René Hénane, Grand Prix de l’Académie française

L’ouvrage Ma conscience et son rythme de chair… Aimé Césaire, une poétique de notre ami René Hénane, auteur de nombreux articles d’exégèse césairienne dans Mondesfrancophones, vient d’être couronné d’un Grand Prix de l’Académie française au titre de l’année 2019.

Ci-dessous la présentation par l’éditeur.

Cet ouvrage s’inscrit dans la suite des études que René Hénane a consacrées à l’écriture césairienne. Ainsi sont abordées et approfondies des notions précédemment évoquées. L’auteur s’appuie sur la parole, les propos, les écrits du poète et les témoignages des proches. Il prête attention à l’écriture, disséquée, pour reprendre le mot d’Aimé Césaire, en ses structures de base et d’organisation, notamment son hermétisme.

Ont été analysés la musicalité du vers césairien et le rythme qui l’anime ainsi que l’éclat souterrain du classicisme et du symbolisme, éclat révélé par la fréquence inattendue de la formule alexandrine. René Hénane évoque la complexité ambivalente des relations d’Aimé Césaire avec le surréalisme. Il est attentif à la relation de Césaire avec la science ― d’autant plus que la poésie césairienne est entièrement tramée par le mot scientifique qui imprègne tous ses arcanes.

Aimé Césaire se retrouve sur les sentes où chemine un autre grand poète contemporain comme Victor Ségalen. Il s’agit de Lorand Gaspar. René Hénane analyse l’identité des visions et les analogies doctrinales des poétiques césairienne et gasparienne.

 René Hénane est Médecin Général Inspecteur, professeur agrégé du Val-de-Grâce. Sa fonction de directeur du service de santé des Armées aux Antilles-Guyane (Fort-de-France) favorisa sa rencontre avec Aimé Césaire. Il a publié, en 2012, chez Orizons, une édition critique de Ferrements dans l’ouvrage d’Aimé Césaire, Du fond d’un pays de silence… à laquelle ont participé Lilyan Kesteloot† et M. Souley Ba.

Editions Orizons, Paris, 2018, 496 p.

Voir également la recension de cet ouvrage par Michel Herland dans Esprit, octobre 2018.

Par MF , , publié le 09/07/2019 | Comments (0)
Dans: Aimé Césaire, Événements | Format: ,

Mon amour aux entrailles de temps… – Sexe et sensualité en poésie d’Aimé Césaire… Phallophanies ? (II)

Où allez-vous ma femme  marron ma restituée ma cimarronne
le cœur rouge des pierres les plus sombres s’arrête de battre
quand passent cavaliers du sperme et du tonnerre
(La forêt vierge, Les armes miraculeuses
(Les citations césairiennes sont en italiques)

DEUXIÈME PARTIE: LE SEXE MÉTAPHORIQUE

Phal 2 – Crucifixion, fin XI° s. Mosaïque, San Marco, Venise

Contrairement à la démarche précédente du sexe cru et dru, éclatant dans la clarté du mot, la génitalité s’avance masquée dans l’image métaphorique et le double sens. Ainsi, il faut savoir que le sexe féminin peut se voiler sous les noms anodins de l’araignée, du chat, la chatte, du chaton… l’érection masculine se cache sous les formules :  il est midi, la gaule, la tringle, la trique, pavoiser …  Le sperme se cache sous les mots troupeau de perles, purée, semoule, divine liqueur. Faire l’amour se dit avec la belle formule, faire la belladone… etc.  Le sexe devient porteur d’une image dont on doit trouver le code pour en déceler le sens.

La censure sexuelle d’Aimé Césaire : La métamorphose
Un fait nous paraît majeur qui gouvernera le verbe poétique césairien : la métamorphose. En effet, elle infuse au verbe la puissance de l’image métaphorique. Le poète veut s’exprimer en échappant à la crudité du génital, il censure et métaphorise le mot. Se sentant fragile et vulnérable, il se fond dans le monde afin de communier dans la célébration des puissances qui l’environnent. Mais l’homme ne sait pas être minéral, végétal, céleste et cette ignorance est ressentie comme une incomplétude qui va à l’encontre de son ardent désir de dépassement et de transfiguration. D’où son désir de métamorphose, désir de s’évader en rêve dans les espaces imaginaires du mythe ou de la religion.

*Le poème Batouque (Les armes miraculeuses) nous offre un autre exemple typique de la dilatation cosmique du sexe appelant le soleil, le jour et la nuit:
Batouque : … quand le monde sera nu et roux
comme une matrice calcinée par les  grands soleil de l’amour…
… ayant violé jusqu’à la transparence le sexe étroit du crépuscule
le grand nègre du matin…
La métamorphose matricielle en un soleil assassin : Image quasi obsédante qui apparaît à plusieurs reprises dans la poésie d’Aimé Césaire : l’assassinat de la nuit par le jour (ou vice-versa). Une véritable dramaturgie est construite sur ce thème meurtrier.
grand nègre du matin ayant violé jusqu’à la transparence le sexe étroit du crépuscule… Le poème Batouque nous offre cette étrange image, d’une grande violence sexuelle : ce grand nègre matinal et violeur n’est que la vision métaphorique du soleil qui, se levant brutalement, attente à la virginité de la nuit, cédant la place au jour.
Comment s’expliquent ces visions cosmiques ? Les Tropiques, en effet, ne connaissent ni aurore ni crépuscule du soir, et il est bien connu que, sous ces latitudes, le jour se lève aussi brusquement que la nuit tombe. La brutalité de la nuit tropicale qui congédie le jour a toujours frappé l’imagination d’Aimé Césaire. Il aime ce moment indicible où le jour et la nuit, l’ombre et la lumière, sont en communion, où les visages, les paysages, dépouillés du contraste brutal, se parent de mystère. Aimé Césaire dit clairement son aversion pour le brutal et violent contraste de la nuit ; Le soleilgrand nègre du matin, giclée assassine.
Le jour avec cette voyelle longue, lourde, cette chose qui vous tombe dessus : cela, la nuit ! – … la nuit tombait à picles nuits… ne sont pas sans force même si elles sont sans main pour brandir le coutelas… – (Pour Ina, Ferrements) – … les nuits… même si elles ne sont pas sans force même si elles sont sans main pour brandir le coutelas…  (Nuits, moi laminaire ) 

* Conquête de l’aube (Les armes miraculeuses)
… voici aux portes plus polies que les genoux de la prostitution –
le château des rosées – mon rêve
où j’adore
du dessèchement des cœurs inutiles
(sauf du triangle orchidal qui saigne violent comme le silence des basses terres)
jaillir
dans une gloire de trompettes libres à l’écorce écarlate
cœur non crémeux, dérobant à la voix large des précipices d’incendiaires et capiteux tumultes de cavalcade.
Le poème présente un tableau sexuel d’un réalisme cru masqué par la trame métaphorique. Ces vers  expriment sous une forme métaphorique un rêve où la sexualité explose en une gerbe d’images oniriques entrelacées. Le poète désigne un lieu, … voici aux portes… le château des rosées… Que sont ces portes plus polies que les genoux de la prostitution ?
Tout d’abord l’image des genoux polis de la prostitution renvoie à la coutume des adorateurs qui s’épuisaient publiquement en génuflexions et marches à genoux devant les idoles. Selon les Écritures saintes, la prostitution est définie comme l’action de s’abandonner à l’idolâtrie, en public.
Ces portes lisses, douces, luisantes, conduisent au château des rosées – image sexuelle hautement symbolique que ce château des rosées ! Le contenant protecteur présenté sous forme d’abri, grotte, caverne, maison, palais, château, chaumière, etc. apparaît comme l’un des grands archétypes de l’imaginaire. Il existe un isomorphisme entre la caverne obscure et humide et le site intra-utérin. L’image de la porte, dans l’imagerie césairienne est liée à la représentation des voies génitales féminines et il est typique de voir apparaître, clairement mentionnés dans les poèmes de Césaire, les référents sexuels intimes, caverne, temple, château : Exemple : … au-dessus de la forêt et jusqu’à la caverne dont la porte est un triangle… (La parole aux oricous, Soleil cou coupé).
Ainsi, forêt, caverne, l’arbre et le roc, sont mis en scène pour décrire le sexe féminin métamorphosé : vagin-caverne dont l’entrée est sous la forêt-pilosité pubienne en forme de triangle. Cette image sexuelle sylvestre et triangulaire, se retrouve quasiment à l’identique dans l’Amour fou d’André Breton citant Alfred Jarry : « … évocation très semblable à la mienne : “dans la forêt triangulaire, après le crépuscule”… » [1]
Le château des rosées, image du vagin, [2] peut devenir une auberge sous le toit de laquelle se consomme un acte d’amour cosmique : … à l’heure où à l’aube écliptique se rencontrent ma lune et ton soleil (Cahier)
– Ou encore, cette prison-sexe d’où le poète jette son imprécation :
… ma demeure à votre barbe… liberté de mes spermatozoïdes
… demeure matrice noire tendue de courtine rouge
(Défaire et refaire le soleil, Soleil cou coupé)
L’image matrice noire tendue de courtine rouge est fortement évocatrice du sexe féminin avec sa toison pubienne noire et la fente vulvaire. Quant à l’image de la rosée, elle accentue la connotation sexuelle et régénératrice du château, la rosée humide, symbole « de la grâce vivifiante de la régénération… liée aux mythes de la fécondité » La rosée « prépare les voies de la fécondation… ». [3]
… sauf du triangle orchidal qui saigne violent comme le silence des basses terres aux vendredis orphelins de la pierre et du vide…
Le poète se dit sauvé (sauf ayant le même sens que la locution “sain et sauf”) du triangle orchidal qui saigne violemment. Le triangle orchidal… est une claire représentation du sexe féminin et son saignement menstruel, connoté par le triangle pubien et l’orchidée dont la détermination sexuelle est évidente – image de génitalité crue comme nous en rencontrons fréquemment dans la poésie césairienne, comme par exemple, à l’identique, dans un autre poème : … la caverne dont la porte est un triangle… (La parole aux oricous, Soleil cou coupé)
Cette image d’eau néfaste ténébreuse, impure, issue du triangle orchidal, que fuit le poète, s’oppose en contrepoint liquidien au château des rosées, la rosée, cette eau pure, lustrale, bienfaisante et féconde.
où j’adore…
… jaillir dans une gloire de trompettes libres à l’écorce écarlate
cœur non crémeux, dérobant à la voix large des précipices
d’incendiaires et capiteux tumultes de cavalcades !
Tableau où les images déferlent en apothéose florale et sexuelle – le poète jaillit avec volupté (j’adore… jaillir…) de son rêve, le château des rosées, image dont nous avons noté la connotation féminine et régénératrice. Ce jaillissement se fait dans la splendeur de trompettes, de flammes, d’ivresse, voire d’hallucination.
La métamorphose florale revient avec la gloire des trompettes libres à l’écorce écarlate. Cependant, la trompette évoquée ici n’est pas l’instrument de musique, la trompe millénaire, mais la fleur-trompette, encore appelée “trompette du jugement” ou stramoine fastueuse ; c’est la fleur de datura [4], grande et belle fleur, de plus de vingt centimètres de long, allongée, évasée à son extrémité comme une trompette, pendant librement au bout. Ainsi l’image du datura, la fleur-trompette, est le vecteur d’un faisceau de symboles regroupant, à la fois, l’ivresse, la narcose, l’hallucination et la génitalité féminine. Le poète, dans l’onirisme de son château des rosées, dans le tumulte de ses sens enflammés de volupté (incendiaires, capiteux), se laisse emporter en une cavalcade, en un mot, dans la merveilleuse petite mort orgasmique.
Autres métamorphoses où le sexe prend une dimension cosmique :
ici Soleil et Lune
font les deux roues dentées
d’un Temps à nous moudre féroce
… (Comptine, Ferrements)
Le sexe masqué est le support d’images obscures, de métaphores énigmatiques liées au sang, au volcan, à la terre, au cosmos.

*Cahier d’un retour au pays natal
… et ces têtards en moi éclos de mon ascendance prodigieuse…
vienne le lotus porteur du monde
vienne de dauphins une insurrection perlière brisant la coquille de la mer…
viennent les ovaires de l’eau où le futur agite ses petites têtes
viennent les loups qui  pâturent dans les orifices sauvages du corps à l’heure où à l’auberge de l’écliptique se   rencontrent ma lune et son soleil
il y a les souris qui à les ouïr s’agitent dans le vagin de ma voisine
… il y a mon sexe qui est un poisson en fermentation sur les berges à pollen…
Dans ce verset le sexe est largement représenté avec les référents d’une vie grouillante, symbolisant la fécondité, la reproduction, la perpétuation de l’espèce, une vaste copulation qui s’étend jusqu’au cosmos, avec l’alliance de la lune et du soleil.
– le lotus, porteur du monde, formule d’une parfaite exactitude qui révèle l’érudition du poète. En effet, la fleur de lotus est révérée dans les mythologies indienne, japonaise et chinoise comme l’archétype du symbole sexuel, à l’origine de la vie… « à la vulve archétypale gage de la perpétuation des naissances et des renaissances… symbole de l’apparition de la vie sur l’immensité neutre des eaux primordiales » [5] . Le tableau contextuel est dominé par deux figures, l’eau et le sexe qui se rejoignent en un large opérateur d’images, la gestation féconde. En effet, le tableau présenté est un véritable bestiaire du sexe où les têtards ouvrent le bal :
Et ces têtards  [6] en moi éclos de mon ascendance prodigieuse
suivis par les oiseaux, les singes, les poissons, les crustacés, les loups, les souris, le sanglier qui, tous s’entremêlent en une étrange saturnale avec le sexe, la chair, les ovaires, le vagin, les orifices sauvages du corps, fête païenne rythmée par le cycle de la Lune et du Soleil.
L’ensemble paraît incongru mais l’examen attentif et le décodage révèlent qu’il n’en est rien et l’ensemble présenté est, au contraire, d’une rigoureuse cohésion obéissant à la règle de l’unité d’espèce, de temps ou d’action – en l’occurrence, il s’agit ici du milieu aquatique.
Étrange tableau, en effet, avec des espèces animales aussi éloignées que le dauphin, le loup, le sanglier, la souris… En fait, parfaite cohérence de l’ensemble qui évoque un milieu marin dans lequel s’agitent des animaux aquatiques car le plongeon est un oiseau aquatique comme le loup, la souris et le sanglier sont des poissons parfaitement identifiés. Même les petites têtes qui s’agitent dans les ovaires de l’eau, c’est-à-dire les spermatozoïdes, sont des animalcules qui ne survivent qu’en milieu liquide.
… les ovaires de l’eau, le sperme où le futur (les spermatozoïdes, porteurs de l’espèce) agite se petites têtes…
…les souris qui s’agitent dans le vagin… le poisson en fermentation sur les berges à pollen,
authentiques images sexuelles évoquant la copulation, images liées à la mythologie Dogon (Aimé Césaire a lu les grands africanistes, Griaule, Delafosse) où le poisson, notamment le silure, est assimilé au fœtus [7] L’image du dauphin, elle-même est sexuellement significative, reliée étymologiquement à l’utérus : en grec, delphis, le dauphin et delphus, l’utérus.
Ainsi, cette première partie présente le monde des origines, la mer, berceau de la vie où tous les règnes se rejoignent, l’animal (colibri, cynocéphale, dauphin…), végétal (lotus, herbe, zinnia, corianthe), minéral (coquille, orgue de verre). Ce monde est créé par le verbe du poète:
… et toi veuille de ton lumineux fondement tirer lémurien du sperme insondable de l’homme la forme non osée que le ventre tremblant de la femme porte tel un minerai
Phrase que nous tenons pour l’une des plus belles métaphores filées de l’œuvre césairienne. Ce verset superbe en sa forme, est un appel au rejet des puissances maléfiques qui brisèrent ceux qu’on inocula d’abâtardissement, un appel à la mort des peurs ancestrales… et à la venue d’espérances libératrices du corps et de la mémoire. Le poète s’adresse aux puissances cosmiques en une pathétique prière aux astres pour tirer hors du corps de l’homme les forces maléfiques représentées par le lémurien et de purifier ainsi la lignée humaine portée par le ventre tremblant de la femme – toutes images d’une superbe cosmicité qui annoncent la naissance prodigieuse de l’héritier mâle (Les armes miraculeuses).

