Aimé Césaire : Une poésie de l’énigme ?

L’image poétique césairienne, avec sa puissance métaphorique et son opacité, est au centre de nos attentions car nous pensons que depuis Arthur Rimbaud aucune voix ne s’est élevée dans le champ poétique français, d’une telle souveraine beauté, d’une telle force et d’une telle fulgurance. La poésie d’Aimé Césaire est difficile et dit-on, hermétique. Trop souvent, l’analyse de l’image bute sur l’opacité du vers césairien.

Mais le mystère que recèlent les mots n’est souvent que la marque de notre propre ignorance. L’« hermétisme » qui est la marque de la poésie d’Aimé Césaire ne résiste pas à décodage approfondi ; et la connaissance des faits qui ont allumé l’imagination du poète se révèle après une recherche aussi attentive que patiente.

Nous proposons une définition de la célèbre image Soleil cou coupé, du mot verrition et de deux poèmes extraits du recueil Soleil cou coupé : Démons et Le coup de couteau du soleil dans le dos des villes surprises

1 – SOLEIL COU COUPÉ

Titre d’un recueil de poèmes d’Aimé Césaire, titre repris du poème d’Apollinaire Zone, extrait d’Alcools :

« Adieu Adieu
Soleil cou coupé »

Notons que Apollinaire avait initialement écrit « Adieu Adieu Soleil levant cou tranché » comme cela apparaît dans un poème publié dans les Soirées de Paris, en décembre 1912 (Pléiade p.1042) L’intention poétique paraît évidente : il s’agit bien d’une image de décapitation de l’astre solaire, image qui apparaît à plusieurs reprises dans la poésie d’Apollinaire et où la lune rejoint le soleil pour se faire trancher le cou (Alcools, “ J’observe le repos du dimanche ”, Pléiade p.133). La décapitation pullule en poésie apollinarienne. Nous la retrouvons dans deux autres poèmes d’Alcools :

Les têtes coupées qui m’acclament
Et les astres qui ont saigné
Ne sont que des têtes de femmes 
(Le brasier)

et :
Il vit décapité sa tête est le soleil
Et la lune son cou tranché (Les fiançailles)

Le lyrisme visionnaire, délirant et transgressif d’Apollinaire annonçait la poésie et la peinture surréalistes.

L’image de la décapitation apparaît aussi chez Aimé Césaire : rappelons-nous son poème Défaire et refaire le soleil, extrait de Soleil cou coupé :

« demeure faite d’on ne sait à quel saint se vouer
demeure faite d’éclats de sabre
demeure faite de cous tranchés »

Mais s’est-on avisé que “cou coupé” pouvait avoir un autre sens ?

Le cou coupé est un oiseau, de l’espèce gros-bec, une sorte de bouvreuil tropical, oiseau originaire du Sénégal ; c’est l’amadine fasciée ou amadina fasciata.

Pourquoi ce nom cou coupé ? car son plumage gris tacheté de blanc est marqué par une collerette de plumes rouges, collerette hémi-circulaire, ce qui lui donne l’aspect d’un oiseau égorgé.

Ajoutons que cet oiseau était très à la mode dans les milieux mondains, du temps d’Apollinaire, au début de ce siècle. L’écrivain Ludovic Halévy raconte dans ses Carnets, en 1908 (Alcools fut publié en 1913) : « Je suis venu tout exprès à Paris, pour ramener avec moi une charmante cou coupé, dans une petite cage »

Il est surprenant que l’oiseau cou coupé n’ait jamais été retenu par les commentateurs aussi bien d’Apollinaire que d’Aimé Césaire pour éclairer, en fonction de cette nouvelle acception du mot, le sens du titre Soleil cou coupé. Ce nom se trouve dans tous les dictionnaires et le cou coupé est décrit dans tous les traités d’ornithologie. Et il n’est pas exclu que le poète Aimé Césaire soit tombé et séduit par l’image de cet oiseau au sein des nombreuses encyclopédies qui composent son bureau.

Cela autorise une nouvelle vision de l’image césairienne : Soleil cou coupé – soleil oiseau – oiseau de feu – phénix – ce qui débouche sur le paradigme poétique de la destruction, de la mort et de la renaissance.

Amadine fasciée

2 – VERRITION

« c’est là que je veux pêcher maintenant la langue maléfique de la nuit en son immobile verrition »

C’est sur cette image énigmatique que s’achève le Cahier d’un retour au pays natal.

Je ne ferai pas l’historique connu de tous, de cette étrange verrition qui, depuis plus d’un demi-siècle, défie tous les commentaires.

Deux sens ont prévalu : du latin vertere, tourner, verrition désignerait un mouvement tournant, tourbillonnaire. Du latin verrere, balayer, verrition désignerait un mouvement de balayage, d’élimination.

André Claverie m’a fait part d’un entretien qu’il eut avec le poète, celui-ci lui indiquant que la verrition était “un mouvement tournant, mouvement ample, comme celui de l’esclave tournant la meule, l’esclave qui tourne dans la calebasse de son île”, en accompagnant ce propos d’un vaste mouvement circulaire d’embrassement. Témoignage précieux.

La définition qui m’a paru la plus pertinente a été celle de Jean-Claude Bajeux qui, dans son étude Antilia retrouvée, fait dériver verrition d’un vieux mot français qualifiant la transparence, la translucidité. J’ai adhéré à cette interprétation ayant retrouvé le vieux mot verri attesté par le Dictionnaire de l’ancienne langue française du IXème au XVème siècle de Godefroy (1895) : verri signifie ce qui est luisant comme du verre, diaphane. J’en ai déduit que verrition était la qualité de ce qui est verri, c’est-à-dire diaphane, translucide.

Mon hypothèse s’est avérée inexacte. En effet, verrition n’a rien à voir avec la transparence, la diaphanéité.

En fait, le mot verrition n’est pas d’Aimé Césaire.

Ce mot a été créé en 1825, par Anthelme Brillat-Savarin, dans son unique œuvre La Physiologie du goût.[1] Voici ce qu’écrit Brillat-Savarin , p.56-57 :

« La langue de l’homme, par la délicatesse de sa contexture, annonce assez la sublimité des opérations auxquelles elle est destinée. J’y ai, en outre, découvert au moins trois mouvements inconnus aux animaux et que je nomme mouvements de spication, de rotation et de verrition (du latin verro, je balaie) Le premier a lieu quand la langue sort en forme d’épi d’entre les lèvres qui la compriment ; le second, quand la langue se meut circulairement dans l’espace compris entre l’intérieur des joues et le palais ; le troisième (la verrition) quand la langue, se recourbant en dessus ou en dessous, ramasse les portions qui peuvent rester dans le canal semi-circulaire formé par les lèvres et les gencives »

Ceci fut écrit en 1825.

Ainsi la verrition définit le mouvement de la langue qui balaie les particules alimentaires nichées dans l’espace buccal entre les lèvres et les gencives.

Cette définition est pertinente avec la phrase terminale du Cahier : « La langue maléfique de la nuit en son immobile verrition »

Aimé Césaire a lu Brillat-Savarin et sa Physiologie du goût. Je pense en avoir deux preuves. D’une part, je suis allé rôder dans les rayonnages de la bibliothèque de l’École normale supérieure, cherchant les traces césairiennes et y ai retrouvé, entre autres, une vénérable édition de la Physiologie du Goût.

D’autre part, récemment, au cours d’un sympathique déjeuner chez Françoise Thésée, à Châtillon-sous-Bagneux, en compagnie de Lou Laurin Lam, Éliane Favier se souvient d’Aimé Césaire évoquant avec son ami Auguste Thésée, la figure de Brillat-Savarin et sa Physiologie du goût.

Le physiologiste que je suis ressent une certaine satisfaction en constatant que le mot le plus énigmatique du lexique césairien relève de la physiologie – une fois de plus !

Mais un peu désenchanté aussi car le mot perd son mystère. La verrition est un mouvement,somme toute, assez trivial. Nous pratiquons tous la verrition après avoir croqué des cacahuètes ou à la fin d’un repas. Et cela, nous l’ignorions.

Alors ? Une part de rêve s’envole ? Pas du tout ! car nous connaissons tous la gloire poétique dont la poésie césairienne revêt les termes les plus communs et cette “ langue maléfique de la nuit en son immobile verrition ” continuera encore longtemps à bercer notre imaginaire.

 

3 L’IMAGE ÉNIGMATIQUE “MONSTRUEUSE” 

AUTOUR DES POÈMES DÉMONS ET LE COUP DE COUTEAU DU SOLEIL DANS LE DOS DES VILLES SURPRISES

Notre essai de mise en lumière et de décryptage textuel de l’image poétique césairienne se poursuit, modestement, à petits pas,

« à petits pas de pluie de chenilles
à petits pas de gorgée de lait…»

Nous savons que l’image énigmatique n’est jamais gratuite, jamais arbitraire, dans la poésie d’Aimé Césaire et souvent notre impuissance devant le mystère de l’image n’est que le reflet de notre ignorance des sources.

Nous pensons aussi que la complexité du poème appelle l’humilité et la clarté du commentaire.

Ainsi le mot “monstre” qui apparaît à plusieurs reprises dans l’œuvre, notamment dans la lettre d’Aimé Césaire à Lilyan Kesteloot :

« En nommant les choses, c’est un monde enchanté, un monde de monstres que je fais surgir sur la grisaille mal différenciée du monde ; un monde de puissances que je somme, que j’invoque et que je convoque »

Monstres” est aussi le titre d’un poème de Moi, laminaire…

« le monstre… le sortant de ma poitrine j’en ferai un collier de fleurs voraces
et je danse Monstre je dansedans la résine des mots et paré d’exuvies
nu »

“monstre”apparaît encore dans le poème Tutélaire que le poète dédia à la mémoire de sa mère :

« dressée à les frapper au front et les faire reculer,
je ne vois que toi contre les monstres, jaillie »

Sans refaire le parcours étymologique complet ni son champ sémantique, retenons que le mot monstre désigne entre autres, les images fantastiques qui se forment dans l’imagination. Du latin monere qui signifie avertir, se souvenir (racine que l’on retrouve dans monument), monstre a une connotation divine car les Anciens regardaient les monstres comme des avertissements des Dieux.

Le monstre apparaît alors comme le produit d’une imagination débridée, libérée du carcan de la logique et de la raison, comme une échappée dans le domaine du mythe, dans le domaine des dieux. Et Césaire nous le dit : un monde enchanté… un monde de puissance que j’invoque et que je convoque

Nous trouvons le monstre césairien dans deux poèmes, entre autres, de Soleil cou coupé : Démons et Le coup de couteau du soleil dans le dos des villes surprises.

Démons :

Je frappai ses jambes et ses bras. Ils devinrent des pattes de fer terminées par des serres très puissantes recouvertes de petites plumes souples et vertes qui leur faisaient une gaine discernable mais très bien étudiée. D’une idée-à-peur de mon  cerveau lui naquit son bec, d’un poisson férocement armé. Et l’animal fut devant moi oiseau. Son pas régulier comme une horloge arpentait despotiquement le sable rouge comme mesureur d’un champ sacré né de la larme perfide d’un fleuve. Sa tête ? je la vis très vite de verre translucide à travers lequel l’œil tournait un agencement de rouages très fins de poulies de bielles qui de temps en temps avec le jeu très impressionnant des pistons injectaient le temps de chrome et de mercure

Déjà la bête était sur moi invulnérable

Au-dessus des seins et sur tout le ventre au-dessous du cou et sur tout le dos ce que l’on prenait à première vue pour des plumes étaient de lamelles de fer peint qui lorsque l’animal ouvrait et refermait les ailes pour se secouer de la pluie et du sang faisaient une perspective que rien ne pouvait compromettre de relents et de bruits de cuillers heurtées par les mains blanches d’un séisme dans les corbeilles sordides d’un été trop malsain

Aimé Césaire nous décrit une rencontre avec une bête monstrueuse, chimérique, faite de chair et de métal. La description imagée parle clairement à nos sens, aucune métaphore énigmatique n’interrompt le cours de la narration fantastique : un animal féroce aux pattes griffues, couvertes de plumes et pleines de mécanique, dont les ailes sont recouvertes de lamelles de fer…

C’est un avion !

Aimé Césaire fait un rêve éveillé. Il transfigure une situation réelle, vécue à l’état d’éveil, en image onirique.

Comme il le dit clairement « d’une idée-à-peur de mon cerveau lui naquit son bec » C’est donc bien une image angoissante qui germe dans son imagination : c’est un monstre.

En fait, le poète prend simplement l’avion sur un aéroport africain.

Pourquoi l’Afrique ? Parce qu’est évoqué le sable rouge, la latérite africaine.

Suivons le poète dans le déroulement kaléidoscopique des images de ce film imaginaire.

Cela commence par un coup de baguette magique :

« je frappai ses jambes et ses bras…»

La bête apparaît miraculeusement inquiétante avec ses “pattes de fer terminées par des serres très puissantes recouvertes de petites plumes…” C’est le train d’atterrissage de l’avion que le poète dans sa vision illusoire, perçoit comme des pattes de fer. La comparaison est évidente, voire banale. Les roues du train d’atterrissage sont recouvertes de plumes rouges et vertes. Certes ! Paradoxale logique de l’onirisme ! Les roues ne peuvent qu’être couvertes de plumes puisque l’avion est rêvé comme un oiseau. Eût-il été un poisson ou un félin, que ses pattes seraient recouvertes d’écailles ou de poils.

« d’une idée-à-peur de mon cerveau lui jaillit son bec, d’u poisson férocement armé » Les angoisses de l’enfant martiniquais surgissent des profondeurs de son imaginaire. C’est le “pouesson armé” des contes antillais, le poisson féroce qui tue “coulibri”.

Le rêveur englué dans les volutes de son imaginaire voit le monstre s’avancer. Il ne discerne pas sa forme : oiseau, poisson ? C’est un oiseau !

Le rêveur est au contact de la bête. Elle a une tête de verre translucide. C’est le cockpit avec ses hublots de verre, le cockpit plein de rouages mécaniques…

L’avion est animalisé. C’est une bête avec un ventre et des seins. Étrange cet oiseau possédant des seins ! En fait, on s’en doute, il s’agit des deux moteurs proéminents comme des seins de femme. Le ventre et le dos de l’animal, l’animal-avion, l’animavion, sont recouverts de lamelles métalliques que le poète prend encore pour des plumes.

L’imagination s’enfièvre, elle s’emballe ! Les immenses ailes battent. Logique de l’irrationnel ! Si cela avait été un poisson, le poète aurait vu palpiter les ouïes et battre les nageoires.

Voilà maintenant le rêveur dans le ventre de l’oiseau-avion. Que ressent-il confusément ? « une perspective », celle du couloir central. Il ressent des odeurs (« relents »), il entend des bruits de cliquetis des cuillers, des verres, des bouteilles, s’entrechoquant dans les secousses du chariot (« séisme »), le chariot de l’hôtesse aux « aux mains blanches »

« Séisme dans les corbeilles sordides d’un été trop malsain »

Étrange image ! En fait, l’œil attentif du poète a tout simplement remarqué que, dans les corbeilles (pas très propres, sordides, de sordes, la saleté ), des fruits trop mûrs, blets, abîmés par un « été trop malsain », étaient servis aux voyageurs.

Notons un autre détail : la présence insistante des couleurs rouge et vert. Les plumes sont vertes, le sable est rouge, le chrome et le mercure (le mercurochrome), les lamelles de fer couleur sang… Le rouge et le vert sont les couleurs emblématiques dominantes de quasiment tous les états africains, couleurs que l’on retrouve sur les étendards et sur les avions.

Démons. Pourquoi ce titre ? Aimé Césaire a toujours le souci du mot juste dont le sens est attesté par l’étymologie et l’histoire. Le sens originel du mot démon (daimon, en grec) désigne une force intérieure qui gouverne les consciences et donne une couleur propre aux affects, aux pulsions profondes de l’âme.

Comme le Démon de Maxwell des physiciens, comme le Démon de Socrate, comme le Démon de Baudelaire, le Démon de Césaire est cette voix intérieure directrice, cette énergie qui transporte l’être hors de l’espace rationnel et l’emporte vers les limbes de l’illusion et du rêve.

 

Autre poème “ monstrueux ” : Le coup de couteau du soleil dans le dos de villes surprises

Nous avons fait par ailleurs la lecture détaillée de ce poème au titre étrange et meurtrier[2]. La symbolique en est d’une grande richesse. Nous indiquons seulement les images-clés majeures qui permettent le décryptage du poème.

Le coup de couteau du soleil dans le dos des villes surprises         

 Et je vis un premier animal
il avait un corps de crocodile, des pattes d’équidé une tête de chien mais lorsque je regardai de plus près à la place des bubons c’étaient des cicatrices laissées en des temps différents par les orages sur un corps longtemps soumis à d’obscures épreuves
sa tête je l’ai dit était de chiens pelés que l’on voit rôder autour des volcans dans les villes que les hommes n’ont pas osé rebâtir et que hantent éternellement les âmes des trépassés
 et je vis un second animal
il était couché sous un bois de dragonnier des deux côtés de son museau de chevrotain comme des moustaches se détachaient deux rostres enflammés aux pulpes
et je vis un troisième animal qui était un ver de terre mais un vouloir étrange animait la bête d’une longue étroitesse et il s’étirait sur le sol perdant et repoussant sans cesse des anneaux qu’on ne lui aurait jamais cru la force de porter et qui se poussaient entre eux la vie très vite comme un mot de passe très obscène il s’étirait sur le sol perdant et repoussant sans cesse des anneaux…
alors ma parole se déploya dans une clairière de paupières sommaires, velours sur lequel les étoiles les plus filantes allaitent leurs ânesses
le bariolage sauta livré par les veines d’une géante nocturne
ô la maison bâtie  sur roc la femme glaçon du lit la catastrophe perdue comme une aiguille dans une botte de foin une pluie d’onyx tomba et des sceaux brisés sur un monticule dont aucun prêtre d’aucune religion n’a jamais cité le nom et d’une étoile sur la croupe d’une planète
sur la gauche délaissant les étoiles disposer le vever de leurs nombres les nuages ancrer dans nulle mer leurs récifs le cœur noir blotti dans le cœur de l’orage
nous fondîmes sur demain avec dans nos poches le coup de couteau très violent du soleil dans le dos des villes surprises.

Authentique récit “monstrueux” rempli de scènes fantasmagoriques avec des monstres hybrides, des chimères : un crocodile à patte de cheval et tête de chien maudit, une chèvre dont la tête s’arme de deux rostres, un ver immense, interminable, qui déroule ses anneaux sans fin.

Ce bestiaire monstrueux est-il hallucinatoire ? Non ! En fait, c’est la nuit, le poète regarde le ciel et voit les constellations dont les formes s’organisent selon un bestiaire céleste.

Le Crocodile est un saurien représenté par la Constellation du Lézard (Lacerta) Le Cheval, l’équidé, figure dans la Constellation de Pégase. Le Chien existe dans le ciel avec les constellations du Grand Chien et du Petit Chien. Le monstre au museau de chevrotain est la réplique de la constellation du Capricorne.

Quant à l’immense ver qui déroule ses anneaux, c’est la constellation du serpent. Il n’est pas jusqu’au bois de dragonnier qui n’évoque la constellation du Dragon.

Quels sont les mots-clefs évocateurs de la voûte astrale : d’abord d’authentiques termes d’astronomie : étoiles filantes, géantes nocturnes, planète. Ensuite des métaphores : la femme glaçon est la métaphore elliptique de l’Étoile polaire.

« les étoiles filantes allaitent leurs ânesses…» métaphore de la blancheur lactée : c’est la Voie Lactée, la Galaxie.

Pourquoi l’image des ânesses ? Rappelons-nous le lait d’ânesse si prisé de la femme de Néron, la belle Poppée qui devait son teint d’albâtre justement aux bains de lait d’ânesse.

Le poème s’achève sur une image d’une violence inouïe. La nuit déchirée, poignardée, s’éteint avec tout son cortège de constellations zoomorphes.

Le jour nuveau, “demain”, éclate sur un coup de couteau d’un soleil meurtrier et se répand comme un jet de sang “dans le dos des villes surprises”. Il est vrai que sous les Tropiques la nuit profonde est brutalement déchirée, éblouie, par l’éclat du jour. La ville s’éveille comme un dormeur secoué par le sursaut d’une nuit de cauchemar.

Le poète se résigne difficilement. Le charme de la nuit avec son ballet nocturne des constellations, est brutalement détruit par l’irruption du jour assassinant le rêve.

Cette image assassine du jour ou de la nuit apparaît à plusieurs reprises dans l’œuvre d’Aimé Césaire. Ainsi, le poème Au-delà (Les armes miraculeuses), la nuit assassine le jour :

« et des bandes réconciliées se donnèrent richesse dans la main d’une femme assassinant le jour »

Ainsi, ces deux poèmes Démons et Le coup de couteau du soleil dans le dos des villes surprises masquent dans l’énigme des images, un récit factuel, narratif, un récit vécu, un voyage en avion, une rêverie sidérale. Il ne s’agit pas d’un récit hallucinatoire car l’hallucination est une perception sans objet. Or, là, nous avons un objet. Il s’agit en fait, d’une illusion, c’est-à-dire de la perception métamorphosée d’un objet en un autre. Nous sommes en présence d’un “dérèglement de tous les sens” au sens rimbaldien qui transfigure le réel en “monstres”, en figures fantasmagoriques parées de toutes les magies et de tous les mystères de l’imaginaire poétique.

Par la métamorphose l’homme, brisant l’enveloppe charnelle, s’efforce d’accéder aux privilèges des Dieux. Il aspire à la divinité – souvenons-nous de l’étymologie : monstre, monere, l’avertissement des Dieux.

Et Aimé Césaire nous rappelle lui-même cet élan vers la déité lorsque citant Hölderlin, le poète fou, il nous dit : « Le poète est attentif à la trace des dieux enfuis »

 

[1] Brillat-Savarin – Physiologie du goût. Champs Flammarion 1982.

