Le 20 mars 2019 – journée internationale de la Francophonie

mercredi 20 mars 2019 par MF

Partout dans le monde… A Paris : une chaire “Francophonie” est créée au Collège de France Elle sera occupée cette année par l’écrivaine d’origine haïtienne Yanick Lahens, prix Femina en 2014 pour Bain de lune. Lire plus »

Francophonie ou francophaunie ? Du mélangue

La francophonie accepte-t-elle qu’on « malinkise » la langue française (A. Kourouma), qu’on la « dérespecte » et « créolise » (Glissant), qu’on la « tropicalise » (S. Labou Tansi). Ou recherche-t-elle un français pur (ce qui relève du mythe naturellement). Quant à moi, modestement, je propose de la « mélanguer ». Qu’est-ce que le mélangue ? Je réponds à cette question dans une interview fictive – dont je vous propose un montage – in mon roman « Reviens Cortázar », L’Harmattan, 2014.

 

« A l’origine, il y a une décision : celle d’écrire. Pour résister à la pression du dire de l’autre. Et d’abord, de l’autre langue qu’on m’a fait apprendre à coups de règles plates et de grammaire, que j’ai appris à écrire, longtemps, littéralement avant d’oser la parler. Je l’ai apprise alors que j’étais tout entier habité par ma langue maternelle (si quelque chose comme une langue maternelle a jamais existé), que j’ai longtemps parlée avant de me décider à l’écrire, littererrement. Pour résister à la pression de l’autre, se soumettre à l’injonction du même. J’ai donc écrit des contes en kréol mais, à leur lecture, j’ai eu le sentiment d’un manque. Je ne me reconnaissais pas entièrement dans les signes écrits du kréol. Ils me renvoyaient l’image d’une incomplétude ontologique. A corriger impérativement. Par le recours à la langue apprise. D’où la transposition des dits contes en français. Je retrouvais un supplément d’être dans la présentation du nouveau texte que j’adoptais : bilingue et juxtalinéaire. Mais le dispositif signifiant du juxta- cantonnait le sens dans les limites de l’une et l’autre langue et manquait une dimension essentielle de l’écrire, celle de la jouissance (du jouis-sens). Qui ne peut s’approcher que dans l’inter-dit, le dire fugitif de l’entre-deux-langues. S’est alors imposée la nécessité du mélangue, comme réaction aux deux injonctions symétriques, qui clôturent le sens dans l’un et l’autre code. Dès lors, il m’est apparu que la tâche du mélangue, c’est la déclosion du sens, terme emprunté au philosophe Jean-Luc Nancy qui donne à lire, dans la même unité, l’éclosion et le décloisonnement. Il s’agit de détaquer l’enclos des langues instituées, lesquelles ne peuvent atteindre qu’un réel alité (un réalité) et d’inventer un nouveau langage, capable de dire le réel, fondamentalement pluriel. Un langage nouveau qui relance le procès de l’infinitisation du sens et y réinscrive la jouissance sans laquelle on manque la vérité de l’être. Ainsi le projet de mélangue est à la fois linguistique (puisqu’il est question de nomination) et littéraire (puisqu’il est question de jouissance par/du texte), mais plus littéraire que linguistique. […]

 

J’écrivais dans l’avant-propos de mon premier roman, paru en 2004 : “Le linéarisme, le monolinguisme, le réalisme d’une certaine conception (dix-neuvièmiste) du roman sont impuissants à dire le réel-île, tamane à capter les forces missouculaires qui l’animent, malizé à mettre en senne l’identiterre”. J’ai donc écrit A l’angle malang , un texte dont la forme met en question tous ces -isme, tous les -isme, producteurs de prêt-à-dire, et tente de construire un isthme vers le réel kréol, complexe et hétérogène. Le Nouveau Petit Robert définit l’isthme comme une “langue (je souligne) de terre resserrée entre deux mers (…) et réunissant deux terres”. L’isthme à la fois sépare et réunit. Mais l’isthme dont il est question ici réfère à une chose géographique, plate et allongée. L’isthme-langue dont je rêve rapproche les significations géographiques et linguistiques. Cet isthme-langue doit séparéunir les espaces (continental et insulaire) et les langues (maternelle et marâtre) dans un langage nouveau capable de dire l’indécidable de l’identité d’ici (à la Réunion). […]

 

Ce qui fait lien, c’est à l’évidence le lieu, lieu îlien qui relie le pluréel d’ici. Mais des forces de déliaison sont à l’oeuvre, qui ébranlent le lieu commun. Forces centrifuges qui sollicitent la société plurielle de l’île, entraînant certaines ethnies dans une illusoire quête d’identité. Celle donnée par le lieu étant insatisfaisante, on cherche à l’ancrer dans une présence originaire, en fait le simulacre d’une présence, qui se déplace et n’a proprement pas lieu, l’origine n’étant constituée en retour que par le mouvement de la quête. Cela fait nécessairement le lit du communalisme, malgré les efforts de certains zarboutan de l’unité réunionnaise. Ce qui est aussi en jeu, c’est le lien à la marâtropole. Lien qu’on veut désamarrer (entendre aussi désamourer, c’est-à-dire couper le lien d’amour) et garder ramarré. Nouer et dénouer. En même temps. J’ai exploré fictionnellement dans Le petit erre ce que peut être le devenir de l’île si, d’aventure, le cordon qui la relie à l’Hexagone était coupé. Le rapport à la marâtropole est fondamentalement ambivalent. C’est cette ambivalence qui, alimentant les forces centrifuges de déliaison évoquées plus haut, structure/déconstruit la société insulaire, dont l’équilibre est sans cesse remis en question. Question proprement indécidable qui ne peut se formuler que dans un dire nouveau. Le mélangue veut relever ce défi. […]

 

La signification d’un énoncé est indécidable quand la détermination de son sens exact est impossible. Il ne s’agit pas de le rendre illisible mais de pluraliser son sens de façon à rendre possibles plusieurs lectures. Ce qui est mis en cause, c’est le sens unique. Le réel d’ici, étant complexe, ne peut être simplement représenté, par des unités monosémiques. Si on veut en donner une idée juste, il est nécessaire d’avoir recours à de nouvelles marques, par exemple à des unités indécidables. J’utilise plusieurs sources d’indécidabilité, dans mes poèmes notamment. J’ai, cependant, une préférence pour celle produite par des termes appartenant simultanément à mes deux langues. Ainsi dans tangue, un poème publié dans Mettre bas la capitale, le créole “tangue” (tanrec : mammifère à la chair grasse et à forte odeur) se mêle au français “tangue” (sable vaseux de la baie du Mont Saint-Michel employé comme amendement). Deux langues et deux espaces sont ainsi connectés. L’enjeu est d’énoncer la complexité du réel insulaire (mais pas seulement), qui est fondamentalement un être avec. Etre avec le réel de dehors, être avec les mots de dehors, être avec les mots d’ici. A dire non pas avec les mots d’ici seulement, ni avec les mots de dehors seulement. Mais avec les mots de dehors et les mots d’ici en même temps. Ainsi le mélangue tente, par une expression hétérogène, de dire l’indécidable. Le dépasse-t-il ? Je ne saurais le dire. »

 

 

 

 

 

« L’entre-deux » : Olivier Larizza après « L’Exil »

Ma poésie a l’air hirsute de mon yéti préféré, « Violet solitude », L’entre-deux.

Qu’est-ce qu’un poète ? Une éponge qui se gonfle de sensations pour se vider aussitôt, sans chercher la rime ni la raison ? Cette définition, qui est loin de couvrir tout le champ de la poésie, devrait néanmoins convenir à Olivier Larizza qui explique dans la préface de son nouveau recueil, L’entre-deux (la suite qu’il vient de donner à L’exil[i]), qu’il a écrit ses poèmes dans un état de fulgurance dû « à la fascinante incongruité et à l’exaltation déstabilisante » dans laquelle il baignait, lui le Strasbourgeois envoyé – grâce ou simple hasard – aux Antilles pour occuper un poste de maître de conférences à l’université. Il y restera douze ans avant de rejoindre un poste de professeur dans le sud de la France, douze années bien remplies pendant lesquelles il publiera plusieurs romans, essais, livres de contes, etc. à côté de ses travaux académiques.

Sa poésie dont il est question ici, égotiste et impudique s’il en fut, s’avère passionnante par ce qu’elle révèle de la personnalité d’un jeune homme (il a 28 ans quand il débarque en Martinique), curieux de tout et habile à saisir l’insolite partout où il se trouve, par exemple chez ce chien à l’air cabot d’une hyène de Walt-Disney, lequel chien devient d’ailleurs l’occasion d’une digression métaphysique :

Le museau du clebs frémit mendiant sa pitance comme nous mendions aussi notre feu de ce jour (« Tombant à l’eau », p. 68).

Jeune homme facilement épris, comme il se doit à cet âge : Les fées cabriolaient elles ont des jambes longues à défaillir (« Ô les dauphines ! », p. 69). Comment résister en effet à d’aussi charmantes tentations ? Combien de fois m’as-tu reproché que je n’assumais pas le couple Non je n’assume pas la grandeur de nous deux c’est trop géant pour le prétentieux passereau que je suis (« Violet solitude », p. 51). D’autant que, Adonis aux yeux de velours (« À l’évanouie », p. 59), il est conscient de sa valeur sur le marché de la drague et fier de son vit étincelant de puissance grenat (« Lumière de toi », p. 34), un organe évoqué à maintes reprises sous des intitulés variés depuis le simple attribut jusqu’à l’anatomique pénis en passant par la bite, la pine, le dard, le braquemart voire le gros bras réticulé !

Quand Larizza écrit de la poésie Larizza s’amuse. Par exemple en détournant quelques vers bien connus des grands ancêtres, Mallarmé, Ronsard, Lamartine, d’autres sans doute, comme ici Césaire dans une citation particulièrement transgressive, donc iconoclaste d’Un Cahier du retour au pays natal :

J’habite une blessure secrète (au lieu d’une blessure sacrée chez Césaire)
J’habite rue des flamboyants
J’habite aussi (bien sûr) ma bite (« Le Virtuel », p. 64).

