Bonnes feuilles– Francis Pavy: Visions par Alexandre Leupin

Francis Pavy, Vengolden, huile sur toile, 180 x 450 cm, 2014.

Si vous faites la somme de toutes les icônes que Pavy utilise de façon répétée, ils peuvent désigner qu’un seul lieu, le sien. L’œuvre est donc ancrée dans la réalité d’un espace et d’un temps tout à fait tangibles, elle échappe à toute fuite vers le sublime, l’idéalisme, le platonisme en montrant son ancrage dans sa terre[1].

L’œuvre de Pavy acquiert une véritable identité culturelle, inextricable de son lieu, grâce à la mise en scène des détails de la vie de tous les jours. « La Louisiane n’a pas perdu son identité », déclare Pavy en 1990 (Catalogue de l’exposition de Rennes, France). En effet, quiconque connaît un peu la Louisiane est frappé par la saveur particulière de l’État, une singularité qui ne se retrouve en aucun état américain. Cette saveur est la résultante du mélange étonnant des influences culturelles qui font des origines de l’état une véritable multigenèse: les indiens (avec des tribus francophones), les espagnols, les français, les allemands, les cajuns jetés hors du Canada, les yankees, tous ont laissé leur marque dans cette histoire à plusieurs strates. En Louisiane, tout est dans tout, comme l’eau, la terre et le ciel, tout se rapporte à tout, tout en restant distinct dans son unicité. En ce sens, l’œuvre de Pavy est l’émanation la plus fidèle du lieu où elle est faite. La juxtaposition de ses icônes n’est que la manifestation des multiples sédiments de la culture louisianaise dans laquelle Francis Pavy respire.

Mais Pavy n’est pas un peintre « régional » ou « folklorique ». Rappelons-nous son observation amusante et astucieuse sur les impressionnistes, qui, précisément, peignaient la nature qu’ils avaient sous leurs yeux, en leur lieu : « Si vous considérez l’histoire de l’art, qu’était-ce que l’impressionnisme, sinon un mouvement régional français ? … Néanmoins, ces peintres ont changé la direction de l’art. Les gens aiment la Louisiane aujourd’hui, précisément parce qu’elle est une région qui n’a pas renoncé à son identité. » (Catalogue de l’exposition de Rennes, France, 1990).

De même que nous avions besoin d’un nouveau récit, il nous faut ici une nouvelle définition de ce qu’est une région. Pavy est « régional », mais seulement dans le sens où il participe à une « nouvelle région du monde », comme Édouard Glissant l’a écrit, une région imaginaire où les temps anciens et nouveaux, les lieux lointains et proches se font écho les uns aux autres et fusionnent ensemble, une région où un nombre incalculable mais fini de détails, d’emblèmes ou d’icônes, chacune avec leurs singularités, commencent à dialoguer dans le Tout-Monde. Si nous suivons Glissant, la Louisiane fait effectivement partie de cette nouvelle région du monde. À un moment donné, il a proposé de considérer le Sud américain comme une partie intégrante de ce qu’il appelait «l’espace des plantations», partageant une histoire commune partiellement définie par la traite négrière de l’Atlantique : « Nous savons déjà que la Louisiane est à beaucoup d’égards proche de la Caraïbe, et des Antilles surtout : le système des plantations, l’émouvante persistance des langues créoles, l’arrière-fond de la langue française, et le plus pressant, mais commun à tous les pays esclavagistes, la souffrance et le marronnage des nègres. » (FM 46) Mais cette oppression la plus horrible donne naissance, selon Glissant, à de nouvelles cultures et à de nouvelles possibilités. Faulkner, les langues créoles et les cultures sont à son égard ses principaux exemples.

L’opus de Pavy est un paradigme de cette nouvelle région du monde : en même temps inextricablement locale et infiniment ouverte à d’autres œuvres et d’autres lieux. Le lieu n’est pas transcendé par la vision, il est aéré, par sa force, son élégance, sa subtilité et sa gaîté abruptes, à d’autres endroits tout aussi singuliers et ouverts dans la vibrance. Entre ces lieux spécifiques, un nouveau dialogue de relations émerge, relations qui n’ont été prévues ni par Hegel ni par Danto.

Francis Xavier Pavy est un peintre créole.

Comment entendre cette qualification? Dans le sens où Édouard Glissant définit la créolisation du monde d’aujourd’hui : « La créolisation est la mise en contact de plusieurs cultures ou au moins de plusieurs éléments de cultures distinctes, dans un endroit du monde, avec pour résultante une donnée nouvelle, totalement imprévisible par rapport à la somme ou à la simple synthèse de ces éléments. » (Traité du Tout-Monde, Gallimard, 1997, p. 37) Écoutons maintenant Pavy décrivant la musique de Clifton Chenier, musicien natif d’Opelousas en Louisiane : « Un noir américain qui joue du Bayou pop inspiré des Caraïbes et du rythm and blues des marais en français créole… ». Pavy décrit là son propre geste pictural, qui fusionne des éléments culturels distincts, sans pourtant perdre la spécificité de leur lieu. En créolisant sa peinture, il ouvre sa région au monde entier.

[…]

Quiconque a participé à un carnaval louisianais sait que les chars, les équipages, les perles et les défilés ne sont pas seulement une attraction touristique. Ils sont une authentique fête dans laquelle toutes les confréries aussi bien que les spectateurs des défilés sont vraiment impliqués.

En Louisiane, cette terre de delta aplatie, les frontières entre la terre, l’eau et le ciel, que nous tenons généralement pour solides et précises, sont souvent avalées par des déluges et, pendant un certain temps, nous vivons dans une grisaille indéterminée : c’est alors que la Louisiane ressent un profond besoin du répit du quotidien, de la chaleur accablante et de l’humidité estivales, ou des vents glacés de février, ce répit qu’accordent les carnavals du Mardi-Gras.

Mais, quand le carnaval est terminé, ses joies et ses consolations reportées à l’année prochain, nous ne sommes pas engloutis par la grisaille de la vie quotidienne, nous avons des histoires à raconter ou à lire, des gombos à déguster, des peintures à regarder, des livres à lire ou à faire : l’art compense la quotidienneté. Nous relisons John Kennedy Toole – bien que je sois choqué par les insultes qu’il adresse à Baton Rouge, nous ouvrons Le cinéphile, L’éveil, L’entretien avec un vampire ou Un tramway nommé Désir. La Louisiane a un besoin radical d’art et d’histoires, ce qui explique pourquoi tant d’art et de littérature y soient nés.

Francis Pavy, Black Bear Ballad, huile sur toile, 70 x 100 cm.

Pour ma part, quand, après le dernier défilé, la démangeaison de l’impatience pour le prochain Mardi-Gras me saisit, je regarde les peintures de Francis Pavy. Les couleurs vives qui rappellent les vitraux médiévaux (Francis, au cours de sa formation, a travaillé comme verrier), le guitariste rêveur, le massif ours brun, les abstractions des carrés et des points, l’étranger qui est tout le monde et personne, les flammes des champs de canne qui brûlent, les verres de bourbon demi-plein, les jolies dames, la petite maison en flammes, le roi du carnaval sur son cheval blanc, avec son costume resplendissant et une bière fraîche à la main, l’herbe des marais, le poteau de téléphone privé de ses lignes, la mystérieuse fille masquée, le croissant de lune, la lance  à la fleur de lys, les millions de moirés des eaux de la Louisiane, l’acrobate la tête en bas, un peu obscène, les robes magnétiques du Mardi-Gras, les aigrettes et les oiseaux bleus, le chef indien, la linogravure d’un alligator de trois mètres, la lune et les baisers du soleil, le vol d’oiseaux composant une icône, la route qui va nulle part et partout, les grandes villes, les reines du carnaval et le majestueux homme noir avec un chapeau de bouffon, le corbeau bleu en vol ou perché, la composition délicate et bien équilibrée, l’extraordinaire et suprême maestria du coloriste – tout cela me chante une antienne joyeuse et profonde, un chœur aux multiples facettes, une accumulation baroque et carnavalesque de bonheur et de tristesse.

