Schœlcher fracassé

Le 22 mai dernier, un petit groupe de Martiniquais a fait tomber et a fracassé les deux statues de Victor Schœlcher présentes sur l’île. Schœlcher est présenté dans les livres d’Histoire et par Césaire lui-même comme à l’origine du décret du 27 avril 1848 abolissant l’esclavage dans les colonies françaises. Il fut par la suite […]

Quelques souvenirs et témoignages avec Aimé Césaire

… là où la mort est belle comme un oiseau saison de lait
(A. Césaire, Prophétie)

Belle comme un oiseau saison de lait… cette parole d’Aimé Césaire a toujours bercé mes rêves. L’oiseau saison de lait, c’est le petit oiseau qui naît au printemps de la vie, c’est le colibri, si cher au poète.

Ce vers, pour moi paré des vertus d’un talisman, me sert d’ouverture lors de toutes mes lectures, causeries, conférences, devant un public sensible à la caresse des mots. Je ne commençais jamais une causerie ou conférence sans avoir au préalable téléphoné à Joëlle, la fidèle dame de compagnie du poète pour lui dire : « Joëlle, je parlerai d’Aimé Césaire, tel jour à telle heure, heure de Martinique » Et Joëlle de prévenir : « Monsieur, René Hénane parle de vous, en ce moment, à tel endroit ! » Et le poète d’acquiescer – C’était si bon, ce moment de communication des consciences !

Aimé Césaire, n’est plus. Il est « là où la mort est belle dans la main comme un oiseau saison de lait »

Ma rencontre avec Aimé Césaire : Nommé directeur du service de santé aux Antilles Guyane, je débarquai à Fort-de-France en septembre 1986 avec, démarche immédiate, ma visite de courtoisie aux autorités. Monsieur le Député-maire était en métropole, à l’Assemblée nationale. Je fus reçu par Pierre ALIKER, mon aîné et mon confrère, l’Homme en blanc, qui me fit le meilleur accueil. Je fus frappé notamment par la passion avec laquelle il me parla de son ardeur de médecin hygiéniste et épidémiologiste quand, avec son ami, devenu mon grand ami, le si regretté Robert ROSE-ROSETTE. Tous deux sillonnaient les terres de Martinique, luttant contre les moustiques et le paludisme, asséchant les marais, luttant contre les endémies, la dengue, le typhus et mille autres maux et ambiances délétères qui accablaient l’Île. La Martinique doit à ces deux hommes son éclatante santé actuelle.

À son retour, Aimé Césaire me reçut avec son habituelle courtoise bonhomie. Conversant avec un toubib, Il devait s’attendre à un échange d’austères considérations de santé publique. Et bien non ou si peu ! Nous parlâmes poésie, de sa poésie, ce qui d’ailleurs le surprit ! Un point de détail me frappa. Il me décrivit en détail, fixé sur un mur de son bureau, le plan de Fort-de-France, datant du 17 ème siècle, le plan du gouverneur de l’époque, le comte de Blénac. Et il me dit : « regardez cette ville, géométrique, toutes ces croix qui la divisent – c’est ça l’architecture coloniale, alors que nous avons besoin du contact profus, du contact qui rassemble… »  Cette remarque me donna l’explication de « cette ville plate, étalée, trébuchée de son bon sens, essoufflée sous son fardeau géométrique de croix éternellement recommençante… » (Cahier…) Ce fardeau géométrique de croix, ce sont les multiples carrefours en croix de la ville.

Autre moment fort : L’inauguration des rues Alain Jovignac et Étienne-Montestruc, à Fort-de-France, en novembre 1987. La mémoire d’Alain Joviniac fut honorée, jeune garçon qui mourut tragiquement au cours d’une manifestation. Je rendis visite, à cette occasion, à la famille Joviniac et l’assurai de ma tristesse et de ma compassion.

Suivit l’hommage à mon ancien, le médecin-colonel Étienne Montestruc, fondateur de l’Institut Pasteur, à Fort-de-France et qui passa 30 ans de sa vie, consacrés à la lutte contre la lèpre et autres endémies, en Martinique. Je prononçai le discours d’hommage à sa mémoire et évoquai la vocation de tout temps humanitaire des médecins des armées, obéissant à notre devise Pro Patria et Humanitate et à la fameuse adresse de notre illustre Ancien, le Baron Percy, chirurgien en chef de l’Empereur Napoléon de la Grande Armée, s’adressant aux jeunes chirurgiens de la Grande Armée :

« Allez où la Patrie et l’Humanité vous appellent. Soyez-y toujours prêts à servir l’une et l’autre avec ce dévouement intrépide et magnanime qui est le véritable acte de foi des hommes de notre état »

En effet, le médecin des armées ignore l’ami ou l’ennemi, le riche ou le pauvre, le seigneur ou le serf, le maître ou l’esclave. Il ne connaît que l’homme que la souffrance accable.

Monsieur Aimé Césaire, présidant la cérémonie, vint à moi, à l’issue, et m’interrogea longuement sur le Baron Percy et sa célèbre adresse aux médecins. Il me dit combien il l’appréciait car elle répondait à ses propres intimations profondes d’universelle fraternité.

À cette occasion, je dois relater l’anecdote du discours prononcé par le Dr. Pierre Aliker, anecdote qui me plut tout particulièrement et dont j’appréciai à la fois l’humour et la profondeur : Écoutons-le :

« Montestruc a été un bienfaiteur pour notre pays et c’est pourquoi la Municipalité de Fort-de-France a décidé de donner son nom à une de nos voies. Il avait été envisagé d’abord de débaptiser la Route de la Folie qui passe devant le préventorium et de l’appeler rue MONTESTRUC. Mais j’ai objecté qu’il n’y a certainement pas beaucoup de villes au monde ayant une route de la Folie et de tout ce qu’elle représente. La Folie ? N’est-ce pas la voie ouverte à la concrétisation, illusoire il est vrai de tous les rêves les plus fous ?… n’est-ce pas ce grain de folie qui donne de la fantaisie à l’existence la plus morne… Non, on ne débaptise pas la route de la Folie. »

Oui, Pierre Aliker. Vous aviez raison ! Gardons cette Folie ! c’est pour cela que nous l’aimons, la Martinique !

Cette rencontre avec le poète fut pour moi une grande leçon de vie, la preuve la plus éclatante qu’une harmonie ne se révèle et ne s’installe que par le contact direct. Ma passion, toujours aussi vive pour l’œuvre césairienne, s’alluma lors de la rencontre avec l’homme. Fervent amateur de poésie, j’avais lu le Cahier d’un retour au pays natal, frappé par son étrange éclat, mais aussi troublé par son énigmatique aspect. Je n’avais jamais lu quelque chose de tel. Le médecin eut un sursaut en découvrant l’emploi opulent de mots de la médecine et surtout de leur métamorphose poétique: … Antilles grêlées de petite vérole… les fleurs de sang… pustules tièdes… ses au-delà de lèpre… son sang impaludé… complicité de son hypoglosse… prurits… urticaires… scrofuleux bubons… alexitère…  l’éléphantiasis… le petit soleil qui toussote et crache ses poumons… mots de sang frais… érésipèles… paludisme… membrane vitelline… chalasie des fibres… taie d’eau morte… race rongée de macules… scrofules… squasmes et chloasmes… indice céphalique… plasma… l’affreux ténia…  etc.

J’interrogeai Aimé Césaire : « Monsieur, d’où vous vient cette connaissance des mots de la médecine. Êtes-vous médecin, biologiste ? » Son rire me répondit : » Non, Hénane, je ne suis pas médecin, ni biologiste, pas même scientifique… Je suis un pur produit des humanités, comme on disait autrefois… Mais, enfant, je voyais autour de moi toutes ces maladies et entendais leur nom. Je voyais les éléphantiasis, le pian, la tuberculose, la lèpre, les peaux rongées par le mal, le paludisme… J’étais curieux et je me plongeai dans les dictionnaires, les encyclopédies. Heureusement, toutes ces maladies ont disparu et la Martinique est saine… »

Je me plongeai donc à corps perdu dans la poésie césairienne et butai contre son impitoyable hermétisme. Je me souviens, interpellant mon excellent et si regretté ami, Raymond Relouzat, professeur agrégé de grammaire : « Raymond, explique-moi Césaire !!! » Et Raymond me prêtant des livres et m’ouvrant les yeux sur la symbolique de cette étrange poésie. Il intervint auprès d’Aimé Césaire et m’offrit un exemplaire – combien précieux – de Moi, laminaire… dédicacé de la main du poète :

 

Aimé Césaire et la mystique de l’arbre – plus qu’une mystique, une communion charnelle avec le bel arbre nu ! une véritable fascination amoureuse …  bel arbre immense… (poème Naissances, Corps perdu). Je l’entretenais de cette passion charnelle. Il ne s’en cacha point et me dit :

« Vous savez, Hénane, tous les matins, avant de partir à la mairie, je vais caresser les arbres de mon jardin, voyez là-bas. Ça me donne de l’énergie pour toute la journée ! »

Sa connaissance de la botanique était prodigieuse. Aimé Césaire nous reçut, Françoise Thésée et moi, et nous en vînmes à parler des arbres. Je lui racontai combien j’étais impressionné par le saman que l’on peut voir à l’habitation Céron, près de l’Anse Céron, au nord de Saint-Pierre – arbre d’une taille et beauté qui tiennent du prodige, des branches immenses – pour moi, le plus bel arbre de la Martinique – l’un de ces arbres dont le poète dit : « Ce sont les derniers lutteurs fauves de la colline » (Poème Espace-rapace – Comme un malentendu de salut). Je lui parlai aussi d’un autre arbre impressionnant que j’avais remarqué au centre la place de l’Abbé Grégoire, à Fort-de-France. Et Aimé Césaire me répondit aussitôt : « Ah ! oui, c’est un Enterolobium cyclocarpum. C’est moi qui l’ai planté, il y a déjà longtemps » Je restai stupéfait devant une telle mémoire et une telle érudition.

Ma rencontre avec le Poète et l’amitié fraternelle dont il m’honora, me révélèrent le trait majeur, le trait unique qui marquait de son sceau son action et sa vie : l’amour éperdu qu’il portait à sa terre, à son île, à son peuple. Cet amour revêtait la forme d’une pulsion quasi mystique, masquée par l’apparence d’une courtoise réserve, d’une attitude retenue – amour charnel à sa glèbe natale, amour crié, chanté, balbutié, imagé, à longueur de poème, à longueur de parole.

Une anecdote révélatrice : je travaillais à la construction du glossaire des termes rares qui émaillaient sa poésie, quand je butai sur un mot étrange, énigmatique, presque patibulaire, relevé dans son poème Soleil safre (Moi, laminaire…) : le mot parakimomène :

… à la gorge nous remonte
parakimomène des hauts royaumes amers
moi
soleil safre…

Perplexe, je me lançai à la recherche de l’identification de cet étrange vocable, handicapé que j’étais par mon ignorance gréco-latine – des semaines, des mois à fureter dans les dictionnaires les plus pointus, les encyclopédies les plus savantes, interrogeant mes amis universitaires : aucune trace du parakimomène. Dépité, une seule solution me restait : interroger Aimé Césaire lui-même – sait-on jamais ? Pris d’audace, je lui téléphonai :

« à l’aide, mon cher Maître ! je n’arrive pas à trouver votre parakimomène. De quoi s’agit-il ? – j’entendis son rire amical – cher Hénane, c’est facile, du grec parakoïmomenos qui veut dire dormir à côté. À la cour des empereurs byzantins et ottomans, le parakimomène était le grand Vizir, le grand Chambellan, appelé à l’honneur de dormir à même le sol, au travers du seuil de la chambre du souverain. Il fallait donc lui passer sur le corps pour l’atteindre – et Aimé Césaire ajouta, toujours avec un grand sourire – voyez-vous, je suis le parakimomène de la Martinique »

Tout était dit : sa Martinique, corps et âme.

Oui, Aimé Césaire, de toute éternité, est là où la mort est belle comme un oiseau saison de lait.

Lyon, ce 30 décembre 2019.

Par René Hénane, , publié le 02/01/2020 | Comments (0)
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Aimé Césaire : Une poésie de l’énigme ?

L’image poétique césairienne, avec sa puissance métaphorique et son opacité, est au centre de nos attentions car nous pensons que depuis Arthur Rimbaud aucune voix ne s’est élevée dans le champ poétique français, d’une telle souveraine beauté, d’une telle force et d’une telle fulgurance. La poésie d’Aimé Césaire est difficile et dit-on, hermétique. Trop souvent, l’analyse de l’image bute sur l’opacité du vers césairien.