*Lynch I (Soleil cou coupé)
Poème énigmatique, en prose, au texte dense, d’un unique bloc, sans aération, d’un redoutable hermétisme, Lynch [8] fourmille de références sexuelles et pathologiques. Le sexe apparaît à deux reprises avec le réalisme génital du phallus et du coït, parmi les extraits suivants, les plus significatifs :
… Je te conspue printemps d’afficher ton œil borgne et ton haleine mauvaise. Ton stupre tes baisers infâmes… c’est le point de strangulation d’un ongle au carmin d’une interjection c’est la pampa c’est le ballet de la reine… c’est le coït inoubliable. Ô lynch sel de mercure et d’antimoine !… le lynch est une orchidée trop belle pour porter des fruits le lynch est une entrée en matière… des galles qui brandissent dans leurs mains le flambeau vif de leur phallus châtré… Le lynch est une belle chevelure que l’effroi rejette sur mon visage le lynch est un temple ruiné par les racines et sanglé de forêt vierge… bouche muette hormis qu’un branle y répand le délire… mon ouïe assassinée…
Notre interprétation relève de l’hypothèse suivante : Lynch I serait le poème de l’acte sexuel morbide et pathologique. En effet, l’approche de ce texte en prose par le thème du sexe vénérien semble en permettre une lecture cohérente. L’ouverture même du poème nous met en face d’images dégénérées de strangulation violente, de stigmates faciaux dépréciatifs : œil borgne et haleine mauvaise, de la débauche concupiscente du stupre et baisers infâmes.
… c’est le point de strangulation d’un ongle au carmin d’une interjection 
: hors du contexte vénérien, ce passage paraît incompréhensible. Il s’agirait, en fait de l’acmé sexuel, de l’éblouissement de l’orgasme : la strangulation de l’ongle carminé est le spasme de la femme qui, tétanisée par l’éclair orgasmique, serre le cou de son partenaire et lui imprime dans la peau la trace de ses ongles.
La griffure, la morsure amoureuse, ne sont pas des vains mots ; rappelons-nous la belle Édith Col-de-Cygne qui, au soir de la bataille de Hastings, reconnut le corps de son amant, le roi Harold, à la trace d’une morsure qu’elle lui fit lors de leurs ébats amoureux. L’association morbide ongle-strangulation apparaît déjà dans le Cahierdes raclements d’ongles cherchant des gorges… et dans le poème Scalp (Soleil cou coupé) : … c’est vrai que j’ai laissé mes ongles en pleine chair de cyclone…
C’est la pampa, c’est le ballet de la reine… : Cris de triomphe ! C’est la grande chevauchée, c’est le cavalier sur sa cavale ! C’est le moment sublime, orgiaque ! le ballet de la reine était le moment très attendu, le sommet des spectacles royaux, l’apogée du plaisir ! … c’est le coït inoubliable … formule qui se passe d’explication ! / Ô lynch, sel de mercure et d’antimoine… étrange apparition de formules chimiques – en fait le mercure et l’antimoine étaient les médicaments contre la syphilis notamment, et autres maladies infectieuses et parasitaires. Rappelons-nous de la liqueur de van Swieten, à base de mercure, chantée par Baudelaire !
Par ailleurs, le mercure est déjà apparu dans la poésie césairienne avec l’image sexuelle crue du … sexe d’aubergine signalé de mercure (Batouque)
…le lynch est une orchidée trop belle pour porter des fruits… l’isomorphisme entre l’orchidée (du grec orchis, le testicule) et le sexe est évident. L’orchidée trop belle est stérile, elle ne porte pas de fruit, atteinte par la maladie syphilitique
…le lynch est une entrée en matière… : l’image est claire d’une pénétration
…des galles qui brandissent dans leurs mains le flambeau vif de leur phallus châtré… L’image sexuelle prend une dimension tellurique et mythologique. Chez les grecs et les Romains, les Galles étaient les prêtres eunuques du culte de Cybèle voués à l’adoration du berger Attis (ou Atys), amant de Cybèle qui s’émascula dans un accès de folie. Les galles s’émasculaient rituellement par dévotion pour Atys et participaient à des cérémonies orgiastiques, le « jour du sang » avec des rites sacrificiels symbolisant la mort et la résurrection. L’image du galle, prêtre eunuque, reparaît dans un autre poème, … lance à l’horizon une furie de galles
brandissant leur sexe sanglant
… (Pirate, Moi, laminaire…) :
…le lynch est un temple ruiné par les racines et sanglé de forêt vierge…Ce vers semble être la première évocation métaphorique du sexe féminin, directe, sans ambiguïté, au sein du poème Lynch I. Le temple, comme la maison, la hutte, a une résonance sexuelle [14] car il renvoie au refuge matriciel. Cette métaphore résonne comme un sexe arborescent ligoté dans la forêt pubienne, une matrice dont les sources de vie sont taries par le mal vénérien délétère. Nous pouvons relever aussi le terme « sanglé » et sa similitude consonantique avec le mot « sang ». La toison sexuelle est toujours représentée avec une connotation sanglante, ajoutant une note tragique au tableau de ruine sexuelle qui qualifie le poème Lynch I.
… bouche muette hormis qu’un branle y répand le délire…

Le branle : une étrange résonance permet une lecture fondée sur la syphilis, maladie vénérienne par excellence, mal déjà évoqué avec le traitement mercuriel. Issu du vieux mot français, “brandeler”, branle désigne un symptôme pathologique, une oscillation de la tête d’avant en arrière observable chez les patients syphilitiques qui présentent une incoordination avec perte de maîtrise des gestes moteurs. La tête branle car le patient est incapable de maîtriser la coordination des muscles de son cou. (9) … mon ouïe assassinée… formule qui semble relever de la pathologie de l’oreille.
Le poème Lynch I paraît particulièrement opaque, poème imprégné d’un pessimisme douloureux, d’un rejet absolu du sexe, méditation onirique, tantôt lyrique, tantôt rageuse, anathème virulent et prière résignée sur le sexe vénérien. L’amour n’y trouve aucune place. Bachelard évoquant le sang dit « le sang n’est jamais heureux… ». Paraphrasant ce mot nous pouvons dire aussi qu’au sein de la poésie césairienne, le sexe n’est jamais heureux.

* Débris :
C’est la mer ma chère caryophylle et vierge moussant vers l’hermaphrodite
Rien de ces excellentes feuilles de femme et de renoncule où s’accomplissent des spermatozoïdes d’oiseau parfait…
Intense contexte sexuel : L’expression feuilles de femmes possède un sens précis parfaitement cohérent avec l’érotisme qui émaille le texte. En effet, une vieille expression populaire lie feuilles des arbres à la femme : « voir les feuilles à l’envers » désigne les ébats amoureux dans la nature, sur l’herbe, sous un arbre. La femme ainsi couchée sur le dos voit les feuilles de l’arbre. Certains disent même qu’elle peut les compter ! Le poème tout entier est marqué par une connotation sexuelle et dans le passage cité nous relevons les termes génitaux : vierge, hermaphrodite, renoncule et spermatozoïdes.
Notons encore la clarté de l’évocation sexuelle dans deux poèmes, moi qui Krakatoa (Corps perdu) et Défaire et refaire le soleil, (Soleil cou coupé).

*  Corps perdu :
moi qui Krakatoatomber dans la vivante semoule d’une terre bien ouverte… de serpents de choses caverneuses…  Le mot semoule, en argot, désigne le sperme – terre bien ouverte, image métaphorique de la femme qui s’offre, ouverte.
de serpents de choses caverneuses… : Il existe une corrélation entre la caverne « obscure et humide » et le « monde intra-utérin », isomorphisme qui relie la cavité du ventre, de l’utérus et la grotte ou la caverne. Le serpent est un symbole phallique par sa forme – symbolisme ophidien de l’étreinte, de la fécondité, « le serpent est le sujet animal du verbe enlacer » [10].

 

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

1- André Breton, « L’amour fou », Œuvres complètes, tome 2, La Pléiade Gallimard, 1992, p.676.)

2 – Jean Chevalier, Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles Robert Laffont 1982, p.825

3 – Gaston Bachelard, La terre et les rêveries de la volonté, José Corti, 1947, p.326.

4 – La fleur de datura apparaît fréquemment dans l’œuvre ; … se tatoue les cuisses d’une pluie de daturas (Et les chiens se taisaient), … colibri dans la tubulure du datura… (La tragédie du roi Christophe, acte II, scène 7), etc. Cette plante très toxique, produit un alcaloïde dont les effets antispasmodiques sont identiques à ceux de l’atropine, alcaloïde de la belladone. La stramoine, à la saveur âcre et nauséeuse, possède des propriétés narcotiques et aussi hallucinatoires. Autrefois, les sorciers l’employaient au cours de cérémonies rituelles pour provoquer la transe et l’hallucination, chez l’homme, d’où son nom d’herbe du sorcier, d’huile du diable. En Inde, une confrérie de voleurs, les “Endormeurs”, offrait aux voyageurs naïfs du tabac mélangé de datura afin de les dépouiller pendant leur sommeil ébrieux.

5 – Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, op. cit. , p.581.

6 – têtard : ce mot possède plusieurs sens dont deux sont retenus : Le premier, le plus courant, est le batracien à l’état larvaire dont la forme avec sa queue rappelle le spermatozoïde. Le têtard est aussi un terme des eaux et forêts qui désigne un arbre dont on a coupé le tronc, à quelques mètres du sol pour lui faire produire des branches utiles pour le chauffage et autres usages (Littré) – Dans le vers, têtards en moi éclos, le sens le plus pertinent est spermatozoïde terme en cohérence avec le contexte sexuel.

7 – commentaire détaillé in : René Hénane, Aimé Césaire   Le chant blessé – Biologie et poétique, éditions J.-M. Place, 1999, pp.159-167.

8 — analyse in : René Hénane, Aimé Césaire, le chant blessé – Biologie et poétique, Édition J.M.Place, 1999, pp.141-154.

9 – Alfred de Musset, atteint d’insuffisance aortique, présentait ce symptôme du branle, encore appelé signe du Musset, nettement visible et amplifié par l’oscillation de la plume qui ornait son chapeau. Le poète en fit un quatrain. Pourquoi mon cœur bat-il si vite ? / Qu’ai-je donc en moi qui s’agite / Dont je me sens épouvanté ? / Ne frappe-t-on pas à ma porte ?

10 – Gaston Bachelard, La terre et les rêveries du repos, Corti, 1948, p.282.

 

 

 

 

 

 

 

Mon amour aux entrailles de temps… – Sexe et sensualité en poésie d’Aimé Césaire… Phallophanies ? (I)

 

Où allez-vous ma femme  marron ma restituée ma cimarronne
le cœur rouge des pierres les plus sombres s’arrête de battre
quand passent cavaliers du sperme et du tonnerre
(La forêt vierge, Les armes miraculeuses)
(Les citations césairiennes sont en italiques)

PREMIÈRE PARTIE : POÉSIE ET GÉNITALITÉ

Le sexe : l’enfant oublié du poème césairien…

Piétà, 1350-1400. Icône

Les études, analyses, commentaires sur l’œuvre d’Aimé Césaire atteignent une exceptionnelle dimension, lui affectant ainsi la marque de l’universel. Il est donc étonnant de constater la restriction qui affecte la sexualité. Il est vrai que la prodigieuse richesse de la poésie d’Aimé Césaire, le poids de l’Histoire et du concept de négritude, les multiples facettes de son art, ont occulté cette part intime, ce grand Désir masqué qui s’épand dans toute l’œuvre poétique.
En fait, au sein de la poétique césairienne, la sexualité, la génitalité ont fait l’objet de nombreuses analyses limitées à des thèmes précis, dans la symbolique de l’œuvre, sans que l’image du sexe ait été intégrée comme élément structurant avec ses multiples aspects. De plus, l’image du sexe n’apparaît jamais de façon brutale, mais plutôt noyée dans une brume métaphorique. Elle fait toujours partie d’un tableau, jamais triomphante, dépouillée de tout érotisme comme les phallophanies christiques décrites par Alexandre Leupin qui seront évoquées au cours de cette étude.
Avant d’explorer les images de génitalité et de sexe en poésie césairienne, il paraît opportun de définir au préalable le sens des mots afin de tenter d’éclairer la problématique sexuelle.

Le mot sexe a une double définition. Il caractérise le statut de l’être, mâle et femelle, masculin, ou féminin. Considéré dans son acception biologique, anatomique, le sexe est le support nominal des organes masculins et féminins, verge, vagin, testicules, sperme etc…, supports de la reproduction. Évoquant un individu mâle ou femelle le poète dit femme, homme, hermaphrodite, androgyne… Le sein est un cas particulier car, organe sexuel dit secondaire fortement impliqué dans l’érotisme, il définit spécifiquement le sein féminin.
Le génital, la génitalité, conformément à la définition littérale, caractérisent tous les concepts, termes, symboles d’ordre biologique, relatifs à la reproduction sexuée de l’homme et des animaux. La génitalité recouvre toutes les images crûment anatomiques et physiologiques de la sexualité : coït, sodomie, vagin, testicules, sperme…
La gestation est un symbole majeur dans l’imagerie poétique césairienne. Elle recouvre la conception, la genèse, la construction de l’être, l’accouchement aussi bien de l’homme que du monde. Ce mot présente souvent une dimension cosmique : les mythes du volcan, la renaissance, la régénération de la race, la matrice originelle, le verbe « parturiant ».
La sensualité, notion qui a fait les beaux jours de la poésie, se rapporte au plaisir des sens, de tous les sens. Une dérive syntaxique donne à la sensualité une coloration sexuelle ; il s’agit d’un abus de langage mais il est vrai que des relations psychophysiologiques existent organiquement entre les organes des sens, la sensorialité, et l’émotion sexuelle : l’odorat a une connotation sexuelle évidente : fonction majeure dans l’attirance sexuelle chez les animaux avec les phéromones, où le sens de l’odorat demeure développé, ce sens s’est sublimé, chez l’homme, à la suite de la corticalisation cérébrale. Le rôle sexuel de l’odorat ne persiste chez l’homme que sous la forme de certains comportements amoureux, l’attirance par le parfum et l’acte sexuel, par exemple. Le toucher, la vue, le goût, sont générateurs d’émotions sexuelles, mais la sensualité peut fort bien être a-érotique, stimulée avec force par une musique, un mets délicieux, un bon vin, une liqueur, le velouté d’un tissu, un beau paysage … même certaines douleurs sont voluptueuses, le dolorisme et le masochisme en apportent la preuve.
L’érotisme est directement isotopique de l’amour et du sexe. Il caractérise tous les stimuli sensoriels, affectifs, et psychiques, incitatifs et générateurs de désir et plaisir sexuels. Son effet s’étend à l’ensemble des stimulations qui éveille le désir amoureux, l’émotion, la sensation physique et mentale. Générateur d’émotion, l’érotisme est d’abord une représentation sensuelle, physique et mentale qui ne met pas en jeu l’acte sexuel, anatomique, proprement dit. Étant une projection mentale, fantasmatique, il relève de l’imaginaire… il reste dépendant de l’esthétique, de l’art, de la culture, des religions et de l’histoire.

Une première remarque s’impose : La sexualité imprègne l’œuvre poétique césairienne sous de multiples facettes mais sexualité dénuée de toute trace érotique et essentiellement gouvernée par l’image. Ainsi le remarque Michel Hausser qui évoque cette sensualité « d’où est évacué tout érotisme… participation sensuelle… dont [chez Césaire] sang témoigne mieux que sperme » [1] Remarque qui nous paraît exacte tant le sexe et la génitalité sont bien là, avec le mot cru porteur d’une symbolique sous la forme masquée de métaphores énigmatiques.

Notons également l’absence totale de stimuli sensoriels érotiques en poésie d’Aimé Césaire – aucune dénudation ni de description de la nudité du corps humain chez la femme comme chez l’homme, aucune description charnelle susceptible d’enflammer le désir amoureux…  Le poète Aimé Césaire est pudique dans son expression sexuelle, plus pudique que celle de son ami Léopold Sédar Senghor et encore plus éloignée de celle de René Depestre avec sa vision érotique hilare, païenne, au sexe exultant et joyeux :

« Toutes les femmes que j’ai aimées à grands cris de bon soleil
Toutes les femmes qui ont donné des rives heureuses à mes flots…
Miel éclatant du coït, pulsation majeure du monde
Ô douceur infinie de la femme » (Élégie païenne)

Les mots créoles de la sexualité ne sont jamais mentionnés, totalement absents de l’écriture. La seule exception apparaît dans La Tragédie du roi Christophe où un personnage se laisse grainer. Quand on sait que les graines en créole, désignent les testicules, le sort de ce malheureux paraît peu enviable.
Pourtant les mots du sexe, fort originaux et imagés, pullulent en langue créole comme le montrent ce bref glossaire :  : le baiser, le bécot, l’embrassade – la bombe : la fornication – bonda : les fesses, le derrière – cal,  fer, lolo, mèche, piment rouge : le sexe masculin, la verge, le vit – coquer, faire l’amour, copuler – halle aux bondas, la maison de tolérance, le bordel –  huître : liqueur vaginale –  languette, le clitoris –  patate, le vagin – patate lombrage, le vagin velu –  papalame, bruit du cunnilingus, la langue léchant le vagin –  quiouquiou, le vagin – tchou : le cul – faire une trompette : sucer le clitoris… etc.