Il faut le souligner, il y a une énergie et une vitalité surabondantes, vertus que beaucoup d’artistes aujourd’hui ont choisi d’ignorer ou ont tout simplement oublié, dans l’art de Pavy. Lorsque la tristesse du quotidien nous saisit, il suffit de regarder l’une de ses œuvres pour respirer. Le fardeau de la vie n’a vraiment pas d’importance.

 

[1] Pour un panorama des artistes paysagistes louisianais (Pavy inclus), voir John R. Kemp, Expressions of Place, The Contemporary Louisiana Landscape, University of Mississippi Press, 2016.

 

Par Karine Belizar, publié le 30/10/2018 | Commentaire (1)
Dans: Bonnes feuilles

Bonnes feuilles : “La Mutine”

La Mutine, petite île des tropiques, fait face à une grève générale. Les syndicats soutenus par la majorité de la population réclament une hausse du niveau de vie tandis que les patrons s’inquiètent pour leurs profits. Chaque camp manœuvre afin de se mettre l’État français dans la poche. Pendant ce temps, les indépendantistes avancent leurs pions… Michel, professeur de philosophie venu de Métropole, assiste à ce cirque avec consternation. Lui continue de faire cours tout en coulant des jours heureux avec Belle, une Créole à la sensualité torride, artiste-peintre à ses heures. Face aux tensions sociales qui s’exacerbent, au racisme qui se réveille, l’enseignant prône les vertus de la raison. Mais le destin de l’une de ses élèves, fille de l’un des grands Blancs de l’île, va basculer jusqu’au meurtre… La Mutine est une fresque haute en couleur aux allures de roman policier et aux accents de pamphlet politique. S’inspirant du conflit social qui paralysa la Martinique et la Guadeloupe en 2009, l’auteur, désormais directeur de Mondesfrancophones, fabrique une fable édifiante sur ces territoires insulaires où la température monte plus facilement qu’ailleurs.

Le roman commence ainsi :

 

Le repos des guerriers

Une pièce succinctement meublée au rez-de-chaussée d’une maison à un étage, aux Terres-Saint-Ville, le quartier le plus ancien de Port-de-France. Une pauvre maison, jadis habitée par une famille de la petite bourgeoisie de couleur, au temps de la colonie. Puis qui s’est laissée aller, comme ses voisines, quand la population du quartier a changé, les anciens propriétaires ayant déménagé vers de nouveaux quartiers, à la périphérie de la ville, mieux ventilés, avec vue sur mer. L’automobile est responsable de cette fuite, en rendant possible d’habiter plus loin, dans une maison confortable, avec véranda et jardin.

Comme la ville a horreur du vide, les maisons se sont divisées et remplies d’autres habitants, petites gens, gens de boutique (faisant commerce dans la pièce du rez-de-chaussée qui donne sur la rue), travailleurs manuels, domestiques, jeunes ménages désargentés. Avec l’arrivée des premières prostituées le quartier a acquis la mauvaise réputation qui est encore la sienne aujourd’hui.

Justin, dix-sept ans, en paraissant dix de plus, peau très noire, belle musculature qui ne lui a demandé aucun effort, allongé sur le lit, est le maître des lieux. Il deale un peu de crack, suffisamment pour s’affranchir de la tutelle maternelle en sous-louant cette pièce, une ancienne boutique de coiffeur, avec l’eau et les « commodités», dont il a fait sa tanière. Il est heureux. Il n’avait encore jamais connu une soirée comme celle-là, une soirée d’émeute.

L’information, partie d’on ne sait où, avait circulé pendant toute la journée : cette nuit, on casse tout ; on va leur montrer de quoi on est capable, nous aussi. Les vieux croient impressionner les patrons en brandissant des drapeaux rouges et en répétant indéfiniment, comme des moutons, les mêmes slogans contre l’exploitation ; les jeunes ont de meilleurs moyens de faire peur aux patrons. Quels patrons? ils ne savent pas, car ils n’ont jamais travaillé, sinon en francs-tireurs, et beaucoup d’entre eux ne découvriront probablement jamais ce que cela signifie de se lever avant le jour, cinq jours sur sept, pour rejoindre un chantier ou un bureau. Le RMI et un peu de débrouillardise pourvoiront au pain quotidien et même davantage.

La nuit devait être chaude. Justin n’a pas été déçu. Tous les copains cagoulés, les gendarmes en tenue de combat, le gaz lacrymogène, les voitures incendiées : c’était mieux qu’à la télé ! À propos de télé, justement, Justin – avec l’aide de son copain Firmin, lui aussi sur le lit, en train de s’occuper de Claire – ne s’est pas mal débrouillé, à en juger par la Sony flambant neuve qui est posé contre un mur : écran plat à plasma, 110 centimètres de diagonale ! Et il y a encore dans la pièce, depuis cette nuit un deuxième scooter, flambant neuf lui aussi.

Justin se dit que la richesse doit ressembler à ça : en beaucoup plus ! Justin entend Firmin qui s’escrime en soufflant fort et Claire qui gémit doucement. Il l’a déjà baisée tout à l’heure mais il est de nouveau excité. Il pousse un peu Firmin pour dégager la tête de la fille et lui mettre la queue dans la bouche. Claire commence à le sucer incontinent. Ils ont pris du crack, tous les trois, fumé un peu d’herbe. Comment refuserait-elle ? Et de toute façon, elle sait qu’il est le chef. Et de toute façon, elle ne dit jamais non.

Claire, quinze ans, est une très belle fille, la taille fine, les formes épanouies, un visage d’ange, et la peau dorée, la peau «sauvée» qui justifie son prénom. Claire ne sait pas combien elle est superbe. Elle voit le regard lourd des hommes posé sur elle, chargé de désir. Mais parmi les garçons qui ont couché avec elle – elle n’aime pas encore assez l’argent pour aller avec les vieux – aucun ne lui a dit qu’elle était belle. Elle n’a pas tenu le compte de tous ces garçons – elle n’a jamais été bonne en calcul et, de toute manière, elle ne voit pas à quoi ça pourrait lui servir – mais elle ne sait toujours pas ce que c’est que faire vraiment l’amour, pas plus que la tendresse, les fleurs, les sorties, les cadeaux. Elle se résume, pour les jeunes mâles qui lui sautent dessus, aux seins et aux fesses qu’on pétrit, au trou qu’on remplit, à la bouche qui avale.

Firmin, dix-huit ans, bien bâti lui aussi, plus costaud que Justin, en sait encore moins que Claire sur la vie. Il ressemble à un ange. Il ne connaît pas le mal. Hélas, pas le bien non plus ! Firmin ne sait pas vraiment lire ni écrire. Personne ne s’est donné la peine de le lui apprendre. Pas plus «défavorisé» que Justin ou Claire mais moins doué, ou alors des dons que personne n’a su, n’a eu envie de repérer, de cultiver. («On a tous nos soucis, n’est-ce pas? Ces gosses sont seulement notre gagne-pain, ne nous demandez pas l’impossible !»). Firmin est un animal que personne n’a dressé, tantôt gentil, tantôt méchant. On peut le faire marcher facilement, comme Claire, mais pas comme Justin.

