pudique de la vie : Parmi des herbes, des bleuets et des pavots / les caresses de l’été dans la plaine brûlante, hymne panthéiste à la nature : des nénuphars fleurissent dans mes cheveux. Au-delà du silence pulse une présence lointaine, évanescente mais tellement présente, qui se tient au bord des falaises vertigineuses de l’absence : il nous reste la rupture, l’immobilité, la douleur / il nous reste le silence.

Appuyée sur une digue de feu, la Poétesse, Orante d’une liturgie, laisse ses pas s’éloigner : nous sommes les cicatrices. Les mots en fusion, sang du vent, cantiques d’éclairs, tressent des fruits de haute mer, ils s’enroulent, épines et pétales : les paroles  cherchent leur chemin jusqu’à nous.

Mots équinoxes, secrets, mordants, traces, les ombres au goût de sel se mêlent, s’entrecroisent dans les levers d’aube silencieux et les frimas de la nuit alors que le sang flagelle encore le corps : je flâne sans cesse égarée / sur le chemin d’hier.

Les élans silencieux de Sonia Elvireanu, il faut les humer, caresser leurs encolures. Ils tissent l’absence : Je t’ai cherché, tu n’étais nulle part. La mélancolie va l’amble avec son cortège de houles et de retraits, de regrets et de tempêtes : je suis une ronce dans la plaine. Interstices dans le silence : le lever et le coucher du soleil / se brisent dans mes mains vides.

Les mots–larmes, derrière les paupières, partent sur les rives de la solitude, présence du dire, force du manque, il faut toujours se baisser pour passer les écluses qui se déversent dans les estuaires nocturnes : cette nuit, je cherche un abri.

Malgré la grisaille du silence, de l’absence, ce recueil est un verre de lumière à boire à petites gorgées, ce sont des images sur la peau des plantes, des ébauches de roulis et d’écume qui viennent mourir sur  l’aube, ce sont des vagues intérieures. Torrentueuses, elles ont le parfum de l’aimé si lointain et pourtant si proche : et par-dessus le monde / Ton sourire.

La Poétesse, grande veneuse, lâche ses chiens, la vie est aux abois. Le grand cerf ne meurt qu’une fois dans la forêt des souvenirs  : saignement du vivant.

Oratorio de fugues pour des lèvres en bréviaire qui psalmodient de secrètes oraisons : une croix allumée dans la main.

Les phrases passent entre les ronces pour ne retenir que le pollen déposé par l’abeille qui a butiné. Le désir est toujours là, pudique, il tenaille les mots pour se perdre dans le souffle du ciel, la vie se nourrit d’interrogations, d’attende.

L’auteur, à l’image de Jean Orizet, est pèlerin de l’indicible, témoin de l’ineffable.

Avec ardeur les pulpes sont fécondées, les sucs du regret se transmuent. Germent les élans, subtile et discrète prière, nuages vers l’au-delà,  vers la Transcendance. En effet, ce recueil pourrait-être un livre d’heures que l’on tient avec recueillement, c’est une prière intime celle que l’on murmure dans les fentes et les cicatrices du cɶur, dans les pulsations d’aubes noires. Ce sont parfois des psaumes que retiennent les nuages, avant de se mêler à la musique des sphères dont l’auteur conserve les accords au plus profond de son âme : Dieu donne de la sérénité / à ma pensée / pour que sa limpidité / ne tombe / nulle part en chemin.

Sonia Elvireanu nous livre discrètement sa respiration. En la partageant, le lecteur chevauche l’océan, mange les étoiles, les vagues, les fleurs, se brûle aux éclats d’un soleil noir, s’éclaire aux ténèbres, retient le début et la fin du cri de l’oiselle.

Dans le précaire équilibre du crépuscule, entre sève, braises et songes les ombres sanguinaires descendent l’escalier des impatiences, offrandes pour les âmes perdues.

C’est l’heure où la lumière est à deux pas de l’Invisible. Comme Bonnefoy, l’auteur charge ses rêves dans la barque. Pour quel voyage ?

C’est un feu de brousse, une flamme vêtue de bure, une braise dans la cendre, la brûlure du soir sur la sinuosité des souvenirs. Les ombres ne repartent jamais seules et Sonia Elvireanu le sait. Lorsque le manque érode l’écho gémissant, l’auteur le ramène au gîte dans une brûlante et discrète andante qui enserre l’espace balayé par le lin de tous les vents.

Mais que sont les souvenirs devenus ? Ils caressent et mordent : rencontrent-ils leurs corps ? 

Dualité du manque, à travers les branches d’olivier : la seule voie vers toi : l’amour.

Superbe recueil, à lire comme un livre d’heures, prière à réciter pour que nous soyons vivants tels le pain et les poissons / offerts par Jésus aux Siens, alors, demain, peut-être / mon heure fleurira / au bord de la vie assoiffée de toi.