Mais le mystère que recèlent les mots n’est souvent que la marque de notre propre ignorance. L’« hermétisme » qui est la marque de la poésie d’Aimé Césaire ne résiste pas à décodage approfondi ; et la connaissance des faits qui ont allumé l’imagination du poète se révèle après une recherche aussi attentive que patiente.

Nous proposons une définition de la célèbre image Soleil cou coupé, du mot verrition et de deux poèmes extraits du recueil Soleil cou coupé : Démons et Le coup de couteau du soleil dans le dos des villes surprises

1 – SOLEIL COU COUPÉ

Titre d’un recueil de poèmes d’Aimé Césaire, titre repris du poème d’Apollinaire Zone, extrait d’Alcools :

« Adieu Adieu
Soleil cou coupé »

Notons que Apollinaire avait initialement écrit « Adieu Adieu Soleil levant cou tranché » comme cela apparaît dans un poème publié dans les Soirées de Paris, en décembre 1912 (Pléiade p.1042) L’intention poétique paraît évidente : il s’agit bien d’une image de décapitation de l’astre solaire, image qui apparaît à plusieurs reprises dans la poésie d’Apollinaire et où la lune rejoint le soleil pour se faire trancher le cou (Alcools, “ J’observe le repos du dimanche ”, Pléiade p.133). La décapitation pullule en poésie apollinarienne. Nous la retrouvons dans deux autres poèmes d’Alcools :

Les têtes coupées qui m’acclament
Et les astres qui ont saigné
Ne sont que des têtes de femmes 
(Le brasier)

et :
Il vit décapité sa tête est le soleil
Et la lune son cou tranché (Les fiançailles)

Le lyrisme visionnaire, délirant et transgressif d’Apollinaire annonçait la poésie et la peinture surréalistes.

L’image de la décapitation apparaît aussi chez Aimé Césaire : rappelons-nous son poème Défaire et refaire le soleil, extrait de Soleil cou coupé :

« demeure faite d’on ne sait à quel saint se vouer
demeure faite d’éclats de sabre
demeure faite de cous tranchés »

Mais s’est-on avisé que “cou coupé” pouvait avoir un autre sens ?

Le cou coupé est un oiseau, de l’espèce gros-bec, une sorte de bouvreuil tropical, oiseau originaire du Sénégal ; c’est l’amadine fasciée ou amadina fasciata.

Pourquoi ce nom cou coupé ? car son plumage gris tacheté de blanc est marqué par une collerette de plumes rouges, collerette hémi-circulaire, ce qui lui donne l’aspect d’un oiseau égorgé.

Ajoutons que cet oiseau était très à la mode dans les milieux mondains, du temps d’Apollinaire, au début de ce siècle. L’écrivain Ludovic Halévy raconte dans ses Carnets, en 1908 (Alcools fut publié en 1913) : « Je suis venu tout exprès à Paris, pour ramener avec moi une charmante cou coupé, dans une petite cage »

Il est surprenant que l’oiseau cou coupé n’ait jamais été retenu par les commentateurs aussi bien d’Apollinaire que d’Aimé Césaire pour éclairer, en fonction de cette nouvelle acception du mot, le sens du titre Soleil cou coupé. Ce nom se trouve dans tous les dictionnaires et le cou coupé est décrit dans tous les traités d’ornithologie. Et il n’est pas exclu que le poète Aimé Césaire soit tombé et séduit par l’image de cet oiseau au sein des nombreuses encyclopédies qui composent son bureau.

Cela autorise une nouvelle vision de l’image césairienne : Soleil cou coupé – soleil oiseau – oiseau de feu – phénix – ce qui débouche sur le paradigme poétique de la destruction, de la mort et de la renaissance.

Amadine fasciée

2 – VERRITION

« c’est là que je veux pêcher maintenant la langue maléfique de la nuit en son immobile verrition »

C’est sur cette image énigmatique que s’achève le Cahier d’un retour au pays natal.

Je ne ferai pas l’historique connu de tous, de cette étrange verrition qui, depuis plus d’un demi-siècle, défie tous les commentaires.

Deux sens ont prévalu : du latin vertere, tourner, verrition désignerait un mouvement tournant, tourbillonnaire. Du latin verrere, balayer, verrition désignerait un mouvement de balayage, d’élimination.

André Claverie m’a fait part d’un entretien qu’il eut avec le poète, celui-ci lui indiquant que la verrition était “un mouvement tournant, mouvement ample, comme celui de l’esclave tournant la meule, l’esclave qui tourne dans la calebasse de son île”, en accompagnant ce propos d’un vaste mouvement circulaire d’embrassement. Témoignage précieux.

La définition qui m’a paru la plus pertinente a été celle de Jean-Claude Bajeux qui, dans son étude Antilia retrouvée, fait dériver verrition d’un vieux mot français qualifiant la transparence, la translucidité. J’ai adhéré à cette interprétation ayant retrouvé le vieux mot verri attesté par le Dictionnaire de l’ancienne langue française du IXème au XVème siècle de Godefroy (1895) : verri signifie ce qui est luisant comme du verre, diaphane. J’en ai déduit que verrition était la qualité de ce qui est verri, c’est-à-dire diaphane, translucide.

Mon hypothèse s’est avérée inexacte. En effet, verrition n’a rien à voir avec la transparence, la diaphanéité.

En fait, le mot verrition n’est pas d’Aimé Césaire.

Ce mot a été créé en 1825, par Anthelme Brillat-Savarin, dans son unique œuvre La Physiologie du goût.[1] Voici ce qu’écrit Brillat-Savarin , p.56-57 :

« La langue de l’homme, par la délicatesse de sa contexture, annonce assez la sublimité des opérations auxquelles elle est destinée. J’y ai, en outre, découvert au moins trois mouvements inconnus aux animaux et que je nomme mouvements de spication, de rotation et de verrition (du latin verro, je balaie) Le premier a lieu quand la langue sort en forme d’épi d’entre les lèvres qui la compriment ; le second, quand la langue se meut circulairement dans l’espace compris entre l’intérieur des joues et le palais ; le troisième (la verrition) quand la langue, se recourbant en dessus ou en dessous, ramasse les portions qui peuvent rester dans le canal semi-circulaire formé par les lèvres et les gencives »

Ceci fut écrit en 1825.

Ainsi la verrition définit le mouvement de la langue qui balaie les particules alimentaires nichées dans l’espace buccal entre les lèvres et les gencives.

Cette définition est pertinente avec la phrase terminale du Cahier : « La langue maléfique de la nuit en son immobile verrition »

Aimé Césaire a lu Brillat-Savarin et sa Physiologie du goût. Je pense en avoir deux preuves. D’une part, je suis allé rôder dans les rayonnages de la bibliothèque de l’École normale supérieure, cherchant les traces césairiennes et y ai retrouvé, entre autres, une vénérable édition de la Physiologie du Goût.

D’autre part, récemment, au cours d’un sympathique déjeuner chez Françoise Thésée, à Châtillon-sous-Bagneux, en compagnie de Lou Laurin Lam, Éliane Favier se souvient d’Aimé Césaire évoquant avec son ami Auguste Thésée, la figure de Brillat-Savarin et sa Physiologie du goût.

Le physiologiste que je suis ressent une certaine satisfaction en constatant que le mot le plus énigmatique du lexique césairien relève de la physiologie – une fois de plus !

Mais un peu désenchanté aussi car le mot perd son mystère. La verrition est un mouvement,somme toute, assez trivial. Nous pratiquons tous la verrition après avoir croqué des cacahuètes ou à la fin d’un repas. Et cela, nous l’ignorions.

Alors ? Une part de rêve s’envole ? Pas du tout ! car nous connaissons tous la gloire poétique dont la poésie césairienne revêt les termes les plus communs et cette “ langue maléfique de la nuit en son immobile verrition ” continuera encore longtemps à bercer notre imaginaire.

 

3 L’IMAGE ÉNIGMATIQUE “MONSTRUEUSE” 

AUTOUR DES POÈMES DÉMONS ET LE COUP DE COUTEAU DU SOLEIL DANS LE DOS DES VILLES SURPRISES

Notre essai de mise en lumière et de décryptage textuel de l’image poétique césairienne se poursuit, modestement, à petits pas,

« à petits pas de pluie de chenilles
à petits pas de gorgée de lait…»

Nous savons que l’image énigmatique n’est jamais gratuite, jamais arbitraire, dans la poésie d’Aimé Césaire et souvent notre impuissance devant le mystère de l’image n’est que le reflet de notre ignorance des sources.

Nous pensons aussi que la complexité du poème appelle l’humilité et la clarté du commentaire.

Ainsi le mot “monstre” qui apparaît à plusieurs reprises dans l’œuvre, notamment dans la lettre d’Aimé Césaire à Lilyan Kesteloot :

« En nommant les choses, c’est un monde enchanté, un monde de monstres que je fais surgir sur la grisaille mal différenciée du monde ; un monde de puissances que je somme, que j’invoque et que je convoque »

Monstres” est aussi le titre d’un poème de Moi, laminaire…

« le monstre… le sortant de ma poitrine j’en ferai un collier de fleurs voraces
et je danse Monstre je dansedans la résine des mots et paré d’exuvies
nu »

“monstre”apparaît encore dans le poème Tutélaire que le poète dédia à la mémoire de sa mère :

« dressée à les frapper au front et les faire reculer,
je ne vois que toi contre les monstres, jaillie »

Sans refaire le parcours étymologique complet ni son champ sémantique, retenons que le mot monstre désigne entre autres, les images fantastiques qui se forment dans l’imagination. Du latin monere qui signifie avertir, se souvenir (racine que l’on retrouve dans monument), monstre a une connotation divine car les Anciens regardaient les monstres comme des avertissements des Dieux.

Le monstre apparaît alors comme le produit d’une imagination débridée, libérée du carcan de la logique et de la raison, comme une échappée dans le domaine du mythe, dans le domaine des dieux. Et Césaire nous le dit : un monde enchanté… un monde de puissance que j’invoque et que je convoque

Nous trouvons le monstre césairien dans deux poèmes, entre autres, de Soleil cou coupé : Démons et Le coup de couteau du soleil dans le dos des villes surprises.

Démons :

Je frappai ses jambes et ses bras. Ils devinrent des pattes de fer terminées par des serres très puissantes recouvertes de petites plumes souples et vertes qui leur faisaient une gaine discernable mais très bien étudiée. D’une idée-à-peur de mon  cerveau lui naquit son bec, d’un poisson férocement armé. Et l’animal fut devant moi oiseau. Son pas régulier comme une horloge arpentait despotiquement le sable rouge comme mesureur d’un champ sacré né de la larme perfide d’un fleuve. Sa tête ? je la vis très vite de verre translucide à travers lequel l’œil tournait un agencement de rouages très fins de poulies de bielles qui de temps en temps avec le jeu très impressionnant des pistons injectaient le temps de chrome et de mercure

Déjà la bête était sur moi invulnérable

Au-dessus des seins et sur tout le ventre au-dessous du cou et sur tout le dos ce que l’on prenait à première vue pour des plumes étaient de lamelles de fer peint qui lorsque l’animal ouvrait et refermait les ailes pour se secouer de la pluie et du sang faisaient une perspective que rien ne pouvait compromettre de relents et de bruits de cuillers heurtées par les mains blanches d’un séisme dans les corbeilles sordides d’un été trop malsain

Aimé Césaire nous décrit une rencontre avec une bête monstrueuse, chimérique, faite de chair et de métal. La description imagée parle clairement à nos sens, aucune métaphore énigmatique n’interrompt le cours de la narration fantastique : un animal féroce aux pattes griffues, couvertes de plumes et pleines de mécanique, dont les ailes sont recouvertes de lamelles de fer…

C’est un avion !

Aimé Césaire fait un rêve éveillé. Il transfigure une situation réelle, vécue à l’état d’éveil, en image onirique.

Comme il le dit clairement « d’une idée-à-peur de mon cerveau lui naquit son bec » C’est donc bien une image angoissante qui germe dans son imagination : c’est un monstre.

En fait, le poète prend simplement l’avion sur un aéroport africain.

Pourquoi l’Afrique ? Parce qu’est évoqué le sable rouge, la latérite africaine.

Suivons le poète dans le déroulement kaléidoscopique des images de ce film imaginaire.

Cela commence par un coup de baguette magique :

« je frappai ses jambes et ses bras…»

La bête apparaît miraculeusement inquiétante avec ses “pattes de fer terminées par des serres très puissantes recouvertes de petites plumes…” C’est le train d’atterrissage de l’avion que le poète dans sa vision illusoire, perçoit comme des pattes de fer. La comparaison est évidente, voire banale. Les roues du train d’atterrissage sont recouvertes de plumes rouges et vertes. Certes ! Paradoxale logique de l’onirisme ! Les roues ne peuvent qu’être couvertes de plumes puisque l’avion est rêvé comme un oiseau. Eût-il été un poisson ou un félin, que ses pattes seraient recouvertes d’écailles ou de poils.