N’allons pas croire pour autant que Larizza soit un vulgaire prédateur à dénoncer sur Me too : On dira que je suis machiste ou misogyne c’est faux J’adore les aubergines (« Dimanche au Bakoua », p. 57) ! À preuve le magnifique poème d’amour intitulé simplement « Tu es » (p. 19) qui se termine ainsi :

Je voudrais te ressusciter dans la clarté des jours qui jamais ne te friperaient Ta vieillesse serait un scandale-courbaril Tes jambes faites de bronze & de lumière m’enserraient à la maltaise Tes seins dans le couloir bleuté de l’horizon s’arrondissent & jubilent je pose un baiser-brasier sur le chiaroscuro de nos ébats Tu es l’éclair qui a explosé les limaces de l’ennui Tu es ma capitale ma Barcelone ma GALAXIE.

Ainsi Larizza, l’adepte d’une poésie égo forte, provocante et jubilatoire se révèle-t-il aussi parfois un  grand romantique.

 

Olivier Larizza, L’entre-deux, Andersen, « Confidences », Paris, 2018, 78 p., 6,90 €.

 

[i] https://mondesfrancophones.com/espaces/pratiques-poetiques/poesie-%C2%AD-la-martinique-dolivier-larizza/

Lire Edouard GLISSANT. Introduction à l’interprétation des essais

Regardez le séminaire d’Alexandre Leupin “Lire Édouard Glissant. Introduction à l’interprétation des essais”: l’Être et l’Étant, l’Un, les Universaux Le Tout-Monde La Relation

Queimada de Gillo Pontecorvo : l’art de la guerre dans une tempête des années 60.

samedi 6 janvier 2018 par José Sarzi Amade

INTRODUCTION   Le film Queimada de Gillo Pontecorvo fait partie des œuvres majeures en ce qui concerne le thème de l’anti-impérialisme et la décolonisation militante abordés au cinéma. Sorti en 1969, il pourrait être le point d’orgue au cinéma italien d’auteur des années 60, qui a vu, parmi d’autres, les Federico Fellini, Pier Paolo Pasolini, Michelangelo Antonioni […] Lire plus »

La Martinique et la Catalogne

À l’exception des Écossais, les responsables politiques de tous bords condamnent à qui mieux mieux les aspirations des Catalans à l’indépendance. Que les chefs d’État européens et le président de leur Conseil se montrent opposés à une telle volonté d’émancipation se comprend aisément : ils redoutent qu’une Catalogne indépendante n’encourage des mouvements séparatistes à l’intérieur de leurs propres frontières. Les États centralisés sont hostiles par nature à une autonomie un tant soit peu poussée ; même les États fédéraux (comme l’Allemagne) n’ont aucune envie que leur territoire se réduise, ni même de déléguer à l’échelon inférieur davantage de compétences que celles qui sont déjà les siennes. La règle, en l’occurrence, est simple : nul ne souhaite la diminution de ses pouvoirs. En France, l’enchevêtrement des compétences entres les différents niveaux de la puissance publique (départements, régions, État, pour s’en tenir à quelques-uns !) illustre bien l’impossibilité d’une véritable décentralisation dans un pays dont la tradition est à l’opposé. Ainsi, alors que la construction et l’entretien des bâtiments des établissements d’enseignement sont de la compétence des autorités locales, le ministère de l’Éducation « nationale » demeure une administration tentaculaire (le « mammouth ») et toute puissante.

Il n’y a pas de meilleure preuve de la soumission de la Commission européenne aux États que la prise de position de son président contre l’indépendance de la Catalogne. Aux yeux des fédéralistes, la Commission devrait être l’embryon du futur gouvernement de l’Europe. En réalité, elle n’est que l’instrument du Conseil, ce qui s’explique aisément puisque ses membres sont nommés par les chefs d’État. Ceci l’empêche de se laisser aller à la tendance à l’accroissement de ses pouvoirs qui serait naturellement la sienne si elle procédait directement d’un vote populaire. Faut-il rappeler que le principal obstacle à la naissance de la fédération européenne est dû à la présence des États qui conservent les prérogatives régaliennes (armée, justice, police, diplomatie, défense) qui devraient être confiées au niveau fédéral ? Seule la monnaie a été transférée jusqu’ici. Encore cela ne concerne-t-il que les pays de la zone euro, lesquels, d’ailleurs, se soucient comme une guigne des engagements souscrits à Maastricht (déficit budgétaire maximum de 3% – poids de la dette publique inférieur à 60% du PIB).

Admettons que la Catalogne (et l’Écosse, etc.) accèdent à l’indépendance. Ces provinces n’ont ni armée, ni réseau diplomatique, etc. Leur intérêt serait d’intégrer une Europe fédéralisée qui remplirait pour elles ces fonctions indispensables de manière bien plus efficace que si elles devaient s’en charger elles-mêmes. Nul n’ignore, en effet, que l’éparpillement des fonctions régaliennes entre les États, tel qu’il existe actuellement, est source non seulement de gaspillages mais encore d’impuissance.  Or les États, plus précisément leurs représentants au niveau européen, les « chefs d’État et de gouvernement » – ne souhaitent évidemment pas renoncer à des pouvoirs qui, bien que souvent illusoires sur le plan de l’action, leur apportent des avantages symboliques considérables (et dans une moindre mesure des avantages pécuniaires). La preuve en est que, même après avoir mesuré leur impuissance, même au comble de l’impopularité, même sévèrement battus, les leaders politiques ne pensent qu’à reconquérir leur poste. Autre preuve s’il en était besoin : le nombre d’aspirants au poste suprême alors que, regardé de sang froid, il n’y a rien de séduisant à se retrouver obligé, une fois élu, de renier la plupart de ses promesses. De là à reconnaître que le roi est nu, il y a en effet une distance que les politiques ne savent pas franchir. C’est pourquoi ils s’accrochent aux apparences du pouvoir. Ils travaillent dur ; ils prennent toute sorte de décisions. Sans nul doute conscients – ils ne sont pas idiots – qu’ils ne sont pas en mesure de choisir la bonne, ils se rabattent sur des politiques sous-optimales.

Prenons un autre exemple. Le nouveau chef d’État français a décidé de baisser la fiscalité sur le capital au détriment en particulier des retraités aisés qui subiront de plein fouet la hausse de la CSG. Pourquoi a-t-il pris cette décision ? Tout simplement parce que les chefs d’État européens n’ont réussi à se mettre d’accord ni pour ostraciser les paradis fiscaux hors d’Europe ni même pour mettre fin à la concurrence fiscale entre eux. Aussi absurde que cela puisse paraître, des pays européens ont la possibilité d’attirer les capitaux en offrant un taux d’imposition sur les bénéfices quasi nul ! Alors, évidemment, les autres sont « obligés » d’abaisser à leur tour les impôts sur les entreprises. N’importe quel observateur extérieur ne manquerait pas de remarquer que dans un espace où les capitaux, les marchandises et les hommes circulent librement, il est indispensable d’harmoniser les impôts (et les charges sociales), sauf à créer des distorsions indispensables. Eh bien, ce n’est pas ainsi que fonctionne l’Europe ! On ne s’étonnera pas qu’elle fonctionne si mal…

L’indépendance de certaines provinces et autres régions qui en ont le désir (à condition, évidemment, qu’il soit confirmé par un vote de la population concernée apportant toutes les garanties nécessaires[i]) est la meilleure des nouvelles pour les fédéralistes. Rappelons que le partage des pouvoirs, dans une fédération bien construite, obéit à la règle « d’exacte adéquation » : chaque collectivité, de la plus locale à la fédération elle-même, détient les pouvoirs qui sont les mieux assurés à son niveau[ii]. Dans une Europe fédérale il n’y a plus de place pour les États. La défense, la diplomatie, le commerce extérieur et le contrôle des frontières sont à l’instar de la monnaie prérogatives de la fédération. La culture, l’éducation, le développement économique, etc. relèvent du niveau immédiatement infra-étatique (la province ou la grande région). Les entités constitutives de ce niveau se distinguent principalement les unes des autres par des différences culturelles, linguistiques souvent, héritées de l’histoire (Catalogne / Castille ; Flandre / Wallonie, etc.). La construction des États a créé des séparations artificielles (comme entre les Catalans et les Basques espagnols et français) qu’il serait opportun de supprimer tant que le sentiment d’appartenance à une culture commune demeure suffisamment fort.

S’il subsiste des compétences partagées entre entités composantes et composées dans une fédération bien ordonnée, il n’y a pas cependant de recouvrement. Par exemple, les polices municipales, provinciales et fédérale coexistent avec des missions différentes. De même pour le pouvoir législatif, etc. Reste l’économie. L’objection soulevée à l’égard des provinces qui souhaitent prendre leur indépendance est de cet ordre-là. On refuse leur émancipation au prétexte que leur départ appauvrirait le reste du pays. Dans l’UE actuelle, la redistribution s’exerçant principalement au niveau national, c’est effectivement le cas mais, d’une part, on ne voit pas quel droit invoquer pour s’opposer au principe d’autodétermination, d’autre part et surtout, dans une fédération bien organisée l’essentiel de la redistribution serait confiée au niveau fédéral[iii], ce qui permettrait de réduire bien plus efficacement les disparités que le système actuel qui laisse subsister des écarts considérables entre régions appartenant à des pays différents.

En résumé, l’accession à « l’indépendance » (à l’intérieur de l’UE) des provinces les plus riches de certains États devrait accélérer la disparition de ces États, une évolution éminemment favorable à la construction d’une authentique fédération européenne, puisque les provinces devenues autonomes (au sens de la théorie du fédéralisme) n’auraient aucune incitation à briguer les compétences de l’État-nation qui sont mieux exercées au niveau fédéral.