[…]

Michel Herland, La Mutine, Paris, Andersen, 2018, 296 p., 19,90 €

 

 

 

 

Par MF , publié le 16/10/2018 | Comments (0)
Dans: Bonnes feuilles, Caraïbes

Bonnes feuilles : “C’est la vie, Arch!”

Oncle Chau reprit sa place en face de moi. Je sortis de ma poche une sorte de bristol sur lequel j’avais recopié quelques notes. Elles me tiennent compagnie. Me protègent des contagions de l’ordinaire.

– Ce sont les premières lignes du livre de Paul Morand « Venises ».

Oncle Chau inclina la tête. Je lus :

« Toute existence est une lettre postée anonymement ; la mienne porte trois cachets : Paris, Londres, Venise ; le sort m’y fixa, souvent à mon insu, mais certes pas à la légère.

Venise résume dans son espace contraint ma durée sur terre, située elle aussi au milieu du vide, entre les eaux fœtales et celles du Styx.

Je me sens décharmé de toute la planète, sauf de Venise… »

Tu te rends compte : décharmé. Magnifique, non ?

– Il a écrit ça quand ?

– 1970 …71

– Dirait-il encore la même chose aujourd’hui ?

– Paris, Londres, se ressemblent-elles encore ? Londres est plus que jamais fière d’être Londres, Paris est devenue moralisatrice, hargneuse, bardée d’interdits et d’agents verbalisateurs. Venise ? Philippe Sollers a l’air de s’y trouver bien : il a toujours une terrasse ombragée et une belle Italienne pour partager une salade de poulpes fraiches et une bouteille de Valpolicella… Et ses précieux fantômes dans ses pas… Stendhal, Saint -Simon… Casanova… quelques nonnes délurées…

Et ça … Il parlait déjà du monde d’hier, les années 20 : « Le plaisir était sans contrainte, mais pas sans tenue… On en était encore au savoir-vivre. Les Américains européanisés ; pas le contraire… On n’eut pas vu une hôtesse se levant de table entre les plats, photographier elle-même ses invités, pour un hebdomadaire illustré, rentrant ainsi dans ses débours. » (p. 26-27)

 

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Malgré ses trente ans à peine dépassés, Léopold Alpha, à la différence de ses contemporains déjà engagés dans une compétition vorace, ne fait pas grand-chose, il mène une existence contemplative, irriguée par une nonchalance métaphysique. Ces temps-ci, son étoile polaire est la fabrication d’un film dont il élabore le scénario à petites enjambées. Ambition finale : sa présentation à la Mostra de Venise, « dans les pas de Marcello Mastroianni et les marques laissées par les talons aiguille d’actrices comme Anna Magnani ou Monica Vitti dans l’Avventura. »  A la suite de quoi, il pensait mourir.

Ses années lycéennes lui avaient été ni ennuyeuses ni exaltantes, simplement un long moment à passer pour accéder aux premières marches de la liberté : l’obtention du baccalauréat et la réussite à l’examen du permis de conduire. La fréquentation des Pensées de Pascal et des scepticismes de Montaigne le vaccinèrent contre les illusions vaniteuses de la nature humaine. Enfin, l’heure attendue de la classe de latin l’arrachait à la mollesse générale, l’entrainant pour un temps dans l’atmosphère enfiévré du forum, les passions du pouvoir ou les sommets aventureux des expéditions lointaines. À la sonnerie annonçant la fin du cours, la proximité du Capitole et de la roche tarpéienne remettait les envolées héroïques à leur place : entre les pages du Gaffiot (dictionnaire latin-français, 1700 pages).

C’est ainsi qu’il participait à la marche générale du monde sans vraiment en faire partie. « À quoi bon ? » répétait-il.

Même si, tout au long d’un éternel été sur la Costa Brava gorgé de chaleur, de ski nautique, et de boites de nuit noyées de rythm’n’blues et de gin-tonic jusqu’à l’aube, une superbe Francesca, italienne de voix et de corps, lui avait accordé sa préférence sans restriction. En reprenant la route de Rome au volant de son spider Alfa Romeo 1600, elle lui avait dit : « Alpha, tu n’es pas fait pour la vie. » Ça, il le savait bien :

–  Personne n’était fait pour la vie. Tout cela n’était que le résultat raté d’une gigantesque erreur cosmique qu’on n’avait pas encore réussi à corriger.

Dans un Paris printanier, une élégante amie, un peu philosophe, très journaliste dans un magazine féminin spécialisé dans le bonheur, tenta sa chance. Il lui récita mot pour mot le mythe de Sisyphe d’Albert Camus et lui offrit le premier roman d’un jeune auteur pessimiste Michel Houellebecq Extension du domaine de la lutte ; il lui proposa aussi d’avoir un accident fatal à bord d’une Aston Martin à la manière de Roger Nimier revenant de Deauville…

L’élégante philosophe abandonna la partie et s’envola…

– Peut-être pour Ibiza ? Et il avait ajouté :

–  La littérature porte malheur. Beaucoup d’écrivains finissent par se suicider. (Dans la mesure où on considère le suicide comme un malheur). Les survivants continuent d’écrire… Pourquoi faire ? La postérité… Tu parles. Si vous voulez être sûr et certain d’être lu après votre mort – au moins une fois – écrivez votre testament. Pas quelques lignes pour léguer votre vieille bicyclette et douze assiettes, non, quelque chose de conséquent, un long et sublime roman de 500 pages dans le genre Au-dessous du volcan, qui sera dit par un notaire saturé devant des héritiers cupides et impatients de savoir comment ça se termine…

Il dit aussi : « Les types qui chaque semaine sauvent la planète de la destruction, sont pathétiques. Qu’est-ce qu’ils doivent s’ennuyer les week-ends où il n’y a pas de guerre… Moravia avait raison : dans l’existence, il n’y a que deux choses importantes, la guerre et le suicide. Romain Gary fit les deux… C’est peut-être ce qu’on peut appeler une vie réussie. On n’a jamais su ce qu’il en pensait lui-même. » (p. 42-45)

 

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Une patrouille de militaires – trois garçons et une fille – s’inscrit soudain dans le mouvement général de la rue. Rangers, treillis de combat, lunettes noires, le doigt sur la gâchette des armes, silencieux, concentrés, aux aguets. Mais où est l’ennemi ? Où est la guerre ? Quelle guerre ?

Bien sûr on est au courant. Les images se télescopent et se superposent, on a déjà vu mille fois ce genre de scène dans les journaux télévisés ; bon, c’était ailleurs, au loin.

Leur sillage laisse sur le trottoir un bizarre mélange de sentiments contradictoires entre soulagement et incrédulité – c’est pour rire ou pour de vrai ? Comme disent les enfants pour se rassurer.

La clientèle du café feint l’indifférence. Crâne : « on ne va se laisser impressionner pour si peu », on joue à celui qui sait : « de toute façon, ils ne servent à rien ». Ou on fait comme si on avait rien vu.

Quand même, un infime raidissement pénètre les attitudes et les conversations qui insensiblement ralentissent ou s’accélèrent, montent ou baissent d’un ton pour masquer le trouble.

Au fil des mois, la routine s’est installée, maintenant les soldats font partie du décor de la ville. Invisibles. Dévitalisés. Comme un spot de publicité pour une crème de beauté qui passerait à intervalles réguliers sur les écrans inertes des smartphones. L’horreur n’est encore qu’un fantasme pour console vidéo.

