Le 20 mars 2019 – journée internationale de la Francophonie

mercredi 20 mars 2019 par MF

Partout dans le monde… A Paris : une chaire “Francophonie” est créée au Collège de France Elle sera occupée cette année par l’écrivaine d’origine haïtienne Yanick Lahens, prix Femina en 2014 pour Bain de lune. Lire plus »

Francophonie ou francophaunie ? Du mélangue

La francophonie accepte-t-elle qu’on « malinkise » la langue française (A. Kourouma), qu’on la « dérespecte » et « créolise » (Glissant), qu’on la « tropicalise » (S. Labou Tansi). Ou recherche-t-elle un français pur (ce qui relève du mythe naturellement). Quant à moi, modestement, je propose de la « mélanguer ». Qu’est-ce que le mélangue ? Je réponds à cette question dans une interview fictive – dont je vous propose un montage – in mon roman « Reviens Cortázar », L’Harmattan, 2014.

 

« A l’origine, il y a une décision : celle d’écrire. Pour résister à la pression du dire de l’autre. Et d’abord, de l’autre langue qu’on m’a fait apprendre à coups de règles plates et de grammaire, que j’ai appris à écrire, longtemps, littéralement avant d’oser la parler. Je l’ai apprise alors que j’étais tout entier habité par ma langue maternelle (si quelque chose comme une langue maternelle a jamais existé), que j’ai longtemps parlée avant de me décider à l’écrire, littererrement. Pour résister à la pression de l’autre, se soumettre à l’injonction du même. J’ai donc écrit des contes en kréol mais, à leur lecture, j’ai eu le sentiment d’un manque. Je ne me reconnaissais pas entièrement dans les signes écrits du kréol. Ils me renvoyaient l’image d’une incomplétude ontologique. A corriger impérativement. Par le recours à la langue apprise. D’où la transposition des dits contes en français. Je retrouvais un supplément d’être dans la présentation du nouveau texte que j’adoptais : bilingue et juxtalinéaire. Mais le dispositif signifiant du juxta- cantonnait le sens dans les limites de l’une et l’autre langue et manquait une dimension essentielle de l’écrire, celle de la jouissance (du jouis-sens). Qui ne peut s’approcher que dans l’inter-dit, le dire fugitif de l’entre-deux-langues. S’est alors imposée la nécessité du mélangue, comme réaction aux deux injonctions symétriques, qui clôturent le sens dans l’un et l’autre code. Dès lors, il m’est apparu que la tâche du mélangue, c’est la déclosion du sens, terme emprunté au philosophe Jean-Luc Nancy qui donne à lire, dans la même unité, l’éclosion et le décloisonnement. Il s’agit de détaquer l’enclos des langues instituées, lesquelles ne peuvent atteindre qu’un réel alité (un réalité) et d’inventer un nouveau langage, capable de dire le réel, fondamentalement pluriel. Un langage nouveau qui relance le procès de l’infinitisation du sens et y réinscrive la jouissance sans laquelle on manque la vérité de l’être. Ainsi le projet de mélangue est à la fois linguistique (puisqu’il est question de nomination) et littéraire (puisqu’il est question de jouissance par/du texte), mais plus littéraire que linguistique. […]

 

J’écrivais dans l’avant-propos de mon premier roman, paru en 2004 : “Le linéarisme, le monolinguisme, le réalisme d’une certaine conception (dix-neuvièmiste) du roman sont impuissants à dire le réel-île, tamane à capter les forces missouculaires qui l’animent, malizé à mettre en senne l’identiterre”. J’ai donc écrit A l’angle malang , un texte dont la forme met en question tous ces -isme, tous les -isme, producteurs de prêt-à-dire, et tente de construire un isthme vers le réel kréol, complexe et hétérogène. Le Nouveau Petit Robert définit l’isthme comme une “langue (je souligne) de terre resserrée entre deux mers (…) et réunissant deux terres”. L’isthme à la fois sépare et réunit. Mais l’isthme dont il est question ici réfère à une chose géographique, plate et allongée. L’isthme-langue dont je rêve rapproche les significations géographiques et linguistiques. Cet isthme-langue doit séparéunir les espaces (continental et insulaire) et les langues (maternelle et marâtre) dans un langage nouveau capable de dire l’indécidable de l’identité d’ici (à la Réunion). […]

 

Ce qui fait lien, c’est à l’évidence le lieu, lieu îlien qui relie le pluréel d’ici. Mais des forces de déliaison sont à l’oeuvre, qui ébranlent le lieu commun. Forces centrifuges qui sollicitent la société plurielle de l’île, entraînant certaines ethnies dans une illusoire quête d’identité. Celle donnée par le lieu étant insatisfaisante, on cherche à l’ancrer dans une présence originaire, en fait le simulacre d’une présence, qui se déplace et n’a proprement pas lieu, l’origine n’étant constituée en retour que par le mouvement de la quête. Cela fait nécessairement le lit du communalisme, malgré les efforts de certains zarboutan de l’unité réunionnaise. Ce qui est aussi en jeu, c’est le lien à la marâtropole. Lien qu’on veut désamarrer (entendre aussi désamourer, c’est-à-dire couper le lien d’amour) et garder ramarré. Nouer et dénouer. En même temps. J’ai exploré fictionnellement dans Le petit erre ce que peut être le devenir de l’île si, d’aventure, le cordon qui la relie à l’Hexagone était coupé. Le rapport à la marâtropole est fondamentalement ambivalent. C’est cette ambivalence qui, alimentant les forces centrifuges de déliaison évoquées plus haut, structure/déconstruit la société insulaire, dont l’équilibre est sans cesse remis en question. Question proprement indécidable qui ne peut se formuler que dans un dire nouveau. Le mélangue veut relever ce défi. […]

 

La signification d’un énoncé est indécidable quand la détermination de son sens exact est impossible. Il ne s’agit pas de le rendre illisible mais de pluraliser son sens de façon à rendre possibles plusieurs lectures. Ce qui est mis en cause, c’est le sens unique. Le réel d’ici, étant complexe, ne peut être simplement représenté, par des unités monosémiques. Si on veut en donner une idée juste, il est nécessaire d’avoir recours à de nouvelles marques, par exemple à des unités indécidables. J’utilise plusieurs sources d’indécidabilité, dans mes poèmes notamment. J’ai, cependant, une préférence pour celle produite par des termes appartenant simultanément à mes deux langues. Ainsi dans tangue, un poème publié dans Mettre bas la capitale, le créole “tangue” (tanrec : mammifère à la chair grasse et à forte odeur) se mêle au français “tangue” (sable vaseux de la baie du Mont Saint-Michel employé comme amendement). Deux langues et deux espaces sont ainsi connectés. L’enjeu est d’énoncer la complexité du réel insulaire (mais pas seulement), qui est fondamentalement un être avec. Etre avec le réel de dehors, être avec les mots de dehors, être avec les mots d’ici. A dire non pas avec les mots d’ici seulement, ni avec les mots de dehors seulement. Mais avec les mots de dehors et les mots d’ici en même temps. Ainsi le mélangue tente, par une expression hétérogène, de dire l’indécidable. Le dépasse-t-il ? Je ne saurais le dire. »

 

 

 

 

 

Lire Edouard GLISSANT. Introduction à l’interprétation des essais

Regardez le séminaire d’Alexandre Leupin “Lire Édouard Glissant. Introduction à l’interprétation des essais”: l’Être et l’Étant, l’Un, les Universaux Le Tout-Monde La Relation

Tchicaya U Tam’si, poète et romancier

samedi 28 mai 2016 par Michel Herland

« Quand l’eau n’est ni froide ni chaude, il ne faut pas se demander pourquoi elle n’est pas tiède » (in Les Phalènes). Gérard-Félix Tchicaya dit Tchicaya U Tam’si (1931-1988), fut un homme entre deux rives, né au Congo, parti en France à quatorze ans à la suite de son père, Jean-Félix Tchicaya, élu député. S’il ne […] Lire plus »

Pour le militantisme littéraire en Afrique

jeudi 7 avril 2016 par Claude Eric Owono Zambo

De l’urgence de la pensée critique chez l’élite littéraire africaine “A l’ère de l’impérialisme, quelle attitude [devons]-nous adopter ? (…) [Pouvons]-nous rester neutres, calfeutrés dans nos bibliothèques et nos disciplines universitaires, à marmonner dans notre barbe : je ne suis qu’un chirurgien, qu’un scientifique, qu’un économiste ; je ne suis qu’un critique, qu’un professeur, qu’un […] Lire plus »

Axelle Kabou, « Et si l’Afrique refusait le développement ? »

jeudi 25 février 2016 par Cédric Christian Naoussi Elongue

Notes de Lecture de l’Ouvrage d’Axelle Kabou, « Et si l’Afrique refusait le Développement ? », Paris, L’Harmattan, 1991. Introduction La polémique interrogation : « Et si l’Afrique refusait le développement ? » de l’essayiste Axelle Kabou, lancée voici déjà un quart de siècle continue à susciter de nombreuses réflexions au sein des milieux intellectuels […] Lire plus »

D’une littérature mal nommée

Depuis les années 1980, lorsqu’elle émerge associée à la Marche des Beurs, de son vrai nom Marche pour l’égalité et contre le racisme,la littérature produite par les écrivains français nés de parents immigrés du Maghreb fait l’objet d’une revendication de reconnaissance et de légitimation culturelle qui prolonge la revendication politique d’intégration à la société française des populations issues de l’immigration. L’histoire de ce mouvement littéraire est donc celle de la lutte pour une place dans le champ littéraire français moyennant l’accès au dispositif institutionnel qui y introduit œuvre et auteur : maisons d’édition, presse et médias audiovisuels, librairies, prix littéraires, universités. Cet appareil de reconnaissance et de légitimation, Michel Laronde l’appelle l’Institution. L’un des instruments de l’Institution est la catégorisation.

Dès son émergence, cette littérature a reçu plusieurs étiquettes dont « beur », « arabo-française », « issue de l’immigration », « de banlieue », « urbaine », « francophone », etc. Créées par les médias, ces catégories ont été adoptées par le discours universitaire (cf. Laronde, 2002; Ollson, 2011; Puig, 2011; Hargreaves, 2014) mais ont été sévèrement critiquées voire rejetées par la plupart des écrivains concernés, depuis Azouz Begag jusqu’à Mohamed Razane et aux autres signataires du manifeste Qui fait la France ? (2007),qui leur reprochent d’enfermer leurs ouvrages dans le déterminisme ethnoculturel. Cette critique s’applique en tout premier lieu à la catégorie«beur», terme du verlan pour « Arabes », qui désigne les enfants des immigrés maghrébins. Elle s’applique aussi à la catégorie «littérature de banlieue» qui tend, surtout depuis 2005, à remplacer celle de «littérature beur» pour signifier une ré-orientation thématique, saisissable dès les années 1990,où le social(l’intégration) l’emporte sur l’identitaire (la départenance culturelle). Mais dans la mesure où le milieu social de la banlieue est fortement ethnicisé et que les écrivains des cités représentent eux-mêmes la continuité entre ces deux périphéries, l’une externe et l’autre interne à la France, que sont les ex-colonies et les cités, la catégorie «de banlieue», loin d’effacer le critère ethnoculturel, le territorialise en lui assignant l’espace périphérique des quartiers défavorisés(banlieue est étymologiquement le lieu du ban). Le label «urbain» est perçu moins stigmatisant que «de banlieue» dans la mesure où le terme n’entraîne pas une sémantique périphérique et marginale, mais il a l’inconvénient de dissoudre dans la thématique générale de la ville la spécificité d’une littérature produite dans les cités et/ou qui thématise la vie dans les cités.

Il y a un débat au sein du discours universitaire sur la question de la (dis)continuité des deux périphéries, cités et ex-colonies. Nombre de spécialistes font remonter la littérature « beur »au contexte postcolonial de l’immigration. Alec Hargreaves écrit que «l’exclusion sociale est très largement vécue comme un prolongement en France de la domination imposée à leurs parents outre-mer pendant l’époque coloniale» (Hargreaves, 2011:3), ce qui ouvre la voie à Michel Laronde pour comprendre ces auteurs dans la catégorie des écrivains postcoloniaux (Laronde, 2001, 2002). Habiba Sebhki n’est pas d’accord: «La littérature beur ne peut être considérée comme postcoloniale. Bien que ce terme pose problème à cause de ses nombreuses acceptions selon le rapport au temps, à l’espace ou à toute autre appartenance, je pars du principe néanmoins que pour être postcoloniale, une littérature se positionne dans un rapport d’ex-colonisé-colonisateur. Or, “le discours produit (par la littérature beur) n’est ni une doléance à l’ancien état colonial ni une complaisance à la vision exotique du Maghreb : c’est une voix active, interpellative et revendicative de la place du citoyen dans la société française” » (Sebkhi, 1999 :30). La position de Habiba Sebkhi retentit côté écrivains dans le discours de Mohamed Razane, auteur de Dit violent (2006) et chef de file du collectif Qui fait la France ?,qui rappelle que l’immigration étant une expérience des parents et des grands-parents des écrivains « beurs », elle ne les concerne pas directement, eux qui sont nés en sol français. Par conséquent, il préfère «sortis de l’immigration» à «issus de l’immigration» en raison de la signification de dépassement qu’il y a dans «sortis». Il semble donc que le label «littérature de la post-migration» proposé par Llaria Vitali serait plus approprié pour autant que le préfixe « post » entraîne la signification de dépassement.