« d’une idée-à-peur de mon cerveau lui jaillit son bec, d’u poisson férocement armé » Les angoisses de l’enfant martiniquais surgissent des profondeurs de son imaginaire. C’est le “pouesson armé” des contes antillais, le poisson féroce qui tue “coulibri”.

Le rêveur englué dans les volutes de son imaginaire voit le monstre s’avancer. Il ne discerne pas sa forme : oiseau, poisson ? C’est un oiseau !

Le rêveur est au contact de la bête. Elle a une tête de verre translucide. C’est le cockpit avec ses hublots de verre, le cockpit plein de rouages mécaniques…

L’avion est animalisé. C’est une bête avec un ventre et des seins. Étrange cet oiseau possédant des seins ! En fait, on s’en doute, il s’agit des deux moteurs proéminents comme des seins de femme. Le ventre et le dos de l’animal, l’animal-avion, l’animavion, sont recouverts de lamelles métalliques que le poète prend encore pour des plumes.

L’imagination s’enfièvre, elle s’emballe ! Les immenses ailes battent. Logique de l’irrationnel ! Si cela avait été un poisson, le poète aurait vu palpiter les ouïes et battre les nageoires.

Voilà maintenant le rêveur dans le ventre de l’oiseau-avion. Que ressent-il confusément ? « une perspective », celle du couloir central. Il ressent des odeurs (« relents »), il entend des bruits de cliquetis des cuillers, des verres, des bouteilles, s’entrechoquant dans les secousses du chariot (« séisme »), le chariot de l’hôtesse aux « aux mains blanches »

« Séisme dans les corbeilles sordides d’un été trop malsain »

Étrange image ! En fait, l’œil attentif du poète a tout simplement remarqué que, dans les corbeilles (pas très propres, sordides, de sordes, la saleté ), des fruits trop mûrs, blets, abîmés par un « été trop malsain », étaient servis aux voyageurs.

Notons un autre détail : la présence insistante des couleurs rouge et vert. Les plumes sont vertes, le sable est rouge, le chrome et le mercure (le mercurochrome), les lamelles de fer couleur sang… Le rouge et le vert sont les couleurs emblématiques dominantes de quasiment tous les états africains, couleurs que l’on retrouve sur les étendards et sur les avions.

Démons. Pourquoi ce titre ? Aimé Césaire a toujours le souci du mot juste dont le sens est attesté par l’étymologie et l’histoire. Le sens originel du mot démon (daimon, en grec) désigne une force intérieure qui gouverne les consciences et donne une couleur propre aux affects, aux pulsions profondes de l’âme.

Comme le Démon de Maxwell des physiciens, comme le Démon de Socrate, comme le Démon de Baudelaire, le Démon de Césaire est cette voix intérieure directrice, cette énergie qui transporte l’être hors de l’espace rationnel et l’emporte vers les limbes de l’illusion et du rêve.

 

Autre poème “ monstrueux ” : Le coup de couteau du soleil dans le dos de villes surprises

Nous avons fait par ailleurs la lecture détaillée de ce poème au titre étrange et meurtrier[2]. La symbolique en est d’une grande richesse. Nous indiquons seulement les images-clés majeures qui permettent le décryptage du poème.

Le coup de couteau du soleil dans le dos des villes surprises         

 Et je vis un premier animal
il avait un corps de crocodile, des pattes d’équidé une tête de chien mais lorsque je regardai de plus près à la place des bubons c’étaient des cicatrices laissées en des temps différents par les orages sur un corps longtemps soumis à d’obscures épreuves
sa tête je l’ai dit était de chiens pelés que l’on voit rôder autour des volcans dans les villes que les hommes n’ont pas osé rebâtir et que hantent éternellement les âmes des trépassés
 et je vis un second animal
il était couché sous un bois de dragonnier des deux côtés de son museau de chevrotain comme des moustaches se détachaient deux rostres enflammés aux pulpes
et je vis un troisième animal qui était un ver de terre mais un vouloir étrange animait la bête d’une longue étroitesse et il s’étirait sur le sol perdant et repoussant sans cesse des anneaux qu’on ne lui aurait jamais cru la force de porter et qui se poussaient entre eux la vie très vite comme un mot de passe très obscène il s’étirait sur le sol perdant et repoussant sans cesse des anneaux…
alors ma parole se déploya dans une clairière de paupières sommaires, velours sur lequel les étoiles les plus filantes allaitent leurs ânesses
le bariolage sauta livré par les veines d’une géante nocturne
ô la maison bâtie  sur roc la femme glaçon du lit la catastrophe perdue comme une aiguille dans une botte de foin une pluie d’onyx tomba et des sceaux brisés sur un monticule dont aucun prêtre d’aucune religion n’a jamais cité le nom et d’une étoile sur la croupe d’une planète
sur la gauche délaissant les étoiles disposer le vever de leurs nombres les nuages ancrer dans nulle mer leurs récifs le cœur noir blotti dans le cœur de l’orage
nous fondîmes sur demain avec dans nos poches le coup de couteau très violent du soleil dans le dos des villes surprises.

Authentique récit “monstrueux” rempli de scènes fantasmagoriques avec des monstres hybrides, des chimères : un crocodile à patte de cheval et tête de chien maudit, une chèvre dont la tête s’arme de deux rostres, un ver immense, interminable, qui déroule ses anneaux sans fin.

Ce bestiaire monstrueux est-il hallucinatoire ? Non ! En fait, c’est la nuit, le poète regarde le ciel et voit les constellations dont les formes s’organisent selon un bestiaire céleste.

Le Crocodile est un saurien représenté par la Constellation du Lézard (Lacerta) Le Cheval, l’équidé, figure dans la Constellation de Pégase. Le Chien existe dans le ciel avec les constellations du Grand Chien et du Petit Chien. Le monstre au museau de chevrotain est la réplique de la constellation du Capricorne.

Quant à l’immense ver qui déroule ses anneaux, c’est la constellation du serpent. Il n’est pas jusqu’au bois de dragonnier qui n’évoque la constellation du Dragon.

Quels sont les mots-clefs évocateurs de la voûte astrale : d’abord d’authentiques termes d’astronomie : étoiles filantes, géantes nocturnes, planète. Ensuite des métaphores : la femme glaçon est la métaphore elliptique de l’Étoile polaire.

« les étoiles filantes allaitent leurs ânesses…» métaphore de la blancheur lactée : c’est la Voie Lactée, la Galaxie.

Pourquoi l’image des ânesses ? Rappelons-nous le lait d’ânesse si prisé de la femme de Néron, la belle Poppée qui devait son teint d’albâtre justement aux bains de lait d’ânesse.

Le poème s’achève sur une image d’une violence inouïe. La nuit déchirée, poignardée, s’éteint avec tout son cortège de constellations zoomorphes.

Le jour nuveau, “demain”, éclate sur un coup de couteau d’un soleil meurtrier et se répand comme un jet de sang “dans le dos des villes surprises”. Il est vrai que sous les Tropiques la nuit profonde est brutalement déchirée, éblouie, par l’éclat du jour. La ville s’éveille comme un dormeur secoué par le sursaut d’une nuit de cauchemar.

Le poète se résigne difficilement. Le charme de la nuit avec son ballet nocturne des constellations, est brutalement détruit par l’irruption du jour assassinant le rêve.

Cette image assassine du jour ou de la nuit apparaît à plusieurs reprises dans l’œuvre d’Aimé Césaire. Ainsi, le poème Au-delà (Les armes miraculeuses), la nuit assassine le jour :

« et des bandes réconciliées se donnèrent richesse dans la main d’une femme assassinant le jour »

Ainsi, ces deux poèmes Démons et Le coup de couteau du soleil dans le dos des villes surprises masquent dans l’énigme des images, un récit factuel, narratif, un récit vécu, un voyage en avion, une rêverie sidérale. Il ne s’agit pas d’un récit hallucinatoire car l’hallucination est une perception sans objet. Or, là, nous avons un objet. Il s’agit en fait, d’une illusion, c’est-à-dire de la perception métamorphosée d’un objet en un autre. Nous sommes en présence d’un “dérèglement de tous les sens” au sens rimbaldien qui transfigure le réel en “monstres”, en figures fantasmagoriques parées de toutes les magies et de tous les mystères de l’imaginaire poétique.

Par la métamorphose l’homme, brisant l’enveloppe charnelle, s’efforce d’accéder aux privilèges des Dieux. Il aspire à la divinité – souvenons-nous de l’étymologie : monstre, monere, l’avertissement des Dieux.

Et Aimé Césaire nous rappelle lui-même cet élan vers la déité lorsque citant Hölderlin, le poète fou, il nous dit : « Le poète est attentif à la trace des dieux enfuis »

 

[1] Brillat-Savarin – Physiologie du goût. Champs Flammarion 1982.

[2] Les Jardins d’Aimé Césaire. à paraître 2003

Par René Hénane, , publié le 18/07/2019 | Comments (0)
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Mon amour aux entrailles de temps… – Sexe et sensualité en poésie d’Aimé Césaire… Phallophanies ? (III)

Où allez-vous ma femme marron ma restituée ma cimarronne
le cœur rouge des pierres les plus sombres s’arrête de battre
quand passent cavaliers du sperme et du tonnerre
(La forêt vierge, Les armes miraculeuses)
Les citations césairiennes sont en italiques

TROISIÈME PARTIE : LE SEXE, LE COSMOS, LA RELIGION (Les phallophanies)

Maître de la Sancta Sanctorum, Crucifixion de saint Pierre. Rome

Le premier rêve que vit le poète est la métamorphose cosmique. L’homme participe aux grands cycles de la nature en se réincarnant dans les figures animales, certes ! mais aussi des matières végétale et minérale. Cette mutation se réalise par l’intercession de la poésie :
À la base de la connaissance poétique, une étonnante mobilisation de toutes les forces humaines et cosmiques… Autour du poème qui va se faire, le tourbillon précieux : le moi, le soi, le monde… Tout à droit à la vie. Tout est appelé. Tout attend…
C’est ici l’occasion de rappeler que cet inconscient à quoi fait appel toute vraie poésie est le réceptacle des parentés qui, originelles, nous unissent à la nature. En nous l’homme de tous les temps. En nous, tous les hommes. En nous l’animal, le végétal, le minéral. L’homme n’est pas seulement homme. Il est univers
[1]

Ce texte fondamental d’Aimé Césaire constitue la profession de foi de sa participation au monde par la voie d’une glorieuse métamorphose. L’appel au mythe ou à la religion apparaîtra ainsi dans l’expression de la sexualité, comme elle s’exprime transfigurée en images métaphoriques. L’imagerie sexuelle s’avance masquée dans le décor de la métamorphose. Elle s’exprime en images sublimées, le sexe évoquant non pas la sexualité ou le désir mais plutôt une germination charnelle dilatée à la dimension cosmique ; en effet, le sexe dont on perçoit l’exubérance mythique s’exprime par la voie de symboles telluriques et cosmiques, l’eau la terre, le ciel…
Le poète, dans un lyrisme prophétique invoque les forces cosmiques régénératrices et interpelle sa terre devenue un sexe offert aux forces cosmiques : … et toi, terre tendue terre saoule… je retrouverai le secret des grandes communications et des grandes combustions. Je dirais orage … Le ton est extatique avec une terre ivre de sexe, offerte saoule et délirante à la fécondation mythique qui lui ouvrira les voies de la régénération.
L’imagerie césairienne dont on perçoit l’exubérance mythique est riche en symboles ou métaphores par lesquels le sexe apparaît de façon évidente ou sous-jacente, masquée avec divers éléments telluriques et cosmiques. Un passage du Cahier… (Bordas 1947) offre de façon saisissante l’exemple de la sexualisation des divers éléments, la terre, la mer et le ciel :
… terre saoule
terre grand sexe levé vers le soleil
terre grande matrice girant au vertige ses bariolures de sperme
terre grand délire de la  mentule de Dieu
terre sauvage…
il me suffirait d’une gorgée de ton lait jiculi pour qu’en toi… et dorée d’un soleil…
la terre où tout est libre et fraternel, ma terre… je renouvelle ONAN qui confia son sperme à la terre féconde

Toujours dans le Cahier…, une nature sexuée, toute la nature, le paisible morne, l’élégant palmier, la mer si douce au corps :
… Au bout du petit matin… le gras téton des mornes avec l’accidentel palmier comme son germe durci… la jouissance saccadée des torrents… la grand’lèche hystérique de la mer…