Aimé Césaire s’est abondamment livré à l’auto-censure en supprimant des termes crûment vulgaires, excrémentiels ou sexuels, qui figuraient dans la version initiale de ses écrits. Un exemple est donné avec le poème La tornade (Soleil cou coupé), étonnant exemple d’humour, de dérision sexuelle et grinçante. L’édition originale de 1948 donnait une image grotesque du sénateur, image supprimée dans les versions ultérieures :

… le temps que
le sénateur s’aperçut que la tornade était
assise
dans son assiette sur ses grosses fesses de betterave
et les rondelles de saucisson de ses cuisses
vicieusement croisées… Devant ce spectacle, en une hilarante tempête,
… la tornade de s’esclaffer de rire
dans le sexe d’une putain…

Notons aussi dans le Cahier d’un retour au pays natal (édition Bordas 1947, p.86), l’apparition d’Onan, personnage biblique, second fils de Juda qui est resté dans l’histoire comme symbole de la masturbation et autres pratiques sexuelles dépravées :
je renouvelle ONAN qui confia son sperme à la terre féconde… . Ce passage fut supprimé dans les éditions ultérieures.
Le style poétique césairien rejette toute mention argotique, vulgaire, injurieuse, des parties génitales de l’homme ou de la femme. Au détour d’une ligne, à peine rencontre-t-on une allusion au manque de courage viril stigmatisé par couille molle (Tragédie du roi Christophe, acte I, scène 1).
L’écriture césairienne ne laisse aucune place à l’excrémentiel. La merde est mentionnée épisodiquement mais seulement sous forme d’injure ou d’exclamation. Le mot anus, persona non grata, semble totalement absent, quant à l’urine, elle n’apparaît furtivement qu’une seule fois, au début du Cahier…  sous l’animalité subitement grave, d’une paysanne urinant debout, les jambes écartées, roides
Autre allusion voilée, parmi beaucoup d’autres, à l’acte sexuel : …  bêchez ferme (La tragédie du roi Christophe),  lance un personnage à une assemblée masculine qui se partage la faveur des femmes – allusion sexuelle claire à la femme pénétrée par l’homme comme la terre féminine est pénétrée par le fer et l’outil.
Autres vulgarismes : … dans le cœur de la terre la putasserie des étoiles (La forêt vierge, Les armes miraculeuses) … tam-tams de salut qui vous foutez de toutes les armées du salut… (Ex-voto pour un naufrage, Soleil cou coupé) – … maîtres des trois chemins tu as en face de toi un homme qui a beaucoup marché… marché sur le ventre marché sur le cul… (Depuis Akkad depuis Elam depuis Sumer, Soleil cou coupé) – … et j’emmerde ceux qui ne comprennent pas qu’il n’est pas beau de louer l’éternel et de célébrer ton nom ô Très-Haut…  (À l’Afrique)

La richesse de l’imaginaire poétique césairien permet d’assigner au sexe deux champs symboliques majeurs : Le sexe clairement et anatomiquement désigné, porteur de sens et le sexe voilé dans la métaphore et le symbole mythique.
Cet aspect bipolaire de la sexualité rappelle les attaches rimbaldiennes de la poésie d’Aimé Césaire. En effet, Arthur Rimbaud, « n’ayant pas aimé de femmes – quoique plein de sang ! », [2] nous montre une sexualité qui éclate soit avec des mots crus, Sonnet du trou du cul (Album zutique) – soit avec des formes énigmatiques, comme dans Bonne pensée du matin (Dernier vers, 1872). En effet, dans ce poème paraît le mot « âme » (« les Amants dont l’âme est une couronne…), avec un double sens – Il désigne couramment la partie évidée d’un cylindre, mais chez les Amants le sens est différent, âme désigne en fait le sexe mâle, la verge, organe célébré dans le poème. De la même façon, le poème Aube (Illuminations), est une rêverie sexuelle – le poète fait l’amour avec l’aube « j’ai embrassé l’aube d’été … je levai un à un les voiles… j’ai senti son immense corps… »  et s’achève sur la formule : « Au réveil il était midi », formule obstinément interprétée comme la sortie du sommeil, à l’heure de midi, alors qu’il s’agit d’une formule argotique. En effet, « il est midi » désigne l’érection. [3]
Ainsi apparaît sous deux formes, le sexe en poésie césairienne : le mot cru assigné à une image et la métaphore énigmatique porteuse d’un sexe voilé ; ce qui déterminera le plan de notre analyse : une première partie consacrée aux mots, au vocabulaire sexuel et une seconde partie dévolue à l’analyse imaginaire et mythique du sexe.

I -LE SEXE NU, CRU, DRU : la génitalité.

Il faut noter le fait que la sexualité et sa formulation crue n’apparaît que dans les œuvres de jeunesse, le Cahier…, Et les chiens se taisaient, Les armes miraculeuses, Soleil cou coupé, Corps perdu. Elles sont rares dans l’œuvre théâtrale et Ferrements, pour quasiment disparaître dans Moi, laminaire… Le sexe est anatomiquement et clairement désigné ; il est porteur de sens. Le sexe lui-même apparaîtra sous de multiples formes clairement identifiables  (énumération non exhaustive) – quelques exemples:
sexe, mentule, matrice, vagin,  phimosis, sexe à crocus, sexe à serpents, sexe sabre, sexe à venin, sexe aubergine, sexe de putain, testicule, sexe sanglant, mâle, femelle, sexe couteau, sexe violet, phallique, sexe rougeéjaculation prémonitoire jaillissement urinaire… (Déshérence, Soleil cou coupé)  –  … jaillir le jaune neuf d’un sperme me jetant… pour mesurer mon rut… (Scalp, Soleil cou coupé) … terre grand sexe levé vers le soleil :  terre  grande matrice… ses bariolures de sperme (Cahier…)

Les références sexuelles et génitales les plus couramment rencontrées sont les suivantes :
*Cahier d’un retour au pays natal : sodomie, cordon ombilical, accoucheur cyclone, sexe levé, mentule, membrane vitelline, grandes eaux, mamelles gésine, ovaires, lémurien du sperme, ensemencement.
*Les armes miraculeuses 
: sodomie, désir, phimosis, sexe à crocus, à serpents, sexe sabre, sexe à venin étroit, sexe aubergine, gestantes, fornications, copulations, faces utérines, seins, pontes, orgasme, hermaphrodite, œstre, rut, matrice, pubis, cuisses…
*Et les chiens se taisaient 
: sexe violet, phallique, baiser, étreinte virile, filles grosses, sein, sexe, croupe, viol, spermatozoïdes, sadisme, sexe brûlé, sexe rouge, cuisse, enceinte, stérilité, virginité, tâtait les bourses, matrice phallus, rut…
*Soleil cou coupé – Corps perdu : fœtus, rut, coït, seins, fesses, cuisse, sexe de putain, circoncis, germes, copulations, baptême du sperme, séminal, enceint,  érection, vélé, phallus, vagin, fornication, sperme, ménopause, menstrues, rire vagin, coït long, viol, sperme, rut, matrice, spermatozoïdes, fécondation, éjaculation, virginité violée, testicules, couvée…
*Ferrements : rut, mamelles, femmes frigides, sein, fécondée…
*Noria – Comme un malentendu de salut : baisers, accouchant,  forceps, rut… tétons flasques.
*Moi, laminaire… 
: allaite, sexe sanglant, mâle, femelle, sperme cétacé, frai, sexe couteau, verbe parturiant, sexe…  Exemples de génitalité crue :
aimables serpents pince contre pince font une aimable fornication…  (Dévoreur, Soleil cou coupé) … pluie qui si gentiment lavez l’académique vagin de la terre… (La pluie, Soleil cou coupé) … de ta langue de ton souffle de ton rut… (Salut à la Guinée, Ferrements), « … terre grand sexe, grande matrice sperme mentule… (Cahier… Édition Bordas).

Le sexe n’est pas avilissant ; il qualifie des états affectifs : expression amoureuse de la fécondité, de la régénération, sentiment de puissance – mais aussi expression du sarcasme et de l’imprécation.
Cet aspect du sexe apparaît avec clarté dans le poème Bateke-Mythologie (Les armes miraculeuses), véritable chant d’un corps triomphant, images positives non masquées, d’élan vital, d’énergie mâle, de puissance sexuelle, de sexe cosmique. Le poème MythologieBateke (Les armes miraculeuses) nous apparaît comme l’exemple même de la sensualité du poème césairien, crûment centrée autour du sexe féminin. Nous en donnons une analyse détaillée :
Batéké
d
e ton corps farineux où pompe l’huile acajou des rouages précieux de tes
yeux à marées
de ton sexe à crocus
de ton corps de ton sexe à serpents nocturnes de fleuves et de cases
de ton sexe de sabre de général
de l’horlogerie astronomique de ton sexe à venin
de ton corps de mil de miel de pilon de pileuse
d’Attila de l’an mil casqué des algues de l’amour et du crime
à larges coups d’épée de sisal de tes bras fauves
à grands coups fauves de tes bras libres de pétrir l’amour à ton gré batéké
de tes bras de recel et de don qui frappent de clairvoyance les espaces aveugles baignés d’oiseaux
je profère au creux ligneux de la vague infantile de tes seins le jet du grand mapou
né de ton sexe où pend le fruit fragile de la liberté…

Dès la première image éclate en pleine lumière un corps de femme, avec une sensualité  paradoxalement égarée dans une mécanique quincaillière avec des pompes, des huiles et des rouages – mystification sémantique que va dénoncer l’analyse étymologique des mots.
de ton corps farineux… Il ne faut pas voir là un corps roulé dans la farine mais un appel à la fécondité et à la résurrection car farine vient de far, nom latin du blé, céréale mythique « semence d’immortalité, promesse de résurrection… le blé symbolise le don de la vie… la nourriture essentielle et primordiale » [4]. La farine est le symbole de la fécondité nourricière de la terre ; nous trouvons le même sens de l’invocation du Rebelle qui, de sa terre, appelle le baptême :
baptisez-moi. (Il s’incline, face contre terre, les bras écartés)
Terre farineuse, lait de ma mère.
.. (Et les chiens se taisaient, acte II, p.62)
Ce corps fécond, riche de la semence immortelle, c’est le corps magnifique de la Femme-Afrique. Magnifique, en effet, car le mot pompe ne pompe pas comme une pompe à eau mais désigne la magnificence – un mariage en grande pompe est un mariage magnifique, fastueux. Derrière le mystère des mots, règne un climat de volupté sereine : beauté sensuelle de l’image, magnificence d’un corps à la carnation chaude, pureté marine des yeux. / Ce tableau de “luxe, calme et volupté” bascule soudain dans l’horreur d’un sexe dévorant, du poison, du serpent ténébreux :
de ton sexe à crocus… le mot sexe soudain éclate. Sa verdeur fait qu’il sera banni des éditions suivantes. C’est un sexe à crocus… crocus fleur jaune d’or ou violette. Les deux couleurs ont une connotation sexuelle.
Pourquoi le sexe jaune, comme crocus ? Image mystérieuse dont il faut peut-être rechercher la source dans le tréfonds de l’imaginaire. Le jaune, en effet, est la couleur féminine par excellence, dans les représentations mythiques et cela de tous temps :
« François Champollion l’avait noté : les Égyptiens peignaient toujours les représentations féminines en jaune et celles des personnages masculins en rouge… L’imaginaire dessine deux axes sur lesquels il se déploie : soleil-père rouge d’une part, lune-mère jaune, d’autre part… On a reconnu l’aptitude de cette couleur à représenter la vie, l’amour, la nourriture et donc la mère dans sa double dimension terrestre et cosmique. » [5]
Sur le même registre coloré, le violet crocus est sexuellement significatif. À l’extrémité du spectre visible, le violet est mélange de rouge et de bleu, le sang de la chair, du corps et le ciel de l’esprit et du divin « Le violet contient du rouge dans son bleu » [6], c’est-à-dire le rouge de la terre par le bleu du ciel, du charnel par le spirituel :
sexe crocus… image de la femme africaine dont le corps est déifié sous la forme d’une chair qui allie dans sa beauté la volupté terrestre et l’éclat céleste.
sexe à serpents nocturnes…  Mais la beauté de cette Femme-Afrique porte aussi en elle des séductions ténébreuses : ce sexe, cette intimité sont menaçants, dangereux. Ils transsudent le venin, portent la morsure, les ombres de la mort, en une constellation d’images sexuelles mortifères : le serpent, le couteau castrateur.
Le sexe à serpents nocturnes rappelle le symbolisme sexuel du serpent, bête de l’ombre, qui étreint et s’infiltre dans l’intimité du corps « le serpent est le sujet animal du verbe enlacer et du verbe glisser » [7] Le serpent porte en lui les valeurs opposées du jour et de la nuit, du bien et du mal, dialectique de la vie et de la mort – C’est une bouche d’ombre qui retourne toujours à l’invisible : Contraste absolu entre les images germinales de fécondation, de blé renaissant et celles de poison, de l’ophidien au sexe ténébreux et mordant – dialectique de la lumière et de l’ombre.  L’aspect phallique de l’ophidien évoque les pulsions libidinales. Comme le souligne Carl Gustav Jung qui voit « le serpent… phallus en érection … ayant indiscutablement une signification sexuelle… symbole de fécondité » [8]
L’image ophidienne de la femme apparaît en termes lestes dans la littérature confidentielle antillaise avec les amours de Jules et Ferdine : « … mon cal entrant jusqu’aux graines dans sa patate, ne laissait pas vide le plus petit espace. Quand elle déchargeait, des crispations de nerfs la saisissaient, elle entrelaçait ses jambes autour de mon cou et mouvait sous moi avec les replis lestes d’une couleuvre  [9]

En termes plus étouffés, Charles Baudelaire est sensible à la grâce serpentine de la femme :
« À te voir marcher en cadence
Belle d’abandon
On dirait un serpent qui danse
Au bout d’un bâton » (Le serpent qui danse, Les Fleurs du mal)T

Telle est probablement l’intention poétique qui s’exprime par l’ambiguïté sexuelle. L’Afrique est un continent au sein duquel bouillonnent à la fois, les germes de la fécondité rayonnante et les germes mortifères de la misère et de la déchéance. Cette opposition apparaît structurelle, dans les vers suivants :
 de ton corps de mil de miel de pilon de pileuse
d’Attila de l’an mil casqué des algues de l’amour et du crime
sexe de sabre 
: accumulation de sexe armé, sexe sabre, épée de sisal…
Symboliquement ces mots expriment l’objet tranchant, pointu…  la déchirure des chairs, la décapitation. Le sexe est, là encore affublé du concept de meurtrissure, de blessure et par voie de conséquence, surgit l’image emblématique du sang. Ainsi apparaît une consubstantialité entre le sexe, le sang et la chair déchirée par des armes pénétrantes, armes phalliques.
Pouvons-nous voir dans ces images de meurtrissure sexuelle, la résurgence d’une mythologie africaine dans l’imaginaire du poète ?

Jacqueline Leiner nous explique :
« …toutes ces images et tant d’autres… expriment et reflètent globalement une civilisation. Ainsi les “seins de fer de lance” correspondent à un moment de la “danse de l’épée” (danse laga) marquant la fin des rites de l’excision chez les jeunes filles Dan ; elles s’y déplacent en tenant des épées – symboles de leur virginité – dans le prolongement du sein. »  [10)]
L’interprétation de Jacqueline Leiner est confirmée par les sources mythologiques de l’imaginaire. Le rôle purificateur que joue l’objet tranchant – la lame, le glaive, l’épée, le couteau – apparaît dans les mythes fluvio-agraires africains :
« … rites de coupure… dans lesquels le glaive minimisé en couteau joue encore un rôle discret que nous retrouverons dans les premières techniques de purification… glaive purificateur… c’est dans un contexte symbolique semblable que nous paraissent devoir être interprétés les rites d’excision et de circoncision. Chez les Bambara, par exemple, toute l’opération a pour but de faire passer l’enfant du domaine impur de Mousso-Koroui au bienfaisant pouvoir de Faro… » [11]

La symbolique sexuelle imprègne la structure du poème Batéké-Mythologie: à l’épée sur le sein, image de virginité, répond l’image sexuelle du pilon et du mortier et le mot épée renverrait ainsi à une référence mythique africaine, un rite initiatique de la jeune fille, vision que l’on retrouve dans le poèmeÀ New York” (Éthiopiques) de Léopold  Sédar Senghor.
Ce passage nous fait saisir toute la complexité de l’imaginaire poétique césairien et les ressorts profonds de son inspiration créatrice. Un simple mot, épée, et voilà toute une imagerie dynamique gestuelle et sexuelle de la féminité, toute une culture africaine qui s’épand sur scène, voilà des rites initiatiques, des cérémonies religieuses, toute une mythologie de la racine qui hante la conscience du poète et remonte des profondeurs pour s’épanouir en images nostalgiques.