Une voiture folle surgit sur la place, pulvérise la terrasse du café, trace son sillon de mort jusqu’au comptoir : 12 morts, une trentaine de blessés. Autant de futurs disloqués dans le sang et les lambeaux de chairs. Un barbu exalté brandit un couteau en hurlant la grandeur de son maître, il le plante dans la poitrine de la jolie serveuse Clémentine. Ses torts : une jupe trop courte ou un pull trop moulant. Ou simplement d’être une femme.

D’anciennes images enfouies remontent à la surface.

Le 30 septembre 1956, Alger, une jeune militante du FLN, Zohra Drif, dévoilée pour passer les barrages de l’armée sans être soupçonnée, dépose une bombe au milk bar, habituel rendez-vous des familles et de la jeunesse européenne. On y sert les meilleures glaces de la ville. L’instant d’après : le carnage, morts, morceaux d’être humain, amputations. Une petite Danielle de cinq ans a une jambe arrachée, sa grand’mère est tuée, c’était la veille de la rentrée des classes.

 

La patrouille a disparu au coin de la rue, elle remmène avec elle les germes de l’inquiétude. Retour à l’innocence. N’y pensons plus. Demain sera un jour comme aujourd’hui. Les clients du Balto sont intacts. Les lycéennes éclatent de rire, des garçons les ont rejointes, il y a une soirée de prévue chez l’un d’eux. Clémentine virevolte en desservant les tasses vides.

Patti Smith dit qu’il est facile d’écrire sur rien ; est-ce que tout cela est vraiment rien ? (p. 68-70)

 

 

Michel Bénézy : C’est la vie, Arch, peut-être rien que ça, La Garenne Colombes, Writor’s Studio, 2018, 79 p.

 

 

Par Michel Benezy, publié le 12/10/2018 | Commentaire (1)
Dans: Bonnes feuilles | Format:

Bonnes feuilles – « Adam  Smith à Toulouse et en Occitanie »

Adam  Smith à Toulouse et en Occitanie  vient combler un vide dans  les  biographies « anglo-saxonnes » du père de l’économie classique, sur son séjour à Toulouse ou plus généralement dans le sud de la France de 1764 à 1765.

Parmi les thèmes développés dans la Richesse des Nations paru en 1776, se trouve une dénonciation de l’esclavage que l’on ne trouve pas dans ses écrits antérieurs à son voyage. Il est tentant de rapprocher cette condamnation fondée sur le non-sens économique de ce type d’exploitation de ses rencontres. En effet durant son séjour à Bagnères de Bigorre puis dans les semaines de l’été 1764 qui ont suivi, Smith a rencontré un aristocrate, le comte de Noé qui comme de nombreux propriétaire coloniaux, partageait son temps entre son domaine gascon et sa plantation de « Breda » située à Saint Domingue dans la partie devenue de nos jours Haïti et l’historiographie récente conclut que le comte de Noé était très proche de Toussaint Louverture, celui qui prendra la tête du premier mouvement indépendantiste au monde. Les pages suivantes décrivent la rencontre de Smith et de son élève le duc de Buccleugh avec le comte de Noé.

1. Villégiature à Bagnères-de-Bigorre

Ainsi, comme le siècle le met en avant, l’un des buts des séjours dans les villes d’eaux est également la promenade. La promenade est alors une institution et possède ses règles, ses usages, ses lieux et ses codes. La promenade est le lieu de sociabilité par excellence, tous les participants y sont égaux, tout le monde salue tout le monde. Dans une ville de villégiature et principalement dans une ville de cure, personne n’est chez soi. Aucun aristocrate, qu’il soit originaire de Toulouse, de Bordeaux ou bien de la cour de Versailles, ne possède de château dans la ville. Tout le monde, tous les aristocrates résident soit à l’hôtel, soit dans une auberge, soit chez les habitants qui louent des chambres ou de petits appartements. Il faudra attendre la création des Grands Thermes ou des Thermes du Salut qui regroupent plusieurs sources pour que l’hébergement soit organisé, un siècle plus tard, autour de la cure et pour le confort thérapeutique des patients.

Smith, qui s’était plaint dans ses lettres précédentes des limites que lui imposait son logement pour recevoir et rendre les visites, est maintenant sur un parfait pied d’égalité avec les personnes qu’il peut rencontrer. Le logement n’est plus dans la vallée, un critère de discrimination sociale, et chacun partage ce confort d’été toujours un peu précaire qui sied aux lieux de vacances. Les échanges sont ainsi facilités. Pour nos voyageurs, la petite station des Pyrénées devient enfin un lieu de sociabilité partagée et fort de cette situation nouvelle, ils lient ainsi très facilement des relations avec l’ensemble des personnes en résidence dans la ville.

Mais au-delà de la simple promenade, d’autres lieux de sociabilité existent comme une concession au siècle. Nous l’avons déjà indiqué, les jeux de hasard, l’aléa du jeu et les émotions qu’ils procurent ont fait leur apparition dans tous les milieux de la société.

Les rumeurs courent d’autant plus vite que la société est restreinte, tout au plus quelques centaines de curistes, que le lieu est petit et que les personnes n’ont rien d’autre à faire que les trois activités que nous avons mentionnées et qui ponctuent la journée, les soins le matin, la promenade l’après-midi, le jeu en soirée. Il n’existe pas encore d’établissement central comme un casino unique permettant une unicité des jeux, mais plutôt plusieurs établissements indépendants se faisant concurrence. Cela permet de passer de l’un à l’autre et de limiter en toute logique, l’importance des sommes mises sur le tapis.

[…]

Le jeune duc, lui, semble avoir noué à Bagnères des liens pour son propre compte. Il faut dire qu’il va fêter ses dix-huit ans et qu’il est d’après Colbert « fort bien fait de sa personne ». Il est écossais, ce qui lui assure l’exotisme nécessaire à la séduction. Il est aussi riche et porte un nom célèbre. Si l’on ajoute que dès sa majorité, il deviendra le chef de la maison de Buccleuch, il n’est pas étonnant qu’il attire l’attention. Ce fut en particulier le cas pour la baronne de Spens qui lui adressa peu après les jours passés à Bagnères une lettre que le duc devait rapporter en Écosse et conserver soigneusement, alors que nous déplorons le peu de pièces permettant de reconstituer le voyage de nos deux héros.

Saint Sever, le 20 octobre 1764

A Milord

Milord le duc de Buccleugh

En vérité milord, vous oubliez bien vite les absens ! je m’étais flatée de trouver un peu plus de mémoire chez les anglais, mais je m’aperçois qu’ils ne différent des françois que par le propos ; vous m’aviez promis, de m’envoyer, dès que vous seriez à Nöe, une lettre de recommendation pour madame votre tante, en faveur de mes cousines ; j’ay attendu vainement l’effet de cette promesse, vous n’y avez sans doute plus pensé ; mais enfin milord ce retardement n’est point un mal irréparable, si vous avez la bonté d’écrire tout de suitte et de m’envoyer votre lettre je serais alors a temps de l’adresser, a paris a ces dames qui doivent y rester cinq ou six jours, j’espère milord, que vous bien souscrire à cet arrangement autrement, vous voyez bien que je serais en droit de dire que l’on doit encore moins compter sur les anglais, que sur les françois ; Comme j’ignore milord, le temps que vous avez resté à nöe, et plus encore, ou vous avez été en partant de ce pays lo, j’adresse ma lettre a monsieur l’abé de Colbert, et je le pris de vous le faire remetre ou vous serez : pour moy je ne bougerai pas encore d’icy.

