Maurice Blanchot, le colloque de Genève

dimanche 12 novembre 2017 par Administrateur de MF.com

ÉDITIONS FUROR Maurice Blanchot Colloque de Genève Le colloque Maurice Blanchot, « La littérature encore une fois », s’est tenu les 17, 18, 19 et 20 mai 2017, à la Comédie de Genève. Il a été organisé par les Éditions Furor et par l’Association des amis de Maurice Blanchot. Aux textes des interventions réunis dans […] Lire plus »

Une Histoire du monde de 1870 à nos jours

mardi 7 novembre 2017 par Michel Herland

Cette nouvelle histoire sous la responsabilité du professeur Fabien Conord ne soulèvera pas autant de polémiques que l’Histoire Mondiale de la France dirigée par Patrick Boucheron, même si le choix de consacrer le premier chapitre au « Temps de l’expansion coloniale » comme la tonalité dudit chapitre, qui ne met en évidence que les aspects négatifs de […] Lire plus »

Césaire par Maximin

« Je soutiens que la poésie est vérité, qu’elle est la vérité de tout, la vérité fondamentale, la vérité des profondeurs, la vérité de l’être. » (A. Césaire, Hommage à Léon Gontran Damas, 1978)

Parmi la moisson d’ouvrages publiés en 2013 à l’occasion du centenaire de la naissance de Césaire, il serait dommage que l’hommage fervent de Daniel Maximin passe inaperçu. L’auteur était encore étudiant en Sorbonne – comme l’on disait alors – lorsqu’il fit la connaissance du poète martiniquais. La rencontre eut lieu en 1965, à Paris, rue des Écoles, dans la librairie de Présence africaine. À partir de cette date et jusqu’en 2008, l’année de la disparition de Césaire, le contact n’a jamais été interrompu entre les deux « frères volcans »[i] – Césaire qui grandit à l’ombre de la montagne Pelée, Maximin à l’ombre de la Soufrière en Guadeloupe. Le second aida à la publication du dernier recueil de Césaire, Moi, Laminaire, au Seuil en 1982, avant de devenir le maître d’œuvre de l’édition de sa Poésie (complète), toujours au Seuil, en 1993. Et c’est à l’occasion des parutions presque simultanées de Moi, laminaire et de la nouvelle édition (définitive) du Cahier pour un retour au pays natal (chez Présence africaine) que Maximin réalisa l’entretien publié dans la revue Présence africaine sous le titre « La Poésie, parole essentielle », repris in extenso à la fin d’Aimé Césaire, frère volcan[ii].

Tout est à lire dans cet entretien. On peut en retenir d’abord ce que Césaire entendait quand il qualifiait sa poésie de « péléenne » (en référence au volcan martiniquais[iii]).

« Ma poésie est péléenne parce [qu’elle] n’est pas du tout une poésie effusive, autrement dit qui se dégage… se dégage perpétuellement : je crois que la parole est une parole rare. Cela signifie qu’elle s’accumule […] C’est ce qui donne son caractère dramatique : l’éruption » (p. 227). Ailleurs, il dira : « J’éruptionne sans rendez-vous » (sic, p. 153).

Une autre caractéristique est le refus de tout égotisme : « Très tôt je me suis beaucoup plus ressenti en pays qu’en être, qu’en être singulier, qu’en être individuel » (p. 229).

Césaire s’est engagé en politique avec le succès que l’on sait : député de la Martinique sans interruption de 1945 à 1993, maire de Fort-de-France de 1945 à 2001 ! Il y voyait la suite logique de son identification au peuple martiniquais : « Si j’y suis resté, si je l’ai fait, c’est parce que j’ai sans doute senti que la politique était quand même un mode de relation à cet essentiel qu’est la communauté à laquelle j’appartiens » (p. 266). Il ne reconnaissait pas moins que d’autres formes d’engagement  étaient possibles pour un artiste ou un écrivain, à condition d’« être inséré dans son contexte social, d’être la chair du peuple, de vivre les problèmes de son pays avec intensité et d’en rendre témoignage » (p. 42).

En Martinique, Césaire est la figure tutélaire par excellence, « papa Césè » pour les plus anciens. Sa longévité politique exceptionnelle est évidemment la première responsable d’un tel prestige. Lui, cependant, préférait mettre en avant la révolution introduite dans les mentalités par la négritude dont il fut une figure de proue : « Je ne dirais pas que je suis le père de l’identité martiniquaise mais que j’ai contribué, plus qu’aucun autre peut-être et parmi les premiers, à révéler l’Antillais à lui-même » (p. 229). Il est de fait que, au-delà du manifeste du Cahier, il a, en temps que maire, privilégié la culture. Ainsi a-t-il créé, dès 1946, l’OMDAC (Office municipal d’action culturelle), devenu en 1976 le SERMAC (Service municipal d’action culturelle), à l’origine de générations de plasticiens, comédiens, danseurs, lesquels ont développé un mode d’expression que l’on peut qualifier d’afro-caribéen.

Dès le premier numéro de Tropiques, la revue qui a marqué une forme de désobéissance intellectuelle dans la Martinique soumise au régime de Vichy, Césaire avait décrit la vacance culturelle contre laquelle il allait se battre dès son accession aux responsabilités : « Terre muette et stérile […] Point de ville. Point d’art. Point de poésie. Pas un germe. Pas une pousse. Ou bien la lèpre hideuse des contrefaçons. En vérité, terre muette et stérile ». Ce même article se terminait sur un appel à l’éveil en chaque Antillais, en même temps qu’à la résistance, d’une personnalité propre : « Il n’est plus temps de parasiter le monde. C’est de le sauver plutôt qu’il s’agit. Il est temps de se ceindre les reins comme un vaillant homme » (p. 94-95 et Tropiques, n° 1, avril 1941).

Césaire, pourfendeur du colonialisme dans un discours fameux (1950), chantre de la révolution haïtienne (La Tragédie du roi Christophe, 1963), ne guidera cependant pas son peuple vers l’indépendance. Comment ne pas reconnaître, en effet, que l’expérience des nouveaux pays décolonisés autant que celle plus ancienne d’Haïti laissaient un goût amer ? Dit par Césaire : « Les pays coloniaux conquièrent leur indépendance, là est l’épopée. L’indépendance conquise, ici commence la tragédie » (p. 47).

Maximin a par ailleurs réuni les écrits de l’épouse de Césaire, Suzanne, publiés initialement dans Tropiques.[iv] Entrant dans l’intimité du poète, Maximin ne cache pas combien furent douloureux d’abord leur divorce, en 1963, puis le décès, trois ans plus tard, de celle qui avait été la mère de leurs six enfants et la muse tant aimée tout au long des années vécues ensemble.

Bien d’autres figures traversent le livre de Maximin, celles de nombreux écrivains et poètes, africains comme antillais, qui avaient leurs habitudes à « Présence » – où il trouva à s’employer – ou rencontrés à France Culture dans le cadre de l’émission « Antipodes ». Au-delà de tout ce qu’il révèle sur Césaire et son œuvre, ou de ce qu’il confirme, Aimé Césaire, frère volcan est donc précieux également en tant que témoignage sur le milieu intellectuel cosmopolite et francophone présent à Paris dans la deuxième moitié du siècle dernier.

 

Daniel Maximin, Aimé Césaire, frère volcan, Paris, Le Seuil, 2013, 271 p.

 

[i] Frères volcans est le titre d’un roman de Vincent Placoly (1983).

[ii] P. 221-246. Présence africaine, n° 126, 2e trim. 1983. On en trouvera des extraits in Kora Véron & Thomas A. Hale, Les Écrits d’Aimé Césaire, Biobibliographie commentée (1913-2008), Paris, Honoré Champion, 2013, t. 2, p. 588-589.

[iii] « Péléen » est également un terme géologique qui caractérise les volcans du même type que la montagne Pelée.

[iv] Le Grand Camouflage, écrits de dissidence de Suzanne Césaire, Paris, Le Seuil, 2009.