[2] Les Jardins d’Aimé Césaire. à paraître 2003

Par René Hénane, publié le 18/07/2019 | Comments (0)
Dans: Césaire | Format:

Mon amour aux entrailles de temps… – Sexe et sensualité en poésie d’Aimé Césaire… Phallophanies ? (III)

Où allez-vous ma femme marron ma restituée ma cimarronne
le cœur rouge des pierres les plus sombres s’arrête de battre
quand passent cavaliers du sperme et du tonnerre
(La forêt vierge, Les armes miraculeuses)
Les citations césairiennes sont en italiques

TROISIÈME PARTIE : LE SEXE, LE COSMOS, LA RELIGION (Les phallophanies)

Maître de la Sancta Sanctorum, Crucifixion de saint Pierre. Rome

Le premier rêve que vit le poète est la métamorphose cosmique. L’homme participe aux grands cycles de la nature en se réincarnant dans les figures animales, certes ! mais aussi des matières végétale et minérale. Cette mutation se réalise par l’intercession de la poésie :
À la base de la connaissance poétique, une étonnante mobilisation de toutes les forces humaines et cosmiques… Autour du poème qui va se faire, le tourbillon précieux : le moi, le soi, le monde… Tout à droit à la vie. Tout est appelé. Tout attend…
C’est ici l’occasion de rappeler que cet inconscient à quoi fait appel toute vraie poésie est le réceptacle des parentés qui, originelles, nous unissent à la nature. En nous l’homme de tous les temps. En nous, tous les hommes. En nous l’animal, le végétal, le minéral. L’homme n’est pas seulement homme. Il est univers
[1]

Ce texte fondamental d’Aimé Césaire constitue la profession de foi de sa participation au monde par la voie d’une glorieuse métamorphose. L’appel au mythe ou à la religion apparaîtra ainsi dans l’expression de la sexualité, comme elle s’exprime transfigurée en images métaphoriques. L’imagerie sexuelle s’avance masquée dans le décor de la métamorphose. Elle s’exprime en images sublimées, le sexe évoquant non pas la sexualité ou le désir mais plutôt une germination charnelle dilatée à la dimension cosmique ; en effet, le sexe dont on perçoit l’exubérance mythique s’exprime par la voie de symboles telluriques et cosmiques, l’eau la terre, le ciel…
Le poète, dans un lyrisme prophétique invoque les forces cosmiques régénératrices et interpelle sa terre devenue un sexe offert aux forces cosmiques : … et toi, terre tendue terre saoule… je retrouverai le secret des grandes communications et des grandes combustions. Je dirais orage … Le ton est extatique avec une terre ivre de sexe, offerte saoule et délirante à la fécondation mythique qui lui ouvrira les voies de la régénération.
L’imagerie césairienne dont on perçoit l’exubérance mythique est riche en symboles ou métaphores par lesquels le sexe apparaît de façon évidente ou sous-jacente, masquée avec divers éléments telluriques et cosmiques. Un passage du Cahier… (Bordas 1947) offre de façon saisissante l’exemple de la sexualisation des divers éléments, la terre, la mer et le ciel :
… terre saoule
terre grand sexe levé vers le soleil
terre grande matrice girant au vertige ses bariolures de sperme
terre grand délire de la  mentule de Dieu
terre sauvage…
il me suffirait d’une gorgée de ton lait jiculi pour qu’en toi… et dorée d’un soleil…
la terre où tout est libre et fraternel, ma terre… je renouvelle ONAN qui confia son sperme à la terre féconde

Toujours dans le Cahier…, une nature sexuée, toute la nature, le paisible morne, l’élégant palmier, la mer si douce au corps :
… Au bout du petit matin… le gras téton des mornes avec l’accidentel palmier comme son germe durci… la jouissance saccadée des torrents… la grand’lèche hystérique de la mer…

Noter le réalisme de l’image des torrents surpris en copulation !  La terre métamorphosée en sexe ivre et gigantesque, matrice et mentule, puise sa force, à la fois dans la puissance solaire et dans le pouvoir végétal spermatique :
La mer apparaît sous forme d’une matrice d’où émerge la terre avec une touffe de cécropie dans la bouche. La cécropie est une plante médicinale appelée en Martinique, bois-trompette, active sous forme de décoction de feuilles en injections vaginales dans le traitement des pertes blanches (leucorrhée).
gorgée de ton lait  jiculi…Le jiculi, encore appelé peyotl  est une plante du type cactus dont le suc  lactescent produit une drogue hallucinogène, la mescaline. Pourquoi Aimé Césaire fait-il appel à cette étrange image du lait jiculi ? Nous proposons une interprétation fondée sur l’analogie consonantique entre jiculi et jaculari, mot latin qui signifie lancer, éjecter, d’où dérivent jaculatoire et éjaculation. Jiculi ferait appel à ce mot pour désigner le sperme. Par ailleurs, une convergence existe entre le lait et le sperme. En symbolique « le lait désigne le sperme : la théorie antique de la procréation croyait que celle-ci résultait de l’union du sperme blanc, au flux menstruel rouge. Ainsi, lait jiculi signifierait sperme, sens cohérent avec le contexte poétique environnant sexuellement chargé.
Dans ces champs sémantiques associés à l’eau s’entrecroisent la mer, les poissons, la rivière, la Lune : associés à la Terre, voici les fleurs, l’arbre, les racines, les mornes, les montagnes ; associés au feu apparaissent le soleil, le volcan, le sang. La nature tout entière semble engagée dans un vaste ballet sexuel d’où l’érotisme serait banni, mais où le génital éclate avec crudité en images éruptives, orageuses, vénéneuses : fornications de serpents venimeux, copulation aquatique, menstrues de cendres, vagins rongés par les souris , cavaliers du sperme et du tonnerre… , matrice calcinée, sexe violé,, sexe à serpent, sexe à venin, sexe putain, spermatozoïdes sombres, éjaculations éruptives,, vagins, testicules percés, sexe couteau, spermatozoïdes du viol, sexe brûlé…

Cette énumération, loin d’être exhaustive, laisse apparaître la connotation tragique du sexe en poésie césairienne. Nous sommes loin du sexe hilare et triomphant de René Depestre, du sexe élégiaque et voluptueux de Senghor :
« Je chante pour toutes les femmes que j’ai franchies avec les mille rames de mon innocence
Toutes les femmes que j’ai aimées à grands cris de bon soleil dans la nuit
Toutes les femmes Qui ont donné leurs rives heureuses à mes flots
…Miel éclatant du coït / pulsation majeure du monde
Ô douceur infinie de la femme… » (René Depestre, Élégie païenne)
« Je pleurerai dans les ténèbres au creux maternel de la terre
Je dormirai dans le silence de tes larmes
Jusqu’à ce qu’effleure mon front l’aube laiteuse de ta bouche » (Léopold Sédar Senghor, Tu as gardé longtemps…)
Autre image significative de la métamorphose cosmique : l’image de la femme dans le poème Dit d’errance (Corps perdu) :
Corps féminin île retournée
corps féminin bien nolisé
corps féminin écume né…
Le corps de la femme est extrait de la sphère humaine pour être transporté dans la sphère marine, … écume né… De plus ce corps féminin est sous l’emprise d’un transport sexuel. En effet, le mot nolisé possède plusieurs sens : dérivé du latin naulum, nolisé désigne le transport commercial, frais de transport. Il possède aussi un autre sens, le transport amoureux, sens choisi par Aimé Césaire. Ainsi, … corps féminin bien nolisé… doit être compris comme un corps féminin emporté par le transport amoureux.

LE SEXE ET L’EAU IMPURE

Le sexe césairien est un drame, l’expression d’une souffrance qui dépasse l’homme, englobant la nature dans un vaste tourbillon génital de sperme et de menstrues.
Le mot menstrues nous montre comment le poète génitalise la nature, y compris la femme et l’homme. L’écoulement sanguin périodique féminin, les règles, est clairement désigné dans deux poèmes de Soleil cou coupé : Désastre tangible et Transmutation. Le poète évite le mot « règles » pour employer le termes médical, menstrues, termes dont la laideur dysphonique a une forte charge négative. Désastre tangible met en scène un volcan (La Montagne Pelée) dont le sommet-cratère est toujours sous le bâillon des nuages – l’excrétion de cendres volcaniques, sèches, stériles, est désignée par l’image : menstrue de cendres remords de mandragore.
Quel serait le sens de cette étrange association de mots ?  Le poète emploie le mot menstrue selon une symbolique inhabituelle. Par effet d’inversion sémantique, la menstrue, fluide biologique féminin, est transformée en poussière sèche qui étouffe la mandragore, cette plante remède de sorcière qui, dit-on, constituait un remède contre la stérilité ; en effet, elle poussait au pied des gibets, nourrie par le sperme des suppliciés. Ainsi, la menstrue volcanique est maléfique car étouffant la plante génésique, elle détruisait toute espérance de régénération. Ainsi apparaît avec cette image, l’emploi dysphorique que fait le poète du terme génital, les menstrues.  Transmutation (Soleil cou coupé), hymne dédié à la magie de la main, présente dès l’ouverture, avec l’évocation des menstrues, une image particulièrement dégradante de l’eau féminine impure :
les cataractes ont suspendu aux fenêtres le linge que les femmes hygiéniques tachent de leurs menstrues…
On note dès l’abord, une hypallage, cette construction syntaxique inversée : c’est le linge qui est hygiénique et non la femme. Là encore, les règles féminines ont une valeur dévalorisante de souillure destructrice, saccage du temps. Le temps en effet, est lié à la périodicité du flux menstruel, symbole de l’écoulement du temps. L’hypotypose dévalorisante qu’impose le poète à ce passage du texte, ajoute la dégradation du temps à la flétrissure physique. Le mot cataracte évoque la chute d’eau, le flot qui tombe. Ainsi, la cohérence symbolique dans le sens négatif de la chute, semble signer un dessein net de la pensée poétique stigmatisant le sexe d’une couleur péjorative.

Et que penser de cet extrait du Cahier…, véritable bestiaire du sexe où les têtards, les oiseaux, les singes, les poissons, les crustacés, les loups, les souris, le sanglier (note : les loups, les souris, les sangliers sont des poissons), se mêlent en une étrange saturnale avec la chair, le sexe, les ovaires, les orifices sauvages du corps, fête païenne scandée par le cycle de la Lune et du Soleil ?
Et ces têtards en mi éclos de mon ascendance prodigieuse !…
… vienne le colibri
vienne l’épervier
vienne le bris de l’horizon
vienne le cynocéphale
vienne le lotus porteur du monde
vienne le dauphin une insurrection perlière brisant la coquille de la mer
vienne le plongeon des îles
… viennent les ovaires de l’eau où le futur agite ses petites têtes
viennent les loups qui pâturent dans les orifices sauvages du corps à l’heure où à l’auberge de l’écliptique se rencontrent ma lune et ton soleil  il y a les souris  qui à les ouïr d’agitent dans le vagin de ma voisine
il y a sous la réserve de ma luette une bauge de sangliers
il y a mon sexe qui est un poisson en fermentation vers des berges à pollen il y a tes yeux qui sont sous la pierre grise du jour un conglomérat de coccinelles…
Les têtards ouvrent le bal… l’œuf de la régénérescence éclot et livre les têtards que la métamorphose mènera vite à une maturité glorieuse, cet étrange orgueil [qui] soudain m’illumine. Nous baignons dans la symbolique lunaire féminine. La grenouille et son têtard issus de la terre sont porteurs du mythe de la fécondité et de mutations régénératrices marquées du sceau tellurique.
Dans cet extrait du Cahier… la sexualité apparaît cristallisée autour de deux thèmes : l’eau et la cavité, le creux. La thématique de l’eau est marquée par les symboles aquatiques : le lotus, le dauphin, le coquillage, la perle, les îles, l’eau génitale où baignent ovaires et poissons. Ce bain purificateur porte des lotus fleurs sacrées, des coquillages perliers, toutes espèces dont la germination est anéantie en eau trouble mais épanouie en eau lustrale purificatrice.
Noter l’image du coquillage perlier lourde de sens sexuel : la coquille et la perle, en imagerie sexuelle représentent la vulve et son clitoris. Même l’image du dauphin est porteuse d’une valeur sexuelle : delphis est le nom grec du dauphin, mammifère aquatique carnivore, mais aussi delphus, nom grec de l’utérus : un utérus didelphe est un utérus bifide, à deux cavités. Dans l’imaginaire poétique, le delphe représente aussi bien le dauphin, créature ichtyomorphe, que la matrice génitale. La connotation sexuelle de la coquille est bien établie, inspirant maints poèmes, contes et légendes. Mircea  Éliade a consacré des pages inspirées au mythe sexuel de la coquille et de la perle :
« Les huîtres, les coquilles marines, l’escargot, la perle, sont solidaires aussi bien de cosmologies aquatiques que du symbolisme sexuel. Tous participent, en effet, aux puissances sacrées concentrées dans les Eaux, dans la Lune, dans la Femme ; ils sont, en outre… des emblèmes de ces forces : ressemblance entre la coquille marine et les organes génitaux de la femme, relations unissant les huîtres, les eaux et la lune, enfin symbolisme gynécologique et embryologique de la perle, formée dans l’huître ». (2)
Cette image aquatique et perlière et coquillère contribue au symbolisme sexuel de la fécondité et de la régénérescence. La langue créole relève bien la connotation sexuelle de la coquille puisque faire l’amour se dit « coquer ». Par ailleurs notons que les mots huître et « huîtres saignantes », en créole, désignent respectivement le sperme et le sperme mélangé aux menstrues.
L’image de la fécondité de l’eau est reprise dans l’image : … viennent les ovaires de l’eau où le futur agite ses petites têtes … image claire de la fécondation lorsque les frétillantes petites têtes, les spermatozoïdes, atteignent l’ovaire.

Le poète Aimé Césaire fait preuve d’une profonde culture scientifique ; au moment (1939) où fut écrit le Cahier… nos connaissances sur la biologie de l’hérédité étaient sommaires : le rôle que pouvaient jouer les spermatozoïdes dans le support de l’hérédité étaient quasi inconnu ; quant au support des potentialités futures d’un individu, elles étaient totalement ignorées car l’hélice de l’A.D.N, support de l’hérédité, ne fut découverte que plusieurs années plus tard.

Plusieurs images sexuelles qui structurent ce texte du Cahier… se réfèrent à la thématique du creux, de la cavité. Elles évoquent, en effet des creux, des cavités sexuelles siège d’une agitation grouillante, pullulant d’une faune inhabituelle dans cet habitat, c’est le moins qu’on puisse dire !  L’image du creux, de la cavité, est un archétype universel féminin. Habituellement elle évoque la cavité protectrice, le nid, le refuge, l’intimité. Par un effet d’inversion d’image et de signification, les cavités évoquées dans cet extrait du Cahier… sont menaçantes, habitées par des animaux grouillants, mordants : loups, souris, sangliers, coccinelles. Le sexe féminin devient une zone de grouillante dévoration. Mais cet univers menaçant n’est que la première épreuve vite effacée par un univers de félicité et de « deuxième naissance » avec, après le regard du désordre, l’heureuse apparition de l’hirondelle, de la menthe et du genêt…  dans l’espérance d’une lumière astrale.

Dans le Cahier… la béance des orifices sauvages où viennent paître les poissons-loups crée une brèche dans l’intimité du corps. La perte de substance se prolonge dans l’image de la souris-poisson rongeant le vagin, image génitale malsaine que l’on retrouve dans certaines légendes où le sexe de la femme est un « vagin denté » Ainsi, l’on ne peut qu’être frappé par cette succession d’images dévorantes, carnassières, poisson-loup, souris de mer, poisson sanglier, grouillant dans la cavité humide vaginale. Ce ballet ichtyomorphe autour du poisson dévorant se trouve en cohérence avec le sexe en fermentation sur les berges à pollen… – le pollen, graine fécondante.  Le chaos sexuel est clairement identifié :
il y a mon sexe qui est un poisson en fermentation vers des berges à pollen il y a tes yeux qui sont sous la pierre grise du jour un conglomérat de coccinelles… vision métaphorique d’une transformation évolutive après fécondation, avec agitation ce qui est cohérent avec l’agitation vermiculaire des spermatozoïdes autour des ovaires de l’eau… l’agitation des souris dans le vagin de ma voisine… La mer figure comme un ventre habité par les ovaires animalisés, les orifices sauvages, le vagin, au sein duquel s’agite le sexe mâle… L’acte sexuel prend une dimension cosmique, … l’heure où à l’auberge écliptique se rencontrent ma lune et ton soleil… Cette copulation cosmique entre une lune masculine et un soleil féminin se fait lors de l’éclipse, c’est-à-dire la conjonction astrale lune-soleil. Dans beaucoup de mythologies, l’éclipse est considérée comme la destruction par dévoration, d’un astre par l’autre. Au lieu de l’acte d’amour, nous assistons au meurtre rituel. Le chaos grouillant disparaît laissant place au verbe élégiaque d’une incantation recueillie.
Avec l’hirondelle de menthe et de genêt s’ouvre une ère élégiaque de glorieuse gestation. Elle prend le visage lumineux de l’espérance renaissante et d’une prière à l’astre de toutes les fécondations, le soleil :
et toi astre de ton lumineux fondement tirer lémurien du sperme insondable de l’homme la forme non osée que le ventre tremblant de la femme porte tel un minerai…

LA RELIGIOSITÉ DU SEXE : Les phallophanies

                                                                 … tu m’as donné de la boue et j’en ai fait de l’or
(Baudelaire, Les Fleurs du Mal, Hommage à Paris)
Le sens de l’érotisme échappe à quiconque n’en voit pas le sens …
(Georges Bataille)

L’apparition du sexe en poésie césairienne se fait le plus souvent sous une forme symbolique, forme masquée qui ajoute au mystère de l’image et lui donne une dimension magique. L’érotisme, contrairement à la pornographie, ne dévoile pas l’organe ou l’acte sexuel.  Son objectif est d’allumer le désir et s’il est absent de la poésie césairienne cela marque bien le fait que cette poésie n’a pas vocation à éveiller la tension sexuelle. Elle signifie que les mots crus du sexe, tels phallus, rut, coït, seins, sperme, vagin, fornication, sperme, menstrues, spermatozoïdes, fécondation, éjaculation, virginité violée… ont pour vocation d’être avant tout le support d’images éveillantes.
Cette démarche apparaît crûment dans un grand nombre de poèmes. Le sexe est paré d’une évidente religiosité, sacralisant l’anatomie sexuelle, jusqu’à lui donner une sainte dimension. En effet, l’humain est doté d’une capacité qui permet l’expression d’une sorte de piété cosmique par la simple exhibition de ses organes sexuels. Un exemple en est donné par l’image de l’arche, à l’ouverture du poème Les armes miraculeuses
Les armes miraculeuses
la plus belle arche et qui est un jet de sang
la plus belle arche et qui est un cerne lilas
la plus belle arche et qui s’appelle la nuit
et la beauté anarchiste de tes bras mis en croix
de la beauté eucharistique et qui flambe de ton sexe au nom duquel
je saluais le barrage de mes lèvres violentes
La strophe s’ouvre sur une imagerie de pure symbolique sexuelle. L’arche évoquée ne semble pas avoir de rapport avec le vaisseau de Noé, mais plutôt avec l’arche, coquillage bivalve dont les lèvres sont armées de dents. La connotation sexuelle du coquillage est bien connue : dans toutes les mythologies, la coquille représente le sexe féminin. Le contexte semble s’accorder avec l’hypothèse du coquillage, comme le montre le tableau du peintre Odilon Redon, La naissance de Vénus, avec une superbe arche-coquillage entre les lèvres dentées de laquelle s’étire lascivement une femme nue, l’ensemble ressemblant étonnamment à une vulve ouverte, berceau de Vénus.
la plus belle arche et qui est un jet de sang…
allusion au sang menstruel « eau néfaste par excellence… le sang menstruel lié aux épiphanies de la mort lunaire… symbole parfait de l’eau noire… »
La plus belle arche qui est un cerne lilas… le mot cerne a la même étymologie que le mot cercle, archétype de la mythologie universelle avec une double symbolique : l’éternel recommencement et l’enceinte close, intime, féminoïde dans l’imaginaire mythique. Cette arche qui s’appelle la nuit cernée de lilas apparaît comme une image sexuelle évoquant le sexe féminin sombre et ténébreux, soutenu par la couleur lilas, un mauve violet pastel.
Ainsi dans cet exemple, s’articulent plusieurs images qui relèvent à la fois de la religion et de la sexualité, entrelacées. La fin de la strophe met en scène le personnage christique dans une scène à la beauté eucharistique, où apparaissent trois symboles mythiques : la croix, le feu, le sexe.
La religiosité des images de cet extrait de poème, sublime beauté anarchiste, relève de la pure sexualité, dénuée d’érotisme, et s’achève sur un baiser génital. L’image sexuelle, culte du vagin ou du phallus, n’est pas morte avec le christianisme : elle a été simplement recyclée et sacralisée de manière subtile.

Ces apparitions du sexe, à la fois nu et masqué, relève des phallophanies décrites par Alexandre Leupin. En effet, cet auteur montre le fait que l’art chrétien n’est pas spécialement pudique. Le corps du Christ, dénudé sur la croix ou à sa descente de croix, porte ses organes sexuels masqués par un pagne. Mais, étrangement, le phallus apparaît, énorme, sous la forme des muscles de la ceinture abdominale. À l’évidence, le phallus est bien là, majestueusement dilaté, comme le montrent les images, en fin de texte.
Ainsi, l’art chrétien n’a pas rejeté la représentation phallique mais l’expose sous une forme recyclée de l’anatomie du corps humain :
« … sous l’imaginaire pénien (sous le pagne de décence), se constitue un hypogramme ou un hypomorphe qui échappe à la représentation, tout en s’évoquant dans et par elle. Dès le Xe siècle, la phanie de la Chose christique va devenir le leitmotiv presque invisible de la Crucifixion… » [4].
La sacralisation du sexe en poésie césairienne se trouve vidée de sa composante génitale crue pour apparaître sous une forme imagée, dépassant le corps charnel pour prendre une dimension sacrée, cosmique, solaire :
et toi terre tendue terre saoule
terre grand sexe levé vers le soleil…
(Cahier d’un retour au pays natal )La terre est comparée à une forêt vierge et folle, expression qui semble être une réminiscence de la parole évangélique des dix vierges dont cinq étaient sensées et cinq étaient folles (cf. Évangile selon Saint Matthieu). La forêt vierge a une connotation de symbolique sexuelle. Cette image est essentiellement phallophanique avec la représentation d’une terre tendue, ivre, dont le grand sexe se dresse comme une offrande vers le soleil. Cette tension orphique de la terre vers l’astre solaire prend des dimensions mystiques.

Autre exemple de sacralisation du sexe, image matricielle féminine comme refuge ténébreux, matrice noire, se trouve dans le poème Défaire et refaire le soleil (Soleil cou coupé) :
mes gestes simples de la liberté de mes spermatozoïdes demeure matrice noire tendue de courtine rouge le seul reposoir que je bénisse d’où je peux regarder le monde éclater au choix de mon silence…
La poésie de cet extrait relève d’un saisissant contraste où les concepts de liberté et de religiosité figurent aux côtés de la sexualité crue d’une matrice et de spermatozoïdes, authentique exemple de phallophanie.