Noter le réalisme de l’image des torrents surpris en copulation !  La terre métamorphosée en sexe ivre et gigantesque, matrice et mentule, puise sa force, à la fois dans la puissance solaire et dans le pouvoir végétal spermatique :
La mer apparaît sous forme d’une matrice d’où émerge la terre avec une touffe de cécropie dans la bouche. La cécropie est une plante médicinale appelée en Martinique, bois-trompette, active sous forme de décoction de feuilles en injections vaginales dans le traitement des pertes blanches (leucorrhée).
gorgée de ton lait  jiculi…Le jiculi, encore appelé peyotl  est une plante du type cactus dont le suc  lactescent produit une drogue hallucinogène, la mescaline. Pourquoi Aimé Césaire fait-il appel à cette étrange image du lait jiculi ? Nous proposons une interprétation fondée sur l’analogie consonantique entre jiculi et jaculari, mot latin qui signifie lancer, éjecter, d’où dérivent jaculatoire et éjaculation. Jiculi ferait appel à ce mot pour désigner le sperme. Par ailleurs, une convergence existe entre le lait et le sperme. En symbolique « le lait désigne le sperme : la théorie antique de la procréation croyait que celle-ci résultait de l’union du sperme blanc, au flux menstruel rouge. Ainsi, lait jiculi signifierait sperme, sens cohérent avec le contexte poétique environnant sexuellement chargé.
Dans ces champs sémantiques associés à l’eau s’entrecroisent la mer, les poissons, la rivière, la Lune : associés à la Terre, voici les fleurs, l’arbre, les racines, les mornes, les montagnes ; associés au feu apparaissent le soleil, le volcan, le sang. La nature tout entière semble engagée dans un vaste ballet sexuel d’où l’érotisme serait banni, mais où le génital éclate avec crudité en images éruptives, orageuses, vénéneuses : fornications de serpents venimeux, copulation aquatique, menstrues de cendres, vagins rongés par les souris , cavaliers du sperme et du tonnerre… , matrice calcinée, sexe violé,, sexe à serpent, sexe à venin, sexe putain, spermatozoïdes sombres, éjaculations éruptives,, vagins, testicules percés, sexe couteau, spermatozoïdes du viol, sexe brûlé…

Cette énumération, loin d’être exhaustive, laisse apparaître la connotation tragique du sexe en poésie césairienne. Nous sommes loin du sexe hilare et triomphant de René Depestre, du sexe élégiaque et voluptueux de Senghor :
« Je chante pour toutes les femmes que j’ai franchies avec les mille rames de mon innocence
Toutes les femmes que j’ai aimées à grands cris de bon soleil dans la nuit
Toutes les femmes Qui ont donné leurs rives heureuses à mes flots
…Miel éclatant du coït / pulsation majeure du monde
Ô douceur infinie de la femme… » (René Depestre, Élégie païenne)
« Je pleurerai dans les ténèbres au creux maternel de la terre
Je dormirai dans le silence de tes larmes
Jusqu’à ce qu’effleure mon front l’aube laiteuse de ta bouche » (Léopold Sédar Senghor, Tu as gardé longtemps…)
Autre image significative de la métamorphose cosmique : l’image de la femme dans le poème Dit d’errance (Corps perdu) :
Corps féminin île retournée
corps féminin bien nolisé
corps féminin écume né…
Le corps de la femme est extrait de la sphère humaine pour être transporté dans la sphère marine, … écume né… De plus ce corps féminin est sous l’emprise d’un transport sexuel. En effet, le mot nolisé possède plusieurs sens : dérivé du latin naulum, nolisé désigne le transport commercial, frais de transport. Il possède aussi un autre sens, le transport amoureux, sens choisi par Aimé Césaire. Ainsi, … corps féminin bien nolisé… doit être compris comme un corps féminin emporté par le transport amoureux.

LE SEXE ET L’EAU IMPURE

Le sexe césairien est un drame, l’expression d’une souffrance qui dépasse l’homme, englobant la nature dans un vaste tourbillon génital de sperme et de menstrues.
Le mot menstrues nous montre comment le poète génitalise la nature, y compris la femme et l’homme. L’écoulement sanguin périodique féminin, les règles, est clairement désigné dans deux poèmes de Soleil cou coupé : Désastre tangible et Transmutation. Le poète évite le mot « règles » pour employer le termes médical, menstrues, termes dont la laideur dysphonique a une forte charge négative. Désastre tangible met en scène un volcan (La Montagne Pelée) dont le sommet-cratère est toujours sous le bâillon des nuages – l’excrétion de cendres volcaniques, sèches, stériles, est désignée par l’image : menstrue de cendres remords de mandragore.
Quel serait le sens de cette étrange association de mots ?  Le poète emploie le mot menstrue selon une symbolique inhabituelle. Par effet d’inversion sémantique, la menstrue, fluide biologique féminin, est transformée en poussière sèche qui étouffe la mandragore, cette plante remède de sorcière qui, dit-on, constituait un remède contre la stérilité ; en effet, elle poussait au pied des gibets, nourrie par le sperme des suppliciés. Ainsi, la menstrue volcanique est maléfique car étouffant la plante génésique, elle détruisait toute espérance de régénération. Ainsi apparaît avec cette image, l’emploi dysphorique que fait le poète du terme génital, les menstrues.  Transmutation (Soleil cou coupé), hymne dédié à la magie de la main, présente dès l’ouverture, avec l’évocation des menstrues, une image particulièrement dégradante de l’eau féminine impure :
les cataractes ont suspendu aux fenêtres le linge que les femmes hygiéniques tachent de leurs menstrues…
On note dès l’abord, une hypallage, cette construction syntaxique inversée : c’est le linge qui est hygiénique et non la femme. Là encore, les règles féminines ont une valeur dévalorisante de souillure destructrice, saccage du temps. Le temps en effet, est lié à la périodicité du flux menstruel, symbole de l’écoulement du temps. L’hypotypose dévalorisante qu’impose le poète à ce passage du texte, ajoute la dégradation du temps à la flétrissure physique. Le mot cataracte évoque la chute d’eau, le flot qui tombe. Ainsi, la cohérence symbolique dans le sens négatif de la chute, semble signer un dessein net de la pensée poétique stigmatisant le sexe d’une couleur péjorative.

Et que penser de cet extrait du Cahier…, véritable bestiaire du sexe où les têtards, les oiseaux, les singes, les poissons, les crustacés, les loups, les souris, le sanglier (note : les loups, les souris, les sangliers sont des poissons), se mêlent en une étrange saturnale avec la chair, le sexe, les ovaires, les orifices sauvages du corps, fête païenne scandée par le cycle de la Lune et du Soleil ?
Et ces têtards en mi éclos de mon ascendance prodigieuse !…
… vienne le colibri
vienne l’épervier
vienne le bris de l’horizon
vienne le cynocéphale
vienne le lotus porteur du monde
vienne le dauphin une insurrection perlière brisant la coquille de la mer
vienne le plongeon des îles
… viennent les ovaires de l’eau où le futur agite ses petites têtes
viennent les loups qui pâturent dans les orifices sauvages du corps à l’heure où à l’auberge de l’écliptique se rencontrent ma lune et ton soleil  il y a les souris  qui à les ouïr d’agitent dans le vagin de ma voisine
il y a sous la réserve de ma luette une bauge de sangliers
il y a mon sexe qui est un poisson en fermentation vers des berges à pollen il y a tes yeux qui sont sous la pierre grise du jour un conglomérat de coccinelles…
Les têtards ouvrent le bal… l’œuf de la régénérescence éclot et livre les têtards que la métamorphose mènera vite à une maturité glorieuse, cet étrange orgueil [qui] soudain m’illumine. Nous baignons dans la symbolique lunaire féminine. La grenouille et son têtard issus de la terre sont porteurs du mythe de la fécondité et de mutations régénératrices marquées du sceau tellurique.
Dans cet extrait du Cahier… la sexualité apparaît cristallisée autour de deux thèmes : l’eau et la cavité, le creux. La thématique de l’eau est marquée par les symboles aquatiques : le lotus, le dauphin, le coquillage, la perle, les îles, l’eau génitale où baignent ovaires et poissons. Ce bain purificateur porte des lotus fleurs sacrées, des coquillages perliers, toutes espèces dont la germination est anéantie en eau trouble mais épanouie en eau lustrale purificatrice.
Noter l’image du coquillage perlier lourde de sens sexuel : la coquille et la perle, en imagerie sexuelle représentent la vulve et son clitoris. Même l’image du dauphin est porteuse d’une valeur sexuelle : delphis est le nom grec du dauphin, mammifère aquatique carnivore, mais aussi delphus, nom grec de l’utérus : un utérus didelphe est un utérus bifide, à deux cavités. Dans l’imaginaire poétique, le delphe représente aussi bien le dauphin, créature ichtyomorphe, que la matrice génitale. La connotation sexuelle de la coquille est bien établie, inspirant maints poèmes, contes et légendes. Mircea  Éliade a consacré des pages inspirées au mythe sexuel de la coquille et de la perle :
« Les huîtres, les coquilles marines, l’escargot, la perle, sont solidaires aussi bien de cosmologies aquatiques que du symbolisme sexuel. Tous participent, en effet, aux puissances sacrées concentrées dans les Eaux, dans la Lune, dans la Femme ; ils sont, en outre… des emblèmes de ces forces : ressemblance entre la coquille marine et les organes génitaux de la femme, relations unissant les huîtres, les eaux et la lune, enfin symbolisme gynécologique et embryologique de la perle, formée dans l’huître ». (2)
Cette image aquatique et perlière et coquillère contribue au symbolisme sexuel de la fécondité et de la régénérescence. La langue créole relève bien la connotation sexuelle de la coquille puisque faire l’amour se dit « coquer ». Par ailleurs notons que les mots huître et « huîtres saignantes », en créole, désignent respectivement le sperme et le sperme mélangé aux menstrues.
L’image de la fécondité de l’eau est reprise dans l’image : … viennent les ovaires de l’eau où le futur agite ses petites têtes … image claire de la fécondation lorsque les frétillantes petites têtes, les spermatozoïdes, atteignent l’ovaire.

Le poète Aimé Césaire fait preuve d’une profonde culture scientifique ; au moment (1939) où fut écrit le Cahier… nos connaissances sur la biologie de l’hérédité étaient sommaires : le rôle que pouvaient jouer les spermatozoïdes dans le support de l’hérédité étaient quasi inconnu ; quant au support des potentialités futures d’un individu, elles étaient totalement ignorées car l’hélice de l’A.D.N, support de l’hérédité, ne fut découverte que plusieurs années plus tard.

Plusieurs images sexuelles qui structurent ce texte du Cahier… se réfèrent à la thématique du creux, de la cavité. Elles évoquent, en effet des creux, des cavités sexuelles siège d’une agitation grouillante, pullulant d’une faune inhabituelle dans cet habitat, c’est le moins qu’on puisse dire !  L’image du creux, de la cavité, est un archétype universel féminin. Habituellement elle évoque la cavité protectrice, le nid, le refuge, l’intimité. Par un effet d’inversion d’image et de signification, les cavités évoquées dans cet extrait du Cahier… sont menaçantes, habitées par des animaux grouillants, mordants : loups, souris, sangliers, coccinelles. Le sexe féminin devient une zone de grouillante dévoration. Mais cet univers menaçant n’est que la première épreuve vite effacée par un univers de félicité et de « deuxième naissance » avec, après le regard du désordre, l’heureuse apparition de l’hirondelle, de la menthe et du genêt…  dans l’espérance d’une lumière astrale.