Cultural Limitations Erected by Men against Women in Postcolonial Francophone Novels: A Case Study of Fatou Diome’s Le Ventre de L’Atlantique and Léonora Miano’s Tels des astres éteints

lundi 24 avril 2017 par Gilbert Njah

Africans continue to experience a variety of new experiences in postcolonial cultures and societies that affect men and women, especially cultural values, through which they seek solutions, for instance, in gender and power relationships. At every point, cultural changes present challenges to gender relationships concerning ideas of justice, cultural values and equality between both genders. […] Lire plus »

Ni française ni iranienne. Sur Chahdortt Djavann

lundi 24 avril 2017 par Cristina Álvares

Chahdortt Djavann Chahdortt Djavann est une écrivaine contemporaine qui intervient dans les débats autour des clivages de la pensée politique moderne, notamment ceux concernant l’immigration. Elle est une immigrée d’origine iranienne. Née en 1967 dans une famille aristocratique d’Azerbaïdjan, elle quitte l’Iran en 1991 à cause du régime politique islamique. Elle voulait être libre et […] Lire plus »

Glissement actantiel de la ville dans le roman La Cour des grands ou les indépendances vues d’Afrique de MAN BENE : du mode de figuration de l’espace urbain

 

RÉSUMÉ

L’insertion de l’espace urbain dans le roman semble n’être pas en marge de l’évolution des villes, si bien qu’elle arbore des formes plurielles. MAN BENE, a voulu mettre en exergue certaines citadelles pour en dégager la complexité, mais aussi le poids qu’elles font peser sur le personnage. Comment figure- t-il la ville ? Espace de l’euphorie ou de la séquestration ? Dans une perspective Géocritique, cette lecture expose les modes d’évocation de la ville. À partir des éléments descriptifs topologiques, la présente étude tente également de décrypter l’impact du milieu urbain sur les relations entre les personnages principaux.

MOTS-CLEFS : Ville, espace urbain, lieu, topologique, actant, figuration.

ABSTRACT

Integration of urban space in the novel seems to be not on the margins of the evolution of cities, although she has plural forms. Man BENE has wanted to highlight some citadels for complexity, but also the weight they pose on the character. How does he figure the city? The euphoria or sequestration space? From a geocritical perspective, this reading exposes the methods of evocation of the city. From the topological descriptors, this study also tries to decipher the impact of urban areas on the relationship between main characters.

KEY WORDS: Town, urban space, place, topological, actor, figuration.

La narration de MAN BENE plonge le lecteur et le critique dans plusieurs univers topologiques et non topologiques: l’univers cybernétique ou virtuel et l’univers géo-spatial. Ce va-et-vient entre ces deux catégories spatiales diégétique positionne le récit dans une perspective moderne, marquée par la spacialisation du monde numérique. En effet, les personnages Louise et Metoum sont engagés dans un commerce épistolaire à travers le réseau social Facebook. L’intensité des échanges et la numérisation des rencontres donne à voir un effacement graduel de ce qu’on peut appeler la « physicité des relations » au profit des intra-mondes. De ce point de vue, la quintessence du récit est ancrée dans une correspondance médiate où s’opère une évocation de la ville de Paris selon des schèmes psychologiques variables et variés. L’espace urbain semble n’être positionné que dans une perspective des possibles voire des lointains, dans la mesure où il ne constitue pas fondamentalement la spatialité majeure des faits narratifs.

La ville cesse d’être un simple théâtre de l’élaboration des destins et l’expérience partagée du collectif, mais le motif ‘’d’un genre littéraire susceptible de dire la nouvelle réalité urbaine, imprévisible, et changeante.’’ (Maria Herminia Amado Laurel, 2009-2010). Le traitement narratif de la ville reste un fait historique littéraire instable et sujet à de nombreuses mutations stylistiques. Espace de la déambulation, de la rêverie, de l’exploration ou encore du gigantisme physique, la figuration de cet espace est encline à l’évolution de l’histoire et des sociétés selon des paradigmes socio-culturelle, technologique et économique propres à chaque peuple.

L’espace narratif bien qu’étant le cadre de l’histoire constitue un décor marqué par ses repères, par ‘’la perception sonore ordinaire’’ (JP Thibaud, 1997), par ses ombres et ses lumières, par toute cette segmentation focale qui pousse l’auteur à ne pouvoir tout traduire et révéler. La sensation visuelle de l’espace et de l’espace urbain augure une forme de traitement psychédélique intimiste que suggèrent les personnages, selon la relation qu’ils entretiennent avec un lieu, quelle que soit sa nature.

Cet article se propose d’analyser des situations où la ville se charge de signifiés pluriels dans une perspective géocritique, quoique son intrusion dans le commerce épistolaire internet de Louise et de Metoum peut sembler a priori intangible. Mais, tout discours dans le roman de Man Bene se concentre et s’intègre dans un espace urbain. Au-delà d’un simple réceptacle existentiel, la cité est un véritable sémantèse non seulement programmatique, mais aussi un mobile majeur de la construction d’une vision du monde. D’après Catherine Roux-Lanier (1998 : 397), ‘’la ville n’est pas seulement le décor de l’action, elle devient un quasi personnage […]’’. C’est dire que la cité connait des glissements aspectuel et actantiel dans le roman.

Sur ces entrefaits, le texte qui suit sera composé de trois parties principales. Nous nous intéresserons au mode de figurativité de la ville dans le récit. Comment la ville s’intègre t-elle dans le conditionnement textuel ? Nous évoquerons aussi la relation affective qui lie cette forme d’espace aux personnages. Quelles sont les interactions affectives entre l’espace et les protagonistes dans l’analyse globale des sentiments ? Comment s’exprime Paris dans les échanges entre Louise et Metoum ? Puis, le troisième pan évoquera la dimension anxiogène de l’urbanité. La ville est-elle le lieu privilègié de l’expression de la violence moderne ?

  • De la figuration de la ville

Les modes d’insertion de l’espace dans la structure textuelle sont plurielles et participent de la ‘’ figurativité profonde qui régit une dimension plus abstraite du discours, d’ordre interprétatif et herméneutique, imposant ses effets de vérité et assurant sa crédibilité…’’ (Bertrand Denis, 1985). Il s’agit donc de considérer l’écriture de la ville comme un modèle interprétatif qui découle d’un ‘’raisonnement figuratif’’. (Bertrand Denis, 1985).

La représentation de la ville, de toute la ville, est un exercice impossible. Par une forme de scotomisation, le narrateur ne retient de l’espace que des éléments qui participent de la lisibilité et de l’architecture de la vision du monde de l’auteur.

  • La ville proleptique

Man Bene use d’un artifice subtil pour situer la ville selon les événements probables qui organisent la rencontre prochaine des deux principaux protagonistes : l’insertion prédictive de l’espace. Cette méthode, tout au long du récit, permet d’engendrer une attente narrative autour de laquelle se greffent les différentes péripéties, comme en témoigne ce pan de narration (2015 : 26) :

En vérité, Louise, tout en refoulant le non-dit de la proposition de Metoum, n’écartait pas quelque moyen de se rencontrer un jour. Paris était son lieu de résidence et elle préférait, à en croire ses réponses, que ce fut dans cette ville. En tout cas, de l’avis de Metoum, l’accord tacite d’un rendez-vous à Paris lui donnait des raisons de croire.

A la lumière de la séquence sus-évoquée, il y a une double postulation de la ville de Paris : une postulation factuelle et une postulation programmatique. Paris est à la fois vécue et placée dans une perspective plus ou moins anticipative. De ce fait, il se dégage nettement un dialogisme de la perception de l’espace urbain selon qu’on s’y trouve ou qu’on y porte des desseins dans le temps. Ainsi, le second cas pose les bases d’une brisure conceptuelle de la ville, dans la mesure où la projection spatio-temporelle crée une mutation contemplative ou appréciative entre le présent et le futur. Ce procédé permet au romancier de muter les sèmes de la spatialité selon un glissement qui va du réel au possible, de la présence à l’espérance, ainsi que le confirme ce qui suit (2015 : 145) :

Louise :

[…] La semaine prochaine, c’est le salon du livre à Paris et je ne perds pas         l’espoir de vous y rencontrer un jour ou l’autre.

Dans ce contexte, l’univers parisien devient au fil du récit un véritable adjuvant de la liaison qui se construit graduellement. De ce point de vue, Jacques SOUBEYROUX (1993 : 13) déduit deux niveaux de construction de l’espace romanesque : le premier niveau appelé topographie mimétique (le texte utilise des éléments qui dénotent la réalité pour construire son propre espace), et le deuxième niveau ou toposémie fonctionnelle (l’espace est un véritable actant qui participe au développement du récit). Dans le dernier cas, Paris est un acteur éminemment majeur dans le déroulement des actions et particulièrement dans la mise en œuvre d’un suspens narratif qu’affectionne l’homme des lettres tout au long de la structuration des faits. Celui-ci consiste en un ajournement itératif de l’instant de la rencontre entre Louise et Metoum qui se satisfont partiellement de leur commerce épistolaire via facebook.

