Book Review Édouard Glissant, philosophe: Héraclite et Hegel dans le Tout-Monde

Alexandre Leupin. Édouard Glissant, philosophe: Héraclite et Hegel dans le Tout-Monde. Paris: Hermann, 2016. Pp. 382. 27 €.

 

Édouard Glissant has often been called a novelist, an essayist, a theorist, and—his preference— a poet, but he has less frequently been called a philosopher. Despite the ontological and epistemological thrust of his notions of creolization, Relation, and the Tout-Monde, Glissant always balked at the self-enclosed systems associated with philosophy. Yet his work, in its terminological consistency and conceptual rigor, undeniably develops a kind of system—a system non systématique, to quote a short letter that Glissant wrote to his friend and colleague Alexandre Leupin. This paradox lies at the heart of Leupin’s rich and original new study, Édouard Glissant, philosophe, which argues that Glissant is a philosopher precisely in his challenge to Plato’s banishment of poetry from the realm of rational philosophical inquiry. Against the Platonic quest for fixed forms of Truth and Being, Glissant allows the unpredictable play of poetic language to generate an ontic system of ongoing creation and perpetual becoming. He thereby inscribes himself into a lineage running from Heraclitus through Hegel, following a particular line of Western thought in order ultimately to dispel the idea that philosophy belongs exclusively to the West.

According to Leupin, Hegel is Glissant’s primary philosophical interlocutor throughout his career. On the surface, this is a surprising claim given that Hegel’s name shows up sparingly in Glissant’s work (compared with, say, Deleuze) and that, when Glissant does mention Hegel, particularly in Le discours antillais (1981), it is to criticize his Eurocentrism, universalist History, and racism. Yet, as Leupin demonstrates in detail, Hegel was a key figure in Glissant’s education, and Hegelian processes underlie much of his thinking: the negation of African cultures in the slave trade forces the synthesis of new Caribbean cultures, in Relation; reflections on particularities always open onto a broader thinking of totality; and for both thinkers, human knowledge originates in a poème primordial, although for Glissant this poem is not a simple origin but an ongoing, endless textual “weave.” Early authors of this poème primordial, Leupin explains, included the pre-Socratics, especially Heraclitus, whose maxims on totality and becoming Glissant would adopt and reconfigure. Glissant’s egalitarian vision of the Tout-Monde—where forms, ideas, bodies, and landscapes interact in the same immanent space—largely results from his conversation with these ante- and anti-Platonic philosophers.

Glissant is not the only twentieth-century thinker to question the Platonic tradition, however, and we know that Glissant was in direct conversation with at least two others: Deleuze and Derrida. Leupin mentions them both several times but never analyzes their relationship to Glissant in detail. While Édouard Glissant, philosophe is refreshing in its claim that Glissant is a philosopher irreducible to academic labels rather than a postcolonial ‘theorist’ reliant on post-structuralism, the reader is left with questions about how Glissant conversed with his contemporaries. Given Leupin’s close personal relationship with Glissant, he would seem particularly well positioned to address these questions. Still, this book is an indispensable reference for how Glissant engages deeply with Western philosophy and constructs a stunningly original philosophical system (albeit non systématique) of his own.

NEAL ALLAR

Tsinghua University

© L’Esprit Créateur, Vol. 56, No. 4 (2016), pp. 160–161

Ce qu’elles disent de nous.

Ce qu’elles disent de nous.

Lecture partagée

de

Basse Langue

Christiane Veschambre

Ma Bête Langue

Catherine Jarrett

Ecrire suppose inévitablement d’aller voir là-bas si un autre écrivain s’y trouve, s’il peut dire ce qu’est écrire. Lire ce que dit un autre de ce geste d’écrire, partager dans le silence des pages ce tâtonnement, cette descente en profondeur dans le souffle des mots, écouter la respiration, suivre le mouvement de la langue à écrire, le tremblement d’avant le surgissement, découvrir le territoire parcouru, tel est le chemin que j’emprunte avec deux livres Basse langue de Christiane Veschambre et Ma Bête Langue de Catherine Jarrett.

Ce sera un de ces chemins creux qui longent dans la vastitude d’un plateau, les maisons de pierres lourdes où je peux deviner, dès avant le seuil à franchir, ce qui se dit, ce qui s’écrit, avec la part de rêves, de remémorations, ces matins-là aux belles fournées d’écriture.

Ce sera ce qui dans mon paysage mental me relie ontologiquement à mon enfance hercynienne, aux masses scintillantes des granits dans l’entre-monde des châtaigniers et des hêtres, où je marche toujours, lorsque je tâte l’écorce de la langue.

Là, je lis comme j’écris. J’écris, je lis, je vis. C’est le livre de Christiane Veschambre qui alors s’empare de cet espace vital. Avec Basse langue, je sais en confraternelle certitude, que ce livre est pour moi. Je sais, je sens de toute vérité qu’elle est sur les chemins creux qui traversent les hameaux silencieux de l’écriture.

