Entretiens avec Borges, 3

Fin de la visite de Paul Theroux à Jorge Luis Borges, en 1978.

Borges était infatigable. Il me demandait de revenir constamment. Il restait éveillé tard, avide de discussions, voulant qu’on lui lise et relise, et il était de bonne compagnie. Progressivement il fit de moi son Boswell. Chaque matin en me réveillant, je m’asseyais et écrivais la dernière conversation. Je déambulais dans la ville et le soir prenais le métro. Borges me dit qu’il sortait rarement. “Je ne vais pas dans les ambassades, je ne vais pas aux réceptions – je déteste rester debout à boire. »

On m’avait prévenu qu’il pouvait être dur et de mauvaise humeur. Mais ce que je voyais était plutôt angélique. Il y avait du charlatan en lui – il avait une façon de pontifier, et je savais qu’il ne faisait que répéter quelque chose qu’il avait déjà dit cent fois. Il avait le début d’un bégaiement, mais il arrêtait ça en bougeant des mains. Il était parfois professoral, mais il pouvait aussi être l’opposé, une espèce d’étudiant, son visage délicat tendu par l’attention, ses doigts noués. Au repos, son visage devenait aristocratique, et quand il découvrait ses dents jaunes dans un ricanement excessif qui signifiait un contentement – il riait très fort de ses propres plaisanteries –, son visage s’éclairait et il ressemblait à un acteur français venant de réaliser qu’il avait réussi à voler la vedette. (‘Stolen the show!’, disait-il alors, « on ne peut pas dire ça en espagnol. Voilà pourquoi la littérature espagnole est si terne. ») Il avait le visage parfait d’un sage, et pourtant, en transformant ses traits d’une certaine façon, il pouvait évoquer un clown, mais jamais un bouffon. C’était l’homme le plus gentil du monde, pas de violence dans ses propos ni dans ses attitudes.

« Je ne comprends pas la revanche », dit-il, « je n’en ai jamais ressenti le besoin. Et je n’écris pas dessus. »

« Et ‘Emma Zunz’ alors ? »

« Oui, c’est le seul cas. Mais on m’a donné l’histoire, et je ne pense pas qu’elle soit très bonne. »

« Donc vous n’approuvez pas l’idée de rendre la pareille, de prendre votre revanche sur quelque chose qu’on vous a fait ? »

« La revanche ne change pas ce qu’on vous a fait. Ni le pardon. Ni l’une ni l’autre n’ont de rapport avec ce que vous avez subi. »

« Que peut-on faire alors ? »

« Oublier », dit Borges, « C’est tout ce qu’on peut faire. Quand on me fait du mal, je prétends que ça s’est produit il y a longtemps, et à quelqu’un d’autre. »

« Ça marche ? »

« Plus ou moins », il montra ses dents jaunes, « Moins plutôt que plus. »

A propos de la futilité de la revanche, il passa à un autre sujet, les mains tremblantes, un sujet lié cependant, concernant la Deuxième Guerre mondiale.

« Quand j’étais en Allemagne juste après la guerre », dit-il, « je n’ai jamais entendu un mot contre Hitler. A Berlin, les gens me disaient » – maintenant il parlait en allemand – « ‘Eh bien, que pensez-vous de nos ruines ?’ Les Allemands aiment qu’on les prenne en pitié – ‘N’est-ce pas horrible ?’ Ils me montraient leurs ruines. Ils voulaient que je les plaigne. Mais pourquoi aurais-je dû les satisfaire ? Je leur dis – il exprima sa phrase en allemand – ‘Bon, j’ai vu Londres…’ »

On poursuivit sur l’Europe. La conversation porta sur les pays scandinaves et, inévitablement, sur le prix Nobel. Je ne dis pas la chose qui allait de soi, que Borges avait été mentionné comme candidat possible. Mais de sa propre initiative, il dit : « Si on me l’offrait, je me précipiterais et je le recevrais des deux mains !
Mais qui sont les écrivains américains qui l’ont eu ? »

« Steinbeck », je dis.

« Non, je n’y crois pas… »

« C’est vrai. »

« Je ne peux croire que Steinbeck l’ait eu. Et pourtant Tagore l’a eu et c’était un écrivain atroce. Il écrivait des poèmes à l’eau de rose, la Lune, les jardins… Des poèmes kitsch. »

« Peut-être qu’ils perdent quelque chose quand ils sont traduits du bengali à l’anglais. »

« Ils ne pourraient qu’y gagner. Mais ils sont mièvres. »

Il sourit, et son visage devint béat – expression accentuée par la cécité. Ça arrivait souvent : je pouvais constater qu’ainsi il remuait un souvenir.

« Tagore est venu à Buenos Aires. »

« Après qu’il ait eu le prix Nobel ? »

« Oui, ça doit. Je ne peux imaginer que Vittoria Ocampo l’ait invité sans ça. » Il gloussa à cette sortie.

« Et on s’est disputés. Tagore et moi. »

« A propos de quoi ? »

Borges prit une voix à la fois pompeuse et moqueuse. Il réservait ça pour certaines affirmations d’un dédain glacial. Il rejeta sa tête en arrière et dit sur ce ton particulier : « Il émettait des hérésies sur Kipling. »

On s’était retrouvé ce soir-là pour lire l’histoire de Kipling ‘Dayspring Mishandled’, mais on n’a jamais pu y arriver. Il se faisait tard, et c’était l’heure du dîner. On parla des histoires de Kipling, et puis des récits d’horreur en général.

« They est une très bonne histoire. J’aime bien les histoires horribles de Lovecraft. Ses intrigues sont excellentes, mais son style est atroce. Je lui ai dédié une histoire une fois. Mais elle n’était pas aussi bonne que They – ce qui est bien triste*. »

« Je crois que Kipling écrivait sur ses propres enfants, décédés. Sa fille est morte à New York, son fils a été tué pendant la guerre. Et il n’est jamais plus revenu en Amérique. »

« Et il avait ce conflit avec son beau-frère », ajouta-t-il.

« Mais ils se sont moqués de lui au tribunal. »

« Laughed him out in court, encore une chose impossible à dire en espagnol ! » Il avait une mine réjouie, mais il fit soudain semblant d’être morose : « On ne peut rien dire en espagnol. »

Nous sortîmes dîner. Il me demanda ce que j’avais fait en Amérique du Sud. Je lui dis que j’avais donné quelques lectures sur la littérature américaine, et qu’à deux occasions, comme je me décrivais comme féministe à un auditoire hispanisant, on m’avait pris pour un homme qui confessait une déviance. Borges dit qu’il fallait se rappeler combien les Latino-Américains n’étaient guère subtils sur ce point. Je continuai en disant que j’avais parlé de Mark Twain, de Faulkner, de Poe et d’Hemingway.

« Quoi en particulier, à propos d’Hemingway », demanda-t-il ?

« Il avait un gros défaut », lui dis-je, « un défaut sérieux à mon sens, il admirait les brutes**. »

Borges dit : « Tout à fait d’accord. »

Le repas fut agréable. Et après, en rentrant à son appartement, il frappa à nouveau la porte de l’hôtel, et dit : « Oui, oui, je crois que vous et moi sommes d’accord sur la plupart des sujets, non ? »

« Peut-être », dis-je, « mais un de ces jours, il faut que je parte pour la Patagonie. »

« Nous ne disons pas Patagonie », dit-il, « on dit ici Chubut, ou Santa Cruz. On ne dit jamais Patagonia. »

« W.H. Hudson disait Patagonia. »

« Qu’est-ce qu’il en savait ? Idle days in Patagonia n’est pas un mauvais livre, mais remarquez qu’il n’y a pas de gens dedans, seulement des oiseaux et des fleurs. C’est comme ça en Patagonie. Il n’y a personne. Le problème d’Hudson, c’est qu’il mentait tout le temps. Ce livre est plein de mensonges. Mais il y croyait, et assez vite, il ne pouvait plus faire la différence entre ce qui était vrai et ce qui était faux. » Borges réfléchit un moment et dit :

« Il n’y a rien en Patagonie. Ce n’est pas le Sahara, mais c’est ce qui y ressemble le plus en Argentine. Non, il n’y a rien en Patagonie. »

Si c’est le cas, pensai-je – s’il n’y a vraiment rien là-bas, c’est l’endroit parfait pour terminer ce livre.

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* En français dans le texte.
** Bully : tyran, brute, dur, intimidateur, agresseur, harceleur, fier-à-bras. Pas d’équivalent satisfaisant en français. He admired bullies, il admirait les brutes.

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Ces textes constituent le chapitre 20 du livre de Paul Theroux (The Old Patagonian Express), chapitre intitulé ‘The Buenos Aires Subterranean’, il porte sur ses entretiens avec Jorge Luis Borges.
Traduction : J. Brasseul

Entretiens avec Borges, 2

Paul Theroux, dans son livre, continue à profiter du passage à Buenos Aires pour rencontrer le célèbre auteur, deuxième jour.

C’était Vendredi saint. Partout en Amérique latine, il y avait de sombres processions, des gens portant des images du Christ, traînant des croix au sommet de montagnes volcaniques, se flagellant, habillés de linceuls noirs, allant sur leurs genoux en récitant les étapes du chemin de croix, paradant avec des crânes. Mais à Buenos Aires, on voyait peu de ces activités de pénitents. La dévotion, dans cette cité séculière, prenait la forme de sorties au cinéma. Julia, qui avait gagné pas mal d’Oscars, ouvrait ce vendredi saint, mais le théâtre était vide. Les dix commandements, le récit biblique épique des années 1950, passait, et il y avait une queue de deux pâtés d’immeubles devant le guichet. Et une foule identique au film de Zeffirelli, Jésus de Nazareth, et les amateurs, au moins cinq cents, se tenaient pieusement sous la pluie.

J’avais passé la journée à transcrire les notes prises la veille sur mes genoux. La cécité de Borges m’avait permis de le faire sans attirer l’attention pendant qu’il parlait. Je prenais à nouveau le « Subterranéen » de Buenos Aires pour aller à mon rendez-vous.

Cette fois, l’appartement était éclairé. Ses chaussures frottant le sol l’annoncèrent et il apparut, toujours aussi strictement habillé dans la chaleur humide de cette soirée, exactement comme le soir précédent.

« C’est l’heure de Poe », dit-il, « s’il vous plaît, asseyez-vous. »

Le volume était posé sur une chaise à côté. Je le pris et trouvai Pym, mais avant que je puisse commencer, Borges dit : « J’ai repensé aux Sept piliers de la sagesse. Chaque page du livre est excellente. Et pourtant c’est un livre ennuyeux. Je me demande pourquoi. »

« Il voulait écrire un grand livre. George Bernard Shaw lui avait conseillé de mettre plein de points-virgules. Lawrence décida d’être exhaustif, croyant que s’il était emphatique, il serait considéré comme génial. Mais c’est terne, sans aucun humour. Comment un livre sur les Arabes peut ne pas être drôle ? »

« Huckleberry Finn est un grand livre », dit Borges. « Et drôle. Mais la fin n’est pas bonne. Tom Sawyer apparaît et ça devient mauvais. Et il y a aussi ‘Nigger Jim’ – Borges commençait à remuer l’air de ses mains – « Oui, on avait un marché aux esclaves ici au Retiro. Ma famille n’était pas extrêmement riche. Nous n’avions que cinq ou six esclaves. Mais certaines en avaient trente ou quarante. »

J’avais lu qu’un quart de la population argentine avait été d’origine africaine. Mais il n’y avait pas de Noirs en Argentine maintenant. Je lui demandai comment on pouvait expliquer ça.

« C’est un mystère. Je me souviens en avoir vu beaucoup. » Borges paraissait si jeune qu’il était facile d’oublier qu’il était aussi vieux que le siècle. Je ne pouvais être certain de la véracité de son affirmation, bien qu’il présente le plus explicite de tous les témoignages que j’avais rencontrés sur la question, au cours de ce voyage. « Ils étaient cuisiniers, jardiniers, hommes à tout faire », dit-il, « je ne sais pas ce qui leur est arrivé. »

« Des gens disent qu’ils ont été décimés par la tuberculose. »

« Pourquoi les a-t-elle épargnés à Montevideo ? C’est tout à côté, hein ! Il y a une autre histoire, tout aussi bête, disant qu’ils ont combattu les Indiens, et les Indiens et les Noirs se sont entre-tués. Ça aurait pu se passer vers 1850, mais même là, c’est faux. En 1914, il y avait encore beaucoup de Noirs à Buenos Aires, c’était très commun, je devrais dire peut-être 1910, pour être sûr. […] Je ne sais pas pourquoi ils sont si peu nombreux maintenant, pas comme en Uruguay et au Brésil – au Brésil vous pouvez rencontrer un Blanc de temps en temps, si vous avez de la chance, hein, Ha ! »

Borges riait dans son coin, son visage s’éclaira.