Associée aussi à la postcolonialité, la catégorie « francophone» est également rejetée parce qu’elle entrave l’intégration des écrivains « beurs »dans le champ littéraire national. Ce qu’ils font c’est de la littérature française, pas de la littérature francophone laquelle est normalement identifiée avec des écrivains des ex-colonies et des DOM-TOM. Eu égard à la distinction français-francophone, il est intéressant de rapprocher, comme Laura Reek (2010) et Steven Puig l’ont déjà fait (Puig, 2011a),les deux manifestes littéraires de 2007 pour en comparer les projets : Pour une littérature-monde en français, publié en mars dans le Monde, puis en mai dans un ouvrage collectif chez Gallimard ; et Qui fait la France ?, sorti en septembre dans un ouvrage collectif chez Stock. Le premier manifeste est signé par 44 écrivains d’expression française, comprenant des écrivains français, des écrivains des ex-colonies et des écrivains d’autres pays qui ont choisi d’écrire en français. Y figurent les noms d’auteurs consacrés et canoniques comme Édouard Glissant, Alain Mabanckou et Jean-Marie G. Le Clézio qui serait nobelisé l’année suivante.  Le manifeste commence par constater et interpréter la quantité de prix décernés à des écrivains francophones en 2006 :

Plus tard, on dira peut-être que ce fut un moment historique : le Goncourt, le Grand Prix du roman de l’Académie Française, le Renaudot, le Femina, le Goncourt des lycéens, décernés le même automne à des écrivains d’outre-France. Simple hasard d’une rentrée éditoriale concentrant par exception les talents venus de la « périphérie », simple détour vagabond avant que le fleuve revienne dans son lit ? Nous pensons, au contraire : révolution copernicienne (Le Bris, 2007 : 23).

Mais le manifeste ne reste pas à l’étroit de l’axe postcolonial. Il tient compte aussi de l’existence d’auteurs étrangers qui écrivent en français sans être pour autant des ex-colonisés (Alain Makine, BrinaSvit, DaiSijie, Nancy Houston, Chahdortt Djavann et beaucoup d’autres), ce qui le conduit à proclamer la fin de la littérature francophone et sa substitution par la littérature-monde en français, du fait que la globalisation, entraînant toutes sortes de déplacements et de migrations (pas seulement celles causées par la décolonisation), a brisé le cadre postcolonial où s’inscrit la littérature francophone et l’a dépassé et élargi à des thématiques, à des expériences et à des perspectives irréductibles au rapport centre-périphérie typique de la postcolonialité. Parti de la périphérie externe, ce manifeste rompt la dualité centre-périphérie dans un sens centrifuge à l’échelle globale. Le second manifeste, signé par 10 écrivains « de banlieue » qui se disent « fils de la France, issus d’ici » et « enfants de la République », refusent la marginalisation culturelle à laquelle les voue la catégorie « écrivains de banlieue » et revendiquent leur pleine intégration dans la littérature et l’identité nationales.La dualité centre-périphérie est ici brisée dans un sens centripète à partir de la périphérie interne. Ils gardent le cadre hexagonal de leur aspiration à l’universalisme et prônent « l’égalité des droits et le respect de tous, au-delà des origines géographiques et des conditions sociales ». La différence de direction et d’échelle entre les deux manifestes est saisissable dans la position de Chahdortt Djavann, écrivaine de langue française d’origine iranienne, qui se trouve dans la mouvance du Manifeste Pour une littérature-monde en français et est donc susceptible d’en représenter l’esprit. Djavann pense que la littérature en français est autonome par rapport à la France et aux français car la langue française ne leur appartient pas, elle appartient à ceux et à celles qui la parlent de par le monde. Immigrée en France depuis 1992, elle ne se considère ni iranienne ni française : «La seule chose dont je suis sûre, c’est que l’exil est mon essence et l’écriture ma naissance. Je suis née exilée et resterai écrivaine de langue française» (Djavann, 2009:43). Le champ littéraire étant autonome à l’égard à la nationalité, la littérature procure à cette femme pour qui l’exil est fondateur et constitutif, une autre forme, acquise, choisie et universelle, d’appartenance et d’identité. Chahdortt Djavann place la littérature en français sur un plan transnational ou postnational. De même le manifeste Pour une littérature-monde en français affirme que les littératures nationales ne sont pas un cadre de référence approprié aux écritures migrantes, puisque la consécration des auteurs de langue française mais pas français témoigne d’une langue «libérée de son pacte exclusif avec la nation». Cette libération constitue « la révolution copernicienne » qui instaure la littérature-monde en français.

De son côté, le manifeste Qui fait la France ? (Kiffer la France), paru à la suite des émeutes de 2005, situe dans le cadre national l’accès à l’universel littéraire. Aussi Razane inscrit-il le roman «beur» dans la tradition la plus prestigieuse de la littérature française, celle du roman réaliste du XIXe siècle, en disant que le père fondateur de ce courant n’est pas Begag mais Zola (Puig, 2008:88). Ajoutons que la littérature « beur » n’est pas une littérature des gens qui bougent mais des gens coincés dans la cité-ghetto, aspirant à la mobilité sociale et à l’intégration à l’identité nationale, ce qui la fait contraster fortement avec la littérature voyageuse et migrante prônée par Le Bris . C’est peut-être pour cela que le manifeste des 44 ignore cette littérature en français qu’est la littérature « beur » (cf. Célestin, 2010 : 4 ; Thomas : 53). Le Bris dit dans un entretien non publié que l’aventure des signataires du manifeste,tous de grands voyageurs, n’est pas « l’aventure des gens qui sont là » (Reek, 2010 :270). Est-ce que la figure de la mobilité justifie l’absence des auteurs « beurs » dans le paysage de la littérature-monde ? D’autant plus que le manifeste valorise la diversité, la pluralité, l’hétérogénéité. Et surtout quand on pense que les deux manifestes font des options esthétiques voisines, tous les deux soutenant une littérature référentielle et transitive, qui dise le monde. Que l’une dise le monde dans les paramètres de la littérature de voyage et l’autre dans ceux de la littérature engagée ; que ce monde soit l’immense monde globalisé ou le monde en béton et sans horizon du quartier difficile, c’est là une des formes contemporaines de la très ancienne et persistante différence entre nomades et sédentaires. Toujours est-il que l’écriture « beur » ne trouve sa place ni dans le champ littéraire français ni dans le champ mondialisé de la littérature d’expression française.

Ce qui barre l’accès au champ littéraire français des écrivains « beurs », c’est la catégorie, l’étiquette, le qualificatif. Car les catégories « beur », « de banlieue », « issus de l’immigration », etc dégagent l’odeur du déterminisme ethnique et social. Ils les contestent, au nom d’une approche universaliste de la littérature évaluée selon «des critères communs au commun des écrivains» (Herzoune, 2001:19) et légitimée par sa valeur esthétique. Or les œuvres étiquetées «beurs» ou «de banlieue» sont lues moins pour leur qualité littéraire que pour leur valeur documentaire, les auteurs étant perçus comme des ethnographes de banlieue. Habiba Sebhki écrit: «Cette littérature [beur], en effet, est tantôt étiquetée maghrébine, tantôt arabe, tantôt européenne, tantôt étrangère ; elle se trouve aussi répertoriée chez les libraires dans la section “immigration/racisme”. Ce dernier cas est évidemment une éviction totale du champ littéraire même. Toutes ces étiquettes peuvent expliquer que cette littérature ne trouve, à ma connaissance, aucune place dans les anthologies de littérature française» (1999 : 35). En effet l’appareil théorique et critique aussi bien médiatique qu’universitaire n’utilise pas les mêmes critères pour évaluer la littérature française et la littérature beur. Alors que pour celle-là on considère les formes et les valeurs intrinsèques aux œuvres, celle-ci est dévalorisée au profit de l’origine de l’auteur. Aussi les auteurs signataires du manifeste Qui fait la France ? dont la plupart sont d’origine maghrébine, mais pas tous, soulignent qu’ils partagent des idées plutôt que des origines.Il semble donc que la catégorisation de cette littérature produit un effet paradoxal. D’un côté, elle exprime, comme le dit Alec Hargreaves, l’entrée dans la scène littéraire française des minorités postcoloniales, de l’autre elle les tient à distance, dans les marges de cette scène, les ghettoïse. Par le biais du qualificatif, l’Institution reconnaît une littérature qu’elle délégitime dans le même geste comme peu-de-littérature. Aussi Razane demande-t-il: «(…) mais pourquoi chercher un qualificatif ?Pourquoi ne pas parler de littérature?» (apudVitali, 2012:51). Et il ajoute dans un entretien avec Steven Puig:

Je suis un écrivain français qui, comme tout autre écrivain, aspire à l’universalisme. Que je trempe ma plume dans le magma des souffrances de nos territoires en peine ne doit pas ériger mon œuvre en objet social. C’est avant tout de la littérature, et notre pays, contrairement à l’étranger, peine à le comprendre. ‘Beur’. ‘arabe’, ‘urbaine’ sont autant de qualificatifs que je récuse. Je suis et je demeure un écrivain français, certes avec des origines, mais n’est-ce pas là l’histoire de la France ? (Puig, 2008:88).

Et un peu plus loin :

Les origines réelles ou supposées n’ont pas droit de cité. Il n’y a que des citoyens français pour qui il est urgent de sécréter un autre sens à notre vivre ensemble, et de s’ériger en contradicteurs de ceux qui ont pris en otage, de père en fils, les espaces d’expression et de pouvoir (idem : 91).

Le discours critique et théorique ne peut pourtant pas se résoudre à inclure dans la littérature française les œuvres écrites par des enfants et des petits-enfants des maghrébins immigrés lors de la décolonisation. Les spécialistes reconnaissent l’existence de cette littérature, des circonstances historiques de sa naissance, de son développement et de sa vitalité qui en font un phénomène sans égal en France. «Aucune autre communauté issue de l’immigration n’a donné vie à un mouvement social et littéraire aussi important» (Quarta, 2012:122). «Les auteurs soulignent leur appartenance à une communauté de référence bien définie et les sujets des ouvrages (situation des minorités immigrées, exclusion et racisme) sont à l’ordre du jour dans la France contemporaine» (Varga, 2012:76). Depuis les années 1980, la communauté «beur» s’est consolidée et implantée socialement et culturellement et la reconnaissance de l’énergie, de la créativité, de l’originalité de ce mouvement justifie aux yeux de pas mal d’auteurs une désignation particulière comme « beur » ou «de banlieue ». L’éliminer ne serait-ce pas condamner à l’invisibilité ce mouvement et cette littérature ? Michel Laronde choisit le label «littérature arabo-française» pour analyser le rapport entre cette littérature et la littérature française. Selon lui, celle-là opère un décentrage de celle-ci et une critique de l’Institution littéraire (2002:171,179). Mais n’est-ce pas là ce que fait la littérature depuis toujours: décentrer, parodier, réinventer la tradition et l’institution littéraire? N’est-ce pas là ce que fait la littérature à la littérature ?

On peut se demander si le faible impact du manifeste Qui fait la France ?, assourdi par la puissance de l’autre manifeste qui continue de retentir dans des thèses et des débats académiques, ne découlerait pas d’une erreur idéologique ou d’un contresens historique, l’orientation centripète et le cadre national de l’action étant considérés des anachronismes ou des atavismes ; ou, au contraire, si la chose littéraire impossible à (bien) nommer ne tire pas sa force créative de la tension entre reconnaissance et délégitimation où elle se tient dans un statut (pré)symbolique qui émerge et défaille. Cette intermittence est un clin d’œil signalant qu’une dynamique de récréation traverse la littérature dont la portée sociale et politique est bien vivante.

Bibliographie

Le Bris, Michel (2007) « Pour une littérature-monde en français » in Le Bris, Michel et Rouaud, Jean, eds., Pour une littérature-monde en français, Paris, Gallimard, p.23-53

Célestin, Roger, Cloonan, William J., DalMolin, Eliane & Hargreaves, Alec G., eds. (2010) « Introduction », Contemporary Franch and Francophone Studies. Littérature-monde. New Wave or New Hipe ?, 14,1, p.1-7

Collectif Qui fait la France ?(2007) Chroniques d’une société annoncée, Paris, Stock

Djavann, Chahdortt (2009) Ne négociez pas avec le régime iranien. Lettre ouverte aux dirigeants occidentaux, Paris, Flammarion

Hargreaves, Alec (2014) «De la littérature ‘beur’ à la littérature de ‘banlieue’: des écrivains en quête de reconnaissance», Africultures. La Marche en héritage. L’héritage culturel de la Marche pour l’égalité et contre le racisme (1983-2013), p.144-149

Harzoune, Mustafa (2001) «Littérature: les chausse-trape de l’intégration», Hommes et migrations, 1231, p.15-28

Laronde, Michel (2001) «L’écrivain postcolonial en France et la manipulation de la figure de l’auteur: Chimo, Paul Smaïl, Amhed Zitouni» in Bonn, Charles, Redouane, Najib et Benayoun-Szmidt, Yvette, Algérie:nouvelles écritures, Paris, L’Harmattan, p.133-147

Laronde, Michel (2002) «Prise de parole du roman de la postcolonialité en France: vers une sociocritique du canon littéraire» inBeginning in French Literature, French Literature Series, 29, Amsterdam and Atlanta, Rodopi, p.169-180

Ollsen, Kenneth (2011) Le discours beur comme positionnement littéraire. Romans et textes autobiographiques français (2005-2006) d’auteurs issus de l’immigration maghrébine, Stockholm, Stockholm University Press

Puig, Steve (2008) «Interview avec Mohamed Razane», Expressions maghrébines,7,1, p.85-92

Puig, Steve(2011) «Du roman beur au roman urbain: de l’intégration d’Azouz Begag à Désintégration d’Ahmed Djouder» in Vitali (2011), p.21-46

Puig, Steve (2011a) «Littérature-monde et littérature urbaine: deux manifestes, même combat?», Nouvelles Francographies, 2,1 p.87-95

Quarta, Elisabetta (2012) «Des appellations trompeuses aux approches esthétiques: la nécessité de nouvelles perspectives pour l’étude de la littérature beur» in Vitali, 2012, p.119-139

Reek, Laura (2010) « The Worls and the Mirror in Two Twenty-first Century Manifestos : ‘Pour une littérature-monde en français’ and ‘Qui fait la France ?’» in Hargreaves, Alec, Forsdick, Charles and Murphy, David, eds., Transnational French Studies. Postcolonialism and Littérature-monde, Liverpool, Liverpool UP, p. 258-273