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Et la Martinique dans tout cela ? A la lumière de ce qui précède, de par ses spécificités historiques, culturelles, linguistiques et, naturellement, démographiques, ce territoire, aurait vocation à devenir une entité politique indépendante de la France, tout en restant à l’intérieur de l’Europe. Aimé Césaire avait envisagé l’hypothèse fédérale pour la Martinique mais dans le cadre français et non européen. En 1958, lors du congrès constitutif du PPM, il suggérait « la transformation des départements d’outre-mer en régions fédérales »[iv]. Peu après, lors des débats qui précédèrent l’adoption de la constitution de la Ve République, il préconisait de fondre la France et ses colonies dans une « république fédérative » où la Martinique aurait pu trouver sa place[v]. Enfin, deux ans plus tard, il avançait l’idée d’une vaste région des Antilles-Guyane rattachée à la France par des liens fédéraux[vi].

Martinique 2009
(photo J-M Hadida)

 

Par la suite, la mise en place de la régionalisation semble avoir étouffé toute velléité d’émancipation au point de voir les Martiniquais refuser quasi unanimement, en 2010, la proposition qui leur était faite d’opter pour l’article 74 de la Constitution (celui des ex-TOM) potentiellement riche d’une autonomie plus conséquente. Quant à la possibilité d’une indépendance à la catalane avec adhésion immédiate à l’Union Européenne, elle n’a jamais été proposée aux Martiniquais.

Le refus de l’indépendance, fût-il assorti du maintien dans l’UE, de la part de l’immense majorité de la population de l’île ne réclame pas de longues explications. On l’a suffisamment répété, la France y jouit d’une « légitimité » qui pour n’être bien souvent qu’« alimentaire » n’est pas moins bien réelle. On ne tue pas la poule aux œufs d’or, même si on ne l’aime pas, même si on lui reproche de ne pas pondre des œufs plus gros. Certes l’Europe apporte également des aides financières mais il s’agit de sommes sans commune mesure avec celles qui sont transférées par la Métropole. Qui serait assez bête pour lâcher la proie (la France en l’occurrence) pour l’ombre (l’Europe) ?

Ce n’est une surprise pour personne si les provinces et autres régions qui manifestent un désir d’indépendance sont déjà indépendantes … financièrement. En dehors de la Catalogne, de l’Écosse, de la Flandre, les provinces les plus riches de l’Italie connaissent également des poussées séparatistes. Les chiffres qui ont circulé lors du référendum consultatif qui s’est déroulé le 22 octobre dernier en Lombardie et Vénétie sont suffisamment probants : la Lombardie verse 60 milliards € de plus à l’État central italien qu’elle n’en reçoit (soit 6000 € par habitant) et la Vénétie 22 milliards (4000 € par habitant). On ne s’étonnera pas que les votants aient répondu oui à plus de 95% en faveur d’une autonomie accrue ![vii]

Qu’en est-il de la Martinique, de la Guyane, etc. à cet égard ? Si quelqu’un au ministère de l’Outremer a fait le calcul, il y a peu de chances qu’il soit jamais rendu public. Et pas seulement parce qu’il serait sans doute approximatif et arbitraire, tant les canaux par lesquels transitent les transferts de l’État sont nombreux et souvent opaques, sous forme de dépenses pures et simples, de réductions ou d’abandons d’impôts et de taxes, de dépenses indirectes[viii]… On pourrait néanmoins parvenir à un chiffre raisonnablement acceptable si la volonté politique était là. On sait qu’il n’en est rien. Les politiciens locaux n’ont aucun intérêt à faire apparaître une addition qui révèlerait leur incompétence (puisque les aides qu’ils demandent sont censées permettre à la Martinique de réduire sa dépendance aux aides). Quant au gouvernement central, il ne tient nullement à divulguer un chiffre susceptible d’alimenter un cartiérisme anti outremer au sein de la population métropolitaine. Car si le gouvernement (faisant exception ici à la règle énoncée au début de cet article) se montre plutôt demandeur d’une responsabilité accrue des instances politiques locales, s’il est, plus précisément, désireux de se débarrasser d’une part croissante des problèmes qu’il ne sait pas gérer lui-même, rien ne montre qu’il souhaite alimenter un mouvement de l’opinion qui pourrait conduire à terme à lâcher les derniers confettis de l’Empire. À cet égard, la perspective d’un référendum portant sur l’indépendance en Nouvelle-Calédonie en 2018 ne saurait faire illusion, dans la mesure où il est acquis que les Calédoniens (y compris la majorité des Kanak) ne veulent pas de l’indépendance, ou alors d’une indépendance purement nominale[ix].

 

[i] Pour une décision aussi lourde et controversée que celle-ci, il est permis de penser qu’un vote à la majorité des votants est insuffisant. La majorité des inscrits serait plus probante.

[ii] De là résulte le principe dit de « subsidiarité ».

[iii] Comme démontré dans notre thèse, Politique économique et partage du pouvoir dans une union monétaire, Université Paris-Dauphine, 1974.

[iv] Aimé Césaire, Ecrits politiques 3 – 1957-1971, éd. établie par E. de Lépine, Paris, Jean-Michel Pace, 2016, p. . Le terme exact serait régions « fédérées ».

[v]  Ibid., p. 28.

[vi] Ibid., p. 60. Sur « Le fédéralisme de Césaire », on pourra consulter notre article dans Esprit, n° 425, juin 2016.

[vii] La question de l’indépendance n’était pas posée. On peut noter en outre que les taux de participation ne furent guère élevés (37% et 57%).

[viii] Par exemple, dans la mesure où la France est un contributeur net au budget de l’UE, on pourrait considérer comme français les fonds européens en direction de la Martinique.

[ix] Sait-on bien que lorsque le gouvernement français transfère une compétence à la Nouvelle-Calédonie, il lui transfère également le budget nécessaire pour l’assumer. En d’autres termes, bien que la Nouvelle-Calédonie soit devenue responsable en matière d’éducation, par exemple, c’est le budget de la France qui continue à payer les traitements des professeurs, etc. (indexés à plus 73 % ou plus 93 % selon les lieux)…

Césaire par Maximin

« Je soutiens que la poésie est vérité, qu’elle est la vérité de tout, la vérité fondamentale, la vérité des profondeurs, la vérité de l’être. » (A. Césaire, Hommage à Léon Gontran Damas, 1978)

Parmi la moisson d’ouvrages publiés en 2013 à l’occasion du centenaire de la naissance de Césaire, il serait dommage que l’hommage fervent de Daniel Maximin passe inaperçu. L’auteur était encore étudiant en Sorbonne – comme l’on disait alors – lorsqu’il fit la connaissance du poète martiniquais. La rencontre eut lieu en 1965, à Paris, rue des Écoles, dans la librairie de Présence africaine. À partir de cette date et jusqu’en 2008, l’année de la disparition de Césaire, le contact n’a jamais été interrompu entre les deux « frères volcans »[i] – Césaire qui grandit à l’ombre de la montagne Pelée, Maximin à l’ombre de la Soufrière en Guadeloupe. Le second aida à la publication du dernier recueil de Césaire, Moi, Laminaire, au Seuil en 1982, avant de devenir le maître d’œuvre de l’édition de sa Poésie (complète), toujours au Seuil, en 1993. Et c’est à l’occasion des parutions presque simultanées de Moi, laminaire et de la nouvelle édition (définitive) du Cahier pour un retour au pays natal (chez Présence africaine) que Maximin réalisa l’entretien publié dans la revue Présence africaine sous le titre « La Poésie, parole essentielle », repris in extenso à la fin d’Aimé Césaire, frère volcan[ii].

Tout est à lire dans cet entretien. On peut en retenir d’abord ce que Césaire entendait quand il qualifiait sa poésie de « péléenne » (en référence au volcan martiniquais[iii]).

« Ma poésie est péléenne parce [qu’elle] n’est pas du tout une poésie effusive, autrement dit qui se dégage… se dégage perpétuellement : je crois que la parole est une parole rare. Cela signifie qu’elle s’accumule […] C’est ce qui donne son caractère dramatique : l’éruption » (p. 227). Ailleurs, il dira : « J’éruptionne sans rendez-vous » (sic, p. 153).

Une autre caractéristique est le refus de tout égotisme : « Très tôt je me suis beaucoup plus ressenti en pays qu’en être, qu’en être singulier, qu’en être individuel » (p. 229).

Césaire s’est engagé en politique avec le succès que l’on sait : député de la Martinique sans interruption de 1945 à 1993, maire de Fort-de-France de 1945 à 2001 ! Il y voyait la suite logique de son identification au peuple martiniquais : « Si j’y suis resté, si je l’ai fait, c’est parce que j’ai sans doute senti que la politique était quand même un mode de relation à cet essentiel qu’est la communauté à laquelle j’appartiens » (p. 266). Il ne reconnaissait pas moins que d’autres formes d’engagement  étaient possibles pour un artiste ou un écrivain, à condition d’« être inséré dans son contexte social, d’être la chair du peuple, de vivre les problèmes de son pays avec intensité et d’en rendre témoignage » (p. 42).

En Martinique, Césaire est la figure tutélaire par excellence, « papa Césè » pour les plus anciens. Sa longévité politique exceptionnelle est évidemment la première responsable d’un tel prestige. Lui, cependant, préférait mettre en avant la révolution introduite dans les mentalités par la négritude dont il fut une figure de proue : « Je ne dirais pas que je suis le père de l’identité martiniquaise mais que j’ai contribué, plus qu’aucun autre peut-être et parmi les premiers, à révéler l’Antillais à lui-même » (p. 229). Il est de fait que, au-delà du manifeste du Cahier, il a, en temps que maire, privilégié la culture. Ainsi a-t-il créé, dès 1946, l’OMDAC (Office municipal d’action culturelle), devenu en 1976 le SERMAC (Service municipal d’action culturelle), à l’origine de générations de plasticiens, comédiens, danseurs, lesquels ont développé un mode d’expression que l’on peut qualifier d’afro-caribéen.