Alors, je m’avance dans le livre qui advient. Je suis l’hôtesse avec le sens réversible du mot où j’accueille et suis accueillie. J’écoute en lisant les mots de Christiane Veschambre : « L’étranger que nous devenons en lisant un livre qui permet ce devenir prend langue avec l’étranger que devient celui qui écrit lorsqu’il écrit. » Le livre ouvre sur d’autres livres, quatre écrivains : Erri de Luca, Emily Dickinson, Robert Walser, Gilles Deleuze. Je les connais. D’autres que je ne connais pas seront rappelés. Je les découvre lus autrement et mêmement.

Je suis dans la chambre napolitaine où Christiane Veschambre lit lentement Montedidio en italien en s’aidant d’un petit dictionnaire. Elle bute sur les mots. Elle assume cette résistance du texte comme qui retrouverait là, les heurts de sa propre écriture, de sa vie remémorée en silhouettes familières. Elle devient cette « lectrice grumeleuse (…) aussi radicalement seule qu’on l’est dans la violence de la secousse terrienne, mais saisie de l’éclosion interne d’une bête libre demandant langue, basse langue. » Il ne peut y avoir de lecture « lisse ». Le livre est une emprise, une dislocation, précisément parce qu’il alerte sur le risque à courir pour qui veut écrire.

Surgit de la confrontation de la lectrice, le cheminement de l’écrivain.

Elle nous fait entrer dans le réseau souterrain où elle cherche en aveugle à ajuster la langue à ce qui n’est que questionnement des mots : « quelle cette langue humaine compréhensible, transparente, quel récit, délimitant l’espace le silence de ce que ni langue, ni récit ne veulent proférer. » Peu à peu dans la chambre de lecture et d’écriture, Christiane Veschambre nous fait entendre la basse langue qui « gronde entre les pages dans les trous où coller son oreille »

Le lecteur est désormais en alerte et va comme naturellement s’approcher de ceux que Christiane Veschambre fait se croiser sur la route. Robert Walser y est ainsi placé dans le mouvement de ses livres, là où « s’écoulent les ruisseaux de ses petites proses qui jamais ne forment rivière ». Thierry Trani, dont elle recopie des citations pour fixer dans le temps trop court qui lui fut accordé à vivre, la fulgurance de son écriture. Entre enfin Emily Dickinson, « l’Hôtesse minuscule ». On n’oserait dire sur la route, car Emily Dickinson est de ces auteurs qui nous échoient, que l’on lit dans « les circonstances du silence ».

Christiane Veschambre fouille et dans les pages lues, et dans la matière de son écriture. Elle travaille « à même le Vivant ». Lire Deleuze sera dès l’abord, résister au territoire philosophique, puis se laisser mettre en mouvement, découvrir la joie de la pensée et l’écouter dire : « Ecrire (…) c’est un processus, c’est à dire un passage de Vie qui traverse le vivable et le vécu. »

Avec Basse Langue, Christiane Veschambre accomplit une traversée. Son écriture incisive, sans cesse portée par l’élan et le soin d’ajuster les mots à ce qui est à dire, assume l’exigence d’un propos où par le détour de ses lectures, elle révèle l’opacité de l’intime. Elle m’a offert dans la lecture, la relecture, une belle clarté. Vive.

Le recueil de Catherine Jarrett : Ma bête langue, aux Editions Encre et Lumière, particulièrement bien nommées pour ce texte-là, ouvre sur un espace limpide et nous engage dans un éloge en plain chant de la langue française. Le sous-titre qui fait écho au texte fondateur de Du Bellay, revendique l’histoire de la langue française. Mais la chronologie, loin de se limiter au caractère didactique du propos, participe du tempo, structure la partition, fait entendre la basse continue où la poésie peut se déployer.

On découvre l’aventure d’une langue, qui puise la force de dire dès l’origine de l’humanité, en donnant le sens en partage. La création de la forme s’inscrit dans le geste primitif du premier homme qui « sur un tertre glacé, au ponant d’une terre bordée par quatre mers » fait jaillir les éclats du silex. Surgit alors un quintile qui fait don de la langue au poète.

Langue

Par les éclats de pierre

Par les éclats de rêve d’hommes ensemble mêlés

De même qu’un silex tu seras par nous façonnée

Et deviendras vivante et seras notre alliée

La langue vivante donne vie. Les siècles vont défiler au rythme de la « Jeune langue ma mère de douce France née » à la langue qui s’essaie « à de nouveaux parlers ». Elle a passé par la manducation vorace de Rabelais, s’est raidie sous les fourches caudines de Malherbes, s’est magnifiée avec les « maîtres ciseleurs qui firent de toi épure/ Fixée. » D’abord circonscrite à un territoire, elle se détache ensuite de la France pour aborder les rives de la francophonie. Et si des menaces planent sur elle, dit-on, de « sms coupables » en « massacres de grammaire », il incombe à l’écrivain de transmuer cette matière de mots pour faire sens,

Dans ce court recueil, Catherine Jarrett inscrit la langue française à travers le temps et l’espace. Elle la suit pour revendiquer un héritage et s’en saisit à bras le corps pour nous mener au coeur de sa poésie.

je te vis, je t’invente

et à chacun sa langue

et à chacun ta langue

ma démultipliée

Elle assume la plénitude de son amour de la langue, tantôt sollicitant le lecteur par la voix de la conteuse, tantôt le séduisant par la confidence amoureuse du plaisir d’écrire. Cette « longue langue serpente, langue dite française » s’accorde au désir, sublime le geste d’écriture, fût-ce au prix de nécessaires contraintes. Ma Bête Langue se nourrit de la puissance des images, du flux scandé des mots pour une joyeuse célébration.