Dans un tel contexte d’écriture, la ville se mue en un quasi personnage non anthropomorphe dans la mesure où il se charge d’un rôle médiateur sans lequel la communication et la communion de Louise et de Metoum n’auraient véritablement pas une senteur conviviale, comme le traduit la séquence ci-après (2015 : 25) :

                        Louise :

                        Au plaisir d’un futur colloque peut-être à Paris.

Paris est un véritable entremetteur relationnel. Cette médialité topologique fédère et concentre les intentions plus ou moins expressives des deux férus des lettres engagés dans une odyssée tacite et se manifestant selon un mouvement crescendo. L’univers parisien, par conséquent, est l’espace de l’agrégation relationnel. Il devient un quasi territoire du volitif affectif où s’opèrent et se mâturent les intentions des deux protagonistes.

  • De la perception transitoire de l’espace urbain

Une autre forme de figuration de la ville est son inscription épisodique dans le roman. La ville n’est plus parcourue et vécue dans la continuité, mais aussi comme une réalité fugace. L’engagement épistolaire de Louise et de Metoum s’abreuve de ces multiples épisodes parisiens qui servent de péripéties aux événements, comme le dénote l’occurrence suivante (2005 : 56) :

Metoum

Regret partagé. Je prévois d’aller en terre africaine le mois prochain. Je      passerai cinq semaines dans mon pays natal. Je ferai peut-être une escale à Paris si mon trajet passe par là.

La ville de Paris sert de transit, de passerelle pour l’ailleurs. L’auteur use de cette temporalité présentielle limitative dans l’espace urbain pour créer une apodose narrationnelle marquée par une quasi certitude de la rencontre entre Louise et Metoum. Cette tension se concentre sur une technique langagière de la suggestion, du sous-entendu qu’affectionne Metoum (2015 : 37) :

Metoum :

Je n’ai pas répondu rapidement parcequ’effectivement, j’étais pris par les préparatifs de mon voyage. Actuellement, je suis à l’aéroport de Francfort en train d’attendre mon avion pour CDG. Je pense que je passerai la nuit à Paris. Il me faudra me débrouiller à trouver un hôtel. Je compte plutôt me rendre à Lorient demain matin. Alors, pour Paris, j’y serai pour la nuit.

La ville de transit offre à Metoum l’occasion de faire céder enfin Louise qui a toujours trouver tant d’excuses à leur rencontre. Si Paris n’est pas son fief, il est celui de Louise. Celle-ci peut alors offrir une hospitalité à celui avec qui elle nourrit une correspondance plus ou moins vive à travers un réseau social connu.

L’escale de Paris est une forme de provocation d’un mouvement en attente ; mouvement qui recours le plus souvent à un prolongement discontinu et presque illimité d’une entrevue. La ville devient donc le motif par lequel Metoum y puise des stratégies d’accélération d’un instant qui perdure et semble s’éterniser. L’attente semble infinie et par des artifices narratifs qui se fondent sur un viatique spatial, la provocation atteint son comble (2015 : 78) :

Metoum :

Je voyagerai dans deux semaines pour Paris CDG où j’arriverai à 10h20. Si vous serez à mesure de me prendre à l’aéroport, alors, on aura toute la journée parce qu’en début de soirée, je serai avec d’autres amis. Puis, je pars de Paris Orly le lendemain à 17h30, avec pour destination ma terre natale…

Comme on peut le constater, la ville de Paris est positionnée dans une perspective incitative. Elle active un processus qui par des distorsions et des imprévus s’effrite. Par conséquent, le prosateur fait de l’espace urbain un modèle transitionnel relationnel, c’est-à-dire un véritable médiateur des aspirations plus ou moins inavouées des deux principaux personnages.

II- Appropriation psycho-affective de la ville

            Au-delà de sa fonction topologique et toposémique voire géographique, la ville entretient avec les personnages des rapports passionnels qui frisent souvent une véritable liaison hédoniste.

II-2- La ville hypocoristique

Un constat est clair, la ville n’est plus un ‘’ espace unifié’’ (Maria Herminia Amado Laurel : 2009/2010). Il se décristallise sous le regard du personnage qui s’approprie des éléments de l’urbain qui font naitre des formes d’esthésies aussi différentes les unes des autres. Il s’agit d’un véritable amour pour la ville, d’une relation sentimentale forte qui continue la tradition littéraire de la fusion entre l’auteur et un lieu précis qui conditionne sa vie intérieure. L’espace offre toujours des motifs de son appropriation. Chaque lieu, chaque portion précise de l’espace habitable et fréquentable exprime un mobile grâce auquel le personnage y trouve des motivations profondes et personnelles de son vécu spatial, ainsi que nous pouvons le saisir dans la déclaration suivante (2015 : 80-81) :

Metoum :

Merci pour votre message. Je n’ai pas de choix particulier à faire. Paris est une belle ville ; on n’a que l’embarras du choix à dire sa préférence. Je vous laisse donc le soin de notre destinée à votre convenance. Ma réjouissance est quasi immédiate de pouvoir faire votre rencontre. Paris me donne déjà assez de pouvoir vous rencontrer et de vous connaitre.

            Paris offre à Metoum une force tellurique assez profonde car la beauté de la ville nourrit le Moi avide de ce dernier. La ville ne semble belle dans cette perspective que par la présence de celle dont il désire faire la rencontre. Paris devient le mythe de la conquête inlassable de l’être poursuivi, et une prolongation des sensations portées sur la relation qu’entretiennent Metoum et Louise.

Le charme de Paris féconde tous les mobiles de la rencontre. La ville se charge donc d’un nouveau signifié de puissance ; celui d’une modulation affective qui passe par un référent géographique. Tout un état d’âme est extériorisé à travers une forme de transport psycho-affectif sur la ville. Ce processus spirituel pose le fondement même de la reconceptualisation de l’espace dans la narration. L’expérience directe à la ville selon cette approche énonce ce que nous appelons mutation topique, c’est-à-dire le glissement de l’espace urbain de l’impression cartésienne au travestissement émotionnel, ainsi que le démontre la réplique ci-après (2015 : 92) :

Louise :

                        Bonjour Metoum,

Je suis très heureuse d’avoir de vos nouvelles et de savoir que votre voyage, finalement, se passe bien. Tenez-moi au courant de votre retour, peut-être serais-je à Paris début aout. Ici, l’été n’a pas encore vraiment commencé ni du point de vue du travail, ni du point de vue de la météo. Je suis actuellement en Bretagne mais je rentre ce soir retrouver ma grisaille parisienne…

Du point de vue grammatical, l’usage de l’adjectif possessif ‘’ma’’ dans la dernière phrase donne à voir Paris comme une possession mais aussi et plus encore comme le lieu de la jouissance et de l’épanouissement total. Il se crée une sorte de congruence spirituelle qui établit une adéquation vitale et existentielle entre le personnage et son milieu. De ce fait, nous nous trouvons face à une analogie spatio-psychique grâce à laquelle l’harmonie tellurique devient l’expression même de la félicité. Gaston BACHELARD (1961 : 171), énonçant la synergie entre un univers particulier et des émotions individuelles, affirmait que ‘’la paix de la forêt est […] une paix de l’âme. La forêt est un état d’âme.’’

Ce propos, contextualisé dans l’analyse de la ville narrativisée révèle qu’à certaines villes, certains tempéraments, à certains univers urbains certaines béatitudes. Louise en fait une expérience extasiée avec Paris qui devient le biais d’un bonheur plus ou moins ponctuelle.

II-2- L’offre paysagère de l’urbanité

            La ville ne favorise pas seulement cette consubstantialité entre le personnage et son milieu de vie, mais, dans une perception écologique, constitue un véritable décor propice à la déambulation contemplative. L’espace pleinement vécu l’est par sa physicité, c’est-à-dire par un environnement sain qui reflète l’intention biospatiale de l’homme. Les univers urbains, au delà des problèmes écologiques inhérents aux flux sans cesse croissants des populations, doivent être des biotopes non-anxiogènes. Louise (2015 : 115) l’a compris lorsqu’elle propose à Metoum une randonnée :

[…] Strasbourg est une très belle ville où, j’espère, vous trouverez un peu de bon temps pour vous balader.