« Ils pensaient qu’ils étaient des natifs. J’ai entendu une femme noire dire à une femme blanche, ici en Argentine, « Bon, au moins, on n’est pas arrivés en bateau ! » Elle voulait dire qu’elle considérait les Espagnols comme des immigrants. ‘Au moins, on n’est pas arrivés ici en bateau’ !

« Quand est-ce que vous avez entendu ça ? »

« Ça fait des années », dit Borges, « mais les Africains étaient de bons soldats, ils se sont battus pendant les guerres d’Indépendance. »

« Aussi aux Etats-Unis », dis-je, « Mais beaucoup du côté anglais. Les Anglais leur avaient promis la liberté s’ils servaient dans l’infanterie britannique. Un régiment du Sud était entièrement noir – Lord Dunmore’s Ethiopians, il était appelé. Ils ont fini au Canada.

« Nos Noirs ont gagné la bataille de Cerrito. Ils se sont battus contre le Brésil. De très bons soldats dans l’infanterie. Les gauchos combattaient à cheval, les Noirs non. Il y avait un régiment, le Sixième on l’appelait, pas le régiment des mulâtres et des Noirs, mais en espagnol, le Régiment des Foncés et des Basanés. Dans Martin Fierro, ils sont appelés ‘Hommes de couleur humble’.
Mais assez, assez, lisons Arthur Gordon Pym.

« Quel chapitre ? Pourquoi pas celui où un navire approche plein de cadavres et d’oiseaux ? »

« Non, je veux le dernier. Sur l’obscurité et la lumière. »

Je lus le dernier chapitre, quand le canot dérive vers l’Antarctique, l’eau devenant plus chaude, et puis très chaude, la chute blanche de cendres, la vapeur, l’apparition d’un géant blanc. Borges interrompait de temps en temps, disant en espagnol : « C’est enchanteur, c’est charmant ! », ou, « Comme c’est beau ! »

Quand je finis, il dit : « Lisez l’avant-dernier chapitre. »

Je lus le chapitre 24 : Pym échappe de l’île, poursuivi par des sauvages rendus fous, la description frappante du vertige. Ce passage terrifiant, et long ravit Borges, et il battit des mains à la fin.

Il dit : « Et maintenant, un peu de Kipling ? Est-ce qu’on essaie de déchiffrer ‘Mrs Bathurst’, et essayer de voir si c’est une bonne histoire ? »

Je dis : « Je dois vous dire que je n’aime pas du tout ‘Mrs Bathurst’.

« Bon, ça doit être mauvais. Plain Tales from the Hill, alors. Lisez Beyond the Pale.

Je lus Beyond the Pale, et quand j’arrivai au passage où Bisesa chante une chanson d’amour à Trejago, son amant anglais, Borges m’interrompit, en récitant :

Alone upon the housetops, to the North
I turn and watch the lightning in the sky, –
The glamour of thy footsteps in the North,
Come back to me, Beloved, or I die!

« Mon père avait l’habitude de me réciter celle-là », dit Borges. Et quand je finis l’histoire, il me dit : « Maintenant vous en choisissez une. »

Je lui lus l’histoire du fumeur d’opium, The Gate of the Hundred Sorrows.

« Comme c’est triste », dit-il. « C’est horrible. Le type ne peut rien faire. Mais remarquez comme Kipling répète le même vers. Il n’y a pas d’histoire du tout, mais c’est charmant. » Il toucha sa veste. « Quelle heure est-il ? » Il sortit sa montre et effleura les aiguilles, « Neuf heures et demie – nous devrions y aller. »

Comme je remettais le Kipling à sa place – Borges voulait que les livres soient à leur place exacte, je lui demandai : « Vous relisez parfois vos écrits ? »

« Oui. Pierre Ménard. C’est la première histoire que j’ai écrite. J’avais 36 ou 37 ans à l’époque. Mon père disait : ‘Lis beaucoup, écris beaucoup, et ne te précipite pas à te faire imprimer’, ses mots exacts. La meilleure histoire que j’ai jamais écrite est L’Intrus, et Sud, c’est bon aussi. Ça ne fait que quelques pages. Je suis paresseux, quelques pages et c’est fini. Mais Pierre Ménard est une plaisanterie, pas une histoire.

« J’avais l’habitude de donner à mes étudiants chinois The Wall and the Books, à lire. »

« Des étudiants chinois ? Je suppose qu’ils pensaient que c’était plein de bourdes. Je crois que ça l’est. C’est une pièce secondaire, ne valant guère d’être lue. Allons manger. »

Il prit sa cane sur le sofa dans le parloir et nous partîmes, serrés dans le petit ascenseur, puis après le portail en fer forgé. Le restaurant se trouvait au coin de la rue. Je ne le voyais pas encore, mais Borges connaissait le chemin. Ainsi c’est l’homme aveugle qui me conduisit. Marcher dans cette rue de Buenos Aires c’était comme être conduit dans Alexandrie par Cavafy, ou dans Lahore par Kipling. La ville lui appartenait et il avait joué un rôle dans son invention.

Le restaurant était plein ce soir de Vendredi saint et c’était extrêmement bruyant. Mais dès que Borges entra, tapant avec sa canne, cherchant son chemin en se guidant avec les tables, un chemin qu’il connaissait à l’évidence bien, un silence tomba dans la salle. C’était à la fois un silence révérencieux et curieux, et il se prolongea jusqu’à ce que l’écrivain fût assis et ait commandé son repas.

Nous eûmes des cœurs de palmiers, du poisson, et du raisin. Je bus du vin, Borges resta à l’eau. Il penchait sa tête sur le côté pour manger, tentant de couper les morceaux de palmier avec sa fourchette. Il essaya une cuillère ensuite, et en dernier recours utilisa ses doigts.

« Vous savez quelle est la grande erreur des cinéastes qui réalisent un Doctor Jekyll and Mister Hyde ? » demanda-t-il ? « Ils prennent le même acteur pour les deux hommes. Ils devraient mettre deux acteurs différents. C’est ce que Stevenson voulait dire. Jekyll était deux hommes à la fois. Et vous ne comprenez pas avant la fin, que c’est le même. Il faudrait faire apparaître ça seulement à la fin. Autre chose : pourquoi est-ce que les réalisateurs font de Hyde un séducteur ? En fait, il n’était que cruel. »

Je dis : « Hyde piétine un enfant, et Stevenson décrit le son des os qui craquent. »

« Oui, Stevenson haïssait la cruauté, mais il n’avait rien contre la passion physique. »

« Vous lisez les auteurs modernes ? »

« Je n’ai jamais cessé de les lire. Anthony Burgess est bon – un homme très généreux d’ailleurs. On est pareil – Borges, Burgess. C’est le même nom. »

« D’autres ? »

« Robert Browning », dit Borges, et je me demandais s’il me faisait marcher. « Mais il aurait dû être un auteur de nouvelles, il aurait été meilleur que Henry James, et les gens le liraient toujours. » Borges attaqua son raisin. « La nourriture est bonne à Buenos Aires, vous ne trouvez pas ? »

« Sur la plupart des aspects, c’est un endroit des plus civilisés. »

Il me regarda : « Peut-être, mais il y a des bombes tous les jours. »

« Ils n’en parlent pas dans les journaux. »

« Ils ont peur d’annoncer les nouvelles. »

« Comment savez-vous qu’il y a des attentats ? »

« Facile. J’entends les explosions. »

De fait, trois jours après, il y eut un incendie qui détruisit en grande partie le nouveau studio de télévision en couleur qui avait été construit par la Coupe du monde. On parla d’une « faille électrique ». Cinq jours plus tard, deux trains subirent des explosions à Lomas de Zamora et Bernal. Une semaine après un ministre fut assassiné, son corps découvert dans une rue de Buenos Aires, avec une note disant : Un cadeau des Montoneros.

« Mais le gouvernement n’est pas si mauvais », dit Borges. […]

« Et Perόn ? »

« Perόn était un vaurien. Ma mère était en prison sous Perόn. Ma sœur aussi. Mon cousin. C’était un mauvais leader et, aussi, je crois, un lâche. Il a ravagé le pays. Sa femme était une catin. »

« Evita ? »

« Une banale prostituée. »

Nous prîmes du café. Borges appela le garçon et dit en espagnol : « Aidez-moi jusqu’aux toilettes ». Il me dit : « Je dois y aller et secouer la main de l’évêque. Ha ! »

En rentrant par les rues, il s’arrêta à l’entrée d’un hôtel et donna deux coups à la porte avec sa canne. Peut-être qu’il n’était pas aussi aveugle qu’il le disait, ou c’était un repère familier. Il n’avait pas heurté doucement, « C’est pour la chance », dit-il.

En tournant le coin vers Maipú, il dit : « Mon père avait l’habitude de dire, ‘Quelle histoire loufoque cette histoire de Jésus. Un homme qui meurt pour les péchés du monde, qui peut croire ça ?’ Ça n’a aucun sens, vous ne trouvez pas ? »

« Voilà une pensée appropriée pour un Vendredi saint ! »

« Je n’avais pas pensé à ça, ah oui ! » Il rit si fort qu’il fit sursauter deux passants.

Comme il allait à la pêche de ses clés, je lui demandai de me parler de la Patagonie.

« J’y suis allé », dit-il. « Mais je ne connais pas bien. Je vous dirai ça, cependant : c’est un endroit morne, très morne. »

« Je pensais y partir en train demain. »

« Ne partez pas demain. Venez me voir. J’aime bien vos lectures. »

« Je suppose que je peux partir la semaine prochaine. »

« C’est sinistre », dit Borges. Il avait ouvert la porte, et maintenant il se glissait dans l’ascenseur en ouvrant les grilles métalliques. « La porte des cent chagrins », dit-il, et il entra en riant sous cape.

…/…

 

Entretiens avec Borges, 1

Paul Theroux est un écrivain américain surtout connu pour ses récits de voyage, notamment en train, aux titres merveilleusement évocateurs (Riding the Iron Rooster, The Great Railway Bazaar, Ghost Train to the Eastern Star, Dark Star Safari, etc.), et aussi de romans, comme par exemple The Mosquito Coast, devenu un film célèbre de Peter Weir. Dans un de ses travel books, The Old Patagonian Express (1979), il relate ses entretiens à Buenos Aires avec Jorge Luis Borges, près de la fin de son itinéraire, du Massachusetts à la Patagonie.

Buenos Aires est à première vue, et ensuite durant des jours, une fourmilière des plus civilisées. Elle a l’élégance du Vieux Monde dans ses rues et ses bâtiments ; et dans ses habitants, toute la vulgarité et la bonne santé directe du Nouveau. Toutes ces librairies et tous ces kiosques ! – quel endroit littéraire pense-t-on, quelle richesse, quelle allure ! Les femmes à Buenos Aires sont élégantes, d’un chic appliqué, d’une manière qu’on ne voit plus en Europe. Je m’attendais à un lieu plutôt prospère, bétail et gauchos, et une dictature cruelle, mais je ne comptais pas trouver un endroit charmant, avec une architecture séduisante, ni ressentir la force de son attraction. C’était une ville merveilleuse pour se promener, et en marchant, je pensais que ce serait un endroit agréable pour y vivre.

[…]

L’appartement de Jorge Luis Borges était à Maipú, après la station de métro Plaza General San Martín, sur la ligne Retiro-Constitución. Après un court trajet, je trouvai son immeuble facilement.

La plaque en cuivre au sixième étage disait simplement : Borges. Je sonnai et fus admis par un enfant d’environ 7 ans. Quand il me vit, il suça son pouce d’un air embarrassé. C’était le fils de la bonne. Elle était paraguayenne, une Indienne bien en chair, qui me fit entrer dans le salon, où se trouvait un gros chat blanc. Il n’y avait qu’une lumière faible, et le reste de l’appartement était dans l’obscurité, ce qui me rappela que Borges était aveugle.

La curiosité, accompagnée d’un certain malaise, me poussa dans un petit parloir. Bien que les rideaux aient été tirés et les volets fermés, je pouvais distinguer un candélabre, l’argenterie de famille dont Borges parle dans une de ses histoires, quelques tableaux, de vieilles photos, et des livres. Peu de meubles, un sofa et deux chaises près de la fenêtre, une table dans un coin, et un mur et demi d’étagères à livres. Quelque chose frôla mes jambes, j’allumai une lampe : le chat m’avait suivi.