Le poème s’achève sur une profération sexuelle. L’accent porte en avant (sens étymologique de proférer), comme un grand prêtre, une offrande.
Je profère au creux ligneux de la vague infantile de tes seins le jet du grand mapou / né de ton sexe où pend le fruit fragile de la liberté … [12] / Qu’était le grand mapou ? Cet arbre a réellement existé en Martinique. C’était un grand fromager dont on admirait l’impressionnante ramure, à l’entrée du bourg de Grand-Rivière, comme nous l’apprend Simonne Henry-Valmore (13) Hélas ! Ce grand mapou a disparu, foudroyé par un orage. Le mapou (ceiba pentendra L.) est un arbre mythique des Antilles, arbre mythifié aussi dans la culture vaudou où « les âmes des grands mapous errent la nuit sur les routes et leur forme monstrueuse terrorise » [14]

Quelle est la nature de cette profération, de cette offrande ? Avançons prudemment dans le maquis des métaphores filées, en fondu enchaîné :
Le poème Mythologie-Bateke s’achève sur un tableau à plans en surimpression : Image végétale d’un arbre qui s’efface devant l’apparition sensuelle de seins de femme à laquelle succède l’image de la naissance du grand mapou – image obstétricale parturiante. Les thèmes de l’arbre, de la femme féconde, des seins nourriciers, de la naissance, de la liberté, se succèdent en plans successifs, vaporisés l’un en l’autre, jusqu’à l’image ultime, ce fruit fragile de la liberté qui se balance comme un fruit mûr au sexe de la Mère-Afrique.
Le recueil Soleil cou coupé est riche en évocations érotiques et sexuelles, parfois audacieusement putrides et scatologiques, réparties dans le cours de l’œuvre :
La pluie : … Pluie qui laves l’académique vagin de la terre d’une injection perverse… Société secrète : …Du lagon monte une odeur de sang et une armée de mouches qui colportent aux femmes la fraude des bijoux de l’innocence… c’est une fille violée qui n’ose plus rentrer à la maison… Demeure I : … je t’emmerde geôlier… Attentat aux mœurs : Nuit dure nuit gaule sans étoile [15] La tornade : … grosses fesses de betteraves et les rondelles de saucisson de ses cuisses vicieusement croisées…, s’esclaffer de rire dans le sexe d’une putain…Défaire et refaire le soleil : … la liberté de mes spermatozoïdes… Ex voto pour un naufrage : … nos montagnes sont des cavales en rut saisie en pleine convulsion de mauvais sang… À l’Afrique : … le ventre de ma compagne c’est le coup de tonnerre… les cuisses de ma compagne jouent les arbres… et j’emmerde ceux qui ne comprennent pas… Aux écluses du vide : … j’attends le baptême du sperme… le coup d’aile du grand albatros séminal…c’est l’érection au fulminate…je suis enceint avec mon désespoir… je suis enceint avec ma faim…Europe nom considérable de l’étron… Déshérence : … une éjaculation prémonitoire un jaillissement urinaire… végétations vaginales lancées en l’air par le coup de rein du rut… pissotière… testicules percés d’une aiguille… je porte la main à ma queue … D’une métamorphose : … les pestilences touffues qui montent de tes cuisses plus vierges que les forêts… Cheval : … descend jusqu’au fond de la merde de mon sang…
Citons encore ces  exemples d’images excrémentielles et argotiques, images  extraites du poème Conquête de l’aube – Débris (Les armes miraculeuses) [16)] :  … et merde comme aucune la mer sans sape…
merde entre veille et sommeil de sensitive…
… c’est la mer… qui fait bruire ses noix…
les noix :  terme argotique désignant les testicules.
pluie et or des balles de l’orgasmeballes : locution qui désigne les boules de geisha, le jouet sexuel, dont les vibrations, une fois introduites dans le vagin ou l’anus, provoquent une jouissance orgasmique.

 

Références bibliographiques

1 – Michel Hausser, Pour une poétique de la négritude, tome1, Éditions Silex, 1988, p.259]

2 – (Arthur Rimbaud, Les déserts de l’amour, signé Albert Mérat PV-A.R., écrit en 1872, le poète avait 18 ans)

3 – Le rêve, chez l’homme comme chez la femme, se caractérise par diverses modifications physiologiques dont l’apparition d’une érection de la verge et du clitoris. Par ailleurs, la formule estudiantine « il est midi à ma braguette » est significative de l’érection.

4 – Jean Chevalier, Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, « Blé », Robert Laffont, 1982, pp.128-129].

5 – Georges Romey, Dictionnaire de la symbolique, tome 1, Albin Michel, 1995, p.81).

6 – Carl-Gustav Jung, L’homme et ses symboles, Robert Laffont, 1964 pp.156-156),

7 -Gaston Bachelard, La terre et les rêveries du repos José Corti, 1948, p.282).

8 – Carl-Gustav Jung, op.cit. p.146)

9 – Effe Géhache, Une nuit d’orgie à Saint-Pierre, les Lucioles-Arléa, 1992, p.42)

10 – Jacqueline Leiner Aimé Césaire, le terreau primordial, Études littéraires françaises, Gunter Narr,, 1993, p.76.

11 – Gilbert Durand, Les structures anthropologiques de l’imaginaire, Dunod, 1992, pp.191-192).

12 – Cette image trouve un écho chez Saint-John Perse qui, dans une poème érotique Récitation à l’étage d’une reine, écrit : … et nul fruit à ce ventre infécond scellé du haut nombril ne veut pendre… cité in : Colette Camelin, Joelle Garde-Tamine, La « rhétorique profonde » de Saint-John Perse, Honoré Champion, 202, p.142.

13 – Dieux en exil, NRF Gallimard, 1988, p137.)

14 – Alfred Métraux, Le vaudou haïtien, NRF Gallimard, 1998, p.137)

15 – gaule : terme archaïque désignant le sexe mâle en érection sans étoile  –  gauler : argotique, s’accoupler, copuler.)…

 16 – Analyse in : René Hénane, Les armes miraculeuses, d’Aimé Césaire. Une lecture critique, L’Harmattan, 2008, pp.84-115)

 

 

 

 

 

 

 

Par René Hénane, , publié le 20/03/2019 | Comments (0)
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« L’entre-deux » : Olivier Larizza après « L’Exil »

Ma poésie a l’air hirsute de mon yéti préféré, « Violet solitude », L’entre-deux.

Qu’est-ce qu’un poète ? Une éponge qui se gonfle de sensations pour se vider aussitôt, sans chercher la rime ni la raison ? Cette définition, qui est loin de couvrir tout le champ de la poésie, devrait néanmoins convenir à Olivier Larizza qui explique dans la préface de son nouveau recueil, L’entre-deux (la suite qu’il vient de donner à L’exil[i]), qu’il a écrit ses poèmes dans un état de fulgurance dû « à la fascinante incongruité et à l’exaltation déstabilisante » dans laquelle il baignait, lui le Strasbourgeois envoyé – grâce ou simple hasard – aux Antilles pour occuper un poste de maître de conférences à l’université. Il y restera douze ans avant de rejoindre un poste de professeur dans le sud de la France, douze années bien remplies pendant lesquelles il publiera plusieurs romans, essais, livres de contes, etc. à côté de ses travaux académiques.

Sa poésie dont il est question ici, égotiste et impudique s’il en fut, s’avère passionnante par ce qu’elle révèle de la personnalité d’un jeune homme (il a 28 ans quand il débarque en Martinique), curieux de tout et habile à saisir l’insolite partout où il se trouve, par exemple chez ce chien à l’air cabot d’une hyène de Walt-Disney, lequel chien devient d’ailleurs l’occasion d’une digression métaphysique :

Le museau du clebs frémit mendiant sa pitance comme nous mendions aussi notre feu de ce jour (« Tombant à l’eau », p. 68).

Jeune homme facilement épris, comme il se doit à cet âge : Les fées cabriolaient elles ont des jambes longues à défaillir (« Ô les dauphines ! », p. 69). Comment résister en effet à d’aussi charmantes tentations ? Combien de fois m’as-tu reproché que je n’assumais pas le couple Non je n’assume pas la grandeur de nous deux c’est trop géant pour le prétentieux passereau que je suis (« Violet solitude », p. 51). D’autant que, Adonis aux yeux de velours (« À l’évanouie », p. 59), il est conscient de sa valeur sur le marché de la drague et fier de son vit étincelant de puissance grenat (« Lumière de toi », p. 34), un organe évoqué à maintes reprises sous des intitulés variés depuis le simple attribut jusqu’à l’anatomique pénis en passant par la bite, la pine, le dard, le braquemart voire le gros bras réticulé !

Quand Larizza écrit de la poésie Larizza s’amuse. Par exemple en détournant quelques vers bien connus des grands ancêtres, Mallarmé, Ronsard, Lamartine, d’autres sans doute, comme ici Césaire dans une citation particulièrement transgressive, donc iconoclaste d’Un Cahier du retour au pays natal :

J’habite une blessure secrète (au lieu d’une blessure sacrée chez Césaire)
J’habite rue des flamboyants
J’habite aussi (bien sûr) ma bite (« Le Virtuel », p. 64).

N’allons pas croire pour autant que Larizza soit un vulgaire prédateur à dénoncer sur Me too : On dira que je suis machiste ou misogyne c’est faux J’adore les aubergines (« Dimanche au Bakoua », p. 57) ! À preuve le magnifique poème d’amour intitulé simplement « Tu es » (p. 19) qui se termine ainsi :

Je voudrais te ressusciter dans la clarté des jours qui jamais ne te friperaient Ta vieillesse serait un scandale-courbaril Tes jambes faites de bronze & de lumière m’enserraient à la maltaise Tes seins dans le couloir bleuté de l’horizon s’arrondissent & jubilent je pose un baiser-brasier sur le chiaroscuro de nos ébats Tu es l’éclair qui a explosé les limaces de l’ennui Tu es ma capitale ma Barcelone ma GALAXIE.

Ainsi Larizza, l’adepte d’une poésie égo forte, provocante et jubilatoire se révèle-t-il aussi parfois un  grand romantique.

 

Olivier Larizza, L’entre-deux, Andersen, « Confidences », Paris, 2018, 78 p., 6,90 €.

 

[i] https://mondesfrancophones.com/espaces/pratiques-poetiques/poesie-%C2%AD-la-martinique-dolivier-larizza/

Queimada de Gillo Pontecorvo : l’art de la guerre dans une tempête des années 60.

samedi 6 janvier 2018 par José Sarzi Amade

INTRODUCTION   Le film Queimada de Gillo Pontecorvo fait partie des œuvres majeures en ce qui concerne le thème de l’anti-impérialisme et la décolonisation militante abordés au cinéma. Sorti en 1969, il pourrait être le point d’orgue au cinéma italien d’auteur des années 60, qui a vu, parmi d’autres, les Federico Fellini, Pier Paolo Pasolini, Michelangelo Antonioni […] Lire plus »

La Martinique et la Catalogne

À l’exception des Écossais, les responsables politiques de tous bords condamnent à qui mieux mieux les aspirations des Catalans à l’indépendance. Que les chefs d’État européens et le président de leur Conseil se montrent opposés à une telle volonté d’émancipation se comprend aisément : ils redoutent qu’une Catalogne indépendante n’encourage des mouvements séparatistes à l’intérieur de leurs propres frontières. Les États centralisés sont hostiles par nature à une autonomie un tant soit peu poussée ; même les États fédéraux (comme l’Allemagne) n’ont aucune envie que leur territoire se réduise, ni même de déléguer à l’échelon inférieur davantage de compétences que celles qui sont déjà les siennes. La règle, en l’occurrence, est simple : nul ne souhaite la diminution de ses pouvoirs. En France, l’enchevêtrement des compétences entres les différents niveaux de la puissance publique (départements, régions, État, pour s’en tenir à quelques-uns !) illustre bien l’impossibilité d’une véritable décentralisation dans un pays dont la tradition est à l’opposé. Ainsi, alors que la construction et l’entretien des bâtiments des établissements d’enseignement sont de la compétence des autorités locales, le ministère de l’Éducation « nationale » demeure une administration tentaculaire (le « mammouth ») et toute puissante.

Il n’y a pas de meilleure preuve de la soumission de la Commission européenne aux États que la prise de position de son président contre l’indépendance de la Catalogne. Aux yeux des fédéralistes, la Commission devrait être l’embryon du futur gouvernement de l’Europe. En réalité, elle n’est que l’instrument du Conseil, ce qui s’explique aisément puisque ses membres sont nommés par les chefs d’État. Ceci l’empêche de se laisser aller à la tendance à l’accroissement de ses pouvoirs qui serait naturellement la sienne si elle procédait directement d’un vote populaire. Faut-il rappeler que le principal obstacle à la naissance de la fédération européenne est dû à la présence des États qui conservent les prérogatives régaliennes (armée, justice, police, diplomatie, défense) qui devraient être confiées au niveau fédéral ? Seule la monnaie a été transférée jusqu’ici. Encore cela ne concerne-t-il que les pays de la zone euro, lesquels, d’ailleurs, se soucient comme une guigne des engagements souscrits à Maastricht (déficit budgétaire maximum de 3% – poids de la dette publique inférieur à 60% du PIB).

Admettons que la Catalogne (et l’Écosse, etc.) accèdent à l’indépendance. Ces provinces n’ont ni armée, ni réseau diplomatique, etc. Leur intérêt serait d’intégrer une Europe fédéralisée qui remplirait pour elles ces fonctions indispensables de manière bien plus efficace que si elles devaient s’en charger elles-mêmes. Nul n’ignore, en effet, que l’éparpillement des fonctions régaliennes entre les États, tel qu’il existe actuellement, est source non seulement de gaspillages mais encore d’impuissance.  Or les États, plus précisément leurs représentants au niveau européen, les « chefs d’État et de gouvernement » – ne souhaitent évidemment pas renoncer à des pouvoirs qui, bien que souvent illusoires sur le plan de l’action, leur apportent des avantages symboliques considérables (et dans une moindre mesure des avantages pécuniaires). La preuve en est que, même après avoir mesuré leur impuissance, même au comble de l’impopularité, même sévèrement battus, les leaders politiques ne pensent qu’à reconquérir leur poste. Autre preuve s’il en était besoin : le nombre d’aspirants au poste suprême alors que, regardé de sang froid, il n’y a rien de séduisant à se retrouver obligé, une fois élu, de renier la plupart de ses promesses. De là à reconnaître que le roi est nu, il y a en effet une distance que les politiques ne savent pas franchir. C’est pourquoi ils s’accrochent aux apparences du pouvoir. Ils travaillent dur ; ils prennent toute sorte de décisions. Sans nul doute conscients – ils ne sont pas idiots – qu’ils ne sont pas en mesure de choisir la bonne, ils se rabattent sur des politiques sous-optimales.

Prenons un autre exemple. Le nouveau chef d’État français a décidé de baisser la fiscalité sur le capital au détriment en particulier des retraités aisés qui subiront de plein fouet la hausse de la CSG. Pourquoi a-t-il pris cette décision ? Tout simplement parce que les chefs d’État européens n’ont réussi à se mettre d’accord ni pour ostraciser les paradis fiscaux hors d’Europe ni même pour mettre fin à la concurrence fiscale entre eux. Aussi absurde que cela puisse paraître, des pays européens ont la possibilité d’attirer les capitaux en offrant un taux d’imposition sur les bénéfices quasi nul ! Alors, évidemment, les autres sont « obligés » d’abaisser à leur tour les impôts sur les entreprises. N’importe quel observateur extérieur ne manquerait pas de remarquer que dans un espace où les capitaux, les marchandises et les hommes circulent librement, il est indispensable d’harmoniser les impôts (et les charges sociales), sauf à créer des distorsions indispensables. Eh bien, ce n’est pas ainsi que fonctionne l’Europe ! On ne s’étonnera pas qu’elle fonctionne si mal…

L’indépendance de certaines provinces et autres régions qui en ont le désir (à condition, évidemment, qu’il soit confirmé par un vote de la population concernée apportant toutes les garanties nécessaires[i]) est la meilleure des nouvelles pour les fédéralistes. Rappelons que le partage des pouvoirs, dans une fédération bien construite, obéit à la règle « d’exacte adéquation » : chaque collectivité, de la plus locale à la fédération elle-même, détient les pouvoirs qui sont les mieux assurés à son niveau[ii]. Dans une Europe fédérale il n’y a plus de place pour les États. La défense, la diplomatie, le commerce extérieur et le contrôle des frontières sont à l’instar de la monnaie prérogatives de la fédération. La culture, l’éducation, le développement économique, etc. relèvent du niveau immédiatement infra-étatique (la province ou la grande région). Les entités constitutives de ce niveau se distinguent principalement les unes des autres par des différences culturelles, linguistiques souvent, héritées de l’histoire (Catalogne / Castille ; Flandre / Wallonie, etc.). La construction des États a créé des séparations artificielles (comme entre les Catalans et les Basques espagnols et français) qu’il serait opportun de supprimer tant que le sentiment d’appartenance à une culture commune demeure suffisamment fort.

S’il subsiste des compétences partagées entre entités composantes et composées dans une fédération bien ordonnée, il n’y a pas cependant de recouvrement. Par exemple, les polices municipales, provinciales et fédérale coexistent avec des missions différentes. De même pour le pouvoir législatif, etc. Reste l’économie. L’objection soulevée à l’égard des provinces qui souhaitent prendre leur indépendance est de cet ordre-là. On refuse leur émancipation au prétexte que leur départ appauvrirait le reste du pays. Dans l’UE actuelle, la redistribution s’exerçant principalement au niveau national, c’est effectivement le cas mais, d’une part, on ne voit pas quel droit invoquer pour s’opposer au principe d’autodétermination, d’autre part et surtout, dans une fédération bien organisée l’essentiel de la redistribution serait confiée au niveau fédéral[iii], ce qui permettrait de réduire bien plus efficacement les disparités que le système actuel qui laisse subsister des écarts considérables entre régions appartenant à des pays différents.

En résumé, l’accession à « l’indépendance » (à l’intérieur de l’UE) des provinces les plus riches de certains États devrait accélérer la disparition de ces États, une évolution éminemment favorable à la construction d’une authentique fédération européenne, puisque les provinces devenues autonomes (au sens de la théorie du fédéralisme) n’auraient aucune incitation à briguer les compétences de l’État-nation qui sont mieux exercées au niveau fédéral.

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Et la Martinique dans tout cela ? A la lumière de ce qui précède, de par ses spécificités historiques, culturelles, linguistiques et, naturellement, démographiques, ce territoire, aurait vocation à devenir une entité politique indépendante de la France, tout en restant à l’intérieur de l’Europe. Aimé Césaire avait envisagé l’hypothèse fédérale pour la Martinique mais dans le cadre français et non européen. En 1958, lors du congrès constitutif du PPM, il suggérait « la transformation des départements d’outre-mer en régions fédérales »[iv]. Peu après, lors des débats qui précédèrent l’adoption de la constitution de la Ve République, il préconisait de fondre la France et ses colonies dans une « république fédérative » où la Martinique aurait pu trouver sa place[v]. Enfin, deux ans plus tard, il avançait l’idée d’une vaste région des Antilles-Guyane rattachée à la France par des liens fédéraux[vi].