L’auteur dans son écriture procède par une décentration de l’espace. Paris cesse souvent d’être le lieu unique où se construisent les initiations et les rêves. D’autres villes satellisées permettent au romancier de mettre en exergue certaines facettes d’un espace vécu. Strasbourg est ici énoncée sous l’angle de sa capacité à offrir un farniente environnemental. L’écriture de l’espace dans ce cas trahit la ville-loisir où l’exploration devient un sentir et un ressentir atmosphérique. L’urbanité doit offrir l’évasion et une distraction. Non pas celles qui sont subordonnées aux offres bachiques où s’intègrent les bruissements inconfortables et les débordements préjudiciables, mais celles qui favorisent une méditation et une élévation cosmique, selon ce qui appert dans les déclarations suivantes (2015 : 104) :

Louise :

[…] De façon beaucoup moins exotique, je viens de passer quelques jours dans ma ville d’origine, près de ma mère. Compte tenu du contexte familial, c’est une ville que j’ai rejetée pendant de nombreuses années, mais les années faisant, j’ai maintenant du plaisir à y retourner et je suis heureuse d’y retrouver mes amis d’enfance et d’adolescence.

Comme Rimbaud j’y suis née ; comme lui, je l’ai quittée à 17 ans ; comme lui, j’aime maintenant aller m’y ressourcer…

La ville vivifie et revigore Louise qui semble alors se détourner de Paris pour qui elle a pourtant manifesté une attention intimiste. Par conséquent, il est des villes qui favorisent l’équilibre entre nous et nous-mêmes ; celles qui asseyent notre plénitude spirituelle, tout comme il est des villes dysphoriques, presqu’indolores à notre épanouissement. L’auteur de La Cour des grands ou les indépendances vues d’Afrique perpétue l’usage scripturaire de la mystique tellurique urbaine ; cette forme d’animisme centrée sur une spiritualisation de la relation entre le personnage et son fief. L’espace urbain fournit une ataraxie, parce qu’il procure des sensations variables selon que l’aime ou qu’on s’y identifie. Quid de la dimension anxiogène de l’urbanité ?

III- l’Envers de l’espace urbain

La ville peut être analysée comme un univers à la fois gai et brutal. Les sociologues du monde urbain le considèrent comme le lieu d’expression paroxysmique de la violence. Son intrusion dans la littérature permet à l’auteur de poser une dialectique communicationnelle entre les politiques urbaines et les vœux des populations. Déjà, en son temps Victor HUGO (1865 : 119) reconnaissait que ‘’les villes font des hommes féroces, parce qu’elles font des hommes corrompus.’’ De ce point de vue, la ville n’est pas toujours cet Eden terrestre marqué par une existence pacifique et sécuritaire sans faille.

III-1- Violences et corruptions urbaines

            Si l’écriture de l’espace urbain est très souvent soumise à un traitement euphorique et mélioratif, la totalité du récit n’implémente pas cette vision sensuelle et truculente. Pour Marthe ATANGANA ABOLO et Séverin Cécile ABEGA (1998 : 131), ‘’la ville et surtout la capitale africaine est devenue maudite en effet. Bruits de bottes, odeur de sang, misère matérielle, misère morale, massacres, génocides, abus, corruptions et pourritures de toutes natures.’’ Cette perception cataclysmique est partagée par Man BENE (2015 : 50-51) :

Va donc comprendre pourquoi ton Mbiya est prêt, quitte à perdre la face, à voler au secours des français disparus au Nord du Kamerun et de se foutre de ce que la pitoyable Vanessa Tchatching pleure encore pour sa fille volée publiquement dans un hôpital de la capitale politique.

Ce pan de la narration fait allusion à un fait réel qui fera couler, dans une république d’Afrique, beaucoup de salive et d’encre, laissant de marbre les principaux responsables politiques et administratifs. Les hôpitaux ici sont de véritables mouroirs lorsqu’ils sont implantés sans système sécuritaire fiables. Toute infiltration y est permise et les stratégies opérationnelles de santé sont inertes face aux vols à répétition des bébés, souvent orchestrés par des personnalités identifiées mais protégées du pouvoir en place. Ces nouveaux-nés sont le plus souvent promis à des pratiques occultes et sataniques.

La ville souffre d’un trop plein de violences nourries par des intérêts polymorphes. Cris, meurtres, infanticides, vols, viols, bagarres, trafic d’organes et d’ossements humains…le spectacle en milieu urbain quand il n’est pas burlesque frise l’irrationalité morale. Cette évocation surréaliste énonce la problématique de la sécurisation des hôpitaux en Afrique au sud du Sahara. Ces espaces sont de véritables mouroirs quand ils ne sont pas des théâtres absurdes du crime et des vols d’innocents à peine introduits dans le monde. Le devenir de la ville perpétue le mythe d’un univers ‘’ de toutes les aventures et toutes les tentations, lieu complexe qui allie les venelles du vice…’’ (1998 : 397). ‘’Le sentiment d’insécurité’’ (Anthony GAROSCIO : 2006) nourrit des existences et trouve un terrain fertile chez certaines catégories sociales fragiles.

Une autre figure de la corruption urbaine représentée dans le roman met en exergue les scènes bacchanales, véritable passe-temps des jeunes urbains en quête vraisemblablement d’un idéal existentiel (2015 : 117) :

La veille de son départ du pays natal, Metoum voulait faire un tour avec ses amis. La soirée fut agréable, entouré de ses amis d’enfance pour une virée nocturne dans les artères de la capitale économique. Assis dans un bar endiablé par des jeunes soumis à une longue séance d’alcoolémie, Metoum se plaisait à les écouter parler.

La ville en général et la ville africaine en particulier sont les lieux de la démesure alcoolique perpétrée par une jeunesse délaissée et trouvant refuge dans les orgies. Les bars foisonnent à chaque coin de rue, défiant toute législation. Les espaces mitoyens des établissements scolaires sont inondés d’innombrables gargotes où on y voit défiler de jeunes gens assis autour d’une table sur laquelle fourmillent des bouteilles n’attendant que d’être consommées. Ivres, ces jeunes se livrent à des incivilités notoires quand ils ne sont pas victimes d’agression, de coups et blessures, des viols homosexuels et d’actes touchant à leur intégrité psychologique. Dans certains pays, la consommation annuelle de la bière frise l’irréel ; on eut dit qu’une conspiration était bien planifiée pour avilir les citadins.

Aucune alternative n’est proposée aux jeunes comme loisirs. Les politiques d’urbanisation échouent à implanter des aires sportifs ou des complexes multifonctionnels qui canaliseraient les intentions orgiaques d’une franche partie des habitants des villes. L’espace urbain crée des marginalisés sociaux et propose comme exutoire des paradis artificiels qui réellement ne sont pas des sédatifs au spleen urbain. Georges COURADE (2011 : 121) pense que ‘’dans le contexte actuel de crise, la production d’emplois et de logements apparaît néanmoins comme un défi majeur posant la question du rôle de l’État. C’est que cette production est encore insuffisamment consolidée alors même que les citadins doivent gérer le retrait de l’État qui fut longtemps un acteur urbain majeur.’’ Dans un tel contexte, la ville figure ce coté machiavélique dans la mesure où elle génère en permanence des exclus qu’elle refoule à sa périphérie ou dans ses geôles.

III-2- Personnage et urbanophobie : la ville anxiogène

            Au-delà de sa sophistication et facilités qu’elle peut procurer au personnage, l’espace urbain n’est pas toujours un univers désiré qui offre une ataraxie permanente. On y vit sans le vouloir, il attire autant qu’il exaspère. De ce point de vue, la ville devient un univers dysphorique créant des sensations de malaise et d’instabilité psychologique. Louise, va en faire l’expérience, traduisant ainsi une réalité duelle de la mégalopole de Paris (2015 : 101) :

Louise :

[…] Heureusement, mon travail à Caen m’apporte avant tout une bouffée d’oxygène et la possibilité de m’échapper tant de Paris que le carcan familial qui m’étouffent autant l’un que l’autre.