Me voilà dans les hameaux silencieux de la lecture, après le franchissement des seuils, à l’écoute de deux textes de deux femmes, qui l’une et l’autre me parle la langue écrivaine. Je peux avancer encore sur le « chemin long et de la quête ardente ». Je perçois l’impossibilité d’ « atteindre la libre basse langue ». Mais en toute certitude, ce qu’elles disent de nous à l’instant d’écrire, me relie à tous ceux et celles qui tentent de faire livre.

Par Mireille Diaz-Florian, , publié le 08/01/2017 | Comments (0)
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Bonnes feuilles: Edouard Glissant, philosophe. Héraclite et Hegel dans le Tout-Monde

Bonnes feuilles: Edouard Glissant, philosophe. Héraclite et Hegel dans le Tout-Monde http://www.editions-hermann.fr/4926-edouard-glissant-philosophe.html L’archéologie est indispensable ; nous ne pouvons nous contenter de faire commencer Glissant à Glissant, même si, à bien des égards, son dire est inaugural par son originalité. Mesurer son apport, c’est le faire dialoguer avec ceux qui l’ont précédé. Si Glissant commence à […]

Par Alexandre Leupin, , publié le 07/07/2016 | Commentaire (1)
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La poésie des arbres

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Par Jean-Pierre Parra, , publié le 01/03/2016 | Comments (0)
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Carte de vœux 2016 de Marianic et Jean-Pierre Parra

 

Raison du monde devenue lointaine, écoutons, remuée par le vent de la vie, la voix murmurante de 2016, vêtue d’espérance!

 

Carte de voeux 2016 Marianic et Jean Pierre Parra

 

 

Par Jean-Pierre Parra, , publié le 19/01/2016 | Comments (0)
Dans: Bonnes feuilles

Louis Althusser: faits de l’Étoffe de nos Rêves?

Louis Althusser
Des rêves d’angoisse sans fin
Grasset/Imec

Il n’y a rien de plus accablant pour quelqu’un qui n’est pas psychanalyste, ce qui est mon cas, que les gens qui vous racontent leurs rêves, et allez savoir si, même pour l’analyste, ça ne tient pas de la corvée, mais enfin c’est son travail, rétribué, de les écouter pour les interpréter, les rêves de ses analysants. Il n’est pareillement rien de plus rébarbatif que les récits de rêves dans les livres, y compris lorsque le rêveur est un écrivain est de haute volée. Quand Leiris, par exemple, dans son passionnant Journal, fait longuement état des histoires toujours abracadabrantes qui ont occupé son sommeil, j’ai vite fait d’en sauter les pages. Dès lors, pour quelles raisons les « rêves d’angoisse sans fin » de Louis Althusser — réunis dans un volume qui prolonge et conclue en quelque sorte son autobiographie, l’Avenir dure longtemps, parue en 1992 — les ai-je lus avec la plus vive curiosité, et en étant souvent frappé par la qualité littéraire de leur transcription ? Cela tient, probablement à la personnalité du rêveur, à sa tragédie vécue.

Un sujet et ses démons
Althusser. Le grand philosophe communiste (dissident du parti, mais auquel il resta politiquement fidèle jusqu’au bout), qui apporta au marxisme un regain de vigueur révolutionnaire ; qui exerça une influence durable sur plusieurs générations d’élèves de l’École Normale de la rue d’Ulm où il exerça dans les années soixante, au point que beaucoup d’entre eux, encore aujourd’hui, l’évoquent en le nommant de ce beau mot de « maitre ». Althusser, un des penseurs proche de ceux qu’on appellera « structuralistes », ami de Derrida, Lacan, Foucault, mentor de Benny Lévy, Robert Linhart, Alain Badiou, Jacques Rancière, Étienne Balibar, ami de Sollers, de Bernard-Henri Lévy… Althusser, le théoricien de l’histoire, la Grande Histoire, conçue comme « procès sans sujet », et qui fut, dans la petite histoire, celle de sa vie privée, de sa vie de sujet humain, aux prises avec d’étranges démons (ce mot, à son propos, n’est pas malvenu, compte tenu de ce que fut sa jeunesse catholique et le fait que, tout marxiste qu’il fût, il ait eu pour directeur de conscience une vieille connaissance à lui, le chrétien Jean Guitton). Démons qui le conduisirent à devenir le meurtrier de sa femme, Hélène Rytman.
Il est probable que c’est à cet ultime et dramatique avatar de son existence que l’on doit la curiosité (malsaine ?) avec laquelle on est amené à traquer les raisons de son acte dans le contenu et l’analyse de ses rêves. Quels signes pouvaient éventuellement l’annoncer ? Pour certains, l’évidence est là. Psychiatres et psychanalystes en ont d’ailleurs fait leur miel, et Althusser lui-même, dans un après-coup, parfois jusqu’à l’excès. L’épilogue du volume, intitulé Un meurtre à deux. Note attribuée par Louis Althusser à son psychiatre traitant, présenté avec beaucoup de circonspection par Olivier Corpet, en est un exemple surprenant, voire aberrant. La substitution du « je » au « tu » » dans ce texte rédigé à deux mains, note Corpet, est, sinon une preuve, du moins « l’indice de plus du statut fictionnel de cet entretien et de sa transcription ». Question rémanente : quelle vérité de la fiction, de cette fiction ?

