Une anthologie de la poésie roumaine francophone contemporaine

Ce livre (Pluie d’étoiles – anthologie de poésie roumaine contemporaine, Ars Longa, 2020), illustré par l’artiste canadienne d’origine roumaine Maria Bida Albuleț, réunissant des poèmes écrits en français par onze poètes roumains contemporains (ou traduits par eux-mêmes), ne doit pas sa parution au hasard mais à l’anniversaire de la Francophonie qui fête en 2020 ses cinquante ans d’existence.

Membres de l’Union des Écrivains de Roumanie et/ou distingués avec des prix nationaux et internationaux de poésie, plus ou moins connus par le large public ici ou ailleurs (mais qui peut trouver de nos jours un large public quand on parle de la poésie dans un monde prosaïque et « jourdainisé » dans la plus exacte acception moliéresque du terme), Ionela Diaconu Ablai, Rodica Gabriela Chira, Relu Coțofană, Sonia Elvireanu, Lucia Victoria Eniu, Liliana Cora Foșalău, Brîndușa Grigoriu, Ioan Hădărig, Alexandru Jurcan, Raluca Petrescu, Rudolf Eduard Roth offrent dans les poèmes inédits inclus dans cet ouvrage un univers intérieur dévoilé par la toute-puissance de la métaphore. Mais encore plus ils offrent leur amour pour la langue française et pour l’immense culture qu’elle a générée, dans un pays officiellement francophone dont les habitants préfèrent néanmoins apprendre plutôt l’anglais ou d’autres langues qu’ils considèrent plus aptes à servir leurs intérêts immédiats. Pour une partie d’entre eux le français est une langue de culture par excellence et la culture peut faire peur, parfois !, tandis que pour d’autres ce terme ne  l’envisagent qu’en relation avec le blé, le maïs ou d’autres plantes, elles aussi de « culture ».

Dans ce paysage plutôt désolant, les poèmes de cette anthologie, parfois luxuriants, parfois décharnés, font preuve de la fine érudition, de la sensibilité et de la véracité de leurs auteurs qui étalent devant le lecteur francophone des habits aux couleurs inaltérées par l’intervention du traducteur (autre que l’auteur lui-même dans quelques cas) et qui réussissent à transformer, grâce à leur maîtrise adroite des signifiés, la couleur en image et l’image en idée, faisant plonger le lecteur dans un univers de grâce ou de vigueur, faisant ainsi tomber sur lui une véritable pluie d’étoiles.

 

Par Christian Tamas, publié le 20/03/2020 | Commentaire (1)
Dans: Livres, Pratiques Poétiques | Format: ,

Prix des Cinq Continents de la Francophonie : « La Théo des fleuves » de Jean Marc Turine

La Théo des fleuves (Esperluète Editions, Bruxelles, 2017, 224 p., 18 €) de Jean Marc Turine, recompensé par le Prix des Cinq Continents de la Francophonie en 2018, c’est le troublant récit de Théodora, une survivante rome des camps nazis.  Un roman touchant par son message aussi bien que par la beauté de la langue, la sensibilité et la compassion de l’auteur envers les exclus, les damnés, victimes des idéologies meurtrières et des régimes totalitaires.

Le roman s’appuie sur une ample documentation sur le génocide des juifs et des roms, dénoncé dans le livre Le crime d’être roms, refusé par les éditeurs, présenté en feuilleton radiophonique sur France Culture. Repris en 2016, le texte devient La Théo des fleuves, le troisième roman de l’écrivain belge, après Foudrol (2005) et Lîen Mé Linh (2014).

Jean Marc Turine pénètre dans l’Histoire tragique du XXe siècle, avec les déportations et les camps nazis, perpétrée après la guerre par des conflits armés et de fausses utopies : le communisme à l’Est (avec ses nouveaux camps de travaux forcés), les guerres au Vietnam, en Algérie, en Irak.