Il n’y avait pas de tapis sur le plancher, qui aurait pu faire trébucher le propriétaire privé de sa vue, ni de mobilier intrusif contre lequel il aurait pu se heurter. Le parquet brillait, il n’y avait pas une trace de poussière. Les peintures étaient anonymes, mais les trois gravures sur acier étaient identifiables. Je reconnus des vues de Rome de Piranesi, la plus borgesienne était une Pyramide de Cestius qui aurait pu illustrer ses Fictions. Le biographe de Piranèse, Bianconi, l’appelait « Le Rembrandt des ruines ». « Je dois produire de grandes idées » disait Piranèse. « Je pense que si on m’avait confié la planification d’un nouvel univers, j’aurais été assez fou pour l’entreprendre. » C’est quelque chose que Borges lui-même aurait pu dire.

Les livres formaient un ensemble hétérogène. Un coin était réservé aux classiques, en traduction anglaise, Homère, Virgile, Dante. Des étagères de poésie, sans ordre particulier : Tennyson, e e cummings, Byron, Poe, Wordsworth, Hardy. Des livres de référence, English Literature de Harvey, The Oxford Book of Quotations, divers dictionnaires, y compris celui du Dr Johnson, et une vieille encyclopédie reliée en cuir. Ce n’était pas des éditions de prix, les reliures étaient usées, les couvertures fanées, mais elles avaient l’apparence de livres maintes fois lus. Marqués par les pouces, remplis de marque-pages. Le fait d’avoir été lu change l’aspect d’un livre. Une fois lu, il n’est plus jamais le même, et les gens laissent leur marque sur leurs livres. Un des plaisirs de la lecture est de constater cette altération sur les pages, et la façon dont, en le lisant, vous vous êtes approprié un livre.

Il y eut un bruit de frôlement dans le couloir, et un grognement. Borges sortit du couloir peu éclairé, se guidant le long du mur. Il était habillé de façon formelle, d’un costume bleu sombre, avec une cravate noire. Ses chaussures étaient lacées de façon lâche, et la chaîne d’une montre pendait de son gilet. Il était plus grand que je ne pensais, et son visage avait un côté britannique, une pâleur sérieuse dans la mâchoire et le front. Ses yeux étaient gonflés, fixes et sans vue. Mais malgré son côté chancelant, et le léger tremblement de ses mains, il semblait en bonne santé. Il avait la précision pointilleuse d’un chimiste. Sa peau était claire – il n’avait pas les taches dues à l’âge sur les mains – et son visage était ferme. On m’avait dit qu’il avait « environ quatre-vingts ans ». Il était alors dans sa 79e année, mais paraissait dix ans plus jeune. « Quand vous aurez mon âge », fait-il dire à son double dans une histoire, L’Autre, « vous aurez presque complètement perdu la vue. Vous arriverez à distinguer le jaune, les lumières, les ombres. Mais ne vous en faites pas, la cécité graduelle n’est pas une tragédie, c’est comme un lent crépuscule d’été. »

« Oui », dit-il, cherchant ma main, et la serrant pour me guider vers une chaise. « S’il vous plaît, asseyez-vous, il y a une chaise là quelque part. Faites comme chez vous. » Il parlait si vite que je ne reconnaissais pas son accent avant qu’il ait fini. Il semblait manquer de souffle. Il parlait par saccades, mais sans hésiter, sauf quand il abordait un autre sujet. Alors, en bégayant, il levait ses mains tremblantes et donnait l’impression d’attraper la question dans l’air et en tirer les idées au fur et à mesure qu’il continuait.

« Vous êtes de Nouvelle Angleterre », dit-il. « C’est merveilleux, c’est le meilleur endroit dont on peut venir. Tout y a commencé, Emerson, Thoreau, Melville, Hawthorne, Longfellow. Ils ont tout lancé, sans eux il n’y aurait rien. J’y suis allé, c’était magnifique. »

« J’ai lu votre poème sur la région, lui dis-je, New England’s 1967, qui commence par : Ils ont changé les contours de mon rêve. »

« Oui, oui », dit-il. Il bougeait ses mains de façon impatiente, comme un homme s’apprêtant à lancer des dés. Il ne voulait pas parler de son œuvre, en était presque dédaigneux. « Je faisais des conférences à Harvard. Je déteste ça, mais j’adore enseigner. J’ai bien aimé les Etats-Unis, la Nouvelle Angleterre. Le Texas est très spécial. J’y étais avec ma mère, elle était âgée, plus de 80 ans. On est allé voir The Alamo. » La mère de Borges était décédée depuis peu, au grand âge de 99 ans. Sa chambre était comme elle l’avait laissée à sa mort. « Vous connaissez Austin ? »

Je lui dis que j’avais pris le train de Boston à Fort Worth et que Fort Worth ne m’avait pas emballé. « Vous auriez dû aller à Austin », dit Borges. « Le reste ne me dit rien, le Midwest, l’Ohio, Chicago. Sandburg est le poète de Chicago, mais qu’est-ce que c’est ? Il est seulement bruyant, il a tout pris à Whitman. Lui était grand. Sandburg n’est rien. Et les autres… », dit-il en déplaçant ses doigts pour former une carte imaginaire de l’Amérique du Nord. « Le Canada ? Dites-moi, qu’est-ce que le Canada a produit ? Rien. Mais le Sud est intéressant. Quel dommage qu’ils aient perdu la guerre, vous ne pensez pas que c’est pitié, hé ? »

Je lui dis que la défaite était inévitable pour le Sud. Ils étaient arriérés et satisfaits, et maintenant c’était les seuls aux Etats-Unis qui parlaient encore de la guerre de Sécession. Les gens du Nord n’en parlent jamais. Si le Sud avait gagné, ça nous aurait sans doute épargné quelques-unes de ces réminiscences confédérées.

« Bien sûr qu’ils en parlent », dit Borges, « ça a été une terrible défaite pour eux. Mais ils devaient perdre, c’était des ruraux. Et je me demande : est-ce que la défaite est si mauvaise ? Dans les Sept piliers de la sagesse, Lawrence ne parle-t-il pas de la « honte de la victoire » ? Les Sudistes étaient courageux, mais peut-être le courage ne fait pas un bon soldat. Qu’en pensez-vous ? »

« Le courage seul ne peut faire de vous un bon soldat, dis-je, pas plus que la patience seule ne fait de vous un bon pêcheur. Le courage peut rendre un homme aveugle au danger, et un excès de courage, sans prudence, peut être fatal. »

« Mais on respecte les soldats », dit Borges. « Raison pour laquelle peu de gens ont une haute idée des Américains. Si l’Amérique était une puissance militaire au lieu d’un empire commercial, on la regarderait autrement. Qui respecte les hommes d’affaire ? Personne. Les gens regardent l’Amérique, et tout ce qu’ils voient ce sont des représentants de commerce. Et ils rient. »

Il battit des mains, les noua, et changea le sujet. « Comment êtes-vous arrivé ici ? »

« Après le Texas, j’ai pris un train pour le Mexique. »

« Qu’est-ce que vous en pensez ? »

« Délabré, mais plaisant. »

Borges dit : « Je n’aime pas le Mexique, ni les Mexicains. Ils sont si nationalistes. Et ils détestent les Espagnols. Que peuvent-ils faire avec cette attitude ? Et ils n’ont rien. Ils ne font que jouer à être nationalistes. Et ce qu’ils aiment vraiment, c’est jouer les Peaux-rouges, les Indiens. Ils aiment simuler. Ils n’ont rien du tout. Et ils ne peuvent se battre, hein ? De très mauvais guerriers, ils perdent toujours. Voyez ce que quelques soldats américains ont pu faire au Mexique ! Non, je n’aime pas du tout le Mexique.

Il s’arrêta et se pencha. Ses yeux se gonflaient. Il trouva mon genou et le tapota, pour marquer le coup. « Je n’ai pas ce complexe », dit-il, « je ne déteste pas les Espagnols. Bien que je préfère de loin les Anglais. Quand j’ai perdu la vue en 1955, j’ai décidé de faire quelque chose de totalement différent. Et j’ai appris le vieil anglo-saxon. Ecoutez… »

Il récita toute la Prière au Seigneur en anglo-saxon. « C’est la Lord’s prayer. Maintenant, ça, vous connaissez ça ? » Il récita les premiers vers de The Seafarer.
“The Seafarer”, dit-il. « N’est-ce pas magnifique ? Je suis en partie anglais. Ma grand-mère était du Northumberland, et d’autres parents du Staffordshire, Saxons, Celtes et Danois, c’est bien ça ? On parlait toujours anglais à la maison. Mon père me parlait en anglais. Peut-être que je suis en partie norvégien – les Vikings étaient au Northumberland. Et York, York est une belle ville, hein ? Mes ancêtres venaient de là, aussi. »

« Robinson Crusoé venait de York », dis-je.

« Ah bon ? »

« Je suis né une certaine année dans la ville de York, d’une bonne famille [1]. »

« Oui, oui, j’avais oublié ça. »

Je lui dis qu’il y avait des noms nordiques partout dans le nord de l’Angleterre, et lui donnai comme exemple celui de Thorpe. Un nom de lieu et un nom de famille.

Borges dit : « Comme en allemand, Dorf. »

« Ou en hollandais, Dorp. »

« C’est bizarre, je vais vous dire quelque chose. Je suis en train d’écrire une histoire dont le personnage principal s’appelle Thorpe. »

« C’est votre héritage du Northumberland qui se réveille. »

« Peut-être. Les Anglais sont des gens merveilleux. Mais timides. Ils ne voulaient pas d’un empire. Ce sont les Français et les Espagnols qui les ont poussés. Et ainsi ils ont eu leur empire. Une grande chose, non ? Ils ont tant laissé derrière eux. Regardez ce qu’ils ont apporté à l’Inde. Kipling ? Un des plus grands écrivains ! »

Je dis que parfois une histoire de Kipling était seulement une intrigue, ou un exercice dans un dialecte irlandais, ou une énorme gaffe, comme le climax de “At the end of the passage”, où un homme photographie un épouvantail dans la rétine d’un cadavre et ensuite brûle les images parce qu’elles sont effrayantes. Mais d’où venait l’épouvantail ? »

« Ça ne fait rien, il est toujours bon. Mon récit favori est “The Church that was in Antioch”. Quelle merveilleuse histoire ! Et quel grand poète ! Je sais que vous êtes d’accord, j’ai lu votre article dans le New York Times. Ce que j’aimerais de vous c’est que vous me lisiez des poèmes de Kipling. Venez », me dit-il en se levant vers une étagère. « Là, vous voyez tous ses livres ? A gauche il y a les Collected Poems, c’est un gros livre.

Il évoquait l’idée avec ses mains, et je trouvai le livre à côté d’une Elephant Head Edition of Kipling, je le ramenai au sofa. Borges dit : « Lisez-moi The Harp Song of the Dane Women. »

Je fis ce qu’il me demandait.

What is a woman that you forsake her,
And the hearth-fire and the home-acre,
To go with the old grey Widow-maker?

“The old grey Widow-maker”, dit-il, « c’est tellement bon. On ne peut pas dire des choses comme ça en espagnol. Mais je vous interromps, continuez… »

Je repris, mais à la troisième strophe, il m’arrêta. “The ten-times-fingering weed to hold you.”, « Comme c’est beau ! » Je continuai à lire ce Reproche à un voyageur, et sa lecture seule me rendit homesick. Et à chaque nouvelle strophe, Borges s’exclamait sur un vers particulier. Il était plein de ferveur pour ces textes anglais. Quelques locutions étaient impossibles à dire en espagnol. Une simple expression poétique comme world-weary flesh, doit être rendue en espagnol en « la chair fatiguée par le monde ». L’ambiguïté et la délicatesse sont perdues, et Borges était mécontent du fait qu’il ne pouvait trouver d’équivalent. « Et maintenant, mon favori », dit-il, The Ballad of East and West.

Il se trouva encore plus de matière à interruptions dans cette ballade que dans The Harp Song, et bien que ce ne fut pas un de mes poèmes favoris, Borges attira mon attention sur les meilleurs passages, dans divers couplets, et continua à affirmer qu’on ne pouvait exprimer ça en espagnol.

« Lisez m’en un autre », dit-il.

Pourquoi pas The Way through the Woods, dis-je, et en le lisant, j’avais la chair de poule.