Martinique 2009
(photo J-M Hadida)

 

Par la suite, la mise en place de la régionalisation semble avoir étouffé toute velléité d’émancipation au point de voir les Martiniquais refuser quasi unanimement, en 2010, la proposition qui leur était faite d’opter pour l’article 74 de la Constitution (celui des ex-TOM) potentiellement riche d’une autonomie plus conséquente. Quant à la possibilité d’une indépendance à la catalane avec adhésion immédiate à l’Union Européenne, elle n’a jamais été proposée aux Martiniquais.

Le refus de l’indépendance, fût-il assorti du maintien dans l’UE, de la part de l’immense majorité de la population de l’île ne réclame pas de longues explications. On l’a suffisamment répété, la France y jouit d’une « légitimité » qui pour n’être bien souvent qu’« alimentaire » n’est pas moins bien réelle. On ne tue pas la poule aux œufs d’or, même si on ne l’aime pas, même si on lui reproche de ne pas pondre des œufs plus gros. Certes l’Europe apporte également des aides financières mais il s’agit de sommes sans commune mesure avec celles qui sont transférées par la Métropole. Qui serait assez bête pour lâcher la proie (la France en l’occurrence) pour l’ombre (l’Europe) ?

Ce n’est une surprise pour personne si les provinces et autres régions qui manifestent un désir d’indépendance sont déjà indépendantes … financièrement. En dehors de la Catalogne, de l’Écosse, de la Flandre, les provinces les plus riches de l’Italie connaissent également des poussées séparatistes. Les chiffres qui ont circulé lors du référendum consultatif qui s’est déroulé le 22 octobre dernier en Lombardie et Vénétie sont suffisamment probants : la Lombardie verse 60 milliards € de plus à l’État central italien qu’elle n’en reçoit (soit 6000 € par habitant) et la Vénétie 22 milliards (4000 € par habitant). On ne s’étonnera pas que les votants aient répondu oui à plus de 95% en faveur d’une autonomie accrue ![vii]

Qu’en est-il de la Martinique, de la Guyane, etc. à cet égard ? Si quelqu’un au ministère de l’Outremer a fait le calcul, il y a peu de chances qu’il soit jamais rendu public. Et pas seulement parce qu’il serait sans doute approximatif et arbitraire, tant les canaux par lesquels transitent les transferts de l’État sont nombreux et souvent opaques, sous forme de dépenses pures et simples, de réductions ou d’abandons d’impôts et de taxes, de dépenses indirectes[viii]… On pourrait néanmoins parvenir à un chiffre raisonnablement acceptable si la volonté politique était là. On sait qu’il n’en est rien. Les politiciens locaux n’ont aucun intérêt à faire apparaître une addition qui révèlerait leur incompétence (puisque les aides qu’ils demandent sont censées permettre à la Martinique de réduire sa dépendance aux aides). Quant au gouvernement central, il ne tient nullement à divulguer un chiffre susceptible d’alimenter un cartiérisme anti outremer au sein de la population métropolitaine. Car si le gouvernement (faisant exception ici à la règle énoncée au début de cet article) se montre plutôt demandeur d’une responsabilité accrue des instances politiques locales, s’il est, plus précisément, désireux de se débarrasser d’une part croissante des problèmes qu’il ne sait pas gérer lui-même, rien ne montre qu’il souhaite alimenter un mouvement de l’opinion qui pourrait conduire à terme à lâcher les derniers confettis de l’Empire. À cet égard, la perspective d’un référendum portant sur l’indépendance en Nouvelle-Calédonie en 2018 ne saurait faire illusion, dans la mesure où il est acquis que les Calédoniens (y compris la majorité des Kanak) ne veulent pas de l’indépendance, ou alors d’une indépendance purement nominale[ix].

 

[i] Pour une décision aussi lourde et controversée que celle-ci, il est permis de penser qu’un vote à la majorité des votants est insuffisant. La majorité des inscrits serait plus probante.

[ii] De là résulte le principe dit de « subsidiarité ».

[iii] Comme démontré dans notre thèse, Politique économique et partage du pouvoir dans une union monétaire, Université Paris-Dauphine, 1974.

[iv] Aimé Césaire, Ecrits politiques 3 – 1957-1971, éd. établie par E. de Lépine, Paris, Jean-Michel Pace, 2016, p. . Le terme exact serait régions « fédérées ».

[v]  Ibid., p. 28.

[vi] Ibid., p. 60. Sur « Le fédéralisme de Césaire », on pourra consulter notre article dans Esprit, n° 425, juin 2016.

[vii] La question de l’indépendance n’était pas posée. On peut noter en outre que les taux de participation ne furent guère élevés (37% et 57%).

[viii] Par exemple, dans la mesure où la France est un contributeur net au budget de l’UE, on pourrait considérer comme français les fonds européens en direction de la Martinique.

[ix] Sait-on bien que lorsque le gouvernement français transfère une compétence à la Nouvelle-Calédonie, il lui transfère également le budget nécessaire pour l’assumer. En d’autres termes, bien que la Nouvelle-Calédonie soit devenue responsable en matière d’éducation, par exemple, c’est le budget de la France qui continue à payer les traitements des professeurs, etc. (indexés à plus 73 % ou plus 93 % selon les lieux)…

Césaire par Maximin

« Je soutiens que la poésie est vérité, qu’elle est la vérité de tout, la vérité fondamentale, la vérité des profondeurs, la vérité de l’être. » (A. Césaire, Hommage à Léon Gontran Damas, 1978)

Parmi la moisson d’ouvrages publiés en 2013 à l’occasion du centenaire de la naissance de Césaire, il serait dommage que l’hommage fervent de Daniel Maximin passe inaperçu. L’auteur était encore étudiant en Sorbonne – comme l’on disait alors – lorsqu’il fit la connaissance du poète martiniquais. La rencontre eut lieu en 1965, à Paris, rue des Écoles, dans la librairie de Présence africaine. À partir de cette date et jusqu’en 2008, l’année de la disparition de Césaire, le contact n’a jamais été interrompu entre les deux « frères volcans »[i] – Césaire qui grandit à l’ombre de la montagne Pelée, Maximin à l’ombre de la Soufrière en Guadeloupe. Le second aida à la publication du dernier recueil de Césaire, Moi, Laminaire, au Seuil en 1982, avant de devenir le maître d’œuvre de l’édition de sa Poésie (complète), toujours au Seuil, en 1993. Et c’est à l’occasion des parutions presque simultanées de Moi, laminaire et de la nouvelle édition (définitive) du Cahier pour un retour au pays natal (chez Présence africaine) que Maximin réalisa l’entretien publié dans la revue Présence africaine sous le titre « La Poésie, parole essentielle », repris in extenso à la fin d’Aimé Césaire, frère volcan[ii].

Tout est à lire dans cet entretien. On peut en retenir d’abord ce que Césaire entendait quand il qualifiait sa poésie de « péléenne » (en référence au volcan martiniquais[iii]).

« Ma poésie est péléenne parce [qu’elle] n’est pas du tout une poésie effusive, autrement dit qui se dégage… se dégage perpétuellement : je crois que la parole est une parole rare. Cela signifie qu’elle s’accumule […] C’est ce qui donne son caractère dramatique : l’éruption » (p. 227). Ailleurs, il dira : « J’éruptionne sans rendez-vous » (sic, p. 153).

Une autre caractéristique est le refus de tout égotisme : « Très tôt je me suis beaucoup plus ressenti en pays qu’en être, qu’en être singulier, qu’en être individuel » (p. 229).

Césaire s’est engagé en politique avec le succès que l’on sait : député de la Martinique sans interruption de 1945 à 1993, maire de Fort-de-France de 1945 à 2001 ! Il y voyait la suite logique de son identification au peuple martiniquais : « Si j’y suis resté, si je l’ai fait, c’est parce que j’ai sans doute senti que la politique était quand même un mode de relation à cet essentiel qu’est la communauté à laquelle j’appartiens » (p. 266). Il ne reconnaissait pas moins que d’autres formes d’engagement  étaient possibles pour un artiste ou un écrivain, à condition d’« être inséré dans son contexte social, d’être la chair du peuple, de vivre les problèmes de son pays avec intensité et d’en rendre témoignage » (p. 42).

En Martinique, Césaire est la figure tutélaire par excellence, « papa Césè » pour les plus anciens. Sa longévité politique exceptionnelle est évidemment la première responsable d’un tel prestige. Lui, cependant, préférait mettre en avant la révolution introduite dans les mentalités par la négritude dont il fut une figure de proue : « Je ne dirais pas que je suis le père de l’identité martiniquaise mais que j’ai contribué, plus qu’aucun autre peut-être et parmi les premiers, à révéler l’Antillais à lui-même » (p. 229). Il est de fait que, au-delà du manifeste du Cahier, il a, en temps que maire, privilégié la culture. Ainsi a-t-il créé, dès 1946, l’OMDAC (Office municipal d’action culturelle), devenu en 1976 le SERMAC (Service municipal d’action culturelle), à l’origine de générations de plasticiens, comédiens, danseurs, lesquels ont développé un mode d’expression que l’on peut qualifier d’afro-caribéen.

Dès le premier numéro de Tropiques, la revue qui a marqué une forme de désobéissance intellectuelle dans la Martinique soumise au régime de Vichy, Césaire avait décrit la vacance culturelle contre laquelle il allait se battre dès son accession aux responsabilités : « Terre muette et stérile […] Point de ville. Point d’art. Point de poésie. Pas un germe. Pas une pousse. Ou bien la lèpre hideuse des contrefaçons. En vérité, terre muette et stérile ». Ce même article se terminait sur un appel à l’éveil en chaque Antillais, en même temps qu’à la résistance, d’une personnalité propre : « Il n’est plus temps de parasiter le monde. C’est de le sauver plutôt qu’il s’agit. Il est temps de se ceindre les reins comme un vaillant homme » (p. 94-95 et Tropiques, n° 1, avril 1941).

Césaire, pourfendeur du colonialisme dans un discours fameux (1950), chantre de la révolution haïtienne (La Tragédie du roi Christophe, 1963), ne guidera cependant pas son peuple vers l’indépendance. Comment ne pas reconnaître, en effet, que l’expérience des nouveaux pays décolonisés autant que celle plus ancienne d’Haïti laissaient un goût amer ? Dit par Césaire : « Les pays coloniaux conquièrent leur indépendance, là est l’épopée. L’indépendance conquise, ici commence la tragédie » (p. 47).

Maximin a par ailleurs réuni les écrits de l’épouse de Césaire, Suzanne, publiés initialement dans Tropiques.[iv] Entrant dans l’intimité du poète, Maximin ne cache pas combien furent douloureux d’abord leur divorce, en 1963, puis le décès, trois ans plus tard, de celle qui avait été la mère de leurs six enfants et la muse tant aimée tout au long des années vécues ensemble.

Bien d’autres figures traversent le livre de Maximin, celles de nombreux écrivains et poètes, africains comme antillais, qui avaient leurs habitudes à « Présence » – où il trouva à s’employer – ou rencontrés à France Culture dans le cadre de l’émission « Antipodes ». Au-delà de tout ce qu’il révèle sur Césaire et son œuvre, ou de ce qu’il confirme, Aimé Césaire, frère volcan est donc précieux également en tant que témoignage sur le milieu intellectuel cosmopolite et francophone présent à Paris dans la deuxième moitié du siècle dernier.

 

Daniel Maximin, Aimé Césaire, frère volcan, Paris, Le Seuil, 2013, 271 p.

 

[i] Frères volcans est le titre d’un roman de Vincent Placoly (1983).

[ii] P. 221-246. Présence africaine, n° 126, 2e trim. 1983. On en trouvera des extraits in Kora Véron & Thomas A. Hale, Les Écrits d’Aimé Césaire, Biobibliographie commentée (1913-2008), Paris, Honoré Champion, 2013, t. 2, p. 588-589.

[iii] « Péléen » est également un terme géologique qui caractérise les volcans du même type que la montagne Pelée.

[iv] Le Grand Camouflage, écrits de dissidence de Suzanne Césaire, Paris, Le Seuil, 2009.

NÉGRITUDE, la Grammaire de Caliban

Colloque International – MIROIR DES ANTILLES, AIME CESAIRE, MARYSE CONDE

SIENA 2010

NÉGRITUDE, la Grammaire de Caliban

JACQUES COURSIL, U. des Antilles

Mots clés : négritude, racismes, historicité, colonialisme, poètes, grammaire, Caliban

Résumé

Les deux poètes Léopold Sedar Senghor et Aimé Césaire, co-auteurs du mot négritude dans les années trente, sont tous deux grammairiens (cela est important) et amis sans faille : – Senghor m’a révélé une partie de moi-même – aimait à dire Césaire. Toutefois, cette négritude dont ils partagent la paternité, les distingue et les oppose. Dans sa préface de l’Anthologie de la Poésie Nègre et Malgache de L. Senghor (Orphée Noir, 1948), Jean-Paul Sartre en fait le premier la remarque. Il écrit: «Étrange et décisif virage, la race (négritude de Senghor) s’est transmuée en historicité (négritude de Césaire)». [1] Cette précision n’a pas suffit. Aujourd’hui après trois-quarts de siècle, le mythe de la race, propre à la négritude de Senghor, a pratiquement recouvert le sujet historique de Césaire; en d’autres termes, la race a refoulé l’histoire. À partir des années cinquante, et plus tard, paraissent des textes post-négritude retentissants produits par des écrivains tels que René Depestre, Frantz Fanon, Édouard Glissant, Maryse Condé, Wole Soyinka et quelques autres. C’est de leur critique dont il s’agit ici, car un dépassement de la négritude peut parfois n’être qu’une reprise in petto des traits césairiens occultés qui la fondent.

Le point commun des écrivains de la Négritude [2] qui viennent tous de pays colonisés différents, est le Paris des années trente où ils se rencontrent comme étudiants. C’est le Paris de l’activité surréaliste, des arts nègres, de la peinture cubiste, du jazz et de la musique atonale. C’est aussi le Paris des Internationales ouvrières et surtout, la capitale d’un puissant empire colonial dont ils sont les ressortissants et les victimes. Comme tous ses compagnons dans leur pays d’origine, Césaire, en Martinique, a subi le colonialisme. À Paris, il le découvre comme empire et comme système. Fallait-il que la chape coloniale soit parfaite et opaque pour que la condition nègre n’apparaisse que dans la métropole et non dans les lieux coloniaux eux-mêmes? C’est à Paris, capitale de l’empire que les fondateurs de la Négritude découvrent le projet global de l’impérialisme colonial. – L’Europe m’a apporté l’Afrique – dira souvent Césaire à ses visiteurs. C’est ainsi: «L’aliénation, écrit Édouard Glissant, il faut aller la chercher ailleurs pour en prendre conscience».[3]

Le mot Négritude renverse une insulte quotidienne, [4] cinq fois centenaire, en un identifiant valorisant. Nègre pour Césaire, c’est «ma révolte, ma gueule, mon nom». Par cette appropriation de l’insulte comme nom, celui qu’on appelle nègre, entend désormais, en s’appelant tel, se fonder sans l’Autre dans une identité sans négation. Jean-Paul Sartre note dans Orphée Noir: «… moment de la négativité, il ramasse ce mot de “nègre” qu’on lui a jeté comme une pierre». [5]

 

Ainsi, «au cachot du désespoir »,[6] la Négritude prend, à rebours, le désespoir pour nom. «J’accepte, j’accepte» répète le Cahier. Sartre voit dans ce geste endomorphe une «descente orphique» jusqu’au fond de son propre enfer, descente qui, à terme, révèle et donne un nom à «l’affreuse inanité [7] de notre raison d’être ».[8]

«Qui, quoi sommes-nous ?» questionne Césaire.[9] La réponse à ce qu’il nomme ironiquement «l’admirable question» est un cri, «le grand cri nègre poussé d’une telle raideur que les assises du monde en seront ébranlées».[10] Ainsi, la négritude, «le grand cri nègre» s’entend comme la négation d’un déni, celui de parler, et par suite, celui d’exister comme sujet pour l’Autre. Par sa «raideur» d’acte poétique, la négritude ébranle une société coloniale qui, en son principe, ne connaît pas le dialogue, le colonisé étant supposé sans discours propre. [11] Ainsi par le renversement qu’elle opère, la négritude pose un humain, jusqu’alors exclu, comme sujet dans l’ordre de l’échange verbal et, du même coup, inverse le regard que ce sujet porte sur sa condition propre. Elle «ébranle (Césaire)» par sa parole tout le complexe des dénis inhérents à la condition coloniale: dénis d’humanité, déni d’histoire, déni de culture, de morale, de beauté, de rationalité. En bref, le nègre, s’il est humain, est un humain sans qualités. Ainsi l’idée de Nègre, fantasme métonymique du Blanc, se trouve transmuée, par la négritude, en un réel identifiant.[12]

Mais ce réel nègre, quel est-il ? Pour Senghor, les nègres sont les noirs d’Afrique et des Amériques. Cette thèse ethnique explique la difficulté du titre de son Anthologie de la Poésie Nègre et Malgache; pour lui, les Malgaches, ne sont pas nègres. Pour Césaire, à l’opposé, il n’y aurait eu là aucune difficulté, car les nègres sont ceux qui portent «la condition nègre» [13]. Deux auteurs fraternels pour un même cri poétique, deux visées propres. La négritude de Senghor est positive et méliorative; elle magnifie ce qu’on a voulu détruire, les cultures nègres d’Afrique. À l’inverse, celle de Césaire taraude la valeur négative de l’insulte renversée. Pour Senghor, c’est un cri de «fierté» alors que pour Césaire, ce cri est entravé dans la gorge par «mille pieux de bambous». Ce cri entravé «gicle» en écrit, car la négritude, et c’est là sa force, est une écriture. Césaire le rappelle:

 

Tous les rêves, tous les désirs, toutes les rancunes accumulées, toutes les espérances, informulées, comme refoulées, pendant des siècles de domination colonialiste, tout cela avait besoin de sortir, et quand cela sort et que cela s’exprime et que cela gicle, charriant indistinctement l’individuel et le collectif, le conscient et l’inconscient, le vécu et le prophétique, cela s’appelle la poésie (Aimé Césaire, Liminaire, Nouvelle somme de poésie du monde noir, Paris, Présence Africaine, 1966, p 85).