Reek, Laura (2012) «Lettre ouverte au monde des lettres françaises: Sur ma ligne de Rachid Djaïni» in Vitali, 2012, p.47-69

Sebkhi, Habiba (1999) «Une littérature naturelle : le cas de la littérature beur», Itinéraires et contacts de cultures.Nouvelles approches des textes littéraires maghrébins ou migrants, 27

Thomas, Dominic (2010) « Decolonizing France : from National Literatures to World Literatures » Contemporary Franch and Francophone Studies. Littérature-monde. New Wave or New Hipe ?, 14,1, p.47-55

Sarga, Robert (2012) «Pour une historique de la littérature ‘beur’: à l’ombre des phénomènes de culte? Azouz Begag contre Paul Smaïl» in Vitali, 2012, p.71-89

Vitali, Llaria (2011) Intrangers. Littérature beur. De l’écriture à la traduction, Louvain la Neuve, L’Harmattan

Vitali, Llaria (2012) Intrangers. Post-migration et nouvelles frontières de la littérature beur, Paris, Academia

Par Cristina Álvares, , publié le 13/12/2015 | Comments (0)
Dans: Francophonies et théories, Maghrebs

Frantz Fanon: Écrits sur l’Aliénation et la Liberté (Inédits).

vendredi 13 novembre 2015 par Jean Khalfa

Note: Bien vouloir cliquer sur les liens pour écouter les documents sonores. http://www.editionsladecouverte.fr/catalogue/index-__crits_sur_l_ali__nation_et_la_libert__-9782707186386.html http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=5104535 http://www.rfi.fr/emission/20151107-liberte-fanon-intellectuel-anticolonialiste-antillais-algerie-psychiatrie Documents rassemblés par Jean Khalfa   Lire plus »

Guerre contre Boko Haram : Le Cameroun se Sépare-t-il d’une Arme Redoutable?

jeudi 5 novembre 2015 par Rodrigue Marcel Ateufack Dongmo

Résumé Officiellement au service de la même cause qu’est l’intérêt public, la presse et les pouvoirs publics ne font pas bon ménage en Afrique francophone Noire. Et pour cause, d’autres enjeux les préoccupent qui foulent aux pieds cet intérêt public qu’ils sont censés servir. Le cas du Cameroun ici évoqué remet à l’ordre du jour […] Lire plus »

Soigner Les Pathologies de la Liberté: Fanon Psychiatre

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SOIGNER LES PATHOLOGIES DE LA LIBERTÉ. FANON                                                                                                                          
PSYCHIATRE     
Jean Khalfa

Gallimard | « Les Temps Modernes »

2015/2 n° 683 | pages 229 à 255

ISSN 0040-3075
ISBN 9782070149643

Article disponible en ligne à l’adresse :
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http://www.cairn.info/revue-les-temps-modernes-2015-2-page-229.htm
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Pour citer cet article :
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Jean Khalfa, « Soigner les Pathologies de la Liberté. Fanon Psychiatre », Les Temps Modernes
2015/2 (n° 683), p. 229-255.
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SOIGNER LES PATHOLOGIES DE LA LIBERTÉ:
FANON PSYCHIATRE

Les écrits psychiatriques de Frantz Fanon sont souvent mentionnés
lorsque l’on commente les passages de ses livres sur les effets psycho-pathologiques
de la colonisation, mais ces textes écrits entre 1951 et 1960,
en parallèle à son œuvre politique et tout au long de sa carrière professionnelle
de neuropsychiatre, sont peu étudiés pour eux-mêmes ou pour ce
qu’ils manifestent d’évolution dans sa pensée. Il y a plusieurs raisons à
cela : leur nature technique, l’intérêt jamais démenti de Fanon pour des
thérapies aujourd’hui discréditées tels les électrochocs ou les comas insuliniques
(méthodes qu’il pratiquait et sur lesquelles il a écrit des articles
scientifiques) ou encore ses expérimentations dans le domaine des neuroleptiques
de première génération. Certains sont aussi gênés par le fait qu’il
subordonne la psychanalyse à une approche neuropsychiatrique plus
générale, du moins lorsqu’il la considère d’un point de vue clinique. En
outre la richesse et l’impact de l’œuvre politique sont tels, pour une vie si
courte, qu’on a peine à croire qu’il ait eu le temps de produire aussi une
œuvre scientifique de quelque importance.

Pourtant Fanon se considérait avant tout comme psychiatre et interrompit
rarement sa pratique, que ce soit en France, en Algérie ou en
Tunisie. Si elle n’avait été qu’une activité professionnelle coupée de ses
intérêts principaux, il aurait probablement ouvert l’un de ces cabinets
privés qui fleurissaient à l’époque 1. Or il privilégia la clinique hospitalière,
mena des recherches originales qu’il présenta à des congrès professionnels,
les publia, dirigea des travaux universitaires, et eut un impact
considérable sur la vocation et la carrière des internes et des infirmiers
qu’attira très tôt sa réputation de médecin révolutionnant la pratique
dominante. Quand on les lit systématiquement, on voit vite que ses textes
de psychiatrie renvoient aux débats les plus intéressants dans le domaine,
et ce durant une période passionnante de fébrile redéfinition de la discipline.
Ils méritent aussi d’être étudiés si l’on veut comprendre le tout de sa pensée.                                                                                                                                                                                                                Ayant réuni divers écrits politiques de Fanon sous le titre Pour
la Révolution Africaine, François Maspero attira l’attention sur ce corpus
de documents, remarquant que, alors même qu’il rédige ses textes politiques,
Fanon « accomplit un remarquable travail médical, novateur sur
tous les plans, profondément, viscéralement proche de ses malades en qui
il voit avant tout les victimes du système qu’il combat. Il accumule les
notes cliniques et les analyses sur les phénomènes de l’aliénation colonialiste
vue au travers des maladies mentales. Il explore les traditions locales
et [leurs] rapports à la colonisation. Ce matériel capital est intact, mais lui
aussi dispersé, et nous espérons pouvoir le réunir en un volume à part 2 ».

L’œuvre scientifique de Fanon part d’une réflexion fondamentale sur
la spécificité de la psychiatrie par rapport à la neurologie, sujet de sa thèse
de médecine, soutenue en 1951. Il publia ensuite des articles sur les traitements
neuropsychiatriques dont il avait fait l’expérience, et sur leurs
limites, puis s’orienta vers une approche sociothérapeutique dont les difficultés
l’amenèrent bientôt à étudier le rôle essentiel de la culture dans
le développement des maladies mentales. Il en avait refusé dès le départ
toute naturalisation et allait rejeter violemment celles que l’ethnopsychiatrie
coloniale, essentiellement biologisante et raciste, avait inventées et
incarnées dans la structure même des hôpitaux créés avant la guerre, en
particulier Blida-Joinville où il exerçait. Fanon inventa, chemin faisant,
une approche qui fait de lui l’un des pionniers de l’ethnopsychiatrie
moderne. Il s’éloigna enfin de la sociothérapie institutionnelle pour créer
un service de soins mentaux hors hôpital psychiatrique et proposer un
modèle pour les institutions de santé mentale à venir.

Son premier texte important est la thèse de psychiatrie soutenue à
Lyon en novembre 1951 dans le cadre de son doctorat en médecine 3.                                                                                                                                                                                                                               Cette thèse est souvent présentée comme un travail technique produit en hâte
afin d’obtenir une qualification, en lieu et place de Peau noire, masques
blancs, texte jugé inacceptable comme thèse de doctorat car rédigé d’un
point de vue trop subjectif 4. Fanon donne une raison différente :

       « Quand nous avons commencé cet ouvrage, parvenu au terme de
         nos études médicales, nous nous proposions de le soutenir en tant que
         thèse. Et puis la dialectique exigea de nous des prises de position redoublées.
         Bien qu’en quelque sorte nous nous fussions attaqués à l’aliénation
         psychique du Noir, nous ne pouvions passer sous silence certains
         éléments qui, pour psychologiques qu’ils aient pu être, engendraient des
         effets ressortissant à d’autres sciences 5. »

Cette dialectique est celle de la psychiatrie et de la sociologie, de la
subjectivité et de l’histoire, et Fanon l’avait souligné dès l’introduction :

       « Réagissant contre la tendance constitutionnaliste de la fin du
          XIXe siècle, Freud, par la psychanalyse, demanda qu’on tînt compte du
          facteur individuel. A une thèse phylogénétique, il substituait la perspective
         ontogénétique. On verra que l’aliénation du Noir n’est pas une
         question individuelle. A côté de la phylogénie et de l’ontogénie, il y a la
         sociogénie 6. »

         Fanon, qui n’avait aucune hésitation à se placer dans le sillage de
filiations illustres, avait donc dès le début conscience de ce qui ferait la
force et la modernité de sa pensée politique : prendre la notion d’aliénation
en un sens fort, en articulant ces trois dimensions. Pour le faire,
encore fallait-il avoir prouvé que l’aliénation ne peut se réduire à des
troubles de la constitution organique ou de l’histoire individuelle, hors de
tout lien social. Tel est l’objet de la thèse de psychiatrie « stricte », texte
qu’il faut prendre au sérieux tant en lui-même que dans son lien essentiel
avec ses autres travaux, pour les raisons suivantes.

          Premièrement, le cas médical au cœur de la thèse, une maladie neurologique
héréditaire, souvent mais pas toujours accompagnée de symptômes
psychiatriques, eux-mêmes variables, est celui d’une patiente
observée soigneusement et sur une longue période. Fanon poursuivait ses
études dans un département à orientation neurologique et avait donc à sa
disposition les ressources nécessaires pour étudier le problème des rapports
entre causalité neurologique et causalité psychiatrique. Supposant
que cette maladie lui offrirait une clé du problème, il examina tous les cas
récents tant dans la littérature médicale depuis le XIXe siècle que dans
les cliniques proches, avec pour but explicite de prouver empiriquement
l’insuffisance du réductionnisme organiciste dominant encore la psychiatrie
d’avant-guerre. La résolution de ce problème initial peut donc être
considérée comme une pré-condition théorique à ses travaux quant à l’impact
des facteurs sociaux et culturels sur le développement des maladies
mentales, et par conséquent à sa pensée ultérieure sur l’aliénation.
Deuxièmement, Fanon marque à plusieurs points importants de sa
thèse les orientations à venir de sa propre carrière professionnelle et intellectuelle.
Sur la nature de la neuropsychiatrie et les fonctions respectives
du neurologue et du psychiatre, il déclare : « […] loin de proposer ici une
solution, nous croyons nécessaire une vie d’études et d’observations 7. »
Dans la partie consacrée au refus de l’atomisme et des localisations cérébrales
par les psychologues de la Gestalt, notant l’insistance de Von
Monakov sur le facteur temps dans le développement des maladies mentales,
par opposition à la localisation spatiale des lésions cérébrales, la
thèse annonce un ouvrage à venir, probablement Peau noire, masques
blancs qui fut publié peu après :

       « […] nous aurons l’occasion, dans un ouvrage auquel nous travaillons
         depuis longtemps, d’aborder le problème de l’histoire sous l’angle
         psychanalytique et ontologique. Nous montrerons alors que l’Histoire
         n’est que la valorisation systématique des complexes collectifs 8. »

       Fanon avait lu attentivement Jacques Lacan, probablement sous l’influence
de Maurice Merleau-Ponty, dont il suivait les cours 9. Consacrant
une section de sa thèse à la théorie lacanienne d’une psychogenèse pure
de la folie (qu’il oppose à l’organogenèse tempérée du grand psychiatre
de la période, Henri Ey), il souligne l’insistance de Lacan sur la constitution
sociale de la personnalité (« il envisage la Folie dans une perspective
intersubjectiviste ») et ajoute, en une intéressante prétérition :

       « “La Folie, dit-il, est vécue toute dans le registre du sens”. […] nous
            aurions aimé consacrer de longues pages à la théorie lacanienne du langage. Mais nous risquerions de nous éloigner davantage de notre propos.
Pourtant, à la réflexion, nous devons reconnaître que tout phénomène
délirant est en définitive un phénomène exprimé, c’est-à-dire parlé 10. »

        Fanon voit donc dans sa recherche sur ce groupe de maladies mentales
irréductibles à leur seule origine neurologique l’occasion de mener une
réflexion théorique de fond et indique qu’elle le mène aux travaux qu’il
entend poursuivre ultérieurement, même dans de tout autres domaines.
Troisièmement, il n’y a pas de raison de sous-estimer l’intérêt continu
de Fanon pour les aspects biologiques de la clinique psychiatrique.
Maurice Despinoy, qui fut son patron d’internat à l’hôpital de Saint-Alban,
note qu’il manifestait un grand intérêt pour ses propres expériences sur les
sels de lithium. Despinoy, l’un des pionniers dans ce domaine, estime que,
s’il était resté à Saint-Alban, Fanon « aurait fait une thèse de biochimie 11 ».
Quatrièmement, nous savons que Fanon travaillait rapidement, qu’il
dictait ses livres sans utiliser de notes, se corrigeant rarement 12. L’écriture
de cette thèse lui a peut-être pris autant de temps, ou plus, que celle de ses
livres : elle est courte et peut sembler désordonnée, mais l’historique des
cas pertinents et la bibliographie sont extensifs, les références éclairantes,
les citations (généralement correctes) révèlent une lecture attentive de la
littérature et ses analyses vont au cœur des enjeux dominants à l’époque.