Un acte d’amour
Il est deux autres raisons de l’intérêt qu’on prend à la lecture des rêves du philosophe : la continuité logique de leur déroulement qui en font de courts récits, souvent drôles et émouvants ; le riche vivier de tout ce que Freud a pu élaborer sur la sexualité : l’œdipe, les multiples figures de l’inceste, le complexe de castration, tout le registre des pratiques sexuelles classées comme perversions ou maladies y figure, sodomie, masturbation, pédophilie, zoophilie, voyeurisme, exhibitionnisme, homosexualité, masochisme, sadisme, travestisme, transsexualisme, copulation à plusieurs… Impuissance et culpabilité sont aussi de la partie. Althusser note, 5 mai 1949 : « je pourrai faire l’amour avec n’importe qui », mais la femme qu’il veut pénétrer « reste fermée et dure », et puis elle lui annonce qu’elle a la vérole. Dans un autre rêve, il a un trop gros sexe qu’il ne peut enfiler dans celui de la fille, laquelle, d’ailleurs, a un sexe masculin. Un des très beaux récits de rêve est un « cauchemar » qu’il rapporte dans une lettre à une de ses amantes, Claire, qui en est la figure centrale. « Quand je suis sorti du rêve, il n’y avait plus rien. Rien qu’un bruit de sabots dans la gorge. Rien qu’une main qui dessinait sans fin dans l’air comme un contour… ».
« Le rêve est toujours en avance sur la vie », écrivait Althusser à Claire. J’en viens doncau plus déroutant de cette affaire de mise à mort, les fameux rêves classés sous la rubrique « rêves prémonitoires », dont l’un date du 10 août 1964 (seize avant le meurtre d’Hélène !). Tout est dit, dans le rêve, au détail près, de ce qui s’accomplira dans le réel. Du moins dans l’interprétation qui en sera donnée par lui, après le meurtre, par ses psys et les juges. « Je dois tuer ma sœur (…) il y a une obligation impossible à éviter, un devoir (…) La tuer avec son accord d’ailleurs : une sorte de communion pathétique dans le sacrifice (…) un arrière-goût de faire l’amour (…) lui faire du bien (…) en pénétrant dans sa gorge avec le maximum de ferveur (…) donner la mort comme un don pour l’autre (…) Je la tuerai donc avec son accord, et par son accord (et je ferai de mon mieux) je ne suis pas coupable ».

Un procès sans sujet
C’est ainsi que s’est mise en place, à partir de ce rêve, l’interprétation que le meurtre d’Hélène avait été une sorte de suicide à deux, compris comme un acte d’amour. Hélène aurait appelé ce passage à l’acte. Et d’en conclure, un peu vite, car le meurtre fut bien entendu sans témoin, qu’elle aurait été passive, ne se serait à aucun moment défendues lors de son étranglement. C’est ainsi que le « je ne suis pas coupable » du rêve trouvait sa confirmation médicale, juridique, morale. Et c’est ainsi que le théoricien du « procès sans sujet » devenait, selon le mot d’Éric Marty, l’objet d’« un sujet sans procès ». La santé de Louis Althusser, ses crises d’angoisse, ses dépressions, ses hospitalisations à Sainte-Anne, rendaient bien inutile cette thèse douteuse du « meurtre à deux » pour qu’il soit jugé irresponsable du meurtre de son épouse. S’il fallait s’en convaincre, qu’on relise la belle biographie d’Althusser par Yann Moulier Boutang parue en 1992 chez Grasset, et, bien sûr, cet « ouvrage unique », comme le qualifie Olivier Corpet, l’Avenir dure longtemps, autobiographie d’Althusser, parue également en 1992 en coédition Stock/Imec.

Jacques Henric

Par Jacques Henric, , publié le 03/12/2015 | Comments (0)
Dans: Bonnes feuilles, Chroniques