Dans ces années trente de colonialisme triomphant, le mot négritude s’énonce à l’inverse d’un ordre social qui ne s’est jamais parlé qu’à lui-même. Par son apparition même, ce mot est déstabilisant. Césaire déclare : « C’est dire que le recours est fait ici naturellement à ce langage de l’essentiel qu’est la poésie, et que la poésie joue ici à plein son rôle d’acte libérateur ».[14] Dans les périodes révolutionnaires, la poésie qui n’a, en principe, aucun impact sur les évènements actuels, est néanmoins une arme absolue en ce que, plus avant, elle déplace la culture. Ainsi, le colonialisme (les politiques, les moralistes, la biologie coloniale) avait tout prévu, jusqu’aux révoltes, jusqu’aux plaintes; la surprise est venue de la poésie. [15]

Négr-itude, la grammaire de Caliban

Prospero — Caliban, Caliban !

Caliban — Uhuru !

Prospero — Encore une remontée de ton langage barbare

Une Tempête, Aimé Césaire

Les poètes Senghor et Césaire sont tous deux hauts grammairiens et aussi, sans nul doute, assez mallarméens pour savoir qu’on n’écrit pas de la poésie avec des idées, mais avec des mots, souvent en les détruisant [16]. Comme tel, le mot négritude est conçu comme une distorsion de langue forgée dans la grammaire d’un Caliban. Jean-Paul Sartre n’aimait pas ce terme qu’il trouvait laid. Il écrit: «Le terme assez laid de négritude est un des seuls apports noirs à notre dictionnaire».[17] Pour le philosophe, ce néologisme « noir », tordu comme un Caliban, est impropre et mal formé en ce qu’il groupe en un seul signe insolite deux membres grammaticalement incompatibles : le radical nègr- et le suffixe -itude; car si chez les poètes, nègre donne négritude, noir ne donne pas noir-itude, blanc, blanch-itude, jaune, jaun-itude, peaux-rouges, peaux-roug-itude, ni arabe, arab-itude. En 1948, le mot écorche les oreilles de Sartre comme celles de tout Francophone. Aujourd’hui avec le temps, son indéniable succès l’a inscrit dans les usages et dans les dictionnaires. On parle volontiers du concept de Négritude, qu’on le loue ou qu’on le critique, toutefois, la gouaille poétique du mot, si linguistiquement désarmante, a disparu sous l’idée. Mais il faut revenir au fait qu’à son apparition, négritude, le grand cri-écrit qui va ébranler tout le complexe des dénis coloniaux, sonne dans la langue comme un homéotéleute contrefait [18] qui viole les usages. La règle est simple : le radical nègr- se lit dans nègr-e, négr-esse, négr-illon, négr-illonne, négr-o, négr-aille, négr-isme, négr-ier (certains de ces emplois s’opposent). Dans un tout autre registre, on sait que le suffixe -itude se lit dans serv-itude, lass-itude, sol-itude, hab-itude. En clair, le radical pose un concept (binaire) hors du temps en opposition à un suffixe (non-binaire) qui porte une durée. La langue résiste à cet amalgame, car on dit vér-ité, mais non vér-itude, grav-ité mais non grav-itude; on dit, human-ité, african-ité, judé-ité, créol-ité, mais non human-itude, animal-itude, african-itude. En clair, -ité est conceptuel (sans temps) alors que -itude est narratif (avec temps). C’est ainsi, le mot négritude, vocable à la grammaire brisée, s’est installé aux forceps dans le coeur morphologique de la langue du maître. Césaire rappelle les résistances qu’il a rencontrées à cette époque: « On me faisait des critiques grammaticales, mais on ne voulait pas voir le fond, c’est-à-dire la condition du nègre ».[19] Ainsi, la négritude (négr-iture de Caliban) naît d’une glossalgie violente (une douleur de langage), car il s’agissait, par la langue, de faire entrer «la condition nègre» dans la catégorie historique du pensable.

Le mot Négritude, qui n’existe ni en français ni dans aucune autre langue, naît de l’écriture poétique. Certes, il vient bien après les textes et les luttes des grands devanciers américains du mouvement Harlem Renaissance qui avaient largement ouvert la voie, il vient après des révoltes, voire des révolutions, notamment celle d’Haïti. Toutefois, par cette écriture même, il va s’imposer comme parole première, «bouche des malheurs qui n’ont point de bouches (Césaire)», parole des asservis et des humiliés du système colonial mondial.

La Négritude de Senghor

L’interprétation du suffixe -itude par Senghor, maître grammairien comme Césaire, est opposée et parfois embarrassée. Ainsi, il note: « Tout d’abord, Césaire a dit « négritude » et non pas « négrité ». A juste raison. C’est que le suffixe en -itude a une signification plus concrète que le suffixe en -ité. Ce n’était pas un jugement de valeur, mais d’identité …qui, plus concret nous l’avons vu, traduit mieux l’enracinement».[20] Plus loin, au moyen d’un sophisme de grammairien, il soutient, contre toute raison linguistique, que le suffixe -itude est de type abstrait (et non pas temporel). Il déclare: «Le suffixe -itude a été ajouté plutôt que le suffixe -ité, en ce qu’il passe du concret à l’abstrait, du matériel au spirituel». Par cette abstraction sophistique, Senior détache la négritude de la durée, autrement dit de l’historialité de « la condition nègre » de Césaire, afin de n’en garder qu’une essence nègre (sans temps). Par ailleurs, il note: «Quant à la francité, je la définis comme l’ensemble des valeurs de la langue et de la culture, partant, de la civilisation française. De même que j’ai défini la négritude comme l’ensemble des valeurs de la civilisation noire».[21] Plus loin même, il n’hésitera pas à mettre en relation négritude et germanité. Quoi qu’il en soit de cette étrange rapprochement, Senghor ne songe pas un instant à des mots comme francitude ou germanitude. Ainsi sous le radical nègr-, il s’agit d’une race, d’une essence, alors que sous le sufixe –itude, il ne s’agit plus de race mais d’histoire. Le suffixe suppose une durée, c’est-à-dire un commencement et une fin qui définissent la « condition nègre » comme récit borné. Senghor, par son sophisme, vide le suffixe de sa finitude. Pour lui, la négritude désigne une essence raciale immémoriale: pour Césaire, à l’inverse, c’est une mémoire déstructurée et diffuse; l’un la désigne comme un attribut biologique et l’autre comme une épithète historique qui reste une insulte, même renversée. En résumant, le Nègre de Senghor appartient à la race noire quand celui de Césaire, appartient à «la race tombée» qu’il mentionne dans sa tragédie Et les Chiens se taisaient. Cette race de servitude est celle des «Travaux et les Jours» du poète grec Hésiode qui divise l’univers en race des dieux, race des rois, puis celles des guerriers, des clercs, des marchands pour finir par les travailleurs serviles.

L’interprétation de la Négritude comme essence raciale a été fortement popularisée par L. S. Senghor et bien d’autres avant et après lui. Cette lecture très répandue appartient aujourd’hui, consciemment ou inconsciemment, aux certitudes ordinaires. Le poète Senghor chante l’essence noire de l’être nègre, l’essence noire de sa culture, l’essence noire de son lieu d’origine, l’Afrique noire. Cette Négritude est pour Senghor inscrite dans les gènes de l’individu en même temps que dans la terre continentale d’Afrique. De cette double matrice originelle émane «la culture nègre». Ainsi la Négritude est pour Senghor une propriété bio-anthropologique qui, au delà du phénotype, s’ancre jusque dans le génotype. Il écrit :

Il reste que, comme le disent les grands biologistes d’aujourd’hui, dont Jean Bernard et Jacques Ruffié, ce n’est pas la couleur de la peau ni les formes du corps qui déterminent la race, mais le sang ou, plus exactement les chromosomes». Et il ajoute: «Sans parler des gouttes de sang portugais qui, au fond de mes veines, chantent de nostalgiques saudades». [22]

L’argument senghorien, triomphe ironique de Gobineau, est caractéristique de la pensée raciologique. Il commence par l’assertion d’un dogme selon lequel il existe objectivement et originellement des races humaines, puis déplace la question jusqu’aux gènes en citant des biologistes qui, d’ailleurs, s’efforcent de dire le contraire. On sait que les données de l’hématologie géographique sont statistiques et que, de l’avis même de ces autorités douteusement citées et de beaucoup d’autres, ces données inductives ne permettent pas de déduire et donc de justifier le classifiant racial posé au départ. Ainsi en partant des études stochastiques de la biologie, il est logiquement impossible d’en déduire un concept de races humaines [23]. Pour Senghor, la négritude est un « ethnotype », ce qui suppose une culture nègre transmise biologiquement. Cette «hérésie anthropologique» [24] transite par la préhistoire de l’Afrique afin d’éviter à tout prix l’historicité du racisme colonial.

Il écrit: «Il y a que pour l’Afrique, la préhistoire est plus importante peut-être que l’histoire».[25] Senghor parle «d’Afrique noire» quand Césaire parle «d’Afrique-mère». Ce sont deux mythes distincts, essence pure et pérenne pour Senghor, histoire qui commence à la Traite pour Césaire. Pour les descendants des esclaves africains transbordés, «la véritable genèse des peuples de la Caraïbe, c’est le ventre du bateau négrier et c’est l’antre de la plantation».[26] Autrement dit, l’Afrique de Césaire n’est pas un paradis perdu, mais une mémoire lacunaire, un «calendrier lagunaire». Que seraient les Antillais et autres Africains Américains aujourd’hui sans ce point d’origine coupé? [27] Pour les populations américaines issues de la Traite, toute recherche de l’origine par filiations généalogiques se perd dans l’espace continental de l’Afrique de l’Ouest et Centrale. Pas un cousin, pas un ancêtre qui ne soit imaginaire. Qui aux Antilles, et plus largement dans les Amériques, a des «ancêtres bambaras »?

Certes, Césaire écrit: «mon pays (est) «la lance de nuit de mes ancêtres Bambaras », mais il poursuit: «elle se ratatine et sa pointe fuit désespérément vers le manche…».[28] Ainsi, Césaire nous met lui-même en garde contre les pièges de «l’Afrique-mère»: «J’habite une blessure sacrée – J’habite des ancêtres imaginaires (Césaire, Moi Laminaire, Calendrier lagunaire)».

Césaire et ses compagnons Antillais et Guyanais reviennent africanisés au pays natal (pays natal américain), sans avoir jamais mis le pied sur le continent africain. Pour eux, c’est moins l’Afrique en tant que territoire qui compte que son entrée comme valeur dans le discours de l’histoire. L’Afrique que Césaire découvre dans son errance habite Paris. Cette Afrique, présente à Paris, est encore absente aux Antilles, et peut-être aussi en Afrique même. Ce n’est que dans le maillage de l’impérialisme colonial, présent dans les débats de la capitale métropole, qu’apparaissent comme un tout l’Afrique, la Traite et les Amériques. Le retour au «pays natal» ferme la boucle, mais c’est aussi un piège dans lequel on peut se perdre et dans lequel beaucoup se sont perdus. On songe à certaines positions sur le retour en Afrique. Ainsi, en fondant le Libéria au XIX° siècle, les anciens esclaves apportaient avec eux l’expérience américaine de la servitude et une part d’Amérique bien plus grande que la part d’Afrique que leurs ancêtres avaient pu amener dans le Nouveau Monde quand ils étaient, selon l’expression de Glissant, «des migrants nus». En clair, ce ne sont pas des Africains qui reviennent après plusieurs siècles d’esclavage, mais des Américains qui débarquent en une nouvelle sorte de colonisation. Aussi, il ne s’agit pas chez Césaire d’un rêve de Libéria, mais de la place de cette Afrique dans la terre des trois Amériques, si pleines d’Europe. En effet dans les Amériques, la culture européenne a laissé peu de place aux cultures précolombiennes, africaines et autres. La présence de l’Afrique dans le «pays natal» (la Martinique), diluée, transmuée, refoulée quoi qu’indéniable en ses traces, justifiait sa forme de mythe, imaginaire certes, mais nécessaire pour combler un trou de mémoire cinq fois centenaire.

Écrivains post-négritude

Si je pousse un grand cri, il ne sera point nègre

Frantz Fanon, Peau Noire et masques blancs.

Dès les années cinquante, les grandes voix d’une nouvelle et riche génération d’écrivains et d’intellectuels commencent à se faire entendre. René Depestre, Frantz Fanon, puis plus tard Édouard Glissant, Maryse Condé, Wole Soyinka, Yambo Ouologuem et bien d’autres. Dans leur discours postnégritude, il faut entendre d’une part, un refus radical du mythe Nègre, mais d’autre part et surtout, un constat d’inadéquation de la négritude aux luttes sociales et aux conflits politiques qui se sont déroulés dans le monde colonial et post-colonial. Édouard Glissant souligne cette limitation. Il écrit : « Inspiratrice fondamentale de l’émancipation africaine, elle (la négritude) n’intervient à aucun moment en tant que telle dans les épisodes de cette libération. Elle est au contraire contestée en tant que telle, d’abord dans le champ de l’Afrique anglophone (par rejet de son caractère généralisant)».[29]

Tout en reconnaissant le mérite déclencheur de la négritude, Fanon(1952) travaille à la «destruction» des séquelles psychiques qu’elle a laissées derrière elle. Comment se défaire de la circularité du «racisme antiraciste» senghorien qui la fonde? Mais le piège du langage s’est refermé. Ainsi, même aujourd’hui, personne ne dispose d’autre moyen d’expression qu’un vocabulaire racialisé. Ni Breton ni Sartre n’ont trouvé d’autres mots que le mot «noir», ni d’autres manières de dire, pour aborder cette question: «Un grand poète noir» (Breton), «les bouches noires» (Sartre). La langue, « la vielle langue bourgeoise(Césaire)» bute sur sa clôture lexicale. Ainsi, on avait fini par admettre que les races humaines étaient des imaginaires, mais il y a pire: la race s’avère être un langage, un système de signes clos, une cage dont on ne peut sortir. Pas une parole dite qui ne soit prise au piège raciologique de la langue, d’où la colère de Fanon: «Le beau noir vous emmerde, madame !». Chez Senghor, le sang est noir, le sang est sombre. Pour Breton, Césaire est un noir qui écrit mieux que les blancs. Pour Sartre, les cris de révolte sortent de bouches noires. D’une manière plus générale, on dit continent noir, cultures noires, musiques noires et associations noires dont un slogan dit « Nous, les noirs de France». Heureusement, il y a Rimbaud dans Une saison en Enfer : «Je suis un nègre, vous êtes de faux nègres», il y a aussi la question de Genêt: – c’est de quelle couleur ?, suivie de la belle réponse de l’esthétique du phénotype: Black is the color. Le piège sémiotique de la race se referme jusqu’à l’absurde: – Depuis combien de temps êtes-vous blancs dans votre famille ? – Ce n’est donc pas au moyen d’un racisme anti-raciste qu’on sortira de la raciologie de la langue, pas plus qu’on ne sort d’un bourbier en tirant sur sa perruque, selon l’adage. Ainsi, lorsque le poète Bernard Nanga dit avoir «dépassé sa vieille négritude», sa critique, comme celle de beaucoup d’autres, n’en est encore qu’au radical nègr-; le suffixe césairien (autrement dit, la poétique de la langue) a été occulté.

L’ouvrage de Wole Soyinka, Myth, Literature in the African World, est caractéristique de cette génération d’écrivains africains post-négritude. Soyinka relit un vers que Senghor a écrit et qu’il n’a jamais retiré malgré la pluie d’opprobres dont il a été l’objet: « la raison est hellène et l’émotion est nègre ». Soyinka ironise sur ce qu’il nomme «la propagande négritudiniste pour un séparatisme créatif», mais il s’indigne: «Oh oui, les Gobineau du monde entier doivent avoir raison; les Africains ne pensent pas ni ne construisent, mais cela n’a pas d’importance parce que, voilà, ils sont intuitifs».[30] Tout cela est connu et largement débattu; toutefois, calmons notre légitime, mais facile indignation, car les poètes sont retors, même quand ils ont tort. Au premier hémistiche nous nous récriions: – mais pour qui se prennent-ils, ces «Hellènes» (Blancs) pour accaparer ainsi la raison humaine ?