Enfin, il ne va pas de soi qu’un travail, incorporant certaines des analyses
à la première et à la troisième personne sur le sujet de Peau Noire,
Masques Blancs (dont le premier titre avait été Essai sur la désaliénation du
Noir), n’aurait pu être soutenu comme thèse à une époque où la nécessité
d’une approche phénoménologique de la maladie mentale était au cœur
des débats, sous l’impulsion, entre autres, de Ey et de Merleau-Ponty,
tous deux grands lecteurs de Jaspers (tout comme Fanon). Un tel doctorat
serait sans doute moins acceptable aujourd’hui qu’alors en psychiatrie.
David Macey remarque que Peau Noire, Masques Blancs, que Fanon avait
commencé d’écrire avant de se lancer dans des études de psychiatrie, ne
pouvait pas avoir été conçu initialement comme une thèse de doctorat 13.
Plus fondamentalement les deux œuvres partent de points de départ fort
différents : certes le doctorat établit le fondement ontologique de Peau
Noire, Masques Blancs en montrant que, même lorsqu’elle trouve son origine
dans des problèmes neurologiques, une maladie mentale en général ne se
développe que dans un espace relationnel socialement déterminé expliquant
la forme qu’elle prend. Mais le livre est une étude psycho-sociohistorique
particulière sur l’aliénation dans une colonie d’Ancien Régime,
la Caraïbe française, où la dépendance intérieure à la Métropole est absolue,
tant d’ailleurs sous la forme d’une identification que sous des identités
d’opposition (telle la négritude). Fanon aurait certes bien pu se servir des
deux chapitres les plus « psychologiques », l’un subjectif, « L’expérience
vécue du Noir » (déjà publié dans Esprit en mai 1951), et l’autre, que l’on
pourrait dire plus objectif, « Le Nègre et la psychopathologie ». Mais une
thèse de médecine sur la psychopathologie du « Nègre » détachée des
contextes socioculturels et historiques concrets, qui sont l’objet essentiel
des analyses de Peau noire, masques blancs, serait tombée dans l’essentialisme
que Fanon dénonçait déjà vivement dans « Le syndrome nord-africain
» écrit à la même époque 14. Du point de vue de Fanon, il est clair
que ce livre est aussi une critique de l’idée que des constructions pathologiques
attribuées à une « race » puissent avoir d’autres sources que
l’histoire.

Soutenir que les maladies mentales ne sont pas des « entités » naturelles,
tout en reconnaissant la possibilité de leur origine organique, était
donc une position importante à prendre dans les débats médicaux de
l’époque et Fanon la défendit d’autant plus vigoureusement qu’elle lui
permettait par ailleurs de saper les fondements de l’ethnopsychiatrie coloniale.
Préoccupé par les rapports de l’organique et du mental mais tout
aussi passionné par ceux de l’histoire et de l’aliénation, et étudiant dans
un environnement de recherche neurologique, Fanon vit dans son doctorat
de psychiatrie l’opportunité de réfléchir au problème philosophique qui en
était pour lui l’horizon : l’espace qu’ouvrirait à la liberté et à l’histoire une
preuve empirique de la distinction du neurologique et du psychiatrique.

Organogenèse et psychogenèse de la maladie mentale

La thèse de Fanon utilise une maladie neuro-dégénérative héréditaire,
l’ataxie de Friedreich, pour s’interroger sur les limites de la réduction du
mental au neurologique. Elle conclut, sur une base expérimentale, à la
dimension relationnelle (interpersonnelle et, par extension, sociale)
du développement des maladies mentales et des formes qu’elles prennent :
la plupart des cas sérieux ont bien leur origine dans une pathologie neurologique
qui nécessite un ou plusieurs traitements organiques, selon les
moyens disponibles à une époque donnée, mais ceux-ci ne suffisent pas
pour soigner la maladie mentale. Celle-ci ne se réduit donc pas à sa cause
occasionnelle, elle a sa dynamique propre et requiert un traitement d’un
tout autre ordre. Mais s’il n’y a pas d’organogenèse pure des maladies
mentales, il n’y a pas non plus de psychogenèse pure. Pour Fanon, l’opposition
est obsolète car les formes que prennent les maladies mentales sont
déterminées par la structure des relations auxquelles l’individu est
capable, ou incapable, de participer et donc par des facteurs « externes »,
ni organiques ni psychiques, mais institutionnels et sociaux. Désormais
le trouble neurologique ne sera conçu comme cause que dans la mesure où
la « dissolution » de certaines fonctions supérieures (telles celles qui
contrôlent le mouvement ou l’apprentissage) altère la possibilité et la
structure des relations sociales et donc, par contrecoup, la personnalité.
Avec le temps l’esprit réagit et recompose la personnalité en utilisant ce
qui en reste après la dissolution mentale. Nous répertorions les diverses
formes possibles de cette reconstitution en autant de maladies mentales.

Le préambule de la thèse annonce dès le départ cette dimension
épistémologique de l’enquête : entre 1861 et 1931, dans une famille de
troubles neurologiques dégénératifs héréditaires, « quelques ensembles
de symptômes cliniques ont essayé de parvenir à la dignité d’entité 15 ». Or
cette longue et complexe histoire montre que, dans ces cas, symptôme
neurologique et symptôme psychiatrique « obéissaient à un polymorphisme
absolu 16 ». Autrement dit, s’il était possible d’unifier les maladies
neurologiques, cette tâche s’avérait impossible pour leurs corrélats psychiatriques.
On sait que la fameuse « Paralysie générale » décrite par
Antoine Laurent Bayle, en 1822, avait paru si clairement liée à un syndrome
mental spécifique (le délire mégalomaniaque et la démence progressive),
qu’elle avait été utilisée par Moreau de Tours, qui fut suivi en
cela par le positivisme médical du XIXe siècle, comme preuve du substrat
organique de toute maladie mentale et comme fondement d’une conception
organogénétique de la folie 17. Mais dès que l’on élargit le champ à la
famille des troubles neurologiques dégénératifs héréditaires liés à l’ataxie
de Friedreich, on s’aperçoit que, si une partie des cas était accompagnée
de maladies mentales, ces troubles étaient rarement identiques. Ces maladies
semblaient donc remettre en question les distinctions rigides et la
simplicité des « explications causales et mécanistes ». Fanon y vit l’occasion
d’une refondation du domaine :

       « A une époque où neurologues et psychiatres s’acharnent à délimiter
          une science pure, c’est-à-dire une neurologie pure et une psychiatrie pure,
          il est bon de lâcher dans le débat un groupe de maladies neurologiques
          s’accompagnant de troubles psychiques et de se poser la question légitime
         de l’essence de ces troubles 18. »

Et, dans une importante partie de « considérations générales » :

       « Nous ne croyons pas qu’un trouble neurologique, même inscrit
          dans le plasma germinatif d’un individu, puisse engendrer un ensemble
          psychiatrique déterminé. Mais nous voulons montrer que toute atteinte
          neurologique entame en quelque sorte la personnalité. Et cette faille
          ouverte au sein de l’Égo sera d’autant plus sensible que le trouble neurologique
          empruntera une séméiologie rigoureuse et irréversible. […]
          Nous pensons organes et lésions focales quand il faudrait penser fonctions
          et désintégrations. Notre optique médicale est spatiale alors qu’elle
          devrait de plus en plus se temporaliser 19. »

Ce souci épistémologique se retrouve dans l’ensemble des travaux de
Fanon : une classification peut être commode, mais ne prouve en rien une
ontologie. Nous devrions toujours pouvoir penser en termes de processus
plutôt que d’entités. Une telle rigueur lui vient à la fois de la phénoménologie
et d’une réflexion sur les débats principaux de la psychiatrie française
de la décennie précédente, en particulier ceux opposant Ey à Lacan
et aux neurologues Julian de Ajuriaguerra et Henri Hécaen 20. Elle nourrit
aussi les travaux de Gaston Bachelard et Georges Canguilhem, ainsi que
les premiers écrits de Foucault 21. Fanon en dérivera une dénonciation de
la vacuité des concepts ethnopsychiatriques coloniaux, mais, dans le
champ d’étude de la thèse, ce scepticisme conduit surtout à une approche
structurale de la maladie mentale.

On a dit que l’université de Lyon était à l’époque un désert psychiatrique
22. L’étudiant décidant de poursuivre de telles recherches aura donc
dû faire preuve d’une lucidité remarquable et d’une capacité étonnante à
s’engager dans les débats les plus intéressants de la période. Il est cependant
probable que ces débats, que Ey a amplement documentés, ont
été accessibles à Fanon grâce aux cours et aux travaux publiés de Merleau-
Ponty. De plus, à Lyon, Fanon découvrit aussi hors de l’université le courant
le plus progressiste de la psychiatrie française 23. Ainsi rencontre-t-il,
par le biais d’amis communs, Paul Balvet, un psychiatre renommé de
l’hôpital Le Vinatier. Balvet avait publié en septembre 1947, dans Esprit,
un important article intitulé « La valeur humaine de la folie » que Fanon
compare dans sa thèse aux analyses de Lacan. Il avait été le directeur de la
clinique de Saint-Alban dans laquelle Fanon devait effectuer plus tard son
internat sous la supervision de François Tosquelles (lui-même recruté
par Balvet) et Maurice Despinoy. En mars 1950, Balvet contribue à un
numéro spécial d’Esprit, intitulé « Médecine, Quatrième pouvoir ?
L’intervention psychologique et l’« intégrité » de la personne », qui comprenait
entre autres des articles consacrés à la neurochirurgie, aux thérapies
de choc, à la narcoanalyse et à la psychanalyse 24. Leurs discussions
ont sans doute porté sur ces débats qui étaient au premier plan de la vie
intellectuelle de l’époque. Fanon, qui ne cessait de lire de la philosophie,
de la littérature et de la psychiatrie, informé de ces questions, décida naturellement
de prendre position dans ce champ de recherche et d’y imprimer
sa marque.

La thèse s’inscrit donc d’emblée dans la perspective d’une comparaison
entre la philosophie et la psychiatrie et pourrait presque tenir dans
les deux épigraphes en apparence contradictoire qui en constituent l’incipit.
La première est de Nietzsche :

       « Je ne parle que de choses vécues et je ne représente pas de processus
          cérébraux 25. » Nietzsche (Ainsi parlait Zarathoustra)

La seconde est tirée d’une présentation de Paul Guiraud et Julian de
Ajuriaguerra à la Société médico-psychologique, le 8 février 1934 :

       « La fréquence et l’importance des troubles mentaux dans les maladies
          nerveuses familiales ne permettent pas de les considérer comme des
          accidents fortuits 26. »

Guiraud, neurologue de grand renom, travaillait sur le lien entre
lésions neurologiques et troubles psychologiques, et Julian de Ajuriaguerra
allait devenir une autorité mondiale dans ce domaine. A cette même réunion
de la Société médico-psychologique, Guiraud présenta également,
avec Madeleine Derombies, « Un cas de maladie familiale de Roussy-Lévy
avec troubles mentaux ». Cette maladie s’accompagnait d’un syndrome
psychologique comprenant dépression, irritabilité, atteinte de la sensibilité
musculaire, retentissant sur la synthèse de la personnalité :

       « […] il n’y a plus appropriation à la personnalité de l’activité musculaire,
          le sujet a l’impression de subir passivement les mouvements de
          la marche, il ne marche pas, il est transporté, comme si j’étais en voiture,
          dit-il. Le résultat de ce déficit est un fléchissement de la notion du moi,
          de la personnalité, à tel point, dit le malade, que s’il ne s’arrêtait pas, il
          perdrait connaissance 27. »

Or à cette pathologie s’ajoutaient « des ébauches d’idées de grandeur à
type infantile ». Du point de vue neurologique, le jeune homme présentait
tous les symptômes musculaires et physiologiques de la maladie de Roussy-
Lévy (dystasie aréflexive héréditaire) confirmée par l’étude de son hérédité.
Les auteurs en concluaient à une corrélation entre syndrome mental
spécifique et syndrome neurologique, mais ils soulignaient, en un texte qui a
peut-être inspiré le sujet de thèse de Fanon, qu’une telle corrélation neuropsychiatrique
n’est pas universelle :

« Nous estimons que, dans notre cas, la lésion encore inconnue
(puisque la maladie de Roussy-Lévy attend encore son anatomie pathologique)
ne se confine pas à la moelle, mais vient atteindre les voies ou
les centres terminaux de la proprioceptivité dans ces régions mêmes où
le neurologique devient psychique. Il est en effet amplement démontré
que la privation simple d’impressions kinesthésiques, ou de tout autre
ordre, ne suffit pas pour provoquer des troubles tels que le défaut d’appropriation
au moi et le sentiment de passivité des actes moteurs.
A plus forte raison, il faut autre chose pour expliquer les troubles du
caractère, l’impulsivité, l’état dépressif, etc.

Par contre, dans la maladie de Friedreich, les troubles mentaux sont
bien connus. Mollaret les a soigneusement étudiés dans sa thèse. Il note,
assez fréquemment associés à la débilité mentale, les troubles de l’humeur
et du caractère, l’impulsivité, l’instabilité. Mais dans aucune de ses
observations, on ne trouve une liaison aussi étroite que dans la nôtre
entre le syndrome neurologique et le syndrome mental 28. »

Ces considérations sur les différences entre maladies neuropsychiatriques
éclairent l’entreprise de Fanon. L’enjeu ici est la nature
du psychique : l’ataxie de Friedreich rend possible et même nécessaire de
comprendre l’indépendance du psychique par rapport au neurologique au
sein d’une approche scientifique, c’est-à-dire sans recours à un dualisme
spiritualiste. Un autre cas étudié par Guiraud le même jour, avec Ajuriaguerra,
présentait un syndrome d’« aréflexie, pieds creux, amyotrophie
accentuée, signe d’Argyll et troubles mentaux ». De nouveau, nous avons
une liste de troubles neurologiques liés à des troubles mentaux (déséquilibre
mental, troubles du caractère, accès cyclothymique et parfois atteinte
intellectuelle originelle), au sein d’un syndrome non encore pleinement
défini, bien qu’indéniable, et assez semblable à la maladie de Friedreich. La
conclusion des auteurs comprend la phrase que Fanon cite en deuxième
épigraphe : ces maladies nerveuses héréditaires sont accompagnées de
troubles mentaux si fréquents et si significatifs qu’ils ne peuvent être considérés
comme fortuits. Cependant, au cœur des trois présentations un doute
était apparu : ces liens qui ne sont pas de coïncidence suffisent-ils à expliquer
la forme et le contenu des troubles mentaux ? Pouvons-nous nous
contenter de parler de « processus cérébraux », comme disait Fanon pour
traduire les « évènements de tête » de Nietzsche, ou bien devrions-nous
étudier aussi les « choses vécues », les formes et les états de conscience en
eux-mêmes ? L’analyse attentive et détaillée de la littérature sur l’ataxie de
Friedreich, associée à l’étude du cas spécifique sur lequel Fanon s’est
penché (un « cas de délire de possession à structure hystérique » avec des
symptômes tels qu’« agitation, attitudes extatiques, propos sur des thèmes
mystiques ou érotiques » 29), montre que la variété extrême de ces formes
met en doute par avance tout réductionnisme.