Paris est ainsi figurée comme une véritable prison, une pieuvre qui étrangle le personnage et ne lui donne finalement aucune liberté. Louise exprime ce mal être urbain ; cette urbanophobie qui définit un état d’âme en quête de libération tellurique dans une perspective urbaine. Cette perception peut a priori prêter à équivoque quand on considère la monumentalité de la ville, son gigantisme géographique. Louise va au fil des pages mentionner les motifs de son rejet de l’espace urbain (2015 : 93) :

Louise :

[…] Sur le plan plus terre à terre, je suis dans le tgv, de retour vers Paris et sa routine avec un gros coup de blues […]

Louise est excédée de ce mode de vie itératif et similaire. La ville ne lui donne pas une opportunité de vivre une nouveauté existentielle qui revigorerait un esprit en mal d’un train-train oppresseur. En dépit des lieux de loisirs, le travail quotidien phagocyte les citadins qui ne vivent un plaisir ou un ravissement que de manière mécanique et furtive. De même, le capitalisme ambiant pousse l’individu à s’oublier et à prioriser le travail, de sorte que ce dernier devient une obsession, qui de plus en plus est responsable de stress et de décès.

Un autre facteur justifie la dégradation de la relation entre Louise et Paris : le climat (2015 : 157) :

Louise :

                        Bonsoir Metoum !

Une petite pensée nocturne, chargée de la chaleur parisienne, qui m’empêche de dormir. J’espère que vous allez bien. Peut-être êtes-vous à Paris ?

            La canicule parisienne fait suffoquer le personnage, réduisant d’ailleurs des heures de sommeil pourtant précieuses pour l’organisme. L’écrivain à travers cette évocation climatique pose une question majeure sur la qualité de l’atmosphère urbaine et surtout les problématiques liées à la pollution de l’air. Les discours du politique restent vains face aux multinationales avides de production donc de devises. La situation de Louise reflète avec acuité celle de tout citadin pris dans les dédales des risques écologiques crescendo au regard de l’explosion démographique dans les villes. En somme, la conclusion de Louise sonne comme un vertige général (2015 : 133) :

Louise :

                        Merci cher Metoum.

Comment allez-vous ? J’aime beaucoup cette version jazz de « My way » que je ne connaissais pas. La scène Bastille est un vivier de très grands et jeunes talents actuellement. Y êtes-vous déjà allé ? Je suis chez ma fille à Lille où je me repose pendant quelques jours de ma vie compliquée et pesante de Paris…

En faisant ainsi parler son personnage, le romancier accuse la ville et cette existence ardue et complexifiée qu’elle produit au fur et à mesure de son évolution. Il dénonce une certaine inhumanité urbaine construite par l’homme lui-même fondée sur la destruction ininterrompue de son biotope. La ville, en tant qu’espace de vie de plus d’un tiers de la population mondiale, ne doit pas être dépouillée de sa ruralité, c’est-à-dire de ses aspects environnementaux qui favorisent un équilibre climatique non pas parfait, mais non crisogène.

MAN BENE procède par une polyfiguration de la ville dans son roman. La ville de Paris est présentée sous des formes variables qui permettent au romancier de construire une approche sensitive et psychique de l’espace urbain dans son roman. Mieux encore, il se dégage une vision du monde axée sur l’érosion des libertés individuelles et collectives dans une Afrique des despotes, où la ville reflète le chao social et le tumulte. L’espace urbain devient un motif de la catharsis scripturaire où l’auteur, en associant les villes du Sud et celles du Nord, brise les barrières géographique, culturelle et infrastructurelle pour traduire l’identité manichéenne de toutes les villes. Au passage, l’auteur en complexifiant la vie en ville, montre qu’elle impacte sur les actes volitifs des personnages, aussi bien du point de vue sentimental que professionnel et familial. Louise en a fait la triste expérience. L’espace urbain agrège et ségrége, permet le rêve et le déconstruit : c’est un univers complexe dont l’intelligibilité réside dans la truculence.

BIBLIOGRAPHIE

ATANGANA ABOLO, M & ABEGA, S.C.

1998         Les Citadelles maudites de l’Afrique contemporaine chez Tchikaya U Tam’si, « Violences urbaines au Sud du Sahara », Yaoundé, Presses de L’Université Catholique d’Afrique centrale.

BACHELARD, G.

1961         La Poétique de l’espace, Paris, PUF.

BERTRAND, D.

1985         L’Espace et le sens, Paris, Hadès-Benjamin.

COURADE, G.

2011         Le Désarroi camerounais : l’épreuve de l’économie monde, Yaoundé, Ifrikiya.

GARASCIO, A.

2006         Représentations sociales de l’insécurité en milieu urbain, « Les Cahiers internationaux de psychologie sociale », Liège, Presses Universitaires de Liège.

HERMINIA AMADO LAUREL, M.

2009/2010 Figurations de Paris dans le roman urbain contemporain : héritages et déchirements, VI congresso Nacional Associao Portuguesa de Literatura Comparada/ X coloquio de outono comemorativo das vanguardas- Universidade de Minho.

HUGO, V.

1865         Les Misérables, in Œuvres romanesques, dramatiques et poétiques, Genève, Edito-service.

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1997     L’Expression littéraire des silences de la ville, La Création sociale, Centre des Représentations et des Pratiques Culturelles, n°2, pp. 45-70.

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1998         La Culture générale de A à Z, Paris, Hatier.

SOUBEYROUX, J.

1993         Le Discours du roman sur l’espace, approche méthodologique, Saint-Etienne, Lieux-dits, Recherches sur l’espace dans les textes ibériques, Cahiers du GRIAS, N°1.

 

 

 

Par Gerard Nanga Mbé, , publié le 03/04/2017 | Comments (0)
Dans: Espaces, Livres

Poésie ­– La Martinique d’Olivier Larizza

lundi 27 mars 2017 par Michel Herland

Octaves de jazz nous sommes aussi des phares allumés dans la nuit Olivier Larizza, professeur de langue et littérature anglaises, a enseigné pendant une dizaine d’années à l’Université des Antilles et de la Guyane en Martinique. Auteur de romans et de nouvelles autant que d’essais savants, comment serait-il resté insensible à l’atmosphère de notre petite […] Lire plus »

Fédéralisme – fondateurs du XXe siècle

« Le vingtième siècle ouvrira l’ère des fédérations
ou l’humanité recommencera un purgatoire de mille ans ».
P.­J. Proudhon, Du Principe fédératif.

Michel Mouskhély (avec Gaston Stefani), Confédération et fédération : L’Antithèse, Textes choisis (1949-1964), Fédérop et Presse fédéraliste, Gardonne, 2012, 161 p.

Altiero Spinelli (avec Ernesto Rossi), Le Manifeste de Ventotene et autres textes (1941-1947), Presse fédéraliste, Lyon, 2016, 343 p.

Lord Lothian (Philip H. Kerr), le Pacifisme ne suffit pas, le patriotisme non plus et autres textes (1922-1943), Presse fédéraliste, Lyon, 2016, 280 p.

Éditions établies par Jean-Francis Billion et Jean-Luc Prével.

Michel Mouskhély (1903-1964), né à Tiflis (Géorgie), a enseigné les sciences politiques à Paris et au Caire avant de terminer sa carrière comme professeur à l’université et à l’IEP de Strasbourg. Disciple d’Alexandre Marc (1904-2000), il fut un partisan du fédéralisme global (ou intégral), un courant proudhonien, désormais bien en sommeil, qui constitue pourtant une troisième voie entre capitalisme et socialisme, laquelle aurait toute sa pertinence aujourd’hui, alors que le socialisme (au sens de la propriété collective des moyens de production) semble définitivement enterré, tandis que le capitalisme mondialisé, désormais sans concurrent, consacre la domination des puissants sur les faibles. Certes, l’histoire n’a pas dit son dernier mot et l’on peut espérer que l’humanité s’échappe dans un avenir plus ou moins lointain de la double impasse (sociale et écologique) dans laquelle elle se trouve actuellement piégée. Il sera temps alors de retrouver les propositions élaborées dans les années 1930 par les membres du groupe Ordre Nouveau.

Les textes choisis par Jean-Francis Billion et Jean-Luc Prével se concentrent pour leur part sur le fédéralisme politique (ou hamiltonien), le projet d’un fédéralisme plus vaste, englobant toutes les sphères de la société n’étant abordé que rapidement, sous l’étiquette « démocratie fédérale », à la fin du texte intitulé Structures fédérales (1964). Le texte le plus volumineux, L’Europe face au fédéralisme, qui date de 1949, cosigné avec Gaston Stefani, aborde principalement deux sujets : l’un de doctrine, la distinction entre confédération et fédération, la seconde étant évidemment préférable à la première ; l’autre plus pratique puisqu’il s’agit ni plus ni moins d’un projet de constitution européenne (1949, pp. 85-94). Pour être bref, ce projet est néanmoins précis et original, prévoyant, par exemple, de partager les compétences en matière militaire, seule l’aviation étant prérogative exclusive de la fédération.