Au second hémistiche, notre réaction est analogue: pour qui se prennent-ils ces Nègres, pour accaparer ainsi l’émotion ? Plus loin dans le même ouvrage, Soyinka attaque la négritude par une formule désormais célèbre: «Le tigre ne crie pas sa tigritude».[31] Autrement dit, le tigre n’est pas plus tigre quand il crie qu’il est tigre. Cet argument fondé sur le radical tigr- est strictement anti-senghorien. Mais en ignorant le suffixe césairien, Soyinka ne voit pas que sous -itude se raconte une certaine histoire qui dit que, de l’autre côté de l’océan, sur les terres américaines, le tigre crie sa servitude de captif. Sa « tigritude » n’est pas son essence de tigre (tigr-ité), mais l’accident historique d’avoir été encagé, transbordé et mis à la chaîne: «J’entends de la cale monter les malédictions enchaînées» écrit Césaire.[32]

Maryse Condé, dans sa critique, [33] écrit que «la négritude prend pour postulat de base un mensonge, le pire mensonge de la colonisation»:

Le nègre n’existe pas. L’Europe soucieuse de légitimer son exploitation le créa de toutes pièces. Puisque c’est l’Europe qui a fabriqué le Nègre, revendiquer ce mythe comme son identité véritable, pis, s’en glorifier, reviennent à accepter l’Europe jusque dans les pires errements de sa culture. [34]

Condé distingue les deux aspects de la négritude. «En Vérité, écrit-elle, c’est de deux négritudes qu’il faut parler aujourd’hui. Une négritude césarienne qui semble appartenir au passé. Une négritude senghorienne qui… s’efforce d’être promue au rang d’idéologie du Monde Noir ».[35] Si sans nul doute, la négritude senghorienne fait aujourd’hui figure d’idéologie dominante du monde noir, il est également clair que la poétique césairienne du mot, sa grammaire de Caliban, parce qu’elle est historiale, est présente et n’entre, en aucun cas, dans une problématique de dépassement.

Conclusion

Dans son ouvrage Les Origines du Totalitarisme, [36] Hannah Arendt rappelle que la critique du concept de races coloniales n’est pas nouvelle. Au XVIIème siècle, la Bruyère note dans ses Caractères que «La raison est de tous les climats»,[37] Herder (fin dix huitième) rejette avec force «l’ignoble mot de race appliqué à l’espèce humaine» et déclare, plus avant (en accord avec l’hématologie géographique d’aujourd’hui): «Il n’y a ni quatre ni cinq races humaines; les populations forment une nappe continue dont les ombres s’étendent sur tous les temps et tous les continents».[38] Plus tard au dix-neuvième siècle, Tocqueville écrit à Gobineau à propos de ses doctrines raciales: «Je les crois très vraisemblablement fausses et très certainement pernicieuses».[39]

Pour chacun des écrivains, Fanon, Glissant, Condé et Soyinka, la négritude est pour se détruire; elle est passage, détour nécessaire, mais non pas fin dernière. Ainsi sans finitude, pas de négritude, car le mot nègre ne désigne aucune essence et ne va pas au-delà d’une certaine histoire. Maryse Condé conclut: «Il nous semble simplement que la négritude va connaître un nouvel avatar et que nous n’en finirons pas d’être des Nègres».[40]

 

Nous sommes, en effet, pris au piège d’un mot: « la négritude n’en finira pas de disparaître (Condé)». Pour Fanon en 1952, l’histoire d’un Monde Noir est un leurre. La «ruse d’un monde noir», comme il l’appelle, fait obstacle à l’histoire du monde et des mondes, douloureuse certes, mais commune du fait même de la colonisation mondiale. Son analyse mène à des conclusions évidentes comme celle-ci: la négritude se trouve être, par définition, une histoire de Noirs et de Blancs, histoire à la fois antisymétrique et propre aux deux, car la race, c’est chaque fois l’histoire de l’Autre. Ainsi, la négritude n’est pas simplement une question nègre, car toute chaîne possède deux bouts aux points desquels se trouvent des sujets; chacun dit sa version fragmentaire et imaginaire d’une même histoire réelle. Prospero et Caliban, le maître et l’esclave, occupent un même théâtre dans lequel se disent leurs discours enchaînés: il n’y a là qu’une seule histoire et non pas deux. Ainsi, ce n’est pas par le narcissisme des protagonistes qu’elle se résoudra, car enfin, qu’est-ce que cette négritude si les Blancs n’y jouent pas leur rôle?

1 Jean-Paul Sartre, Orphée Noir, Préface à l’Anthologie de la Poésie Nègre et Malgache de L. S. Senghor, Paris, PUF, 1948, p xxxix.

2 Aimé Césaire (Martinique), Léopold Sédar Senghor (Sénégal), Léon-Gontran Damas (Guyane), René Depestre (Haïti), Jacques Rabémananjara (Madagascar), etc.

3 Edouard Glissant, Le Discours Antillais, Paris, Editions du Seuil, 1981, p 32

4 Frantz Fanon «Le concept de négritude était l’antithèse affective sinon logique de cette insulte que l’homme blanc faisait à l’humanité». Frantz Fanon, Les Damnés de la Terre, Paris, Gallimard, 1961, p 258

5 Jean-Paul Sartre, Orphée Noir, p xiii

6 Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal, Paris, Présence Africaine, 1983, p 42

7 «Inanité», du latin inanitas : qui est vide, dépourvu d’âme.

8 Aimé Césaire, Cahier, p 8

9 Aimé Césaire, Cahier, p 44

10 Aimé Césaire, Les armes miraculeuses, Paris, Gallimard NRF, 1970, p 150

11 Sartre le rappelle dans son autre préface de 1961 : « Il n’y a pas si longtemps, la terre comptait deux milliards d’habitants, soit cinq cents millions d’hommes et un milliard cinq cent millions d’indigènes. Les premiers disposaient du Verbe, les autres l’empruntaient ». Jean-Paul Sartre, Préface aux Damnés de la Terre de F. Fanon, Paris, La Découverte, 1961, p xLvi

12 Ce renversement valorisant n’est pas une idée neuve. L’abolitionniste Victor Schoelcher l’avait énoncée en son temps. Il écrit : « tout homme ayant du sang africain dans les veines ne saurait jamais trop faire dans le but de réhabiliter le nom de Nègre auquel l’esclavage a imprimé un caractère de déchéance ; c’est peut-on dire, pour lui, un devoir Filial. » (Victor Schoelcher, Esclavage et Colonisation, Désormaux 1973 , cité par R. Confiant, Aimé Césaire, Une Traversée Paradoxale du Siècle, Paris, Ecriture, 2005, p 17

13 Je serais un homme-juif, Un homme-cafre, Un home-indou-de-Calcutta, Un homme-de-Harlem-qui-ne-vote-pas, L’homme-famine, L’homme-insulte, L’homme-torture, Un homme-pogrom, Un chiot, Un mendigot (A. Césaire, Cahier, p 32 )

14 Aimé Césaire, Liminaire, Nouvelle somme de poésie du monde noir, Paris, Présence Africaine 1966 p 85.

15 Sartre souligne ce point dans sa lecture de l’Anthologie. «C’est nécessairement à travers une expérience poétique, que le noir, dans sa situation présente, doit d’abord prendre conscience de lui-même et, inversement pourquoi la poésie noire de langue française, est de nos jours la seule grande poésie révolutionnaire». (Jean-Paul Sartre, Orphée Noir p xii)

16 « Il s’agissait pour moi, explique Césaire, d’attaquer au niveau de la forme, la poésie traditionnelle française, d’en bousculer les structures établies, … violence de Cannibale et où il fallait tout briser. Le Cahier, c’est le premier texte où j’ai commencé à me reconnaître; je l’ai écrit comme anti-poème. (Cité par Georges N’Gal, Aimé Césaire, un homme à la recherche d’une patrie, Paris, Présence Africaine, 1994, pp 86- 87).

17 Jean-Paul Sartre, Orphée Noir, p xviii

18 homéotéleute), subst. fém. désigne l’incompatibilité d’un radical et de sa désinence.

19 cité par G. Ngal, Ibid., p 86

20 cité par L. Kesteloot, Les Écrivains Noirs, Editions de l’Université de Bruxelles, 1975, p158

21 Léopold Senghor, Ce que je crois, Paris, Grasset, 1988, p 137

22 L. Senghor, Ibid, p 99

23 Albert Jacquard: Si le classement des hommes en groupes plus ou moins homogènes, que l’on pourrait appeler «races» avait un sens biologique réel, le rôle de la biologie serait d’établir ce classement au mieux; mais ce classement n’a pas de sens. Nous pouvons, pour des caractères bien définis, comparer des populations ; nous pouvons analyser les écarts constatés; nous pouvons dans certaines régions étudier la micro-différenciation de populations dispersées; mais ces travaux ne peuvent aboutir à un classement en «races» ayant une existence objective. (Albert Jacquard, Éloge de la différence – La génétique des Hommes, Paris, Editions du Seuil, p 147).

24 G. Ngal, Ibid., p 109

25 L. Senghor, Ibid., p 29. Il ajoute: « C’est dire que je crois, d’abord et par-dessus tout, à la culture négro africaine, c’est-à-dire à la négritude, à son expression en poésie et dans les arts et, partant, de la biologie, comme de la préhistoire et de l’histoire africaines ». – « La négritude est ensemble des valeurs de la civilisation noire… elle sous-tend toute la civilisation africaine. (L. Senghor, Ibid., p17-25)

26 E. Glissant, Traité du Tout Monde, Paris, Gallimard, 1997, p 36)

27 Glissant écrit: «La nécessité historique de revendiquer pour les peuples métissés des Petites Antilles la «part africaine» de leur être, si longtemps méprisée, refoulée, niée par l’idéologie en place, suffit à elle seule pour justifier le mouvement antillais de la négritude. E. Glissant, Intention Poétique, Paris, Editions du Seuil, 1969, p 195.

28 A. Césaire, Cahier, p 58)

29 E. Glissant, Discours Antillais, Paris, Editions du Seuil, 1981, p 35

30 Wole Soyinka, Myth, Literature and the African World, Cambridge University Press, 1976, p 84

31 W. Soyinka, Ibid., p 89

32 A. Césaire, Cahier, p 39

33 M. Condé, Négritude césairienne, négritude senghorienne, RCL N° 3-4, 1974,

34 M. Condé, Ibid., p 413

35 M. Condé, Ibid., p 411

36 Hannah Arendt Les Origines du Totalitarisme, Paris, Gallimard, 2002,

37 H. Arendt, Ibid., pp 416, 420

38 Arendt déclare pour sa part : Peu importe ce que des scientifiques chevronnés peuvent avancer: la race est, politiquement parlant, non pas le début de l’humanité mais sa fin, non pas l’origine des peuples mais leur déchéance, non pas la naissance naturelle de l’homme mais sa mort contre nature. Ibid., P 420.

39 H. Arendt, Ibid., p 416

40 M. Condé, Ibid., p 413

 

Bibliographie

Césaire, Aimé            Liminaire, Nouvelle somme de poésie du monde noir, Paris, Présence Africaine 1966

Césaire, Aimé            Les Armes Miraculeuses Paris, Editions Gallimard, NRF, 1970

Césaire, Aimé            Moi Laminaire Paris, Editions du Seuil, 1982

Césaire, Aimé            Cahier d’un retour au pays natal Paris, Présence Africaine, 1983

Condé, Maryse          Négritude Césairienne, Négritude Senghorienne Revue de Littérature              Comparée 3.4 Paris, Klincksieck, 1974: 409-419.

Fanon, Franz             Peau noire masques blancs Paris, Editions du Seuil, 1952

Glissant, Edouard    Intention Poétique Paris, Editions du Seuil, 1969

Glissant, Édouard    Traité du Tout Monde Paris, Editions Gallimard, 1997

Glissant, Édouard    Le Discours Antillais Paris, Editions du Seuil, 1981

Jacquard, Albert      Eloge de la différence, La génétique des Hommes Paris,Editions du Seuil, 1978

Kesteloot, Lylian      Les Écrivains Noirs Editions de l’Université de Bruxelles, 1975

N’Gal, Georges         Aimé Césaire, un homme à la recherche d’une patrie Paris, Présence Africaine, 1994

Sartre, Jean-Paul    Orphée Noir, Préface à l’Anthologie de la Poésie Nègre et Malgache de Léopold Sedar Senghor Paris, PUF, 1948

Schoelcher, Victor   Esclavage et Colonisation Fort de France, Désormaux, 1973

Senghor, Léopold    Ce que je crois Paris, Grasset, 1988

Soyinka, Wole          Myth, Literature and the African World Cambridge University Press, 1976

Un collector de Césaire – Les fac-similés de « Tombeau du Soleil »

« La gerbe lucide des déraisons »

cesaire-tombeau-du-soleilLes amoureux de la poésie de Césaire n’ouvriront pas sans émotion l’enveloppe de papier jaune couverte de timbres représentant tantôt la préfecture de la Martinique (alors palais du haut-commissaire), tantôt deux femmes en buste portant la coiffe nouée (« tête attachée » ou « tête serrée »). S’il ne s’agit que d’une reproduction de l’enveloppe, elle est suffisamment réaliste pour nous émouvoir. Mais son contenu nous importe davantage : 1) une maquette intitulée Tombeau du Soleil contenant des extraits détachés de la revue Tropiques[i] collés sur un cahier, avec, au milieu, un poème supplémentaire de la main de Césaire ; 2) un tapuscrit à l’encre bleue sorti d’une machine visiblement de mauvaise qualité tant sont nombreuses les lettres repassées à la main par Césaire – en dehors de quelques corrections mineures et de l’adjonction in fine du poème « Conquête de l’aube »[ii], le contenu est identique à celui de la maquette ; 3) une plaquette reproduisant ces poèmes tels qu’ils se présenteront dans le premier recueil publié de Césaire, Les Armes miraculeuses[iii].

Concernant plus précisément le contenu de Tombeau du Soleil, le premier poème détachés de Tropiques, intitulé « Les pur-sang », correspond approximativement à la première moitié de « Fragments d’un poème » publié dans le premier numéro de Tropiques. Le second « Investiture » (p. 5 à 7 du tapuscrit), constitué de sept fragments manuscrits numérotés 1 à 8, est pour la plus grande part inédit. Cependant les numéros 6 et 8 viennent du « récit » poétique publié sous le titre « Histoire de vivre » dans le quatrième numéro de Tropiques (janvier 1942). Enfin la troisième partie (p. 7 à 18 du tapuscrit)  se divise elle-même en trois au niveau des sources : d’abord la suite de « Fragments d’un poème », en commençant par « La fin ! Quelle sottise », etc. (p. 22-23 de Tropiques n° 1) avant de revenir à « C’est bon. / Je veux un soleil plus brillant et de plus pures étoiles », etc. (p. 17-21 de Tropiques n° 1) ; ensuite le poème intitulé « Fragments d’un poème – le Grand Midi (fin) » publié dans Tropiques n° 2, à partir de « Seul et nu ! » (p. 26 de Tropiques n° 2) ; et pour finir le poème « Conquête de l’aube ».

Tombeau du Soleil n’existerait pas si Césaire et André Breton ne se connaissaient pas et si le second n’avait pas constitué un fond d’archives considérable, comprenant ses propres manuscrits et ceux reçus de ses correspondants. La rencontre entre les deux poètes a été souvent narrée. Sans la deuxième guerre mondiale, l’exil vers les États-Unis d’une pléiade d’intellectuels et d’artistes qui firent escale pendant plusieurs semaines à la Martinique, en 1941, Breton ne se serait pas promené dans Fort-de-France et n’aurait pas remarqué le premier numéro de Tropiques dans la vitrine d’une mercerie tenue par la sœur de René Ménil, co-fondateur de la revue…  Césaire n’a pas seulement découvert le surréalisme grâce à Breton ; il a gagné un admirateur prestigieux qui contribuera à le faire reconnaître comme l’un des plus grands poètes de son temps.[iv]

Arrivé à New York, Breton a gardé le contact avec Césaire et s’est employé à le faire publier, et d’abord dans la revue bilingue VVV qu’il a lui-même créée[v]. Le premier numéro (juin 1942) contient le poème de Césaire « Conquête de l’aube » (qui sera repris dans Tombeau du soleil puis dans Les Armes miraculeuses[vi]). Il en ira de même dans les numéros suivants qui publient respectivement « Annonciation », « Tam-tam I », « Tam-tam II » (n° 2-3, mars 1943) et des extraits de « Batouque »[vii] (n° 4 et dernier, février 1944).

Après la disparition de VVV, la revue Hémisphères, créée toujours à New York par Yvan Goll, prit le relais. Et c’est dans le numéro 2-3 (avril 1944) de cette revue que paraît le premier poème de Tombeau du soleil, « Les pur-sang ». Le numéro suivant d’Hémisphères publiera un groupe de sept poèmes sous l’intitulé « Colombes et Menfenil ». À noter qu’Yvan Goll associé à Lionel Abel a donné la première traduction anglaise du Cahier[viii].