La solution se trouve dans une longue section de la thèse comparant
les idées de Ey, Goldstein (et von Monakov) et Lacan. Même si Fanon
resta, semble-t-il, plus proche de l’organodynamisme de Ey et de la compréhension
de la nature de la maladie mentale comme reconstruction
pathologique de la personnalité — travail d’une conscience affectée en
première instance par des problèmes neurologiques sous-jacents et y réagissant
—, il souligne plusieurs fois l’insistance de Lacan sur la dimen-
sion sociale du complexe et son impact sur le développement de la maladie
mentale 30. Dans le cas spécifique étudié par Fanon, la dégénérescence
cérébrale causait une démence et une immaturité mentale, mais le délire et
les manifestations hystériques et mystiques (délire de possession) devaient
être expliqués comme comportement réactif d’un égo privé de relations
sociales. Le trouble neurologique original avait inhibé le développement
affectif et cognitif en empêchant la mobilité et donc la socialisation (une
idée qui révèle sans doute l’influence d’Henri Wallon, par le truchement
de Merleau-Ponty) :

       « Les délires systématisés, les manifestations hystériques, les comportements
          névrotiques, doivent être considérés comme des conduites
          réactionnelles d’un moi en rupture de relations intersociales 31. »

En une formule célèbre Ey nommait « écart organo-clinique » l’espace
de cette « trajectoire psychique » d’autoreconstruction par la conscience,
à la suite d’une dissolution neurologique, qui aboutit à ce que nous
percevons comme une maladie mentale 32. Pour Fanon, cet écart apparaîtra
de plus en plus structuré par une multiplicité de facteurs extérieurs —
sociaux et culturels. C’est pourquoi ses publications médicales et ses
manuscrits sur l’utilisation nécessaire des traitements neuropsychiatriques
alors disponibles en soulignent toujours les limites. Dès qu’il fut confronté
aux divisions sociales propres au contexte colonial, il se tourna plus directement
vers le rôle de la société et de la culture dans la maladie mentale et
réfléchit aux avantages et aux limites de la thérapie sociale et de la psychothérapie
en tant que traitements au sein de l’hôpital psychiatrique.

Valeurs et limites des traitements neuropsychiatriques

La thèse fondait la possibilité d’une approche proprement neuropsychiatrique
du traitement des maladies mentales. Dans tous ses textes
ultérieurs sur le sujet, Fanon explique que ce processus est en deux étapes :
tout d’abord un traitement organique, basé soit sur les thérapies de chocs
— électrochocs (thérapeutique de Bini), comas insuliniques (cure
de Sakel), ou combinaison des deux —, soit sur une cure de sommeil, dans
le but de faire table rase des constructions réactives précédentes. Ce traitement,
qui n’est qu’une phase préalable, est suivi d’un long travail psychothérapeutique
visant à reconstruire la personnalité et à ramener le patient
vers une existence sociale aussi normale que possible 33. La maladie mentale
n’est jamais perçue comme une forme extrême de liberté, mais bien
plutôt comme une « pathologie de la liberté », expression que Fanon utilise
dans plusieurs textes, se référant à Ey, qui lui-même l’avait empruntée
à Günther Anders, dans un article éponyme 34. Il oppose d’ailleurs une
telle conception de la folie comme pathologie de la liberté à celle de Lacan
qui voyait dans la possibilité de la folie une dimension essentielle de
l’existence humaine, dans une certaine proximité avec les Surréalistes 35.
Après ses études à Lyon et un court séjour à Saint-Ylie dans le Jura,
puis en Martinique, Fanon partit à Saint-Alban pour y travailler avec le
psychiatre révolutionnaire François Tosquelles, l’un des inventeurs de la
socialthérapie (devenue ensuite psychothérapie institutionnelle). Il publie
bientôt avec Tosquelles et ses collaborateurs une série de textes centrés
sur les thérapies de choc. Ces traitements n’y sont jamais présentés
comme des remèdes en eux-mêmes, mais comme préparations nécessaires
au travail psychothérapeutique à proprement parler.

Tel est le cas de plusieurs présentations à la 51e session du « Congrès
des médecins aliénistes et neurologues de France et des pays de langue
française », à Pau, du 20 au 26 juillet 1953 : « Sur quelques cas traités par
la méthode de Bini » ; « Indications de la thérapeutique de Bini dans le
cadre des thérapeutiques institutionnelles » ; « Sur un essai de réadaptation
chez une malade avec épilepsie morphéique et troubles de caractère
graves » (tous trois avec Tosquelles) ; « Note sur les techniques de cure de
sommeil avec conditionnement et contrôle électro-encéphalographique »
(avec M. Despinoy et W. Zenner qui étaient aussi de Saint-Alban).
Ces articles décrivent des cas de patients souffrant de troubles psychotiques
sévères. Fanon et Tosquelles rappellent longuement les débats
divers sur les risques des thérapies de choc et les questions éthiques soulevées
et remarquent que l’une des raisons des résistances à les utiliser
(au-delà de leur assimilation fautive à la lobotomie, alors appelée leucotomie)
réside en une croyance naïve en la permanence de la personnalité :
« N’y a-t-il pas derrière cette attitude une méconnaissance du dynamisme
de la personnalité tel que la psychanalyse nous le montre 36 ? »
La personnalité que les thérapies de choc décomposent n’est pas une
essence fixe, mais une construction pathologique en réaction à un bouleversement
initial et à une dissolution. Les thérapies de choc, que Fanon
continua d’utiliser à Blida et à Tunis, étaient donc l’instrument de choix
d’une dissolution des reconstructions pathologiques, mais une telle dissolution
impliquait la création de conditions et de processus spéciaux permettant
au patient de reconstruire ensuite sa personnalité. Telles sont les
fonctions de la thérapie institutionnelle et de la psychothérapie (le plus
souvent sous forme de thérapie de groupe). La thérapie institutionnelle
consistait à créer un microcosme du « monde réel », une ouverture au
monde au sein de l’asile par laquelle le patient devait jouer un rôle actif
tout au long de la journée, à travers un travail et l’organisation de multiples
activités. La construction d’une structure sociale était donc un facteur
essentiel dans la reconstruction de la personnalité :

       « Nous insistons sur le fait que, pour traiter les maladies dans cette
          perspective, il faut, à la fois, accorder la plus grande importance au dispositif
          hospitalier, au classement et au groupement des maladies, à l’établissement
          concomitant des thérapeutiques de groupe. La coexistence de
          l’atelier des quartiers et de la vie sociale de l’ensemble de l’hôpital est
          aussi indispensable que l’étape d’analyse active, interventionniste, qui
          précède la cure. La cure de Bini, hors de cette possibilité d’enchaînement
          thérapeutique, nous semble un non-sens 37. »

Comme on l’a souvent dit, la thérapie institutionnelle était fondée sur
l’idée qu’il fallait d’abord soigner l’institution même pour pouvoir soigner
ses patients. L’hôpital demeurait dans bien des cas un simple lieu d’internement
et des patients, dont les difficultés étaient souvent mineures au
départ, réagissaient à cet environnement par un cycle de violence
qui, à son tour, les condamnait à un internement perpétuel 38. Après la
Deuxième Guerre mondiale, le souvenir des famines dans les asiles français
39 et les récits de camps de concentration avaient rendu la réalité de
l’hôpital psychiatrique particulièrement inacceptable, mais l’idée que
l’institution engendrait par sa structure même des maladies mentales sans
grand lien aux problèmes initiaux des patients n’était pas nouvelle : elle
avait été formulée dès le milieu du xixe siècle par Maximien Parchappe,
inspecteur général des asiles pour aliénés, qui avait supervisé la deuxième
vague de construction d’asiles psychiatriques en France et écrit que la
majorité des maladies mentales étaient causées par l’internement. Fanon
connaissait ces textes par le truchement de Philippe Paumelle qui fut un
pionnier de la thérapie institutionnelle et de la psychiatrie de secteur à
Paris 40. Des réformes s’imposaient et, en France, elles prirent en partie
forme dans le projet développé par Tosquelles à Saint-Alban, qui avait
pour objectif l’abolition des structures contraignantes liées à l’internement
(non seulement les instruments de contention, mais aussi l’oisiveté forcée
et la routine) et la recréation au sein de l’hôpital, et sous supervision médicale,
des structures de la société extérieure, un soin particulier étant
apporté à la texture de la vie quotidienne, par opposition à la routine traditionnelle
de la visite matinale du médecin suivie par une journée vide.
Ainsi l’hôpital devait-il être géré dans toutes ses dimensions sociales
et matérielles par les patients et les infirmiers lesquels devaient suivre
une nouvelle formation. Lentement, et d’une manière contrôlée, la plupart
des patients se remettaient, au moins jusqu’à pouvoir interagir. La thérapie
institutionnelle fut l’une des sources de l’antipsychiatrie des années
1960, notamment des expériences de Jean Oury et de Félix Guattari à la
clinique de La Borde. Oury avait également été interne à Saint-Alban et
connaissait bien Fanon.

Socialthérapie et culture

Quand Fanon arrive à Blida en novembre 1953, armé de sa conception
organo-dynamique, non essentialiste de la maladie mentale, et de
son expérience de la thérapie institutionnelle, il se trouve plongé dans un
environnement qu’il transforme rapidement en une situation expérimentale
unique et qui allait avoir un effet décisif sur l’évolution de sa
pensée. Blida-Joinville était un hôpital de « deuxième ligne », après
Mustapha à Alger, ce qui signifiait qu’une bonne partie de ses patients
étaient considérés incurables. Dès son arrivée, Fanon entreprit de réformer
les services à sa charge. Les patients étaient séparés, selon un critère ethnique,
en « européens » et « indigènes », et on lui avait confié deux pavillons,
l’un de femmes européennes, l’autre d’hommes algériens 41. Il s’avéra
que si la socialthérapie marchait à merveille avec les femmes européennes,
c’était un échec complet avec les hommes algériens. Fanon et son interne
Jacques Azoulay, qui avait décidé de consacrer sa thèse au problème,
publièrent un important article sur cet échec et sur les leçons à en tirer 42.
Au-delà de la singularité de l’expérience coloniale, ils y trouvèrent une
chance unique de réfléchir plus en profondeur sur les processus de la
socialthérapie elle-même. Si le ciné-club, l’association de musique ou le
journal de l’hôpital (tous tenus par des patients) pouvaient avoir une fonction
thérapeutique, ce n’était pas seulement grâce aux films, musiques ou
textes pris en eux-mêmes, mais plutôt parce qu’ils étaient des instruments
grâce auxquels les patients pouvaient réapprendre à imposer un sens aux
éléments constitutifs d’un environnement.

       « Le cinéma ne doit pas rester une succession d’images avec un
          accompagnement sonore : il faut qu’il devienne le déroulement d’une
          vie, d’une histoire. Aussi la commission du cinéma, en choisissant les
          films, en les commentant dans le journal dans une chronique spéciale,
         donne-t-elle au fait cinématographique son véritable sens 43. »

Cela fonctionnait, et bientôt, comme à Saint-Alban, Fanon avait été
en mesure de se débarrasser des camisoles et autres instruments de contention
dans le pavillon européen. Mais pour quelles raisons ces réformes
avaient-elles échoué dans le service d’hommes « indigènes » qui demeuraient
pris dans leur cycle d’indifférence, de retrait et d’agitation avec leur
corrélat de répression ? La réponse ne se trouvait pas dans quelque caractéristique
raciale, mais dans le fait que les assignations de sens ne peuvent
se faire que dans certains cadres de références, et que ceux-ci ne sont pas
universels mais culturellement déterminés, ce qui se manifeste clairement
dans une société coloniale.

       « A la faveur de quel trouble du jugement avions-nous cru possible
          une sociothérapie d’inspiration occidentale dans un service d’aliénés
          musulmans ? Comment une analyse structurale était-elle possible si on
          mettait entre parenthèses les cadres géographiques, historiques, culturels
          et sociaux 44 ? »

Charles Geronimi suggère que cet échec a été voulu par Fanon comme
une étape nécessaire dans la mise en place des structures thérapeutiques :

       « On peut légitimement se demander si Fanon s’est réellement
          “trompé” en essayant de plaquer les techniques “européennes” dans un
           service de musulmans ou s’il s’est volontairement engagé dans ce qu’il
           savait être d’emblée une impasse. Jacques Azoulay pense que, selon son
           expression, “on s’était planté”. Quand je m’étonnais auprès de Fanon de ce
          “trouble de jugement”, comme il l’écrit, étonnant de la part de celui qui
            venait d’écrire Peau noire, masques blancs ou l’article d’Esprit sur le “syndrome
           nord-africain”, travaux qui mettaient en évidence l’impossibilité
           d’une rencontre authentique dans un cadre colonial, il me sourit et me
           répliqua : “Vous savez, on ne comprend qu’avec ses tripes. Il n’était pas
           question pour moi d’imposer de l’extérieur des méthodes plus ou moins
           adaptées à la “mentalité indigène”. Il me fallait démontrer plusieurs choses :
           que la culture algérienne était porteuse de valeurs autres que la culture coloniale;
           que ces valeurs structurantes devaient être assumées sans complexe
           par ceux qui en sont porteurs : les Algériens soignants ou soignés. Il me
           fallait pour avoir l’adhésion du personnel algérien susciter chez eux un
           sentiment de révolte sur le mode “nous sommes aussi capables que les
           Européens”. C’était au personnel algérien de suggérer les formes de sociabilité
           spécifiques et de les intégrer dans le processus de socialthérapie.
           C’est ce qui est arrivé. Et il ajouta : “La psychiatrie doit être politique” 45. »

Blida offrait donc à Fanon l’occasion idéale de clarifier les deux problèmes
qui le hantaient depuis sa thèse et depuis Peau noire, masques
blancs, ceux des liens entre le neurologique et le psychiatrique, et entre le
psychiatrique et le social. Avec ses internes (en particulier Jacques
Azoulay et François Sanchez), il entreprit alors d’étudier dans la culture
locale la façon dont les maladies mentales étaient conceptua lisées 46. Ils
étudièrent les exorcismes des marabouts fondés sur la croyance en des
génies (djinns ou plus proprement djnoun, forces censées prendre le
contrôle des malades mentaux), mais aussi l’impact de la colonisation sur
ces cultures. D’un point de vue institutionnel, à Blida la solution devint
évidente et une refonte complète des activités sociothérapeutiques s’ensuivit
: ouverture d’un café maure, célébration de fêtes traditionnelles,
soirée avec conteurs et groupes de musique locale, le tout impliquant de
plus en plus de patients. Footballeur passionné, Fanon y ajouta la construction
par les patients d’un stade dont il était très fier, où il organisait des
matches et qui est toujours utilisé. Dans l’article écrit avec Azoulay, ces
solutions sont décrites très rapidement alors que le problème lui-même
avait été analysé dans le moindre détail. Ce qui comptait était de révéler
la nécessité d’un bouleversement conceptuel dont le succès permettait à
son tour de saper le regard ethnopsychiatrique dominant alors 47.