L’héroine du roman est Théodora, une belle tsigane d’un campement situé quelque part sur le cours du fleuve Danube, d’une grande beauté d’âme aussi, l’incarnation de l’idéal de dignité humaine dans un monde qui serait débarrassé des discriminations ethniques ou raciales.

L’écrivain raconte son parcours sur la toile des événements tragiques du XXe siècle qui bouleversent son existence. Son calvaire commence à quinze ans (1934) par un mariage malheureux avec un gitan aisé, selon les lois non écrites de son peuple.

Bien qu’élevée dans le fatalisme de sa condition de rome pauvre et marginalisée, la jeune fille refuse l’enfermement dans des coutumes dont elle se sent la victime. Elle aspire à la liberté, à l’amour partagé avec Aladin, l’accordéoniste qui délivre les âmes par la magie de sa musique, à l’étude, à une vie sans haine. Elle est pourtant obligée de se soumettre, de souffrir, d’étouffer l’humiliation et sa révolte.

Après sa répudiation par un mari violent et alcoolique, elle se réfugie auprès de sa mère afin d’élever sa petite fille, tout en essayant de s’instruire, s’exerçant à lire et à écrire, comme Aladin. Elle délivre son âme par l’écriture, en confiant ses pensées et ses sentiments aux pages d’un cahier.

C’est le trésor de Théo, jeté dans les flammes pendant les atrocités commises par les miliciens, suite à un ordre d’éradication des roms, avant l’éclatement de la guerre, sous les yeux effarés de tous les témoins des crimes et des viols atroces qu’ils porteront dans leur mémoire comme le stigmate de la haine et de l’exclusion.

Pendant la Seconde Guerre Mondiale commencent les déportations des juifs et des tsiganes dans les camps nazis. Déportés, Théo, Carmen, sa fille, et Nahum, le petit juif blanc adopté vivent l’enfer des camps de la mort, la bestialité des nazis, mais ils survivent. Euphrasia, la fille rome qui a perdu la raison suite au viol qu’elle a subi avant la guerre, meurt dans le camp, pour avoir voulu se venger contre son agresseur qu’elle reconnaît sous chaque uniforme.

Les événements horribles qui ravagent son existence, les souffrances, les pérégrinations à travers d’autres pays, la cruauté du destin qu’elle ne peut changer malgré sa détermination, tout est évoqué dans les souvenirs de la vieille Théodora, revenue sur les lieux de l’enfance pour mourir parmi les siens. Elle est la survivante de deux camps, nazi et communiste, la porteuse d’un message d’espoir dans un monde sans discriminations.

Elle vivra pour quelques mois la liberté, l’amour, la fraternité à bord du bateau Sâmaveda, dans un groupe restreint de victimes, réunis autour du capitaine Joseph, et qui ont enfin trouvé la liberté sur la mer, chacun avec son histoire.

Le romancier alterne présent et passé, dans une narration hétérodiégétique, aux drames bouleversants et aux séquences d’une indicible beauté érotique et paysagiste. La voix de la vieille Théodora, immobilisée dans un fauteuil, la vue affaiblie, raconte son expérience de vie, complétant ainsi le « livre-corps » de sa mère, qui fait partie lui aussi du livre de la vie des roms.

Théodora assure ainsi la continuité des traditions ; elle témoigne de la haine, de l’exclusion, des souffrances, de l’exil, comme du rêve et de l’espoir. Son récit est un remember du temps tragique, qui pourrait être évité à l’avenir par le changement de mentalité envers les tsiganes.

Chaque homme est un « corps-livre », car le corps porte en lui les drames et les joies de la vie, les rêves et les espérances de chacun. Il se referme sur lui-même, comme celui de la mère de l’héroïne, ou s’ouvre en racontant à d’autres, comme le fait Théo mourant qui évoque ses souvenirs aux jeunes.  C’est un tel héritage que laisse Théodora dans ses récits, auxquels s’ajoutent le cahier abandonné sur le bateau Sâmaveda, les récits d’Aladin, de Nahum, du capitaine Joseph. Ce sont autant de livres, conservés par Tibor pour ses successeurs, qui témoignent d’autant de vies brisées, de la discrimination, de l’exil, de la violence, des horreurs, du pouvoir, de la monstruosité, des errances, de la haine, de la révolte, de la mort, tout autant que de l’amour, de la passion.