Le sexe n’est pas qualifié de façon génitale, sèche, abrupte mais toujours enveloppé du voile d’un adjectif qui l’embellit, le dilate aux dimensions du cosmos, comme l’académique vagin de la terre… (la pluie, Soleil cou coupé) … terre grande matrice girant au vertige ses bariolures de sperme… (Cahier…)
… j’attends le baptême du sperme. J’attends le coup d’aile du grand albatros séminal qui doit faire de moi un homme nouveau… (Aux écluses du vide Soleil cou coupé)
Un bouquet d’énigmes phallophaniques : Conquête de l’aube – Débris (Les armes miraculeuses) – (extraits, édition Gallimard 1946)
… Nous mourons d’une mort blanche…
… merveilleuse mort de rien. Une écluse alimentée aux sources les plus secrète de l’arbre du voyageur s’évase en croupe de gazelle inattentive
… la foire des sensitives en tablier d’ange…
voici aux portes plus polies que les genoux de la prostitution –
le château des rosées – mon rêve
où j’adore
du dessèchement des cœurs inutiles
(sauf du triangle orchidal qui saigne violent comme le silence des basses terres
jaillir
dans une gloire de trompettes libres à l’écorce écarlate cœur non crémeux, dérobant à la voix large des précipices d’incendiaires et capiteux tumulte de cavalcade !… pluie et or des balles de l’orgasme …
Ce poème parmi les plus ardus, nous donnera de nombreux exemples de phrases, de formules et de mots énigmatiques porteurs d’un sens parfaitement défini dans la sphère sexuelle. Il nous donne plusieurs exemples de phallophanies, c’est-à-dire d’images sexuelles masquées dans des scènes animales, végétales, terrestres, cosmiques ou même des scènes de supplice et de mort.
Texte empreint d’une profonde déréliction avec la symbolique de la mort blanche. Cette formule désigne l’orgasme ou « petite mort », état second extatique où la conscience se dissout.  Merveilleuse mort de rien…  Cette mort de rien évoque une mort sans objet, fabuleuse, une chute dans un doux néant. Ne serait-ce pas la douce mort orgasmique, l’anti-mort, cet état second extatique où la conscience se dissout ?
l’arbre du voyageur s’évase en croupe de gazelle inattentive…  qui n’a pas vu un arbre du voyageur, palmier tropical, ne peut saisir le sens de cette image. En effet, cet arbre est un réceptacle d’eau de pluie qui épanouit ses palmes comme le paon épanouit son plumage caudal, selon un éventail éployé. L’arbre du voyageur, symbole du renouveau de la vie associé à l’eau.
… la foire des sensitives en tablier d’ange… La métaphore se développe, ce palmier humide évoque la forme évasée d’une croupe de gazelle, notamment la gazelle du Cap. Ce bel animal présente la particularité d’avoir sur le dos une bourse cutanée, fermée par deux lèvres qui restent closes au repos. Les lèvres de la bourse dorsale dont l’intérieur est tapissé de pelage blanc s’écartent, à la course et le pelage blanc fait une grande tache blanche et soyeuse du plus bel effet – analogie sexuelle entre les lèvres de cette bourse dorsale et les lèvres vulvaires du sexe féminin. L’évocation sexuelle, la phallophanie, tient dans le mot tablier d’ange qui désigne l’image des lèvres vulvaires dilatées observées notamment chez la femme hottentote. En Europe, le tablier d’ange désigne le sac de toile suspendu sous le ventre du bélier pour l’empêcher de saillir les brebis.
Ces images complexes peuvent être comprises comme un espoir de régénérescence, d’espérance de vie portée par la femme dont l’eau, l’intimité humide et le palmier, sont les signes. Nous retrouvons, dans le poème Les armes miraculeuses ces signes de fécondation aquatique, de sexe et de gestation pour fêter la naissance de l’héritier mâle (Les armes miraculeuses)

Par ailleurs, la connotation érotique se poursuit avec le fruit de la sensitive qui présente une morphologie rappelant le sexe féminin : fruit formé de deux valves glabres couvert sur ses bords de soies rouges et piquantes (Grand Dictionnaire universel Larousse) – images convergentes de sexualité entre la sensitive et le sexe féminin.
Dépoétisons de nouveau le texte selon l’ordre logique supposé des propositions : Le poète désigne un lieu, … voici aux portes… le château des rosées… Que sont ces portes plus polies que les genoux de la prostitution ?
Tout d’abord l’image des genoux polis de la prostitution renvoie à la coutume des adorateurs qui s’épuisaient publiquement en génuflexions et marches à genoux devant les idoles. Selon les Écritures saintes, la prostitution est définie comme l’action de s’abandonner à l’idolâtrie, en public.
Ces portes lisses, douces, luisantes, conduisent au château des rosées – image sexuelle onirique hautement symbolique que ce château des rosées, image surdéterminée par la symbolique de la protection féminine ! Le contenant protecteur présenté sous forme d’abri, grotte, caverne, maison, palais, château, chaumière, etc. apparaît comme l’un des grands archétypes de l’imaginaire. La rosée humide symbole de la régénération est liée à la fécondation : « la rosée prépare les voies de la fécondation » [5]. L’image de la porte, dans l’imagerie césairienne est liée à la représentation des voies génitales féminines et il est typique de voir apparaître, clairement mentionnés dans les poèmes de Césaire, les référents sexuels intimes, caverne, temple, château :
au-dessus de la forêt et jusqu’à la caverne dont la porte est un triangle… (La parole aux oricous, Soleil cou coupé)
Le lynch est un temple ruiné par les racines et sanglé de forêt vierge… (Lynch, Soleil cou coupé)
Ainsi, le château des rosées, image onirique césairienne, est surdéterminé par une symbolique de protection féminine. L’image de la rosée accentue la connotation sexuelle et régénératrice du château, la rosée humide, symbole « de la grâce vivifiante de la régénération… liée aux mythes de la fécondité
sauf du triangle orchidal qui saigne violent comme le silence des basses terres aux vendredis orphelins de la pierre et du vide…
Le poète se dit sauvé (sauf ayant le même sens que la locution “sain et sauf”) du triangle orchidal qui saigne violemment. Le triangle orchidal… est une claire représentation du sexe féminin et son saignement menstruel, connoté par le triangle pubien et l’orchidée dont la détermination sexuelle est évidente – image de génitalité crue comme nous en rencontrons fréquemment dans la poésie césairienne
dans une gloire de trompettes libres à l’écorce écarlate… tumulte de cavalcade…
La symbolique florale revient avec la gloire des trompettes libres. Cependant, la trompette évoquée ici n’est pas l’instrument de musique, la trompe millénaire, mais la fleur-trompette, encore appelée “trompette du jugement” ou stramoine fastueuse ; c’est la fleur de datura (datura stramonium), grande et belle fleur, de plus de vingt centimètres de long, allongée, évasée à son extrémité comme une trompette, pendant librement au bout de sa tige. La tige du datura à fleurs rouges ou roses est teintée de veinures rouges (d’où l’image écorce écarlate).
L’image de la fleur-trompette a des connotations multiples : elle rappelle le jaillissement des sens, l’ivresse, l’hallucination extatique de l’orgasme, la petite mort, la merveilleuse mort de rien. En outre, la trompette, ou trompe, est le salpinx, terme anatomique qui désigne la trompe de Fallope, conduit qui, chez la femme, relie l’ovaire à l’utérus, trompe au sein de laquelle l’ovule pondu chemine jusqu’à l’accueillante muqueuse utérine.
Ainsi l’image du datura et de la fleur-trompette est le vecteur d’un faisceau de symboles regroupant, à la fois, l’ivresse, la narcose, l’hallucination et la génitalité féminine. Le poète, dans l’onirisme de son château des rosées, échappe au malheur, à l’ambiance mortifère des eucalyptus géants et de la drosera irrespirable, en jaillissant dans une gloire de trompettes, dans le tumulte de ses sens enflammés de volupté (incendiaires, capiteux), en un mot, dans la merveilleuse petite mort orgasmique.
Notons l’emploi étrange de mots courants ayant une connotation sexuelle dans leur sens étymologique ou imagé comme tumultes de cavalcade.
Aimé Césaire, brillant latiniste, connaît l’étymologie de ces mots : tumulte vient du latin tumere (qui a donné tumeur) désignant ce qui est gonflé, dilaté, par exemple un sexe tumescent. Par ailleurs, le mot cavalcade, possède le sens imagé de comportement sexuel débridé (attesté par les dictionnaires), comportement du cavaleur qui part en cavale.

Les figures de conclusion nous amènent à considérer le fait qu’au cœur de sa poésie, Aimé Césaire a souvent privilégié l’imagerie et l’accent chrétiens. En effet, il est frappant d’observer la place éminente que tient le langage poétique, religieux, dans son écriture, souvent aux dépens de toute autre expression et ceci, préférentiellement, dans les écrits de jeunesse. En guise de conclusion, mettons en parallèle deux exemples entre autres, de l’écriture biblique et son écho césairien :

… Ô filles de Jérusalem, je suis noire et je suis belle… Ne vous étonnez pas que je sois brune, c’est le soleil qui m’a brûlée… [6, Cantique des Cantiques]
Ne faites pas attention à ma peau noire. C’est le soleil qui m’a brûlé… (Cahier…)
… ceins tes reins comme un homme fort… [7, Job]
Voici le temps de se ceindre les reins comme un vaillant homme (Cahier…)

 

Références bibliographiques

1 – Aimé Césaire, « Poésie et connaissance », in : Tropiques 12 (1945) rééd. par Jacqueline Leiner, Paris, Jean-Michel Place, 1978, pp. 157-169,

2 – Mircea Eliade, Images et symboles, Gallimard, 1952, p.164.

3- Aimé Césaire, Poésie et connaissance, Tropiques, n°12, Jean Michel Place, 1945, pp.157-170.

4 – Alexandre Leupin, Phallophanies, La chair et le sacré, Éditions du Regard, 2000, p.81.

5 – J.Chevalier, A. Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, Bouquins Laffont, 1982, p.825.

6 – Cantiques des Cantiques, I, 4-5, La Grande Bible de Tours, Jean de Bonnot, 1975, p.730.

7 – Job, XXXVIII, 3, idem. p.727.

 

 

 

Par René Hénane, publié le 30/03/2019 | Comments (0)
Dans: Césaire, Critiques | Format: ,

Les deux derniers tomes des “Ecrits politiques” d’Aimé Césaire

Ma vie est toujours en avance d’un ouragan 
(« La femme et la flamme », Soleil cou coupé, 1948)
Les commencements sont lyriques, la suite l’est moins 
(Entretien avec B. Paulino-Néto, 1989)

On sait la longévité exceptionnelle de la carrière politique d’Aimé Césaire (1913-2008) : maire de Fort-de-France de 1945 à 2001, député de la Martinique de 1945 à 1993. Césaire est par ailleurs célébré comme homme de lettres. On n’est donc pas surpris s’il a laissé, à côté de ses poèmes et de ses pièces de théâtre, nombre de textes à caractère directement ou indirectement politique : des discours à l’Assemblée nationale (repris pour la plupart dans le premier tome des Ecrits politiques) et d’autres interventions devant cette même Assemblée, des discours adressés aux Martiniquais, le plus souvent repris dans l’organe de son parti, le PPM (Parti progressiste martiniquais), des discours à portée universelle comme ceux sur le colonialisme (1950) ou sur la négritude (1987). Césaire était par ailleurs une personnalité de premier plan fréquemment sollicitée par les journalistes pour des entretiens.

Les interventions devant l’Assemblée nationale ont fait récemment l’objet d’une étude stylistique approfondie, que nous ne saurions trop recommander à nos lecteurs, de la part de René Hénane[i]. Césaire, nourri d’une culture classique qui fait tristement défaut aux homme et aux femmes politiques d’aujourd’hui, était en effet un redoutable rhétoriqueur.

L’ensemble des textes à portée politique ont été réunis par les soins d’Edouard de Lépine et René Hénane dans une collection de cinq volumes (plus de 2000 pages en tout) dont les deux derniers viennent de paraître. Les césairiens et césairistes de tout bord ont désormais à leur disposition une mine de documents jusqu’alors dispersés et difficilement accessibles, voire inaccessibles. La première chose à faire est donc de saluer le travail d’archiviste des deux responsables de cette édition, sans oublier celui de l’éditeur, Jean-Michel Place, chargé de mettre en forme cette masse d’écrits.

A-t-on suffisamment souligné que Césaire était un personnage tragique, pris entre, d’une part, ses propres convictions anticoloniales et le sens qu’il donnait à la dignité de l’homme noir et, d’autre part, l’attachement à la France du peuple martiniquais dont il s’était fait le héraut ? Un vrai dilemme cornélien. Comme le Cid, Césaire était pris en effet entre son sens de l’honneur (qui le poussait à vouloir l’indépendance) et son amour, celui pour son peuple en l’occurrence (qui le poussait au contraire à demander toujours plus à la France). C’est en l’occurrence le second qui l’a emporté. Et sans doute aurait-il pu difficilement en aller autrement de la part de celui qui définissait la politique comme « aider les humbles » c’est-à-dire « les aimer » (Ecrits politiques, vol. 5 – ci-après EP 5 – p. 146), de celui que les habitants de Fort-de-France appelaient en retour « Papa Aimé » ou « Papa Césè », et si l’on se souvient enfin de la ferveur de la foule qui accompagna le cortège de son cercueil à travers la ville.

Autonomie

Mais, dira-t-on, Césaire s’est fait le défenseur de « l’autonomie » de la Martinique ! Et de fait, après avoir porté devant l’Assemblée nationale, en 1946, le projet de loi portant la transformation des colonies de Martinique, Guadeloupe, Guyane et de la Réunion en départements français, le PPM adopta bien ce mot d’ordre. Après quelques hésitations : en 1958, Césaire proposait de transformer la Martinique en une région fédérée (EP 3 – p. 25), en 1961 il mettait en avant le mot « autogestion » (EP 3, p. 148). C’est à compter du 3e congrès du PPM, en 1967, que le terme « autonomie » est définitivement retenu (EP 3, p. 232).

Les quatrième et cinquième tomes des Ecrits politiques vont de 1972 à la mort de Césaire en 2008. En 1980, le 8e congrès du PPM retint le mot d’ordre suivant : « Autonomie pour la nation martiniquaise, étape de l’histoire du peuple martiniquais en lutte depuis trois siècles pour son émancipation définitive » (EP 4, p. 267). Cette formulation traduit une tension à l’intérieur du parti entre ceux qui auraient voulu indiquer clairement que l’indépendance était le but et ceux qui, à l’instar de Césaire, s’y refusaient, en considérant à juste titre qu’un tel objectif « ne correspond[ait] ni au niveau de lutte, ni au niveau de conscience du peuple martiniquais » (p. 264).

L’élection de François Mitterrand en 1981 et les perspectives ouvertes par la création des régions se sont traduites par une pause dans les revendications autonomistes : « je proclame solennellement un moratoire politique concernant le problème du statut juridique » (29 mai 1981, EP 4, p. 275). Par la suite, Césaire n’emploiera plus guère le mot autonomie, même si l’objectif demeurera ; il parlera plus volontiers « d’approfondissement de la régionalisation » (5 mai 1988, EP 5, p. 37) en insistant sur l’idée de responsabilité. Car si les Martiniquais constituent bien une « nation », ils sont pris dans un système délétère :

« Le peuple martiniquais doit se sentir responsable, et d’abord responsable de lui-même, et responsable de son histoire. Il ne peut toujours incriminer l’autre (c’est toujours la faute de l’autre), croire que le secours, cela viendra de l’autre. Tendre la main, être aidé. C’est cela qui crée la mentalité d’assisté. C’est parce que nous sommes dans un système où le seul recours qui était laissé aux gens, c’était précisément l’assistance. C’est contre cela qu’il faut lutter » (France Antilles, 9 juin 1985, EP 5, p. 172-173).

Comment s’y prendre pour acquérir la responsabilité souhaitée ? La question restera sans réponse. On ne peut tenir en effet pour telle l’appel à une « utopie refondatrice » (ibid.). Par ailleurs, les déclarations tonitruantes contre l’assistanat s’accompagnent en pratique, chez Césaire, de revendications constantes adressées à l’Etat français afin qu’il augmente ses dépenses en Martinique (c’est l’objet de la plupart de ses interventions en tant que député). L’argumentation, tantôt implicite, tantôt explicite, est toujours la même (c’est également celle des « indépendantistes » néo-calédoniens, par exemple) : nous ne sommes pas prêts mais grâce à une aide accrue de la Métropole nous pourrons investir, nous développer, transformer notre île en une économie prospère, après quoi nous pourrons voler de nos propres ailes. L’expérience n’a-t-elle pas suffisamment démontré, pourtant, que l’assistance n’a jamais produit qu’une prospérité factice qui s’effondrerait en même temps qu’elle ?

Les deux derniers tomes des Ecrits politiques renferment une abondante matière et de magnifiques formules que le lecteur se plaira à découvrir, comme celle-ci, à propos du droit au travail : « on lui a substitué le droit à la pitance et à la survie, autant dire la sportule[ii] de l’esclavage » (8 mai 1981, EP 4, p. 270). Ou, dans le discours de Miami : « Nous sommes tout simplement du parti de la dignité et du parti de la fidélité. Je dirai donc ; provignement[iii], oui ; dessouchement, non » (26 février 1987, EP 4, p. 527).

Préjugés

Césaire n’était pas exempt de préjugés. Ainsi quand il opposait à un « monde noir » fondé « sur une volonté essentielle de réconciliation, d’harmonie » un « monde blanc » intrinsèquement violent (9 novembre 1979, EP 4, p. 239). Cette vision idyllique de la négritude ne correspond guère à une Afrique postcoloniale en proie aux luttes fratricides !

Il existe au sein des diasporas africaines un fort ressentiment contre les Blancs, lié à l’esclavage. Loin de s’atténuer avec le temps, comme on pourrait normalement s’y attendre, il ne fait que croître et le les demandes de réparation se multiplient dans de nombreux pays. Ce retour vers le passé et le rejet par les Noirs martiniquais (entre autres) de la responsabilité de leurs déboires actuels sur les ex-colons esclavagistes contredit précisément ce que déclarait Césaire en 1985 (voir supra). Pourtant, interrogé là-dessus, loin de reconnaître le rôle de certains politiciens ou intellectuels plus ou moins bien intentionnés dans l’entretien d’un tel état d’esprit, Césaire n’y voyait qu’une donnée de l’histoire dont il fallait simplement prendre acte (8 décembre 2004, EP 5, p. 275).

Le 13 novembre 1975, le député Césaire a pris la parole à l’Assemblée nationale pour critiquer d’une manière globale la politique de la France outre-mer. C’est à cette occasion, à propos du projet d’installation en Guyane de « trente ou quarante mille immigrants venus d’Europe », qu’il prononça l’expression « génocide par substitution » (EP 1, p. 218). Les Ecrits nous enseignent qu’il ne s’agissait pas d’une parole manifestement excessive dans la bouche de Césaire, comme on peut en dire au fil d’un discours polémique, mais que cela correspondait à une sorte d’obsession. Interrogé à la radio, en décembre de la même année, « il s’agit tout simplement […] de remplacer une population par une autre » (EP 4, p. 102), déclare-t-il. Trois ans plus tard, il reprend le propos dans le cadre de la campagne aux élections législatives, en l’appliquant cette fois à la Martinique.

« J’ACCUSE enfin le gouvernement d’avoir mis sur pied un plan de substitution qui compromet chaque jour davantage l’équilibre racial de notre population et d’avoir mis en train, moins publiquement qu’en Guyane sans doute mais tout aussi efficacement, un plan de recolonisation qui doit faire de nous des hommes qui seront, à bref délai, des minoritaires dans leur propre pays » (p. 184-185, n.s.).

Interrogé par un journaliste de Rouge (l’organe de la LCR, trotskiste), il déclare carrément :

« Nous sommes même biologiquement – c’est mauvais de dire ça, ça fait vraiment raciste ! – menacés, c’est un pays dont l’équilibre va être rompu, qui est envahi par tous les anciens pieds-noirs, rapatriés d’Indochine, d’Algérie, et c’est le peu de pouvoir politique que nous ayons qui va être arraché » (p. 199, n.s.).

En 1981, c’est de « liquidation culturelle » qu’il sera question (p. 314). En 1989, il défendra encore l’idée sinon l’expression elle-même : « Je ne crois pas du tout qu’il s’agisse de xénophobie ou de nationalisme étroit » (EP 5, p. 56).

De nos jours, les personnes qui emploient l’expression « grand remplacement » à propos de l’accroissement de la part des musulmans dans la population française sont considérées comme des fascistes. L’exemple de Césaire nous confirme la difficulté qu’il y a à se vouloir simultanément nationaliste (même non « étroit ») et de gauche.

De par son nationalisme, Césaire ne pouvait qu’être en opposition frontale avec le mouvement de la créolité aussi bien qu’avec Glissant et son Tout-monde. Interrogé par le journal Le Monde, Césaire soutenait que la créolité était réductrice par rapport à la négritude (12 avril 1994, EP 4, p. 155). La question n’est pas aussi théorique qu’il y paraît, même si les politiciens martiniquais contemporains ne s’y arrêtent guère. Elle ne concerne rien moins en effet que cette « identité martiniquaise » que Césaire se vantait d’avoir « réveillée », au moment où il renonçait à son poste de député (EP 5, p. 125).

 

Aimé Césaire, Ecrits politiques, série dirigée par Edouard de Lépine et René Hénane, cinq volumes, Paris Jean-Michel Place, 2013-2018 (avec le concours de la Fondation Clément)
Vol. 4 – 1972-1987, 542 p., 2018

Vol. 5 – 1988-2008, 433 p., 2018 (accompagné d’un index de l’ensemble de la série)

Editions établies par Edouard de Lépine

 

[i] https://mondesfrancophones.com/espaces/politiques/aime-cesaire-le-bossuet-des-antilles-de-lart-oratoire-a-lassemblee-nationale-2/

[ii] Les comestibles que les riches romains faisaient distribuer à leurs clients.

[iii] Marcotter (pour la vigne).

Par Michel Herland, publié le 29/03/2019 | Comments (0)
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Aimé Césaire, le Bossuet des Antilles – de l’art oratoire à l’Assemblée nationale

” … les esprits amoureux de la rhétorique profonde” (Charles Baudelaire) Conférence de René Hénane à l’Académie des Sciences et Lettres de Montpellier (12 avril 2010) Extraits de discours repris du Journal officiel)[1] (La séance s’ouvre avec la voix du député Aimé Césaire, à l’Assemblée nationale)   Il m’eût paru inconvenant de précéder la voix d’Aimé […] Lire plus »

Souvenirs de Césaire

Là où la mort est belle comme un oiseau saison de lait
A. Césaire, Prophétie.

Belle comme un oiseau saison de lait… cette parole d’Aimé Césaire a toujours bercé mes rêves. L’oiseau saison de lait, c’est le petit oiseau qui naît au printemps de la vie, c’est le colibri, si cher au poète.

Ce vers, pour moi paré des vertus d’un talisman, me sert d’ouverture lors de toutes mes lectures, causeries, conférences, devant un public sensible à la caresse des mots. Je ne commençais jamais une causerie ou conférence sans avoir au préalable téléphoné à Joëlle, la fidèle dame de compagnie du poète pour lui dire : « Joëlle, je parlerai d’Aimé Césaire, tel jour à telle heure, heure de Martinique » Et Joëlle de prévenir : « Monsieur, René Hénane parle de vous, en ce moment, à tel endroit ! » Et le poète d’acquiescer – C’était si bon, ce moment de communication des consciences !