Les travaux psychiatriques ultérieurs, notamment ceux sur la maladie
mentale en Afrique du Nord, confirment théoriquement ce qu’avait révélé
cette expérience et attaquent directement la psychiatrie coloniale d’avantguerre,
fondamentalement viciée en ce qu’elle naturalisait des troubles
mentaux qui apparaissent désormais clairement déterminés par des facteurs
sociaux et culturels. S’il est vrai que les maladies mentales ont souvent à
leur genèse des problèmes neurologiques, cette expérience thérapeutique
confirmait aussi l’irréductibilité des syndromes psychiatriques au neurologique.
Le réductionnisme scientiste ne fleurissait aux colonies, en particulier
sous l’influence d’Antoine Porot et de son influente « École
d’Alger », que parce qu’il offrait au racisme un fondement d’apparence
scientifique.
Dans une communication au Congrès des médecins aliénistes et neurologues
de septembre 1955, à Nice, Fanon et son collègue de Blida,
Raymond Lacaton, abordent le sujet de la maladie mentale en Afrique du
Nord sous l’angle original d’un problème de médecine légale : si la plupart
des criminels « européens » passent aux aveux quand on leur présente des
preuves, la plupart des criminels « indigènes » nient les faits, même en
présence de preuves accablantes, sans d’ailleurs tenter de prouver leur
innocence. La réaction de la police et de l’opinion publique est de naturaliser
ce comportement en disant que le Nord-Africain est constitutionnellement
menteur. Les psychiatres « primitivistes » l’expliquaient de manière
plus subtile. Pour eux tout d’abord, la criminalité est inscrite dans la « mentalité
» des indigènes :

       « La criminalité indigène a un développement, une fréquence, une
          brutalité et une sauvagerie qui surprennent au premier abord et qui sont
          conditionnées par cette impulsivité spéciale sur laquelle l’un de nous a déjà
          eu l’occasion d’attirer l’attention […] 48. Sur 75 expertises mentales indigènes
          demandées à l’un de nous en ces dix dernières années, 61 avaient
          trait à des meurtres ou tentatives de meurtre d’apparence injustifiée.
          Dans les douars, on ne pouvait se défendre contre de tels malades
          qu’en les chargeant de chaînes ; dans nos modernes hôpitaux psychiatriques,
          on a dû multiplier les chambres d’isolement qui s’avèrent encore
          insuffisantes à contenir le nombre surprenant d’“agités indigènes” que
          nous y devons placer.
          Or c’est encore le primitivisme qui nous fournit l’explication de
          cette tendance à l’agitation. On doit, à notre avis, considérer ces manifestations
          psycho-motrices désordonnées, selon l’idée de Kretschmer,
          comme la libération soudaine de “complexes archaïques” préformés ;
          réaction explosives “de tempête” (peur, panique, défense ou fuite) dans
          le cas de l’agitation. Alors que l’individu “évolué” reste toujours, pour
          une part, sous la domination de facultés supérieures de contrôle, de
          critique, de logique, qui inhibent la libération de ses facultés instinctives  ;
          le primitif, lui, réagit, au-delà d’un certain seuil, par une libération
          totale de ses automatismes instinctifs, on retrouve ici la loi du tout
          ou rien : l’Indigène, en sa folie, ne connaît pas de mesure 49. »

Quant à la tendance au déni de l’évidence, elle s’explique pour Porot
et Sutter par une sorte d’entêtement constitutif, une incapacité à intégrer
les données de l’expérience dans une objectivité commune, comme lorsque
de jeunes enfants nient leurs désobéissance même quand ils ont vu leurs
parents les observer (à ceci près que les enfants ont la capacité d’évoluer) :

       « La seule résistance intellectuelle dont ils [les indigènes] soient
          capables se fait sous forme d’un entêtement tenace et insurmontable,
          d’une puissance de persévération qui défie toutes les entreprises et qui
          ne s’exerce en général que dans un sens déterminé par les intérêts, les
          instincts ou les croyances essentielles. L’indigène lésé devient vite un
          revendicateur tenace et obstiné.
          Ce fonds de réduction intellectuelle avec crédulité et entêtement rapprocherait
          à première vue la formule psychique de l’Indigène musulman
          de celle de l’enfant. [Ce puérilisme mental diffère pourtant de celui de nos
          enfants, en ce sens qu’on n’y trouve pas cet esprit curieux qui les pousse à
          des questions, à des pourquoi interminables, les incite à des rapprochements
          imprévus, à des comparaisons toujours intéressantes, véritable
          ébauche de l’esprit scientifique, dont est dénué l’Indigène 50] 51. »

Les indigènes étaient donc fixés non pas à un stade de développement
ontogénétique antérieur mais dans une profonde différence phylogénétique.
Porot et Sutter concluent leur essai ainsi :

       « Car le primitivisme n’est pas un manque de maturité, un arrêt
          marqué dans le développement du psychisme individuel […] ; il a des
          assises beaucoup plus profondes et nous pensons même qu’il doit avoir
          son substratum dans une disposition particulière sinon de l’architectonie,
          du moins de la hiérarchisation “dynamique” des centre nerveux 52. »

Dans un tapuscrit non publié, Fanon fait à nouveau table rase des
présupposés et part d’une réflexion philosophique sur les conditions
culturelles et l’histoire légale de l’aveu, citant Sartre, Bergson, Nabert,
Dostoïevski, et surtout Hobbes :

       « Il y a un pôle moral de l’aveu : ce que l’on nommerait sincérité.
          Mais il y a aussi un pôle civique et l’on sait qu’une telle position
          était chère à Hobbes et aux philosophes du contrat social.
          J’avoue en tant qu’homme et je suis sincère. J’avoue aussi en tant
         que citoyen et j’authentifie le contrat social. Certes une telle duplicité
         est noyée dans l’existence quotidienne, mais dans des circonstances
         déterminées il faut savoir la retourner 53. »

L’aveu public n’a donc de sens que dans un groupe reconnu par l’individu
et qui reconnaît l’individu. Hormis les juridictions totalitaires, son
rôle est minimal dans les procédures judiciaires modernes puisqu’il n’a pas
le statut de preuve (on peut s’accuser sous contrainte ou bien pour disculper
le coupable). La reconnaissance de la culpabilité doit donc se comprendre
plutôt comme un moyen d’amorcer la réintégration dans le groupe social.
Or cela suppose qu’il y ait un groupe homogène, cadre ultime, et que l’individu
y a eu sa place à un moment donné, même si en pratique ce cadre
passe inaperçu en raison précisément de son évidence et de sa nécessité.
Le texte publié de cette intervention commence à ce point de la réflexion :
il ne peut y avoir réinsertion dans un groupe que si l’individu y avait sa
place initialement. De par leur appartenance à un groupe distinct, avec
ses propres normes éthiques et sociales (parmi lesquelles un code de l’honneur
différent), les « indigènes » nord-africains ne peuvent légitimer par
leur aveu un système qui leur est étranger. Ils peuvent très bien se soumettre
au jugement, mais en n’y voyant que décision de Dieu. Fanon n’a de
cesse de le souligner, se soumettre à un pouvoir ne revient pas à l’accepter :

       « Pour le criminel, reconnaître son acte devant le juge c’est désapprouver
          cet acte, c’est légitimer l’irruption du public dans le privé. Le
          Nord-Africain, en niant, en se rétractant, ne se refuse-t-il pas à cela ?
          Sans doute voyons-nous ainsi concrétisée la séparation totale entre
          deux groupes sociaux coexistant, tragiquement, hélas ! Mais dont l’intégration
          de l’un par l’autre n’a pas été amorcée.
          Ce refus de l’inculpé musulman d’authentifier par l’aveu de son acte
          le contrat social qu’on lui propose signifie que sa soumission souvent profonde,
         que nous avons notée en face du pouvoir (judiciaire en l’occurrence),
         ne peut être confondue avec une acceptation de ce pouvoir 54. »

L’intérêt de ce problème de médecine légale est donc de révéler que,
dans la société coloniale, il n’y a pas de contrat social partagé, pas d’adhésion
de l’individu à un tout social et juridique. Ici se révèle une contradiction
irréductible entre une compréhension contractuelle du social et le
colonialisme, en eût-il d’ailleurs agité l’étendard comme l’une de ses justifications.
Encore une fois l’idéologie d’une pathologie mentale et d’un
caractère naturellement liés à une race, toute spontanée qu’elle parût,
n’était qu’un dispositif destiné à masquer cette contradiction. Sous ses
oripeaux scientifiques, la naturalisation de la maladie mentale sur une
base raciale revenait secrètement à faire d’une certaine structure culturelle
importée d’Europe une norme naturelle 55.

Fanon et Azoulay avaient noté que les difficultés d’application de la
socialthérapie aux hommes algériens dans le service de Blida venaient du
fait que « le biologique, le psychologique, le sociologique n’avaient été
séparés que par une aberration de l’esprit 56 ». Afin d’explorer les rapports
réels de ces dimensions et de comprendre les liens unissant les membres
individuels d’un groupe à un tout social, Fanon reprit ses livres, en particulier
de sociologues et d’anthropologues, tels André Leroi-Gourhan 57,
Georges Gusdorf et Marcel Mauss, dont il adopte le concept de fait social
total 58. Parmi les pratiques cruciales qui définissent une société, à l’intersection
entre l’économie, la loi, la religion, la magie, et l’art, Fanon place
son rapport d’une société à la folie. Nous avons plusieurs manuscrits
intéressants dans ce domaine, mais le texte le plus frappant est un article
coécrit avec François Sanchez, en 1956, sur les « Attitudes du musulman
maghrébin devant la folie ». Plutôt que de revenir à la grande tradition
d’écrits médiévaux arabes sur la folie comme maladie mentale, Fanon et
Sanchez se concentrent sur les réactions populaires face aux malades. Ils
les étudient en observant les procédures thérapeutiques des marabouts et
en se faisant traduire les traités de démonologie sur lesquels ces pratiques
se fondent. Ce qui est frappant, selon eux, c’est que bien qu’en Europe la
folie soit désormais pensée comme maladie et non comme perversion,
les réactions tant à l’extérieur qu’à l’intérieur de l’hôpital restent fondées
sur un schéma mental moral plutôt que médical. Les infirmiers psychiatriques
tendent à « punir » des patients qui posent problème, et les membres
de leur famille se sentent personnellement blessés par leur attitude :

       « L’Occidental croit en général que la folie aliène l’homme, qu’on ne
          saurait comprendre le comportement du malade sans tenir compte de la
          maladie. Cependant cette croyance n’entraîne pas toujours en pratique une
          attitude logique, tout se passe comme si l’Occidental oubliait souvent
          la maladie : l’aliéné lui paraît montrer quelque complaisance dans le morbide
         et tendre à en profiter plus ou moins pour abuser son entourage 59. »

La perspective nord-africaine sur la folie est différente :

       « S’il est une certitude bien établie, c’est celle que le Maghrébin
          possède au sujet de la folie et de son déterminisme. Le malade mental
         est absolument aliéné, il est irresponsable de ses troubles ; seuls, les
         génies en supportent l’entière responsabilité 60. »

Si l’on pense réellement que le fou est malade parce qu’il est contrôlé
par des forces extérieures (les djnoun ou génies), on ne peut assigner
d’intentionnalité, a fortiori de moralité, aux comportements des patients :

       « La mère insultée ou battue par son fils malade ne songera jamais
          à l’accuser d’irrespect ou de désirs meurtriers, elle sait que son fils ne
          saurait en toute liberté lui vouloir du mal. Il n’est jamais question de lui
         attribuer des actes qui ne relèvent pas de sa volonté qui est de part en
         part soumise à l’emprise des génies 61. »

Fanon considère donc que ces sociétés sont plus avancées en termes
d’« hygiène mentale », c’est-à-dire en soins dispensés localement, par
rapport aux sociétés européennes, mais pas en raison de quelque fascina-
tion pour ce que révèlerait la maladie elle-même (et en cela Fanon est
assez loin du Foucault de Folie et déraison) :

       « Ce n’est pas la folie qui suscite respect, patience, indulgence,
          c’est l’homme atteint par la folie, par les génies ; c’est l’homme en tant
         que tel 62. »

L’Europe doit donc tirer des leçons de ces attitudes si elle veut développer
de meilleurs systèmes d’assistance pour les patients, mais cela ne
signifie pas, selon Fanon, que l’on doive abandonner une perspective
scientifique en psychiatrie. L’article se termine par un encadré contenant
la proclamation suivante :