Dès le premier numéro de Tropiques, la revue qui a marqué une forme de désobéissance intellectuelle dans la Martinique soumise au régime de Vichy, Césaire avait décrit la vacance culturelle contre laquelle il allait se battre dès son accession aux responsabilités : « Terre muette et stérile […] Point de ville. Point d’art. Point de poésie. Pas un germe. Pas une pousse. Ou bien la lèpre hideuse des contrefaçons. En vérité, terre muette et stérile ». Ce même article se terminait sur un appel à l’éveil en chaque Antillais, en même temps qu’à la résistance, d’une personnalité propre : « Il n’est plus temps de parasiter le monde. C’est de le sauver plutôt qu’il s’agit. Il est temps de se ceindre les reins comme un vaillant homme » (p. 94-95 et Tropiques, n° 1, avril 1941).

Césaire, pourfendeur du colonialisme dans un discours fameux (1950), chantre de la révolution haïtienne (La Tragédie du roi Christophe, 1963), ne guidera cependant pas son peuple vers l’indépendance. Comment ne pas reconnaître, en effet, que l’expérience des nouveaux pays décolonisés autant que celle plus ancienne d’Haïti laissaient un goût amer ? Dit par Césaire : « Les pays coloniaux conquièrent leur indépendance, là est l’épopée. L’indépendance conquise, ici commence la tragédie » (p. 47).

Maximin a par ailleurs réuni les écrits de l’épouse de Césaire, Suzanne, publiés initialement dans Tropiques.[iv] Entrant dans l’intimité du poète, Maximin ne cache pas combien furent douloureux d’abord leur divorce, en 1963, puis le décès, trois ans plus tard, de celle qui avait été la mère de leurs six enfants et la muse tant aimée tout au long des années vécues ensemble.

Bien d’autres figures traversent le livre de Maximin, celles de nombreux écrivains et poètes, africains comme antillais, qui avaient leurs habitudes à « Présence » – où il trouva à s’employer – ou rencontrés à France Culture dans le cadre de l’émission « Antipodes ». Au-delà de tout ce qu’il révèle sur Césaire et son œuvre, ou de ce qu’il confirme, Aimé Césaire, frère volcan est donc précieux également en tant que témoignage sur le milieu intellectuel cosmopolite et francophone présent à Paris dans la deuxième moitié du siècle dernier.

 

Daniel Maximin, Aimé Césaire, frère volcan, Paris, Le Seuil, 2013, 271 p.

 

[i] Frères volcans est le titre d’un roman de Vincent Placoly (1983).

[ii] P. 221-246. Présence africaine, n° 126, 2e trim. 1983. On en trouvera des extraits in Kora Véron & Thomas A. Hale, Les Écrits d’Aimé Césaire, Biobibliographie commentée (1913-2008), Paris, Honoré Champion, 2013, t. 2, p. 588-589.

[iii] « Péléen » est également un terme géologique qui caractérise les volcans du même type que la montagne Pelée.

[iv] Le Grand Camouflage, écrits de dissidence de Suzanne Césaire, Paris, Le Seuil, 2009.

NÉGRITUDE, la Grammaire de Caliban

Colloque International – MIROIR DES ANTILLES, AIME CESAIRE, MARYSE CONDE

SIENA 2010

NÉGRITUDE, la Grammaire de Caliban

JACQUES COURSIL, U. des Antilles

Mots clés : négritude, racismes, historicité, colonialisme, poètes, grammaire, Caliban

Résumé

Les deux poètes Léopold Sedar Senghor et Aimé Césaire, co-auteurs du mot négritude dans les années trente, sont tous deux grammairiens (cela est important) et amis sans faille : – Senghor m’a révélé une partie de moi-même – aimait à dire Césaire. Toutefois, cette négritude dont ils partagent la paternité, les distingue et les oppose. Dans sa préface de l’Anthologie de la Poésie Nègre et Malgache de L. Senghor (Orphée Noir, 1948), Jean-Paul Sartre en fait le premier la remarque. Il écrit: «Étrange et décisif virage, la race (négritude de Senghor) s’est transmuée en historicité (négritude de Césaire)». [1] Cette précision n’a pas suffit. Aujourd’hui après trois-quarts de siècle, le mythe de la race, propre à la négritude de Senghor, a pratiquement recouvert le sujet historique de Césaire; en d’autres termes, la race a refoulé l’histoire. À partir des années cinquante, et plus tard, paraissent des textes post-négritude retentissants produits par des écrivains tels que René Depestre, Frantz Fanon, Édouard Glissant, Maryse Condé, Wole Soyinka et quelques autres. C’est de leur critique dont il s’agit ici, car un dépassement de la négritude peut parfois n’être qu’une reprise in petto des traits césairiens occultés qui la fondent.

Le point commun des écrivains de la Négritude [2] qui viennent tous de pays colonisés différents, est le Paris des années trente où ils se rencontrent comme étudiants. C’est le Paris de l’activité surréaliste, des arts nègres, de la peinture cubiste, du jazz et de la musique atonale. C’est aussi le Paris des Internationales ouvrières et surtout, la capitale d’un puissant empire colonial dont ils sont les ressortissants et les victimes. Comme tous ses compagnons dans leur pays d’origine, Césaire, en Martinique, a subi le colonialisme. À Paris, il le découvre comme empire et comme système. Fallait-il que la chape coloniale soit parfaite et opaque pour que la condition nègre n’apparaisse que dans la métropole et non dans les lieux coloniaux eux-mêmes? C’est à Paris, capitale de l’empire que les fondateurs de la Négritude découvrent le projet global de l’impérialisme colonial. – L’Europe m’a apporté l’Afrique – dira souvent Césaire à ses visiteurs. C’est ainsi: «L’aliénation, écrit Édouard Glissant, il faut aller la chercher ailleurs pour en prendre conscience».[3]

Le mot Négritude renverse une insulte quotidienne, [4] cinq fois centenaire, en un identifiant valorisant. Nègre pour Césaire, c’est «ma révolte, ma gueule, mon nom». Par cette appropriation de l’insulte comme nom, celui qu’on appelle nègre, entend désormais, en s’appelant tel, se fonder sans l’Autre dans une identité sans négation. Jean-Paul Sartre note dans Orphée Noir: «… moment de la négativité, il ramasse ce mot de “nègre” qu’on lui a jeté comme une pierre». [5]

 

Ainsi, «au cachot du désespoir »,[6] la Négritude prend, à rebours, le désespoir pour nom. «J’accepte, j’accepte» répète le Cahier. Sartre voit dans ce geste endomorphe une «descente orphique» jusqu’au fond de son propre enfer, descente qui, à terme, révèle et donne un nom à «l’affreuse inanité [7] de notre raison d’être ».[8]

«Qui, quoi sommes-nous ?» questionne Césaire.[9] La réponse à ce qu’il nomme ironiquement «l’admirable question» est un cri, «le grand cri nègre poussé d’une telle raideur que les assises du monde en seront ébranlées».[10] Ainsi, la négritude, «le grand cri nègre» s’entend comme la négation d’un déni, celui de parler, et par suite, celui d’exister comme sujet pour l’Autre. Par sa «raideur» d’acte poétique, la négritude ébranle une société coloniale qui, en son principe, ne connaît pas le dialogue, le colonisé étant supposé sans discours propre. [11] Ainsi par le renversement qu’elle opère, la négritude pose un humain, jusqu’alors exclu, comme sujet dans l’ordre de l’échange verbal et, du même coup, inverse le regard que ce sujet porte sur sa condition propre. Elle «ébranle (Césaire)» par sa parole tout le complexe des dénis inhérents à la condition coloniale: dénis d’humanité, déni d’histoire, déni de culture, de morale, de beauté, de rationalité. En bref, le nègre, s’il est humain, est un humain sans qualités. Ainsi l’idée de Nègre, fantasme métonymique du Blanc, se trouve transmuée, par la négritude, en un réel identifiant.[12]

Mais ce réel nègre, quel est-il ? Pour Senghor, les nègres sont les noirs d’Afrique et des Amériques. Cette thèse ethnique explique la difficulté du titre de son Anthologie de la Poésie Nègre et Malgache; pour lui, les Malgaches, ne sont pas nègres. Pour Césaire, à l’opposé, il n’y aurait eu là aucune difficulté, car les nègres sont ceux qui portent «la condition nègre» [13]. Deux auteurs fraternels pour un même cri poétique, deux visées propres. La négritude de Senghor est positive et méliorative; elle magnifie ce qu’on a voulu détruire, les cultures nègres d’Afrique. À l’inverse, celle de Césaire taraude la valeur négative de l’insulte renversée. Pour Senghor, c’est un cri de «fierté» alors que pour Césaire, ce cri est entravé dans la gorge par «mille pieux de bambous». Ce cri entravé «gicle» en écrit, car la négritude, et c’est là sa force, est une écriture. Césaire le rappelle:

 

Tous les rêves, tous les désirs, toutes les rancunes accumulées, toutes les espérances, informulées, comme refoulées, pendant des siècles de domination colonialiste, tout cela avait besoin de sortir, et quand cela sort et que cela s’exprime et que cela gicle, charriant indistinctement l’individuel et le collectif, le conscient et l’inconscient, le vécu et le prophétique, cela s’appelle la poésie (Aimé Césaire, Liminaire, Nouvelle somme de poésie du monde noir, Paris, Présence Africaine, 1966, p 85).

Dans ces années trente de colonialisme triomphant, le mot négritude s’énonce à l’inverse d’un ordre social qui ne s’est jamais parlé qu’à lui-même. Par son apparition même, ce mot est déstabilisant. Césaire déclare : « C’est dire que le recours est fait ici naturellement à ce langage de l’essentiel qu’est la poésie, et que la poésie joue ici à plein son rôle d’acte libérateur ».[14] Dans les périodes révolutionnaires, la poésie qui n’a, en principe, aucun impact sur les évènements actuels, est néanmoins une arme absolue en ce que, plus avant, elle déplace la culture. Ainsi, le colonialisme (les politiques, les moralistes, la biologie coloniale) avait tout prévu, jusqu’aux révoltes, jusqu’aux plaintes; la surprise est venue de la poésie. [15]

Négr-itude, la grammaire de Caliban

Prospero — Caliban, Caliban !