Barthes, la Photo, le Cinéma, l’Amitié

Des expositions, des colloques se sont succédé, cette année, autour de Roland Barthes. Ils se poursuivent, ces derniers mois. Beaucoup d’ouvrages ont été publiés. C’est dire qu’on n’est pas près d’en finir avec une œuvre dont la force et l’ampleur nous apparaissent aujourd’hui avec plus d’évidence encore, suite aux multiples manifestations suscitées par la célébration du centenaire de la naissance de l’écrivain. Celles-ci nous permettent aussi de mieux saisir les raisons de la violence avec laquelle cette œuvre a été reçue à ses débuts et les résistances du milieu universitaire à son encontre.
Pour mémoire, rappelons l’exposition de la Bibliothèque nationale de France, les Écritures de Roland Barthes, Panorama, exposition dont on peut regretter, qu’elle n’ait pas eu une plus grande visibilité ; la biographie de Tiphaine Samoyault ; l’album Roland Barthes, paru en mai sous la direction d’Éric Marty, où ont été réunis inédits, images, documents, archives, lettres (on y trouve des correspondances avec Robbe-Grillet, Butor, Blanchot, Michel Leiris, Foucault, Claude Simon, et avec de jeunes écrivains d’alors, dont Pierre Guyotat, pour lequel Barthes préfacera en 1970 son livre Eden Eden Eden).
De nouvelles parutions sont prévues, des colloques vont suivre celui qui s’est tenu au Centre Georges Pompidou en septembre et ont pour objet un aspect de l’œuvre jusqu’alors peu commenté, à savoir le rapport de Barthes au cinéma. Il était entendu jusqu’alors, notamment à partir de la publication de la Chambre claire, que Barthes aimait la photo et détestait le cinéma. Pas si simple. En témoignent le passionnant livre de Jean Narboni, La Nuit Sera Blanche et Noire, dont Pierre Eugène a rendu compte dans le précédent Art Press, et un autre texte paru dans Trafic, “Roland Barthes : Bref Lexique du Spectateur”, de Jacques Bontemps, lequel confirme le diagnostic de Narboni. À partir des relations positives que Barthes a entretenues avec certaines œuvres cinématographiques, Bontemps établit un possible lexique qu’après Barthes peut se constituer son lecteur. Il en fait la recension : la pose, le punctum, le sens obtus et la signifiance, la figuration, l’écoute, l’histoire, et l’impératif « coupez ! ». Un autre essai, Roland Barthes ou L’image Advenue, de Guillaume Cassegrain, s’attache à éclairer plus précisément les liens de l’image et du texte, notamment quand écrit sur des peintres.
Barthes fut un « maître », il eut des « élèves », ces jeunes gens, garçons et filles, qui suivirent pendant plusieurs années ses cours, ses conférences, ses séminaires. Quel bonheur eurent ces élèves d’avoir un tel maître ! Quelle chance eut ce maître d’avoir de pareils élèves ! Chantal Thomas et Antoine Compagnon furent de ceux-ci. On sait quelle romancière est devenue Chantal Thomas, quel brillant essayiste Antoine Compagnon. Tous deux rendent un émouvant hommage à celui qui leur communiqua l’amour de la langue et, qui sait, le désir d’écrire. Chantal Thomas dans son Pour Roland Barthes, qu’elle présente comme un « exercice d’admiration et de reconnaissance » ; Antoine Compagnon en revenant, trente-cinq ans après la mort de Barthes, sur leur longue amitié.
Philippe Sollers eut un autre type de relation à Barthes. Quand il le rencontre, il est déjà un écrivain renommé (Mauriac et Aragon n’y sont pas pour rien). Il ne fut pas son élève mais son éditeur et son ami. Dès 1965 que Barthes écrit sur Sollers, un très beau texte sur son roman Drame, qui sera suivi de six autres, jusqu’à ce Sollers écrivain paru en 1979, et réédité aujourd’hui, qui valut à Barthes l’hostilité de ceux qui avaient, pour reprendre son expression, « l’arrogance des paumés ». Paumés de la critique et paumés de la mauvaise littérature d’alors. Dans L’amitié de Roland Barthes, cette lettre datée du 25 août adressée à Sollers où Barthes écrit: « Cher Philippe (…) vous êtes vraiment celui qui aide à travailler, une sorte de grande Drogue facilitante ».

Jacques Henric

 

Par Jacques Henric, , publié le 03/12/2015 | Comments (0)
Dans: Bonnes feuilles, Chroniques