L’ouvrage contient les textes de présentation des éditions originales par Alexandre Marc et Henri Fresnay (1903-1988), et une « Préface » de Lucio Levi (l’actuel directeur de la revue The Federalist Debate) qui insiste curieusement sur un point de doctrine qui le sépare de M. Mouskhély et de la plupart des fédéralistes. Les « Italiens », à la suite de Mario Albertini, défendent en effet généralement une conception fidèle au matérialisme historique, suivant laquelle l’infrastructure (économique) détermine (en dernière instance) la superstructure (politique) :

« C’est la deuxième phase du mode de production industriel, qui, avec la chaîne de montage et le production en série, l’aviation et la radio, alimente des processus d’intégration et des marchés de dimension macro-régionales et met ainsi en question l’indépendance des États régionaux » (p. 10-11).

Selon L. Levi, les analyses et recommandations de M. Mouskhély seraient donc obsolètes à l’heure de la mondialisation. C’est désormais « le problème du gouvernement mondial [qui est] à l’ordre du jour ». On ne saurait certes contester une telle affirmation tant que l’on demeure au niveau de l’idéal. Par contre, pour qui adopte un point de vue plus pragmatique, force est de reconnaître que la question de la fédération mondiale n’est pas vraiment d’actualité alors que l’on n’est même pas encore parvenu à bâtir la fédération européenne et que la consécration de la Chine en tant que prochain hégémon apparaît de plus en plus certaine.

Altiero Spinelli

Altiero Spinelli (1907-1986) fut un militant inlassable de l’unité européenne. Si nous pouvons évoquer un souvenir personnel, nous le revoyons, à Strasbourg, en train de partager sa foi fédéraliste avec un groupe d’étudiants aixois que nous avions conduits au Parlement européen dans l’espoir d’en faire de futurs militants ou, à défaut, de solides soutiens. Cela se passait dans les années 1980, peu de temps avant la disparition du maître, à l’époque du Club du Crocodile qu’il avait fondé avec d’autres députés et qui parvint, on se le rappelle peut-être, à faire adopter par le Parlement le projet de Traité instituant l’Union européenne (1984), lequel devait aboutir, peu après, à l’Acte unique européen (1986).

C’est comme jeune responsable communiste entré très tôt dans la clandestinité que Spinelli fut condamné en 1927 à seize ans et huit mois de prison. Relégué au bout de dix années d’emprisonnement d’abord sur l’île de Ponza puis sur celle de Ventotene, c’est là où, au nom de la liberté, il abandonna le communisme et se convertit au fédéralisme. Le Manifeste de Ventotene (cosigné avec Ernesto Rossi), publié dès 1943 en Italie, est l’acte fondateur du Movimento Federalista Europeo qui jouera un rôle moteur dans le mouvement européen en général.

Spinelli, dans ses Mémoires, fait l’éloge des fédéralistes anglais, de « leur pensée claire et précise », et critique a contrario « le fédéralisme idéologique de Proudhon et Mazzini, fumeux et alambiqué »[i]. Partisan déclaré du fédéralisme hamiltonien, il professe que la construction de la fédération européenne est le préalable à toute politique de progrès. De fait, écrit-il dans le Manifeste, « la ligne de démarcation entre les partis progressistes et les partis réactionnaires [sépare] ceux qui considèrent comme but essentiel la conquête du pouvoir économique national  […] et ceux qui considèrent comme tâche essentielle la création d’un État international stable » (p. 51). Soit encore : « Le problème qu’il faut tout d’abord résoudre […] c’est celui de l’abolition définitive de la division de l’Europe en États nationaux souverains » (p. 48, n.s.).

Rédigé principalement par Spinelli, le Manifeste contient une partie attribuée à son co-auteur, E. Rossi, qui porte sur « La réforme de la société ». Le titre indique bien que l’on n’est pas ici dans de l’institutionnel à l’état pur, que le Manifeste se prononcera également sur des questions d’organisation sociale. Paradoxe : le programme esquissé apparaît parfaitement compatible avec celui développé à l’époque par A. Marc et ses amis d’Ordre Nouveau[ii] : complémentarité de la propriété publique (des firmes « monopolistes ») et privée (le reste de l’économie), développement des coopératives ouvrières et de la petite propriété paysanne, garantie inconditionnelle d’un revenu décent à chacun… (p. 52-59). Le Manifeste se montre d’ailleurs bien plus dirigiste qu’Ordre Nouveau en demandant « que les rémunérations moyennes puissent se maintenir, pour toutes les catégories professionnelles, à peu près à un même niveau et que les divergences salariales soient, au sein de chaque catégorie, à la mesure des capacités individuelles » (p. 56).

Plus étonnant encore, dans  l’article de 1943 intitulé « Politique marxiste et politique fédéraliste », Spinelli reprend seul à son compte les mesures sociales du Manifeste. Il développe en particulier l’idée du revenu minimum garanti sur la base d’une argumentation qui est précisément celle d’Ordre Nouveau : « Utiliser l’ensemble des ressources que les capacités techniques de notre société mettent désormais à notre disposition afin de satisfaire les besoins élémentaires de la vie civilisée de tous les citoyens, de sorte que les ouvriers ne tombent dans des conditions de misère telle qu’ils doivent accepter des contrats de travail avec des clauses contraignantes » (p. 254). La traduction est imprécise mais l’idée est bien là : lorsque les travailleurs sont assurés de jouir en toutes circonstances d’un niveau de vie suffisant pour couvrir les besoins fondamentaux (nourriture, logement, etc.), le rapport de force entre les prolétaires et les capitalistes se trouve transformé et les travailleurs ne sont plus obligés d’accepter n’importe quel emploi contre n’importe quel salaire.

Spinelli a eu le grand mérite d’examiner sans complaisance les conditions du combat fédéraliste. « Les fédéralistes ne peuvent et ne doivent pas compter sur l’aide indifférenciée des masses », écrit-il par exemple dans le même article de 1943. La conclusion est non moins claire : « Les fédéralistes entendent former le noyau d’une classe dirigeante progressiste qui aurait les capacités révolutionnaires des communistes sans en avoir les défauts » (p. 295). Dans un article antérieur qui date de 1941 ou 1942, il apporte une utile précision. La révolution fédéraliste – puisqu’il s’agit bien en effet à ce stade de l’évolution de la doctrine de Spinelli d’une authentique révolution – n’adviendra que si les événements s’y prêtent : « Pour réaliser [les États-Unis d’Europe], il faut des circonstances particulièrement favorables, dans lesquelles les vieilles traditions, les vieux schémas de conduite auront provisoirement perdu, à la suite de graves événements, l’emprise qu’ils possédaient sur les âmes » (p. 211).

La stratégie fédéraliste qui se dessine ainsi est claire : bâtir une organisation capable de saisir toute occasion qui se présente de faire advenir l’autorité fédérale seule à même d’instaurer un fonctionnement harmonieux de la société. Dans le Manifeste, Spinelli envisage de confier cette tâche à un « parti révolutionnaire », cependant la doctrine s’oriente très vite vers la constitution d’un « Mouvement fédéraliste européen », ce qui est chose faite, en Italie, dès 1943, mouvement au-dessus des partis, dont la vocation est de réunir « toutes les forces et tendances progressistes qui s’avèrent favorables à la création de la fédération européenne » (p. 331).