Aimé Césaire, n’est plus. Il est « là où la mort est belle dans la main comme un oiseau saison de lait »

Ma rencontre avec Aimé Césaire : Nommé directeur du service de santé aux Antilles Guyane, je débarquai à Fort-de-France en septembre 1986 avec, démarche immédiate, ma visite de courtoisie aux autorités. Monsieur le Député-maire était en métropole, à l’Assemblée nationale. Je fus reçu par Pierre ALIKER, mon aîné et mon confrère, l’Homme en blanc, qui me fit le meilleur accueil. Je fus frappé notamment par la passion avec laquelle il me parla de son ardeur de médecin hygiéniste et épidémiologiste quand, avec son ami, devenu mon grand ami, le si regretté Robert ROSE-ROSETTE. Tous deux sillonnaient les terres de Martinique, luttant contre les moustiques et le paludisme, asséchant les marais, luttant contre les endémies, la dengue, le typhus et mille autres maux et ambiances délétères qui accablaient l’Île. La Martinique doit à ces deux hommes son éclatante santé actuelle.

À son retour, Aimé Césaire me reçut avec son habituelle courtoise bonhomie. Conversant avec un toubib, il devait s’attendre à un échange d’austères considérations de santé publique. Et bien non ou si peu ! Nous parlâmes poésie, de sa poésie, ce qui d’ailleurs le surprit ! Un point de détail me frappa. Il me décrivit en détail, fixé sur un mur de son bureau, le plan de Fort-de-France, datant du 17ème siècle, le plan du gouverneur de l’époque, le comte de Blénac. Et il me dit : « regardez cette ville, géométrique, toutes ces croix qui la divisent – c’est ça l’architecture coloniale, alors que nous avons besoin du contact profus, du contact qui rassemble… »  Cette remarque me donna l’explication de « cette ville plate, étalée, trébuchée de son bon sens, essoufflée sous son fardeau géométrique de croix éternellement recommençante… » (Cahier…) Ce fardeau géométrique de croix, ce sont les multiples carrefours en croix de la ville.

Autre moment fort : L’inauguration des rues Alain Jovignac et Étienne-Montestruc, à Fort-de-France, en novembre 1987. La mémoire d’Alain Joviniac fut honorée, jeune garçon qui mourut tragiquement au cours d’une manifestation. Je rendis visite, à cette occasion, à la famille Joviniac et l’assurai de ma tristesse et de ma compassion.

Suivit l’hommage à mon ancien, le médecin-colonel Étienne Montestruc, fondateur de l’Institut Pasteur, à Fort-de-France et qui passa 30 ans de sa vie, consacrés à la lutte contre la lèpre et autres endémies, en Martinique. Je prononçai le discours d’hommage à sa mémoire et évoquai la vocation de tout temps humanitaire des médecins des armées, obéissant à notre devise Pro Patria et Humanitate  et à la fameuse adresse de notre illustre Ancien, le Baron Percy, chirurgien en chef de l’Empereur Napoléon, s’adressant aux jeunes chirurgiens de la Grande Armée :

« Allez où la Patrie et l’Humanité vous appellent. Soyez-y toujours prêts à servir l’une et l’autre avec ce dévouement intrépide et magnanime qui est le véritable acte de foi des hommes de notre état »

En effet, le médecin des armées ignore l’ami ou l’ennemi, le riche ou le pauvre, le seigneur ou le serf, le maître ou l’esclave. Il ne connaît que l’homme que la souffrance accable.

Monsieur Aimé Césaire, présidant la cérémonie, vint à moi, à l’issue, et m’interrogea longuement sur le Baron Percy et sa célèbre adresse aux médecins. Il me dit combien il l’appréciait car elle répondait à ses propres intimations profondes d’universelle fraternité.

À cette occasion, je dois relater l’anecdote du discours prononcé par le Dr. Pierre Aliker, anecdote qui me plut tout particulièrement et dont j’appréciai à la fois l’humour et la profondeur : Écoutons-le :

« Montestruc a été un bienfaiteur pour notre pays et c’est pourquoi la Municipalité de Fort-de-France a décidé de donner son nom à une de nos voies. Il avait été envisagé d’abord de débaptiser la Route de la Folie qui passe devant le préventorium et de l’appeler rue MONTESTRUC. Mais j’ai objecté qu’il n’y a certainement pas beaucoup de villes au monde ayant une route de la Folie et de tout ce qu’elle représente. La Folie ? N’est-ce pas la voie ouverte à la concrétisation, illusoire il est vrai de tous les rêves les plus fous ?… n’est-ce pas ce grain de folie qui donne de la fantaisie à l’existence la plus morne… Non, on ne débaptise pas la route de la Folie. »

Oui, Pierre Aliker. Vous aviez raison ! Gardons cette Folie ! c’est pour cela que nous l’aimons, la Martinique !

Cette rencontre avec le poète fut pour moi une grande leçon de vie, la preuve la plus éclatante qu’une harmonie ne se révèle et ne s’installe que par le contact direct. Ma passion, toujours aussi vive pour l’œuvre césairienne, s’alluma lors de la rencontre avec l’homme. Fervent amateur de poésie, j’avais lu le Cahier d’un retour au pays natal, frappé par son étrange éclat, mais aussi troublé par son énigmatique aspect. Je n’avais jamais lu quelque chose de tel. Le médecin eut un sursaut en découvrant l’emploi opulent de mots de la médecine et surtout de leur métamorphose poétique: … Antilles grêlées de petite vérole… les fleurs de sang… pustules tièdes… ses au-delà de lèpre… son sang impaludé… complicité de son hypoglosse… prurits… urticaires… scrofuleux bubons… alexitère…  l’éléphantiasis… le petit soleil qui toussote et crache ses poumons… mots de sang frais… érésipèles… paludisme… membrane vitelline… chalasie des fibres… taie d’eau morte… race rongée de macules… scrofules… squasmes et chloasmes… indice céphalique… plasma… l’affreux ténia…  etc.

J’interrogeai Aimé Césaire : « Monsieur, d’où vous vient cette connaissance des mots de la médecine. Êtes-vous médecin, biologiste ? » Son rire me répondit : » Non, Hénane, je ne suis pas médecin, ni biologiste, pas même scientifique… Je suis un pur produit des humanités, comme on disait autrefois… Mais, enfant, je voyais autour de moi toutes ces maladies et entendais leur nom. Je voyais les éléphantiasis, le pian, la tuberculose, la lèpre, les peaux rongées par le mal, le paludisme… J’étais curieux et je me plongeai dans les dictionnaires, les encyclopédies. Heureusement, toutes ces maladies ont disparu et la Martinique est saine… »

Je me plongeai donc à corps perdu dans la poésie césairienne et butai contre son impitoyable hermétisme. Je me souviens, interpellant mon excellent et si regretté ami, Raymond Relouzat, professeur agrégé de grammaire : « Raymond, explique-moi Césaire !!! » Et Raymond me prêtant des livres et m’ouvrant les yeux sur la symbolique de cette étrange poésie. Il intervint auprès d’Aimé Césaire et m’offrit un exemplaire – combien précieux – de Moi, laminaire… dédicacé de la main du poète :

Aimé Césaire et la mystique de l’arbre – plus qu’une mystique, une communion charnelle avec le bel arbre nu ! une véritable fascination amoureuse …  bel arbre immense… (poème Naissances, Corps perdu). Je l’entretenais de cette passion charnelle. Il ne s’en cacha point et me dit :

« Vous savez, Hénane, tous les matins, avant de partir à la mairie, je vais caresser les arbres de mon jardin, voyez là-bas. Ça me donne de l’énergie pour toute la journée ! »

le zamana de l’anse Céron

Sa connaissance de la botanique était prodigieuse. Aimé Césaire nous reçut, Françoise Thésée et moi, et nous en vînmes à parler des arbres. Je lui racontai combien j’étais impressionné par le saman (ou zamana) que l’on peut voir à l’habitation Céron, près de l’Anse Céron, au nord de Saint-Pierre – arbre d’une taille et beauté qui tiennent du prodige, des branches immenses – pour moi, le plus bel arbre de la Martinique – l’un de ces arbres dont le poète dit : « Ce sont les derniers lutteurs fauves de la colline » (Poème Espace-rapace – Comme un malentendu de salut). Je lui parlai aussi d’un autre arbre impressionnant que j’avais remarqué au centre de la place de l’Abbé Grégoire, à Fort-de-France. Et Aimé Césaire me répondit aussitôt : « Ah ! oui, c’est un Enterolobium cyclocarpum. C’est moi qui l’ai planté, il y a déjà longtemps » Je restai stupéfait devant une telle mémoire et une telle érudition.

Ma rencontre avec le Poète et l’amitié fraternelle dont il m’honora, me révélèrent le trait majeur, le trait unique qui marquait de son sceau son action et sa vie : l’amour éperdu qu’il portait à sa terre, à son île, à son peuple. Cet amour revêtait la forme d’une pulsion quasi mystique, masquée par l’apparence d’une courtoise réserve, d’une attitude retenue – amour charnel à sa glèbe natale, amour crié, chanté, balbutié, imagé, à longueur de poème, à longueur de parole.

 

Une anecdote révélatrice : je travaillais à la construction du glossaire des termes rares qui émaillaient sa poésie, quand je butai sur un mot étrange, énigmatique, presque patibulaire, relevé dans son poème Soleil safre (Moi, laminaire…) : le mot parakimomène :

… à la gorge nous remonte

parakimomène des hauts royaumes amers

moi

soleil safre…

Perplexe, je me lançai à la recherche de l’identification de cet étrange vocable, handicapé que j’étais par mon ignorance gréco-latine – des semaines, des mois à fureter dans les dictionnaires les plus pointus, les encyclopédies les plus savantes, interrogeant mes amis universitaires : aucune trace du parakimomène. Dépité, une seule solution me restait : interroger Aimé Césaire lui-même – sait-on jamais ? Pris d’audace, je lui téléphonai :

« À l’aide, mon cher Maître ! je n’arrive pas à trouver votre parakimomène. De quoi s’agit-il ? – j’entendis son rire amical – cher Hénane, c’est facile, du grec parakoïmomenos qui veut dire dormir à côté. À la cour des empereurs byzantins et ottomans, le parakimomène était le grand Vizir, le grand Chambellan, appelé à l’honneur de dormir à même le sol, au travers du seuil de la chambre du souverain. Il fallait donc lui passer sur le corps pour l’atteindre – et Aimé Césaire ajouta, toujours avec un grand sourire – voyez-vous, je suis le parakimomène de la Martinique »

Tout était dit : sa Martinique, corps et âme.

Oui, Aimé Césaire, de toute éternité, est là où la mort est belle comme un oiseau saison de lait.

 

 

 

Par René Hénane, publié le 05/01/2019 | Comments (0)
Dans: Césaire, Littératures | Format: ,

Avignon 2018 (4) Molière, Lars Noren, Michèle Césaire – OFF

Vraiment drôles ces Fâcheux

Les farces de Molières n’ont pas toutes passé les siècles sans dommage ; leur naïveté parfois déconcerte. On n’en dira pas autant de celle-ci qui a d’abord le mérite d’être écrite en vers. Et l’on sait combien Molière, quand il s’y mettait, savait tourner l’alexandrin (au point qu’on l’a soupçonné –  sans la moindre preuve – de n’être que le prête-nom d’un Corneille…). Quoi qu’il en soit, on se régale à écouter cette langue classique.

L’argument des Fâcheux, certes, est simplissime : Eraste a un rendez-vous galant avec Orphise dans une allée d’un jardin public ; las, de vrais ou faux amis ne cessent d’apparaître qui veulent absolument l’entretenir ou obtenir quelque chose de lui et dont il ne sait, à son grand dam, se débarrasser avant qu’ils aient débité leur histoire in extenso. Toutes ces « anecdotes » (détail secondaire mais plaisant… ici seulement pour celui qui la raconte !) s’enchaînent sur un rythme effréné. A peine Eraste a-t-il pu entrapercevoir sa belle qu’il est saisi par un ou plusieurs de ces fâcheux.

Evidemment, ici plus que jamais, le texte ne suffirait pas sans le talent des comédiens, et ceux-ci n’en manquent pas et ne manquent pas d’en rajouter dans la farce. Mais l’émotion pointe parfois, en particulier lors de la mort du cerf interprété (le cerf) par un comédien qui avait campé auparavant un cheval très convaincant. Non que les autres, dans un genre moins animalier ne se montrent pas à la hauteur. Et l’on admire surtout comment les deux qui endossent successivement les personnages des fâcheux savent chaque fois se mouler dans des rôles différents.

Comme décor les mécanismes grossis d’une horloge ancienne, pour illustrer l’impatience d’Eraste.

Par les Toulousains de la « cieA ». M.E.S. Pierrot Corpel.

Automne et hiver glaçants de Lars Noren

Les amoureux du théâtre et les habitués d’Avignon en particulier connaissent Lars Noren (Suédois né en 1944) : il est rare en effet qu’il n’y ait pas une ou deux pièces de lui au programme du OFF. Ils ne seront pas déçus avec cet Automne et hiver où l’on retrouve au mieux de sa forme le spécialiste des drames familiaux, celui qui sait illustrer mieux que quiconque la formule si fameuse et, hélas, souvent si vraie d’André Gide : « Famille, je vous hais ! ».

Cette fois, nous assistons au dîner hebdomadaire d’une famille composée des deux parents, Henrik, médecin et Margareta, bibliothécaire, et de leurs deux filles déjà dans la quarantaine, Ewa, mariée qui a réussi professionnellement mais souffre de ne pouvoir avoir d’enfant et Ann, l’aînée, ex enfant surdouée, mère célibataire, qui enchaîne les petits boulots et se trouve toujours à court d’argent. C’est elle, Ann, qui mène un jeu où chacun semble condamné à reproduire éternellement le même comportement, à répéter les mêmes mots.

Le décor moderniste, entièrement blanc, longue table prolongée par une banquette posées sur un plancher de la même couleur installe tout de suite l’ambiance. Quand nous entrons dans le théâtre les quatre convives sont à table, ingurgitant une sorte de bouillon. Ils s’interrompent chaque fois que surgit une musique synthétique avec des bruits de machine. Sur cette table plusieurs bouteilles ou carafons de boissons alcooliques dont le père commence déjà à faire un usage immodéré. Les autres pourront le suivre, plus tard et plus modérément. Ann est alors de dos. Il suffira qu’elle se lève et se tourne vers nous pour que la tempête se déchaîne jusqu’à devenir un ouragan servi par une mise en scène qui ne se refuse aucun excès. Des excès qu’il serait malséant de révéler ici.

Bien qu’Ann soit donc le personnage principal, le père et la mère ont aussi leur partie. Seule Ewa reste le plus souvent en retrait. Les diatribes d’Ann auxquelles les autres tentent vainement de donner la réplique sont entrecoupées par des monologues qui permettent d’en apprendre davantage sur celui qui parle et sur les autres, plus précisément d’en apprendre davantage sur celui qu’il croit être et sur la manière dont il perçoit les autres. Psychologie, psychologie !

Exemple : Margareta à propos d’Ann – « Elle a arrêté l’école à douze ans – donné son congé… parce que les enfants avec de l’imagination ne peuvent supporter l’école, disait-elle […] Et maintenant, maintenant elle a l’estomac de revenir après vingt ans et de nous rendre responsables ! … De quoi ? … Si je peux poser la question ? Qu’avons-nous fait ? »

Que dire de plus sans en dire trop sinon que nous n’avions jamais vu jusqu’ici Ralf Norens poussé à un tel paroxysme. Les comédiens sont parfaits. Que les deux qui jouent les parents n’aient pas l’âge du rôle ne s’avère aucunement gênant en l’occurrence.

M.E.S. collective du « Collectif Citron – Artistes associés ».

Cyclone de Michèle Césaire

Un homme, une femme, un couple. Eternelle énigme : pourquoi ces deux-là se sont-ils mis ensemble, qu’est-ce qui les fait tenir en dépit de tout, des agacements réciproques et, surtout, de la lassitude qui finit toujours (toujours ?) par s’installer ? Et comment le nouveau locataire de l’appartement du dessus va-t-il perturber leur jeu trop bien rodé ? Tel est l’argument de cette pièce, banal certes, mais au théâtre comme dans la vie les situations ne se répètent-elles pas, toujours les mêmes ? Alors ce qui compte c’est comment c’est raconté.

Michèle Césaire, comme son nom l’indique assez, est antillaise. Elle a introduit une sœur dans sa pièce : la femme, Clara, vient également des Antilles. Quant aux deux autres, le compagnon, Horace, est clairement un « métro » – ils vivent d’ailleurs à Paris – et l’identité du troisième, Antoine, importe peu. Ici, Clara et Antoine sont interprétés par deux comédiens guyanais.

Grâce principalement à Horace, bourru et cynique, adepte d’un humour caustique, qui ne manque pourtant pas de cœur, mais également à ses deux autres personnages, Michèle Césaire a réussi son pari. La situation qui réunit un intello déclassé (Horace), une comédienne frustrée (Clara) et un apprenti peintre (Antoine) est parfaitement crédible et nous nous intéressons à ces trois-là qui sont contraints d’affronter la dure condition humaine sans y être suffisamment préparés, … comme nous tous.

La M.E.S. de William Mesguich est sobre mais efficace. Il utilise au mieux le petit espace du plateau du Théâtre des remparts, le fond de scène, derrière un rideau transparent, occupé par un porte-manteau chargé des vêtements de Clara qui apparaîtra, à la fin, dans une robe de cérémonie pour réciter un monologue de Phèdre, le rôle qu’elle a toujours venu tenir sans pouvoir jamais l’obtenir (la faute à sa couleur, pense-t-elle).

On est reconnaissant à Odile Pedro-Leal (interprète de Clara) qui a voulu que cette œuvre émouvante soit montée à nouveau. Le bon sang d’Aimé Césaire ne saurait mentir : incontestablement, sa fille Michèle sait construire une pièce de théâtre ; Cyclone le démontre suffisamment. Il faut seulement regretter qu’elle soit jouée dans un lieu à l’écart des itinéraires obligés, bien qu’intra muros, et qu’elle reste ainsi ignorée de la plupart des festivaliers. Ce billet ne sera pas inutile s’il peut en convaincre certains de pousser jusqu’à la porte Saint-Lazare.

Production du « Grand théâtre Itinérant de Guyane (Grand T.I.G.) »

 

« La Part intime » de Césaire : un essai d’Alfred Alexandre

Alfred Alexandre, Aimé Césaire – La part intime, Montréal, Mémoire d’encrier, 2014, 93 p.  « À preuve les grands fagots de mots qui dans les coins s’écroulent »[i]. Encore un exercice de Césairolâtrie ! pourrait-on craindre en ouvrant ce petit livre consacré au « père » de la « nation » martiniquaise. Heureusement, la signature de l’auteur dont on connaît les qualités […] Lire plus »

(Re)découvrir Vincent Placoly

« Nous ne sommes que les personnages évanescents du rêve des ignorances » V. Placoly. La vie et la mort de Marcel Gonstran, Paris, Denoël, 1971. Nouvelle édition, Caen, Passage(s), 2016, avec une préface de Max Rustal, un avant-propos et une « lecture » de Nicolas Pien, 147 p., 14 €. Frères Volcans, Paris, La Brèche, 1983. Nouvelle édition, […] Lire plus »

Aimé Césaire, le Bossuet des Antilles – de l’art oratoire à l’Assemblée nationale

Conférence Académie des Sciences et Lettres de Montpellier (12 avril 2010) René Hénane Aimé Césaire, le Bossuet des Antilles – de l’art oratoire à l’Assemblée nationale (extraits de discours repris du Journal officiel)[1]   … les esprits amoureux de la rhétorique profonde (Charles Baudelaire)   La séance s’ouvre avec la voix du député Aimé Césaire, […] Lire plus »

Génie de l’errance: Wilfredo Lam, Aimé Césaire

GÉNIE DE L’ERRANCE – WIFREDO LAM, AIMÉ CÉSAIRE

René Hénane

 

Y a-t-il un génie de l’errance ? Nous pouvons raisonnablement nous poser cette question au regard de ces consciences ouvertes aux souffles de l’esprit, animées d’une irrépressible tension qui les porte au mouvement, aux voyages, pérégrinant sans répit vers des contrées exotiques au sol natal – consciences ouvertes aussi aux autres cultures dont s’imbibe leur production et dont leur créativité porte le sceau de l’étrange.

Arthur Rimbaud, Wifredo Lam… Deux créateurs de génie ayant marqué leur art, deux hommes frappés de dromomanie impénitente, dont la vie a été dominée par l’échange, le mouvement – Wifredo Lam, le Rimbaud de la peinture !

Comme Arthur Rimbaud s’écriant : « J’ai de mes ancêtres l’œil bleu… », tout en clamant ses liens spirituels avec la “chose noire”  « Je suis une bête, un nègre… j’entre au vrai royaume des enfants de Cham… »[1], Wifredo Lam révèle la conscience de son ancestralité, sa “cosa negra”[2], conscience ancestrale noire qui se fond dans l’inconscient de ses racines cubaines, indiennes, chinoises et espagnoles.

Génie de l’errance – « je suis un vrai juif errant »[3] – qui conduit au déploiement hors des frontières communes, d’une culture et de visions créatrices, polymorphes, du monde, marquées par le syncrétisme et l’universalité errance qui culmina à l’ineffable rencontre, Wifredo Lam – Aimé Césaire.

Wifredo Lam est né le 8 décembre 1902 dans un petit village cubain Sagua la Grande d’un père chinois, Lam Yam, érudit, cultivé, commerçant respecté et d’une mère « mulâtresse [qui] descendait de Noirs Congo déportés à Cuba. Parmi ses ancêtres comptaient aussi des Espagnols. Et elle n’était pas dépourvue d’un reste de sang indien. Réunissant en elle les trois races, celle des origines, celle des conquérants, celle des esclaves, elle incarnait le métissage historique de l’île, mais surtout la persistance, la prédominance de l’Afrique, sa fécondité, sa puissance de vie »[4]

Le jeune Wifredo – de son nom complet, Wilfredo, Oscar de la Concepción y Castilla – hérita de cette ascendance un génome, véritable mosaïque de races, sangs et cultures, comme le souligne son ami Michel Leiris :

« … si l’on accorde quelques valeurs aux symboles, qu’en cet homme appelé à élaborer un art authentiquement antillais, mais profondément universaliste, quatre mondes s’étaient unis : l’Asie, l’Afrique, l’Europe et, par son lieu de naissance, l’Amérique… noter aussi qu’à ce blason géographique s’ajoute depuis quelques années… une figure qui est venue le compléter en direction du nord : la présence aux côtés de Wifredo Lam, de sa femme, l’artiste peintre suédoise Lou Laurin. Éventail, donc, si largement ouvert qu’on serait prêt à se demander par quelle bizarre raison l’Océanie en est exclue, d’autant que Wifredo Lam rapporte… que quand, tout jeune homme, il vit pour la première fois des reproductions des tableaux de Gauguin, les personnages à peau cuivrée qui étaient montrés sur ces toiles lui semblèrent être des parents »[5]

L’enfant révèle un talent précoce pour le dessin, la rêverie et la vision fantastique, comme le montrent ses premiers dessins et portraits dès l’âge de cinq ans. Cette pulsion à la rêverie le poursuivra toute sa vie ; adulte il avouera à son biographe Max-Pol Fouchet : « Quand je ne dors pas, je rêve ».