Dans le Cahier… la béance des orifices sauvages où viennent paître les poissons-loups crée une brèche dans l’intimité du corps. La perte de substance se prolonge dans l’image de la souris-poisson rongeant le vagin, image génitale malsaine que l’on retrouve dans certaines légendes où le sexe de la femme est un « vagin denté » Ainsi, l’on ne peut qu’être frappé par cette succession d’images dévorantes, carnassières, poisson-loup, souris de mer, poisson sanglier, grouillant dans la cavité humide vaginale. Ce ballet ichtyomorphe autour du poisson dévorant se trouve en cohérence avec le sexe en fermentation sur les berges à pollen… – le pollen, graine fécondante.  Le chaos sexuel est clairement identifié :
il y a mon sexe qui est un poisson en fermentation vers des berges à pollen il y a tes yeux qui sont sous la pierre grise du jour un conglomérat de coccinelles… vision métaphorique d’une transformation évolutive après fécondation, avec agitation ce qui est cohérent avec l’agitation vermiculaire des spermatozoïdes autour des ovaires de l’eau… l’agitation des souris dans le vagin de ma voisine… La mer figure comme un ventre habité par les ovaires animalisés, les orifices sauvages, le vagin, au sein duquel s’agite le sexe mâle… L’acte sexuel prend une dimension cosmique, … l’heure où à l’auberge écliptique se rencontrent ma lune et ton soleil… Cette copulation cosmique entre une lune masculine et un soleil féminin se fait lors de l’éclipse, c’est-à-dire la conjonction astrale lune-soleil. Dans beaucoup de mythologies, l’éclipse est considérée comme la destruction par dévoration, d’un astre par l’autre. Au lieu de l’acte d’amour, nous assistons au meurtre rituel. Le chaos grouillant disparaît laissant place au verbe élégiaque d’une incantation recueillie.
Avec l’hirondelle de menthe et de genêt s’ouvre une ère élégiaque de glorieuse gestation. Elle prend le visage lumineux de l’espérance renaissante et d’une prière à l’astre de toutes les fécondations, le soleil :
et toi astre de ton lumineux fondement tirer lémurien du sperme insondable de l’homme la forme non osée que le ventre tremblant de la femme porte tel un minerai…

LA RELIGIOSITÉ DU SEXE : Les phallophanies

                                                                 … tu m’as donné de la boue et j’en ai fait de l’or
(Baudelaire, Les Fleurs du Mal, Hommage à Paris)
Le sens de l’érotisme échappe à quiconque n’en voit pas le sens …
(Georges Bataille)

L’apparition du sexe en poésie césairienne se fait le plus souvent sous une forme symbolique, forme masquée qui ajoute au mystère de l’image et lui donne une dimension magique. L’érotisme, contrairement à la pornographie, ne dévoile pas l’organe ou l’acte sexuel.  Son objectif est d’allumer le désir et s’il est absent de la poésie césairienne cela marque bien le fait que cette poésie n’a pas vocation à éveiller la tension sexuelle. Elle signifie que les mots crus du sexe, tels phallus, rut, coït, seins, sperme, vagin, fornication, sperme, menstrues, spermatozoïdes, fécondation, éjaculation, virginité violée… ont pour vocation d’être avant tout le support d’images éveillantes.
Cette démarche apparaît crûment dans un grand nombre de poèmes. Le sexe est paré d’une évidente religiosité, sacralisant l’anatomie sexuelle, jusqu’à lui donner une sainte dimension. En effet, l’humain est doté d’une capacité qui permet l’expression d’une sorte de piété cosmique par la simple exhibition de ses organes sexuels. Un exemple en est donné par l’image de l’arche, à l’ouverture du poème Les armes miraculeuses
Les armes miraculeuses
la plus belle arche et qui est un jet de sang
la plus belle arche et qui est un cerne lilas
la plus belle arche et qui s’appelle la nuit
et la beauté anarchiste de tes bras mis en croix
de la beauté eucharistique et qui flambe de ton sexe au nom duquel
je saluais le barrage de mes lèvres violentes
La strophe s’ouvre sur une imagerie de pure symbolique sexuelle. L’arche évoquée ne semble pas avoir de rapport avec le vaisseau de Noé, mais plutôt avec l’arche, coquillage bivalve dont les lèvres sont armées de dents. La connotation sexuelle du coquillage est bien connue : dans toutes les mythologies, la coquille représente le sexe féminin. Le contexte semble s’accorder avec l’hypothèse du coquillage, comme le montre le tableau du peintre Odilon Redon, La naissance de Vénus, avec une superbe arche-coquillage entre les lèvres dentées de laquelle s’étire lascivement une femme nue, l’ensemble ressemblant étonnamment à une vulve ouverte, berceau de Vénus.
la plus belle arche et qui est un jet de sang…
allusion au sang menstruel « eau néfaste par excellence… le sang menstruel lié aux épiphanies de la mort lunaire… symbole parfait de l’eau noire… »
La plus belle arche qui est un cerne lilas… le mot cerne a la même étymologie que le mot cercle, archétype de la mythologie universelle avec une double symbolique : l’éternel recommencement et l’enceinte close, intime, féminoïde dans l’imaginaire mythique. Cette arche qui s’appelle la nuit cernée de lilas apparaît comme une image sexuelle évoquant le sexe féminin sombre et ténébreux, soutenu par la couleur lilas, un mauve violet pastel.
Ainsi dans cet exemple, s’articulent plusieurs images qui relèvent à la fois de la religion et de la sexualité, entrelacées. La fin de la strophe met en scène le personnage christique dans une scène à la beauté eucharistique, où apparaissent trois symboles mythiques : la croix, le feu, le sexe.
La religiosité des images de cet extrait de poème, sublime beauté anarchiste, relève de la pure sexualité, dénuée d’érotisme, et s’achève sur un baiser génital. L’image sexuelle, culte du vagin ou du phallus, n’est pas morte avec le christianisme : elle a été simplement recyclée et sacralisée de manière subtile.

Ces apparitions du sexe, à la fois nu et masqué, relève des phallophanies décrites par Alexandre Leupin. En effet, cet auteur montre le fait que l’art chrétien n’est pas spécialement pudique. Le corps du Christ, dénudé sur la croix ou à sa descente de croix, porte ses organes sexuels masqués par un pagne. Mais, étrangement, le phallus apparaît, énorme, sous la forme des muscles de la ceinture abdominale. À l’évidence, le phallus est bien là, majestueusement dilaté, comme le montrent les images, en fin de texte.
Ainsi, l’art chrétien n’a pas rejeté la représentation phallique mais l’expose sous une forme recyclée de l’anatomie du corps humain :
« … sous l’imaginaire pénien (sous le pagne de décence), se constitue un hypogramme ou un hypomorphe qui échappe à la représentation, tout en s’évoquant dans et par elle. Dès le Xe siècle, la phanie de la Chose christique va devenir le leitmotiv presque invisible de la Crucifixion… » [4].
La sacralisation du sexe en poésie césairienne se trouve vidée de sa composante génitale crue pour apparaître sous une forme imagée, dépassant le corps charnel pour prendre une dimension sacrée, cosmique, solaire :
et toi terre tendue terre saoule
terre grand sexe levé vers le soleil…
(Cahier d’un retour au pays natal )La terre est comparée à une forêt vierge et folle, expression qui semble être une réminiscence de la parole évangélique des dix vierges dont cinq étaient sensées et cinq étaient folles (cf. Évangile selon Saint Matthieu). La forêt vierge a une connotation de symbolique sexuelle. Cette image est essentiellement phallophanique avec la représentation d’une terre tendue, ivre, dont le grand sexe se dresse comme une offrande vers le soleil. Cette tension orphique de la terre vers l’astre solaire prend des dimensions mystiques.

Autre exemple de sacralisation du sexe, image matricielle féminine comme refuge ténébreux, matrice noire, se trouve dans le poème Défaire et refaire le soleil (Soleil cou coupé) :
mes gestes simples de la liberté de mes spermatozoïdes demeure matrice noire tendue de courtine rouge le seul reposoir que je bénisse d’où je peux regarder le monde éclater au choix de mon silence…
La poésie de cet extrait relève d’un saisissant contraste où les concepts de liberté et de religiosité figurent aux côtés de la sexualité crue d’une matrice et de spermatozoïdes, authentique exemple de phallophanie.

Le sexe n’est pas qualifié de façon génitale, sèche, abrupte mais toujours enveloppé du voile d’un adjectif qui l’embellit, le dilate aux dimensions du cosmos, comme l’académique vagin de la terre… (la pluie, Soleil cou coupé) … terre grande matrice girant au vertige ses bariolures de sperme… (Cahier…)
… j’attends le baptême du sperme. J’attends le coup d’aile du grand albatros séminal qui doit faire de moi un homme nouveau… (Aux écluses du vide Soleil cou coupé)
Un bouquet d’énigmes phallophaniques : Conquête de l’aube – Débris (Les armes miraculeuses) – (extraits, édition Gallimard 1946)
… Nous mourons d’une mort blanche…
… merveilleuse mort de rien. Une écluse alimentée aux sources les plus secrète de l’arbre du voyageur s’évase en croupe de gazelle inattentive
… la foire des sensitives en tablier d’ange…
voici aux portes plus polies que les genoux de la prostitution –
le château des rosées – mon rêve
où j’adore
du dessèchement des cœurs inutiles
(sauf du triangle orchidal qui saigne violent comme le silence des basses terres
jaillir
dans une gloire de trompettes libres à l’écorce écarlate cœur non crémeux, dérobant à la voix large des précipices d’incendiaires et capiteux tumulte de cavalcade !… pluie et or des balles de l’orgasme …
Ce poème parmi les plus ardus, nous donnera de nombreux exemples de phrases, de formules et de mots énigmatiques porteurs d’un sens parfaitement défini dans la sphère sexuelle. Il nous donne plusieurs exemples de phallophanies, c’est-à-dire d’images sexuelles masquées dans des scènes animales, végétales, terrestres, cosmiques ou même des scènes de supplice et de mort.
Texte empreint d’une profonde déréliction avec la symbolique de la mort blanche. Cette formule désigne l’orgasme ou « petite mort », état second extatique où la conscience se dissout.  Merveilleuse mort de rien…  Cette mort de rien évoque une mort sans objet, fabuleuse, une chute dans un doux néant. Ne serait-ce pas la douce mort orgasmique, l’anti-mort, cet état second extatique où la conscience se dissout ?
l’arbre du voyageur s’évase en croupe de gazelle inattentive…  qui n’a pas vu un arbre du voyageur, palmier tropical, ne peut saisir le sens de cette image. En effet, cet arbre est un réceptacle d’eau de pluie qui épanouit ses palmes comme le paon épanouit son plumage caudal, selon un éventail éployé. L’arbre du voyageur, symbole du renouveau de la vie associé à l’eau.
… la foire des sensitives en tablier d’ange… La métaphore se développe, ce palmier humide évoque la forme évasée d’une croupe de gazelle, notamment la gazelle du Cap. Ce bel animal présente la particularité d’avoir sur le dos une bourse cutanée, fermée par deux lèvres qui restent closes au repos. Les lèvres de la bourse dorsale dont l’intérieur est tapissé de pelage blanc s’écartent, à la course et le pelage blanc fait une grande tache blanche et soyeuse du plus bel effet – analogie sexuelle entre les lèvres de cette bourse dorsale et les lèvres vulvaires du sexe féminin. L’évocation sexuelle, la phallophanie, tient dans le mot tablier d’ange qui désigne l’image des lèvres vulvaires dilatées observées notamment chez la femme hottentote. En Europe, le tablier d’ange désigne le sac de toile suspendu sous le ventre du bélier pour l’empêcher de saillir les brebis.
Ces images complexes peuvent être comprises comme un espoir de régénérescence, d’espérance de vie portée par la femme dont l’eau, l’intimité humide et le palmier, sont les signes. Nous retrouvons, dans le poème Les armes miraculeuses ces signes de fécondation aquatique, de sexe et de gestation pour fêter la naissance de l’héritier mâle (Les armes miraculeuses)