Borges dit : « C’est comme Hardy. Un grand poète, mais je ne peux pas lire ses romans. Il aurait dû se cantonner à la poésie. »

« C’est ce qu’il fit finalement, il abandonna les romans. »

« Il n’aurait jamais dû commencer », dit Borges. « Vous voulez voir quelque chose d’intéressant ? » Il me ramena aux étagères et me montra son Encyclopaedia Britannica. C’était la onzième édition, très rare, pas un livre de faits, mais une œuvre littéraire. Il me dit de regarder la rubrique « Inde », et d’examiner la signature des images. C’était Lockwood Kipling. « Le père de Rudyard, vous voyez ? »

On fit le tour de sa bibliothèque. Il était spécialement fier de sa copie du Dictionary, de Johnson (« Ça m’a été envoyé de la prison de Sing Sing, de façon anonyme »), de son Moby Dick, de sa traduction de Richard Burton des Mille et une nuits. Il fouilla dans les étagères et sortit d’autres livres, puis il m’emmena dans son bureau pour me montrer son exemplaire de Thomas de Quincey, son Beowulf – le touchant il commença à réciter – et ses sagas islandaises.

« C’est la plus riche collection de littérature anglo-saxonne de Buenos Aires », dit-il.

« Sinon d’Amérique du Sud. »

« Oui, je crois. »

Nous retournâmes à la bibliothèque. Il avait oublié de me montrer son édition de Poe. Je lui dis que j’avais lu récemment Les aventures d’Arthur Gordon Pym.

« Je parlais justement de Pym hier soir à Bioy Casares », dit Borges. Bioy Casares avait collaboré à une série d’histoires avec lui. « La fin du livre est si étrange, l’obscurité et la lumière. »

« Et le navire avec les cadavres. »

« Oui » dit Borges, plutôt incertain. « Je l’ai lu il y a si longtemps, avant que je perde la vue. C’est le meilleur des livres de Poe. »

« Je serais heureux de vous le lire. »

« Venez demain soir », dit Borges. « A sept heures et demie, vous pourrez me lire des chapitres de Pym, et puis nous irons dîner.

Je pris ma veste sur la chaise. Le chat avait mâchouillé la manche. Elle était humide, et il était maintenant endormi. Il dormait sur le dos, comme s’il voulait qu’on lui gratte le ventre. Les yeux bien fermés.

…/…

 

[1] Citation du livre de Daniel Defoe, Robinson Crusoé (NDT).

Rires de jazz

La collection « Esthétique(s) jazz » dirigée par Sylvie Chalaye et Pierre Letessier est vouée aux esthétiques des arts de la scène et de l’image qui s’avèrent influencés, inspirés, ou traversés par le jazz. Ce 1er volume qui regroupe quatorze contributions est divisé en cinq parties (Le rire ontologique du jazz : les facéties en noir et blanc du blackface ; Le jazzman et le clown ; Jazz aux éclats : rires et déconstructions ; Les corps jazz d’acteurs comiques ; Les rires des musiciens de jazz). On trouvera ci-après la postface de Pierre Letessier.

Au terme de notre enquête sur les rires de jazz, la somme des échantillons sonores et de leurs analyses confirme le titre pluriel du volume. Il n’y a pas un mais plusieurs rires de jazz. Ce qui s’est traduit par un champ d’études particulièrement large. Si on peut distinguer trois grands types de rires en général, celui qui exprime des émotions (la joie, la colère…), celui qui marque un mode de communication sociale (le rire de connivence et d’intégration, ou au contraire, celui qui marque un écart avec une situation ou un groupe) et celui qui est produit par le comique, les chapitres qui composent ce volume ne se limitent pas – comme tel est souvent le cas[1] – au troisième, mais envisagent (tout en privilégiant néanmoins ce dernier) les trois types de rires. Et, aussi par voie de conséquence, les rires étudiés y sont aussi bien ceux des auditeurs/spectateurs que ceux des artistes eux-mêmes.

Pluralité des rires ne signifie donc pas simple variété. Il est possible au contraire de distinguer dans cette pluralité des lignes de sons et de sens particulières, qui toutes réunies dessinent une identité propre aux rires de jazz… et donc au jazz aussi. Ne reconnaît-on pas quelqu’un à son rire ? De ces lignes de sons et de sens, nous en retracerons trois en forme de conclusion.

La première ligne est celle de l’ambivalence des rires, qui suppose que ceux-ci ne sont pas le simple produit d’un effet comique, mais font référence, d’une façon plus ou moins délibérée, à un sentiment ou une situation douloureuse ou même insupportable. Cette réversibilité des rires, qui est déjà celle du blackface, et que la première partie du volume étudie, se retrouve dans de nombreux chapitres. Si Bergson pose dès le début de sa première étude sur Le Rire un degré d’insensibilité ponctuelle comme préalable au rire, il semble que ce degré soit particulièrement réduit dans le jazz, et que l’idée d’un monde effondré et en perte de sens se fasse entendre à travers ces éclats sonores. Rire pour ne pas pleurer… Est-ce parce que, même si le jazz a échappé aujourd’hui à son référent historique qu’est l’histoire des Noirs en Amérique, ce référent est pourtant encore présent ? Ce n’est pas un hasard du moins si des convergences ont pu apparaître entre l’existentialisme européen et la culture africaine-américaine autour du sentiment de l’absurde[2]. Dans un monde désenchanté, dans un quotidien violent et chaotique, les rires prennent alors souvent un sens particulier, dans la mesure où ils constituent une défense et une action pleines de fragilité et de panache. La dimension transgressive du rire jazz, comme façon de dénoncer, de dire non et de déconstruire est une force dévastatrice, mais qui ne tient pourtant bel et bien qu’à un simple rire. Le dramaturge Koffi Kwahulé, qui affirme écrire jazz, ne dit pas autre chose :

Faire du jazz, c’est contester ce qui est arrêté et qui semble figé à jamais. C’est un grand rire dans le monde, une faille. C’est pour cela que j’aime tant Armstrong et Dizzy Gillespie, leur rire éclatant devant ce monde qui fait tout pour oublier sa faiblesse.[3]

Si le rire a été le premier lien culturel entre les Blancs et les Noirs américains, le rire est aussi plus largement – quelle que soit la couleur de sa peau – un lien au monde, une façon d’être au monde et de le dire. Et on comprend mieux peut-être pourquoi, au-delà de son simple goût personnel, le désabusé et angoissé Woody Allen met du jazz dans tous ses films, qu’ils soient comiques ou non.

La deuxième ligne relie les rires et les corps. Le comique lié au jazz engage en effet souvent les corps pleinement, de façon énergique, exubérante, loufoque et volontiers excessive. Qu’on songe aux exemples donnés au fil des chapitres de ce volume, de la « Revue nègre » aux films de Jerry Lewis, en passant par Hellzapoppin et les scopitones d’Henri Salvador. Ou aux ciné-concerts d’aujourd’hui : dès qu’il s’agit d’accompagner un film burlesque, ne fait-on pas encore appel quasi systématiquement à des musiciens de jazz[4] ? Cet engagement excessif et excentrique du corps constitue peut-être une forme de réponse à l’ambivalence dont nous venons de parler. Il constitue du moins une caractéristique de cette forme de musique, qui s’est distinguée aussi précisément parce qu’elle « réintroduisait le corps dans la musique, lui donnait du corps dans des lieux qui semblaient plutôt conçus pour lui en ôter (salles de théâtre, de concert, voire d’opéra)… »[5]. Pour trouver de nouveaux sons et de nouvelles façons de jouer, les musiciens de jazz eux-mêmes exécutent ainsi souvent des gestes bizarres et exubérants (ceux-là mêmes dont Jerry Lewis s’inspire), qui sont d’ailleurs décrits à plusieurs reprises dans ce volume comme des mouvements de danse. Les musiciens de jazz ont tendance à danser leur musique quand ils la jouent. Le jazz reste ainsi une musique à voir, une musique spectacle, non seulement parce que les musiciens jouent avec leur corps, mais aussi parce qu’ils s’écoutent d’une écoute particulière, liée à la part d’improvisation[6], qui est corporelle. Bien plus, cet engagement du corps est partagé par les spectateurs/auditeurs, qui de façon plus ou moins perceptible hochent de la tête ou du buste, tapent du pied ou de la main… ou rient avec les musiciens. Quand il surgit, le rire qui secoue les corps donne à voir précisément cette énergie corporelle des musiciens. Mais il est donc aussi un mode physique et sensible de partage et d’échange, entre les musiciens eux-mêmes, entre les auditeurs / spectateurs, et entre la salle et la scène. Un mode universel de communication qui ne renvoie pas (forcément) à un quelconque comique, mais matérialise et performe le concert et le plaisir physique du moment. De ce point de vue, une blague énoncée avant un morceau ne vise pas seulement à détendre l’atmosphère en faisant rire le public, elle constitue une sorte d’échauffement corporel et sonore partagé qui met en corps tous les participants.

La troisième ligne, liée à la deuxième, est celle de l’improvisation. Plusieurs chapitres ont fait le lien entre les rires et l’improvisation. Parce que le mouvement même de sortir d’un cadre, d’impulser du vivant dans une mécanique donnée, peut avoir une force comique. De ce point de vue, « le free jazz est drôle »[7]. Si on ne rit pas fort, on jubile du moins intérieurement et cette joie ne se réduit pas aux sorties de cadres qui surprennent l’auditeur/spectateur. Car l’improvisation met en place un plaisir de la variation, qui est plaisir non seulement de la surprise, mais aussi de son attente – celui de l’attente de l’inattendu donc. Ainsi, on se prépare avec plaisir à entendre et pressentir le moment où un musicien sort du cadre de façon imprévisible, mais aussi à retrouver ce cadre au moment où on le croyait disparu, tout en sachant qu’on risquait bien de le retrouver… Bref, la variation suppose un plaisir incessant de la reconnaissance et de la surprise, elle fait du jazz une expérience temporelle suspendue jouissive, celle d’une durée qui semble rebondir[8] sans cesse grâce précisément aux libertés apportées par l’improvisation de tel ou tel musicien qui créent aussitôt d’autres surprises et d’autres attentes. De ce point de vue, le jazz est une musique joyeuse, qui s’écoute avec un sourire (intérieur) toujours susceptible de s’extérioriser en rire au moment d’un passage particulièrement intense. Ces rires, qui peuvent être aussi bien ceux des musiciens que ceux des auditeurs/spectateurs, ont leur place dans la performance jazz, parce que la partition n’est jamais totalement écrite précisément, et que l’improvisation ouvre le temps et permet aux rires de s’y glisser : ils constituent des respirations sonores qui signalent volontiers la fin d’un intense mouvement improvisé, et s’ajoutent d’ailleurs souvent aux applaudissements. Pour toutes ces raisons, si les rires peuvent être la signature sonore de certains musiciens (et de certains spectateurs/auditeurs), ils constituent souvent dans leur diversité même une signature sonore du jazz.

 

[1] C’est le cas du Rire de Bergson.

[2] Voir E. Parent, « Humour et signifying dans la tradition américaine », in F. Hofstein (dir.), L’Art du jazz, Éditions du Félin, 2011, p. 94-97.

[3] K. Kwahulé et G. Mouëllic, Frères de son – Koffi Kwahulé et le jazz : entretiens, éd. Théâtrales, 2007, p. 54.

[4] Le jazz est contemporain du cinéma, mais le lien entre le jazz et le cinéma burlesque (qui ne se réduit pas au cinéma américain) n’est pas seulement historique, de même qu’il ne se réduit pas à l’improvisation qui permet au musicien jazz de suivre le film.

[5] J. Jamin et P. Williams, « Présentation. Jazzanthropologie », L’Homme, 2001/2, n° 158-159, p 16.

[6] Ce que Pierre Sauvanet appelle un « échange authentique » : C. Duflo et P. Sauvanet, Jazzs, MF, 2008, p. 159.

[7] P. Carles et J.-L. Comolli, Free jazz – Black power, Gallimard, 2000 [1ère édition : Champ libre, 1971], p. 18.

[8] C. Duflo et P. Sauvanet, op. cit., p. 158.

 

Bonnes feuilles– Francis Pavy: Visions par Alexandre Leupin

Francis Pavy, Vengolden, huile sur toile, 180 x 450 cm, 2014.

Si vous faites la somme de toutes les icônes que Pavy utilise de façon répétée, ils peuvent désigner qu’un seul lieu, le sien. L’œuvre est donc ancrée dans la réalité d’un espace et d’un temps tout à fait tangibles, elle échappe à toute fuite vers le sublime, l’idéalisme, le platonisme en montrant son ancrage dans sa terre[1].