J’y suis occupée a faire batir, au reste j’ay failli me noyer depuis j’ay eu l’honneur de vous voir ; je suis tombée dans le gave, qui est une rivière très rapide, on regarde comme un espèce de miracle que je n’y ait point rester, c’est à mr de l’Etang que j’ay l’obligation d’en être dehor. Cet accident m’a laissé beaucoup de frayeur, mais n’a pas heureusement dérangé ma santé qui est toujours bien bonne, je serér fort aise d’apprendre que la votre continue a l’etre aussi, j’ay l’honneur d’etre bien parfaittement, milord votre tès humble et très obeissante servante. 

Labarrere d’Espens.

Bien des choses je vous prie a monsieur Chmit [Smith !], j’espère qu’il voudra bien se souvenir de m’envoyer son livre. Comment se trouve monsieur le baron, ses yeux sont-ils encore séchés, un petit mot de consolation de ma part.

La famille de Spens est, faut-il y voir un hasard, une très ancienne famille d’origine écossaise qui est installée depuis quelques siècles maintenant dans la ville des Landes, Saint-Sever, où elle possède un important domaine agricole et loge dans le sombre et moyenâgeux château local. Saint-Sever est sur la rivière Adour, qui est la même que celle qui coule en torrent à Bagnères, rendant le trajet de 140 kilomètres facile et direct pour des personnes résidant dans cette plaine agricole et à l’époque fort riche.

La famille de Spens avait été envoyée en France en 1450 par le roi Stuart Jacques II d’Écosse en pleine guerre de Cent Ans pour aider les Français dans leur lutte contre l’occupant anglais. Il est alors question de limiter sa présence à la Guyenne et pas encore de reconquête du territoire au bénéfice du roi de France. Depuis 1295, en effet, les royaumes de France et d’Écosse avaient scellé une alliance dans laquelle chacun s’engageait à soutenir l’autre contre le royaume d’Angleterre. Au fil des siècles et des vicissitudes des relations entre les trois pays, le contenu politique et stratégique de l’alliance franco-écossaise s’était émoussé, mais il restait une sorte d’affection nourrie par les souvenirs du passé (comme l’Auld Alliance), confinant parfois au mythe. Dans ce sens important et durable, les échanges culturels entre la France et l’Écosse ont été continus, mais ils ont atteint leur apogée au siècle des Lumières (1).

Le roi de France Louis XI (1423-1483) avait accordé en 1474 à la famille de Spens des lettres de naturalité qui furent enregistrées le 15 août 1475, à Paris. Il est qualifié par le roi de « premier homme d’armes de France » après avoir tué dans une escarmouche l’un des ennemis du roi de France, le duc Charles le Téméraire. Plus tard le roi Charles VIII (1470-1498), par reconnaissance peut-être, fit sienne la devise des Spens : « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? ». Très vite les Spens, par le jeu des mariages, vont s’enraciner en France dans la province de Guyenne. Ils constituent ainsi dès le xvie siècle la branche française des Spens qui est dorénavant connue sous le titre de Spens d’Estignols. Il demeure toujours également une branche de Spens en Écosse qui reste une puissante famille féodale des Highlands.

La jeune femme que le duc fréquente à Bagnères est issue d’une famille comportant de nombreux militaires. Son père Jean-Baptiste Cazenave de Labarrère, (1705-1775 à Dax) a été mousquetaire pendant trois ans, officier à la Martinique (1748-1753), puis à l’île de la Grenade (1753-1754), enfin à la Guadeloupe (754-1757) où il a été nommé mais ne s’est pas rendu. Il est rentré en France pour cause de mauvaise santé en 1753 et, future tradition familiale, il prend les eaux à Barèges. Pour services rendus il obtient la croix de Saint-Louis en 1754. Il est dit écuyer, seigneur de Cazalon (en Momuy), Monbet, Labastide et St-Cricq. Finalement il devient prévôt de la maréchaussée d’Auch et du Béarn en 1763, charge qu’il transmettra à son fils Jean-Gabriel qui finira guillotiné le 12 avril 1794. Jean-Baptiste Cazenave de Labarrère a épousé, peut-être en 1740 à la Martinique, Claire Françoise de Francesqui, née le 25 février 1719 à Fort-de-France (Martinique) et qui décédera le 19 pluviôse an VI à Saint-Sever, fille d’Antoine et de Marie-Anne Girardin de Champmeslé, des colons de la Martinique.

Françoise avait des frères dont l’un, Jean-Gabriel, prévôt de maréchaussée à Auch, périt sur l’échafaud à Dax pendant la Révolution au terme d’une mission, bon exemple de noble éclairé rallié à la Révolution en 1789 et finalement broyé par la Révolution. Ce frère nous livre un indice supplémentaire du réseautage des élites à la fin de l’Ancien Régime : il était en effet le procureur fondé de Paul-Marie-Arnaud de Lavie, chevalier, seigneur comte de Belhade et autres lieux, fils d’un président à mortier du Parlement de Bordeaux dont nous verrons la contribution à l’économie politique dans ce qui suit.

Pour sa part, notre épistolière, peut-être née elle-même à La Martinique, a épousé en 1759 Joseph, baron de Spens d’Estignol. Son mari est né à Saint-Sever en 1729. Il est capitaine commandant du régiment d’Auvergne qui a été fortement engagé durant la guerre de Sept Ans sur les fronts d’Allemagne et des Pays-Bas, et reste donc très éloigné du château d’Onnès. Il semble que l’éloignement du mari ait renforcé le rôle de la baronne qui « fait bâtir ». Le jeune duc avait fait la promesse d’une recommandation auprès de sa tante à Paris pour les cousines de Mme de Spens.

Peut-on aller plus loin et déduire de la sauvegarde de cette lettre que la baronne ait provoqué quelques émois chez le duc ou son tuteur qu’elle ne manque pas de mentionner dans sa lettre ? Ou encore le baron Secondat de Montesquieu dont les yeux font l’objet d’une allusion quelque peu équivoque ? En tous les cas, la rapidité avec laquelle elle se remariera à peine plus d’un an après le décès du baron de Spens avec un autre militaire d’ailleurs semble indiquer qu’il s’agissait d’une personne séduisante. Fort habilement elle fait transmettre la lettre par l’abbé Colbert dans l’ignorance où elle est des étapes du voyage du duc. Après Bagnères, il va en effet séjourner, en compagnie de Smith et de l’abbé Colbert, sur les terres de leur nouvel ami le comte Louis-Pantaléon de Noé (1728-1816), une autre de ces personnalités du xviiie siècle comme son père dont la vie se déroule de part et d’autre de l’Atlantique.