Caliban — Uhuru !

Prospero — Encore une remontée de ton langage barbare

Une Tempête, Aimé Césaire

Les poètes Senghor et Césaire sont tous deux hauts grammairiens et aussi, sans nul doute, assez mallarméens pour savoir qu’on n’écrit pas de la poésie avec des idées, mais avec des mots, souvent en les détruisant [16]. Comme tel, le mot négritude est conçu comme une distorsion de langue forgée dans la grammaire d’un Caliban. Jean-Paul Sartre n’aimait pas ce terme qu’il trouvait laid. Il écrit: «Le terme assez laid de négritude est un des seuls apports noirs à notre dictionnaire».[17] Pour le philosophe, ce néologisme « noir », tordu comme un Caliban, est impropre et mal formé en ce qu’il groupe en un seul signe insolite deux membres grammaticalement incompatibles : le radical nègr- et le suffixe -itude; car si chez les poètes, nègre donne négritude, noir ne donne pas noir-itude, blanc, blanch-itude, jaune, jaun-itude, peaux-rouges, peaux-roug-itude, ni arabe, arab-itude. En 1948, le mot écorche les oreilles de Sartre comme celles de tout Francophone. Aujourd’hui avec le temps, son indéniable succès l’a inscrit dans les usages et dans les dictionnaires. On parle volontiers du concept de Négritude, qu’on le loue ou qu’on le critique, toutefois, la gouaille poétique du mot, si linguistiquement désarmante, a disparu sous l’idée. Mais il faut revenir au fait qu’à son apparition, négritude, le grand cri-écrit qui va ébranler tout le complexe des dénis coloniaux, sonne dans la langue comme un homéotéleute contrefait [18] qui viole les usages. La règle est simple : le radical nègr- se lit dans nègr-e, négr-esse, négr-illon, négr-illonne, négr-o, négr-aille, négr-isme, négr-ier (certains de ces emplois s’opposent). Dans un tout autre registre, on sait que le suffixe -itude se lit dans serv-itude, lass-itude, sol-itude, hab-itude. En clair, le radical pose un concept (binaire) hors du temps en opposition à un suffixe (non-binaire) qui porte une durée. La langue résiste à cet amalgame, car on dit vér-ité, mais non vér-itude, grav-ité mais non grav-itude; on dit, human-ité, african-ité, judé-ité, créol-ité, mais non human-itude, animal-itude, african-itude. En clair, -ité est conceptuel (sans temps) alors que -itude est narratif (avec temps). C’est ainsi, le mot négritude, vocable à la grammaire brisée, s’est installé aux forceps dans le coeur morphologique de la langue du maître. Césaire rappelle les résistances qu’il a rencontrées à cette époque: « On me faisait des critiques grammaticales, mais on ne voulait pas voir le fond, c’est-à-dire la condition du nègre ».[19] Ainsi, la négritude (négr-iture de Caliban) naît d’une glossalgie violente (une douleur de langage), car il s’agissait, par la langue, de faire entrer «la condition nègre» dans la catégorie historique du pensable.

Le mot Négritude, qui n’existe ni en français ni dans aucune autre langue, naît de l’écriture poétique. Certes, il vient bien après les textes et les luttes des grands devanciers américains du mouvement Harlem Renaissance qui avaient largement ouvert la voie, il vient après des révoltes, voire des révolutions, notamment celle d’Haïti. Toutefois, par cette écriture même, il va s’imposer comme parole première, «bouche des malheurs qui n’ont point de bouches (Césaire)», parole des asservis et des humiliés du système colonial mondial.

La Négritude de Senghor

L’interprétation du suffixe -itude par Senghor, maître grammairien comme Césaire, est opposée et parfois embarrassée. Ainsi, il note: « Tout d’abord, Césaire a dit « négritude » et non pas « négrité ». A juste raison. C’est que le suffixe en -itude a une signification plus concrète que le suffixe en -ité. Ce n’était pas un jugement de valeur, mais d’identité …qui, plus concret nous l’avons vu, traduit mieux l’enracinement».[20] Plus loin, au moyen d’un sophisme de grammairien, il soutient, contre toute raison linguistique, que le suffixe -itude est de type abstrait (et non pas temporel). Il déclare: «Le suffixe -itude a été ajouté plutôt que le suffixe -ité, en ce qu’il passe du concret à l’abstrait, du matériel au spirituel». Par cette abstraction sophistique, Senior détache la négritude de la durée, autrement dit de l’historialité de « la condition nègre » de Césaire, afin de n’en garder qu’une essence nègre (sans temps). Par ailleurs, il note: «Quant à la francité, je la définis comme l’ensemble des valeurs de la langue et de la culture, partant, de la civilisation française. De même que j’ai défini la négritude comme l’ensemble des valeurs de la civilisation noire».[21] Plus loin même, il n’hésitera pas à mettre en relation négritude et germanité. Quoi qu’il en soit de cette étrange rapprochement, Senghor ne songe pas un instant à des mots comme francitude ou germanitude. Ainsi sous le radical nègr-, il s’agit d’une race, d’une essence, alors que sous le sufixe –itude, il ne s’agit plus de race mais d’histoire. Le suffixe suppose une durée, c’est-à-dire un commencement et une fin qui définissent la « condition nègre » comme récit borné. Senghor, par son sophisme, vide le suffixe de sa finitude. Pour lui, la négritude désigne une essence raciale immémoriale: pour Césaire, à l’inverse, c’est une mémoire déstructurée et diffuse; l’un la désigne comme un attribut biologique et l’autre comme une épithète historique qui reste une insulte, même renversée. En résumant, le Nègre de Senghor appartient à la race noire quand celui de Césaire, appartient à «la race tombée» qu’il mentionne dans sa tragédie Et les Chiens se taisaient. Cette race de servitude est celle des «Travaux et les Jours» du poète grec Hésiode qui divise l’univers en race des dieux, race des rois, puis celles des guerriers, des clercs, des marchands pour finir par les travailleurs serviles.

L’interprétation de la Négritude comme essence raciale a été fortement popularisée par L. S. Senghor et bien d’autres avant et après lui. Cette lecture très répandue appartient aujourd’hui, consciemment ou inconsciemment, aux certitudes ordinaires. Le poète Senghor chante l’essence noire de l’être nègre, l’essence noire de sa culture, l’essence noire de son lieu d’origine, l’Afrique noire. Cette Négritude est pour Senghor inscrite dans les gènes de l’individu en même temps que dans la terre continentale d’Afrique. De cette double matrice originelle émane «la culture nègre». Ainsi la Négritude est pour Senghor une propriété bio-anthropologique qui, au delà du phénotype, s’ancre jusque dans le génotype. Il écrit :

Il reste que, comme le disent les grands biologistes d’aujourd’hui, dont Jean Bernard et Jacques Ruffié, ce n’est pas la couleur de la peau ni les formes du corps qui déterminent la race, mais le sang ou, plus exactement les chromosomes». Et il ajoute: «Sans parler des gouttes de sang portugais qui, au fond de mes veines, chantent de nostalgiques saudades». [22]

L’argument senghorien, triomphe ironique de Gobineau, est caractéristique de la pensée raciologique. Il commence par l’assertion d’un dogme selon lequel il existe objectivement et originellement des races humaines, puis déplace la question jusqu’aux gènes en citant des biologistes qui, d’ailleurs, s’efforcent de dire le contraire. On sait que les données de l’hématologie géographique sont statistiques et que, de l’avis même de ces autorités douteusement citées et de beaucoup d’autres, ces données inductives ne permettent pas de déduire et donc de justifier le classifiant racial posé au départ. Ainsi en partant des études stochastiques de la biologie, il est logiquement impossible d’en déduire un concept de races humaines [23]. Pour Senghor, la négritude est un « ethnotype », ce qui suppose une culture nègre transmise biologiquement. Cette «hérésie anthropologique» [24] transite par la préhistoire de l’Afrique afin d’éviter à tout prix l’historicité du racisme colonial.

Il écrit: «Il y a que pour l’Afrique, la préhistoire est plus importante peut-être que l’histoire».[25] Senghor parle «d’Afrique noire» quand Césaire parle «d’Afrique-mère». Ce sont deux mythes distincts, essence pure et pérenne pour Senghor, histoire qui commence à la Traite pour Césaire. Pour les descendants des esclaves africains transbordés, «la véritable genèse des peuples de la Caraïbe, c’est le ventre du bateau négrier et c’est l’antre de la plantation».[26] Autrement dit, l’Afrique de Césaire n’est pas un paradis perdu, mais une mémoire lacunaire, un «calendrier lagunaire». Que seraient les Antillais et autres Africains Américains aujourd’hui sans ce point d’origine coupé? [27] Pour les populations américaines issues de la Traite, toute recherche de l’origine par filiations généalogiques se perd dans l’espace continental de l’Afrique de l’Ouest et Centrale. Pas un cousin, pas un ancêtre qui ne soit imaginaire. Qui aux Antilles, et plus largement dans les Amériques, a des «ancêtres bambaras »?

Certes, Césaire écrit: «mon pays (est) «la lance de nuit de mes ancêtres Bambaras », mais il poursuit: «elle se ratatine et sa pointe fuit désespérément vers le manche…».[28] Ainsi, Césaire nous met lui-même en garde contre les pièges de «l’Afrique-mère»: «J’habite une blessure sacrée – J’habite des ancêtres imaginaires (Césaire, Moi Laminaire, Calendrier lagunaire)».