Les personnages liés affectivement se cherchent en exil, se retrouvent en situations dramatiques, mais ils se séparent pour suivre leur voie. Ils ne réussissent pas à modifier leur condition d’exclus, mais ils osent au moins en parler. Ils se délivrent de leur peur par l’art et défient tous les oppresseurs comme Aladin par la musique, Nahum par la danse, Asia par le chant, en se produisant sur les lieux des conflits armés, sous des coups de feu. Ou Théo, qui affronte l’agresseur de sa jeunesse, retrouvé après la guerre dans un camp communiste sous le masque d’un homme respectable qui cache son passé, en serviteur zélé du nouveau régime.

La disparition de la peur conduit au défi direct des tortionnaires, parfois à leur réhumanisation. C’est le cas de Nahum, choqué par la mort d’une petite fille innocente tuée par des soldats, un trauma qui lui brise la vie et le jette dans un hôpital psychiatrique pour le reste de sa vie. Il y réussit pourtant à récupérer des bribes de sa mémoire d’enfant traumatisé.

Toute aussi émouvante est l’histoire d’Asia, une petite fille rome, découverte par Nahum aux bouches du Danube, ravagée par le souvenir des horreurs vécues dans un champ nazi. La rencontre de Nahum et son amour délivrera s âme par le chant. Sa voix troublante rejoint la danse magique de Nahum et la musique irréelle de l’accordéon d’Aladin pour raconter ce qu’ils ne peuvent confesser par les mots. Mais lorsque l’âmed’Aladin meurt de douleur à cause du drame de son fils adoptif, il perd le don de la musique qui aurait pu le sauver.

L’écrivain belge parle du destin des tsiganes et par eux des traumatismes, des enfances et des vies brisées, des atrocités commises par ceux qui servaient les régimes politiques ou militaires, de la fatalité de l’origine qui condamne, de la résilience, de l’amour, de la fraternité, du courage de rompre avec les traditions pour suivre chacun sa voie, du rêve et de l’exil. Contre la monstruosité de la raison se dresse le mystère de l’âme, de l’amour, de la lumière, de l’art, le leitmotiv du sacré à côte de celui de la conscience qui interroge : “Pourquoi [tant de haine]?

On ne perd rien de l’ontologie de l’existence, on transmet tout par le récit oral de la tradition ou par l’art qui peut témoigner de la cruauté et de la beauté, du destin.

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NdR : Sonia Elvireanu, l’auteure de cet article, vient de recevoir le Prix « Jacques Viesvil » 2019 de la Société des Poètes Français pour son recueil Le Souffle du Ciel doublement recensé dans Mondesfrancophones. Nous lui adressons nos plus vives félicitations.

https://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/sonia-elvireanu-poete-elegiaque/

https://mondesfrancophones.com/espaces/pratiques-poetiques/le-souffle-du-ciel-de-sonia-elvireanu/

 

 

“Black America” de Caroline Rolland-Diamond

Caroline Rolland-Diamond, Black America, une histoire des luttes pour l’égalité et la justice (XIXe-XXIe siècle), Paris, La Découverte/Poche, 2019, 656 p., 15 €.

La réédition en poche de ce livre paru initialement en 2016 est l’occasion d’attirer à nouveau l’attention sur la somme magistrale consacrée aux « Africains-Américains » suivant l’expression retenue par l’auteure, enseignante à Nanterre. Cet ouvrage dense et copieux, qui démarre avec l’abolition de l’esclavage à l’issue de la guerre de Sécession et s’achève sur la présidence d’Obama, expose en détail les étapes de l’émancipation progressive des Noirs américains. Emancipation progressive et le plus souvent douloureuse tant les Blancs du Sud des Etats-Unis se sont montrés récalcitrants à reconnaître les droits les plus élémentaires de leurs compatriotes de couleur. Lynchages, tribunaux protégeant les assassins blancs et condamnant systématiquement les Noirs aux peines maximales, travaux forcés pour les condamnés, discriminations et intimidations en tout genre étaient monnaie courante.