 

2. Le comte de Noé

La lettre de la baronne nous indique ainsi que dans leur périple vers leur second séjour dans la ville de Bordeaux, nos voyageurs vont faire halte dans le magnifique château de l’Isle-de-Noé. Louis-Pantaléon, comte de Noé, a passé toute son enfance dans les Caraïbes. Il est l’héritier, par sa mère, de plusieurs plantations de la célèbre famille des Bréda. Il est un grand propriétaire d’esclaves dans la partie de Saint-Domingue que l’on appelle Haïti, dans la partie toujours appelée de nos jours Cap aux Français. Après une enfance heureuse dans la plantation où règne le système de l’esclavage, il est envoyé en France pour recevoir une éducation digne de son rang. Puis le comte Louis-Pantaléon choisit de commencer sa vie par une carrière militaire, il combat les Anglais dans le cadre de la guerre qui vient de s’achever. Il s’illustre en particulier dans des combats qui ont lieu sur le territoire européen, et non pas sur les mers comme on serait en droit de le penser pour un homme originaire des colonies d’outre-mer. Il est certain que le comte possède, par son existence, une vision du monde probablement plus globale que n’aurait un aristocrate du Languedoc n’ayant jamais quitté sa province. Jean-Louis Donnadieu dans son ouvrage nous indique que sa carrière vient de connaître une inflexion définitive pour sa vie :

La bataille de Minden (1er août 1759) va constituer un tournant dans sa vie militaire. Durant cet affrontement perdu par les troupes françaises, il est très sérieusement blessé d’un coup de feu au bras droit. Son cheval est tué sous lui. La chute aurait-elle contribué à aggraver encore la blessure qui vient de lui brûler le bras ? Ce qui est sûr c’est que le cavalier en reste « estropié » ; toutefois ses papiers militaires ne précisent pas quelle est la gravité des séquelles sinon du handicap dont il va désormais souffrir. (2)

Le comte de Noé rejoindra définitivement, après une longue période de soins et une très longue convalescence, son île natale, Haïti, durant le second semestre 1769 où il va mener une grande carrière de colon. C’est dans sa plantation que travaille un cocher du nom de Toussaint Louverture. Il existera entre les deux une complicité qui débutera par l’affranchissement de l’esclave et culminera dans une lettre qui est à l’origine de l’ouvrage de Jean-Louis Donnadieu. Cette lettre très détaillée montre la complexité des relations qui ont pu exister entre les différents protagonistes de ce drame colonial que fut le système de l’esclavage, dénoncé à de multiples reprises par Adam Smith pour son inefficacité économique. Cette lettre est également l’illustration des interrogations morales qu’un homme comme le comte de Noé a pu former au cours de ses séjours en Europe et ses longues conversations avec les hommes de qualité qu’il y a rencontrés, au nombre desquels on peut bien sûr inscrire le philosophe de Glasgow comme le baron de Secondat.

Jean-Louis Donnadieu n’est pas précis sur les séjours du comte entre Paris, Bordeaux et Noé de la fin de la guerre de Sept Ans jusqu’à son retour dans ses plantations au premier trimestre de 1769. Toutefois sa présence à Bagnères est probable puisque d’une part le comte est présent en Guyenne dans ces mois précis et d’autre part sa blessure est tout à fait compatible avec des soins à base d’eau minérale et de boues chaudes à Bagnères-de-Bigorre (voire dans la station voisine de Barèges qui possède depuis des années un établissement thermal spécialement destiné aux militaires blessés).

Par la lettre de la baronne de Spens adressée au jeune duc au château de Noé, nous savons que la halte de Noé suit la rencontre dans la ville thermale. Ainsi peut-on envisager les longues conversations entre Smith et le comte de Noé sur les îles et le système colonial, conversations auxquelles se joint volontiers le baron de Secondat qui n’est pas dans ce cas le dernier à exposer des arguments. La passion du baron durant ces années porte en effet sur l’agriculture, sur les nouvelles techniques de labourage ainsi que sur les premiers outillages agricoles qui naissent sous le marteau des forgerons des villages et des moulins sidérurgiques de Dordogne ou des Landes. Le baron de Secondat se passionne également pour les véritables filières d’élevage qui sont en train de naître un peu partout dans le sud de la France, sous la contrainte des épizooties qui déciment les formes traditionnelles de production. En Gascogne, mais également en Languedoc, on connaît le succès du maïs, cette nouvelle céréale qui est introduite depuis quelques années et qui contribue à la fois à l’alimentation pour la volaille mais également à celle des hommes. Les résidus du maïs fournissent également un excellent combustible et une paille de qualité pour la garniture des matelas. Cependant, d’une pensée tournée vers la nature et le monde agricole, la pensée du baron va s’orienter de plus en plus vers les questions économiques et politiques qui en découlent directement. On peut également noter, si l’on en croit les correspondances de l’abbé Colbert, la présence de la famille Riquet à Bagnères-de-Bigorre.

Le séjour à Bagnères-de-Bigorre peut apparaître dans un premier temps comme une simple visite touristique dans une ville où règne un climat de loisirs, d’oisiveté et de repos. Pour nos voyageurs le passage à Bagnères marque un tournant. Avant cette virée à Bagnères, Smith avait eu du mal à lier connaissance avec les personnes qu’il avait pour mission de rencontrer et de faire rencontrer au duc, mais grâce à ce séjour dans une ville, où d’une certaine façon la villégiature favorise les rencontres, il a pu se constituer un premier réseau de connaissances. Ce réseau est d’autant plus important qu’il compte en son sein des personnes parmi les plus importantes du Languedoc et de la Guyenne. Nous avons mentionné, Jean-Baptiste de Secondat, la famille Riquet, le comte de Noé, le prince de Monaco, la baronne de Spens ainsi que probablement d’autres personnages importants dont il n’est pas fait mention dans les divers courriers que nous avons examinés.

Mais rien ne vaut le témoignage direct de Smith. Dans sa lettre du 21 octobre 1764, il commente de manière succincte mais très positive son séjour. 

[…] Notre expédition à Bordeaux, et une autre que nous avons réalisée depuis à Bagnères, a eu pour effet un grand changement sur le duc. Il commence maintenant à se familiariser avec la société française et je me flatte que je passerai le reste du temps que nous allons encore vivre ensemble, non seulement dans la paix et le contentement, mais dans la gaieté et l’amusement. […]

 

Alain Alcouffe et Philippe Massot-Bordenave : Adam Smith à Toulouse et en Occitanie, Toulouse, Privat, 2018, p. 274-275, 278-281, 282-286.

 

(1) Dawson, Deirdre & Morère, Pierre, Scotland and France in the Enlightment, Lewisburg (PA), Bucknell Un. Press, 2004, p. 13.

(2) Jean-Louis Donnadieu, Un grand seigneur et ses esclaves : le comte de Noé entre Antilles et Gascogne, 1728-1816, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2009, p. 58.

Book Review Édouard Glissant, philosophe: Héraclite et Hegel dans le Tout-Monde

Alexandre Leupin. Édouard Glissant, philosophe: Héraclite et Hegel dans le Tout-Monde. Paris: Hermann, 2016. Pp. 382. 27 €.   Édouard Glissant has often been called a novelist, an essayist, a theorist, and—his preference— a poet, but he has less frequently been called a philosopher. Despite the ontological and epistemological thrust of his notions of creolization, Relation, and […]

Ce qu’elles disent de nous.

Ce qu’elles disent de nous.

Lecture partagée

de

Basse Langue

Christiane Veschambre

Ma Bête Langue

Catherine Jarrett

Ecrire suppose inévitablement d’aller voir là-bas si un autre écrivain s’y trouve, s’il peut dire ce qu’est écrire. Lire ce que dit un autre de ce geste d’écrire, partager dans le silence des pages ce tâtonnement, cette descente en profondeur dans le souffle des mots, écouter la respiration, suivre le mouvement de la langue à écrire, le tremblement d’avant le surgissement, découvrir le territoire parcouru, tel est le chemin que j’emprunte avec deux livres Basse langue de Christiane Veschambre et Ma Bête Langue de Catherine Jarrett.

Ce sera un de ces chemins creux qui longent dans la vastitude d’un plateau, les maisons de pierres lourdes où je peux deviner, dès avant le seuil à franchir, ce qui se dit, ce qui s’écrit, avec la part de rêves, de remémorations, ces matins-là aux belles fournées d’écriture.

Ce sera ce qui dans mon paysage mental me relie ontologiquement à mon enfance hercynienne, aux masses scintillantes des granits dans l’entre-monde des châtaigniers et des hêtres, où je marche toujours, lorsque je tâte l’écorce de la langue.