Littérature et vérité

Le constat, déjà lointain, de Borgès sur l’état du roman, est-il toujours d’actualité ? « Le roman, écrivait-il, est à bout de course. Je pense que les expériences si audacieuses et si intéressantes que l’on a tentées dans le roman (…) nous rapprochent du moment où le roman n’aura plus sa place ». Déjà, avant lui, même constat de Breton et des surréalistes… Difficile, en tout cas, de confirmer ou infirmer le jugement de Borgès, vu que le genre littéraire roman , qui a sa longue histoire, n’a plus aucun contenu ni aucun sens aujourd’hui, tout écrit publié étant catalogué « roman». La parution d’une nouvelle biographie d’Aragon, due à Philippe Forest (cf. l’entretien avec celui-ci dans ce numéro) pourrait néanmoins être l’occasion d’opposer à Borgès que de grands romans voyaient le jour au moment même où lui en doutait. Je veux parler des derniers romans d’Aragon, dont l’ultime, Théâtre-roman. Roman au sens plein du mot, mêlant tous les genres littéraires : écrit d’imagination, autobiographie, mémoires, essai, poésie.
Des « romans », la rentrée littéraire, nous en propose une pléthore. Il est intéressant de noter que ceux que la critique, quasi unanime, a retenus sont des biographies, voire des autobiographies, de pures autobiographies. Trois ont fait la une des journaux, Eva, de Simon Libérati ; le très beau récit, la Cache, de Christophe Boltanski ; Un amour impossible, de Christine Angot (lire, dans nos pages livres, l’article de Vincent Roy). Si je retiens plus particulièrement ce dernier, c’est qu’il pose des problèmes de fond à la littérature.
« Il n’y a pas de vérité hors de la littérature » affirme Christine Angot, à l’un de ses intervieweurs. Une fois de plus, cette scie qui nous vient du 19ème siècle, de la sacralisation romantique de l’écrivain et de la littérature. La littérature seule dirait la vérité. Encore faudrait-il savoir ce qu’on entend par « littérature », ce qui en est et n’en est pas. Qui décide ? L’auteur lui-même ? C’est pour le moins outrecuidant. Et savoir ce qu’on entend par « vérité ». Je ne sache pas que Céline ou Aragon, deux grands écrivains du siècle passé, nous aient livré beaucoup de vérité, l’un sur ce que fut l’antisémitisme, l’autre le stalinisme. Écoutons le sage Jacques Lacan : « Je dis toujours la vérité : pas toute, parce que toute la dire, on n’y arrive pas. La dire toute, c’est impossible matériellement les mots y manquent ? C’est même par cet impossible que la vérité tient au réel ». Ne pourrait-on dire que l’écrivain est celui qui prend en compte que des mots manquent, et que le faiseur, lui, pour dire la vérité, là où les mots manquent, il en remet des tonnes. Pour la dire — ou pour la masquer ?
Autre question : la littérature doit-elle être une succursale de la morale ? Pour le chrétien Jose Bergamin et l’athée Kundera, c’est ce qui la corrompt et la tue. « Juger, parmi les hommes, c’est tuer », écrit Bergamin. Le politique, le philosophe, le sociologue, le religieux dévoyé, le magistrat jugent. Pas le romancier. Les dernières pages de Un Amour Impossible sont une manière de procès, un procès qui se tient en l’absence de l’accusé —le père, mort —, lequel ne peut répondre des faits graves qui lui sont reprochés (outre viol et inceste, antisémitisme et préjugés de caste), également en l’absence d’avocats de la défense qui pourraient relever les failles et les contradictions de l’accusation, avec pour pièces les livres précédents de Christine Angot (âge du viol, durée de l’acte incestueux…). Tuer un père, cela se fait. Un père mort, c’est plus rare. S’il fallait un jugement, le seul recevable serait, en l’occurrence, celui du Jugement dernier.
Il n’est pas aisé d’écrire la vérité à la lumière du Saint-Esprit, dixit Saint-Simon. Ou, dit autrement par Philippe Forest, sollicité de juger Aragon, « c’est un privilège qu’il est prudent de réserver à Dieu seul ».

Jacques Henric

 

 

Par Jacques Henric, , publié le 02/12/2015 | Comments (0)
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Proust en bref: bonnes feuilles

blancheToute révélation, toute résurrection, ces moments infimes où toute une vie bascule, est un punctum qui vise l’éternité. De fait, toute la Recherche s’origine d’un punctum,  le travail de Proust ayant consisté à transformer inlassablement la piqûre de la contingence en nécessité de Loi et de Vie. Arrivé au fond de l’Enfer de sa dissolution dans les plaisirs de l’amour, de l’amitié, de la contemplation esthétique, s’ouvre l’échappée vers le Paradis de l’œuvre à faire; cent ans de jouissances répétitives, cent ans de recherche, et soudain, par contingence, s’ouvre la porte : « Mais c’est quelquefois au moment où tout nous semble perdu que l’avertissement arrive qui peut nous sauver, on a frappé à toutes les portes qui ne donnent sur rien, et la seule par où on peut entrer et qu’on aurait cherchée en vain pendant cent ans, on y heurte sans le savoir, et elle s’ouvre. » (TR, 173) Peu importe que, comme Proust l’a avoué dans une de ses lettres, que ce point crucial soit un composite de plusieurs moments : c’est précisément le travail de l’art que de cristalliser  en un seul moment ce qui dans la vie prit sans doute du temps et se répéta sous différentes formes. Les portes du paradis et du salut s’ouvrent parfois par hasard : ce qui n’est point contingent, c’est l’obstination que met notre volonté à essayer de les découvrir.

Le récit de cette obstination se donne à lire, au passé, dans l’ample phrasé proustien, qui est l’élégie de l’atomisation et du singulier (du sujet judéo-chrétien). La magie du flux narratif est faite de la détresse, de l’éparpillement et des discontinuités contingentes du Moi et de la Vie. Lente déréliction, où le chagrin succède à l’allégresse, la jalousie, cette « passion de la vérité » (CS 269) à l’amour, où la perte se profile toujours comme future de la jouissance, où la possession est incomplète, l’amitié vide, où les œuvres d’art n’inspirent rien qui rédimerait la vie, où les tentatives d’écrire sombrent dans la procrastination, où même les moments les plus ravissants (les délicieux réveils d’Albertine dans La Prisonnière, par exemple) sont destinés à la disparition. Le passé récitatif est un long glas traversé par moments de jubilations fugaces.  L’amour, l’amitié, la mondanité s’y révèlent comme autant de figures que la déception, au cours du temps, a vidées de leur sens. Le récit est la poussière évanescente du détail infini, poursuivi avec une attention qui relève de la névrose obsessionnelle ; il suffit pour le saisir de constater l’énergie que met le narrateur jaloux à traquer et à faire la collection de tous les petits faits qui confirmeraient son soupçon : « La jalousie est aussi un démon qui ne peut être exorcisé, et revient toujours incarner une nouvelle forme. » (P, 95) Certes, la névrose obsessionnelle, dans le foisonnement du détail,  s’attache tout aussi bien à cet envers de la jalousie qu’est l’amour (l’amour de la littérature et des êtres tout ensemble).