L’auteur, paumes offertes à l’Invisible, recueille un souffle de ciel, un souffle d’amour.

 

Sonia Elvireanu, Le Souffle du ciel, L’Harmattan, Paris, octobre 2019.

Neige exterminatrice – extraits (II)

BLUES Oh dans les alcools d’un bar de la rive gauche Attendre  attendre encor la même voyageuse Celle au baiser de feu et qui fera tourner Sa robe de cyclone autour de mes naufrages Du côté de Shangaï ou alors dans les bruines D’un soir de Copenhague au large de l’automne Un violon de mirage […] Lire plus »

Ponce Pilate, l’histoire qui bifurque

Si l’on en croit les Evangiles, Ponce Pilate, procurateur romain en Judée, fut l’un des responsables de la crucifixion du Christ. Coupable malgré lui, puisque, convaincu de l’innocence de Jésus, il s’efforça même de le sauver. Mais les Juifs, poussés par les prêtres qui ne supportaient pas la concurrence d’un nouveau prophète, choisirent que le […] Lire plus »

« Argam » de Gérard le Goff

Roman complexe, Argam, de Gérard le Goff fait plonger le lecteur dans un univers étrange, à la limite du réel, puis glisse carrément dans l’irréel : il y a plusieurs romans dans ce roman dense et excitant, qui comporte des intrigues multiples, des descriptions détaillées à la manière de Balzac. Le livre rappelle le roman gothique par son côté fantastique, ses procédés narratifs, les décors et certains personnages.

La trame principale est difficile à démêler, l’intérêt de l’auteur semble focalisé sur un cas de psychiatrie, territoire incertain s’il en est. Entrer dans l’esprit d’un aliéné risque en effet d’avoir des conséquences fatales pour ceux qui s’y hasardent, à l’instar des personnages du livre. Ce qui n’empêche pas que ce dernier soit aussi un roman d’aventures, un polar et un récit fantastique.

L’auteur construit d’abord un récit à la première personne qui gravite autour de quelques personnages bien insérés dans la vie sociale, un avocat et un psychiatre, deux amis.

Il introduit ensuite son deuxième récit : un manuscrit trouvé par la police et confié au psychiatre Samuel Berstein. Le narrateur inconnu raconte une étrange histoire qui se serait déroulée dans le manoir abandonné d’une diva du XXème siècle, adulée pour sa voix et sa beauté.

Le troisième récit est un roman policier, une enquête sur la disparition d’un aliéné dangereux. Le quatrième, la biographie de la diva, s’imbrique aux autres. Le cinquième, celui d’un ami mystérieusement disparu de l’avocat Osborne Dans l’épilogue, l’aliéné se raconte lui-même sur des feuilles griffonnées.

Le romancier maîtrise à merveille le fil de ses multiples récits, il maintient la curiosité du lecteur jusqu’à une fin ouverte à de multiples interprétations

L’architecture du roman demeure rigoureuse : les titres des chapitres numérotés nous avertissent de ce qui va suivre, évitant au lecteur de s’égarer entre les multiples récits.

Le décor s’adapte aux diverses situations, réelles ou imaginaires. Les quatre personnages a priori raisonnables – les deux amis, plus le libraire et le savant – sont emportés par leur curiosité et l’esprit d’aventure et finissent par plonger dans le fantastique.

La quête du mystérieux domaine et de la fête des masques racontée dans le manuscrit pourrait évoquer Le Grand Meaulnes d’Alain Fournier.

Les images délirantes du parc et de l’intérieur du manoir de la presqu’île contrastent avec les détails du quotidien. L’imagination de l’auteur finit par instaurer un effet quasiment hallucinatoire.

Le romancier, narrateur omniscient, n’ignore rien des sentiments et des émotions de ses personnages. Les explications médicales du psychiatre se révèlent à cet égard particulièrement instructives.

La fin laisse au lecteur le soin de juger la part du réel et de l’irréel dans le roman. L’identité de l’aliéné enfermé à l’hôpital psychiatrique demeure mystérieuse jusqu’au bout : de quel autre personnage cache-t-il le nom ?

 

Gérard le Goff, Argam, Éditions Cloé des Lys, 2019, 237 p., 24,90 euros.

 

 

 

 

« La langue ankor – Encore la langue » de Jean-Louis Robert

L’esquif poème lancé lance ivre en exil anse danse sur la page blanche de silence Jean-Louis Robert nous invite à une divagation littéraire à bord de son île-bateau, où prolifèrent des épissures de signes vides  inventant à l’occasion un mélangue français-créole réunionnais : Francéole est ma langue, proclame-t-il. tu me langilang OLÉRK je te poète […] Lire plus »