L’œuvre de Pavy acquiert une véritable identité culturelle, inextricable de son lieu, grâce à la mise en scène des détails de la vie de tous les jours. « La Louisiane n’a pas perdu son identité », déclare Pavy en 1990 (Catalogue de l’exposition de Rennes, France). En effet, quiconque connaît un peu la Louisiane est frappé par la saveur particulière de l’État, une singularité qui ne se retrouve en aucun état américain. Cette saveur est la résultante du mélange étonnant des influences culturelles qui font des origines de l’état une véritable multigenèse: les indiens (avec des tribus francophones), les espagnols, les français, les allemands, les cajuns jetés hors du Canada, les yankees, tous ont laissé leur marque dans cette histoire à plusieurs strates. En Louisiane, tout est dans tout, comme l’eau, la terre et le ciel, tout se rapporte à tout, tout en restant distinct dans son unicité. En ce sens, l’œuvre de Pavy est l’émanation la plus fidèle du lieu où elle est faite. La juxtaposition de ses icônes n’est que la manifestation des multiples sédiments de la culture louisianaise dans laquelle Francis Pavy respire.

Mais Pavy n’est pas un peintre « régional » ou « folklorique ». Rappelons-nous son observation amusante et astucieuse sur les impressionnistes, qui, précisément, peignaient la nature qu’ils avaient sous leurs yeux, en leur lieu : « Si vous considérez l’histoire de l’art, qu’était-ce que l’impressionnisme, sinon un mouvement régional français ? … Néanmoins, ces peintres ont changé la direction de l’art. Les gens aiment la Louisiane aujourd’hui, précisément parce qu’elle est une région qui n’a pas renoncé à son identité. » (Catalogue de l’exposition de Rennes, France, 1990).

De même que nous avions besoin d’un nouveau récit, il nous faut ici une nouvelle définition de ce qu’est une région. Pavy est « régional », mais seulement dans le sens où il participe à une « nouvelle région du monde », comme Édouard Glissant l’a écrit, une région imaginaire où les temps anciens et nouveaux, les lieux lointains et proches se font écho les uns aux autres et fusionnent ensemble, une région où un nombre incalculable mais fini de détails, d’emblèmes ou d’icônes, chacune avec leurs singularités, commencent à dialoguer dans le Tout-Monde. Si nous suivons Glissant, la Louisiane fait effectivement partie de cette nouvelle région du monde. À un moment donné, il a proposé de considérer le Sud américain comme une partie intégrante de ce qu’il appelait «l’espace des plantations», partageant une histoire commune partiellement définie par la traite négrière de l’Atlantique : « Nous savons déjà que la Louisiane est à beaucoup d’égards proche de la Caraïbe, et des Antilles surtout : le système des plantations, l’émouvante persistance des langues créoles, l’arrière-fond de la langue française, et le plus pressant, mais commun à tous les pays esclavagistes, la souffrance et le marronnage des nègres. » (FM 46) Mais cette oppression la plus horrible donne naissance, selon Glissant, à de nouvelles cultures et à de nouvelles possibilités. Faulkner, les langues créoles et les cultures sont à son égard ses principaux exemples.

L’opus de Pavy est un paradigme de cette nouvelle région du monde : en même temps inextricablement locale et infiniment ouverte à d’autres œuvres et d’autres lieux. Le lieu n’est pas transcendé par la vision, il est aéré, par sa force, son élégance, sa subtilité et sa gaîté abruptes, à d’autres endroits tout aussi singuliers et ouverts dans la vibrance. Entre ces lieux spécifiques, un nouveau dialogue de relations émerge, relations qui n’ont été prévues ni par Hegel ni par Danto.

Francis Xavier Pavy est un peintre créole.

Comment entendre cette qualification? Dans le sens où Édouard Glissant définit la créolisation du monde d’aujourd’hui : « La créolisation est la mise en contact de plusieurs cultures ou au moins de plusieurs éléments de cultures distinctes, dans un endroit du monde, avec pour résultante une donnée nouvelle, totalement imprévisible par rapport à la somme ou à la simple synthèse de ces éléments. » (Traité du Tout-Monde, Gallimard, 1997, p. 37) Écoutons maintenant Pavy décrivant la musique de Clifton Chenier, musicien natif d’Opelousas en Louisiane : « Un noir américain qui joue du Bayou pop inspiré des Caraïbes et du rythm and blues des marais en français créole… ». Pavy décrit là son propre geste pictural, qui fusionne des éléments culturels distincts, sans pourtant perdre la spécificité de leur lieu. En créolisant sa peinture, il ouvre sa région au monde entier.

[…]

Quiconque a participé à un carnaval louisianais sait que les chars, les équipages, les perles et les défilés ne sont pas seulement une attraction touristique. Ils sont une authentique fête dans laquelle toutes les confréries aussi bien que les spectateurs des défilés sont vraiment impliqués.

En Louisiane, cette terre de delta aplatie, les frontières entre la terre, l’eau et le ciel, que nous tenons généralement pour solides et précises, sont souvent avalées par des déluges et, pendant un certain temps, nous vivons dans une grisaille indéterminée : c’est alors que la Louisiane ressent un profond besoin du répit du quotidien, de la chaleur accablante et de l’humidité estivales, ou des vents glacés de février, ce répit qu’accordent les carnavals du Mardi-Gras.

Mais, quand le carnaval est terminé, ses joies et ses consolations reportées à l’année prochain, nous ne sommes pas engloutis par la grisaille de la vie quotidienne, nous avons des histoires à raconter ou à lire, des gombos à déguster, des peintures à regarder, des livres à lire ou à faire : l’art compense la quotidienneté. Nous relisons John Kennedy Toole – bien que je sois choqué par les insultes qu’il adresse à Baton Rouge, nous ouvrons Le cinéphile, L’éveil, L’entretien avec un vampire ou Un tramway nommé Désir. La Louisiane a un besoin radical d’art et d’histoires, ce qui explique pourquoi tant d’art et de littérature y soient nés.

Francis Pavy, Black Bear Ballad, huile sur toile, 70 x 100 cm.

Pour ma part, quand, après le dernier défilé, la démangeaison de l’impatience pour le prochain Mardi-Gras me saisit, je regarde les peintures de Francis Pavy. Les couleurs vives qui rappellent les vitraux médiévaux (Francis, au cours de sa formation, a travaillé comme verrier), le guitariste rêveur, le massif ours brun, les abstractions des carrés et des points, l’étranger qui est tout le monde et personne, les flammes des champs de canne qui brûlent, les verres de bourbon demi-plein, les jolies dames, la petite maison en flammes, le roi du carnaval sur son cheval blanc, avec son costume resplendissant et une bière fraîche à la main, l’herbe des marais, le poteau de téléphone privé de ses lignes, la mystérieuse fille masquée, le croissant de lune, la lance  à la fleur de lys, les millions de moirés des eaux de la Louisiane, l’acrobate la tête en bas, un peu obscène, les robes magnétiques du Mardi-Gras, les aigrettes et les oiseaux bleus, le chef indien, la linogravure d’un alligator de trois mètres, la lune et les baisers du soleil, le vol d’oiseaux composant une icône, la route qui va nulle part et partout, les grandes villes, les reines du carnaval et le majestueux homme noir avec un chapeau de bouffon, le corbeau bleu en vol ou perché, la composition délicate et bien équilibrée, l’extraordinaire et suprême maestria du coloriste – tout cela me chante une antienne joyeuse et profonde, un chœur aux multiples facettes, une accumulation baroque et carnavalesque de bonheur et de tristesse.

Il faut le souligner, il y a une énergie et une vitalité surabondantes, vertus que beaucoup d’artistes aujourd’hui ont choisi d’ignorer ou ont tout simplement oublié, dans l’art de Pavy. Lorsque la tristesse du quotidien nous saisit, il suffit de regarder l’une de ses œuvres pour respirer. Le fardeau de la vie n’a vraiment pas d’importance.

 

[1] Pour un panorama des artistes paysagistes louisianais (Pavy inclus), voir John R. Kemp, Expressions of Place, The Contemporary Louisiana Landscape, University of Mississippi Press, 2016.

 

Par Karine Belizar, publié le 30/10/2018 | Commentaire (1)
Dans: Bonnes feuilles

Bonnes feuilles : “La Mutine”

La Mutine, petite île des tropiques, fait face à une grève générale. Les syndicats soutenus par la majorité de la population réclament une hausse du niveau de vie tandis que les patrons s’inquiètent pour leurs profits. Chaque camp manœuvre afin de se mettre l’État français dans la poche. Pendant ce temps, les indépendantistes avancent leurs pions… Michel, professeur de philosophie venu de Métropole, assiste à ce cirque avec consternation. Lui continue de faire cours tout en coulant des jours heureux avec Belle, une Créole à la sensualité torride, artiste-peintre à ses heures. Face aux tensions sociales qui s’exacerbent, au racisme qui se réveille, l’enseignant prône les vertus de la raison. Mais le destin de l’une de ses élèves, fille de l’un des grands Blancs de l’île, va basculer jusqu’au meurtre… La Mutine est une fresque haute en couleur aux allures de roman policier et aux accents de pamphlet politique. S’inspirant du conflit social qui paralysa la Martinique et la Guadeloupe en 2009, l’auteur, désormais directeur de Mondesfrancophones, fabrique une fable édifiante sur ces territoires insulaires où la température monte plus facilement qu’ailleurs.

Le roman commence ainsi :

 

Le repos des guerriers

Une pièce succinctement meublée au rez-de-chaussée d’une maison à un étage, aux Terres-Saint-Ville, le quartier le plus ancien de Port-de-France. Une pauvre maison, jadis habitée par une famille de la petite bourgeoisie de couleur, au temps de la colonie. Puis qui s’est laissée aller, comme ses voisines, quand la population du quartier a changé, les anciens propriétaires ayant déménagé vers de nouveaux quartiers, à la périphérie de la ville, mieux ventilés, avec vue sur mer. L’automobile est responsable de cette fuite, en rendant possible d’habiter plus loin, dans une maison confortable, avec véranda et jardin.

Comme la ville a horreur du vide, les maisons se sont divisées et remplies d’autres habitants, petites gens, gens de boutique (faisant commerce dans la pièce du rez-de-chaussée qui donne sur la rue), travailleurs manuels, domestiques, jeunes ménages désargentés. Avec l’arrivée des premières prostituées le quartier a acquis la mauvaise réputation qui est encore la sienne aujourd’hui.

Justin, dix-sept ans, en paraissant dix de plus, peau très noire, belle musculature qui ne lui a demandé aucun effort, allongé sur le lit, est le maître des lieux. Il deale un peu de crack, suffisamment pour s’affranchir de la tutelle maternelle en sous-louant cette pièce, une ancienne boutique de coiffeur, avec l’eau et les « commodités», dont il a fait sa tanière. Il est heureux. Il n’avait encore jamais connu une soirée comme celle-là, une soirée d’émeute.

L’information, partie d’on ne sait où, avait circulé pendant toute la journée : cette nuit, on casse tout ; on va leur montrer de quoi on est capable, nous aussi. Les vieux croient impressionner les patrons en brandissant des drapeaux rouges et en répétant indéfiniment, comme des moutons, les mêmes slogans contre l’exploitation ; les jeunes ont de meilleurs moyens de faire peur aux patrons. Quels patrons? ils ne savent pas, car ils n’ont jamais travaillé, sinon en francs-tireurs, et beaucoup d’entre eux ne découvriront probablement jamais ce que cela signifie de se lever avant le jour, cinq jours sur sept, pour rejoindre un chantier ou un bureau. Le RMI et un peu de débrouillardise pourvoiront au pain quotidien et même davantage.

La nuit devait être chaude. Justin n’a pas été déçu. Tous les copains cagoulés, les gendarmes en tenue de combat, le gaz lacrymogène, les voitures incendiées : c’était mieux qu’à la télé ! À propos de télé, justement, Justin – avec l’aide de son copain Firmin, lui aussi sur le lit, en train de s’occuper de Claire – ne s’est pas mal débrouillé, à en juger par la Sony flambant neuve qui est posé contre un mur : écran plat à plasma, 110 centimètres de diagonale ! Et il y a encore dans la pièce, depuis cette nuit un deuxième scooter, flambant neuf lui aussi.

Justin se dit que la richesse doit ressembler à ça : en beaucoup plus ! Justin entend Firmin qui s’escrime en soufflant fort et Claire qui gémit doucement. Il l’a déjà baisée tout à l’heure mais il est de nouveau excité. Il pousse un peu Firmin pour dégager la tête de la fille et lui mettre la queue dans la bouche. Claire commence à le sucer incontinent. Ils ont pris du crack, tous les trois, fumé un peu d’herbe. Comment refuserait-elle ? Et de toute façon, elle sait qu’il est le chef. Et de toute façon, elle ne dit jamais non.