Là, je lis comme j’écris. J’écris, je lis, je vis. C’est le livre de Christiane Veschambre qui alors s’empare de cet espace vital. Avec Basse langue, je sais en confraternelle certitude, que ce livre est pour moi. Je sais, je sens de toute vérité qu’elle est sur les chemins creux qui traversent les hameaux silencieux de l’écriture.

Alors, je m’avance dans le livre qui advient. Je suis l’hôtesse avec le sens réversible du mot où j’accueille et suis accueillie. J’écoute en lisant les mots de Christiane Veschambre : « L’étranger que nous devenons en lisant un livre qui permet ce devenir prend langue avec l’étranger que devient celui qui écrit lorsqu’il écrit. » Le livre ouvre sur d’autres livres, quatre écrivains : Erri de Luca, Emily Dickinson, Robert Walser, Gilles Deleuze. Je les connais. D’autres que je ne connais pas seront rappelés. Je les découvre lus autrement et mêmement.

Je suis dans la chambre napolitaine où Christiane Veschambre lit lentement Montedidio en italien en s’aidant d’un petit dictionnaire. Elle bute sur les mots. Elle assume cette résistance du texte comme qui retrouverait là, les heurts de sa propre écriture, de sa vie remémorée en silhouettes familières. Elle devient cette « lectrice grumeleuse (…) aussi radicalement seule qu’on l’est dans la violence de la secousse terrienne, mais saisie de l’éclosion interne d’une bête libre demandant langue, basse langue. » Il ne peut y avoir de lecture « lisse ». Le livre est une emprise, une dislocation, précisément parce qu’il alerte sur le risque à courir pour qui veut écrire.

Surgit de la confrontation de la lectrice, le cheminement de l’écrivain.

Elle nous fait entrer dans le réseau souterrain où elle cherche en aveugle à ajuster la langue à ce qui n’est que questionnement des mots : « quelle cette langue humaine compréhensible, transparente, quel récit, délimitant l’espace le silence de ce que ni langue, ni récit ne veulent proférer. » Peu à peu dans la chambre de lecture et d’écriture, Christiane Veschambre nous fait entendre la basse langue qui « gronde entre les pages dans les trous où coller son oreille »

Le lecteur est désormais en alerte et va comme naturellement s’approcher de ceux que Christiane Veschambre fait se croiser sur la route. Robert Walser y est ainsi placé dans le mouvement de ses livres, là où « s’écoulent les ruisseaux de ses petites proses qui jamais ne forment rivière ». Thierry Trani, dont elle recopie des citations pour fixer dans le temps trop court qui lui fut accordé à vivre, la fulgurance de son écriture. Entre enfin Emily Dickinson, « l’Hôtesse minuscule ». On n’oserait dire sur la route, car Emily Dickinson est de ces auteurs qui nous échoient, que l’on lit dans « les circonstances du silence ».

Christiane Veschambre fouille et dans les pages lues, et dans la matière de son écriture. Elle travaille « à même le Vivant ». Lire Deleuze sera dès l’abord, résister au territoire philosophique, puis se laisser mettre en mouvement, découvrir la joie de la pensée et l’écouter dire : « Ecrire (…) c’est un processus, c’est à dire un passage de Vie qui traverse le vivable et le vécu. »

Avec Basse Langue, Christiane Veschambre accomplit une traversée. Son écriture incisive, sans cesse portée par l’élan et le soin d’ajuster les mots à ce qui est à dire, assume l’exigence d’un propos où par le détour de ses lectures, elle révèle l’opacité de l’intime. Elle m’a offert dans la lecture, la relecture, une belle clarté. Vive.

Le recueil de Catherine Jarrett : Ma bête langue, aux Editions Encre et Lumière, particulièrement bien nommées pour ce texte-là, ouvre sur un espace limpide et nous engage dans un éloge en plain chant de la langue française. Le sous-titre qui fait écho au texte fondateur de Du Bellay, revendique l’histoire de la langue française. Mais la chronologie, loin de se limiter au caractère didactique du propos, participe du tempo, structure la partition, fait entendre la basse continue où la poésie peut se déployer.

On découvre l’aventure d’une langue, qui puise la force de dire dès l’origine de l’humanité, en donnant le sens en partage. La création de la forme s’inscrit dans le geste primitif du premier homme qui « sur un tertre glacé, au ponant d’une terre bordée par quatre mers » fait jaillir les éclats du silex. Surgit alors un quintile qui fait don de la langue au poète.

Langue

Par les éclats de pierre

Par les éclats de rêve d’hommes ensemble mêlés

De même qu’un silex tu seras par nous façonnée

Et deviendras vivante et seras notre alliée

La langue vivante donne vie. Les siècles vont défiler au rythme de la « Jeune langue ma mère de douce France née » à la langue qui s’essaie « à de nouveaux parlers ». Elle a passé par la manducation vorace de Rabelais, s’est raidie sous les fourches caudines de Malherbes, s’est magnifiée avec les « maîtres ciseleurs qui firent de toi épure/ Fixée. » D’abord circonscrite à un territoire, elle se détache ensuite de la France pour aborder les rives de la francophonie. Et si des menaces planent sur elle, dit-on, de « sms coupables » en « massacres de grammaire », il incombe à l’écrivain de transmuer cette matière de mots pour faire sens,

Dans ce court recueil, Catherine Jarrett inscrit la langue française à travers le temps et l’espace. Elle la suit pour revendiquer un héritage et s’en saisit à bras le corps pour nous mener au coeur de sa poésie.

je te vis, je t’invente

et à chacun sa langue

et à chacun ta langue

ma démultipliée

Elle assume la plénitude de son amour de la langue, tantôt sollicitant le lecteur par la voix de la conteuse, tantôt le séduisant par la confidence amoureuse du plaisir d’écrire. Cette « longue langue serpente, langue dite française » s’accorde au désir, sublime le geste d’écriture, fût-ce au prix de nécessaires contraintes. Ma Bête Langue se nourrit de la puissance des images, du flux scandé des mots pour une joyeuse célébration.

Me voilà dans les hameaux silencieux de la lecture, après le franchissement des seuils, à l’écoute de deux textes de deux femmes, qui l’une et l’autre me parle la langue écrivaine. Je peux avancer encore sur le « chemin long et de la quête ardente ». Je perçois l’impossibilité d’ « atteindre la libre basse langue ». Mais en toute certitude, ce qu’elles disent de nous à l’instant d’écrire, me relie à tous ceux et celles qui tentent de faire livre.

Par Mireille Diaz-Florian, publié le 08/01/2017 | Comments (0)
Dans: Bonnes feuilles, Livres

Bonnes feuilles: Edouard Glissant, philosophe. Héraclite et Hegel dans le Tout-Monde

Bonnes feuilles: Edouard Glissant, philosophe. Héraclite et Hegel dans le Tout-Monde http://www.editions-hermann.fr/4926-edouard-glissant-philosophe.html L’archéologie est indispensable ; nous ne pouvons nous contenter de faire commencer Glissant à Glissant, même si, à bien des égards, son dire est inaugural par son originalité. Mesurer son apport, c’est le faire dialoguer avec ceux qui l’ont précédé. Si Glissant commence à […]

La poésie des arbres

Par Jean-Pierre Parra, publié le 01/03/2016 | Comments (0)
Dans: Bonnes feuilles, Images

Carte de vœux 2016 de Marianic et Jean-Pierre Parra

 

Raison du monde devenue lointaine, écoutons, remuée par le vent de la vie, la voix murmurante de 2016, vêtue d’espérance!