       « Si l’Europe a reçu des pays musulmans les premiers rudiments
          d’une assistance aux aliénés, elle leur a apporté en retour une compréhension
          rationnelle des affections mentales 63 ! »

Au-delà de l’institution

La réflexion sur l’expérience de Blida avait confirmé à Fanon combien
les aspects culturels autant que sociaux devaient être pris en compte
pour que le modèle de la thérapie institutionnelle fonctionne. Il se demanda
alors s’il était possible de concevoir d’autres structures d’hygiène mentale
que l’institution asilaire elle-même. Dans un article coécrit avec Sliman
Asselah sur la question de l’agitation (la violence des patients et son rapport
à l’institution), texte qui marque pour la première fois une distance
d’avec Tosquelles, Fanon remet en question l’idée que l’hôpital puisse
jamais remplacer le milieu extérieur, ajoutant qu’en un tel cas les relations
de pouvoir de l’extérieur y seraient également transposées :

       « Ici, il ne nous semble pas inutile de rappeler que la compréhension
          de la nécessité d’organiser le service, de l’institutionnaliser, d’y
          rendre possibles des conduites sociales, ne doit pas provoquer une mystification
          à base de référence externe. C’est ainsi que l’on peut entendre
         des réflexions comme :
         l’hôpital-village ;
         l’hôpital, reflet du monde extérieur ;
         à l’hôpital c’est comme dehors, le malade doit être comme chez lui…
         De telles expressions, on s’en doute, sont une tentative de masquer
         la réalité sous des préoccupations humanitaires faussement psychothérapeutiques.
         Et Le Guillant a mille fois raison de condamner ces
         attitudes déréelles 64. »

C’est pourquoi, durant ses dernières années à Tunis, outre son travail à
El Moudjahid et ses activités politiques, Fanon consacra une énergie considérable
à la mise en place et à la direction d’un centre de soins de jour, rattaché
à l’hôpital général Charles Nicolle, afin de remplacer l’hospitalisation
psychiatrique. Le dernier de ses articles scientifiques, publié en 1959,
est un long rapport sur cette expérience, de près de deux ans. Fanon semble
avoir été particulièrement fier de ce centre qu’il considérait comme un
modèle avancé de soins psychiatriques, que l’on pourrait développer partout,
surtout dans les pays décolonisés en raison de son faible coût et de sa
grande efficacité thérapeutique 65. L’avantage d’un centre de soins de jour
par rapport à une institution d’internement réside dans le fait que la sociothérapie
peut avoir lieu dans l’environnement social et culturel normal des
patients qui rentrent chez eux le soir, après avoir suivi une série de traitements
appropriés durant la journée, comprenant, si nécessaire, des sessions
initiales de thérapie de choc ou d’hypnothérapie, puis des psychothérapies
diverses, individuelles ou en groupe. Dans cet article, pour justifier son
refus de l’internement, Fanon revient plusieurs fois à l’idée, héritée de Ey,
que la folie est une pathologie de la liberté :

       « La maladie mentale, dans une phénoménologie qui laisserait de
          côté les grosses altérations de la conscience, se présente comme une véritable
          pathologie de la liberté. La maladie situe le malade dans un monde
          où sa liberté, sa volonté, ses désirs sont constamment brisés par des
          obsessions, des inhibitions, des contre-ordres, des angoisses. L’hospitalisation
          classique limite considérablement le champ d’action du malade,
          lui interdit toute compensation, tout déplacement, le restreint au champ
          clos de l’Hôpital et le condamne à exercer sa liberté dans le monde irréel
         des phantasmes. Il n’est donc pas étonnant que le malade ne se sente libre
         que dans son opposition au médecin qui le retient. […] A l’Hôpital de
         Jour […] l’institution, en fait, n’a aucune prise sur la liberté du malade,
         sur son apparaître immédiat. […] Le fait pour le malade de se tenir en
         mains à travers l’habillement, la coupe de cheveux et surtout le secret de
         toute une partie de la journée passée en dehors du milieu hospitalier, renforce
         et en tout cas maintient sa personnalité à l’opposé de l’intégration
         dissolvante dans un Hôpital psychiatrique qui ouvre la voie aux fantasmes
         de morcèlement corporel ou d’effritement du moi 66. »

Fantasmes de fragmentation physique, effondrement de l’identité que
l’institution psychiatrique ne fait que renforcer au lieu de les transformer :
ces notions avaient déjà été utilisées par Fanon dans Peau Noire, Masques
Blancs pour décrire l’aliénation produite par le regard raciste et l’institution
coloniale au sein même de l’expérience vécue du Noir, dissolvants
analogues à la phase initiale de dissolution neurologique dans la genèse
de la maladie mentale 67. Le monde changeait et il n’était pas question de
perpétuer en médecine des structures essentiellement aliénantes. Le programme
de santé mentale pour un pays neuf que Fanon expose dans son
article sur le centre de soins journaliers à Tunis pouvait d’ailleurs servir de
modèle à ce qui allait devenir, sous le nom de « psychiatrie de secteur »,
une dimension essentielle des soins psychiatriques en Europe aussi.

Il est clair que Fanon aimait sa vie de révolutionnaire, de journaliste
et d’ambassadeur. Mais une fois l’indépendance conquise, il avait l’intention
de consacrer le reste de sa vie à l’organisation dans son domaine de
structures capables de résoudre au mieux les pathologies de la liberté. De
toutes ses vies, vécues sans réserve, on ne peut séparer sa pensée scientifique
et sa pratique clinique 68.