Le vote censitaire ou soumis à la réussite d’un examen prouvant les capacité mis en œuvre dans les Etats sudistes fit obstacle à l’exercice des droits civiques élémentaires des Noirs, sans compter des menaces qui n’étaient pas simplement en l’air. Exemple : L’arrêt Smith v. Allwright (1944) interdit l’organisation d’élections primaires réservées de facto aux Blancs. Deux ans plus tard, dans le comté de Taylor (Georgie), le seul Noir qui parvint à déposer son bulletin lors des primaires du Parti démocrate, en bravant une bande armée, fut abattu le lendemain. La ségrégation légale dans les écoles, les transports, les magasins fut démantelée tout aussi difficilement. Ainsi l’arrêt Brown de la Cour suprême (1954) interdisant les écoles séparées pour les enfants blancs et noirs rencontra-t-il au Sud une résistance massive.

Tout cela explique le mouvement migratoire long des Africains-Américains du sud au nord des Etats-Unis (favorisé à partir de 1924 par l’imposition de quotas à l’immigration étrangère). Ce qui n’empêchait pas les discriminations de fait, les violences policières et les émeutes. Par exemple celle de Harlem, en 1964, provoquée par l’assassinat d’un jeune noir par un policier blanc, qui fit des milliers de morts. C’est d’ailleurs au Nord ou à l’Ouest que surgirent les mouvements les plus radicaux défendant la cause des Noirs, Nation of Islam, Black Power, Black Panthers, opposés à la stratégie non-violente de Luther King, celle également développée par les femmes noires qui ont toute leur place dans cette histoire.

Les Noirs ont néanmoins profité, mais à un degré moindre que les Blancs, de l’élévation générale du niveau de vie. Les deux guerres mondiales ont favorisé l’emploi des hommes comme des femmes. Les universités ouvertes aux Noirs se sont multipliées (subventionnées par les Etats du Sud en vertu de leur doctrine du « développement séparé »). New York vit la « Renaissance de Harlem » dans les années 20 tandis que le capitalisme noir prospérait à Chicago, considérée comme la « métropole noire », etc. Si Black America ne cache pas ces évolutions positives, l’histoire des Africains-Américains reste fondamentalement celle des sévices et des crimes dont ils sont les victimes, de leurs luttes pour la dignité et l’égalité. Bien que toute ségrégation légale ait disparu, les discriminations subsistent en matière de logement, d’éducation. Elles entretiennent une culture de ghetto véhiculant des valeurs matérialistes et machistes. Pire, les crimes des policiers n’ont pas disparu (d’où le mot d’ordre Black lives matter). Force est de constater, avec l’auteure, que l’élection d’Obama, pour symbolique qu’elle soit, n’a pas fondamentalement amélioré la situation des Noirs américains.

Le livre est divisé en sept périodes successives, la plus brève (1961-1965) correspondant à la plus forte intensité de la lutte pour les droits civiques, chaque partie étant divisée en brefs chapitres thématiques. Les notes (60 pages) sont reportées en fin de volume avec la bibliographie (11 pages) et un index nominum (10 pages). Un index rerum aurait permis de suivre plus aisément l’évolution de certains sujets récurrents (la « Grande Migration », l’affirmative action, etc.).

Article paru originellement dans la revue Esprit, n° 459, novembre 2019.