Notons à cette époque, la marque qu’imprime sa marraine, Mantonica Wilson (voir Lexique), sa “Madrina” sur l’éveil de sa jeune conscience. Wifredo est sensible au merveilleux, aux mystères de la nature, aux esprits qui peuplent forêts et rivières, aux mythes yoruba de la santéría cubaine, l’équivalent religieux du vaudou haïtien. Son imaginaire est peuplé de visions rêvées, presque hallucinées, comme le montre les épisodes du miroir et de la chauve-souris :

« Quand j’étais petit, j’avais peur de mon imagination… chez moi on parlait de morts. Je n’ai pas vu de fantômes mais je les inventais… Les miroirs furent pour moi un mystère… »[6]

Un matin, l’enfant s’éveillant, voit au-dessus de son lit, une forme mouvante, pendante, avec un petit corps et de grandes ailes dentelées. C’était une chauve-souris dormante et l’animal lui parut avoir deux têtes :

« Pour moi, cette figure avait deux têtes… les rayons de lumière pénètrent par toutes les fentes et se projettent changeant la pièce en lanterne magique, inversant toutes les images qui surgissent et disparaissent aussi vite sur le mur… Toutes ces ombres chinoises qui se dévorent l’une l’autre : un cheval qui passe, des hommes… je ressens pour la première fois la peur de n’être qu’une chose parmi les choses… Cela se passait en 1907… Dans cette chambre, dont l’armoire ouverte montre, comme un homme décapité, les vêtements de mon père, le miroir reflétait la féerie des images immobiles, ma propre image et celle de la chauve-souris réveillée, au vol oscillant, à la poursuite de son ombre. De ce matin de 1907, de la présence de cet oiseau affolé, date le premier moment de ma conscience d’être là »[7]

En effet, la ténébreuse chauve-souris avec ses angulations alaires, image qui frappa l’imagination inquiète de l’enfant, peuplera désormais les peintures de Lam adulte.

La vocation de peintre s’affermit, Wifredo entre à l’École des Beaux-Arts et expose ses premières œuvres à « La Sociedad, Cercle de Culture » de Sagra la Grande avant le grand départ pour Madrid nanti d’une bourse d’études de l’État cubain, en 1923 – il a 21 ans.

Le séjour espagnol dure 14 ans : découverte des grands musées, Le Prado, le musée d’archéologie – choc fasciné devant Le Triomphe de la Mort de Breughel Le Vieux et les tableaux de Jerôme Bosch, dont les yeux vides, les visages et les corps enténébrés de souffrance hanteront les visions futures du jeune peintre. Il fréquente l’atelier du peintre Fernández Alvarez de Sotomayor, conservateur du musée du Prado et maître de Salvador Dali.

C’est en Espagne, à cette époque, et non à la déclaration de sa naissance, à Cuba, qu’une erreur administrative omet le l de son prénom Wilfredo, d’où Wifredo que le jeune homme sensible à l’euphonie du nom, acceptera définitivement.

1929 – Wifredo Lam se marie avec Éva Piris, jeune espagnole de l’Estramadure ; le jeune couple a un enfant, Wifredo-Victor et peu après, frappé en quelques mois par la mort de sa jeune femme et de son fils, foudroyés par la tuberculose, Wifredo sombre dans une dépression dont il ne se remettra que lentement et douloureusement, vidé de toute énergie et créativité.

Sa fréquentation de grands intellectuels réveille peu à peu sa force : Federico Garcia Lorca, Miguel Angel Asturias, Carl Einstein, Alejo Carpentier, Nicolas Guillen, sympathisants du parti républicain.

Lors d’une visite au musée du Prado, il rencontre Balbina Barrera qui devient sa compagne.

La guerre d’Espagne : Wifredo s’y engage avec une saine conviction et participe à la défense de Madrid : « La guerre d’Espagne a été d’un point de vue humain, une très grande école et je l’ai reflétée dans ma peinture… La peinture s’est convertie en moi en un instrument de combat. »[8] Son engagement dans la lutte est direct ; Wifredo réalise des affiches révolutionnaires et obtient un poste élevé dans une usine d’armement. Intoxiqué par les fumées explosives délétères, au cours des combats, il est hospitalisé et traité, en établissement spécialisé près de Barcelone.

Il rencontre Héléna Holzer, d’origine allemande, biologiste de la tuberculose, qui le rejoindra à Paris et qui deviendra son épouse.

1938 – Wifredo Lam s’installe à Paris où il rencontre Picasso, rencontre primordiale pour le jeune peintre qui, ému, lui remet la lettre de recommandation du sculpteur Manolo Hugué.

« Même si tu n’étais pas venu avec la lettre de Manolo dans ta poche, lui dit Picasso, je t’aurais vu dans la rue et je me serais dit : – Je veux être l’ami de cet homme ». Picasso ouvre toutes grandes, au jeune Wifredo, les portes des cénacles artistiques et littéraires parisiens : Leiris, Miró, Léger, Matisse, Tzara, Éluard, Braque, Pierre Loeb, le grand galiériste qui lui offre des expositions. Il est introduit au sein du mouvement surréaliste et côtoie André Breton et Benjamin Péret

1940 – La grande débâcle. C’est l’épisode de Marseille. Lam rejoint ses amis surréalistes au Château Air-Bel accueillis par l’Américain Varian Fry[9] et aidés matériellement par l’Emergency Rescue Commitee. Wifredo Lam illustre Fata Morgana long poème d’André Breton, censuré par Vichy et dont seuls cinq exemplaires sont édités. Heureusement, Fata Morgana, Breton-Lam, paraît d’abord en langue anglaise, dans la revue New Directions in prose and poetry, puis l’année suivante, en 1942, uniquement en Argentine, dans la revue Sur, éditions des Lettres françaises dirigées par Roger Caillois. Les dessins de Lam se ressentent de l’influence de Picasso avec notamment l’apparition d’une syntaxe visuelle faite de graphismes féminins, tête et seins fragmentés et entremêlés à un décor de formes fantastiques.

Wifredo crée aussi les remarquables dessins des cartes du jeu de Marseille, notamment les cartes de Lautréamont[10] et Alice au Pays des Merveilles. Ces dessins de Marseille portent l’empreinte de Picasso que Wifredo vient de rencontrer, dessins marqués par une pâte africaine avec visages lunaires et masques Senoufo.[11]

1941 : Wifredo Lam quitte l’Europe pour rejoindre Cuba et les États-Unis pour tous ses autres ompagnons, Breton, son épouse Jacqueline et a fille Aube, Marc Chagall, Max Ernst, Jacques Hérold, Victor Brauner, Claude Lévi-Strauss… Une providentielle occasion se présenta sous la forme d’un cargo, le Capitaine Paul-Lemerle, qui, en route pour la Martinique, accepta d’embarquer plusieurs centaines de passagers dont André Breton, sa femme Jacqueline et sa fille Aube, Pierre Mabille, un jeune ethnologue Claude Lévi-Strauss et… Wifredo Lam, rêvant de son retour à Cuba, son île natale, rejoint par Héléna Holzer qui venait de purger plusieurs mois de prison en France, comme sujet allemand. Les circonstances du voyage ont été relatées par Claude Lévi-strauss, dans Tristes Tropiques et par André Breton dans Martinique charmeuse de serpents (Eaux troubles)

Là, se situe la fameuse rencontre entre Aimé Césaire et André Breton qui lui présenta son ami artiste peintre, Wifredo Lam. La rencontre de ces deux hommes, Aimé et Wifredo, de ces deux consciences blessées, est tout simplement due au prodige du hasard objectif.

Le passage de Wifredo est signalé dans la revue Tropiques[12]. Le peintre est cité à plusieurs reprises et Tropiques ouvre ses colonnes à un important article de Pierre Mabille, intitulé La Jungle. Aimé Césaire signe un article  Introduction à un conte de Lydia Cabrera, dans la revue Tropiques[13].

Après sept mois de voyage. Pierre Loeb, Benjamin Perret et Wifredo Lam arrivent à La Havane où le peintre se met aussitôt au travail.

1942 – Wifredo Lam fréquent le cercle d’intellectuels cubains que lui ouvre l’amitié de Lydia Cabrera[14], ethnographe-folkloriste et le journaliste critique Alejo Carpentier. Lydia Cabrera traduisit en espagnol, le Cahier d’un retour au pays natal, illustré par Lam avec une préface de Benjamin Péret.

Guide éclairé, Lydia Cabrera conduisit et initia Wifredo Lam sur les sites les plus remarquables des cérémonies de la santéría cubaine.

1943 – Création de La Jungle, le plus célèbre de ses tableaux, celui qui fut comparé au Guernica de Picasso – La Jungle, qui, lors de sa première exposition à New-York, provoqua un énorme scandale – véritable athanor où bouillonne la prodigieuse alchimie de l’œuvre lamienne

 « …Wifredo Lam dont la démarche exemplaire… indique en outre la vocation que des Antilles enfin égalitaires, et purgées de leur ferments d’inauthenticité devraient savoir mener jusqu’à son degré suprême ; admission de l’irrationnel (car il n’est pas raisonnable de négliger l’irrationnel, fusion dionysiaque et de l’apollinien (deux faces de la vie dont on saurait repousser l’une sans que l’homme soit mutilé).[15] »

 

1946 – Lam rencontre André Breton et Pierre Mabille, en Haïti. Assistant à de cérémonies rituelles, ils ont la révélation du vaudou haïtien, imprégné des traditions guinéenne et dahoméennes.

Suit une longue période de transhumances, Haïti, Cuba, New-York, Mexico, Brésil (Matto Grosso), Colombie, Vénézuela, Caracas, Angleterre, Italie, Allemagne, Moscou, Stockholm, Paris où il rencontre une artiste peintre suédoise Lou Laurin Lam qui deviendra sa femme, New-York, en1960. L’art, de Wifredo Lam s’épanouit comme sa notoriété et son lustre pictural, embrassant toutes les cultures et les civilisations, notamment avec ses grandes œuvres totémiques et mythiques et ses personnages : Le sombre Malembo(1943), Malembo, le mauvais génie tapi aux carrefours, titre choisi par Lydia Cabrera, Harpe cardinale (1944), Ogun, dieu de la ferraille (1945)Le présent éternel (1946), Bélial, empereur des mouches (   1948), Embo pour Yemaya (1969), Les Abaloches dansant pour Dhambala, dieu de l’unité (1970), etc.

En 1949, à Cuba, il crée sa toile la plus imposante, Grande composition I dominée par l’image de la Femme-Cheval (291 x 421 cm). Il s’initie à la céramique, dans un studio de La Havane, technique à laquelle il reviendra en fin de vie avec de superbes réalisations.

En 1952, Lam s’installe définitivement à Paris. Il se rend régulièrement en Italie, à Albisola Mare, sur la côte ligure, où il installe sa résidence et son atelier. Il s’adonne à la céramique d’art.

À cette époque, il illustre l’œuvre de son ami Gherasim Luca, Apostroph’Apocalypse, édité à Milan, par Giorgio Upiglio, maître-graveur et éditeur de la prochaine Annonciation Lam-Césaire, comme il illustre, de René Char, Contre une maison sèche et Le rempart de brindilles, d’Édouard Glissant, La terre inquiète.

1955, Wifredo Lam rencontre l’artiste-peintre suédoise Lou Laurin, à la galerie du Dragon, à Paris. Ils se marieront le 21 novembre 1960, à Manhattan.

1970 : Lam voyage en Inde et travaille intensément à la création, dans son atelier italien.

C’est à cette époque que Wifredo Lam crée l’importante série d’eaux-fortes, intitulée Annonciation, série sur laquelle Aimé Césaire compose plusieurs poèmes, dans Moi, laminaire… analysés dans la présente étude et édités par Giorgio Upiglio en 1982 – remarquable harmonie dans la composition de l’œuvre inspiré, pictural et poétique, véritable communion d’esprit entre le peintre et le poète, connivence

1978 : Une première alerte : Wifredo Lam est affecté par un accident vasculaire cérébral au cours d’une séance de travail à l’atelier de gravure de Giorgio Upiglio. Il restera définitivement paralysé, en fauteuil roulant.

1982 – Wifredo Lam la série de sept eaux-fortes et aquatintes, série accompagnée de sept poèmes d’Aimé Césaire et intitulée Annonciation achève avant de s’éteindre le 11 septembre 1982.

Aimé Césaire en est douloureusement affecté et publie Moi, laminaire…où paraissent, dans le climat pathétique et désenchanté qui caractérise ce recueil, plusieurs poèmes, hommage à la mémoire de l’ami perdu.[16]

 

Césaire-Lam – Le même idéal brûlait l’âme du peintre et du poète – signe du Destin (Breton aurait évoqué le « hasard objectif », avatar surréaliste du Destin) qui toucha le front de ces deux hommes du sceau prophétique, marque des consciences ouvertes à tous les souffles du monde

«… non seulement la pensée de Césaire n’était pas étrangère à celle du peintre mais encore pouvaient-elles, l’une et l’autre se renforcer réciproquement… le moyen de se libérer de l’enfer et de le combattre: le dire, le montrer, le dénoncer. Toute image, pour le peintre, se transforme en exorcisme, en arme – une arme pour tous. Lam va y employer son art… sa volonté de lutter contre les pourrisseurs de la dignité rejoint celle d’Aimé Césaire, le poète des Armes miraculeuses »[17]

Le sens de l’universel, la métamorphose qui transfigure l’être humain en forêt, feuille, plante, la communion avec les mystères de la vie, unissent ces deux hommes qui se reconnaissent une authentique connivence :

« Wifredo Lam fixe sur la toile la cérémonie pour laquelle tous existent : la cérémonie de l’union physique de l’homme et du monde… Wifredo Lam célèbre la transformation du monde en mythe et en connivence… le grand rendez-vous terrible : avec la forêt, le marais, le monstre, la nuit, les graines volantes,, la pluie, la liane, le serpent, la peur, le bond, la vie… » [18]

La thèse de Dominique Brebion résume parfaitement dans son titre même cette connivence entre le trait pictural et la parole poétique, dialogue entre la fonction visuelle et la fonction langagière, toutes deux commandées par le génie flambant de l’écorce cérébrale : « Les armes miraculeuses d’Aimé Césaire et Les armes enchantées de Wifredo Lam ou le dialogue du scriptural et du figural »[19]

Une amitié profonde, fraternelle, lia depuis, Aimé Césaire et Wifredo Lam, amitié que rappelle Lou Laurin-Lam, la femme de l’artiste:

« c’était le chant du cygne de Wifredo – une collaboration parfaite bâtie sur des années d’amitié, de compréhension, de complicité[20] »

Je ressentis, moi-même, l’indéfectible affection qui liait ces deux hommes ; en effet, l’un des fils de Wifredo Lam, son fils aîné, Stéphane Manuel né en 1958, vit à Lyon avec sa mère, d’origine suisse, Nicole Raoul. Stéphane, artiste, musicien, conteur, créateur est marié à Mathilde et ont deux enfants, Nelson et Akéa. J’invitai Stéphane et Mathilde à m’accompagner à Fort-de-France, à la rencontre d’Aimé Césaire – ce que nous fîmes ensemble en 1996. Je me souviens de l’accueil que lui réserva Aimé Césaire et de sa chaleureuse étreinte : « j’ai cru voir entrer mon frère Wifredo Lam ! » s’exclama – t-il. En effet, Stéphane Lam, homme de haute taille, très mince, d’une grande beauté physique, est le sosie de son père Wifredo. Césaire s’entretint longuement avec lui et lui offrit l’un de ses recueils qu’il agrémenta d’une affectueuse dédicace.

Un dialogue[21] s’instaure entre le peintre et le poète, dialogue d’où naissent des œuvres à la beauté hybride, à la fois poétique et picturale, comme Annonciation, cette série d’eaux-fortes qu’Aimé Césaire a merveilleusement poétisée: Passages, Nouvelle bonté, Que l’on présente son cœur au soleil, Connaître, dit-il, Insolite bâtisseur, Façon langagière, Rabordaille.

Admirable osmose entre les sensibilités picturale et scripturale. Mais le phénomène biologique de l’osmose suppose deux milieux différents qui s’absorbent mutuellement. Ces sensibilités sont-elles si différentes, le poème et l’eau-forte sont-ils deux substances étrangères l’une à l’autre ? Elles nous paraissent au contraire, duales, en interaction permanente, l’une avec l’autre. Wifredo Lam, le peintre se sent proche du poète Aimé Césaire; ne dit-il pas qu’il invente ses tableaux

«… toujours à partir d’une excitation poétique. Je vis mon être de façon intense. Je crois dans la poésie. Elle est pour moi la plus grande conquête de l’homme. La révolution par exemple, est une création poétique. Je dis tout à travers l’image… »[22]

Aimé Césaire, le poète, n’a jamais dit autre chose.

Wifredo Lam occupe la poésie d’Aimé Césaire comme nul autre. Aucune figure – fût-elle poétique comme Asturias, Perse, Éluard, Senghor, Damas, Gratiant, historique, politique comme Delgrès, Toussaint-Louverture, Aliker, familiale comme sa fille Ina, artistique comme Loeb – n’occupe avec une telle densité et une telle persévérance l’œuvre césairienne[23] – sans compter l’hommage posthume que lui rend Aimé Césaire dans la revue XXeme siècle et les écrits dans la revue Tropiques. La conscience d’Aimé Césaire est habitée par l’image de « son frère Wifredo » et étonnamment, aucune image de Césaire ne germa jamais sous le pinceau de Lam.

La « fraternité totale » que proclame le Rebelle, osmose entre le monde sensible et l’Homme, apparaît avec la même force évocatrice dans la poésie de Césaire et la peinture de Lam :

… mes pensées qui sont des lianes sans contractures et je salue ma fraternité total.

Les fleuves enfoncent dans ma chair leur museau de sagouin

des forêts poussent aux mangles de mes muscles

les vagues de mon sang chantent aux cayes…

… Pauvres dieux, faces débonnaires, bras trop longs chassé d’un paradis de rhum, paumes cendreuses visitées de chauves-souris et de meutes somnambules…(Et les chiens se taisaient, acte III)

Ces images de nature anthropomorphe, cette forêt qui s’entremêle à la chair démantelée, cette métamorphose végétale, animale, ces faces de dieux débonnaires, ces longs bras, ces museaux de sagouin, ces chauves-souris, ces meutes de diablotins droit sortis d’un cauchemar, évoquent avec une étrange prescience – dès 1941-1943, où fut écrit l’oratorio lyrique Et les chiens se taisaient – les grandes compositions apocalyptiques de Lam qui suivirent à partir de 1946, La Jungle, Le Présent éternel, etc…

Arrêtons-nous quelque peu sur La Jungle, œuvre monumentale créée en 1943,

« La Jungle : lieu de menaces, d’agressions, de périls connus ou inconnus. Poème barbare, monumental, superbe »[24],

avec ses quatre figures « irrépressibles coryphées d’un délire verbal »[25], et qui fit scandale, à New-York tout en éveillant la stupéfaction des milieux artistiques, confondus devant les fulgurances jaillissantes et le miracle d’une communion à la fois intime et monstrueuse entre l’humain, l’animal, le végétal, chimères prodigieuses qui effaçaient toute frontières entre les règnes et révélaient le monde nouveau de l’onirisme.

Au même moment, sous le même ciel caraïbe, à quelques lieues de là, la voix d’Aimé Césaire proclamait :

À la base de la connaissance poétique, une étonnante mobilisation de toutes les forces humaines et cosmiques… En nous l’homme de tous mes temps. En nous tous les hommes. En nous, l’animal, le végétal, le minéral. L’homme n’est pas seulement homme. Il est univers.[26]

La forêt, les lianes pullulent dans ces tableaux lamiens et encerclent de leurs volutes proliférantes, les créatures anthropomorphes, les diablotins, les « Femme-cheval , les chauves-souris, les croupes fastueuses, les seins, les symboles phalliques…

André Breton, même, est subjugué par cette liane : « Lam, l’étoile de la liane au front et tout ce qu’il touche brûlant de lucioles »[27]

Et que dit Aimé Césaire ? :

… Je démêle avec mes mains mes pensées qui sont des lianes sans contractures… les forêts poussent aux mangles de mes muscles / les vagues de mon sang chantent aux cayes… tous mes marécages / tous mes volcans / mes rivières pendent à mon cou comme des serpents et des chaînes précieuses… (Et les chiens se taisaient)

Le même saisissement, les mêmes fulgurances imagières, nous traversent de leurs vibrations devant un tableau de Wifredo Lam et le poème d’Aimé Césaire

Étrange harmonie du scriptural et du pictural, étrange communion de ces deux consciences, Césaire et Lam.

Une intéressante remarque est faite par Daniel Abadie qui nous indique le fait que cette profusion végétale, inconnue à Cuba, ne fait pas partie du patrimoine imaginaire des îliens. « La Jungle, le tableau le plus emblématique de cette période de l’œuvre de Lam [porte] un titre sans rapporte avec les types de végétation existant à Cuba… Cette étrange intrusion de la nature dans l’œuvre du peintre était parallèle à celle qui se marque dans les dessins lors de leur séjour commun à la Martinique par André Masson et dont une partie illustrera le livre d’André Breton, Martinique, charmeuse de serpents… »[28]

Ce qui est exact et assuré par Lam lui-même :

« … de toute façon, le titre lui-même [La Jungle] ne correspond pas à la réalité naturelle de Cuba où l’on ne trouve pas de jungle, mais le bosque, le monte, la manigua – le bois, la montagne, la campagne -, et le fond du tableau est une plantation de cannes à sucre. Ma peinture devait communiquer un état psychique »[29]

Au cours de leur séjour en Martinique, en mai 1941, Aimé Césaire et René Ménil conduisirent leurs hôtes, André Breton, André Masson, Wifredo Lam, dans une promenade au Gouffre d’Absalon, l’un des plus beaux sites de l’île – déchaînement végétal, opulence de la sylve, racines aériennes échevelées et entremêlées, eaux ruisselantes, le tout dans une lumière crépusculaire et sous une pluie battante ! Cette équipée est contée par Aimé Césaire sous la forme d’un poème opaque comme la nature environnante, Femme d’eau-Nostalgie[30].

Breton, Masson et Lam furent fascinés par cette prodigieuse exubérance végétale, aux formes étranges, lianes ophidiennes, troncs anthropomorphes…

« La forêt nous enveloppe ; elle et ses sortilèges… Te souviens-tu d’un dessin que j’ai intitulé  “délire végétal” ? Ce délire est là… Nous sommes un de ces arbres à étages, portant au creux des branches un marais en miniature avec toute sa végétation parasitaire greffée sur le tronc fondamental… et gréée du haut en bas de lianes à fleurs étoilées »[31]

– image obsessionnelle de la liane et de l’étoile !

La Jungle est donc le fruit d’une expérience intime qui ne peut se réduire à aucun schéma pré-établi et échappe à toute catégorisation. Comme Césaire ne peut ressembler qu’à Césaire, Lam ne peut que ressembler à Lam.