On mesure aujourd’hui, alors que les circonstances depuis 2008 se prêtent à l’évidence à un changement radical des règles de l’UE, combien la mouvance fédéraliste est affaiblie. La crise de l’euro, les politiques de rigueur imposées aux pays du sud du continent, l’appauvrissement de leurs citoyens, ce sont là des événements suffisamment graves à propos desquels les fédéralistes ont pourtant eu bien du mal à faire entendre leur voix. Quel discours auraient-ils pu tenir au demeurant ? Spinelli a écrit ceci dans son Journal d’un européen : « Il faut comprendre quel est le point décisif et concentrer sur lui toutes les énergies pour remporter la victoire, puisque, si on gagne ici, le reste suivra tout seul » (p. 108). Sans doute. Encore faut-il être d’accord sur le point décisif. Transformer la zone euro en une fédération est-il un objectif susceptible de remporter l’adhésion de tous les fédéralistes (a fortiori de tous les citoyens européens) tant que les perspectives concrètes offertes pas ladite fédération sont simplement la poursuite de la politique néolibérale actuelle ? Dans une conjoncture de crise, il paraît vain de poser les questions institutionnelles sans indiquer en même temps la politique qui sera suivie par les institutions dont on souhaite la création. Or les fédéralistes européens sont aujourd’hui remarquablement discrets, dans leurs organes, à cet égard. Sans doute parce qu’ils demeurent profondément divisés.

Lord Lothian

Lord Lothian (1882-1940).

Le lien entre Philip Henry Kerr (devenu Lord Lothian en 1933) et Altiero Spinelli est ténu mais il existe. Spinelli et Rossi ont découvert le fédéralisme au début des années quarante par des articles de Luigi Einaudi, président de la République italienne de 1948 à 1955 et père du fondateur des éditions du même nom, publiés vingt ans auparavant. Sollicité par Rossi, ce même Einaudi envoya aux relégués « deux ou trois livrets de la littérature fédéraliste anglaise qui s’était développée vers la fin des années trente sous l’impulsion de Lord Lothian »[iii].

Ph. Kerr avait découvert quant à lui le fédéralisme en Afrique du Sud, alors que, jeune fonctionnaire auprès du haut-commissaire, il était chargé d’imaginer les futures institutions de la colonie de la Couronne. Avant la première guerre mondiale, il milita en faveur de l’organisation fédérale de l’Empire britannique, préfiguration dans son esprit d’une fédération mondiale. Pendant la première guerre mondiale, il devint le secrétaire privé du Premier ministre libéral Lloyd George, avec des responsabilités particulières en matière impériale et étrangère. Il participa à ce titre à la Conférence de Paris, prélude au Traité de Versailles. Comme Keynes[iv], il était convaincu que les conditions imposées à l’Allemagne ne posaient pas les bases d’une paix future. Dans son texte peut-être le plus fameux, qui donne son titre au livre examiné ici, « Le pacifisme ne suffit pas – Le patriotisme non plus » (1935), il distinguait la paix comme simple état négatif, l’absence de guerre, de la paix comme fait positif, lorsque la guerre est bannie, les différents étant réglés par la loi (p. 140[v]). Pour supprimer la guerre, il n’y a qu’une seule solution : fondre les nations potentiellement ennemies dans une fédération, en commençant par l’Europe. Les institutions comme la Société des Nations sont en effet impuissantes par nature car reposant sur « le principe de la souveraineté complète des États membres » (p. 162). Dans ce même texte, il annonçait qu’un nouveau conflit était déjà en germe dans le réarmement de l’Allemagne et que, par le jeu des alliances, il dégénèrerait inéluctablement en une nouvelle guerre mondiale.

« La fédération, écrivait-il alors, est la seule méthode durable d’unité et de paix parce qu’elle préserve ces éléments de liberté et de justice qui sont le principe de vitalité et de croissance, bien qu’elle soit beaucoup plus difficile à réaliser [qu’un empire] à cause des obstacles de race, de langue, de culture et d’histoire » (p. 189).

En 1935, l’auteur ne croyait guère qu’une fédération européenne fût possible dans l’immédiat. Il pensait par contre qu’il était temps de préparer pour l’après guerre la solution qui apporterait effectivement la paix (p. 190). Mais si le but est clair, on ne l’atteindra que par un « mouvement spirituel » :

« Un degré suffisant d’unité spirituelle et morale doit devenir une réalité avant qu’une communauté [commonwealth, res publica] fédérale durable puisse naître, car une union prématurée peut s’écrouler dans la sécession ou la guerre civile » (p. 192).

Par quelle cruelle ironie du sort faut-il que ce soit l’Angleterre, la patrie de Lord Lothian, qui donne aujourd’hui le branle de la débandade en Europe ?

 

 

 

PS : 1. D’Altiero Spinelli, les mêmes éditeurs ont déjà publié Manifeste des fédéralistes européens (1957). Cf. M. Herland, « À propos de trois livres de Fédérop et de Presse Fédéraliste », Fédéchoses pour le fédéralisme, n° 159, mars 2013, p. 31-33. / « Presse fédéraliste », Mondesfrancophones.com, http://mondesfr.wpengine.com/espaces/politiques/presse-federaliste/
2. Une remarque pour les ouvrages ultérieurs à paraître dans la collection « Textes fédéralistes » : faire en sorte que les textes soient clairement datés, les préfaces et autres introductions ne fournissant pas toujours – ou pas aisément – cette information pourtant capitale, s’agissant de la publication d’archives du mouvement fédéraliste.

 

 

[i] Toutes les citations d’après le recueil publié en 2016 dont les références figurent en tête de cet article. Ici, p. 71.

[ii] Curieusement, l’expression « ordre nouveau » apparaît trois fois dans les dernières pages du Manifeste. Sur le projet des partisans du « fédéralisme intégral », cf. Michel Herland, Lettres sur la justice sociale à un ami de l’humanité, Paris, Le Manuscrit, 2006, lettre 6, Le « marcisme ».

[iii] Lucio Levi in Spinelli, op. cit., p. 70.

[iv] John Maynard Keynes, Les Conséquences économiques de la Paix, 1919 et son analyse in Michel Herland, Keynes et la macroéconomie, Paris, Economica, 1991, p. 27-33.

[v] Du recueil des textes de Lord Lothian.

Book Review Édouard Glissant, philosophe: Héraclite et Hegel dans le Tout-Monde

Alexandre Leupin. Édouard Glissant, philosophe: Héraclite et Hegel dans le Tout-Monde. Paris: Hermann, 2016. Pp. 382. 27 €.

 

Édouard Glissant has often been called a novelist, an essayist, a theorist, and—his preference— a poet, but he has less frequently been called a philosopher. Despite the ontological and epistemological thrust of his notions of creolization, Relation, and the Tout-Monde, Glissant always balked at the self-enclosed systems associated with philosophy. Yet his work, in its terminological consistency and conceptual rigor, undeniably develops a kind of system—a system non systématique, to quote a short letter that Glissant wrote to his friend and colleague Alexandre Leupin. This paradox lies at the heart of Leupin’s rich and original new study, Édouard Glissant, philosophe, which argues that Glissant is a philosopher precisely in his challenge to Plato’s banishment of poetry from the realm of rational philosophical inquiry. Against the Platonic quest for fixed forms of Truth and Being, Glissant allows the unpredictable play of poetic language to generate an ontic system of ongoing creation and perpetual becoming. He thereby inscribes himself into a lineage running from Heraclitus through Hegel, following a particular line of Western thought in order ultimately to dispel the idea that philosophy belongs exclusively to the West.

According to Leupin, Hegel is Glissant’s primary philosophical interlocutor throughout his career. On the surface, this is a surprising claim given that Hegel’s name shows up sparingly in Glissant’s work (compared with, say, Deleuze) and that, when Glissant does mention Hegel, particularly in Le discours antillais (1981), it is to criticize his Eurocentrism, universalist History, and racism. Yet, as Leupin demonstrates in detail, Hegel was a key figure in Glissant’s education, and Hegelian processes underlie much of his thinking: the negation of African cultures in the slave trade forces the synthesis of new Caribbean cultures, in Relation; reflections on particularities always open onto a broader thinking of totality; and for both thinkers, human knowledge originates in a poème primordial, although for Glissant this poem is not a simple origin but an ongoing, endless textual “weave.” Early authors of this poème primordial, Leupin explains, included the pre-Socratics, especially Heraclitus, whose maxims on totality and becoming Glissant would adopt and reconfigure. Glissant’s egalitarian vision of the Tout-Monde—where forms, ideas, bodies, and landscapes interact in the same immanent space—largely results from his conversation with these ante- and anti-Platonic philosophers.