Césaire et ses compagnons Antillais et Guyanais reviennent africanisés au pays natal (pays natal américain), sans avoir jamais mis le pied sur le continent africain. Pour eux, c’est moins l’Afrique en tant que territoire qui compte que son entrée comme valeur dans le discours de l’histoire. L’Afrique que Césaire découvre dans son errance habite Paris. Cette Afrique, présente à Paris, est encore absente aux Antilles, et peut-être aussi en Afrique même. Ce n’est que dans le maillage de l’impérialisme colonial, présent dans les débats de la capitale métropole, qu’apparaissent comme un tout l’Afrique, la Traite et les Amériques. Le retour au «pays natal» ferme la boucle, mais c’est aussi un piège dans lequel on peut se perdre et dans lequel beaucoup se sont perdus. On songe à certaines positions sur le retour en Afrique. Ainsi, en fondant le Libéria au XIX° siècle, les anciens esclaves apportaient avec eux l’expérience américaine de la servitude et une part d’Amérique bien plus grande que la part d’Afrique que leurs ancêtres avaient pu amener dans le Nouveau Monde quand ils étaient, selon l’expression de Glissant, «des migrants nus». En clair, ce ne sont pas des Africains qui reviennent après plusieurs siècles d’esclavage, mais des Américains qui débarquent en une nouvelle sorte de colonisation. Aussi, il ne s’agit pas chez Césaire d’un rêve de Libéria, mais de la place de cette Afrique dans la terre des trois Amériques, si pleines d’Europe. En effet dans les Amériques, la culture européenne a laissé peu de place aux cultures précolombiennes, africaines et autres. La présence de l’Afrique dans le «pays natal» (la Martinique), diluée, transmuée, refoulée quoi qu’indéniable en ses traces, justifiait sa forme de mythe, imaginaire certes, mais nécessaire pour combler un trou de mémoire cinq fois centenaire.

Écrivains post-négritude

Si je pousse un grand cri, il ne sera point nègre

Frantz Fanon, Peau Noire et masques blancs.

Dès les années cinquante, les grandes voix d’une nouvelle et riche génération d’écrivains et d’intellectuels commencent à se faire entendre. René Depestre, Frantz Fanon, puis plus tard Édouard Glissant, Maryse Condé, Wole Soyinka, Yambo Ouologuem et bien d’autres. Dans leur discours postnégritude, il faut entendre d’une part, un refus radical du mythe Nègre, mais d’autre part et surtout, un constat d’inadéquation de la négritude aux luttes sociales et aux conflits politiques qui se sont déroulés dans le monde colonial et post-colonial. Édouard Glissant souligne cette limitation. Il écrit : « Inspiratrice fondamentale de l’émancipation africaine, elle (la négritude) n’intervient à aucun moment en tant que telle dans les épisodes de cette libération. Elle est au contraire contestée en tant que telle, d’abord dans le champ de l’Afrique anglophone (par rejet de son caractère généralisant)».[29]

Tout en reconnaissant le mérite déclencheur de la négritude, Fanon(1952) travaille à la «destruction» des séquelles psychiques qu’elle a laissées derrière elle. Comment se défaire de la circularité du «racisme antiraciste» senghorien qui la fonde? Mais le piège du langage s’est refermé. Ainsi, même aujourd’hui, personne ne dispose d’autre moyen d’expression qu’un vocabulaire racialisé. Ni Breton ni Sartre n’ont trouvé d’autres mots que le mot «noir», ni d’autres manières de dire, pour aborder cette question: «Un grand poète noir» (Breton), «les bouches noires» (Sartre). La langue, « la vielle langue bourgeoise(Césaire)» bute sur sa clôture lexicale. Ainsi, on avait fini par admettre que les races humaines étaient des imaginaires, mais il y a pire: la race s’avère être un langage, un système de signes clos, une cage dont on ne peut sortir. Pas une parole dite qui ne soit prise au piège raciologique de la langue, d’où la colère de Fanon: «Le beau noir vous emmerde, madame !». Chez Senghor, le sang est noir, le sang est sombre. Pour Breton, Césaire est un noir qui écrit mieux que les blancs. Pour Sartre, les cris de révolte sortent de bouches noires. D’une manière plus générale, on dit continent noir, cultures noires, musiques noires et associations noires dont un slogan dit « Nous, les noirs de France». Heureusement, il y a Rimbaud dans Une saison en Enfer : «Je suis un nègre, vous êtes de faux nègres», il y a aussi la question de Genêt: – c’est de quelle couleur ?, suivie de la belle réponse de l’esthétique du phénotype: Black is the color. Le piège sémiotique de la race se referme jusqu’à l’absurde: – Depuis combien de temps êtes-vous blancs dans votre famille ? – Ce n’est donc pas au moyen d’un racisme anti-raciste qu’on sortira de la raciologie de la langue, pas plus qu’on ne sort d’un bourbier en tirant sur sa perruque, selon l’adage. Ainsi, lorsque le poète Bernard Nanga dit avoir «dépassé sa vieille négritude», sa critique, comme celle de beaucoup d’autres, n’en est encore qu’au radical nègr-; le suffixe césairien (autrement dit, la poétique de la langue) a été occulté.

L’ouvrage de Wole Soyinka, Myth, Literature in the African World, est caractéristique de cette génération d’écrivains africains post-négritude. Soyinka relit un vers que Senghor a écrit et qu’il n’a jamais retiré malgré la pluie d’opprobres dont il a été l’objet: « la raison est hellène et l’émotion est nègre ». Soyinka ironise sur ce qu’il nomme «la propagande négritudiniste pour un séparatisme créatif», mais il s’indigne: «Oh oui, les Gobineau du monde entier doivent avoir raison; les Africains ne pensent pas ni ne construisent, mais cela n’a pas d’importance parce que, voilà, ils sont intuitifs».[30] Tout cela est connu et largement débattu; toutefois, calmons notre légitime, mais facile indignation, car les poètes sont retors, même quand ils ont tort. Au premier hémistiche nous nous récriions: – mais pour qui se prennent-ils, ces «Hellènes» (Blancs) pour accaparer ainsi la raison humaine ?

Au second hémistiche, notre réaction est analogue: pour qui se prennent-ils ces Nègres, pour accaparer ainsi l’émotion ? Plus loin dans le même ouvrage, Soyinka attaque la négritude par une formule désormais célèbre: «Le tigre ne crie pas sa tigritude».[31] Autrement dit, le tigre n’est pas plus tigre quand il crie qu’il est tigre. Cet argument fondé sur le radical tigr- est strictement anti-senghorien. Mais en ignorant le suffixe césairien, Soyinka ne voit pas que sous -itude se raconte une certaine histoire qui dit que, de l’autre côté de l’océan, sur les terres américaines, le tigre crie sa servitude de captif. Sa « tigritude » n’est pas son essence de tigre (tigr-ité), mais l’accident historique d’avoir été encagé, transbordé et mis à la chaîne: «J’entends de la cale monter les malédictions enchaînées» écrit Césaire.[32]

Maryse Condé, dans sa critique, [33] écrit que «la négritude prend pour postulat de base un mensonge, le pire mensonge de la colonisation»:

Le nègre n’existe pas. L’Europe soucieuse de légitimer son exploitation le créa de toutes pièces. Puisque c’est l’Europe qui a fabriqué le Nègre, revendiquer ce mythe comme son identité véritable, pis, s’en glorifier, reviennent à accepter l’Europe jusque dans les pires errements de sa culture. [34]

Condé distingue les deux aspects de la négritude. «En Vérité, écrit-elle, c’est de deux négritudes qu’il faut parler aujourd’hui. Une négritude césarienne qui semble appartenir au passé. Une négritude senghorienne qui… s’efforce d’être promue au rang d’idéologie du Monde Noir ».[35] Si sans nul doute, la négritude senghorienne fait aujourd’hui figure d’idéologie dominante du monde noir, il est également clair que la poétique césairienne du mot, sa grammaire de Caliban, parce qu’elle est historiale, est présente et n’entre, en aucun cas, dans une problématique de dépassement.

Conclusion

Dans son ouvrage Les Origines du Totalitarisme, [36] Hannah Arendt rappelle que la critique du concept de races coloniales n’est pas nouvelle. Au XVIIème siècle, la Bruyère note dans ses Caractères que «La raison est de tous les climats»,[37] Herder (fin dix huitième) rejette avec force «l’ignoble mot de race appliqué à l’espèce humaine» et déclare, plus avant (en accord avec l’hématologie géographique d’aujourd’hui): «Il n’y a ni quatre ni cinq races humaines; les populations forment une nappe continue dont les ombres s’étendent sur tous les temps et tous les continents».[38] Plus tard au dix-neuvième siècle, Tocqueville écrit à Gobineau à propos de ses doctrines raciales: «Je les crois très vraisemblablement fausses et très certainement pernicieuses».[39]

Pour chacun des écrivains, Fanon, Glissant, Condé et Soyinka, la négritude est pour se détruire; elle est passage, détour nécessaire, mais non pas fin dernière. Ainsi sans finitude, pas de négritude, car le mot nègre ne désigne aucune essence et ne va pas au-delà d’une certaine histoire. Maryse Condé conclut: «Il nous semble simplement que la négritude va connaître un nouvel avatar et que nous n’en finirons pas d’être des Nègres».[40]

 

Nous sommes, en effet, pris au piège d’un mot: « la négritude n’en finira pas de disparaître (Condé)». Pour Fanon en 1952, l’histoire d’un Monde Noir est un leurre. La «ruse d’un monde noir», comme il l’appelle, fait obstacle à l’histoire du monde et des mondes, douloureuse certes, mais commune du fait même de la colonisation mondiale. Son analyse mène à des conclusions évidentes comme celle-ci: la négritude se trouve être, par définition, une histoire de Noirs et de Blancs, histoire à la fois antisymétrique et propre aux deux, car la race, c’est chaque fois l’histoire de l’Autre. Ainsi, la négritude n’est pas simplement une question nègre, car toute chaîne possède deux bouts aux points desquels se trouvent des sujets; chacun dit sa version fragmentaire et imaginaire d’une même histoire réelle. Prospero et Caliban, le maître et l’esclave, occupent un même théâtre dans lequel se disent leurs discours enchaînés: il n’y a là qu’une seule histoire et non pas deux. Ainsi, ce n’est pas par le narcissisme des protagonistes qu’elle se résoudra, car enfin, qu’est-ce que cette négritude si les Blancs n’y jouent pas leur rôle?