Mais la déconvenue est aussi la clé et la cause inverse d’une très ferme espérance : amour et amitié, désir, certes éternellement désappointés, tout s’est reporté sur les morts (la grand-mère, Albertine), mais surtout s’est transfiguré dans l’art et le livre en train de se faire; les objets d’amour et d’amitié se transsubstantient dans l’œuvre pour révéler le sens même de la vie, et sa joyeuse essence.

Pour l’acheter

Par Alexandre Leupin, , publié le 29/09/2015 | Comments (0)
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Lecture d’une œuvre d’Ernest BRELEUR de sa Série des Christ

le Christ d' E. Breleur 1

le Christ d’ E. Breleur

Longiligne, racé, le pas silencieux, la démarche souple d’un félin, toujours de noir vêtu  : un puma, Ernest Breleur. Derrière les verres cerclés de ses lunettes, un regard indifférent, parfois hautain, assoupi, voire glacial ou portant ailleurs… et tout à coup de sous la paupière, un éclair acéré, un sourire fulgurant avant de s’éteindre semble-t-il, pour s’éveiller, transpercer et saisir à nouveau, le secret des choses.

Une carapace qui se dévoile chaleureuse, ainsi s’offre son œuvre aux chanceux qui ont pu voir ses rares expositions ou visiter son atelier : de grands formats généreusement colorés, où s’équilibrent autour du sujet central, brutal, des objets de lumière et d’apaisement, nécessaires. Ce sont des roses de porcelaine qui stylisent des pierres tombales ou des collages, fenêtres découpées dans des cartes routières telles les barques égyptiennes guidant les âmes au royaume des morts… Elles ne se donnent pas immédiatement.

Je parle, pour l’heure, car Ernest Breleur est un serial killer, de sa Série des Christ, et non pas d’un de ses tableaux en particulier, ils n’ont pas de titre, ils sont peints à deux moments de la vie de l’artiste. La Série dans son ensemble (donc incluant pour moi le prélude que sont les Mythologies de la Lune) constitue en elle-même une œuvre, parfaite, que chacun se construit dans son imaginaire. Comme une tomographie ou un scanner qui après avoir découpé en fines lamelles un organe le présente en trois dimensions à l’œil du médecin. Ernest Breleur aime les radiographies. Et s’il présente avec une telle succession ses Christ, c’est qu’il examine une à une toutes les possibilités de cette figure. Or avant même que ne soit reconstituée en volume l’image parfaite, chacun de ces tableaux-lamelles doivent être eux-mêmes analysés, strate par strate, couche après couche : ce qui construit le fond du tableau n’est pas simple décorum mais élément constitutif d’une vérité.

L’œil du médecin traque la tumeur, mais que cherche Ernest Breleur ?
Dans son long chemin de croix initié dès Les Mythologies de la Lune, il n’a de cesse de s’interroger. Déjà les larges coups de pinceaux maltraitant le corps Du Supplicié, déjà la décapitation. Déjà le sombre questionnement (avec, cependant, une lune promesse d’espoir ?). Déjà on perçoit que ce qui est représenté est moins la chair tuméfiée que le geste, la frappe du bourreau : c’est à dire l’invisible, l’indicible, ce qui est en creux, ce qui a été, ce qui n’est plus et… la meurtrissure qui nous en reste est ainsi distanciée. L’émotion existe pour autant, car sans elle il n’y a pas d’œuvre, mais, sobre, minimalisée, elle ne pollue pas la lecture de l’oeuvre.

Dans la Série des Christ, des années 90, la Question, poussée à son paroxysme moyenâgeux de Torture, ne représente plus qu’un corps démembré : les moignons peu à peu réduits se transforment en un seul, qui saigne, sans signe, sans croix, un sexe, un vit… Car ce que révèle finalement cette quête de la mort, c’est la quête de la vie !
Une série de tableaux apparemment répétitifs, inertes, uniques mais qui sont la variation non pas d’un même mais la dynamique d’une recherche douloureuse menant à la découverte de l’Essentiel.
Qui la motive ? Quel est son objet ? De quelle quête s’agit-il ?
Du divin ?
Du Beau, du Sublime plutôt. Car cette quête plus philosophique que religieuse a convaincu Ernest Breleur que seul l’œuvre artistique peut affranchir de la mort. Seul l’art peut apaiser la douleur d’être inscrit dans le Temps.

Mais plus encore peut-être, du haut de la sagesse de ses 70 ans, il semble (à voir l’explosion de couleurs et de joie de ses recherches actuelles, tant il prend plaisir à assembler ses œuvres aériennes, combinaisons de colifichets féminins), il semble donc que vivant intensément l’instant, il a déjà aboli le temps.

Peut-être lui suffit-il désormais de Savoir Fabriquer de belles choses ? Peut-être lui suffit-il de s’interroger sur « l’énigme du désir » : la réponse important moins que la question car au fond il la connaît déjà.