Par ailleurs, la connotation érotique se poursuit avec le fruit de la sensitive qui présente une morphologie rappelant le sexe féminin : fruit formé de deux valves glabres couvert sur ses bords de soies rouges et piquantes (Grand Dictionnaire universel Larousse) – images convergentes de sexualité entre la sensitive et le sexe féminin.
Dépoétisons de nouveau le texte selon l’ordre logique supposé des propositions : Le poète désigne un lieu, … voici aux portes… le château des rosées… Que sont ces portes plus polies que les genoux de la prostitution ?
Tout d’abord l’image des genoux polis de la prostitution renvoie à la coutume des adorateurs qui s’épuisaient publiquement en génuflexions et marches à genoux devant les idoles. Selon les Écritures saintes, la prostitution est définie comme l’action de s’abandonner à l’idolâtrie, en public.
Ces portes lisses, douces, luisantes, conduisent au château des rosées – image sexuelle onirique hautement symbolique que ce château des rosées, image surdéterminée par la symbolique de la protection féminine ! Le contenant protecteur présenté sous forme d’abri, grotte, caverne, maison, palais, château, chaumière, etc. apparaît comme l’un des grands archétypes de l’imaginaire. La rosée humide symbole de la régénération est liée à la fécondation : « la rosée prépare les voies de la fécondation » [5]. L’image de la porte, dans l’imagerie césairienne est liée à la représentation des voies génitales féminines et il est typique de voir apparaître, clairement mentionnés dans les poèmes de Césaire, les référents sexuels intimes, caverne, temple, château :
au-dessus de la forêt et jusqu’à la caverne dont la porte est un triangle… (La parole aux oricous, Soleil cou coupé)
Le lynch est un temple ruiné par les racines et sanglé de forêt vierge… (Lynch, Soleil cou coupé)
Ainsi, le château des rosées, image onirique césairienne, est surdéterminé par une symbolique de protection féminine. L’image de la rosée accentue la connotation sexuelle et régénératrice du château, la rosée humide, symbole « de la grâce vivifiante de la régénération… liée aux mythes de la fécondité
sauf du triangle orchidal qui saigne violent comme le silence des basses terres aux vendredis orphelins de la pierre et du vide…
Le poète se dit sauvé (sauf ayant le même sens que la locution “sain et sauf”) du triangle orchidal qui saigne violemment. Le triangle orchidal… est une claire représentation du sexe féminin et son saignement menstruel, connoté par le triangle pubien et l’orchidée dont la détermination sexuelle est évidente – image de génitalité crue comme nous en rencontrons fréquemment dans la poésie césairienne
dans une gloire de trompettes libres à l’écorce écarlate… tumulte de cavalcade…
La symbolique florale revient avec la gloire des trompettes libres. Cependant, la trompette évoquée ici n’est pas l’instrument de musique, la trompe millénaire, mais la fleur-trompette, encore appelée “trompette du jugement” ou stramoine fastueuse ; c’est la fleur de datura (datura stramonium), grande et belle fleur, de plus de vingt centimètres de long, allongée, évasée à son extrémité comme une trompette, pendant librement au bout de sa tige. La tige du datura à fleurs rouges ou roses est teintée de veinures rouges (d’où l’image écorce écarlate).
L’image de la fleur-trompette a des connotations multiples : elle rappelle le jaillissement des sens, l’ivresse, l’hallucination extatique de l’orgasme, la petite mort, la merveilleuse mort de rien. En outre, la trompette, ou trompe, est le salpinx, terme anatomique qui désigne la trompe de Fallope, conduit qui, chez la femme, relie l’ovaire à l’utérus, trompe au sein de laquelle l’ovule pondu chemine jusqu’à l’accueillante muqueuse utérine.
Ainsi l’image du datura et de la fleur-trompette est le vecteur d’un faisceau de symboles regroupant, à la fois, l’ivresse, la narcose, l’hallucination et la génitalité féminine. Le poète, dans l’onirisme de son château des rosées, échappe au malheur, à l’ambiance mortifère des eucalyptus géants et de la drosera irrespirable, en jaillissant dans une gloire de trompettes, dans le tumulte de ses sens enflammés de volupté (incendiaires, capiteux), en un mot, dans la merveilleuse petite mort orgasmique.
Notons l’emploi étrange de mots courants ayant une connotation sexuelle dans leur sens étymologique ou imagé comme tumultes de cavalcade.
Aimé Césaire, brillant latiniste, connaît l’étymologie de ces mots : tumulte vient du latin tumere (qui a donné tumeur) désignant ce qui est gonflé, dilaté, par exemple un sexe tumescent. Par ailleurs, le mot cavalcade, possède le sens imagé de comportement sexuel débridé (attesté par les dictionnaires), comportement du cavaleur qui part en cavale.

Les figures de conclusion nous amènent à considérer le fait qu’au cœur de sa poésie, Aimé Césaire a souvent privilégié l’imagerie et l’accent chrétiens. En effet, il est frappant d’observer la place éminente que tient le langage poétique, religieux, dans son écriture, souvent aux dépens de toute autre expression et ceci, préférentiellement, dans les écrits de jeunesse. En guise de conclusion, mettons en parallèle deux exemples entre autres, de l’écriture biblique et son écho césairien :

… Ô filles de Jérusalem, je suis noire et je suis belle… Ne vous étonnez pas que je sois brune, c’est le soleil qui m’a brûlée… [6, Cantique des Cantiques]
Ne faites pas attention à ma peau noire. C’est le soleil qui m’a brûlé… (Cahier…)
… ceins tes reins comme un homme fort… [7, Job]
Voici le temps de se ceindre les reins comme un vaillant homme (Cahier…)

 

Références bibliographiques

1 – Aimé Césaire, « Poésie et connaissance », in : Tropiques 12 (1945) rééd. par Jacqueline Leiner, Paris, Jean-Michel Place, 1978, pp. 157-169,

2 – Mircea Eliade, Images et symboles, Gallimard, 1952, p.164.

3- Aimé Césaire, Poésie et connaissance, Tropiques, n°12, Jean Michel Place, 1945, pp.157-170.

4 – Alexandre Leupin, Phallophanies, La chair et le sacré, Éditions du Regard, 2000, p.81.

5 – J.Chevalier, A. Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, Bouquins Laffont, 1982, p.825.

6 – Cantiques des Cantiques, I, 4-5, La Grande Bible de Tours, Jean de Bonnot, 1975, p.730.

7 – Job, XXXVIII, 3, idem. p.727.

 

 

 

Par René Hénane, , publié le 30/03/2019 | Comments (0)
Dans: Césaire, Critiques | Format: ,

Les deux derniers tomes des “Ecrits politiques” d’Aimé Césaire

Ma vie est toujours en avance d’un ouragan 
(« La femme et la flamme », Soleil cou coupé, 1948)
Les commencements sont lyriques, la suite l’est moins 
(Entretien avec B. Paulino-Néto, 1989)

On sait la longévité exceptionnelle de la carrière politique d’Aimé Césaire (1913-2008) : maire de Fort-de-France de 1945 à 2001, député de la Martinique de 1945 à 1993. Césaire est par ailleurs célébré comme homme de lettres. On n’est donc pas surpris s’il a laissé, à côté de ses poèmes et de ses pièces de théâtre, nombre de textes à caractère directement ou indirectement politique : des discours à l’Assemblée nationale (repris pour la plupart dans le premier tome des Ecrits politiques) et d’autres interventions devant cette même Assemblée, des discours adressés aux Martiniquais, le plus souvent repris dans l’organe de son parti, le PPM (Parti progressiste martiniquais), des discours à portée universelle comme ceux sur le colonialisme (1950) ou sur la négritude (1987). Césaire était par ailleurs une personnalité de premier plan fréquemment sollicitée par les journalistes pour des entretiens.

Les interventions devant l’Assemblée nationale ont fait récemment l’objet d’une étude stylistique approfondie, que nous ne saurions trop recommander à nos lecteurs, de la part de René Hénane[i]. Césaire, nourri d’une culture classique qui fait tristement défaut aux homme et aux femmes politiques d’aujourd’hui, était en effet un redoutable rhétoriqueur.

L’ensemble des textes à portée politique ont été réunis par les soins d’Edouard de Lépine et René Hénane dans une collection de cinq volumes (plus de 2000 pages en tout) dont les deux derniers viennent de paraître. Les césairiens et césairistes de tout bord ont désormais à leur disposition une mine de documents jusqu’alors dispersés et difficilement accessibles, voire inaccessibles. La première chose à faire est donc de saluer le travail d’archiviste des deux responsables de cette édition, sans oublier celui de l’éditeur, Jean-Michel Place, chargé de mettre en forme cette masse d’écrits.

A-t-on suffisamment souligné que Césaire était un personnage tragique, pris entre, d’une part, ses propres convictions anticoloniales et le sens qu’il donnait à la dignité de l’homme noir et, d’autre part, l’attachement à la France du peuple martiniquais dont il s’était fait le héraut ? Un vrai dilemme cornélien. Comme le Cid, Césaire était pris en effet entre son sens de l’honneur (qui le poussait à vouloir l’indépendance) et son amour, celui pour son peuple en l’occurrence (qui le poussait au contraire à demander toujours plus à la France). C’est en l’occurrence le second qui l’a emporté. Et sans doute aurait-il pu difficilement en aller autrement de la part de celui qui définissait la politique comme « aider les humbles » c’est-à-dire « les aimer » (Ecrits politiques, vol. 5 – ci-après EP 5 – p. 146), de celui que les habitants de Fort-de-France appelaient en retour « Papa Aimé » ou « Papa Césè », et si l’on se souvient enfin de la ferveur de la foule qui accompagna le cortège de son cercueil à travers la ville.

Autonomie

Mais, dira-t-on, Césaire s’est fait le défenseur de « l’autonomie » de la Martinique ! Et de fait, après avoir porté devant l’Assemblée nationale, en 1946, le projet de loi portant la transformation des colonies de Martinique, Guadeloupe, Guyane et de la Réunion en départements français, le PPM adopta bien ce mot d’ordre. Après quelques hésitations : en 1958, Césaire proposait de transformer la Martinique en une région fédérée (EP 3 – p. 25), en 1961 il mettait en avant le mot « autogestion » (EP 3, p. 148). C’est à compter du 3e congrès du PPM, en 1967, que le terme « autonomie » est définitivement retenu (EP 3, p. 232).

Les quatrième et cinquième tomes des Ecrits politiques vont de 1972 à la mort de Césaire en 2008. En 1980, le 8e congrès du PPM retint le mot d’ordre suivant : « Autonomie pour la nation martiniquaise, étape de l’histoire du peuple martiniquais en lutte depuis trois siècles pour son émancipation définitive » (EP 4, p. 267). Cette formulation traduit une tension à l’intérieur du parti entre ceux qui auraient voulu indiquer clairement que l’indépendance était le but et ceux qui, à l’instar de Césaire, s’y refusaient, en considérant à juste titre qu’un tel objectif « ne correspond[ait] ni au niveau de lutte, ni au niveau de conscience du peuple martiniquais » (p. 264).

L’élection de François Mitterrand en 1981 et les perspectives ouvertes par la création des régions se sont traduites par une pause dans les revendications autonomistes : « je proclame solennellement un moratoire politique concernant le problème du statut juridique » (29 mai 1981, EP 4, p. 275). Par la suite, Césaire n’emploiera plus guère le mot autonomie, même si l’objectif demeurera ; il parlera plus volontiers « d’approfondissement de la régionalisation » (5 mai 1988, EP 5, p. 37) en insistant sur l’idée de responsabilité. Car si les Martiniquais constituent bien une « nation », ils sont pris dans un système délétère :

« Le peuple martiniquais doit se sentir responsable, et d’abord responsable de lui-même, et responsable de son histoire. Il ne peut toujours incriminer l’autre (c’est toujours la faute de l’autre), croire que le secours, cela viendra de l’autre. Tendre la main, être aidé. C’est cela qui crée la mentalité d’assisté. C’est parce que nous sommes dans un système où le seul recours qui était laissé aux gens, c’était précisément l’assistance. C’est contre cela qu’il faut lutter » (France Antilles, 9 juin 1985, EP 5, p. 172-173).

Comment s’y prendre pour acquérir la responsabilité souhaitée ? La question restera sans réponse. On ne peut tenir en effet pour telle l’appel à une « utopie refondatrice » (ibid.). Par ailleurs, les déclarations tonitruantes contre l’assistanat s’accompagnent en pratique, chez Césaire, de revendications constantes adressées à l’Etat français afin qu’il augmente ses dépenses en Martinique (c’est l’objet de la plupart de ses interventions en tant que député). L’argumentation, tantôt implicite, tantôt explicite, est toujours la même (c’est également celle des « indépendantistes » néo-calédoniens, par exemple) : nous ne sommes pas prêts mais grâce à une aide accrue de la Métropole nous pourrons investir, nous développer, transformer notre île en une économie prospère, après quoi nous pourrons voler de nos propres ailes. L’expérience n’a-t-elle pas suffisamment démontré, pourtant, que l’assistance n’a jamais produit qu’une prospérité factice qui s’effondrerait en même temps qu’elle ?

Les deux derniers tomes des Ecrits politiques renferment une abondante matière et de magnifiques formules que le lecteur se plaira à découvrir, comme celle-ci, à propos du droit au travail : « on lui a substitué le droit à la pitance et à la survie, autant dire la sportule[ii] de l’esclavage » (8 mai 1981, EP 4, p. 270). Ou, dans le discours de Miami : « Nous sommes tout simplement du parti de la dignité et du parti de la fidélité. Je dirai donc ; provignement[iii], oui ; dessouchement, non » (26 février 1987, EP 4, p. 527).

Préjugés

Césaire n’était pas exempt de préjugés. Ainsi quand il opposait à un « monde noir » fondé « sur une volonté essentielle de réconciliation, d’harmonie » un « monde blanc » intrinsèquement violent (9 novembre 1979, EP 4, p. 239). Cette vision idyllique de la négritude ne correspond guère à une Afrique postcoloniale en proie aux luttes fratricides !