Notes

1. Remarque de Charles Geronimi qui fut l’un des internes de Fanon, entretien
avec Jean Khalfa du 24 mai 2014.                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                          2. « Note de l’éditeur », Frantz Fanon, Pour la révolution africaine : écrits
politiques [1964] (La Découverte, Paris, 2006, p. 8 ; et p. 686 de l’édition des
Œuvres, La Découverte, 2011). L’édition envisagée par Maspero ne vit pas le
jour. La Découverte publiera en 2015 un volume de textes inédits ou non disponibles
de Fanon, contenant en particulier tous ses écrits psychiatriques (sous la
direction de Jean Khalfa et Robert Young). Le présent texte est extrait de la présentation
de ces écrits.
Pour une vue d’ensemble de la pratique et des écrits psychiatriques de
Fanon, il convient d’abord de consulter la remarquable biographie que lui a
consacrée Alice Cherki ainsi que celle de David Macey.
3. Frantz Fanon, Altérations mentales, modifications caractérielles, troubles
psychiques et déficit intellectuel dans l’hérédo-dégénération spino-cérébelleuse.
A propos d’un cas de maladie de Friedreich avec délire de possession, thèse soutenue
à la faculté mixte de médecine et de pharmacie à Lyon, le 29 novembre 1951.
Un chapitre « Le trouble mental et le trouble neurologique », en est reproduit dans
L’Information Psychiatrique, 51, 10 (1975), pp. 1079-90.                                                                                                                                                                                                                                                            4. Voir Claudine Razanajao et Jacques Postel, « La vie et l’œuvre psychiatrique
de Frantz Fanon », Sud/Nord, 22 (2007), pp. 147-174 (p. 149).
5. Peau noire, masques blancs, Le Seuil, Paris (1952), 1971, p. 39 ; Œuvres, p.96.
6. Ibid., p. 8 ; Œuvres, p. 66.                                                                                                                                                                                                                                                                                                              7. Fanon, Altérations Mentales, p. 50.
8. Ibid., p. 59.
9. Voir Maurice Merleau-Ponty, Psychologie et pédagogie de l’enfant.
Cours de Sorbonne, 1949-1952 (éd. Verdier, Paris, 2001), en particulier les cours
sur Lacan, intitulés « Les stades du développement enfantin » (pp. 108-116). Il est
probable que Merleau-Ponty présenta à Lyon, où il avait une chaire de psychologie,
au moins certains des cours sur la psychologie de l’enfant et la pédagogie
qu’il donna à la Sorbonne entre 1949 et 1951. Plusieurs aspects de la thèse de
Fanon le suggèrent.                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                10. Fanon, Altérations mentales, p. 68. Dans Peau noire, masques blancs,
Fanon rappelle l’importance à ses yeux de la critique lacanienne de l’idée de morbidité
constitutionnelle. Op. cit., p. 65, Œuvres, p. 124. La citation de Lacan se
trouve dans son intervention au colloque de Bonneval : L. Bonnafé, H. Ey,
S. Follin, J. Lacan, J. Rouart, Le Problème de la psychogenèse des névroses et des
psychoses, Desclée de Brouwer, Paris, 1950, p. 34.
11. Jacques Tosquellas, « Entretien avec Maurice Despinoy », Sud/Nord, 22
(2007), pp. 105-114 (p. 107). En 1952, Despinoy quitta Saint-Alban pour diriger
l’hôpital Colson, l’hôpital psychiatrique de la Martinique. Il resta en contact avec
Fanon qui, de son côté, continua de faire des expériences sur les sels de lithium,
comme le rapporte Charles Geronimi (Fanon à Blida, manuscrit non publié,
aimablement communiqué par l’auteur).
12. Marie-Jeanne Manuellan, à qui Fanon dicta une bonne partie de L’An V
et des Damnés de la terre et qui les dactylographia, m’a décrit la méthode de travail
de Fanon durant plusieurs conversations en 2013 et 2014. Je lui suis profondément
reconnaissant pour son temps et sa générosité.                                                                                                                                                                                                                                                                           13. David Macey, Frantz Fanon, a life (2e édition, Verso, Londres, 2012)
p. 136.
14. Article publié dans Esprit en février 1952 et repris dans Pour la révolution
africaine, pp. 13-25 (Œuvres, pp. 691-703). On peut y lire la généalogie d’une
attitude raciste à partir du présupposé que tout symptôme implique lésion :
« Devant cette douleur sans lésion, cette maladie répartie dans et sur tout le corps,
cette souffrance continue, l’attitude la plus facile, et à laquelle on est plus ou moins
rapidement conduit, est la négation de toute morbidité. A l’extrême, le Nord-
Africain est un simulateur, un menteur, un tire-au-flanc, un fainéant, un feignant,
un voleur. […] Le Nord-Africain prend place dans ce syndrome asymptomatique
et se situe automatiquement sur un plan d’indiscipline (cf. discipline médicale),
d’inconséquence (par rapport à la loi : tout symptôme suppose une lésion), d’insincérité
(il dit souffrir alors que nous savons ne pas exister des raisons de souffrir. »
Pour la révolution africaine, pp. 21 et 24 ; Œuvres, pp. 694 et 697.
La Série D du chapitre 5 des Damnés de la terre est consacrée aux « Troubles
psychosomatiques ». Fanon y emploie la terminologie matérialiste, « cortico-viscérale
», de la médecine psychosomatique soviétique, développée à la suite des
travaux de Pavlov. Il s’empresse toutefois de la tempérer par une critique de l’essentialisme
ethnopsychiatrique : dans le contexte colonial le trouble psychosomatique
n’est pas une propriété de l’esprit de l’indigène, mais une adaptation physiologique
à une situation historique particulière.                                                                                                                                                                                                                                                                                           15. Fanon, Altérations Mentales, p. 1.
16. Ibid., p. 2.
17. Sur l’histoire de la « paralysie générale », voir Jacques Postel et Claude
Quétel, Nouvelle histoire de la psychiatrie (Dunod, Paris, 2012), pp. 03-214.
18. Fanon, Altérations mentales, p. 3.
19. Ibid., pp. 11-12.                                                                                                                                                                                                                                                                                                                              20. Fanon a lu et cite les actes des célèbres rencontres que Ey organisa à
Bonneval. Voir Henri Ey, Julian de Ajuriaguerra et Henri Hécaen, Neurologie et
psychiatrie [rencontres de 1943] (Hermann, Paris, 1947) ; et Henri Ey, Lucien
Bonnafé, Sven Follin, Jacques Lacan, Julien Rouart, Le Problème de la psychogenèse
des névroses et des psychoses [rencontres de 1946] (Desclée de Brouwer,
Paris, 1950). La bibliothèque de Fanon, déposée au Centre national de Recherches
préhistoriques, anthropologiques et historiques (CNRPAH) à Alger (voir <http://
www.cnrpah.org/index.php/fonds-et-catalogues> [consulté le 15 août 2014]),
contient les deux premiers tomes des Etudes psychiatriques de Ey : 1 : Historique,
méthodologie, psychopathologie générale, (Desclée de Brouwer, 2nde éd., Paris,
1952) ; 2 : Aspects séméiologiques (Desclée de Brouwer, Paris, 1950). Fanon s’intéressait
notamment aux Études liées à la somatogenèse de la maladie mentale,
telle la troisième, dans laquelle Ey remarque : « Ne serait-il pas possible cependant
de se demander si la notion de “Psychose” n’est pas précisément contra dictoire
avec l’idée d’“entité” et cela en analysant simplement la pathologie de la Paralysie
Générale » (t. I, p. 44 ; nouvelle édition, CREHEY, Perpignan, 2006, p. 63).
21. La bibliothèque de Fanon comprend un exemplaire du Nouvel esprit scientifique
de Gaston Bachelard (Presses universitaires de France, Paris, 1949 [1934]),
qui défend une épistémologie non substantialiste et centrée sur des processus
temporels. Foucault, lui aussi influencé tant par la phénoménologie que par l’enseignement
de Ey, est alors proche de ce que dit Fanon : « La difficulté à retrouver
l’unité des perturbations organiques et des altérations de la personnalité, ne vient-elle
pas de ce qu’on leur suppose une causalité de même type ? » Michel Foucault,
Maladie mentale et personnalité (Presses Universitaires de France, Paris, 1954),
pp. 1-2.
22. Razanajao et Postel, « La vie et l’œuvre psychiatrique de Frantz
Fanon », op. cit., p. 148.                                                                                                                                                                                                                                                                                                                    23. Macey, Frantz Fanon, p. 139.
24. Esprit publiera, en décembre 1952, un important numéro consacré à la
réforme des institutions psychiatriques sous le titre « Misère de la psychiatrie »,
avec entre autres des articles de Ey, Tosquelles, Sivadon, Daumezon, que Fanon
connaissait.
25. Fanon attribue la citation à Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche, mais
elle vient d’un manuscrit préparatoire de Ecce Homo (automne 1884) : « Ich will
das höchste Mißtrauen gegen mich erwecken : ich rede nur von erlebten Dingen
und präsentire nicht nur Kopf-Vorgänge » (Kritische Studienausgabe, 14, 361). Ce
passage était traduit dans l’Introduction à la pensée philosophique allemande
depuis Nietzsche de Bernard Groethuysen (Librairie Stock, Paris, 1926, p. 28),
dont un exemplaire figure dans sa bibliothèque, et dans lequel le passage est traduit
ainsi : « Je ne parle que de choses vécues, et je ne me borne pas à dire ce qui s’est
passé dans ma tête. »                                                                                                                                                                                                                                                                                                                          26. Paul Guiraud et Julian de Ajuriaguerra, « Aréflexie, pieds creux,
amyotrophie accentuée, signe d’Argyll et troubles mentaux », Annales médico-
psychologiques, 92, 1 (1934), pp. 229-234 (p. 233).
27. Paul Guiraud et Madeleine Derombies, « Un cas de maladie familiale
de Roussy-Lévy avec troubles mentaux », Annales médico-psychologiques, 92, 1
(1934), pp. 224-229 (p. 225).                                                                                                                                                                                                                                                                                                          28. Ibid., pp. 228-229.
29. Altérations mentales, p. 44.                                                                                                                                                                                                                                                                                                       30. « La catégorie sociale de la réalité humaine, à laquelle personnellement
nous attachons tant d’importance, a retenu l’attention de Lacan » (Altérations
mentales, p. 66).
31. Ibid., p. 73. Cette conclusion suppose le rôle du corps vivant dans le
développement psychique et amorce une réflexion sur la relation entre destruction
du schéma corporel et mysticisme, thème repris dans plusieurs textes. Elle se
retrouvera dans l’analyse de l’impact du regard raciste et de la réification des
cultures locales. (Voir Jean Khalfa, « Fanon, corps perdu », Les Temps Modernes,
nos 635-636, novembre-décembre 2005/janvier 2006.)
32. Voir par exemple Etudes Psychiatriques (nouvelle édition, Perpignan,
CREHEY, 2006), vol. I, p. 168).                                                                                                                                                                                                                                                                                                       33. Les neuroleptiques n’étaient pas encore utilisés et ces nouvelles
méthodes de choc suscitaient des espoirs significatifs. Pour les électrochocs,
Fanon s’appuie sur le livre de Paul Delmas-Marsalet, L’Electro-choc thérapeutique
et la dissolution-reconstruction (J.-B. Baillière et Fils, Paris, 1943), en particulier
le chapitre VII, « La théorie de la dissolution-reconstruction », qui base sa
description de la maladie mentale sur une métaphore architecturale : la maladie y
est vue comme une réorganisation défectueuse des moellons que sont les fonctions
mentales. Pour la dissolution par coma insulinique, Fanon se réfère à l’inventeur
de la méthode, Manfred Sakel, qui en fit l’exposé en 1950 au Congrès
international de psychiatrie de Paris.
34. Voir Günther Anders, « Pathologie de la liberté. Essai sur la non-identification
», Recherches Philosophiques, 6 (1936-1937), pp. 2-54.
35. Fanon se prononce clairement pour Ey dans le débat avec Lacan sur ce
point : « Il faut avoir lu La Psychiatrie devant le surréalisme de Ey pour comprendre
à quel point cet auteur sait poser le problème des limites de la liberté et de
la folie. La même chute prend valeur différente selon qu’elle est libre ou irréversible.
Selon qu’elle est envol ou conséquence du poids psychique de l’organisme.
Dans le premier cas, on a affaire au Poète, dans le deuxième, au Fou » (Altérations mentales, p. 55)                                                                                                                                                                            36. Frantz Fanon et François Tosquelles, « Indications de la thérapeutique
de Bini dans le cadre des thérapeutiques institutionnelles », in Congrès des médecins
aliénistes et neurologues de France et des pays de langue française (Masson, Paris, 1953), pp. 545-552 (p. 547).                                                                                                                                                      37. Ibid., p. 549.
38. Les premiers neuroleptiques furent introduits au milieu des années 1950
et Fanon fut l’un des premiers à les expérimenter, notamment à Tunis. Voir Frantz
Fanon et Lucien Lévy, « Premiers essais de méprobamate injectable dans les états
hypocondriaques », La Tunisie Médicale, 37, 10 (1959), pp. 175-191.
39. Voir Isabelle von Bueltzingsloewen, L’Hécatombe des fous : la famine
dans les hôpitaux psychiatriques français sous l’Occupation (Aubier, Paris, 2007).
40. De Philippe Paumelle, voir « Le mythe de l’agitation des malades mentaux »,
dans Entretiens psychiatriques, sous la direction d’Henri Ey [1953] (L’Arche, Paris,
1954), pp. 181-193 ; et « Réflexion sur les Principes à suivre dans la fondation et la
construction des asiles d’aliénés de Parchappe, 1853-1953 », L’Information
Psychiatrique, 29, 10 (1953), pp. 270-277.                                                                                                                                                                                                                                                                                     41. La psychiatrie en Algérie avait été organisée par Antoine Porot, figure
majeure de l’ethnopsychiatrie coloniale, qui justifiait ainsi cette ségrégation :
« Nous ne pouvions prendre la responsabilité de laisser en commun indigènes et
Européens ; la communauté hospitalière, acceptable et réalisée du reste dans des
hôpitaux généraux, ne pouvait intervenir ici : dans des esprits troublés, les divergences
de conceptions morales ou sociales, les tendances impulsives latentes
peuvent à tout instant troubler le calme nécessaire, alimenter des délires, susciter
ou créer des réactions dangereuses dans un milieu éminemment inflammable. »
Voir A. Porot, « L’assistance psychiatrique en Algérie et le futur hôpital psychiatrique
de Blida », L’Algérie Médicale, 65 (1933), pp. 86-92 (p. 89).
42. Frantz Fanon et Jacques Azoulay, « La socialthérapie dans un service
d’hommes musulmans : difficultés méthodologiques », L’Information Psychiatrique,
30, 9 (1954), pp. 349-361. Cet article est une version légèrement modifiée
d’une section de la thèse d’Azoulay.                                                                                                                                                                                                                                                                                               43. Ibid., p. 350. L’usage thérapeutique du cinéma dans les hôpitaux psychiatriques
a fait l’objet de quatre textes publiés par André Beley dans L’Information
Psychiatrique entre 1955 et 1959.
44. Ibid., p. 355. Sur l’impact significatif de l’échec de ces réformes, voir
Alice Cherki, Frantz Fanon. Portrait (Le Seuil, Paris, 2000), p. 106.                                                                                                                                                                                                                                      45. Geronimi, « Fanon à Blida », op. cit.
46. Voir Numa Murard, « Psychiatrie institutionnelle à Blida », Tumultes,
31 (2008), pp. 31-45, qui s’appuie sur une interview d’octobre 2007 avec Jacques
Azoulay dont voici un passage : « Il [Fanon] a cherché d’abord à se renseigner sur
la culture spécifique des Arabes algériens et c’est là qu’on a vécu une période très
pittoresque et très stimulante, lui était très actif, moi je l’étais moins que lui, mais
il m’a entraîné dans des cérémonies de traitement des hystériques dans les bleds
kabyles où on enchaînait des femmes dans des crises cathartiques pendant toute la
nuit, et ce qui est frappant c’est qu’il était capable de rester toute la nuit, il s’intéressait
de l’intérieur à ces pratiques qui étaient la façon traditionnelle de répondre
à certains aspects de la pathologie mentale. »
47. Regard ironiquement décrit dans « Réflexions sur l’ethnopsychiatrie »,
Consciences Maghrébines, 5 (1955), n.p. (13-14). Ce texte non signé a été attribué
à Fanon par André Mandouze qui dirigeait cette revue anticolonialiste.                                                                                                                                                                                                                                  48. Porot et Arii, « L’impulsivité criminelle chez l’indigène algérien. Ses
facteurs », Annales médico-psychologiques, n° 5, décembre 1932 [note de Porot et Sutter].                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                 49. Le « Primitivisme » des indigènes nord-africains. Ses incidences en
pathologie mentale, par le professeur A. Porot et le docteur J. Sutter (d’Alger),
extrait dans Le Sud médical et chirurgical du 15 avril 1939, Imprimerie marseillaise,
39, rue Sainte, Marseille, pp. 11-12.
50. Porot, « Notes de psychiatrie musulmane », Annales médico-psychologiques,
mai 1918 [note de Porot et Sutter].
51. Ibid., pp. 4-5.
52. Ibid., p. 18.                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                    53. Frantz Fanon, « Conduites d’aveu en Afrique du Nord », tapuscrit inédit,
p. 3. Ce texte, signé de Fanon seul, pourrait être le texte de sa communication orale,
ou bien une première version de l’article publié ensuite avec Lacaton. Alice Cherki
note que Fanon s’était passionné durant ses études pour la médecine légale (op. cit.,
p. 31). Il la pratiquera ensuite, selon son frère Joby, lors de son retour à la Martinique.
54. Frantz Fanon et Raymond Lacaton, « Conduites d’aveu en Afrique du Nord »,                                                                                                                                                                                                  Congrès des médecins aliénistes et neurologues de France et des pays de
langue française (Masson, Paris, 1955), pp. 657-660 (p. 660).                                                                                                                                                                                                                                                  55. Fanon attaqua la neurologie de la même façon durant la guerre d’Algérie :
« Cette forme particulière de pathologie (la contracture musculaire généralisée)
avait déjà retenu l’attention avant le déclenchement de la Révolution. Mais les
médecins qui la décrivaient en faisaient un stigmate congénital de l’indigène, une
originalité (?) de son système nerveux où l’on affirmait retrouver la preuve d’une
prédominance chez le colonisé du système extra-pyramidal. Cette contracture en
réalité est tout simplement l’accompagnement postural, l’existence dans les muscles
du colonisé de sa rigidité, de sa réticence, de son refus face à l’autorité coloniale.
» Les Damnés de la terre, p. 280, Œuvres, p. 658.
56. Fanon et Azoulay, « La socialthérapie dans un service d’hommes musulmans»,                                                                                                                                                                                                            p. 356.
57. Fanon et Azoulay reprennent presque verbatim de longs passages d’un
texte de Leroi-Gourhan dressant un tableau de la situation démographique, culturelle
et légale des « indigènes » d’Algérie, mais les modifient subtilement pour
souligner la nature coloniale de cette situation. Voir A. Leroi-Gourhan et J. Poirier,
Ethnologie de l’Union française, t. 1 : Afrique, PUF, Paris, 1953, pp. 121 sq.
58. Marcel Mauss, Essai sur le don (1923-1924), dans Sociologie et                                                                                                                                                                                                                       anthropologie (Presses universitaires de France, Paris, 1950), pp. 274-275.                                                                                                                                                                                                                        59. Frantz Fanon et François Sanchez, « Attitudes du musulman maghrébin
devant la folie », Revue pratique de psychologie de la vie sociale et d’hygiène
mentale, 1 (1956), pp. 24-27 (pp. 24-25).
60. Ibid., p. 25.
61. Ibidem.                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                           62. Ibid., p. 26.
63. Ibid., p. 27.
64. Frantz Fanon et Sliman Asselah, « Le phénomène de l’agitation en                                                                                                                                                                                                                           milieu psychiatrique : considérations générales, signification                                                                                                                                                                                                                             psychopathologique», Maroc Médical, 36, 380 (1957), pp. 21-24 (p. 24).
65. « L’hospitalisation de jour en psychiatrie. Valeur et limites » (en deux
parties, la seconde publiée avec Charles Geronimi), La Tunisie Médicale, 37, 10,
pp. 689-732. Fanon connaissait les cliniques psychiatriques « à porte ouverte »,
par le texte de G. Boittelle et C. Boittelle-Lentulo, « Quelques réflexions sur
le fonctionnement d’un open-door », L’Information Psychiatrique, 29, 1 (1953),
pp. 15-18, sur une expérience à l’hôpital psychiatrique de Cadillac, et par
l’enquête de H. Ueberschlag, « L’assistance psychiatrique hospitalière en
Angleterre », L’Information Psychiatrique, 31, 7 (1955), pp. 332-347 et 31, 9
(1955), pp. 476-498, qui comprend une section sur le Mapperley Hospital de
Nottingham et son directeur, le pionnier de la psychiatrie de jour, Duncan
Macmillan.                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                           66. Frantz Fanon, « L’hospitalisation de jour en psychiatrie : valeur et
limites », La Tunisie Médicale, 37, 10 (1959), pp. 689-732 (pp. 717 et 723).
67. Peau noire, Masques Blancs, p. 93 (Œuvres, p. 158). Le cœur de ce livre
est l’aliénation produite par la conscience obsessionnelle du corps/objet qu’induit
le regard raciste sur sa surface, la peau. Fanon comprend cette dissolution comme
l’analogue de la coupure soma/psyché induite par la maladie neurologique. Les
chapitres du livre peuvent se lire comme la description des reconstructions pathologiques
qui s’ensuivent dans le contexte historique et sociologique des colonies
d’Ancien Régime, y compris le mouvement de la négritude, perçu à la suite
de Sartre comme moment négatif dans la dialectique d’une phénoménologie
de l’esprit colonisé (p. 108 ; Œuvres, p. 171).
68. Tous mes remerciements vont à Mme Mireille Fanon-Mendès France et
à M. Olivier Fanon qui m’ont donné accès aux documents nécessaires à cette
recherche ainsi qu’à l’IMEC (Caen), au CNRPAH (Alger), au Leverhulme Trust
et à la British Academy qui l’ont grandement facilitée.

Par Jean Khalfa, , publié le 16/10/2015 | Comments (0)
Dans: Francophonies et théories