 

Carte de voeux 2016 Marianic et Jean Pierre Parra

 

 

Par Jean-Pierre Parra, publié le 19/01/2016 | Comments (0)
Dans: Bonnes feuilles

Louis Althusser: faits de l’Étoffe de nos Rêves?

Louis Althusser
Des rêves d’angoisse sans fin
Grasset/Imec

Il n’y a rien de plus accablant pour quelqu’un qui n’est pas psychanalyste, ce qui est mon cas, que les gens qui vous racontent leurs rêves, et allez savoir si, même pour l’analyste, ça ne tient pas de la corvée, mais enfin c’est son travail, rétribué, de les écouter pour les interpréter, les rêves de ses analysants. Il n’est pareillement rien de plus rébarbatif que les récits de rêves dans les livres, y compris lorsque le rêveur est un écrivain est de haute volée. Quand Leiris, par exemple, dans son passionnant Journal, fait longuement état des histoires toujours abracadabrantes qui ont occupé son sommeil, j’ai vite fait d’en sauter les pages. Dès lors, pour quelles raisons les « rêves d’angoisse sans fin » de Louis Althusser — réunis dans un volume qui prolonge et conclue en quelque sorte son autobiographie, l’Avenir dure longtemps, parue en 1992 — les ai-je lus avec la plus vive curiosité, et en étant souvent frappé par la qualité littéraire de leur transcription ? Cela tient, probablement à la personnalité du rêveur, à sa tragédie vécue.

Un sujet et ses démons
Althusser. Le grand philosophe communiste (dissident du parti, mais auquel il resta politiquement fidèle jusqu’au bout), qui apporta au marxisme un regain de vigueur révolutionnaire ; qui exerça une influence durable sur plusieurs générations d’élèves de l’École Normale de la rue d’Ulm où il exerça dans les années soixante, au point que beaucoup d’entre eux, encore aujourd’hui, l’évoquent en le nommant de ce beau mot de « maitre ». Althusser, un des penseurs proche de ceux qu’on appellera « structuralistes », ami de Derrida, Lacan, Foucault, mentor de Benny Lévy, Robert Linhart, Alain Badiou, Jacques Rancière, Étienne Balibar, ami de Sollers, de Bernard-Henri Lévy… Althusser, le théoricien de l’histoire, la Grande Histoire, conçue comme « procès sans sujet », et qui fut, dans la petite histoire, celle de sa vie privée, de sa vie de sujet humain, aux prises avec d’étranges démons (ce mot, à son propos, n’est pas malvenu, compte tenu de ce que fut sa jeunesse catholique et le fait que, tout marxiste qu’il fût, il ait eu pour directeur de conscience une vieille connaissance à lui, le chrétien Jean Guitton). Démons qui le conduisirent à devenir le meurtrier de sa femme, Hélène Rytman.
Il est probable que c’est à cet ultime et dramatique avatar de son existence que l’on doit la curiosité (malsaine ?) avec laquelle on est amené à traquer les raisons de son acte dans le contenu et l’analyse de ses rêves. Quels signes pouvaient éventuellement l’annoncer ? Pour certains, l’évidence est là. Psychiatres et psychanalystes en ont d’ailleurs fait leur miel, et Althusser lui-même, dans un après-coup, parfois jusqu’à l’excès. L’épilogue du volume, intitulé Un meurtre à deux. Note attribuée par Louis Althusser à son psychiatre traitant, présenté avec beaucoup de circonspection par Olivier Corpet, en est un exemple surprenant, voire aberrant. La substitution du « je » au « tu » » dans ce texte rédigé à deux mains, note Corpet, est, sinon une preuve, du moins « l’indice de plus du statut fictionnel de cet entretien et de sa transcription ». Question rémanente : quelle vérité de la fiction, de cette fiction ?

Un acte d’amour
Il est deux autres raisons de l’intérêt qu’on prend à la lecture des rêves du philosophe : la continuité logique de leur déroulement qui en font de courts récits, souvent drôles et émouvants ; le riche vivier de tout ce que Freud a pu élaborer sur la sexualité : l’œdipe, les multiples figures de l’inceste, le complexe de castration, tout le registre des pratiques sexuelles classées comme perversions ou maladies y figure, sodomie, masturbation, pédophilie, zoophilie, voyeurisme, exhibitionnisme, homosexualité, masochisme, sadisme, travestisme, transsexualisme, copulation à plusieurs… Impuissance et culpabilité sont aussi de la partie. Althusser note, 5 mai 1949 : « je pourrai faire l’amour avec n’importe qui », mais la femme qu’il veut pénétrer « reste fermée et dure », et puis elle lui annonce qu’elle a la vérole. Dans un autre rêve, il a un trop gros sexe qu’il ne peut enfiler dans celui de la fille, laquelle, d’ailleurs, a un sexe masculin. Un des très beaux récits de rêve est un « cauchemar » qu’il rapporte dans une lettre à une de ses amantes, Claire, qui en est la figure centrale. « Quand je suis sorti du rêve, il n’y avait plus rien. Rien qu’un bruit de sabots dans la gorge. Rien qu’une main qui dessinait sans fin dans l’air comme un contour… ».
« Le rêve est toujours en avance sur la vie », écrivait Althusser à Claire. J’en viens doncau plus déroutant de cette affaire de mise à mort, les fameux rêves classés sous la rubrique « rêves prémonitoires », dont l’un date du 10 août 1964 (seize avant le meurtre d’Hélène !). Tout est dit, dans le rêve, au détail près, de ce qui s’accomplira dans le réel. Du moins dans l’interprétation qui en sera donnée par lui, après le meurtre, par ses psys et les juges. « Je dois tuer ma sœur (…) il y a une obligation impossible à éviter, un devoir (…) La tuer avec son accord d’ailleurs : une sorte de communion pathétique dans le sacrifice (…) un arrière-goût de faire l’amour (…) lui faire du bien (…) en pénétrant dans sa gorge avec le maximum de ferveur (…) donner la mort comme un don pour l’autre (…) Je la tuerai donc avec son accord, et par son accord (et je ferai de mon mieux) je ne suis pas coupable ».

Un procès sans sujet
C’est ainsi que s’est mise en place, à partir de ce rêve, l’interprétation que le meurtre d’Hélène avait été une sorte de suicide à deux, compris comme un acte d’amour. Hélène aurait appelé ce passage à l’acte. Et d’en conclure, un peu vite, car le meurtre fut bien entendu sans témoin, qu’elle aurait été passive, ne se serait à aucun moment défendues lors de son étranglement. C’est ainsi que le « je ne suis pas coupable » du rêve trouvait sa confirmation médicale, juridique, morale. Et c’est ainsi que le théoricien du « procès sans sujet » devenait, selon le mot d’Éric Marty, l’objet d’« un sujet sans procès ». La santé de Louis Althusser, ses crises d’angoisse, ses dépressions, ses hospitalisations à Sainte-Anne, rendaient bien inutile cette thèse douteuse du « meurtre à deux » pour qu’il soit jugé irresponsable du meurtre de son épouse. S’il fallait s’en convaincre, qu’on relise la belle biographie d’Althusser par Yann Moulier Boutang parue en 1992 chez Grasset, et, bien sûr, cet « ouvrage unique », comme le qualifie Olivier Corpet, l’Avenir dure longtemps, autobiographie d’Althusser, parue également en 1992 en coédition Stock/Imec.

Jacques Henric

Par Jacques Henric, publié le 03/12/2015 | Comments (0)
Dans: Bonnes feuilles, Chroniques