Mais vérifions notre hypothèse selon laquelle chaque toile de la série des Christ n’est qu’un moment de la grande sculpture-peinture métaphorisant la quête de Ernest Breleur. Comment intituler cette toile de 1993 ? Certes un titre donné par l’artiste appauvrirait limiterait l’imaginaire du spectateur trop docile, mais ce respect scrupuleux de l’autre ne facilite pas la critique ou le simple désir de communiquer sur une œuvre. L’arbitraire et l’insuffisance de « Christ jaune » invite à un autre baptême… Opus1993-15B ? Musical, mais sans références plus précises, très inexact…

On pense aux Christs romans de bois sculptés de Cologne. Au torse du Christ de Mig Aran (Viella, Espagne). Ou encore, à Cleveland, ce Christ en croix du Xème siècle provenant de Bourgogne. On pense surtout au Christ de Lavaudieu (Haute Loire), écartelé entre Le Louvre et le Metropolitan Museum de New York : le torse d’un côté, la tête de l’autre, le Temps s’étant chargé de ronger ou d’éparpiller le reste…

Mais, un corps humain inscrit dans un cercle, on pense bien sûr à Vinci.

le Christ de Valaudieu

le Christ de Valaudieu

Un « homme de Vitruve » revisité, redistribuant les normes de l’art contemporain ? Auquel Breleur aurait ôté tête, bras, jambes, sexe, tout ce qui permet à l’homme d’exercer sa violence sur le monde ? Un pur esprit, un ange, une colombe sans aile ? Qui l’a décapité, démembré : d’où provient cette agressivité animale ? De chacun d’entre nous, de l’artiste lui-même, de la société, d’une idéologie politique, d’un Dieu barbare…?
On le voit ici les normes ne sont plus celles de l’anatomie, des proportions esthétiques à établir. Même si E. Breleur ne renonce en rien, jamais, aux leçons de la Renaissance. Il ne s’agit plus d’établir des repères techniques mais de poser les bases d’un questionnement universel. Par exemple, aussi, celui qu’a posé plus explicitement Gauguin dans son tableau de 1897 D’où venons-nous…

J’appellerai cette toile à « défeuiller » Le Christ solaire. De fait, sa luminosité tranche sur les autres toiles de la série. Car, opposition ou continuité, l’astre sélène des Mythologies de la Lune cède la place ou plutôt s’est métamorphosé en étoile. Ses rayons irradient le corps supplicié dont les lignes cicatricielles s’affinent. Disparues, les blessures : aucune déclinaison de rouge. Les bandages antérieurs ont laissé des traces blanches : cet être va devenir ange. En attendant son envol et que poussent ses ailes, il marche et semble vouloir renaître. L’absence de la croix ne pèse plus sur ses épaules atrophiées. Il s’est reconstruit : seins masculin et féminin, sexe et ventre androgynes, taille et reins, cuisses et mollets robustes. Sa silhouette finement dessinée s’affirme de noirs temps forts, de traits puissants, mettant en relief ses hésitations comme sa détermination, ses ombres comme sa lumière. Il n’y a plus de tête, mais à l’horreur de la décapitation s’est substituée l’idée d’un contact plus instinctif, plus immédiat, plus essentiel avec le monde. Plus de bras ni de mains non plus, mais, au lieu du démembrement, s’est établie une relation plus sensuelle, plus directe, plus vraie.

Le Christ se promène donc dans un cimetière au zénith splendidement bleu, qui dans une belle diagonale s’harmonise avec le disque solaire pour donner une végétation somptueusement verte où se confondent par la transparence des couches successives le ciel et la terre. Où sommes-nous ? Entre les roses et les vases de porcelaine, entre le visible et l’invisible. Entre les tombes « palpitent » des croix, des piétas des brigands repentis, des Madeleine et des vierges éplorées… Ils sont là, images subliminales, sublimées. On les devine mais on est sûr de leur présence : on les a vus dans les tableaux précédents.

Noir, jaune, vert, bleu blanc avec quelques orangés et surtout l’arc soulignant le cercle solaire : la sobriété chromatique est remarquablement parlante. Que dit-elle ?
Approchons les six niches blanches également réparties autour du Christ. A la fois pierres tombales ou table de la loi. Ou plutôt déclaration des droits et devoirs ? La réponse plus prosaïque que divine n’en est pas moins spirituelle : des collages de cartes routières ! Peu importe de quel pays, ne regardons pas le doigt ! « Où allons-nous ? ». C’est le cheminement qui compte et, quelle que soit la voie choisie, il sera douloureux, et… il sera lumineux.

Il apparaît donc évident que le Christ solaire est à la fois un arrêt sur l’image d’une sorte de folio-scope que serait La Série des Christ considérée dans son ensemble sculptural et dynamique, car il est constitué des mêmes éléments, de la même composition, mais aussi une toile différente, pouvant vivre son unicité, et marquant une évolution de la réflexion de l’artiste.

Si bien que l’on peut se dire que la rupture de E. Breleur avec la peinture n’est pas définitive. De fait, n’est-il pas dans une interrogation actuelle sur les limites du dessin ? Et lorsque l’on voit comment ressurgissent les couleurs au milieu des rondes et des envols joyeux des corps aux chairs plantureuses de ses dernières œuvres, on se dit qu’il lui reste encore à peindre au moins un Christ. Peut-être un Christ Phénix, celui qui exploserait dans un Big Bang régénérateur ?

 

 

Par Daouia Gacem, , publié le 19/09/2015 | Comments (0)
Dans: Bonnes feuilles