« L’œuvre de Lam qui s’enracine dans le tréfonds de plusieurs cultures, ne saurait se réduire à aucune d’entre elles : elle les déborde en les conciliant. Ainsi faudrait-il inventer un autre langage critique[32], qui concilierait le chant, la mélopée, l’hymne, l’élégie, le roman, l’essai, le poème en prose pour se tenir en harmonie constante avec ce cœur ténébreux traversé d’éclairs venus de tous les horizons »[33]

Cette somptueuse et angoissante composition apparaît comme un syncrétisme, véritable synthèse qu’effectue le peintre avec les règles de la composition occidentale contemporaine, les canons de la peinture classique du Grand siècle français, de l’impressionnisme et du fauvisme, le tout mâtiné de l’art totémique africain et cubain :

Ainsi, répondant à une question relative à la présence de ciseaux et de « fesses somptueuses » présentes sur le tableau La Jungle, Wifredo Lam répondit :

« Les ciseaux signifient qu’il était nécessaire de rompre avec la culture coloniale, que c’en était assez de rester soumis culturellement. Les grandes fesses, je les ai mises à cet endroit comme un volume qui correspond à la diagonale sur laquelle repose le poids de la composition dans cette partie. Évidemment cela a tout à voir avec l’aspect formel de l’art européen. J’ai réalisé ma peinture selon les critères de l’art du XVIème siècle, et surtout des peintres français comme Cézanne et Matisse. Je fais usage des conquêtes cézaniennes dans ce tableau qui est lié à l’Afrique pour ce qui est de sa poésie, mais également à la culture occidentale et à Cuba »[34]

Les deux hommes, Césaire, le poète et Lam, le peintre, ignorent, voire s’insurgent, contre les théories d’écoles, contre l’embrigadement de la pensée et contre le messianisme aussi altier qu’arrogant, de la pensée occidentale, en lui opposant un langage propre, dépouillé de toute servilité, de toute « décalcomanie », une œuvre originale, tout imprégnée des grands mythes premiers :

Ah moi, je ne suis pas prisonnier de la langue française… J’ai toujours voulu infléchir le français[35]… j’ai forgé ma mythologie[36]… » s’écrie Aimé Césaire.

Et Wifredo Lam qui connaît les valeurs noires et imprégné de valeurs occidentales, loin d’avoir été absorbé par l’Europe, avait conscience de sa nature et fondé un art original, pas « décalcomanie »[37].

Les mêmes déterminations façonnent l’itinéraire vécu de Césaire et de Lam et ces harmonies entrent en résonance pour donner naissance à cette admirable amitié entre les deux hommes. Tous deux parviennent par leur art à domestiquer, à neutraliser le messianisme occidental qui régente cultures et civilisations en Afrique et aux méso-Amériques. Tous deux, tout en étant de pur produits de « l’Europe et ses parapets » parviennent non seulement à sauvegarder leur gisement profond, leur amadou qui brûle au fond d’eux-mêmes, mais imposent, goguenards et dominateurs, à l’impérialisme colonial admiratif – et parfois inquiet- une pensée et une tradition native – prise de conscience : l’arme de la conquête de Césaire est sa négritude, celle de Lam, sa cosa negra. Les deux hommes ont le même vocabulaire, celui enseigné par l’Académisme, mais vocabulaire, sculpté, recyclé, parfois démantelé, selon le mode de leurs déterminations intimes.

La prise de conscience se défait des complexes intériorisés par plusieurs siècles de domination et érige une culture noire poétique et picturale, vibrant aux rythmes et aux parfums de l’afrique ; et cette libération se tourne contre les complexes fixés par l’histoire dans la conscience enfiévrée de l’opprimé :

« … instauration dans la conscience des esclaves, à la place de l’esprit refoulé, d’une instance représentative du maître[38], instance instituée au tréfonds de la collectivité… ce qui explique le complexe d’infériorité du peuple antillais »[39]

Cette nouvelle identité, lamienne et césairienne, forgée par les concepts de l’Occident, se dresse désormais devant lui, avec des monuments, des totems d’un autre monde.

Le rôle du surréalisme n’est pas anodin ni étranger à l’éveil identitaire au sein de la conscience de Césaire et de Lam. André Breton ne s’y est pas trompé qui note la nouveauté de ce « chemin inverse » qui, partant de la magie primordiale intime aboutit à l’œuvre achevée au plus haut « point de conscience » :

« Il est probable que Picasso a trouvé chez Lam la seule confirmation à laquelle il pouvait tenir, celle de l’homme ayant accompli par rapport au sien le chemin inverse : atteindre, à partir du merveilleux primitif qu’il porte en lui, le point de conscience le plus haut, en s’assimilant pour cela les plus savantes disciplines de l’art européen… »[40]

Étrange connivence entre Michel Leiris et André Breton sur le destin lumineux de Wifredo Lam :

« Son père l’appelait volontiers lucero, « étoile » ou « brillant », ce qu’on ne peut se défendre de rapprocher – même s’il n’y a là que rencontre – de cette opinion du grand ethnographe et essayiste cubain Fernando Ortiz estimant qu’on pourrait admette que « l’art de Lam est simplement un art luciférien, mais ni angélique ni diabolique, seulement “porteur de lumière”… »[41]

« Lam, l’étoile de la liane au front et tout ce qu’il touche brûlant de lucioles »[42]

Cette plongée commune aux deux hommes dans les tréfonds de la conscience, cette communion dans l’univers onirique de la pensée première où l’homme devient chimère, se fondant dans la sève végétale et la griffe animale, apparaîtra dans le lyrisme des poèmes qu’Aimé Césaire dédia à son “frère” Wifredo Lam[43].

  

II – Les grandes écritures sur Wifredo Lam

 

Aimé Césaire 

LAM ET LES ANTILLES

(Wifredo Lam, XXème siècle, n°52 Juillet 1979.

 

Ces pays roulent bord à bord leur destin de misère. Depuis des siècles. Bord sur bord leur cargaison de bêtes hagardes ou lasses. Depuis des siècles. Au grand soleil. À une grande lame Atlantique. À grandes lames de terre fruitée et d’air jeune. Et la peinture de Wifredo Lam roule bord sur bord sa cargaison de révolte : hommes pleins de feuilles, sexes germés, poussés à contre sens, hiératiques et tropicaux : des dieux.

Dans une société où la machine et l’argent ont démesurément agrandi la distance de l’homme aux choses, Wifredo Lam fixe sur la toile la cérémonie pour laquelle tous existent : la cérémonie de l’union physique de l’homme et du monde.

Engageant délibérément l’intelligence et la technique dans une aventure fabulatrice qui met à nu comme par des secousses sismiques les couches les plus lointaines de l’écorce cérébrale Wifredo Lam célèbre la transformation du monde en mythe et en connivence. La peinture, une des rares armes qu’il nous reste contre la sordidité de l’histoire. Wifredo Lam est là pour l’attester. Et tel est une des sens de la peinture riche plus qu’aucune de Wifredo Lam : elle arrête le geste du conquistador ; elle signifie son échec à l’épopée sanglante de l’abâtardissement par son affirmation insolente qu’il se passe désormais quelque chose aux Antilles Quelque chose qui n’a rien à voir avec le contingentement des sucres et des rhums, les cessions des bases, les amendements aux constitutions ; quelque chose d’insolite ; d’éminemment inquiétant pour les ententes économiques et les plans politiques et qui risque, si on n’y prend garde, de faire éclater tout ordre qui le méconnaîtrait.

Il se passe capitalement ceci que des hommes qui, de tout temps, se débattaient assaillis de doutes, de sollicitations contradictoires, incertaines, se sont, à force de tâtonnements- nerveux, d’incohérences, de fulgurances, trouvés. Et que c’est au nom de ces hommes, au nom de ces rescapés du plus grand naufrage de l’histoire, que parle Wifredo lam.

Bien entendu tout cela n’a pas été sans héroïsme.

Il fallait rompre avec de puissants amateurs de cartes postales. Rompre avec ceux qui sont nombreux à trembler qu’une razzia de l’imagination ne les vienne dessaisir de ce que leur petit bon sens a thésaurisé de bonheur lâche et de quiétude hébétée. Wifredo Lam n’a pas hésité à faire office de grand perturbateur. Parce qu’il porte en lui le secret du souffle, du germe, de la croissance, Wifredo Lam a mis le pied dans le plat des académismes et des conformismes.

En définitive, ce qui, par ses soins, triomphe aux Antilles, c’est l’esprit de création. Et cela prend une importance singulière, si on réfléchit que nulle part qu’aux Antilles le vieux problème de la forme et de l’esprit ne se pose avec plus d’acuité.

Par les soins de Lam, les formes saugrenues, toutes faites, rugueuses, ininspirées qui barraient la route, sautent aux grands soleils des dynamites. Par les soins de Lam, la forme se fait docile, donc légitime. Par les soins de Lam, l’esprit premier, je veux dire le sentiment, le rêve, l’hérédité, se projette et hallucine.

Wifredo Lam, le premier aux Antilles, a su saluer la liberté. Et c’est libre, libre de tout scrupule esthétique, libre de tout réalisme, libre de tout souci documentaire, que Wifredo Lam tient, magnifique, le grand rendez-vous terrible : avec la forêt, le marais, le monstre, la nuit, les graines volantes, la pluie, la liane, l’épiphyte, le serpent, la peur, le bond, la vie.

Wifredo Lam ne regarde pas. Il sent. Il sent le long de son corps blême et de ses branches vibrantes passer riche de défis, la grande sève tropicale.

Nourri de sel marin, de soleil, de pluie, de lunes merveilleuses et sinistres, Wifredo Lam est celui qui rappelle le monde moderne à la terreur et à la ferveur premières.

 

Michel LEIRIS

 

EPI OU ÉPITAPHE[44]

 

Flamme fière

et lame roide,

l’ami des sylphes et des sylphides

WIFREDO LAM

– vrai elfe ou farfadet

aux doigts frêles mais rapides –

redorait à vif

le dôme de l’âme vide

ivre du mal de vivre

ô perfide alarme,

credo viscéral

du froid et fol Hamlet

 

POUR WIFREDO[45]

 

Du caillou

l’arête

De la plante

l’épine

De la bête

les dents

De l’homme ou dieu

le pic ou la foudre

En flèche toujours

et dans l’étau de l’angle aigu

jusqu’à presque fermer ses ailes…

  

TROPIQUES et WIFREDO LAM

Tropiques, n°2, juillet 1941, p.77 :

Nouvelles : … À la Martinique :

Saluons également le passage de Wifredo Lam, l’étonnant peintre nègre cubain chez qui on trouve en même temps que le meilleur enseignement de Picasso, les traditions asiatiques et africaines curieusement et génialement mêlées.

Tropiques, n°6-7, février 1943, pp.61-62 :

Revue des revues – Correspondances.

Cahier d’un retour au pays natal

Cuba.- Nous apprenons de Cuba la publication du poème d’Aimé Césaire : « Cahier d’un retour au pays natal » traduit en espagnol par Lydia cabrera, illustré par Wifredo Lam et précédé d’une préface de Benjamin Péret dont nous reproduisons la copie :

« J’ai l’honneur de saluer ici un poète, le seul grand poète de langue française qui soit apparu depuis vingt ans. Pour la première fois retentit dans notre langue une voix tropicale, non pour agencer une poésie exotique, bibelot de mauvais goût d’un intérieur médiocre, mais pour faire éclater une poésie authentique issue des troncs pourris d’orchidées et de papillons électriques dévorant la charogne, une poésie qui est le cri sauvage d’une nature dominatrice sadique, qui mange les hommes et leurs machines comme les fleurs avalent les insectes téméraires.

Aimé Césaire ne doit rien à personne : son langage n’est qu’à lui, ou plutôt c’est le langage flamboyant des flèches de colibris zébrant un ciel de mercure. Non pas que Césaire interprète la nature tropicale de la Martinique ; il en est une partie composante, à la fois juge et partie de cette nature. Sa poésie a l’allure souveraine des grands jacquiers et l’accent obsédant des tambours du vaudou. La magie noire enceinte de poésie, en elle, s’oppose jusqu’à la rébellion aux religions des esclavagistes où toute magie s’est momifiée, toute poésie est morte à jamais.

J’ai l’honneur de saluer ici le premier grand poète nègre qui a rompu toutes les amarres et s’en va sans se soucier d’aucune étoile polaire,d’aucune croix du Sud intellectuelle, guidé par son seul désir aveugle… »

 

* * *

 

Wifredo Lam.

En octobre dernier, l’exposition à New-York des gouaches de W.Lam a eu le succès qu’elle méritait.

Voici un article de Pierre[46], – ce grand ami de Picasso, – qui fit connaître à Paris, l’œuvre de W. Lam.

« Un jour, il ya longtemps, très longtemps, un an peut-être avent cette guerre que les Américains appellent World War II , j’étais comme chaque soir à la terrasse d’un café qui s’appelait « Le Flore » dans une ville qui s’appelait Paris auprès de Picasso et son entourage familier.

Nous étions là, très serrés les uns près des autres dans cette atmosphère de malaise qui précède les cyclones, celles que sentent toutes les bêtes et quelques hommes… Picasso appela : Lam ! et je vous vis arriver, grand, très mince, vos longs bras terminés par de longues mains très fines. Votre visage d’africain dessiné par un chinois raffiné et subtil, votre épingle de tête coiffé[47] d’un moelleux casque matelassé de ouate noire ! Vous ne saviez que quelques mots de français et sembliez très intimidé. C’est ainsi Lam, que je vous connus, que je sus que vous étiez peintre. Sur l’insistance de Picasso, je visitais votre atelier.

Quand on doute ou quand on est mis en présence d’une œuvre inconnue, on cherche à étayer un jugement, à le baser et je dis à Picasso : il est influencé par les nègres ! Picasso, furieux me répondit avec brusquerie : « Il a le droit, lui « Il est Nègre ! ».

Votre art n’était pas nouveau pour moi, cependant, je l’attendais. Depuis longtemps, je vivais entouré de sculptures pahouines de crânes ornementés de masque de la Côte d’Ivoire, de fougères arborescentes des Nouvelles-Hébrides, de flotteurs sculpté de Papouasie, de fétiches désolés de l’île de Pâques. Attiré par la beauté plastique des uns, par l’invention et par le mystère étrange des autres, j’aimais toucher quelquefois avec des précautions de chat, cette magie concrétisée.

Picasso, témoin anticipateur des convulsions d’un monde, Miro, l’homme des cavernes ont appuyé, vérifié, confirmé leur vision sur ces bois mystérieux.

Ébloui par les dernières fusées joyeuses qui s’élancent des pinceaux de Bonnard et de Matisse, bouquet final d’un grand feu d’artifice. Un monde tire son chapeau et s’en va…

Depuis plus d’un demi-siècle, sournoisement, à pas feutrés, l’homme de l’Extrême-Orient d’abord, l’Aztèque et le Maya, l’Africain et le Papou s’approchent de l’homme blanc.

Degas, Lautrec, Van Gogh se penchent sur Hok’Sai et sur Outamarro ; Matisse qui les suit examine de son regard de juge derrière ses lunettes à fine monture, l’artisan de Perse, l’ornemaniste arabe. Picasso et les Fauves s’entourent de divinités des rivières du Sud, des pagnes de Nouvelle-Guinée, vivent dans une atmosphère de sorcellerie. Et pas seulement pour des raisons plastiques.

Je repars à la guerre. Après la une, la deux. Elles m’amènent exsangue, désemparé ici chez vous Lam ! Je vous retrouve toujours plus maigre, plus long, dégingandé, dressant aux cieux vos longues branches si minces. Vos yeux roulent du profond au traqué. Vos silences donnent place à une volubilité excessive.

Comme Aimé Césaire, votre frère dont vous m’avez fait connaître les cris les plus déchirants qui soient sortis d’un cœur d’homme depuis Rimbaud, ces appels sourds du tam-tam issus des profondeurs de l’homme et de la forêt, je pense Lam, que vous avez beaucoup, beaucoup à dire.

Pierre.

Havane, 4 août 1942.

 

* * *

 

Tropiques, n° février 1944, p.11

Le texte suivant signé d’Aimé Césaire, introduit la contribution de Lydia Cabréra, à Tropiques, un conte intitulé Brégantino, Brégantin (conte nègre-cubain).

 

Introduction à un Conte de Lydia Cabréra[48]

Poème au désir, à la peur, à la mort, à la puissance, à la catastrophe, à la vie ; tragédie fumante du sadisme, du complexe d’Œdipe ; drame amer d’une expérience sociale dominée par l’arbitraire et l’esclavage ; pacte d’amitié avec le soleil, la lune, les astres, l’animal, la forêt ; et surtout hymne fou à la Liberté, épitomé[49] vibrant, traversé par le grand coup de tafia poivré de l’humour, son importance n’échappera à personne.

Je dis que nous sommes en pleine poésie. Et que cette poésie – terreur et clameur – nous aide à comprendre ces animaux fantastiques, ces monstres, ces sexes, ces ongles, ces dents, ces rictus, ces choses inquiètes et perverses et tendres et chuchotées qui naissent, s’éclipsent, se hantent à même les toiles mystérieuses de Wifredo Lam, en la voix de qui je n’hésite pas à reconnaître tout le pathétique antillais délivré : Mumbo – Jumbo[50].

Grand est le mérite de Lydia Cabréra qui nous fait sentir avec une intensité rarement atteinte le vouloir-vivre, la fluidité, l’animisme

frate foco e sor l’acqua

 

 

Tropiques, n°12, janvier 1945, pp.177-184.

PIERRE MABILLE

La Junglea

 

[…] De la personne de Wifredo lam.

1902 … pendant qu’un immense souffle de liberté soulève Cuba et marche vers la réalisation de son indépendance nationale, dans la province, au milieu d’un océan de canne à sucre, à Sagua la Grande, naît Wifredo Lam. Son père est un Chinois, un homme de 77 ans, qui n’est qu’à l’apogée de son âge : il mourra en 1928, à 103 ans. Non pas un coolie, mais un personnage cultivé, écrivain public, respecté de tous ; il connaît des milliers de caractères de l’écriture la plus complexe du monde ; on vient de loin le consulter et lui demeure mystérieux et secret dans un mutisme presque absolu. Il a épousé d’abord une femme blanche qu’il a répudiée parce que stérile, suivant les couples antiques. Sa second femme est une négresse jeune, très belle, enjouée, qui lui donne neuf enfants et les comble de cette affection que réservent à leurs petits les femmes d’Afrique. Sa propre mère d’ailleurs, était née au Congo ; importée à Cuba, le hasard heureux d’un mariage avec un mulâtre aisé l’avait délivrée de la servitude.

La jeunesse de Wifredo, ce sont des allées de flamboyants qui se perdent dans les vastes étendues de cannes, la grande chaleur où dans l’air, à midi, oscillent de sourdes présences, les coins d’ombres où flottent des formes inquiétantes. Des lumières étranges passent dans les yeux des hommes qui vivent autour de l’enfant : ce sont des feux d’espérance et d’inquiétude, espérance de la liberté, désir violent de mettre fin à la séculaire oppression, désir de s’élever au rang d’homme, de participer à ce que la culture européenne impose comme idéal de beauté ; inquiétude devant les vicissitudes politiques locales, dans lesquelles, par les voies de corruption, l’oppression cherche son expression nouvelle. Certains soirs, pendant que son père a rejoint ses compatriotes au casino chinois, Wifredo entend, partis des lointains de la plaine, les échos des cérémonies par lesquelles les noirs, frères de sang de sa mère, demandent aux forces de la terre, à la puissance des herbes, un appui bienfaisant et le moyen d’assouvir leur vengeance.

Le père de Lam est un civilisé ; il sait mieux que ces Messieurs des Compagnies sucrières la valeur de l’intelligence et l’excellence du pouvoir sensible. Il laisse son fils s’engager dans la carrière de peintre, sans essayer de décourager sa vocation ; bien au contraire, il pressent que du fils jaillira la lumière et, souvent, l’appelle « Lucero ». Celui-ci commence ses études à la havane et, muni d’une modeste bourse de voyage fournie par sa ville natale, arrive à Madrid en 1923. Ce voyage était à l’époque une nécessité évidente. Malgré l’indépendance politique quelles avaient acquise si laborieusement, les républiques latino-américaines sont restées jusqu’à ces dernières années soumises à l’attraction du foyer d’origine de leur culture et à la tutelle spirituelle de l’Europe.

Le séjour de Wifredo à Madrid dure quinze ans ; je n connais par lui que les phases très générales de son évolution là-bas. L’analyse détaillée de sa vie qui y fut dramatique, mériterait d’être faite et je souhaiterais que sa femme, Hélène Lam, puisse en retenir les éléments. Il semble que dans une première période, il ait marché à la conquête de la tradition européenne avec une grande bonne volonté, une grande bonne foi et même un complet enthousiasme et que tout se soit présenté favorablement. Il se marie, a un enfant. Mais, presqu’aussitôt l’orage éclate qui anéantit ses projets d’intégration à la vie madrilène : femme et enfant meurent. Wifredo se trouve plongé dans un désespoir total ; il cesse de peindre. Rien ne l’attire plus, il voudrait comprendre mais ne sait encore que ce qu’il doit refuser : il refuse la peinture qu’il a faite, celle que l’on fait autour de lui, l’ordre social écrasant, source de son malheur. Son attitude est toute de dégoût et de révolte, de laisser-aller et de pessimisme. Il ne sort péniblement de cet état que vers 1934 ; transformé par crise intérieure, par ses lectures, il a maintenant conscience de sa réalité ancestrale qu’il n’a pas à cacher ou à trahir, qui ne comporte aucune infériorité. Il commence à s’intéresser de façon d’ailleurs imprécise, à ce qu’il appelle la « cosa negra ».

Madrid à cette époque était plongé dans une atmosphère que je me rappelle fort bien où se mêlaient l’inquiétude d’un coup d’état fasciste toujours imminent et l’immense espoir d’une conquête définitive de la liberté sociale et de la liberté humaine, atmosphère à la fois amollie par la détestable qualité des gouvernants de la république et étrangement vivifiée par la volonté de gagner la bataille que l’on pressentait à juste titre décisive […]

Il est très significatif que Lam, comme beaucoup de Cubains, comme beaucoup des fils américains de la culture espagnole, descendants des opprimés, ait, spontanément dès le premier instant, fait cause commune avec le peuple de l’Espagne dont la vie était menacée par la coalition oppressive la plus forcenée, à la plus brutale et la mieux organisée que le monde ait connue : coalition de toutes les réactions politiques et sociales contenues dans le fascisme. Et combien, hélas, la lucidité de Lam et de ses frères contrastait avec l’aveuglement des masses de l’ancien continent !

C’est à Madrid, que, pour la première fois, Wifredo voit les masques et les sculptures nègres. Pour lui, comme pour tous les Antillais de couleur, c’est par l’intermédiaire des ethnologues et des collectionneurs européens que le contact peut être repris avec l’art ancestral dont d’autres européens les ont brutalement séparés. C’est encore à Madrid, en 1936, qu’il assiste à la première exposition de Picasso, l’artiste qui devait avoir pour son évolution ultérieure une si grande importance. Les tribulations de Lam suivront pas à pas les phases de la tragédie occidentale : Madrid en guerre, Barcelone, paris en 1938, où il rencontre à la fois Picasso et le groupe surréaliste, puis la retraite sur Marseille, le pénible voyage du retour par la Martinique, Saint-Domingue et la Havane. […]

Du retour au pays natal.