Le Parlement des écrivaines francophones : deuxième session

Une deuxième session du Parlement des écrivaines francophones[1] a eu lieu à Orléans les 16 et 17 octobre 2019. Il s’est agi d’une rencontre de travail réunissant une vingtaine de parlementaires dont l’objectif était de faire le point sur le présent et l’avenir de notre groupe. La décision a été prise de restructurer le Parlement […] Lire plus »

Instants / instantanés : les « Haïkus Martinique » de Michel Herland

Le signe calligraphié d’un H parcourt le petit recueil poétique « Haïkus Martinique » de Michel Herland, universitaire, économiste, essayiste, romancier, poète.

Il s’inscrit ici dans la lignée des auteurs français francophones comme P. Claudel, P. Eluard, Stéphanie Le Bail…, lesquels, séduits par la force de cette forme ultra courte de la poésie japonaise, se sont efforcés de la transcrire dans notre langue. Les difficultés de l’exercice sont multiples car il ne suffit pas en effet d’amaigrir un alexandrin trop bavard, d’enfermer un sonnet dans un tercet.

Cinq syllabes, puis sept et à nouveau cinq rythment les trois lignes de vers enrichis d’allitérations, d’assonances, de sonorités suggestives, quelques rares rimes. La versification seule pourrait faire japonisant mais ne ferait pas le haïku. Il y faut aussi toutes les richesses d’un instant évoqué.

Soleil explosé
Du bas en haut des nuées
Le ciel embrasé

Loin d’être dans une imitation servile autant que vaine, M. Herland innove. Et les puristes de ne pas tolérer et de s’indigner de certains écarts ?

Pourtant si l’on veut rester fidèle à l’esprit japonais qui prône comme vertu première l’humilité (ce que Carlos Ghosn aurait dû savoir), si l’on veut considérer l’esprit du haïku dont l’essence est la pure simplicité, l’auteur, M. Herland, nous propose un ouvrage de poésie pure, sans filtre, nue. Originale dans le sens où c’est à l’origine de sa sensation, de sa pensée que sont saisis les mots. Il les organise et scande selon la métrique traditionnelle 7, 5, 7, bien sûr, mais le scandale réside dans l’innovation même : l’usage de la photographie ! Le critique orthodoxe dira à juste titre que le haïkiste doit suggérer son paysage, son portrait, son émotion et qu’il revient au lecteur de les construire. La beauté du poème s’enrichit de la vision de l’autre de sa sensibilité ! Certes, trois fois certes, c’est au lecteur de construire son roman, ou son poème à partir du travail, du don, de l’auteur.

Il ne s’agit pourtant pas pour Michel Herland d’apporter une illustration à la défaillance d’un imaginaire. Au contraire. La rusticité d’une photographie numérique, brute ou à peine retravaillée, renforce le rituel des haïkus. Et surtout, le prétexte-support ainsi offert invite le lecteur à s’aventurer lui-même dans les bois, au bord des rivières, à la recherche de ses propres images. À un safari dans sa propre photothèque.

D’ailleurs, voici un petit jeu. Car l’esprit du haïku est souvent ludique. Et l’illustration castratrice. Avant tout, mettez un cache sur les clichés de l’auteur, après la lecture d’un poème fermez les yeux, écoutez-regardez votre image intérieure… comparez à la sienne… relisez… construisez… déconstruisez.

Vous serez tantôt en harmonie avec l’auteur, parfois en désaccord avec sa morale implicite, mais l’invitation au « partage de mots et d’images » auquel nous convie M. Herland s’opère d’autant plus aisément que sa sincérité est totale. Nous retrouvons ici, épurés, en filigrane, ses pensées, croyances, parfois même un soupçon… de l’érotisme caractéristique de ses romans.

Une dernière innovation qui mérite d’être soulignée : le dépaysement. Ni l’Asie, ni l’Europe. La nature, tropicale, luxuriante, exotique, insolite fait de cet objet-livre si simple constitue une entrée en matière attachante pour un touriste par exemple. Autant qu’une chanson douce, familière aux cœurs antillais.

