Michel Lercoulois enseigne les sciences économiques. Il est poète à ses heures.

Un numéro de la « NRF » sur la poésie

« La poésie était la monarchie » (Victor Hugo,
Réponse à un acte d’accusation)
« [Poètes] savez-vous à quel point ce que vous écrivez
d’inutile, puisque la poésie, personne n’en lit,
personne n’en parle, est à ce point essentiel
au monde ? » (Joseph Ponthus, NRF, 641, p. 69).

Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement. Rien de tel pour la poésie, du moins pour la poésie occidentale, il se peut en effet que sa définition soit plus évidente pour les poésies arabes ou asiatiques. Chez nous « poésie » a deux sens différents, presque opposés, l’un purement technique « l’art de faire des ouvrages en vers », le second aussi flou que le premier est concret, « tout ce qu’il y a d’élevé, de touchant, dans une œuvre d’art, dans le caractère ou la beauté d’une personne, et même dans une production naturelle ».

On ne peut que saluer l’initiative de la NRF de consacrer son dernier numéro (n° 641, mars 2020) à la poésie, sans chercher à l’embrasser aussi largement que la deuxième définition ci-dessus (tirée comme la première du Littré), en se cantonnant à son domaine propre, à savoir la littérature.  On peut prendre le numéro à l’envers et commencer par la contribution de Michel Onfray qui rappelle que la poésie est au moins aussi vieille que l’histoire puisque les grands récits d’abord oraux comme bien sûr l’Iliade et l’Odyssée mais aussi bien l’Epopée de Gilgamesh, le Mahâbhârata, le Râmâyana, la Bible et d’autres plus anciens encore qu’Homère étaient versifiés.

Les poètes sont les serviteurs de l’idéologie de leur temps, qu’il s’agisse des grandes mythologies, suivies par les religions (La Divine Comédie serait l’exemple cardinal d’une poésie chrétienne), avant que s’impose progressivement le culte du moi qui libérera des épanchements plus intimes. Comme le rappelle, encore, M. Onfray, tout s’accélère au tournant du XXe siècle avec une série d’abandons, d’abord « du sens au profit du son (Mallarmé), [puis] du son au profit de l’image (Surréalisme), enfin du sens et de l’image au profit du seul phonème (Lettrisme) ».

Mais bien sûr, on ne pouvait en rester au point où disparaît le langage. Dans leur immense majorité les poètes n’ont pas adhéré aux dernières évolutions de leur art, lequel demeure donc pour l’essentiel ce qu’il fut au temps du Romantisme, à savoir un mode d’expression de leurs sentiments les plus personnels. Néanmoins, à la différence – et elle est de taille – des Lamartine et autre Baudelaire, le vers désormais se fait libre, voire disparaît tout à fait, par exemple dans maints ouvrages de Saint-John Perse (comme Anabase – X qui contient des paragraphes continus de plus de deux pages). Poésie versifiée, vers libres, prose poétique, prose…, on est loin du temps de Molière où tout ce qui n’était point prose était vers.

Une autre source de confusion, ancienne celle-là, tient à la séparation entre poésie savante et poésie populaire. Certes, si l’on prend comme critère l’audience, Grand Corps Malade a plus de fans que de lecteurs Jean-Noël Chrisment (lequel figure dans plusieurs sommaires de la NRF (1)). Le premier réclame sans nul doute une « écoute » moins exigeante que le second. Soit. Mais quid de La Fontaine ou de Brassens ? Faut-il mettre les fables, les chansons, le slam, le rap à l’écart de toute poésie savante ? On voit que ce n’est pas aussi simple. Dans ce numéro de la NRF, Joseph Pontus, déjà cité en exergue, range Anne Sylvestre parmi les « plus grandes poétesses françaises encore vivantes » (p. 66).

Selon Thomas Clerc, une définition possible de la poésie serait « la littérature lorsqu’elle atteint des sommets » (p. 60), ce qui ferait immédiatement de Proust (cité ici par Th. Clerc) ou de Céline (omis) nos plus grands poètes. Confusion, confusion…

De la prose, en tout cas, il y en a bien dans la partie intitulée « Poèmes contemporains » de cette livraison, soit sept textes dont cinq en vers libres, deux en « prose poétique » (et donc, bien sûr, aucun poème en vers réguliers). Quant au fond, six de ces poèmes peuvent être classés comme « intimistes », seul Olivier Barbarant s’affranchissant de son moi pour évoquer ces personnes qui, pour une raison ou une autre, se sont immolées par le feu, depuis le bonze de Saigon en 1963.

« Le mouvement lyrique abandonne toute l’évocation du monde dont nous sommes capables à notre façon de sentir », écrit Frédéric Verger dans sa contribution (p. 30) et il mentionne à cet égard Marina Tsvetaïeva, mais cette définition ne vaut-elle pas pour la quasi-totalité des poètes contemporains ? Car, comme précise F. Verger, si « la poésie, essentiellement lyrique peut tendre à l’objectivation, n’y arrive pas qui veut ». Un exemple de réussite, dans ce numéro, pourrait être le texte pourtant à la limite du surréalisme mais très évocateur de Simon Johannin (« Notes sur la ville »).

Parmi les autres contributions qui ont le plus retenu notre attention (mais l’ensemble de ce gros numéro de plus de 200 pages passionnera tous les amoureux de la poésie), mentionnons en particulier le texte de Clémentine Beauvais qui glose avec humour sur la réception de la poésie aux divers âges de la vie et la critique par Pierre Assouline de la traduction d’André Maurois du poème « If » de Kipling.

La Nouvelle Revue Française, n° 641, mars 2020, 218 p., 15 €.

 

(1) Comme au sommaire de mondesfrancophones : https://mondesfrancophones.com/author/j-nchrisment/

 

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