Si une rencontre pouvait être émouvante, c’était bien celle qui eut lieu à Paris entre Lam et Picasso. Le Maître, dans la force de son génie et de sa gloire, encore puissamment marqué par la révélation déclenchée jadis dans sa sensibilité par l’art nègre, voyait se dresser devant lui un noir qui avait connu les valeurs occidentales, s’en était imprégné mais qui, loin d’avoir été absorbé par l’Europe, avait peu à peu repris conscience de sa personne et de ses moyens propres : un homme qui était arrivé à des formes semblables à celles qu’il avait exprimées par un chemin exactement inverse du sien. Picasso ne se trompa pas sur la valeur de Lam et celui-ci subit à son tour la séduction, le charme magnétique du Maître andalou.

Je me rappelle Wifredo à Paris, arrivant au café des « Deux-Magots », réservé, un peu gauche, agitant ses membres longs et maigres. Il venait d’Espagne et portait la trace des luttes subies. Mais il parlait peu de tout cela et nous étonnait davantage par la profondeur de sa culture dont le côté philosophique n’était pas des moins remarquables que le côté artistique. Il nous montrait des dessins d’une élégance extraordinaire, d’une liberté confondante.

Je le revois à Marseille, inquiet, cherchant comme l’aigle emprisonné les failles de la cage, puis à Ciudad Trujillo, ayant pu emporter de l’Europe en feu les quelques reproductions de Picasso , les quelques livraisons des « Cahiers d’art » et de « Minotaure », toute la richesse qu’il avait pu amasser au cours de dix-sept années de travail. Sa réintégration au pays natal n’alla sans grandes difficultés. Je regrette de n’avoir pas été près de lui pendant que, péniblement, il reprenait contact après tant d’années avec les tropiques de sa naissance.

Quand je l’ai retrouvé en, 1943, il venait de terminer l’œuvre qui, à mon avis, marque le tournant décisif de sa carrière : « La Jungle ». À tort ou à raison, je vois dans ce tableau un évènement dont l’importance peut être comparée à celle des découvertes de Paolo Uccello sur la perspective, découvertes si considérables que toute la peinture ultérieure, et avec elle toute la sensibilité occidentale, en furent influencées. Je crois devoir expliquer ma pensée. Depuis que l’homme existe, il a toujours constaté que les objets éloignés étaient vus plus petits que les objets rapprochés et que les lignes parallèles semblaient toutes converger vers un point appelé point de fuite. Si cette observation est immémoriale, la perspective européenne est, elle relativement récente ; elle consiste dans la volonté de mettre ce phénomène sensoriel en valeur et d’organiser l’ensemble de la composition autour d’un point central, (peu importe d’ailleurs que ce centre soit au milieu ou dans un des coins du tableau). Ce que l’artiste traditionnel entend par composition est justement l’organisation des différents éléments de la toile autour de ce centre ou foyer. Une pareille conception déborde infiniment le domaine de la peinture ; elle traduit l’idée générale de l’organisation du monde à partir d’un Dieu unique, de l’organisation sociale à partir d’un chef suprême. Une série de lois ou de rapports détermine strictement la position des parties de la périphérie en fonction du centre. Qu’i s’agisse du rite de la messe où tous les regards convergent vers l’officiant, de la pyramide sociale dont le sommet est le père, des manifestations de masses où le chef domine le rassemblement des cohortes disciplinées, ce sont les mêmes lois perspectives qui jouent. Ce sont d’autres lois qui règlent la composition de « La Jungle »

 

La Havane, Mai 1944.

 

Note :

a – Pierre Mabille, médecin, attaché culturel français à l’ambassade de France, à La Havane, ami de Wifredo Lam et de Breton, compagnon de route du surrréalisme. Son article, La Jungle, écrit à La Havane en mai 1944, fut d’abord publié, en langue espagnole, dans la revue mexicaine Cuadernos americanos. La version française parut en janvier 1945 dans Tropiques, puis fut reprise en espagnol, dans la revue Crónica, à La Havane.

 

André Breton

WIFREDO LAM[51] 

À la longue nostalgie des poètes

 

À la longue nostalgie des poètes, dès le XIXe siècle, à la flatterie plus concrète et plus insistante des peintres du XXe ne pouvait manquer un jour de répondre, séduite, l’âme de celle que Baudelaire appelle déjà « la superbe Afrique »[52]. Voici bientôt quarante ans que la grande déesse guinéenne de la fécondité, qu’on pouvait admirer à Paris au musée de l’homme, vint prendre rang dans l’art aux côtés des figures que nous tenons pour les plus expressives du génie d’autres peuples et d’autres âges. Dans le sillage de cette statue, l’œil moderne embrassant peu à peu la diversité sans fin des objet d’origine dite « sauvage » et leur somptueux déploiement sur le plan lyrique prit conscience des ressources incomparables de la vision primitive et s’éprit (jusqu’à vouloir par impossible la faire sienne) de cette vision.

Je me suis demandé s’il ne fallait pas voir là le secret de l’intérêt électif porté par Picasso à Wifredo Lam entre tous les jeunes peintres. Ceux que Picasso a envoyés, voire conduits en 1938 à la première exposition de Lam à la galerie Pierre l’auront vu, lui si difficile pour lui-même, porté à l’extrême de la satisfaction par ce qui vient d’un autre. Notons qu’il ne s’est pas lassé par la suite e soutenir Lam, veillant tout d’abord à ce qu’il ne manque pas pour peindre ni de lumière ou d’espace non plus que de matériaux, puis prenant en garde ses toiles laissées à Paris pour qu’elle ne disparaissent pas dans la tourmente. Il est probable que Picasso a trouvé chez Lam la seule confirmation à laquelle il pouvait tenir, celle de l’homme ayant accompli par rapport au sien le chemin inverse : atteindre, à partir du merveilleux primitif qu’il porte en lui, le point de conscience le plus haut, en s’assimilant pour cela les plus savantes disciplines, ce point de conscience étant aussi le point de rencontre avec l’artiste – Picasso – au départ le plus maître de ses disciplines mais qui a posé la nécessité d’un constant retour aux principes pour être à même de renouer avec le merveilleux.

Puisque, avec Lam, il s’agit comme jamais de peinture, la déférence me commandait de faire passer l’opinion de Picasso avant la mienne. Je témoigne avant tout de son plaisir si parfaitement informé devant de telles œuvres. Quiconque a vraiment pénétré dans le temple de la peinture sait que les initiés communiquent peu par les mots. Ils se montrent – très mystérieusement pour les profanes – tout au plus – en les circonscrivant d’un angle de main, tel espace fragmentaire du tableau et échangent un regard entendu. Cette sorte de mélomane aura tôt fait de se découvrir ici une magnifique proie.

Qu’il me suffise pour ma part de faire valoir tout ce que compte d’effusion sensible cet aspect de l’être humain issant à peine de l’idole, à demi enlisé encore dans le trésor légendaire de l’humanité et dont j’ai observé qu’on ne le goûte si bien qu’étendu, à la lisière du demi-sommeil, sous le retomber des palmes de la mémoire. L’architecture de la tête se fait dans l’échafaudage des animaux totémiques qu’on croyait avoir chassés et qui reviennent. La très petite décharge électrique du journal qu’on lisait se perd devant le hiératisme qui commande aux poses et aux contorsions millénaires.

Lam, l’étoile de la liane au front et tout ce qu’il touche brûlant de lucioles.

1941

 

WIFREDO LAM

La nuit en Haïti…

La nuit en Haïti les fées noires successives portent à sept centimètres au-dessus des yeux le pirogues du Zambèze, les feux synchrones des mornes, les clochers surmontés d’un combat de coqs et les rêves d’éden qui s’ébrouent effrontément autour de la désintégration atomique. C’est à leurs pieds que Wifredo Lam installe son « vêver »[53], c’est-à-dire la merveilleuse et toujours changeante lueur tombant des vitraux invraisemblablement ouvragés de la nature tropicale sur un esprit libéré de toute influence et prédestiné à faire surgir, de cette lueur, les images des dieux. Dans un temps comme le nôtre, on ne sera pas surpris de voir se prodiguer, ici nanti de cornes, le loa Carrefour – Elegguà à Cuba – qui souffle sur les ailes des portes. Témoignage unique et frémissant toujours comme s’il était pesé aux balances des feuilles, envol d’aigrettes au front de l’étang où s’élabore le mythe d’aujourd’hui, l’art de Wifredo Lam fuse de ce point où la source vitale mire l’arbre-mystère, je veux dire l’âme persévérante de la race, pour arroser d’étoiles le DEVENIR qui doit être le mieux-être humain.

Port-au-Prince, 9 janvier 1946.                                                                      

 

Édouard GLISSANT

L’art primordial de Wifredo Lam[54]

 

C’était dans la Caraïbe, sur l’épaule gauche des dieux. Lam, attentif à débusquer la Trace…

Wifredo Lam est à la fois comme un arbre et comme une forêt. D’abord (c’est-à-dire au moment où il vient à Cuba, au début des années quarante), il remplit la toile, ce sera un geste commun aux artistes du continent : cette étendue américaine ne ruse pas avec ses bordures, pas plus qu’avec ses profonds.

La toile pleine, où aucune échappée ne court vers des lointains, visibles ou supposés, n’est donc pas un enfermement. Poétique de la végétation totale. L’art ne tissera pas ici un espace de la profondeur (jusqu’à ce vertige allusif du tableau dans le tableau, comme il en est chez Vélasquez), il multipliera des espaces en extension totale, et enroulé sur eux-mêmes.

 

Le peintre découvre aussi une multiplicité, qui avait pris corps dans la caraïbe et s’était le plus souvent développée à partir du peuplement nègre. Réhabilitation des formes africaines saisies non pas dans une convention du représenté, mais à même de ce mouvement qui les aura transmutées dans les terres nouvelles de leur diaspora. Voyez les triangles aux yeux stupéfaits qui se losangent en boucliers, les poussées de mil encornées de lunes, ces anthologies anatomiques et ces panthéismes : obstination de pieds nappés dans la terre, visages grands ouverts sur le spectacle aveugle du monde, inclinaison sumérienne des bustes vers des chœurs de divinités qui vous hèlent leur confidence.

L’homme dominé avait apposé là son génie, tout simplement sa capacité à retrouver la Trace…

La peinture de Lam n’est ni nègre, quand même elle a retrouvé la Trace, ni chinoise, ni amérindienne ni hindoue, ce serait là tout au plus un beau folklore, ni « universelle », ce serait une plaisante vacuité, une élégante suspension dans un non-lieu sans vertiges. La peinture de Lam lève en nous le lieu commun des imaginaires des peuples, où nous nous renouvelons sans nous altérer. Elle exerce une synthèse irréductible de toutes les postures des humanités, dieux et démons, humiliés, offensés. Elle ouvre sur tout le possible.

Lam considère les figures, les bras, les jambes, mains et pieds, les chevelures, la posture, il prend en compte, avent tout paysage et toute habitation, le corps immémorial, qui s’est distribué en tant que représentations dans tant de cultures du monde, pour lui ce sont des lunes sempiternelles, troncs et souches, racines et adventives, liane (« Lam. L’étoile de la liane au front », AndréBreton, 1941), mais proposées loin de tout désordre. La violence du monde n’et pas à copier tout simplement, aucune imitation littérale n’en saurait capter les flux.

Ces lianes font rite et flamboient fixement.

Chaque toile de Lam est ainsi une cérémonie des premiers temps. Chaque métamorphose des corps (de la forme indienne à l’africaine, de celle des dieux à celle des hommes) est un tableau de genre du mystère. Chaque transmutation «apporte » aux autres moments de cette alchimie, où ces corps se renouvellent. Nulle perspective : l’instantané du transfert. C’est ce que le peintre appelle « un symbolisme réfléchi ».

Symbolisme, parce que nous procédons par là d’un réel manifesté à un réel caché, oblitéré qu’il faut soumettre à vue. Réfléchi, parce qu’il s’agit d’ausculter longuement le Tout-Monde et sa Relation imprédictible (comment est-ce faisable en peinture ?), et que les humanités si longtemps dévirées de leurs vrais lieux, par tant d’aveuglantes forces, aient à s’y trouver sans se perdre. C’est là notre Poétique.

Raisons pourquoi Lam va droit aux corps, par le travers desquels il désigne les paysages, dont il lèvera parfois les hauts rideaux bruissants. Nous répondons à la question, à peine l’avons-nous posée : oui, il est possible en peinture, et aussi bien en sculpture, de nommer la Relation. Par cette symbiose des représentations patentes ou cachées des peuples (connus ou inconnus), et sans que l’artiste ait à en dédaigner aucun désormais.

L’ « universel », quand et si nous voulons en parler, n’est en rien une valeur ni une sublimation, c’est la quantité totalement réalisée de ces représentations.

Tout cela s’apaise et s’alentit, sans s’alourdir, durant la première période, celle d’Albisola Mare, de la famille, Lou et les enfants, et à nouveau de paris. Si alors et depuis longtemps Lam ne remplit plus la toile de matières entassées ou de profonds opaques, si l’espace de celle-ci est souvent d’évanescence et de transparence, il n’abdique pourtant pas l’obstinée présence qui gravit la hauteur et suit la trace et se méfie des allusions de la perspective et se garde des orgueils de la profondeur.

Sur cette épaule des dieux, l’œuvre de Wifredo Lam est une épure enluminée de tous les possibles du monde.

III – Césaire et Lam : une fraternité caraïbe

 Les poèmes

Les liens fraternels qui lièrent Aimé Césaire et Wifredo Lam depuis leur rencontre en 1941 jusqu’à la mort du peintre en 1982, se concrétisèrent par une inspiration mutuelle et des échanges affables et permanents. Citons :

– En 1943, trois dessins de Wifredo Lam dans le Cahier d’un retour au pays natal, dans sa traduction espagnole par Lydia Cabrera[55].

– En 1947, seconde publication du Cahier d’un retour au pays natal, illustré en frontispice par une gouache de Wifredo Lam datant de 1939 et appartenant à Aimé Césaire.

– en 1946 : Les Armes miraculeuses d’Aimé Césaire sont publiées avec deux poèmes dédicacés à Wifredo Lam : Tam-tam II (Les armes miraculeuses)et À l’Afrique (Soleil cou coupé). Ce dernier recueil, Soleil cou coupé, porte sur la première de couverture l’image d’une tête coupée, statuette africaine d’origine mbédé, initiative de Wifredo Lam.

– En 1982, publication du porte-folio Annonciation comportant dix poèmes d’Aimé Césaire dont sept illstrés par des eaux-fortes aquatintes de Wifredo Lam, à Milan.

 

Rappelons les poèmes où apparaît Wifredo Lam[56] :

* À l’Afrique (là où l’aventure garde les yeux clairs…devenu Prophétie, Les armes miraculeuses)

* Tam-tam II

* À L’Afrique (Paysan frappe le sol de ta daba…, Soleil cou coupé)

le recueil Annonciation comprenant dix poèmes :

* Wifredo Lam…

* conversation avec Mantonica Wilson

* genèse pour Wifredo Lam

sept poèmes, titres des sept eaux-fortes aquatintes de Wifredo Lam, réalisées en 1979 et éditées par Giorgio Upiglio, Grafica Uno, Milan 1982 et intitulées :

* connaître dit-il,

* façon langagière

* passages

* rabordaille

* que l’on présente son cœur au soleil

* insolites bâtisseurs

* nouvelle bonté

 

À l’Afriquea

à Wifredo Lam

 

là où l’aventureb garde les yeux clairs là où les femmes rayonnent de langage là où la mort est belle dans la main comme un oiseau saison de laitc là où le souterraind cueille de sa propre génuflexion un luxe de prunelles plus violent que des chenillese là où la merveille agile fait flèche et feu de tout bois là où la nuit vigoureuse saigne une vitesse de purs végétauxf là où les abeilles des étoiles piquent le ciel d’une ruche plus ardente que la nuitg là où le bruit de mes talons remplit l’espace et lève à rebours la face du temps là où l’arc-en-ciel de ma parole est [57]chargé d’unir demain à l’espoir et l’infant à la reine, d’avoir injuriéh mes maîtres mordu les soldats du sultan d’avoir gémi dans le désert d’avoir crié vers mes gardiens d’avoir supplié les chacals et les hyènes pasteurs de caravanes

je regarde

mais[58] la fumée se précipite en cheval sauvage sur le devant de la scène ourle un instant la lave de sa fragile queue de paon puis se déchirant la chemise s’ouvre d’un coup la poitrine et je la regarde en îles britanniques en îlots en rochers déchiquetés se fondre peu à peu dans la mer lucide de l’air où baignent prophétiques[59]ma gueule ma révolte mon nom.

paysan frappe le sol de ta daba

dans le sol il y a une hâte que la syllabe de l’évènement

ne dénoue pas

je me souviens de la fameuse pestea qui aura lieu en l’an 3000[60]

il n’y avait pas eu d’étoile annoncière

mais seulement la terre en un flot sans galet pétrissant d’espace

un pain d’herbe et de réclusion

frappe paysan frappe

le premier jour les oiseaux moururentb

le second jour les poissons échouèrent

le troisième jour les animaux sortirent des bois

et faisaient aux villes une grande ceinture chaude très forte

frappe le sol de ta daba

il y a dans le sol la carte des transmutations et des ruses de la mort

et dans le vent griot des concordes

la haute navigation de cavale des promesses du mauvais œil

frappe pour la femme sans ombre et sans poussière pour la route faiblement obsidienne où la jolie main du hasard se crispe sur la pomme de la canne à journée

pour le tour du monde où l’aventure une à une contre les arbres brise les sutures la soif nos armes et pose sur son cou inconnu une tête rouleuse à bec d’oiseau

frappe

il y a au pied de nos châteaux-de-fées pour la rencontre du sang et du paysage la salle de bal où des nains braquant leurs miroirs écoutent dans les plis de la pierre ou du sel croître le sexe du regard paysand pour que débouche de la tête de la montagne celle que blesse le vent

pour que tiédisse dans sa gorge une gorgée de clochese qui se parfilent en corbeaux en jupes en perceuses d’isthme

pour que ma vague se dévore en sa vague et nous ramène sur le sable en noyés en chair de goyaves déchirées en une main d’épure en belles algues en graine volante en bulle en souvenance en arbre précatoire

soit ton geste une vague qui hurle et se reprend vers le creux des rocs aimés comme pour parfaire une île rebelle[61] à naître

il y a dans le sol demain en scrupule et la parole à changer aussi bien que le silence

et j’emmerde ceux qui ne comprennent pas qu’il n’est pas beau de louer l’Éternel et de célébrer ton nom ô Très-Haut

car tu n’as ni la force luisante du buffle ni la science mathématique de l’ibis

ni la patience du nègre

et la bouse de vache que tu roules avec moins d’adresse que le scarabée

le cède en luxe aux mots noués sous ma langue

Éternel je ne pense pas à toi ni à tes chauves-souris

mais je pense à Ishtar mal défendue par la meute friable de ses robes que chaque parole zéro des luettes plus bas vers où feignent de dormir les métaux avec leur face encline

le quatrième jour la végétation se fana

et tout tourna à l’aigre de l’agave à l’acacia

en aigrettes en orgues végétales

où le vent épineux jouait des flûtes et des odeurs tranchantes

frappe paysan frappe

il naît au ciel des fenêtres qui sont mes yeux giclés et dont la herse dans ma poitrine fait le rempart d’une ville qui refuse de donner la passe aux muletiers de la désespérancec

frappe le sol de ta daba

il y a les eaux élémentaires qui chantent dans les virages du circuit magnétique l’éclosion des petits souliers de la terre

attente passementerie de lamproies j’attends d’une attente vulnéraire[62] une campagne qui naîtra aux orteils de ma compagne et verdira à son sexe

le ventre de ma compagne c’est le coup de tonnerre du beau temps

les cuisses de ma compagne jouent les arbres tombés le long de sa démarche où boivent les rossignols du feu

attente

le sexe de ma compagne est l’alibi du pain que n’arrivent pas à grignoter les écureuils du tremblement de terre

frappe paysan frappe

lorsque les vautours et les daims du sang de l’homme passent changeant d’aire et de climat il y a dans le sol des mégathériums de l’invisible et du souffre[63] qui enveloppés

de leur crinière murmurante brisent l’envoûte[64] et le sceau du gravat

je me rappelle la grande peste qui dépeuplera l’ouest et les constatations des journaux savants au loin la terre et le ciel conspiraient dans la langueur économique d’un crocodile

les lèvres percés

nous tournions doux comme le grain et comme le mot retour la porte neuve de notre jeunesse sur des premières calcinées d’îles allaitées de marsouins secrets

paysan j’arbitre des tâtonnements de continents avec au cou un collier de linguams[65]

un grand poumon éponge de miracles

et les serpents qui balancent au fond de nos exils des cheveux de sycomore

enchiffre[66] d’ombre et de connaissance

paysan le vent où glissent des carènes arrête autour de mon visage la main lointaine d’un songe

ton champ dans son saccage éclate debout de monstres marins que je n’ai garde d’écarter

et mon geste est pur autant qu’un front d’oublig

frappe paysan je suis ton fils

à l’heure du soleil qui se couche le crépuscule sous ma paupière clapote vert jaune et tiède d’iguanes inassoupis

mais la belle autruche courrière qui subitement naît des formes émues de la femme me fait de l’avenir les signes de l’amitié

 

Notes :

 

a – variante : l’édition K 1948 fait suivre : qui aura lieu en l’an 3000

b – variante : l’édition K 1948 : mourront

c – variante : l’édition K 1948 fait suivre :

Frappe le sol de ta daba

il y a les eaux élémentaires qui chantent dans les virages du circuit magnétique l’éclosion des petits souliers de la terre

attente passementerie de lamproie j’attends d’une attente vulnéraire une campagne qui naîtra aux oreilles de ma compagne et verdira à son sexe

le ventre de ma compagne c’est le coup de tonnerre du beau temps

les cuisses de ma compagne jouent les arbres tombés le long de ma démarche

il y a au pied de nos châteaux-de-fées…

d – variante : K 1948 : paysan

e – variante : K 1948  fait suivre : qui se parfilent en corbeaux en jupes en perceuses d’isthmes

f – variante : K 1948 fait suivre :

et j’emmerde ceux qui ne comprennent pas qu’il n’est pas beau de louer l’éternel et célébrer ton nom ô Très-Haut

car tu n’as ni la force luisante du buffle ni la science mathématique de l’ibis ni la patience du nègre

et la bouse de vache que tu roules avec moins d’adresse que le scarabée le cède en luxe aux mots noués sous ma langue

 

Éternel je ne pense pas à toi ni à tes chauves-souris

Mais je pense à Ishtar mal défendue par la meute friable de ses robes que chaque parole zéro des luettes plus bas vers où feignent de dormir les métaux avec leur force encline

Et les serpents qui balancent au fond de nos exils des cheveux de sycomore enchiffre d’ombre et de connaissance

g – K 1948 : interligne double après oubli

 

a – Poème publié pour la première fois dans la revue Poésie 1946, n°33, juillet 1946, p.3, dédié à Wifredo Lam. Il est ici présenté dans sa forme originale, y compris la disposition typographique. Il présente d’importantes variantes par rapport aux éditions ultérieures (voir À l’Afrique, Cadastre, Soleil cou coupé).