Claire, quinze ans, est une très belle fille, la taille fine, les formes épanouies, un visage d’ange, et la peau dorée, la peau «sauvée» qui justifie son prénom. Claire ne sait pas combien elle est superbe. Elle voit le regard lourd des hommes posé sur elle, chargé de désir. Mais parmi les garçons qui ont couché avec elle – elle n’aime pas encore assez l’argent pour aller avec les vieux – aucun ne lui a dit qu’elle était belle. Elle n’a pas tenu le compte de tous ces garçons – elle n’a jamais été bonne en calcul et, de toute manière, elle ne voit pas à quoi ça pourrait lui servir – mais elle ne sait toujours pas ce que c’est que faire vraiment l’amour, pas plus que la tendresse, les fleurs, les sorties, les cadeaux. Elle se résume, pour les jeunes mâles qui lui sautent dessus, aux seins et aux fesses qu’on pétrit, au trou qu’on remplit, à la bouche qui avale.

Firmin, dix-huit ans, bien bâti lui aussi, plus costaud que Justin, en sait encore moins que Claire sur la vie. Il ressemble à un ange. Il ne connaît pas le mal. Hélas, pas le bien non plus ! Firmin ne sait pas vraiment lire ni écrire. Personne ne s’est donné la peine de le lui apprendre. Pas plus «défavorisé» que Justin ou Claire mais moins doué, ou alors des dons que personne n’a su, n’a eu envie de repérer, de cultiver. («On a tous nos soucis, n’est-ce pas? Ces gosses sont seulement notre gagne-pain, ne nous demandez pas l’impossible !»). Firmin est un animal que personne n’a dressé, tantôt gentil, tantôt méchant. On peut le faire marcher facilement, comme Claire, mais pas comme Justin.

[…]

Michel Herland, La Mutine, Paris, Andersen, 2018, 296 p., 19,90 €

 

 

 

 

Par MF , publié le 16/10/2018 | Commentaires (2)
Dans: Bonnes feuilles, Caraïbes

Bonnes feuilles : “C’est la vie, Arch!”

Oncle Chau reprit sa place en face de moi. Je sortis de ma poche une sorte de bristol sur lequel j’avais recopié quelques notes. Elles me tiennent compagnie. Me protègent des contagions de l’ordinaire.

– Ce sont les premières lignes du livre de Paul Morand « Venises ».

Oncle Chau inclina la tête. Je lus :

« Toute existence est une lettre postée anonymement ; la mienne porte trois cachets : Paris, Londres, Venise ; le sort m’y fixa, souvent à mon insu, mais certes pas à la légère.

Venise résume dans son espace contraint ma durée sur terre, située elle aussi au milieu du vide, entre les eaux fœtales et celles du Styx.

Je me sens décharmé de toute la planète, sauf de Venise… »

Tu te rends compte : décharmé. Magnifique, non ?

– Il a écrit ça quand ?

– 1970 …71

– Dirait-il encore la même chose aujourd’hui ?

– Paris, Londres, se ressemblent-elles encore ? Londres est plus que jamais fière d’être Londres, Paris est devenue moralisatrice, hargneuse, bardée d’interdits et d’agents verbalisateurs. Venise ? Philippe Sollers a l’air de s’y trouver bien : il a toujours une terrasse ombragée et une belle Italienne pour partager une salade de poulpes fraiches et une bouteille de Valpolicella… Et ses précieux fantômes dans ses pas… Stendhal, Saint -Simon… Casanova… quelques nonnes délurées…

Et ça … Il parlait déjà du monde d’hier, les années 20 : « Le plaisir était sans contrainte, mais pas sans tenue… On en était encore au savoir-vivre. Les Américains européanisés ; pas le contraire… On n’eut pas vu une hôtesse se levant de table entre les plats, photographier elle-même ses invités, pour un hebdomadaire illustré, rentrant ainsi dans ses débours. » (p. 26-27)

 

°                      °

°

 

Malgré ses trente ans à peine dépassés, Léopold Alpha, à la différence de ses contemporains déjà engagés dans une compétition vorace, ne fait pas grand-chose, il mène une existence contemplative, irriguée par une nonchalance métaphysique. Ces temps-ci, son étoile polaire est la fabrication d’un film dont il élabore le scénario à petites enjambées. Ambition finale : sa présentation à la Mostra de Venise, « dans les pas de Marcello Mastroianni et les marques laissées par les talons aiguille d’actrices comme Anna Magnani ou Monica Vitti dans l’Avventura. »  A la suite de quoi, il pensait mourir.

Ses années lycéennes lui avaient été ni ennuyeuses ni exaltantes, simplement un long moment à passer pour accéder aux premières marches de la liberté : l’obtention du baccalauréat et la réussite à l’examen du permis de conduire. La fréquentation des Pensées de Pascal et des scepticismes de Montaigne le vaccinèrent contre les illusions vaniteuses de la nature humaine. Enfin, l’heure attendue de la classe de latin l’arrachait à la mollesse générale, l’entrainant pour un temps dans l’atmosphère enfiévré du forum, les passions du pouvoir ou les sommets aventureux des expéditions lointaines. À la sonnerie annonçant la fin du cours, la proximité du Capitole et de la roche tarpéienne remettait les envolées héroïques à leur place : entre les pages du Gaffiot (dictionnaire latin-français, 1700 pages).

C’est ainsi qu’il participait à la marche générale du monde sans vraiment en faire partie. « À quoi bon ? » répétait-il.

Même si, tout au long d’un éternel été sur la Costa Brava gorgé de chaleur, de ski nautique, et de boites de nuit noyées de rythm’n’blues et de gin-tonic jusqu’à l’aube, une superbe Francesca, italienne de voix et de corps, lui avait accordé sa préférence sans restriction. En reprenant la route de Rome au volant de son spider Alfa Romeo 1600, elle lui avait dit : « Alpha, tu n’es pas fait pour la vie. » Ça, il le savait bien :

–  Personne n’était fait pour la vie. Tout cela n’était que le résultat raté d’une gigantesque erreur cosmique qu’on n’avait pas encore réussi à corriger.

Dans un Paris printanier, une élégante amie, un peu philosophe, très journaliste dans un magazine féminin spécialisé dans le bonheur, tenta sa chance. Il lui récita mot pour mot le mythe de Sisyphe d’Albert Camus et lui offrit le premier roman d’un jeune auteur pessimiste Michel Houellebecq Extension du domaine de la lutte ; il lui proposa aussi d’avoir un accident fatal à bord d’une Aston Martin à la manière de Roger Nimier revenant de Deauville…

L’élégante philosophe abandonna la partie et s’envola…

– Peut-être pour Ibiza ? Et il avait ajouté :

–  La littérature porte malheur. Beaucoup d’écrivains finissent par se suicider. (Dans la mesure où on considère le suicide comme un malheur). Les survivants continuent d’écrire… Pourquoi faire ? La postérité… Tu parles. Si vous voulez être sûr et certain d’être lu après votre mort – au moins une fois – écrivez votre testament. Pas quelques lignes pour léguer votre vieille bicyclette et douze assiettes, non, quelque chose de conséquent, un long et sublime roman de 500 pages dans le genre Au-dessous du volcan, qui sera dit par un notaire saturé devant des héritiers cupides et impatients de savoir comment ça se termine…

Il dit aussi : « Les types qui chaque semaine sauvent la planète de la destruction, sont pathétiques. Qu’est-ce qu’ils doivent s’ennuyer les week-ends où il n’y a pas de guerre… Moravia avait raison : dans l’existence, il n’y a que deux choses importantes, la guerre et le suicide. Romain Gary fit les deux… C’est peut-être ce qu’on peut appeler une vie réussie. On n’a jamais su ce qu’il en pensait lui-même. » (p. 42-45)

 

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Une patrouille de militaires – trois garçons et une fille – s’inscrit soudain dans le mouvement général de la rue. Rangers, treillis de combat, lunettes noires, le doigt sur la gâchette des armes, silencieux, concentrés, aux aguets. Mais où est l’ennemi ? Où est la guerre ? Quelle guerre ?

Bien sûr on est au courant. Les images se télescopent et se superposent, on a déjà vu mille fois ce genre de scène dans les journaux télévisés ; bon, c’était ailleurs, au loin.

Leur sillage laisse sur le trottoir un bizarre mélange de sentiments contradictoires entre soulagement et incrédulité – c’est pour rire ou pour de vrai ? Comme disent les enfants pour se rassurer.

La clientèle du café feint l’indifférence. Crâne : « on ne va se laisser impressionner pour si peu », on joue à celui qui sait : « de toute façon, ils ne servent à rien ». Ou on fait comme si on avait rien vu.

Quand même, un infime raidissement pénètre les attitudes et les conversations qui insensiblement ralentissent ou s’accélèrent, montent ou baissent d’un ton pour masquer le trouble.

Au fil des mois, la routine s’est installée, maintenant les soldats font partie du décor de la ville. Invisibles. Dévitalisés. Comme un spot de publicité pour une crème de beauté qui passerait à intervalles réguliers sur les écrans inertes des smartphones. L’horreur n’est encore qu’un fantasme pour console vidéo.

Une voiture folle surgit sur la place, pulvérise la terrasse du café, trace son sillon de mort jusqu’au comptoir : 12 morts, une trentaine de blessés. Autant de futurs disloqués dans le sang et les lambeaux de chairs. Un barbu exalté brandit un couteau en hurlant la grandeur de son maître, il le plante dans la poitrine de la jolie serveuse Clémentine. Ses torts : une jupe trop courte ou un pull trop moulant. Ou simplement d’être une femme.

D’anciennes images enfouies remontent à la surface.

Le 30 septembre 1956, Alger, une jeune militante du FLN, Zohra Drif, dévoilée pour passer les barrages de l’armée sans être soupçonnée, dépose une bombe au milk bar, habituel rendez-vous des familles et de la jeunesse européenne. On y sert les meilleures glaces de la ville. L’instant d’après : le carnage, morts, morceaux d’être humain, amputations. Une petite Danielle de cinq ans a une jambe arrachée, sa grand’mère est tuée, c’était la veille de la rentrée des classes.

 

La patrouille a disparu au coin de la rue, elle remmène avec elle les germes de l’inquiétude. Retour à l’innocence. N’y pensons plus. Demain sera un jour comme aujourd’hui. Les clients du Balto sont intacts. Les lycéennes éclatent de rire, des garçons les ont rejointes, il y a une soirée de prévue chez l’un d’eux. Clémentine virevolte en desservant les tasses vides.

Patti Smith dit qu’il est facile d’écrire sur rien ; est-ce que tout cela est vraiment rien ? (p. 68-70)

 

 

Michel Bénézy : C’est la vie, Arch, peut-être rien que ça, La Garenne Colombes, Writor’s Studio, 2018, 79 p.

 

 

Par Michel Benezy, publié le 12/10/2018 | Commentaire (1)
Dans: Bonnes feuilles | Format:

Bonnes feuilles – « Adam  Smith à Toulouse et en Occitanie »

Adam  Smith à Toulouse et en Occitanie  vient combler un vide dans  les  biographies « anglo-saxonnes » du père de l’économie classique, sur son séjour à Toulouse ou plus généralement dans le sud de la France de 1764 à 1765.

Parmi les thèmes développés dans la Richesse des Nations paru en 1776, se trouve une dénonciation de l’esclavage que l’on ne trouve pas dans ses écrits antérieurs à son voyage. Il est tentant de rapprocher cette condamnation fondée sur le non-sens économique de ce type d’exploitation de ses rencontres. En effet durant son séjour à Bagnères de Bigorre puis dans les semaines de l’été 1764 qui ont suivi, Smith a rencontré un aristocrate, le comte de Noé qui comme de nombreux propriétaire coloniaux, partageait son temps entre son domaine gascon et sa plantation de « Breda » située à Saint Domingue dans la partie devenue de nos jours Haïti et l’historiographie récente conclut que le comte de Noé était très proche de Toussaint Louverture, celui qui prendra la tête du premier mouvement indépendantiste au monde. Les pages suivantes décrivent la rencontre de Smith et de son élève le duc de Buccleugh avec le comte de Noé.

1. Villégiature à Bagnères-de-Bigorre

Ainsi, comme le siècle le met en avant, l’un des buts des séjours dans les villes d’eaux est également la promenade. La promenade est alors une institution et possède ses règles, ses usages, ses lieux et ses codes. La promenade est le lieu de sociabilité par excellence, tous les participants y sont égaux, tout le monde salue tout le monde. Dans une ville de villégiature et principalement dans une ville de cure, personne n’est chez soi. Aucun aristocrate, qu’il soit originaire de Toulouse, de Bordeaux ou bien de la cour de Versailles, ne possède de château dans la ville. Tout le monde, tous les aristocrates résident soit à l’hôtel, soit dans une auberge, soit chez les habitants qui louent des chambres ou de petits appartements. Il faudra attendre la création des Grands Thermes ou des Thermes du Salut qui regroupent plusieurs sources pour que l’hébergement soit organisé, un siècle plus tard, autour de la cure et pour le confort thérapeutique des patients.