Il existe au sein des diasporas africaines un fort ressentiment contre les Blancs, lié à l’esclavage. Loin de s’atténuer avec le temps, comme on pourrait normalement s’y attendre, il ne fait que croître et le les demandes de réparation se multiplient dans de nombreux pays. Ce retour vers le passé et le rejet par les Noirs martiniquais (entre autres) de la responsabilité de leurs déboires actuels sur les ex-colons esclavagistes contredit précisément ce que déclarait Césaire en 1985 (voir supra). Pourtant, interrogé là-dessus, loin de reconnaître le rôle de certains politiciens ou intellectuels plus ou moins bien intentionnés dans l’entretien d’un tel état d’esprit, Césaire n’y voyait qu’une donnée de l’histoire dont il fallait simplement prendre acte (8 décembre 2004, EP 5, p. 275).

Le 13 novembre 1975, le député Césaire a pris la parole à l’Assemblée nationale pour critiquer d’une manière globale la politique de la France outre-mer. C’est à cette occasion, à propos du projet d’installation en Guyane de « trente ou quarante mille immigrants venus d’Europe », qu’il prononça l’expression « génocide par substitution » (EP 1, p. 218). Les Ecrits nous enseignent qu’il ne s’agissait pas d’une parole manifestement excessive dans la bouche de Césaire, comme on peut en dire au fil d’un discours polémique, mais que cela correspondait à une sorte d’obsession. Interrogé à la radio, en décembre de la même année, « il s’agit tout simplement […] de remplacer une population par une autre » (EP 4, p. 102), déclare-t-il. Trois ans plus tard, il reprend le propos dans le cadre de la campagne aux élections législatives, en l’appliquant cette fois à la Martinique.

« J’ACCUSE enfin le gouvernement d’avoir mis sur pied un plan de substitution qui compromet chaque jour davantage l’équilibre racial de notre population et d’avoir mis en train, moins publiquement qu’en Guyane sans doute mais tout aussi efficacement, un plan de recolonisation qui doit faire de nous des hommes qui seront, à bref délai, des minoritaires dans leur propre pays » (p. 184-185, n.s.).

Interrogé par un journaliste de Rouge (l’organe de la LCR, trotskiste), il déclare carrément :

« Nous sommes même biologiquement – c’est mauvais de dire ça, ça fait vraiment raciste ! – menacés, c’est un pays dont l’équilibre va être rompu, qui est envahi par tous les anciens pieds-noirs, rapatriés d’Indochine, d’Algérie, et c’est le peu de pouvoir politique que nous ayons qui va être arraché » (p. 199, n.s.).

En 1981, c’est de « liquidation culturelle » qu’il sera question (p. 314). En 1989, il défendra encore l’idée sinon l’expression elle-même : « Je ne crois pas du tout qu’il s’agisse de xénophobie ou de nationalisme étroit » (EP 5, p. 56).

De nos jours, les personnes qui emploient l’expression « grand remplacement » à propos de l’accroissement de la part des musulmans dans la population française sont considérées comme des fascistes. L’exemple de Césaire nous confirme la difficulté qu’il y a à se vouloir simultanément nationaliste (même non « étroit ») et de gauche.

De par son nationalisme, Césaire ne pouvait qu’être en opposition frontale avec le mouvement de la créolité aussi bien qu’avec Glissant et son Tout-monde. Interrogé par le journal Le Monde, Césaire soutenait que la créolité était réductrice par rapport à la négritude (12 avril 1994, EP 4, p. 155). La question n’est pas aussi théorique qu’il y paraît, même si les politiciens martiniquais contemporains ne s’y arrêtent guère. Elle ne concerne rien moins en effet que cette « identité martiniquaise » que Césaire se vantait d’avoir « réveillée », au moment où il renonçait à son poste de député (EP 5, p. 125).

 

Aimé Césaire, Ecrits politiques, série dirigée par Edouard de Lépine et René Hénane, cinq volumes, Paris Jean-Michel Place, 2013-2018 (avec le concours de la Fondation Clément)
Vol. 4 – 1972-1987, 542 p., 2018

Vol. 5 – 1988-2008, 433 p., 2018 (accompagné d’un index de l’ensemble de la série)

Editions établies par Edouard de Lépine

 

[i] https://mondesfrancophones.com/espaces/politiques/aime-cesaire-le-bossuet-des-antilles-de-lart-oratoire-a-lassemblee-nationale-2/

[ii] Les comestibles que les riches romains faisaient distribuer à leurs clients.

[iii] Marcotter (pour la vigne).

Par Michel Herland, , publié le 29/03/2019 | Comments (0)
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Aimé Césaire, le Bossuet des Antilles – de l’art oratoire à l’Assemblée nationale

samedi 9 mars 2019 par René Hénane

” … les esprits amoureux de la rhétorique profonde” (Charles Baudelaire) Conférence de René Hénane à l’Académie des Sciences et Lettres de Montpellier (12 avril 2010) Extraits de discours repris du Journal officiel)[1] (La séance s’ouvre avec la voix du député Aimé Césaire, à l’Assemblée nationale)   Il m’eût paru inconvenant de précéder la voix d’Aimé […] Lire plus »

Souvenirs de Césaire

Là où la mort est belle comme un oiseau saison de lait
A. Césaire, Prophétie.

Belle comme un oiseau saison de lait… cette parole d’Aimé Césaire a toujours bercé mes rêves. L’oiseau saison de lait, c’est le petit oiseau qui naît au printemps de la vie, c’est le colibri, si cher au poète.

Ce vers, pour moi paré des vertus d’un talisman, me sert d’ouverture lors de toutes mes lectures, causeries, conférences, devant un public sensible à la caresse des mots. Je ne commençais jamais une causerie ou conférence sans avoir au préalable téléphoné à Joëlle, la fidèle dame de compagnie du poète pour lui dire : « Joëlle, je parlerai d’Aimé Césaire, tel jour à telle heure, heure de Martinique » Et Joëlle de prévenir : « Monsieur, René Hénane parle de vous, en ce moment, à tel endroit ! » Et le poète d’acquiescer – C’était si bon, ce moment de communication des consciences !

Aimé Césaire, n’est plus. Il est « là où la mort est belle dans la main comme un oiseau saison de lait »

Ma rencontre avec Aimé Césaire : Nommé directeur du service de santé aux Antilles Guyane, je débarquai à Fort-de-France en septembre 1986 avec, démarche immédiate, ma visite de courtoisie aux autorités. Monsieur le Député-maire était en métropole, à l’Assemblée nationale. Je fus reçu par Pierre ALIKER, mon aîné et mon confrère, l’Homme en blanc, qui me fit le meilleur accueil. Je fus frappé notamment par la passion avec laquelle il me parla de son ardeur de médecin hygiéniste et épidémiologiste quand, avec son ami, devenu mon grand ami, le si regretté Robert ROSE-ROSETTE. Tous deux sillonnaient les terres de Martinique, luttant contre les moustiques et le paludisme, asséchant les marais, luttant contre les endémies, la dengue, le typhus et mille autres maux et ambiances délétères qui accablaient l’Île. La Martinique doit à ces deux hommes son éclatante santé actuelle.

À son retour, Aimé Césaire me reçut avec son habituelle courtoise bonhomie. Conversant avec un toubib, il devait s’attendre à un échange d’austères considérations de santé publique. Et bien non ou si peu ! Nous parlâmes poésie, de sa poésie, ce qui d’ailleurs le surprit ! Un point de détail me frappa. Il me décrivit en détail, fixé sur un mur de son bureau, le plan de Fort-de-France, datant du 17ème siècle, le plan du gouverneur de l’époque, le comte de Blénac. Et il me dit : « regardez cette ville, géométrique, toutes ces croix qui la divisent – c’est ça l’architecture coloniale, alors que nous avons besoin du contact profus, du contact qui rassemble… »  Cette remarque me donna l’explication de « cette ville plate, étalée, trébuchée de son bon sens, essoufflée sous son fardeau géométrique de croix éternellement recommençante… » (Cahier…) Ce fardeau géométrique de croix, ce sont les multiples carrefours en croix de la ville.

Autre moment fort : L’inauguration des rues Alain Jovignac et Étienne-Montestruc, à Fort-de-France, en novembre 1987. La mémoire d’Alain Joviniac fut honorée, jeune garçon qui mourut tragiquement au cours d’une manifestation. Je rendis visite, à cette occasion, à la famille Joviniac et l’assurai de ma tristesse et de ma compassion.

Suivit l’hommage à mon ancien, le médecin-colonel Étienne Montestruc, fondateur de l’Institut Pasteur, à Fort-de-France et qui passa 30 ans de sa vie, consacrés à la lutte contre la lèpre et autres endémies, en Martinique. Je prononçai le discours d’hommage à sa mémoire et évoquai la vocation de tout temps humanitaire des médecins des armées, obéissant à notre devise Pro Patria et Humanitate  et à la fameuse adresse de notre illustre Ancien, le Baron Percy, chirurgien en chef de l’Empereur Napoléon, s’adressant aux jeunes chirurgiens de la Grande Armée :

« Allez où la Patrie et l’Humanité vous appellent. Soyez-y toujours prêts à servir l’une et l’autre avec ce dévouement intrépide et magnanime qui est le véritable acte de foi des hommes de notre état »

En effet, le médecin des armées ignore l’ami ou l’ennemi, le riche ou le pauvre, le seigneur ou le serf, le maître ou l’esclave. Il ne connaît que l’homme que la souffrance accable.

Monsieur Aimé Césaire, présidant la cérémonie, vint à moi, à l’issue, et m’interrogea longuement sur le Baron Percy et sa célèbre adresse aux médecins. Il me dit combien il l’appréciait car elle répondait à ses propres intimations profondes d’universelle fraternité.

À cette occasion, je dois relater l’anecdote du discours prononcé par le Dr. Pierre Aliker, anecdote qui me plut tout particulièrement et dont j’appréciai à la fois l’humour et la profondeur : Écoutons-le :

« Montestruc a été un bienfaiteur pour notre pays et c’est pourquoi la Municipalité de Fort-de-France a décidé de donner son nom à une de nos voies. Il avait été envisagé d’abord de débaptiser la Route de la Folie qui passe devant le préventorium et de l’appeler rue MONTESTRUC. Mais j’ai objecté qu’il n’y a certainement pas beaucoup de villes au monde ayant une route de la Folie et de tout ce qu’elle représente. La Folie ? N’est-ce pas la voie ouverte à la concrétisation, illusoire il est vrai de tous les rêves les plus fous ?… n’est-ce pas ce grain de folie qui donne de la fantaisie à l’existence la plus morne… Non, on ne débaptise pas la route de la Folie. »

Oui, Pierre Aliker. Vous aviez raison ! Gardons cette Folie ! c’est pour cela que nous l’aimons, la Martinique !

Cette rencontre avec le poète fut pour moi une grande leçon de vie, la preuve la plus éclatante qu’une harmonie ne se révèle et ne s’installe que par le contact direct. Ma passion, toujours aussi vive pour l’œuvre césairienne, s’alluma lors de la rencontre avec l’homme. Fervent amateur de poésie, j’avais lu le Cahier d’un retour au pays natal, frappé par son étrange éclat, mais aussi troublé par son énigmatique aspect. Je n’avais jamais lu quelque chose de tel. Le médecin eut un sursaut en découvrant l’emploi opulent de mots de la médecine et surtout de leur métamorphose poétique: … Antilles grêlées de petite vérole… les fleurs de sang… pustules tièdes… ses au-delà de lèpre… son sang impaludé… complicité de son hypoglosse… prurits… urticaires… scrofuleux bubons… alexitère…  l’éléphantiasis… le petit soleil qui toussote et crache ses poumons… mots de sang frais… érésipèles… paludisme… membrane vitelline… chalasie des fibres… taie d’eau morte… race rongée de macules… scrofules… squasmes et chloasmes… indice céphalique… plasma… l’affreux ténia…  etc.