Imaginerait-on ce professeur d’économie, du haut de sa chaire, sensible aux beautés de la nature ? C’est aussi le paysage intérieur de M. Herland que nous partageons avec ses thématiques (les riches et les pauvres, l’injustice…)

C’est petit chez lui
Mais l’herbe ne manque pas
Il s’en accommode

 

Ses obsessions (la mort, le temps qui passe)

La nuit va tomber
Le vieux bateau s’assoupit
Au fond de la baie

Ses interrogations (sur la religion, les racines, le pouvoir), sa curiosité de l’Autre, son humour aussi… ou encore son regard aigu isolant dans l’espace un détail pertinent (un chat, un rocher)

Ce chat aux grands yeux
Dans la ville abandonnée
A quoi rêve-t-il ?

 

 

Michel Herland, Haïkus Martinique, Poèmes et photographies, Fort-de-France, K-Editions, 2018, 128 p., 15 €.

 

 

 “Le silence d’entre les neiges”, poèmes de Sonia Elvireanu

Pétri dans la perte tragique de l’être aimé, ce recueil de solitude, de silence et de neiges que l’auteur fouille avec effroi jusqu’à la tombée de la nuit, ce recueil où s’entrechoquent les abîmes et roulent infiniment les galets du verbe tels des blessures, ce recueil teinté par le sang des coquelicots et les horizons (… qui) abandonnent les étoiles amoureuses dans les herbes, ce recueil d’un exil intérieur n’est pas fait que de désespérance.

La plume (et quelle plume !) d’Isabelle Poncet-Rimaud le souligne d’emblée en sa superbe préface : Il y a dans cette souffrance infinie, une certaine douceur que permet l’amour véritable, comme une berceuse secrète qui caresse l’âme au creux de l’être… Et Denis Emorine de confirmer dans sa postface : Pour Sonia, l’identité amoureuse est constitutive de son être parce que la relation privilégiée avec son mari défunt était fusionnelle.

C’est ainsi qu’une lumière soyeuse / (…) se métamorphose en fleur / répandant ses parfums telle la pulpe / savoureuse des fruits de l’été. Elvireanu fait appel au Levant, thème récurrent de ses rêves, mais également à des chevaux blancs / (…) dieux amoureux de l’Olympe et se met au pied de l’arbre de la vie. Des pommiers se font entremetteurs avec l’existence quand le trop-plein des matins vides émiette l’absence. L’arbre, seuil entre les mondes, ancre ses racines dans la glaise, enveloppe l’auteur et permet à sa nature rebelle de s’épanouir. On peut croire que la pomme miraculeuse symbolise peut-être cette relation antérieure qui ne pourrit pas (…) Seule, toujours plus éloignée / sous la gelée / (…) elle est encore sur la branche / un peu plus vieille / mais elle ne tombe pas.

Ainsi se perpétue, entre les neiges et en silence, le mystère de la mort mais aussi de la vie.

Ce livre est viscéralement lié à la nature, tout autant aux pluies noires qu’au bleu éblouissant du ciel. Fièvres et tourmente distillent leurs ravages mais les couleurs du temps dans une étoile prennent malgré tout le voile pudique d’une interrogation, peut-être d’un espoir de transcendance.

Certes, les mots restent auprès de toi, écrit avec ferveur Sonia Elvireanu. Mais avec une manière de timidité, elle ose une Prière de revenir émouvante. Finalement, le plus beau chant n’est-il dans la fidélité du souvenir, en d’autres termes, dans une rencontre perpétuelle ici esquissée ?