Smith, qui s’était plaint dans ses lettres précédentes des limites que lui imposait son logement pour recevoir et rendre les visites, est maintenant sur un parfait pied d’égalité avec les personnes qu’il peut rencontrer. Le logement n’est plus dans la vallée, un critère de discrimination sociale, et chacun partage ce confort d’été toujours un peu précaire qui sied aux lieux de vacances. Les échanges sont ainsi facilités. Pour nos voyageurs, la petite station des Pyrénées devient enfin un lieu de sociabilité partagée et fort de cette situation nouvelle, ils lient ainsi très facilement des relations avec l’ensemble des personnes en résidence dans la ville.

Mais au-delà de la simple promenade, d’autres lieux de sociabilité existent comme une concession au siècle. Nous l’avons déjà indiqué, les jeux de hasard, l’aléa du jeu et les émotions qu’ils procurent ont fait leur apparition dans tous les milieux de la société.

Les rumeurs courent d’autant plus vite que la société est restreinte, tout au plus quelques centaines de curistes, que le lieu est petit et que les personnes n’ont rien d’autre à faire que les trois activités que nous avons mentionnées et qui ponctuent la journée, les soins le matin, la promenade l’après-midi, le jeu en soirée. Il n’existe pas encore d’établissement central comme un casino unique permettant une unicité des jeux, mais plutôt plusieurs établissements indépendants se faisant concurrence. Cela permet de passer de l’un à l’autre et de limiter en toute logique, l’importance des sommes mises sur le tapis.

[…]

Le jeune duc, lui, semble avoir noué à Bagnères des liens pour son propre compte. Il faut dire qu’il va fêter ses dix-huit ans et qu’il est d’après Colbert « fort bien fait de sa personne ». Il est écossais, ce qui lui assure l’exotisme nécessaire à la séduction. Il est aussi riche et porte un nom célèbre. Si l’on ajoute que dès sa majorité, il deviendra le chef de la maison de Buccleuch, il n’est pas étonnant qu’il attire l’attention. Ce fut en particulier le cas pour la baronne de Spens qui lui adressa peu après les jours passés à Bagnères une lettre que le duc devait rapporter en Écosse et conserver soigneusement, alors que nous déplorons le peu de pièces permettant de reconstituer le voyage de nos deux héros.

Saint Sever, le 20 octobre 1764

A Milord

Milord le duc de Buccleugh

En vérité milord, vous oubliez bien vite les absens ! je m’étais flatée de trouver un peu plus de mémoire chez les anglais, mais je m’aperçois qu’ils ne différent des françois que par le propos ; vous m’aviez promis, de m’envoyer, dès que vous seriez à Nöe, une lettre de recommendation pour madame votre tante, en faveur de mes cousines ; j’ay attendu vainement l’effet de cette promesse, vous n’y avez sans doute plus pensé ; mais enfin milord ce retardement n’est point un mal irréparable, si vous avez la bonté d’écrire tout de suitte et de m’envoyer votre lettre je serais alors a temps de l’adresser, a paris a ces dames qui doivent y rester cinq ou six jours, j’espère milord, que vous bien souscrire à cet arrangement autrement, vous voyez bien que je serais en droit de dire que l’on doit encore moins compter sur les anglais, que sur les françois ; Comme j’ignore milord, le temps que vous avez resté à nöe, et plus encore, ou vous avez été en partant de ce pays lo, j’adresse ma lettre a monsieur l’abé de Colbert, et je le pris de vous le faire remetre ou vous serez : pour moy je ne bougerai pas encore d’icy.

J’y suis occupée a faire batir, au reste j’ay failli me noyer depuis j’ay eu l’honneur de vous voir ; je suis tombée dans le gave, qui est une rivière très rapide, on regarde comme un espèce de miracle que je n’y ait point rester, c’est à mr de l’Etang que j’ay l’obligation d’en être dehor. Cet accident m’a laissé beaucoup de frayeur, mais n’a pas heureusement dérangé ma santé qui est toujours bien bonne, je serér fort aise d’apprendre que la votre continue a l’etre aussi, j’ay l’honneur d’etre bien parfaittement, milord votre tès humble et très obeissante servante. 

Labarrere d’Espens.

Bien des choses je vous prie a monsieur Chmit [Smith !], j’espère qu’il voudra bien se souvenir de m’envoyer son livre. Comment se trouve monsieur le baron, ses yeux sont-ils encore séchés, un petit mot de consolation de ma part.

La famille de Spens est, faut-il y voir un hasard, une très ancienne famille d’origine écossaise qui est installée depuis quelques siècles maintenant dans la ville des Landes, Saint-Sever, où elle possède un important domaine agricole et loge dans le sombre et moyenâgeux château local. Saint-Sever est sur la rivière Adour, qui est la même que celle qui coule en torrent à Bagnères, rendant le trajet de 140 kilomètres facile et direct pour des personnes résidant dans cette plaine agricole et à l’époque fort riche.

La famille de Spens avait été envoyée en France en 1450 par le roi Stuart Jacques II d’Écosse en pleine guerre de Cent Ans pour aider les Français dans leur lutte contre l’occupant anglais. Il est alors question de limiter sa présence à la Guyenne et pas encore de reconquête du territoire au bénéfice du roi de France. Depuis 1295, en effet, les royaumes de France et d’Écosse avaient scellé une alliance dans laquelle chacun s’engageait à soutenir l’autre contre le royaume d’Angleterre. Au fil des siècles et des vicissitudes des relations entre les trois pays, le contenu politique et stratégique de l’alliance franco-écossaise s’était émoussé, mais il restait une sorte d’affection nourrie par les souvenirs du passé (comme l’Auld Alliance), confinant parfois au mythe. Dans ce sens important et durable, les échanges culturels entre la France et l’Écosse ont été continus, mais ils ont atteint leur apogée au siècle des Lumières (1).

Le roi de France Louis XI (1423-1483) avait accordé en 1474 à la famille de Spens des lettres de naturalité qui furent enregistrées le 15 août 1475, à Paris. Il est qualifié par le roi de « premier homme d’armes de France » après avoir tué dans une escarmouche l’un des ennemis du roi de France, le duc Charles le Téméraire. Plus tard le roi Charles VIII (1470-1498), par reconnaissance peut-être, fit sienne la devise des Spens : « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? ». Très vite les Spens, par le jeu des mariages, vont s’enraciner en France dans la province de Guyenne. Ils constituent ainsi dès le xvie siècle la branche française des Spens qui est dorénavant connue sous le titre de Spens d’Estignols. Il demeure toujours également une branche de Spens en Écosse qui reste une puissante famille féodale des Highlands.

La jeune femme que le duc fréquente à Bagnères est issue d’une famille comportant de nombreux militaires. Son père Jean-Baptiste Cazenave de Labarrère, (1705-1775 à Dax) a été mousquetaire pendant trois ans, officier à la Martinique (1748-1753), puis à l’île de la Grenade (1753-1754), enfin à la Guadeloupe (754-1757) où il a été nommé mais ne s’est pas rendu. Il est rentré en France pour cause de mauvaise santé en 1753 et, future tradition familiale, il prend les eaux à Barèges. Pour services rendus il obtient la croix de Saint-Louis en 1754. Il est dit écuyer, seigneur de Cazalon (en Momuy), Monbet, Labastide et St-Cricq. Finalement il devient prévôt de la maréchaussée d’Auch et du Béarn en 1763, charge qu’il transmettra à son fils Jean-Gabriel qui finira guillotiné le 12 avril 1794. Jean-Baptiste Cazenave de Labarrère a épousé, peut-être en 1740 à la Martinique, Claire Françoise de Francesqui, née le 25 février 1719 à Fort-de-France (Martinique) et qui décédera le 19 pluviôse an VI à Saint-Sever, fille d’Antoine et de Marie-Anne Girardin de Champmeslé, des colons de la Martinique.

Françoise avait des frères dont l’un, Jean-Gabriel, prévôt de maréchaussée à Auch, périt sur l’échafaud à Dax pendant la Révolution au terme d’une mission, bon exemple de noble éclairé rallié à la Révolution en 1789 et finalement broyé par la Révolution. Ce frère nous livre un indice supplémentaire du réseautage des élites à la fin de l’Ancien Régime : il était en effet le procureur fondé de Paul-Marie-Arnaud de Lavie, chevalier, seigneur comte de Belhade et autres lieux, fils d’un président à mortier du Parlement de Bordeaux dont nous verrons la contribution à l’économie politique dans ce qui suit.

Pour sa part, notre épistolière, peut-être née elle-même à La Martinique, a épousé en 1759 Joseph, baron de Spens d’Estignol. Son mari est né à Saint-Sever en 1729. Il est capitaine commandant du régiment d’Auvergne qui a été fortement engagé durant la guerre de Sept Ans sur les fronts d’Allemagne et des Pays-Bas, et reste donc très éloigné du château d’Onnès. Il semble que l’éloignement du mari ait renforcé le rôle de la baronne qui « fait bâtir ». Le jeune duc avait fait la promesse d’une recommandation auprès de sa tante à Paris pour les cousines de Mme de Spens.

Peut-on aller plus loin et déduire de la sauvegarde de cette lettre que la baronne ait provoqué quelques émois chez le duc ou son tuteur qu’elle ne manque pas de mentionner dans sa lettre ? Ou encore le baron Secondat de Montesquieu dont les yeux font l’objet d’une allusion quelque peu équivoque ? En tous les cas, la rapidité avec laquelle elle se remariera à peine plus d’un an après le décès du baron de Spens avec un autre militaire d’ailleurs semble indiquer qu’il s’agissait d’une personne séduisante. Fort habilement elle fait transmettre la lettre par l’abbé Colbert dans l’ignorance où elle est des étapes du voyage du duc. Après Bagnères, il va en effet séjourner, en compagnie de Smith et de l’abbé Colbert, sur les terres de leur nouvel ami le comte Louis-Pantaléon de Noé (1728-1816), une autre de ces personnalités du xviiie siècle comme son père dont la vie se déroule de part et d’autre de l’Atlantique.

 

2. Le comte de Noé

La lettre de la baronne nous indique ainsi que dans leur périple vers leur second séjour dans la ville de Bordeaux, nos voyageurs vont faire halte dans le magnifique château de l’Isle-de-Noé. Louis-Pantaléon, comte de Noé, a passé toute son enfance dans les Caraïbes. Il est l’héritier, par sa mère, de plusieurs plantations de la célèbre famille des Bréda. Il est un grand propriétaire d’esclaves dans la partie de Saint-Domingue que l’on appelle Haïti, dans la partie toujours appelée de nos jours Cap aux Français. Après une enfance heureuse dans la plantation où règne le système de l’esclavage, il est envoyé en France pour recevoir une éducation digne de son rang. Puis le comte Louis-Pantaléon choisit de commencer sa vie par une carrière militaire, il combat les Anglais dans le cadre de la guerre qui vient de s’achever. Il s’illustre en particulier dans des combats qui ont lieu sur le territoire européen, et non pas sur les mers comme on serait en droit de le penser pour un homme originaire des colonies d’outre-mer. Il est certain que le comte possède, par son existence, une vision du monde probablement plus globale que n’aurait un aristocrate du Languedoc n’ayant jamais quitté sa province. Jean-Louis Donnadieu dans son ouvrage nous indique que sa carrière vient de connaître une inflexion définitive pour sa vie :

La bataille de Minden (1er août 1759) va constituer un tournant dans sa vie militaire. Durant cet affrontement perdu par les troupes françaises, il est très sérieusement blessé d’un coup de feu au bras droit. Son cheval est tué sous lui. La chute aurait-elle contribué à aggraver encore la blessure qui vient de lui brûler le bras ? Ce qui est sûr c’est que le cavalier en reste « estropié » ; toutefois ses papiers militaires ne précisent pas quelle est la gravité des séquelles sinon du handicap dont il va désormais souffrir. (2)

Le comte de Noé rejoindra définitivement, après une longue période de soins et une très longue convalescence, son île natale, Haïti, durant le second semestre 1769 où il va mener une grande carrière de colon. C’est dans sa plantation que travaille un cocher du nom de Toussaint Louverture. Il existera entre les deux une complicité qui débutera par l’affranchissement de l’esclave et culminera dans une lettre qui est à l’origine de l’ouvrage de Jean-Louis Donnadieu. Cette lettre très détaillée montre la complexité des relations qui ont pu exister entre les différents protagonistes de ce drame colonial que fut le système de l’esclavage, dénoncé à de multiples reprises par Adam Smith pour son inefficacité économique. Cette lettre est également l’illustration des interrogations morales qu’un homme comme le comte de Noé a pu former au cours de ses séjours en Europe et ses longues conversations avec les hommes de qualité qu’il y a rencontrés, au nombre desquels on peut bien sûr inscrire le philosophe de Glasgow comme le baron de Secondat.