J’interrogeai Aimé Césaire : « Monsieur, d’où vous vient cette connaissance des mots de la médecine. Êtes-vous médecin, biologiste ? » Son rire me répondit : » Non, Hénane, je ne suis pas médecin, ni biologiste, pas même scientifique… Je suis un pur produit des humanités, comme on disait autrefois… Mais, enfant, je voyais autour de moi toutes ces maladies et entendais leur nom. Je voyais les éléphantiasis, le pian, la tuberculose, la lèpre, les peaux rongées par le mal, le paludisme… J’étais curieux et je me plongeai dans les dictionnaires, les encyclopédies. Heureusement, toutes ces maladies ont disparu et la Martinique est saine… »

Je me plongeai donc à corps perdu dans la poésie césairienne et butai contre son impitoyable hermétisme. Je me souviens, interpellant mon excellent et si regretté ami, Raymond Relouzat, professeur agrégé de grammaire : « Raymond, explique-moi Césaire !!! » Et Raymond me prêtant des livres et m’ouvrant les yeux sur la symbolique de cette étrange poésie. Il intervint auprès d’Aimé Césaire et m’offrit un exemplaire – combien précieux – de Moi, laminaire… dédicacé de la main du poète :

Aimé Césaire et la mystique de l’arbre – plus qu’une mystique, une communion charnelle avec le bel arbre nu ! une véritable fascination amoureuse …  bel arbre immense… (poème Naissances, Corps perdu). Je l’entretenais de cette passion charnelle. Il ne s’en cacha point et me dit :

« Vous savez, Hénane, tous les matins, avant de partir à la mairie, je vais caresser les arbres de mon jardin, voyez là-bas. Ça me donne de l’énergie pour toute la journée ! »

le zamana de l’anse Céron

Sa connaissance de la botanique était prodigieuse. Aimé Césaire nous reçut, Françoise Thésée et moi, et nous en vînmes à parler des arbres. Je lui racontai combien j’étais impressionné par le saman (ou zamana) que l’on peut voir à l’habitation Céron, près de l’Anse Céron, au nord de Saint-Pierre – arbre d’une taille et beauté qui tiennent du prodige, des branches immenses – pour moi, le plus bel arbre de la Martinique – l’un de ces arbres dont le poète dit : « Ce sont les derniers lutteurs fauves de la colline » (Poème Espace-rapace – Comme un malentendu de salut). Je lui parlai aussi d’un autre arbre impressionnant que j’avais remarqué au centre de la place de l’Abbé Grégoire, à Fort-de-France. Et Aimé Césaire me répondit aussitôt : « Ah ! oui, c’est un Enterolobium cyclocarpum. C’est moi qui l’ai planté, il y a déjà longtemps » Je restai stupéfait devant une telle mémoire et une telle érudition.

Ma rencontre avec le Poète et l’amitié fraternelle dont il m’honora, me révélèrent le trait majeur, le trait unique qui marquait de son sceau son action et sa vie : l’amour éperdu qu’il portait à sa terre, à son île, à son peuple. Cet amour revêtait la forme d’une pulsion quasi mystique, masquée par l’apparence d’une courtoise réserve, d’une attitude retenue – amour charnel à sa glèbe natale, amour crié, chanté, balbutié, imagé, à longueur de poème, à longueur de parole.

 

Une anecdote révélatrice : je travaillais à la construction du glossaire des termes rares qui émaillaient sa poésie, quand je butai sur un mot étrange, énigmatique, presque patibulaire, relevé dans son poème Soleil safre (Moi, laminaire…) : le mot parakimomène :

… à la gorge nous remonte

parakimomène des hauts royaumes amers

moi

soleil safre…

Perplexe, je me lançai à la recherche de l’identification de cet étrange vocable, handicapé que j’étais par mon ignorance gréco-latine – des semaines, des mois à fureter dans les dictionnaires les plus pointus, les encyclopédies les plus savantes, interrogeant mes amis universitaires : aucune trace du parakimomène. Dépité, une seule solution me restait : interroger Aimé Césaire lui-même – sait-on jamais ? Pris d’audace, je lui téléphonai :

« À l’aide, mon cher Maître ! je n’arrive pas à trouver votre parakimomène. De quoi s’agit-il ? – j’entendis son rire amical – cher Hénane, c’est facile, du grec parakoïmomenos qui veut dire dormir à côté. À la cour des empereurs byzantins et ottomans, le parakimomène était le grand Vizir, le grand Chambellan, appelé à l’honneur de dormir à même le sol, au travers du seuil de la chambre du souverain. Il fallait donc lui passer sur le corps pour l’atteindre – et Aimé Césaire ajouta, toujours avec un grand sourire – voyez-vous, je suis le parakimomène de la Martinique »

Tout était dit : sa Martinique, corps et âme.

Oui, Aimé Césaire, de toute éternité, est là où la mort est belle comme un oiseau saison de lait.

 

 

 

Par René Hénane, , publié le 05/01/2019 | Comments (0)
Dans: Césaire, Littératures | Format: ,

Avignon 2018 (4) Molière, Lars Noren, Michèle Césaire – OFF

Vraiment drôles ces Fâcheux

Les farces de Molières n’ont pas toutes passé les siècles sans dommage ; leur naïveté parfois déconcerte. On n’en dira pas autant de celle-ci qui a d’abord le mérite d’être écrite en vers. Et l’on sait combien Molière, quand il s’y mettait, savait tourner l’alexandrin (au point qu’on l’a soupçonné –  sans la moindre preuve – de n’être que le prête-nom d’un Corneille…). Quoi qu’il en soit, on se régale à écouter cette langue classique.

L’argument des Fâcheux, certes, est simplissime : Eraste a un rendez-vous galant avec Orphise dans une allée d’un jardin public ; las, de vrais ou faux amis ne cessent d’apparaître qui veulent absolument l’entretenir ou obtenir quelque chose de lui et dont il ne sait, à son grand dam, se débarrasser avant qu’ils aient débité leur histoire in extenso. Toutes ces « anecdotes » (détail secondaire mais plaisant… ici seulement pour celui qui la raconte !) s’enchaînent sur un rythme effréné. A peine Eraste a-t-il pu entrapercevoir sa belle qu’il est saisi par un ou plusieurs de ces fâcheux.

Evidemment, ici plus que jamais, le texte ne suffirait pas sans le talent des comédiens, et ceux-ci n’en manquent pas et ne manquent pas d’en rajouter dans la farce. Mais l’émotion pointe parfois, en particulier lors de la mort du cerf interprété (le cerf) par un comédien qui avait campé auparavant un cheval très convaincant. Non que les autres, dans un genre moins animalier ne se montrent pas à la hauteur. Et l’on admire surtout comment les deux qui endossent successivement les personnages des fâcheux savent chaque fois se mouler dans des rôles différents.

Comme décor les mécanismes grossis d’une horloge ancienne, pour illustrer l’impatience d’Eraste.

Par les Toulousains de la « cieA ». M.E.S. Pierrot Corpel.

Automne et hiver glaçants de Lars Noren

Les amoureux du théâtre et les habitués d’Avignon en particulier connaissent Lars Noren (Suédois né en 1944) : il est rare en effet qu’il n’y ait pas une ou deux pièces de lui au programme du OFF. Ils ne seront pas déçus avec cet Automne et hiver où l’on retrouve au mieux de sa forme le spécialiste des drames familiaux, celui qui sait illustrer mieux que quiconque la formule si fameuse et, hélas, souvent si vraie d’André Gide : « Famille, je vous hais ! ».

Cette fois, nous assistons au dîner hebdomadaire d’une famille composée des deux parents, Henrik, médecin et Margareta, bibliothécaire, et de leurs deux filles déjà dans la quarantaine, Ewa, mariée qui a réussi professionnellement mais souffre de ne pouvoir avoir d’enfant et Ann, l’aînée, ex enfant surdouée, mère célibataire, qui enchaîne les petits boulots et se trouve toujours à court d’argent. C’est elle, Ann, qui mène un jeu où chacun semble condamné à reproduire éternellement le même comportement, à répéter les mêmes mots.

Le décor moderniste, entièrement blanc, longue table prolongée par une banquette posées sur un plancher de la même couleur installe tout de suite l’ambiance. Quand nous entrons dans le théâtre les quatre convives sont à table, ingurgitant une sorte de bouillon. Ils s’interrompent chaque fois que surgit une musique synthétique avec des bruits de machine. Sur cette table plusieurs bouteilles ou carafons de boissons alcooliques dont le père commence déjà à faire un usage immodéré. Les autres pourront le suivre, plus tard et plus modérément. Ann est alors de dos. Il suffira qu’elle se lève et se tourne vers nous pour que la tempête se déchaîne jusqu’à devenir un ouragan servi par une mise en scène qui ne se refuse aucun excès. Des excès qu’il serait malséant de révéler ici.

Bien qu’Ann soit donc le personnage principal, le père et la mère ont aussi leur partie. Seule Ewa reste le plus souvent en retrait. Les diatribes d’Ann auxquelles les autres tentent vainement de donner la réplique sont entrecoupées par des monologues qui permettent d’en apprendre davantage sur celui qui parle et sur les autres, plus précisément d’en apprendre davantage sur celui qu’il croit être et sur la manière dont il perçoit les autres. Psychologie, psychologie !

Exemple : Margareta à propos d’Ann – « Elle a arrêté l’école à douze ans – donné son congé… parce que les enfants avec de l’imagination ne peuvent supporter l’école, disait-elle […] Et maintenant, maintenant elle a l’estomac de revenir après vingt ans et de nous rendre responsables ! … De quoi ? … Si je peux poser la question ? Qu’avons-nous fait ? »

Que dire de plus sans en dire trop sinon que nous n’avions jamais vu jusqu’ici Ralf Norens poussé à un tel paroxysme. Les comédiens sont parfaits. Que les deux qui jouent les parents n’aient pas l’âge du rôle ne s’avère aucunement gênant en l’occurrence.

M.E.S. collective du « Collectif Citron – Artistes associés ».

Cyclone de Michèle Césaire

Un homme, une femme, un couple. Eternelle énigme : pourquoi ces deux-là se sont-ils mis ensemble, qu’est-ce qui les fait tenir en dépit de tout, des agacements réciproques et, surtout, de la lassitude qui finit toujours (toujours ?) par s’installer ? Et comment le nouveau locataire de l’appartement du dessus va-t-il perturber leur jeu trop bien rodé ? Tel est l’argument de cette pièce, banal certes, mais au théâtre comme dans la vie les situations ne se répètent-elles pas, toujours les mêmes ? Alors ce qui compte c’est comment c’est raconté.

Michèle Césaire, comme son nom l’indique assez, est antillaise. Elle a introduit une sœur dans sa pièce : la femme, Clara, vient également des Antilles. Quant aux deux autres, le compagnon, Horace, est clairement un « métro » – ils vivent d’ailleurs à Paris – et l’identité du troisième, Antoine, importe peu. Ici, Clara et Antoine sont interprétés par deux comédiens guyanais.

Grâce principalement à Horace, bourru et cynique, adepte d’un humour caustique, qui ne manque pourtant pas de cœur, mais également à ses deux autres personnages, Michèle Césaire a réussi son pari. La situation qui réunit un intello déclassé (Horace), une comédienne frustrée (Clara) et un apprenti peintre (Antoine) est parfaitement crédible et nous nous intéressons à ces trois-là qui sont contraints d’affronter la dure condition humaine sans y être suffisamment préparés, … comme nous tous.

La M.E.S. de William Mesguich est sobre mais efficace. Il utilise au mieux le petit espace du plateau du Théâtre des remparts, le fond de scène, derrière un rideau transparent, occupé par un porte-manteau chargé des vêtements de Clara qui apparaîtra, à la fin, dans une robe de cérémonie pour réciter un monologue de Phèdre, le rôle qu’elle a toujours venu tenir sans pouvoir jamais l’obtenir (la faute à sa couleur, pense-t-elle).

On est reconnaissant à Odile Pedro-Leal (interprète de Clara) qui a voulu que cette œuvre émouvante soit montée à nouveau. Le bon sang d’Aimé Césaire ne saurait mentir : incontestablement, sa fille Michèle sait construire une pièce de théâtre ; Cyclone le démontre suffisamment. Il faut seulement regretter qu’elle soit jouée dans un lieu à l’écart des itinéraires obligés, bien qu’intra muros, et qu’elle reste ainsi ignorée de la plupart des festivaliers. Ce billet ne sera pas inutile s’il peut en convaincre certains de pousser jusqu’à la porte Saint-Lazare.

Production du « Grand théâtre Itinérant de Guyane (Grand T.I.G.) »

 

« La Part intime » de Césaire : un essai d’Alfred Alexandre

vendredi 29 juin 2018 par Michel Herland

Alfred Alexandre, Aimé Césaire – La part intime, Montréal, Mémoire d’encrier, 2014, 93 p.  « À preuve les grands fagots de mots qui dans les coins s’écroulent »[i]. Encore un exercice de Césairolâtrie ! pourrait-on craindre en ouvrant ce petit livre consacré au « père » de la « nation » martiniquaise. Heureusement, la signature de l’auteur dont on connaît les qualités […] Lire plus »

(Re)découvrir Vincent Placoly

samedi 23 juin 2018 par Michel Herland

« Nous ne sommes que les personnages évanescents du rêve des ignorances » V. Placoly. La vie et la mort de Marcel Gonstran, Paris, Denoël, 1971. Nouvelle édition, Caen, Passage(s), 2016, avec une préface de Max Rustal, un avant-propos et une « lecture » de Nicolas Pien, 147 p., 14 €. Frères Volcans, Paris, La Brèche, 1983. Nouvelle édition, […] Lire plus »