Ce poème en prose est contemporain des Armes miraculeuses (1940-1946). Il constituait la strophe de tête du poème À l’Afrique et commençant par les vers : « là où l’aventure garde les yeux clairs / là où les femmes rayonnent de langage… » Par la suite, Aimé Césaire, jugeant peut-être, son contenu non pertinent avec le reste du poème, la déplaça pour en faire la strophe d’ouverture du poème Prophétie, publié en 1970 dans Les armes miraculeuses (édition Gallimard), le poème Prophétie,[67] lui-même remplaçant L’irrémédiable, définitivement supprimé.

Le poème À l’Afrique, portant dédicace à Wifredo Lam, sera repris et publié dans Soleil cou coupé, aux éditions “K, Le Quadrangle”, en 1948, pp.72-73.

Ces mouvements et ses multiples variations dont Aimé Césaire est coutumier, modifient la structure interne du poète et en compliquent la thématique et la compréhension.

Les points précédents sont contestés par Roger Toumson et Dominique Brebion qui écrivent :

« À l’Afrique est publié en 1948 dans le recueil Soleil cou coupé par K éditeurs. Il est maintenu dans Cadastre, Éditions du Seuil de 1961. La confusion est née de la publication par Alain Jouffroy, en 1975, dans le Nouveau Monde, du poème Prophétie sous le titre À l’Afrique. Le numéro 52 du Cahiers d’art du XXème siècle de 1979, réitère ce quiproquo »

b – le mot aventure doit être compris selon son sens archaïque ; en vieux français aventure signifie ce qui doit arriver, c’est à dire l’avenir. Nous retrouvons la racine du mot aventure dans le verbe advenir et la langue anglaise a conservé l’orthographe ancienne adventure

là où l’aventure garde les yeux clairs se comprend donc comme “là où l’avenir est clair, lumineux”.

c – saison de lait : Dans l’imaginaire césairien, le lait est la vision métaphorique de l’enfance. En effet, le petit tète le sein gorgé de lait. Un oiseau saison de lait est un oiseau dans l’enfance, un petit oiseau.

d – le souterrain cueille de sa propre génuflexion… suite métaphorique difficile à saisir. Le souterrain évoque un lieu d’ombre, de ténèbres. C’est l’endroit où vit celui qui est enfermé, privé de lumière, privé de liberté… le souterrain, c’est l’enfermement, c’est l’enfermé… C’est l’Antillais enfermé dans un monde qui l’oppresse, l’opprime, l’écrase entre les parois sombres du souterrain de l’oubli.

e – … luxe de prunelle plus violent que des chenilles…L’Antillais est asservi, il est l’esclave de ses besoins artificiels, de cette débauche consommatrice d’objets sans valeur et cet asservissement est aussi opprimant que les chaînes de l’esclavage – c’est une autre forme d’esclavage (prunelles , chenilles,voir Lexique)

f – …nuit vigoureuse saigne une vitesse de purs végétaux… notre les allitérations avec la consonne labiales v : vigoureuse – vitesse – gétaux: le son v exprime, en poésie, le souffle, le glissement doux, le mouvement. Les mots vigueur et vitesse sont en accord sémantique car ils expriment une énergie mouvante.

g – Invocation nocturne dans un tableau cosmique : Au sein de l’espace, la lumière… la lumière céleste, stellaire, puis la beauté sublime de l’arc-en-ciel. La parole prophétique est un arc-en-ciel, une arche qui unit l’avenir à l’espoir et l’infant à la reine. Elle prophétise l’espérance dans l’avenir rayonnant de la Martinique, union sacrée de la justice et de la paix (symbolisées par la fonction royale), union aussi forte que celle qui unit l’enfant-roi à la reine-mère.

h – … d’avoir injurié… brutal changement de ton – à la douceur lénifiante du climat cosmique succède la tragédie terrestre de l’esclavage, de la barbarie. Le cri de révolte est lancé contre les Barbaresques, les marchands d’esclaves arabes, comme connoté par les mots sultan, désert et caravanes, la traite orientale qui cheminait à travers les déserts africains pour atteindre les ports de l’Afrique orientale, en Somalie, pour atteindre l’Arabie.

 

 

Tam-tam II

Première publication : VVV (New York), n°2-3, mars 1943.

Ce texte fait partie d’un groupe de cinq poèmes, du recueil Colombes et menfenils[68] (1945). Les cinq poèmes sont :

– Annonciation (Colombes et menfenils)

– Tam-tam I (Colombes et menfenils)

– Tam-tam II (Colombes et menfenils)

– Légende (poème inséré dans Les pur-sang)

– Tendresse (poème inséré dans Les pur-sang)

– Première publication de Tam-tam II : VVV n° 2-3, mars 1943.

– Poème traduit en anglais par Gregson Davis[69].

Variante : Dans la version Colombes et menfenils, le vers : … à grands pas de trouée d’étoiles de trouée de nuit de trouée de fruit sauvage…, devient dans toutes les éditions suivantes : … à grands pas de trouée d’étoiles de trouée de nuit…

pour Wifredo[70]

 

à petits pas de pluie de chenille

à petits pas de gorgée de lait

à petits pas de roulements à billes

à petits pas de secousses sismiques

les ignames dans le sol marchent à grands pas de trouées d’étoiles

de trouée de nuit de trouée de Sainte

Mère de Dieu

à grands pas de trouée de paroles dans un gosier de bègue

orgasme des pollutions saintes

alleluiah

Notes :

Ce poème est dédié à Wifredo Lam qui, avec Benjamin Péret et André Breton, comme déjà souligné, fit escale à Fort-de-France, en avril 1941, venant de Marseille et se dirigeant vers les côtes cubaine et américaine, à bord du cargo “Capitaine Paul-Lemerle”.

Rappelons que c’est au cours de ce bref séjour en Martinique que Césaire rencontra Wifredo Lam et que se noua une indéfectible et fraternelle amitié : … une collaboration parfaite bâtie sur des années d’amitié, de compréhension, de complicité (Lou Lam, 65,29). Outre Tam-tam II, Césaire dédia plusieurs poèmes à Wifredo Lam, poèmes publiés dans le recueil Moi, laminaire… en 1982, l’année de la mort du peintre.

L’architecture de ce poème est voisine de celle de Tam-tam I : phrases nominales brèves, un seul verbe, timidement en retrait comme égaré au milieu des mots, rythme haletant des fragments. Comme Tam-tam I, Tam-tam II commence par une anaphore, à petits pas répétée à quatre reprises et s’achève sur un cri.

Cette écriture porte la marque stylistique de l’écriture césairienne avec ses énigmes. La syntaxe est parfaite dans sa simplicité, sa cohérence et sa sécheresse rythmique. L’incohérence apparaît avec le télescopage des représentations imagières arbitraires et déroutantes : une pluie de chenilles, une gorgée de lait, des roulements à billes et une secousse sismique. Aucun lien logique ne peut s’établir entre ces quatre éléments issus de la zoologie, de la nutrition, de la mécanique et de la physique du globe.

En fait, aucun sens ne semble devoir être recherché dans ce chaos sémantique et dissonant car la signification semble résider essentiellement dans le rythme tambourinaire qui ressort avec une présence vive lors d’une lecture à haute voix. L’anaphore à petits pas est structurée avec la labiale plosive p et la palatale t, deux consommes spécifiques du rythme tambourinaire qui apparaissent dans les référents tam-tam, tambour, tobol, tabala, l’onomatopée rantanplan, etc… Les quatre premiers vers résonnent comme une batterie de tambour de garde champêtre qui, rassemblant la foule, établit le silence, capte l’attention avant de procéder à la proclamation.

Que nous annonce cette proclamation ? Une profération. Les mots sont lancés avec une violence vindicative proche du blasphème dans un espace éclaté, aux limites improbables – exemple de « transcendance vide » (Hugo Friedrich) où le cri éclate la dimension terrestre et se répand dans un espace indistinct. Le discours est dissonant, paradoxal dans son expression avec des contrastes provocants. L’igname, fruit souterrain, marche à grands pas dans le champ des étoiles. La trouée, perte de substance, se rapporte à des concepts immatériels insécables : comment trouer l’espace stellaire, la nuit, la Sainte Mère de Dieu, la parole ?

En fait, ces complexes d’images antinomiques, véritable aporie sémantique qui trouble la raison, tirent leur force de ces contradictions et créent une tension émotive d’où jaillit une vision. Le réel est disloqué, ses éléments éparpillés et ce choc de nos sens révèle des visions nouvelles, fugitives, relevant davantage de l’émotion que de la réalité objective. Cet éparpillement de la réalité visible au profit d’une vision imaginaire, assombrie est proclamée par Aimé Césaire :

Femme

tu es un dragon dont la belle couleur s’éparpille et s’assombrit

jusqu’à l’inévitable teneur des choses

(La femme et la flamme, Soleil cou coupé)

 

Ces visions nous emportent, à grands pas, à la fois dans un cosmos disloqué, troué et dans un corps humain déréglé. Les petits pas du début du poème cèdent la place au mouvement qui s’amplifie, s’accélère avec fracas, jusqu’à la marche à grands pas qui nous entraîne à la fois, dans les étoiles et dans le fond d’un gosier bègue.

trouée de Sainte Mère de Dieu…

            trouée de parole…

La Mère et la parole de Dieu sont entraînées dans le flux d’un ressentiment vindicatif, dans un cri blasphématoire qui va jusqu’à comparer ces grandes icônes religieuses à une déjection spermatique, orgasme des pollutions saintes.

 

Le poème s’achève sur Alleluia, cri d’allégresse qui se transmue en un cri d’ironie sauvage. Cet Alleluia salue le rejet de la vision chrétienne, évacuée de la conscience comme le corps évacue son sperme en un spasme orgasmique.

 

 

[1] Arthur Rimbaud, « Mauvais sang », Une saison en enfer.

[2] Pierre Mabille, « La Jungle », Tropiques, n°12, janvier 1975, p.178.

[3] Wifredo Lam, cité in : Jean-Louis Paudrat, Lam métis, éditions Dapper, 2001, p.73.

[4] Max-Pol Fouchet, Wifredo Lam, Éditions Cercle d’Art, 1989, pp.29-300.

[5] Michel Leiris, Wifredo Lam, Didier Devillez éditeur, 1997, p.36. Effectivement, l’œuvre de Lam est riche en toiles d’inspiration polynésienne comme L’île de Pâques, Au centre de Pao-Pao ?, La fiancée de Kiriwina.

[6] Wifredo Lam, cité in : Max-Pol Fouchet, Wifredo Lam, Éditions Cercle d’Art, 1989, p.42.

[7] Wifredo Lam, cité in : Max-Pol Fouchet, Wifredo Lam, Éditions Cercle d’Art, 1989, pp. 45 et 48.

[8] Cité in : Peggy Bonnet-Vergara, La femme dans l’œuvre de Wifredo Lam – Représentations et visions ». Thèse de doctorat d’histoire de l’art – Université de Paris X-Nanterre, 2006, p.84.

[9] Varian Fry, secrétaire de l’Association pour le sauvetage des intellectuels menacés par le nazisme – voir l’excellent livre de Mary Jayne Gold, riche américaine engagée dans la lutte contre le nazisme, qui a vécu cette époque, à Marseille et relatant ces épisodes : Marseille années 40, Éditions Phébus, 2001.

[10] Il peint le tableau, La chevelure de Falmer , directement inspiré d’un personnage des Chants de Maldoror, exposé à la galerie Maeght, Le Surréalisme, Paris 1947.

[11] thèse Peggy Bonnet-Vergara, op.cit. p.122.

 

[12] Tropiques, n°2, juillet 1941, p.77 et n°10 février 1944

[13] Tropiques, n°10, février 1944, p.11.

[14] Lydia Cabrera auteur de la remarquable et monumentale étude sur les religions afro-cubaines et médecine sacrée à Cuba, La forêt et les Dieux, Éditions Jean-Michel Place, 2003.

[15] Michel Leiris, op.cit. pp.62-63.

[16] Sa femme, Lou-Laurin Lam, ses enfants, Jonas, Eskil et Timour entretiennent la flamme de la mémoire avec l’édition du catalogue raisonné de l’œuvre complet de Wifredo Lam.

 

[17] Fouchet, Max-Pol – Wifredo Lam. Éditions du Cercle d’art. 1976, pp.180 et 188.

[18] Aimé Césaire, Wifredo Lam, XXème siècle, n° LII, 1979.

[19] Dominique Brebion, GRELCA, Dir. Roger Toumson, Université Antilles-Guyane, Fort-de-France, 1995-1996.

[20] Lou Laurin Lam. Une amitié caraïbe in : Europe Aimé Césaire, n°832-833, août-septembre 1998, p.28.

[21] Dominique Brebion. Les armes miraculeuses d’Aimé Césaire et les armes enchantées de Wifredo Lam ou le dialogue du scriptural et du figural, dir. Roger Toumson, GRELCA-D.E.A. Université Antilles-Guyane, 1995-1996

[22] Max-Pol Fouchet, Wifredo Lam, Éditions du cercle d’Art, 1976, p.204.

[23] Rappelons les poèmes où apparaît Wifredo Lam : À l’Afrique (là où l’aventure garde les yeux clairs…devenu Prophétie, Les armes miraculeuses), Tam-tam II, La femme et le couteau, À L’Afrique (Paysan frappe le sol de ta daba…, Soleil cou coupé), le recueil Wifredo Lam comprenant : Wifredo Lam…, conversation avec Mantonica Wilson, connaître, dit-il. Les sept poèmes suivants, genèse pour Wifredo, façon langagière, passages, rabordaille, que l’on présente son cœur au soleil, insolites bâtisseurs, nouvelle bonté, se réfèrent à l’ensemble d’eaux-fortes et aquatintes de Wifredo Lam, intitulé Annonciation édité par Giorgio Upglio, Grafica Uno, Milan 1982.

 

[24] Max-Pol Fouchet, Wifredo Lam, Éditions Cercle d’Art, 1989, p.202.

[25] Michel Leiris, Wifredo Lam, Didier Devillez éditeur, 1997, p.54.

[26] souligné par Aimé Césaire.

[27] André Breton, « Wifredo Lam », Le surréalisme et la peinture III, Œuvres complètes, Pléiade Gallimard, 2008, p.556.

[28] Daniel Abadie, Lam et les poètes, Éditions Hazan, 2005, p.10-11.

[29] Cité in : Wifredo Lam, Ulrich Krempel, Repères, Cahiers d’arts contemporain, n°49, 1988, p.13.

[30] Voir analyse et commentaire du poème in : René Hénane,  Les armes miraculeuses d’Aimé Césaire, une lecture critique , « Femme d’eau-Nostalgique », L’Harmattan, 2008, pp.187-192.

[31] Cette fascination est exprimée par Masson conversant avec Breton, in : «Dialogue créole » publié aux Lettres françaises à Buenos-Aires en janvier 1942, puis repris dans Martinique charmeuse de serpents, Éditions J.J.Pauvert, 1972, pp.17-18. (Voir thèse Peggy Bonnet-Vergara, op.cit. p.149.

[32] souligné par Alain Jouffroy.

[33] Alain Jouffroy, Lam, Biblio Opus, Éditions Georges Fall, 1972, p.25.

[34] Cité in : Jacques Leenhardt, Lam, HC éditions, 2009, p.210

[35] Aimé Césaire, entretien avec Jacqueline Leiner, in : Imaginaire, Langage, Identité culturelle, Négritude, Études littéraires françaises n°10, Gunter Narr, Jean-Michel Place, 1980, p.144.

 

[36] Aimé Césaire à Georges Desportes, « Aimé Césaire, tel qu’en lui-même et par lui-même », Le Rebelle n°4, Centre césairien d’études et de recherches (Christian Lapoussinière) 1997, p.25.

[37] Pierre Mabille, Tropiques, n° 12, janvier 1945, p. 183.

[38] Souligné dans le texte.

[39] René Ménil, « Situation de la poésie aux Antilles », Tropiques, n°11, mai 1944, p.132.

[40] André Breton, « le Surréalisme et la peinture », Œuvres complètes, tome IV, Pléiade Gallimard, 2008, p.555.

[41] Michel Leiris, Wifredo Lam, Didier Devillez, éditeur, 1997, p.39

[42] André Breton, « Wifredo Lam », in : André Breton, Écrits sur l’art, Le Surréalisme et la peinture, III, Œuvres complètes, la Pléiade Gallimard, tome IV, 2008, pp.553-556.

[43] La présentation des poèmes d’Aimé Césaire relatifs ou dédiés à Wifredo Lam seront présentés selon l’ordre chronologique.

[44] Poème publié dans Repères, cahiers d’art contemporain Galerie Maeght – Lelong, n°33, 1986, p.3.

[45] Poème publié dans la revue L’Éphémère, n°19-20, hiver 1972, avec les sept eaux-fortes aquatintes, L’Annonciation de Wifredo Lam.

[46] Il s’agit de Pierre Loeb, marchand d’art français qui, le premier reconnut le talent de Wifredo Lam et exposa ses œuvres avec celles de Picasso, en 1939, à la Perls Gallery de New-York. Ami des surréalistes, André Breton, Antonin Artaud, Jean Arp, Éluard, Pierre Loeb rencontra Aimé Césaire en 1941, lors d’un séjour à la Martinique. Denise Loeb, la sœur de Pierre Loeb, se rendit à la Martinique, en 1948, à l’invitation d’Aimé Césaire. Celui-ci dédia à Pierre Loeb le poème Cheval (Soleil cou coupé)

 

[47] sic

[48] Lydia Cabréra (La Havane, 20 mai 1899 – Miami, 19 septembre 1991) Célèbre écrivain et anthropologue cubaine qui se passionna pour la culture afro-cubaine lorsqu’elle vint à Paris, en 1927, pour étudier l’art et les religions asiatiques. Elle vécut onze ans à Paris et retourna à Cuba en 1938, d’elle quitta définitivement pour l’exil pour s’installer à Madrid. Elle vécut à Miami où elle mourut en 1991. Elle traduisit en espagnol le Cahier d’un retour au pays natal, illustré par Wifredo Lam avec une préface de Benjamin Péret

Importantes contributions à la littérature, l’ethnologie et l’anthropologie. Son ouvrage le plus célèbre El Monte (La Forêt) vient d’être publié en France sous le titre La Forêt et les dieux, aux éditions Jean-Michel Place, 2003.

[49] Épitomé : précis d’histoire, abrégé d’un ouvrage historique.

[50] Mumbo-Jumbo : plusieurs sens (voir Lexique). Ici désigne une divinité de la mythologie du Congo. « Faites attention à ce que votre main fera / Autrement Mumbo-Jumbo, le Dieu du Congo… vous envoûtera » (Poème de Vacel Lindsay, cité in Jean-Claude Bajeux, Antilla retrouvée, Éditions caribéennes, 1983, p.242)

[51] « Wifredo Lam », in : André Breton, Écrits sur l’art, Le Surréalisme et la peinture, III, Œuvres complètes, la Pléiade Gallimard, tome IV, 2008, pp.553-556.

[52] Citation d’après Le cygne de Baudelaire.

[53] Vêver : terme appartenant à la religion haïtienne ; désigne le dessin symbolique tracé sur le sol par le prêtre houngan, autour du pilier central du péristyle, le poteau-mitan. Chaque dieu ou figure du vaudou possède son vèvè exprimant sa voix (voir Lexique)

[54] Texte publié in : Wifredo Lam, figures caraïbes, Catalogue de la galerie Tessa Hérold, Paris 2002, cité in : Lam et les poètes, exposition au Musée Campredon/ Maison René Char, à l’Isle-sur-la-Sorgue, juillet-octobre 2005,

[55] Ritorno al pais natal, La Havane, Molina y Cia, 1943.

[56] Dans nos ouvrages précédents, Aimé Césaire, le chant blessé et « Les armes miraculeuses »  d’Aimé Césaire, une lecture critique, nous avons évoqué et traité le poème d’Aimé Césaire La femme et le couteau (Les armes miraculeuses) comme inspiré par le tableau de Wifredo Lam, Le présent éternel (1946), œuvre monumentale où figure un être d’essence féminine armé d’un couteau. Ce tableau comporte aussi plusieurs éléments picturaux cohérents avec l’imagerie du poème de Césaire. Notre certitude est ébranlée et, malgré nos recherches, nous ne sommes pas sûr qu’Aimé Césaire ait vu cette œuvre, Le présent éternel. Nous préférons donc ne pas prendre en compte ce poème dans la série césairienne dédiée à Lam. Par ailleurs, au Musée des Beaux-Arts de Lyon figure une œuvre de Lam, intitulée La femme au couteau , 1950, don de Jacqueline Delubac.

[57] Thèse Dominique Brebion, op.cit. p.7.

[58] ms : la fumée se précipite… suppression de mais.

[59] ms : où baignent ma gueule… suppression de prophétiques.

[60] ms : qui aura lieu en l’on 3000 : supprimé dans les autres éditions.

[61] une île à naître, dans toutes les éditions ultérieures

[62] vulnéraire : Du latin vulnus, plaie, blessure – cet adjectif qualifie tout ce qui peut guérir une blessure Botanique : Plante légumineuse autrefois utilisée pour guérir les plaies (voir Lexique)

 

[63] …et du souffre, sic

[64] Envoûte : archaïsme ; du latin involvere, envelopper, entourer – désigne l’enveloppe, l’emballage., l’entourage.

[65] linguam : S’écrit aussi lingam, mot d’origine indienne : Représentation du dieu hindou Shiva, symbole phallique (voir Lexique)

[66] enchiffre : archaïsme, s’écrit enchifre, enchifrer – du vieux français chief, la tête, et frener, brider – enchiffre veut dire retenu, bridé, asservi (voir Lexique)

[67] Prophétie, lecture et analyse in : René Hénane, Les armes miraculeuses, d’Aimé Césaire, Une lecture critique, L’Harmattan, pp.265-277.

[68] Voir René Hénane, « Les armes miraculeuses » d’Aimé Césaire, une lecture critique, L’Harmattan, 2008, pp.15-16.

[69] Gregson Davis, Aimé Césaire, Cambridge University Press, 1997, pp.87-89.

[70] Il s’agit probablement du poème auquel Aimé Césaire fait allusion dans sa lettre du 22 septembre 1943, adressée à André Breton : « Je vous envoie ci-joint… le texte que j’ai envoyé à Wifredo et que vous avez en mains est un texte certainement fautif – refait de mémoire. Je vous envoie le texte initial. »

Par René Hénane, publié le 25/06/2017 | Commentaire (1)
Dans: Césaire