En dehors de « Les pur-sang », l’ensemble intitulé Tombeau du soleil ne parut pas aux États-Unis comme prévu. Ces poèmes furent intégrés – sous une forme proche de celle des poèmes publiés initialement dans Tropiques – dans Les Armes miraculeuses. Dans ce recueil,  Césaire a retenu principalement de la tentative de Tombeau du soleil, d’une part l’intitulé « Les pur-sang » de ce qui se présentait seulement comme « Fragments d’un poème » dans Tropiques n° 1 (mais le poème est repris désormais intégralement) et, d’autre part, les morceaux numérotés 2 et 7 de la maquette et du tapuscrit, le premier formant un poème à lui tout seul sous le titre « Investiture », le second inséré dans Les pur-sang ». Enfin, si les suppressions introduites dans Tombeau du soleil sont en général conservées dans Les Armes miraculeuses, ce n’est pas toujours le cas. Ainsi, les vers « Mon beau pays aux hautes rives de sésame / Où fume de noirceurs adolescentes la flèche de mon sang de bons sentiments ! », biffés dans l’envoi à Breton, sont-ils rétablis dans le recueil paru chez Gallimard.

Pour la petite histoire, il existe une lettre de Césaire à Breton datée du 26 mai 1944 dans laquelle il écrit en particulier ceci, concernant la publication de Tombeau du Soleil :

« Aussi vous demanderai-je, si jamais le texte doit être publié aux États-Unis, de supprimer toutes les additions artificielles dont j’ai cru devoir l’alourdir : 1°) les sous-titres (à l’exclusion de « Pur-sang », « Grand Midi » et « Conquête de l’aube ») qui seront très avantageusement remplacés par des blancs. 2°) le morceau tardivement – encore qu’à mon sens pathétiquement introduit, où se trouve le nom de Suzanne Césaire. »

Ce passage indique en premier lieu que, à cette date, Breton possédait déjà le tapuscrit (et a fortiori la maquette[ix]) de Tombeau du Soleil, lequel contient effectivement trois sous-titres (« Investiture », « calcination », « miroir fertile ») en plus de ceux que Césaire déclare vouloir conserver. Il en résulte que l’enveloppe datée du 24 août 1945 renfermant la maquette dans les archives de Breton n’était pas celle qui a servi à l’envoi de la maquette. Il existe d’autres confirmations de ce constat, par exemple le fait que ladite maquette renvoie à la publication de « Conquête de l’aube » dans VVV qui intervint dès juin 1942. L’enveloppe n’en a pas moins une grande valeur pour les collectionneurs de manuscrits et autres autographistes.

Le passage ci-dessus est également intéressant en raison de sa conclusion. « Le morceau […] pathétiquement introduit, où se trouve le nom de Suzanne Césaire » fait référence à la partie numérotée (6) du Tombeau du soleil – dont on a dit qu’elle provient de Tropiques n° 4 – qui contient en particulier les vers suivants : « Fenêtres de marécage fleurissez ah ! fleurissez / Sur le coi de la nuit pour Suzanne Césaire / de papillons sonores ». Entre janvier 1942, date de cette livraison de Tropiques et mai 1944, la situation du couple Césaire s’est passablement dégradée : c’est ce que sous-entend la lettre à Breton.

Les passionnés se livreront à d’autres analyses, d’autres comparaisons, qui seraient bien plus difficiles à mener sans l’intervention de Maître Dominique Annicchiarico qui a acquis la maquette et le tapuscrit (dans « son » enveloppe) lors de la dispersion d’une partie des archives d’André Breton en 2003 et qui a autorisé les Éditions HC à les reproduire.[x]

 

L’ensemble Tombeau du soleil, sous cellophane, Paris, HC Éditions, s.d., 18,50 €, renferme les cinq documents suivants :
– Fac-similé de l’enveloppe adressée par Césaire à André Breton à New York en 1945
– Fac-similé de la maquette en forme de cahier titrée Tombeau du Soleil dans laquelle Césaire avait transcrit lui-même le poème « Investitures », et collé des pages détachées de Tropiques annotées et corrigées, 32 p.
– Fac-similé sur papier bible du tapuscrit de Tombeau du Soleil corrigé de la main de Césaire, 20 p.
Tombeau du Soleil, présenté par Dominique Annicchiarico, Paris, HC Éditions, 2011, 31 p.
– Notice, 1 p.

 

[i] Onze numéros publiés à Fort-de France entre 1941 et 1945. Reproduction en un volume, Tropiques 1941-1945, Paris, Jean-Michel Place, 1978.

[ii] Signalé dans la maquette par un simple renvoi à la publication du poème dans le numéro 1 de la revue VVV (cf. Infra).

[iii] Aimé Césaire, Les Armes miraculeuses, Paris, Gallimard 1946. La reprise presqu’à l’identique de cette première édition dans la coll. « Poésie-Gallimard » (1970 – toujours disponible) est jugée préférable aux suivantes in Aimé Césaire, Poésie, théâtre, essais et discours, édition critique sous la direction d’Albert James Arnold, Paris, Présence Africaine et CNRS Édition, 2013, p. 229-230.

[iv] Dans « Martinique charmeuse de serpents – Un grand poète noir », où Breton raconte sa rencontre avec Césaire, il écrira à propos du Cahier d’un retour au pays natal qu’il s’agit du « plus grand monument lyrique de ce temps » (Hémisphères n° 3, automne-hiver 1943, repris in Tropiques n° 11, mai 1944, p. 119-126). Ce texte de Breton servit également de préface à l’édition bilingue du Cahier publiée chez Brentano’s (cf. note viii).

[v] Les initiales VVV désignaient les mots « Victory », « View », et « Veil » tirés du passage suivant : « Victory over the forces of regression, View around us, View inside us […] the myth in process of formation beneath the Veil of happenings » (« La victoire sur les forces de la régression, la vue autour de nous, la vue en nous […] le mythe dans le processus de formation sous le voile de ce qui se passe. »). Source : Wikipedia.

[vi] Sous le seul titre « Conquête de l’aube » en 1946. En 1970, la fin du poème sera détachée sous le titre « Débris ».

[vii] Les neuf derniers vers avaient auparavant servi d’exergue à l’article de Suzanne Césaire, « 1943 : le surréalisme et nous », Tropiques n° 8-9, octobre 1943.

[viii] Cahier d’un retour au pays natal – Memorandum of my Martinique, New-York, Brentano’s, 1947.

[ix] Celle-ci constitue en quelque sorte le brouillon incomplet du tapuscrit (puisqu’il y manque le texte de « Conquête de l’aube »).

[x] Pour une exégèse plus complète de Tombeau du soleil, cf. Alex Gil, « Focus génétique sur Les Armes miraculeuses d’Aimé Césaire », Continents Manuscrits, 2014, n° 1.

Césaire vu d’ailleurs

Deux ouvrages passionnants, signés respectivement par Ernstpeter Ruhe, professeur émérite de littérature romane à l’université de Würzburg, et Lilian Pestre de Almeida, qui enseigna la littérature francophone à l’université fédérale brésilienne Fluminense, entre autres, sont parus l’année dernière chez un éditeur allemand mais en français. Même s’ils abordent la question de la réception de Césaire respectivement dans le monde germanophone et dans le monde lusophone, ces ouvrages développent bien d’autres problématiques. On y trouvera une foule de détails, souvent inédits ou dispersés dans des articles de revues ou des actes de colloques, susceptibles d’intéresser tous les amateurs de l’œuvre de Césaire, de son œuvre littéraire s’entend. Chacun de ces ouvrages tourne autour d’une personnalité-clé qui fut en contact étroit avec le poète : l’Allemand Janheinz Jahn et l’Angolais Mario de Andrade.

Aimé Césaire dans les pays germanophones

Césaire une_oeuvre_mobile E RuheErnstpeter Ruhe, Une œuvre mobile – Aimé Césaire dans les pays germanophones (1950-2015), Würzburg, Königshausen & Neumann, 2015, 293 p.

C’est un touche-à-tout, polyglotte, Janheinz Jahn, qui fut de loin le principal introducteur en Allemagne de Césaire, après avoir découvert sa poésie, en 1951, à l’occasion d’une conférence de Senghor à l’Institut français de Francfort. Dès 1954 paraît Schwarzer Orpheus, une anthologie de la poésie moderne « africaine » qui recoupe en partie celle de Senghor (1948)[i]. Suivront plusieurs recueils bilingues de poèmes de Césaire et l’édition du Cahier (Zurück ins Land der Geburt, 1962). C’est encore grâce aux efforts de Janheinz Jahn qu’une version théâtrale (différente de celle de Césaire) de Et les chiens se taisaient fut donnée en allemand, d’abord à la radio puis au théâtre. Par contre si Jahn a également traduit en allemand La tragédie du roi Christophe, c’est à Salzbourg mais en français que la pièce fut créée, dans la mise en scène de Jean-Marie Serreau.

Traduire la poésie est toujours difficile. Certains le disent impossible. Que dire alors quand il s’agit de Césaire, le roi des mots mystérieux et des formules ésotériques ? À l’occasion de son travail de traducteur, Jahn a interrogé le poète sur les énigmes qu’il rencontrait. Il reste des traces écrites et même orales de leurs échanges. Césaire, on le sait, ne tenait pas à se faire l’interprète de ses œuvres : face à son traducteur, pour éviter des contresens flagrants, il a dû déroger à cette règle. Ces échanges constituent la part la plus fascinante de l’ouvrage d’E. Ruhe : ils fournissent des éclairages originaux sur la signification de certaines formules qui pouvaient paraître impénétrables, amènent parfois à corriger les interprétations proposées dans les éditions critiques des poèmes césairiens. Si tel n’est pas le cas pour la formule du Cahier – « ma reine des squasmes des chloasmes » – dont l’explication fournie à Jahn était déjà reproduite dans l’édition critique des œuvres littéraires publiée sous la direction d’A. J. Arnold[ii], les archives de Jahn exhumées par E. Ruhe révèlent bien d’autres trésors.

C’est en particulier le cas des quelques enregistrements sonores de ses entretiens avec Césaire réalisés par le traducteur en 1963. Que  faut-il penser, par exemple, de cette formule tirée du poème « L’Afrique » (in Soleil cou coupé) : « il y au pied de nos châteaux-de-fées pour la rencontre du sang et du paysage la salle de bal, etc. » ? Réponse du poète : « L’homme et la nature sont séparés dans cette vision poétique. Le sang, donc l’homme, et le paysage de nouveau se réconcilient dans ma salle de bal, etc. ». Ou bien – autre exemple – comment comprendre « cependant que fait le gros dos et roucoule mon encre qui remonte en sève à la surface me donner une couleur ou commodément attendre et surprendre l’imbécilité des coups de larrons, etc. » (in « Tatouage des regards ») ? Réponse : « Le sang qui circule dans mes veines est noir comme l’encre, il remonte à la surface pour me donner une couleur qui est extrêmement commode pour attendre et surprendre la sottise des coups [en fait des regards] que l’on me porte. Puisque c’est une peau noire qui ne rougit pas, qui ne blanchit pas, on ne peut pas savoir ce que je pense ».

Les archives de Jahn éclairent par ailleurs la génétique de certains poèmes. Les tapuscrits annotés par Césaire font apparaître des corrections et parfois des coupes radicales dont E. Ruhe explore la signification.

Ajoutons pour finir que cet ouvrage présente des documents jamais publiés en France, comme la notice de présentation du Roi Christophe rédigée par Césaire à l’occasion de la création à Salzbourg, ou son discours de réception à l’Académie de Bavière, discours dans lequel il est fait spécifiquement référence à Arnold Toynbee, plus précisément à sa distinction entre « zélotisme » et « hérodisme », pour expliquer autrement qu’en faisant appel à Hegel comment la recherche du particulier peut mener à l’universel.

Lusophonie, intertextualité

cesaire_hors_frontieresLilian Pestre de Almeida, Césaire hors frontières – poétique, intertextualité et littérature comparée, Würzburg, Königshausen & Neumann, 2015, 402 p.

Comme celui d’E. Ruhe le livre de L. de Almeida présente un inédit précieux, à savoir le troisième jeu d’épreuves de l’édition du Cahier chez Présence Africaine, conservé par Mario Pinto de Andrade, secrétaire d’Alioune Diop à la maison d’édition à l’époque de  la publication du Cahier (1956). L. de Almeida donne toute les corrections manuelles apportées sur les épreuves par le poète et reproduit trois pages en fac-similé. En comparant avec le Cahier finalement édité, il apparaît que ces corrections furent à peu près les dernières, même si d’ultimes modifications sont encore intervenues.

Cette présentation des épreuves est précédée par une étude diachronique du Cahier dans les versions successives qui nous sont connues : le tapuscrit de 1939 conservé à la BNF (Bibliothèque Nationale de France), la première version publiée dans Volontés, le tapuscrit de 1943 identique à la version bilingue chez Brentano’s (1947), la version publiée chez Bordas, également en 1947 mais notablement augmentée par rapport à Brentano’s, la version dite définitive de 1956.

Suit une assez longue section (72 pages) intitulée « Chronologie parallèle », allant de 1913 à 2013 qui présente non seulement les parcours parallèles de Césaire et M. de Andrade (tous deux poètes et hommes politiques) et les relations qui s’établirent entre eux, mais également, d’une manière beaucoup plus vaste, une chronique intellectuelle et politique de l’époque. Ainsi à l’entrée 1961 figurent – entre autres – l’assassinat de Lumumba, l’élection de Joao Goulart comme président du Brésil, la publication par Césaire de Cadastre et de Toussaint Louverture, celles des Nocturnes de Senghor, des Damnés de la terre de Fanon, de Sang Rivé de Glissant, de Balle d’or de Guy Tirolien, enfin de l’anthologie bilingue français-italien de M. de Andrade et Léonard Sainville, Lettura negra. 1961 fut encore l’année où Jean XXIII convoqua le concile Vatican II, celle où Césaire et Senghor furent élus membres correspondants de l’Académie de Bavière et celle où mourut Fanon.

Suivent des exemples d’intertextualité dont on retiendra les deux premiers. Le premier concerne un poème de M. de Andrade, « Chanson à Sabalu », repris partiellement par Césaire dans Une saison au Congo (« Notre fils cadet / Ils l’ont envoyé à Sao Tomé / Parce qu’il n’avait pas de papiers », etc.). Le second souligne une proximité pour le moins troublante entre deux vers d’un poème de W. H. Auden (« As I walked out in the evening ») et un ajout du Cahier dans la version Brentano’s. « Beau comme la face de stupeur d’une dame anglaise qui trouverait dans sa soupière un crâne de hottentot » peut sembler, en effet, une réminiscence de deux vers d’Auden : « And the crack in the tea-cup opens / A lane to the land of the dead ». Mais Césaire, de retour en Martinique en 1939, a-t-il pu avoir connaissance avant 1943 (date du tapuscrit Brentano’s) de ce poème publié à New York en 1940 ?

La partie suivante évoque le voyage de Césaire au Brésil, en 1963, à l’occasion d’un colloque afro-latino-américain. Il est revenu sur ce voyage vingt ans plus tard dans un entretien avec L. de Almeida. Il esquisse une comparaison frappante entre les Africains (« une foule détendue, heureuse, décontractée et étonnamment silencieuse, d’une extraordinaire dignité ») et les Martiniquais (« agités, excités, ils parlent fort. Le Martiniquais est traumatisé par l’esclavage »). C’est là aussi où Césaire explique l’origine africaine du mot « béké » qui signifierait « blanc » en langue ibo.

L. de Almeida se propose également de compléter, de rectifier parfois, quelques entrées des lexiques ou glossaires des termes césairiens. On retiendra en particulier son explication de deux vers de « Batouque » : « Endormi troupeau de cavales sous la touffe de bambous / saigne, saigne troupeau de carambas ». Elle souligne que « cavales » et « carambas » sont (aussi) des noms de plantes (respectivement prêles et sauges), si bien que le passage en question doit être compris selon elle comme décrivant un sous-bois avec ses taches de couleurs.

Un chapitre apporte des éclairages intéressants sur deux poèmes : « Marais nocturne » et « De forlonge » et le livre se clôt sur des annexes parmi lesquelles un entretien entre Césaire et M. de Andrade à propos du roi Christophe dans lequel Césaire déclare : « s’il avait été républicain, il aurait échoué. Pourquoi toutes les républiques africaines ont fait des partis uniques ? La conception africaine du pouvoir est autour du chef ». Une autre annexe soulève brièvement quelques-uns des problèmes posés par la traduction de la poésie de Césaire (L. de Almeida a elle-même traduit le Cahier en portugais… du Brésil).

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Il serait dommage que, sous prétexte qu’ils sont publiés en Allemagne, les deux ouvrages dont on vient de rendre compte ne parviennent pas à toucher le public francophone auquel ils sont pourtant à l’évidence destinés en priorité. Cet article aura atteint son objectif s’il parvient à convaincre les césairophiles que la lumière qui éclaire le grand poète peut aussi venir « d’ailleurs ».

 

 

[i] Préfacée par Jean-Paul Sartre sous le titre d’« Orphée noir ».

[ii] Aimé Césaire, Poésie, Théâtre, Essais et Discours, édition critique coordonnée par Albert James Arnold, Paris, CNRS Éditions et Présence Africaine, 2013, 1805 p. (cf. Michel Herland, http://mondesfr.wpengine.com/debats/aime-cesaire/un-tombeau-daime-cesaire/).