 

Sonia Elvireanu, Le silence d’entre les neiges. Préface d’Isabelle Poncet-Rimaud, postface de Denis Emorine, L’Harmattan, Paris, 2018

« La Capitale » de Robert Menasse : le roman de l’UE

Robert Menasse est un écrivain autrichien, auteur en particulier d’Un messager pour l’Europe – Plaidoyer contre les nationalismes (trad. Buchet/Chastel, 2015). La Capitale (le cinquième de ses romans traduits chez Verdier) s’inscrit dans la ligne de cet essai. Derrière la satire des institutions européennes, perce en effet le regret que les nationalismes soient plus forts […] Lire plus »

Dessiner le jazz

Sylvie Chalaye et Pierre Letessier (dir.), Dessiner [le] jazz, Caen, Passage(s), 2018, 12 €. Introduction par Sylvie Chalaye Quand un standard de jazz comme Singing in the Rain est détourné en Sinkin’ in the Bathtub, le premier cartoon de la Warner Bros Pictures, humour, caricature et stéréotype ne sont pas loin… Mais qu’entend-on du geste […] Lire plus »

Fessenheim, catastrophe annoncée

Jean-Marie Brom, Floriane Dupré, André Hartz, Jean-Paul Klée, Olivier Larizza : Fessenheim et le dogme nucléaire français, Paris, Andersen, 2019, 205 p., 16,90 €. Un livre à plusieurs voix qui se conjuguent pour dénoncer une situation proprement invraisemblable mais qui se prolonge pourtant depuis… 2007, la date prévue initialement pour la fermeture de la centrale nucléaire […] Lire plus »

Littérature : le requiem de Luc Chomarat

Un petit chef-d’œuvre de littérature, Paris, Marest éditeur, 2018, 144 p., 9 €.

Luc Chomarat est un écrivain éclectique, couronné par le Grand Prix de Littérature Policière en 2016, et l’auteur chez Marest, éditeur spécialisé dans le cinéma, des Dix meilleurs films de tous les temps. Le même éditeur fait une entorse à son catalogue en publiant Un petit chef-d’œuvre de littérature, peut-être parce que ce livre, avec ses brèves séquences apparemment décousues mais dont l’ensemble fait sens, n’est pas sans évoquer certains films de la Nouvelle Vague.

« La magie des livres a disparu » dit l’un des protagonistes de cette histoire, laquelle fait également intervenir le petit chef-d’œuvre en personne, si l’on peut dire, qui dialogue avec les grands écrivains rangés comme lui sur les rayons des libraires.

Mais à quoi donc tient ou tenait cette magie ?

« – Un livre, un vrai, devrait modifier votre perception des choses. Du monde. On devrait se réveiller dans un monde neuf.
Il haussa les épaules.
– C’est beaucoup demander. Peut-être qu’il suffit que ça vous brise le cœur. »

Ainsi chemine cet ouvrage à coup de notations douces-amères. Il est vrai que faire carrière dans la littérature enseigne à prendre des coups avec philosophie : le manuscrit qui vous suce le sang, les dizaines de lettres-circulaires de refus, et, le livre enfin publié (le cas échéant), la promo dans des lieux improbables, les ravages du succès (éventuel), la panne du deuxième livre, le constat qu’on n’écrira décidément jamais le best-seller de l’année[i].

Ce petit livre agréable et vite lu ne manque pas de pertinence lorsqu’il évoque, par exemple, le baccalauréat de la série L, les romans de gare, les catégories d’écrivains, la loterie du succès, l’indispensable saupoudrage d’érotisme dans tout roman qui se respecte, le public majoritairement féminin de la littérature, les polars avec des filles nues sur les couvertures. C’est de ce dernier point que vient, probablement, la reproduction de La Liseuse symboliste et sfumat(o)esque de Jean-Jacques Henner sur celle du petit chef d’œuvre. Et c’est pour nous l’occasion de signaler l’élégance des livres publiés par Marest, la jaquette noire, le papier, la typographie soignée.

On aime également ce livre pour les citations dont il est émaillé et pour son éloge de la motocyclette (via Michaux plutôt que Mandiargues), éloge qui en fait d’ailleurs résolument un livre à destination du lectorat masculin, d’autant que les histoires d’amour y tournent (vite) court.

 

[i] Cf. https://mondesfrancophones.com/tag/le-best-seller-de-la-rentree-litteraire/