Jean-Louis Donnadieu n’est pas précis sur les séjours du comte entre Paris, Bordeaux et Noé de la fin de la guerre de Sept Ans jusqu’à son retour dans ses plantations au premier trimestre de 1769. Toutefois sa présence à Bagnères est probable puisque d’une part le comte est présent en Guyenne dans ces mois précis et d’autre part sa blessure est tout à fait compatible avec des soins à base d’eau minérale et de boues chaudes à Bagnères-de-Bigorre (voire dans la station voisine de Barèges qui possède depuis des années un établissement thermal spécialement destiné aux militaires blessés).

Par la lettre de la baronne de Spens adressée au jeune duc au château de Noé, nous savons que la halte de Noé suit la rencontre dans la ville thermale. Ainsi peut-on envisager les longues conversations entre Smith et le comte de Noé sur les îles et le système colonial, conversations auxquelles se joint volontiers le baron de Secondat qui n’est pas dans ce cas le dernier à exposer des arguments. La passion du baron durant ces années porte en effet sur l’agriculture, sur les nouvelles techniques de labourage ainsi que sur les premiers outillages agricoles qui naissent sous le marteau des forgerons des villages et des moulins sidérurgiques de Dordogne ou des Landes. Le baron de Secondat se passionne également pour les véritables filières d’élevage qui sont en train de naître un peu partout dans le sud de la France, sous la contrainte des épizooties qui déciment les formes traditionnelles de production. En Gascogne, mais également en Languedoc, on connaît le succès du maïs, cette nouvelle céréale qui est introduite depuis quelques années et qui contribue à la fois à l’alimentation pour la volaille mais également à celle des hommes. Les résidus du maïs fournissent également un excellent combustible et une paille de qualité pour la garniture des matelas. Cependant, d’une pensée tournée vers la nature et le monde agricole, la pensée du baron va s’orienter de plus en plus vers les questions économiques et politiques qui en découlent directement. On peut également noter, si l’on en croit les correspondances de l’abbé Colbert, la présence de la famille Riquet à Bagnères-de-Bigorre.

Le séjour à Bagnères-de-Bigorre peut apparaître dans un premier temps comme une simple visite touristique dans une ville où règne un climat de loisirs, d’oisiveté et de repos. Pour nos voyageurs le passage à Bagnères marque un tournant. Avant cette virée à Bagnères, Smith avait eu du mal à lier connaissance avec les personnes qu’il avait pour mission de rencontrer et de faire rencontrer au duc, mais grâce à ce séjour dans une ville, où d’une certaine façon la villégiature favorise les rencontres, il a pu se constituer un premier réseau de connaissances. Ce réseau est d’autant plus important qu’il compte en son sein des personnes parmi les plus importantes du Languedoc et de la Guyenne. Nous avons mentionné, Jean-Baptiste de Secondat, la famille Riquet, le comte de Noé, le prince de Monaco, la baronne de Spens ainsi que probablement d’autres personnages importants dont il n’est pas fait mention dans les divers courriers que nous avons examinés.

Mais rien ne vaut le témoignage direct de Smith. Dans sa lettre du 21 octobre 1764, il commente de manière succincte mais très positive son séjour. 

[…] Notre expédition à Bordeaux, et une autre que nous avons réalisée depuis à Bagnères, a eu pour effet un grand changement sur le duc. Il commence maintenant à se familiariser avec la société française et je me flatte que je passerai le reste du temps que nous allons encore vivre ensemble, non seulement dans la paix et le contentement, mais dans la gaieté et l’amusement. […]

 

Alain Alcouffe et Philippe Massot-Bordenave : Adam Smith à Toulouse et en Occitanie, Toulouse, Privat, 2018, p. 274-275, 278-281, 282-286.

 

(1) Dawson, Deirdre & Morère, Pierre, Scotland and France in the Enlightment, Lewisburg (PA), Bucknell Un. Press, 2004, p. 13.

(2) Jean-Louis Donnadieu, Un grand seigneur et ses esclaves : le comte de Noé entre Antilles et Gascogne, 1728-1816, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2009, p. 58.

Book Review Édouard Glissant, philosophe: Héraclite et Hegel dans le Tout-Monde

Alexandre Leupin. Édouard Glissant, philosophe: Héraclite et Hegel dans le Tout-Monde. Paris: Hermann, 2016. Pp. 382. 27 €.   Édouard Glissant has often been called a novelist, an essayist, a theorist, and—his preference— a poet, but he has less frequently been called a philosopher. Despite the ontological and epistemological thrust of his notions of creolization, Relation, and […]

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Ma Bête Langue

Catherine Jarrett

Ecrire suppose inévitablement d’aller voir là-bas si un autre écrivain s’y trouve, s’il peut dire ce qu’est écrire. Lire ce que dit un autre de ce geste d’écrire, partager dans le silence des pages ce tâtonnement, cette descente en profondeur dans le souffle des mots, écouter la respiration, suivre le mouvement de la langue à écrire, le tremblement d’avant le surgissement, découvrir le territoire parcouru, tel est le chemin que j’emprunte avec deux livres Basse langue de Christiane Veschambre et Ma Bête Langue de Catherine Jarrett.

Ce sera un de ces chemins creux qui longent dans la vastitude d’un plateau, les maisons de pierres lourdes où je peux deviner, dès avant le seuil à franchir, ce qui se dit, ce qui s’écrit, avec la part de rêves, de remémorations, ces matins-là aux belles fournées d’écriture.

Ce sera ce qui dans mon paysage mental me relie ontologiquement à mon enfance hercynienne, aux masses scintillantes des granits dans l’entre-monde des châtaigniers et des hêtres, où je marche toujours, lorsque je tâte l’écorce de la langue.

Là, je lis comme j’écris. J’écris, je lis, je vis. C’est le livre de Christiane Veschambre qui alors s’empare de cet espace vital. Avec Basse langue, je sais en confraternelle certitude, que ce livre est pour moi. Je sais, je sens de toute vérité qu’elle est sur les chemins creux qui traversent les hameaux silencieux de l’écriture.

Alors, je m’avance dans le livre qui advient. Je suis l’hôtesse avec le sens réversible du mot où j’accueille et suis accueillie. J’écoute en lisant les mots de Christiane Veschambre : « L’étranger que nous devenons en lisant un livre qui permet ce devenir prend langue avec l’étranger que devient celui qui écrit lorsqu’il écrit. » Le livre ouvre sur d’autres livres, quatre écrivains : Erri de Luca, Emily Dickinson, Robert Walser, Gilles Deleuze. Je les connais. D’autres que je ne connais pas seront rappelés. Je les découvre lus autrement et mêmement.

Je suis dans la chambre napolitaine où Christiane Veschambre lit lentement Montedidio en italien en s’aidant d’un petit dictionnaire. Elle bute sur les mots. Elle assume cette résistance du texte comme qui retrouverait là, les heurts de sa propre écriture, de sa vie remémorée en silhouettes familières. Elle devient cette « lectrice grumeleuse (…) aussi radicalement seule qu’on l’est dans la violence de la secousse terrienne, mais saisie de l’éclosion interne d’une bête libre demandant langue, basse langue. » Il ne peut y avoir de lecture « lisse ». Le livre est une emprise, une dislocation, précisément parce qu’il alerte sur le risque à courir pour qui veut écrire.

Surgit de la confrontation de la lectrice, le cheminement de l’écrivain.

Elle nous fait entrer dans le réseau souterrain où elle cherche en aveugle à ajuster la langue à ce qui n’est que questionnement des mots : « quelle cette langue humaine compréhensible, transparente, quel récit, délimitant l’espace le silence de ce que ni langue, ni récit ne veulent proférer. » Peu à peu dans la chambre de lecture et d’écriture, Christiane Veschambre nous fait entendre la basse langue qui « gronde entre les pages dans les trous où coller son oreille »

Le lecteur est désormais en alerte et va comme naturellement s’approcher de ceux que Christiane Veschambre fait se croiser sur la route. Robert Walser y est ainsi placé dans le mouvement de ses livres, là où « s’écoulent les ruisseaux de ses petites proses qui jamais ne forment rivière ». Thierry Trani, dont elle recopie des citations pour fixer dans le temps trop court qui lui fut accordé à vivre, la fulgurance de son écriture. Entre enfin Emily Dickinson, « l’Hôtesse minuscule ». On n’oserait dire sur la route, car Emily Dickinson est de ces auteurs qui nous échoient, que l’on lit dans « les circonstances du silence ».

Christiane Veschambre fouille et dans les pages lues, et dans la matière de son écriture. Elle travaille « à même le Vivant ». Lire Deleuze sera dès l’abord, résister au territoire philosophique, puis se laisser mettre en mouvement, découvrir la joie de la pensée et l’écouter dire : « Ecrire (…) c’est un processus, c’est à dire un passage de Vie qui traverse le vivable et le vécu. »

Avec Basse Langue, Christiane Veschambre accomplit une traversée. Son écriture incisive, sans cesse portée par l’élan et le soin d’ajuster les mots à ce qui est à dire, assume l’exigence d’un propos où par le détour de ses lectures, elle révèle l’opacité de l’intime. Elle m’a offert dans la lecture, la relecture, une belle clarté. Vive.

Le recueil de Catherine Jarrett : Ma bête langue, aux Editions Encre et Lumière, particulièrement bien nommées pour ce texte-là, ouvre sur un espace limpide et nous engage dans un éloge en plain chant de la langue française. Le sous-titre qui fait écho au texte fondateur de Du Bellay, revendique l’histoire de la langue française. Mais la chronologie, loin de se limiter au caractère didactique du propos, participe du tempo, structure la partition, fait entendre la basse continue où la poésie peut se déployer.

On découvre l’aventure d’une langue, qui puise la force de dire dès l’origine de l’humanité, en donnant le sens en partage. La création de la forme s’inscrit dans le geste primitif du premier homme qui « sur un tertre glacé, au ponant d’une terre bordée par quatre mers » fait jaillir les éclats du silex. Surgit alors un quintile qui fait don de la langue au poète.

Langue

Par les éclats de pierre

Par les éclats de rêve d’hommes ensemble mêlés

De même qu’un silex tu seras par nous façonnée

Et deviendras vivante et seras notre alliée

La langue vivante donne vie. Les siècles vont défiler au rythme de la « Jeune langue ma mère de douce France née » à la langue qui s’essaie « à de nouveaux parlers ». Elle a passé par la manducation vorace de Rabelais, s’est raidie sous les fourches caudines de Malherbes, s’est magnifiée avec les « maîtres ciseleurs qui firent de toi épure/ Fixée. » D’abord circonscrite à un territoire, elle se détache ensuite de la France pour aborder les rives de la francophonie. Et si des menaces planent sur elle, dit-on, de « sms coupables » en « massacres de grammaire », il incombe à l’écrivain de transmuer cette matière de mots pour faire sens,

Dans ce court recueil, Catherine Jarrett inscrit la langue française à travers le temps et l’espace. Elle la suit pour revendiquer un héritage et s’en saisit à bras le corps pour nous mener au coeur de sa poésie.

je te vis, je t’invente

et à chacun sa langue

et à chacun ta langue

ma démultipliée

Elle assume la plénitude de son amour de la langue, tantôt sollicitant le lecteur par la voix de la conteuse, tantôt le séduisant par la confidence amoureuse du plaisir d’écrire. Cette « longue langue serpente, langue dite française » s’accorde au désir, sublime le geste d’écriture, fût-ce au prix de nécessaires contraintes. Ma Bête Langue se nourrit de la puissance des images, du flux scandé des mots pour une joyeuse célébration.

Me voilà dans les hameaux silencieux de la lecture, après le franchissement des seuils, à l’écoute de deux textes de deux femmes, qui l’une et l’autre me parle la langue écrivaine. Je peux avancer encore sur le « chemin long et de la quête ardente ». Je perçois l’impossibilité d’ « atteindre la libre basse langue ». Mais en toute certitude, ce qu’elles disent de nous à l’instant d’écrire, me relie à tous ceux et celles qui tentent de faire livre.

Par Mireille Diaz-Florian, publié le 08/01/2017 | Comments (0)
Dans: Bonnes feuilles, Livres