1 Jean-Paul Sartre, Orphée Noir, Préface à l’Anthologie de la Poésie Nègre et Malgache de L. S. Senghor, Paris, PUF, 1948, p xxxix.

2 Aimé Césaire (Martinique), Léopold Sédar Senghor (Sénégal), Léon-Gontran Damas (Guyane), René Depestre (Haïti), Jacques Rabémananjara (Madagascar), etc.

3 Edouard Glissant, Le Discours Antillais, Paris, Editions du Seuil, 1981, p 32

4 Frantz Fanon «Le concept de négritude était l’antithèse affective sinon logique de cette insulte que l’homme blanc faisait à l’humanité». Frantz Fanon, Les Damnés de la Terre, Paris, Gallimard, 1961, p 258

5 Jean-Paul Sartre, Orphée Noir, p xiii

6 Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal, Paris, Présence Africaine, 1983, p 42

7 «Inanité», du latin inanitas : qui est vide, dépourvu d’âme.

8 Aimé Césaire, Cahier, p 8

9 Aimé Césaire, Cahier, p 44

10 Aimé Césaire, Les armes miraculeuses, Paris, Gallimard NRF, 1970, p 150

11 Sartre le rappelle dans son autre préface de 1961 : « Il n’y a pas si longtemps, la terre comptait deux milliards d’habitants, soit cinq cents millions d’hommes et un milliard cinq cent millions d’indigènes. Les premiers disposaient du Verbe, les autres l’empruntaient ». Jean-Paul Sartre, Préface aux Damnés de la Terre de F. Fanon, Paris, La Découverte, 1961, p xLvi

12 Ce renversement valorisant n’est pas une idée neuve. L’abolitionniste Victor Schoelcher l’avait énoncée en son temps. Il écrit : « tout homme ayant du sang africain dans les veines ne saurait jamais trop faire dans le but de réhabiliter le nom de Nègre auquel l’esclavage a imprimé un caractère de déchéance ; c’est peut-on dire, pour lui, un devoir Filial. » (Victor Schoelcher, Esclavage et Colonisation, Désormaux 1973 , cité par R. Confiant, Aimé Césaire, Une Traversée Paradoxale du Siècle, Paris, Ecriture, 2005, p 17

13 Je serais un homme-juif, Un homme-cafre, Un home-indou-de-Calcutta, Un homme-de-Harlem-qui-ne-vote-pas, L’homme-famine, L’homme-insulte, L’homme-torture, Un homme-pogrom, Un chiot, Un mendigot (A. Césaire, Cahier, p 32 )

14 Aimé Césaire, Liminaire, Nouvelle somme de poésie du monde noir, Paris, Présence Africaine 1966 p 85.

15 Sartre souligne ce point dans sa lecture de l’Anthologie. «C’est nécessairement à travers une expérience poétique, que le noir, dans sa situation présente, doit d’abord prendre conscience de lui-même et, inversement pourquoi la poésie noire de langue française, est de nos jours la seule grande poésie révolutionnaire». (Jean-Paul Sartre, Orphée Noir p xii)

16 « Il s’agissait pour moi, explique Césaire, d’attaquer au niveau de la forme, la poésie traditionnelle française, d’en bousculer les structures établies, … violence de Cannibale et où il fallait tout briser. Le Cahier, c’est le premier texte où j’ai commencé à me reconnaître; je l’ai écrit comme anti-poème. (Cité par Georges N’Gal, Aimé Césaire, un homme à la recherche d’une patrie, Paris, Présence Africaine, 1994, pp 86- 87).

17 Jean-Paul Sartre, Orphée Noir, p xviii

18 homéotéleute), subst. fém. désigne l’incompatibilité d’un radical et de sa désinence.

19 cité par G. Ngal, Ibid., p 86

20 cité par L. Kesteloot, Les Écrivains Noirs, Editions de l’Université de Bruxelles, 1975, p158

21 Léopold Senghor, Ce que je crois, Paris, Grasset, 1988, p 137

22 L. Senghor, Ibid, p 99

23 Albert Jacquard: Si le classement des hommes en groupes plus ou moins homogènes, que l’on pourrait appeler «races» avait un sens biologique réel, le rôle de la biologie serait d’établir ce classement au mieux; mais ce classement n’a pas de sens. Nous pouvons, pour des caractères bien définis, comparer des populations ; nous pouvons analyser les écarts constatés; nous pouvons dans certaines régions étudier la micro-différenciation de populations dispersées; mais ces travaux ne peuvent aboutir à un classement en «races» ayant une existence objective. (Albert Jacquard, Éloge de la différence – La génétique des Hommes, Paris, Editions du Seuil, p 147).

24 G. Ngal, Ibid., p 109

25 L. Senghor, Ibid., p 29. Il ajoute: « C’est dire que je crois, d’abord et par-dessus tout, à la culture négro africaine, c’est-à-dire à la négritude, à son expression en poésie et dans les arts et, partant, de la biologie, comme de la préhistoire et de l’histoire africaines ». – « La négritude est ensemble des valeurs de la civilisation noire… elle sous-tend toute la civilisation africaine. (L. Senghor, Ibid., p17-25)

26 E. Glissant, Traité du Tout Monde, Paris, Gallimard, 1997, p 36)

27 Glissant écrit: «La nécessité historique de revendiquer pour les peuples métissés des Petites Antilles la «part africaine» de leur être, si longtemps méprisée, refoulée, niée par l’idéologie en place, suffit à elle seule pour justifier le mouvement antillais de la négritude. E. Glissant, Intention Poétique, Paris, Editions du Seuil, 1969, p 195.

28 A. Césaire, Cahier, p 58)

29 E. Glissant, Discours Antillais, Paris, Editions du Seuil, 1981, p 35

30 Wole Soyinka, Myth, Literature and the African World, Cambridge University Press, 1976, p 84

31 W. Soyinka, Ibid., p 89

32 A. Césaire, Cahier, p 39

33 M. Condé, Négritude césairienne, négritude senghorienne, RCL N° 3-4, 1974,

34 M. Condé, Ibid., p 413

35 M. Condé, Ibid., p 411

36 Hannah Arendt Les Origines du Totalitarisme, Paris, Gallimard, 2002,

37 H. Arendt, Ibid., pp 416, 420

38 Arendt déclare pour sa part : Peu importe ce que des scientifiques chevronnés peuvent avancer: la race est, politiquement parlant, non pas le début de l’humanité mais sa fin, non pas l’origine des peuples mais leur déchéance, non pas la naissance naturelle de l’homme mais sa mort contre nature. Ibid., P 420.

39 H. Arendt, Ibid., p 416

40 M. Condé, Ibid., p 413

 

Bibliographie

Césaire, Aimé            Liminaire, Nouvelle somme de poésie du monde noir, Paris, Présence Africaine 1966

Césaire, Aimé            Les Armes Miraculeuses Paris, Editions Gallimard, NRF, 1970

Césaire, Aimé            Moi Laminaire Paris, Editions du Seuil, 1982

Césaire, Aimé            Cahier d’un retour au pays natal Paris, Présence Africaine, 1983

Condé, Maryse          Négritude Césairienne, Négritude Senghorienne Revue de Littérature              Comparée 3.4 Paris, Klincksieck, 1974: 409-419.

Fanon, Franz             Peau noire masques blancs Paris, Editions du Seuil, 1952

Glissant, Edouard    Intention Poétique Paris, Editions du Seuil, 1969

Glissant, Édouard    Traité du Tout Monde Paris, Editions Gallimard, 1997

Glissant, Édouard    Le Discours Antillais Paris, Editions du Seuil, 1981

Jacquard, Albert      Eloge de la différence, La génétique des Hommes Paris,Editions du Seuil, 1978

Kesteloot, Lylian      Les Écrivains Noirs Editions de l’Université de Bruxelles, 1975

N’Gal, Georges         Aimé Césaire, un homme à la recherche d’une patrie Paris, Présence Africaine, 1994

Sartre, Jean-Paul    Orphée Noir, Préface à l’Anthologie de la Poésie Nègre et Malgache de Léopold Sedar Senghor Paris, PUF, 1948

Schoelcher, Victor   Esclavage et Colonisation Fort de France, Désormaux, 1973

Senghor, Léopold    Ce que je crois Paris, Grasset, 1988

Soyinka, Wole          Myth, Literature and the African World Cambridge University Press, 1976

Un collector de Césaire – Les fac-similés de « Tombeau du Soleil »

« La gerbe lucide des déraisons »

cesaire-tombeau-du-soleilLes amoureux de la poésie de Césaire n’ouvriront pas sans émotion l’enveloppe de papier jaune couverte de timbres représentant tantôt la préfecture de la Martinique (alors palais du haut-commissaire), tantôt deux femmes en buste portant la coiffe nouée (« tête attachée » ou « tête serrée »). S’il ne s’agit que d’une reproduction de l’enveloppe, elle est suffisamment réaliste pour nous émouvoir. Mais son contenu nous importe davantage : 1) une maquette intitulée Tombeau du Soleil contenant des extraits détachés de la revue Tropiques[i] collés sur un cahier, avec, au milieu, un poème supplémentaire de la main de Césaire ; 2) un tapuscrit à l’encre bleue sorti d’une machine visiblement de mauvaise qualité tant sont nombreuses les lettres repassées à la main par Césaire – en dehors de quelques corrections mineures et de l’adjonction in fine du poème « Conquête de l’aube »[ii], le contenu est identique à celui de la maquette ; 3) une plaquette reproduisant ces poèmes tels qu’ils se présenteront dans le premier recueil publié de Césaire, Les Armes miraculeuses[iii].