Glissant is not the only twentieth-century thinker to question the Platonic tradition, however, and we know that Glissant was in direct conversation with at least two others: Deleuze and Derrida. Leupin mentions them both several times but never analyzes their relationship to Glissant in detail. While Édouard Glissant, philosophe is refreshing in its claim that Glissant is a philosopher irreducible to academic labels rather than a postcolonial ‘theorist’ reliant on post-structuralism, the reader is left with questions about how Glissant conversed with his contemporaries. Given Leupin’s close personal relationship with Glissant, he would seem particularly well positioned to address these questions. Still, this book is an indispensable reference for how Glissant engages deeply with Western philosophy and constructs a stunningly original philosophical system (albeit non systématique) of his own.

NEAL ALLAR

Tsinghua University

© L’Esprit Créateur, Vol. 56, No. 4 (2016), pp. 160–161

Ce qu’elles disent de nous.

Ce qu’elles disent de nous.

Lecture partagée

de

Basse Langue

Christiane Veschambre

Ma Bête Langue

Catherine Jarrett

Ecrire suppose inévitablement d’aller voir là-bas si un autre écrivain s’y trouve, s’il peut dire ce qu’est écrire. Lire ce que dit un autre de ce geste d’écrire, partager dans le silence des pages ce tâtonnement, cette descente en profondeur dans le souffle des mots, écouter la respiration, suivre le mouvement de la langue à écrire, le tremblement d’avant le surgissement, découvrir le territoire parcouru, tel est le chemin que j’emprunte avec deux livres Basse langue de Christiane Veschambre et Ma Bête Langue de Catherine Jarrett.

Ce sera un de ces chemins creux qui longent dans la vastitude d’un plateau, les maisons de pierres lourdes où je peux deviner, dès avant le seuil à franchir, ce qui se dit, ce qui s’écrit, avec la part de rêves, de remémorations, ces matins-là aux belles fournées d’écriture.

Ce sera ce qui dans mon paysage mental me relie ontologiquement à mon enfance hercynienne, aux masses scintillantes des granits dans l’entre-monde des châtaigniers et des hêtres, où je marche toujours, lorsque je tâte l’écorce de la langue.

Là, je lis comme j’écris. J’écris, je lis, je vis. C’est le livre de Christiane Veschambre qui alors s’empare de cet espace vital. Avec Basse langue, je sais en confraternelle certitude, que ce livre est pour moi. Je sais, je sens de toute vérité qu’elle est sur les chemins creux qui traversent les hameaux silencieux de l’écriture.

Alors, je m’avance dans le livre qui advient. Je suis l’hôtesse avec le sens réversible du mot où j’accueille et suis accueillie. J’écoute en lisant les mots de Christiane Veschambre : « L’étranger que nous devenons en lisant un livre qui permet ce devenir prend langue avec l’étranger que devient celui qui écrit lorsqu’il écrit. » Le livre ouvre sur d’autres livres, quatre écrivains : Erri de Luca, Emily Dickinson, Robert Walser, Gilles Deleuze. Je les connais. D’autres que je ne connais pas seront rappelés. Je les découvre lus autrement et mêmement.

Je suis dans la chambre napolitaine où Christiane Veschambre lit lentement Montedidio en italien en s’aidant d’un petit dictionnaire. Elle bute sur les mots. Elle assume cette résistance du texte comme qui retrouverait là, les heurts de sa propre écriture, de sa vie remémorée en silhouettes familières. Elle devient cette « lectrice grumeleuse (…) aussi radicalement seule qu’on l’est dans la violence de la secousse terrienne, mais saisie de l’éclosion interne d’une bête libre demandant langue, basse langue. » Il ne peut y avoir de lecture « lisse ». Le livre est une emprise, une dislocation, précisément parce qu’il alerte sur le risque à courir pour qui veut écrire.

Surgit de la confrontation de la lectrice, le cheminement de l’écrivain.

Elle nous fait entrer dans le réseau souterrain où elle cherche en aveugle à ajuster la langue à ce qui n’est que questionnement des mots : « quelle cette langue humaine compréhensible, transparente, quel récit, délimitant l’espace le silence de ce que ni langue, ni récit ne veulent proférer. » Peu à peu dans la chambre de lecture et d’écriture, Christiane Veschambre nous fait entendre la basse langue qui « gronde entre les pages dans les trous où coller son oreille »

Le lecteur est désormais en alerte et va comme naturellement s’approcher de ceux que Christiane Veschambre fait se croiser sur la route. Robert Walser y est ainsi placé dans le mouvement de ses livres, là où « s’écoulent les ruisseaux de ses petites proses qui jamais ne forment rivière ». Thierry Trani, dont elle recopie des citations pour fixer dans le temps trop court qui lui fut accordé à vivre, la fulgurance de son écriture. Entre enfin Emily Dickinson, « l’Hôtesse minuscule ». On n’oserait dire sur la route, car Emily Dickinson est de ces auteurs qui nous échoient, que l’on lit dans « les circonstances du silence ».

Christiane Veschambre fouille et dans les pages lues, et dans la matière de son écriture. Elle travaille « à même le Vivant ». Lire Deleuze sera dès l’abord, résister au territoire philosophique, puis se laisser mettre en mouvement, découvrir la joie de la pensée et l’écouter dire : « Ecrire (…) c’est un processus, c’est à dire un passage de Vie qui traverse le vivable et le vécu. »

Avec Basse Langue, Christiane Veschambre accomplit une traversée. Son écriture incisive, sans cesse portée par l’élan et le soin d’ajuster les mots à ce qui est à dire, assume l’exigence d’un propos où par le détour de ses lectures, elle révèle l’opacité de l’intime. Elle m’a offert dans la lecture, la relecture, une belle clarté. Vive.

Le recueil de Catherine Jarrett : Ma bête langue, aux Editions Encre et Lumière, particulièrement bien nommées pour ce texte-là, ouvre sur un espace limpide et nous engage dans un éloge en plain chant de la langue française. Le sous-titre qui fait écho au texte fondateur de Du Bellay, revendique l’histoire de la langue française. Mais la chronologie, loin de se limiter au caractère didactique du propos, participe du tempo, structure la partition, fait entendre la basse continue où la poésie peut se déployer.

On découvre l’aventure d’une langue, qui puise la force de dire dès l’origine de l’humanité, en donnant le sens en partage. La création de la forme s’inscrit dans le geste primitif du premier homme qui « sur un tertre glacé, au ponant d’une terre bordée par quatre mers » fait jaillir les éclats du silex. Surgit alors un quintile qui fait don de la langue au poète.

Langue

Par les éclats de pierre

Par les éclats de rêve d’hommes ensemble mêlés

De même qu’un silex tu seras par nous façonnée

Et deviendras vivante et seras notre alliée

La langue vivante donne vie. Les siècles vont défiler au rythme de la « Jeune langue ma mère de douce France née » à la langue qui s’essaie « à de nouveaux parlers ». Elle a passé par la manducation vorace de Rabelais, s’est raidie sous les fourches caudines de Malherbes, s’est magnifiée avec les « maîtres ciseleurs qui firent de toi épure/ Fixée. » D’abord circonscrite à un territoire, elle se détache ensuite de la France pour aborder les rives de la francophonie. Et si des menaces planent sur elle, dit-on, de « sms coupables » en « massacres de grammaire », il incombe à l’écrivain de transmuer cette matière de mots pour faire sens,

Dans ce court recueil, Catherine Jarrett inscrit la langue française à travers le temps et l’espace. Elle la suit pour revendiquer un héritage et s’en saisit à bras le corps pour nous mener au coeur de sa poésie.

je te vis, je t’invente

et à chacun sa langue

et à chacun ta langue

ma démultipliée

Elle assume la plénitude de son amour de la langue, tantôt sollicitant le lecteur par la voix de la conteuse, tantôt le séduisant par la confidence amoureuse du plaisir d’écrire. Cette « longue langue serpente, langue dite française » s’accorde au désir, sublime le geste d’écriture, fût-ce au prix de nécessaires contraintes. Ma Bête Langue se nourrit de la puissance des images, du flux scandé des mots pour une joyeuse célébration.

Me voilà dans les hameaux silencieux de la lecture, après le franchissement des seuils, à l’écoute de deux textes de deux femmes, qui l’une et l’autre me parle la langue écrivaine. Je peux avancer encore sur le « chemin long et de la quête ardente ». Je perçois l’impossibilité d’ « atteindre la libre basse langue ». Mais en toute certitude, ce qu’elles disent de nous à l’instant d’écrire, me relie à tous ceux et celles qui tentent de faire livre.

Par Mireille Diaz-Florian, , publié le 08/01/2017 | Comments (0)
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