Concernant plus précisément le contenu de Tombeau du Soleil, le premier poème détachés de Tropiques, intitulé « Les pur-sang », correspond approximativement à la première moitié de « Fragments d’un poème » publié dans le premier numéro de Tropiques. Le second « Investiture » (p. 5 à 7 du tapuscrit), constitué de sept fragments manuscrits numérotés 1 à 8, est pour la plus grande part inédit. Cependant les numéros 6 et 8 viennent du « récit » poétique publié sous le titre « Histoire de vivre » dans le quatrième numéro de Tropiques (janvier 1942). Enfin la troisième partie (p. 7 à 18 du tapuscrit)  se divise elle-même en trois au niveau des sources : d’abord la suite de « Fragments d’un poème », en commençant par « La fin ! Quelle sottise », etc. (p. 22-23 de Tropiques n° 1) avant de revenir à « C’est bon. / Je veux un soleil plus brillant et de plus pures étoiles », etc. (p. 17-21 de Tropiques n° 1) ; ensuite le poème intitulé « Fragments d’un poème – le Grand Midi (fin) » publié dans Tropiques n° 2, à partir de « Seul et nu ! » (p. 26 de Tropiques n° 2) ; et pour finir le poème « Conquête de l’aube ».

Tombeau du Soleil n’existerait pas si Césaire et André Breton ne se connaissaient pas et si le second n’avait pas constitué un fond d’archives considérable, comprenant ses propres manuscrits et ceux reçus de ses correspondants. La rencontre entre les deux poètes a été souvent narrée. Sans la deuxième guerre mondiale, l’exil vers les États-Unis d’une pléiade d’intellectuels et d’artistes qui firent escale pendant plusieurs semaines à la Martinique, en 1941, Breton ne se serait pas promené dans Fort-de-France et n’aurait pas remarqué le premier numéro de Tropiques dans la vitrine d’une mercerie tenue par la sœur de René Ménil, co-fondateur de la revue…  Césaire n’a pas seulement découvert le surréalisme grâce à Breton ; il a gagné un admirateur prestigieux qui contribuera à le faire reconnaître comme l’un des plus grands poètes de son temps.[iv]

Arrivé à New York, Breton a gardé le contact avec Césaire et s’est employé à le faire publier, et d’abord dans la revue bilingue VVV qu’il a lui-même créée[v]. Le premier numéro (juin 1942) contient le poème de Césaire « Conquête de l’aube » (qui sera repris dans Tombeau du soleil puis dans Les Armes miraculeuses[vi]). Il en ira de même dans les numéros suivants qui publient respectivement « Annonciation », « Tam-tam I », « Tam-tam II » (n° 2-3, mars 1943) et des extraits de « Batouque »[vii] (n° 4 et dernier, février 1944).

Après la disparition de VVV, la revue Hémisphères, créée toujours à New York par Yvan Goll, prit le relais. Et c’est dans le numéro 2-3 (avril 1944) de cette revue que paraît le premier poème de Tombeau du soleil, « Les pur-sang ». Le numéro suivant d’Hémisphères publiera un groupe de sept poèmes sous l’intitulé « Colombes et Menfenil ». À noter qu’Yvan Goll associé à Lionel Abel a donné la première traduction anglaise du Cahier[viii].

En dehors de « Les pur-sang », l’ensemble intitulé Tombeau du soleil ne parut pas aux États-Unis comme prévu. Ces poèmes furent intégrés – sous une forme proche de celle des poèmes publiés initialement dans Tropiques – dans Les Armes miraculeuses. Dans ce recueil,  Césaire a retenu principalement de la tentative de Tombeau du soleil, d’une part l’intitulé « Les pur-sang » de ce qui se présentait seulement comme « Fragments d’un poème » dans Tropiques n° 1 (mais le poème est repris désormais intégralement) et, d’autre part, les morceaux numérotés 2 et 7 de la maquette et du tapuscrit, le premier formant un poème à lui tout seul sous le titre « Investiture », le second inséré dans Les pur-sang ». Enfin, si les suppressions introduites dans Tombeau du soleil sont en général conservées dans Les Armes miraculeuses, ce n’est pas toujours le cas. Ainsi, les vers « Mon beau pays aux hautes rives de sésame / Où fume de noirceurs adolescentes la flèche de mon sang de bons sentiments ! », biffés dans l’envoi à Breton, sont-ils rétablis dans le recueil paru chez Gallimard.

Pour la petite histoire, il existe une lettre de Césaire à Breton datée du 26 mai 1944 dans laquelle il écrit en particulier ceci, concernant la publication de Tombeau du Soleil :

« Aussi vous demanderai-je, si jamais le texte doit être publié aux États-Unis, de supprimer toutes les additions artificielles dont j’ai cru devoir l’alourdir : 1°) les sous-titres (à l’exclusion de « Pur-sang », « Grand Midi » et « Conquête de l’aube ») qui seront très avantageusement remplacés par des blancs. 2°) le morceau tardivement – encore qu’à mon sens pathétiquement introduit, où se trouve le nom de Suzanne Césaire. »

Ce passage indique en premier lieu que, à cette date, Breton possédait déjà le tapuscrit (et a fortiori la maquette[ix]) de Tombeau du Soleil, lequel contient effectivement trois sous-titres (« Investiture », « calcination », « miroir fertile ») en plus de ceux que Césaire déclare vouloir conserver. Il en résulte que l’enveloppe datée du 24 août 1945 renfermant la maquette dans les archives de Breton n’était pas celle qui a servi à l’envoi de la maquette. Il existe d’autres confirmations de ce constat, par exemple le fait que ladite maquette renvoie à la publication de « Conquête de l’aube » dans VVV qui intervint dès juin 1942. L’enveloppe n’en a pas moins une grande valeur pour les collectionneurs de manuscrits et autres autographistes.

Le passage ci-dessus est également intéressant en raison de sa conclusion. « Le morceau […] pathétiquement introduit, où se trouve le nom de Suzanne Césaire » fait référence à la partie numérotée (6) du Tombeau du soleil – dont on a dit qu’elle provient de Tropiques n° 4 – qui contient en particulier les vers suivants : « Fenêtres de marécage fleurissez ah ! fleurissez / Sur le coi de la nuit pour Suzanne Césaire / de papillons sonores ». Entre janvier 1942, date de cette livraison de Tropiques et mai 1944, la situation du couple Césaire s’est passablement dégradée : c’est ce que sous-entend la lettre à Breton.

Les passionnés se livreront à d’autres analyses, d’autres comparaisons, qui seraient bien plus difficiles à mener sans l’intervention de Maître Dominique Annicchiarico qui a acquis la maquette et le tapuscrit (dans « son » enveloppe) lors de la dispersion d’une partie des archives d’André Breton en 2003 et qui a autorisé les Éditions HC à les reproduire.[x]

 

L’ensemble Tombeau du soleil, sous cellophane, Paris, HC Éditions, s.d., 18,50 €, renferme les cinq documents suivants :
– Fac-similé de l’enveloppe adressée par Césaire à André Breton à New York en 1945
– Fac-similé de la maquette en forme de cahier titrée Tombeau du Soleil dans laquelle Césaire avait transcrit lui-même le poème « Investitures », et collé des pages détachées de Tropiques annotées et corrigées, 32 p.
– Fac-similé sur papier bible du tapuscrit de Tombeau du Soleil corrigé de la main de Césaire, 20 p.
Tombeau du Soleil, présenté par Dominique Annicchiarico, Paris, HC Éditions, 2011, 31 p.
– Notice, 1 p.

 

[i] Onze numéros publiés à Fort-de France entre 1941 et 1945. Reproduction en un volume, Tropiques 1941-1945, Paris, Jean-Michel Place, 1978.

[ii] Signalé dans la maquette par un simple renvoi à la publication du poème dans le numéro 1 de la revue VVV (cf. Infra).

[iii] Aimé Césaire, Les Armes miraculeuses, Paris, Gallimard 1946. La reprise presqu’à l’identique de cette première édition dans la coll. « Poésie-Gallimard » (1970 – toujours disponible) est jugée préférable aux suivantes in Aimé Césaire, Poésie, théâtre, essais et discours, édition critique sous la direction d’Albert James Arnold, Paris, Présence Africaine et CNRS Édition, 2013, p. 229-230.

[iv] Dans « Martinique charmeuse de serpents – Un grand poète noir », où Breton raconte sa rencontre avec Césaire, il écrira à propos du Cahier d’un retour au pays natal qu’il s’agit du « plus grand monument lyrique de ce temps » (Hémisphères n° 3, automne-hiver 1943, repris in Tropiques n° 11, mai 1944, p. 119-126). Ce texte de Breton servit également de préface à l’édition bilingue du Cahier publiée chez Brentano’s (cf. note viii).

[v] Les initiales VVV désignaient les mots « Victory », « View », et « Veil » tirés du passage suivant : « Victory over the forces of regression, View around us, View inside us […] the myth in process of formation beneath the Veil of happenings » (« La victoire sur les forces de la régression, la vue autour de nous, la vue en nous […] le mythe dans le processus de formation sous le voile de ce qui se passe. »). Source : Wikipedia.

[vi] Sous le seul titre « Conquête de l’aube » en 1946. En 1970, la fin du poème sera détachée sous le titre « Débris ».

[vii] Les neuf derniers vers avaient auparavant servi d’exergue à l’article de Suzanne Césaire, « 1943 : le surréalisme et nous », Tropiques n° 8-9, octobre 1943.

[viii] Cahier d’un retour au pays natal – Memorandum of my Martinique, New-York, Brentano’s, 1947.

[ix] Celle-ci constitue en quelque sorte le brouillon incomplet du tapuscrit (puisqu’il y manque le texte de « Conquête de l’aube »).

[x] Pour une exégèse plus complète de Tombeau du soleil, cf. Alex Gil, « Focus génétique sur Les Armes miraculeuses d’Aimé Césaire », Continents Manuscrits, 2014, n° 1.

Tchicaya U Tam’si, poète et romancier

samedi 28 mai 2016 par Michel Herland

« Quand l’eau n’est ni froide ni chaude, il ne faut pas se demander pourquoi elle n’est pas tiède » (in Les Phalènes). Gérard-Félix Tchicaya dit Tchicaya U Tam’si (1931-1988), fut un homme entre deux rives, né au Congo, parti en France à quatorze ans à la suite de son père, Jean-Félix Tchicaya, élu député. S’il ne […] Lire plus »