Marius Letellier est universitaire à la retraite, spécialisé en économie du développement, il a été en poste à Vincennes Paris VIII, Paris III Sorbonne nouvelle, Université de Dakar, Université de la Réunion, Université du Minnesota.

A propos du parti du « Je condamne, mais… »

 

charb

« Loin de moi l’idée de ne pas condamner ces assassinats perpétrés par des déséquilibrés mentaux dont leur acte de folie, non excusable, représente l’aboutissement tragique d’un endoctrinement fanatique qui a transformé ces individus en terroristes. » (Cédric Mesuron, « Liberté d’expression ou libre pensée ? Tolérance ou dictature républicaine ? « Moi et d’autres ne sommes pas Charlie ! » »)

Encore les « déséquilibrés mentaux », au secours ! L’auteur cité appartient à ce parti très nombreux du « Je condamne, mais », « Je condamne, à condition que », « Je condamne, si », etc. Et sur les juifs assassinés parce que juifs, ça semble déranger la démonstration, donc on glisse doucement, pas un mot dans le texte.

Quand on lit aussi les papiers de Badiou[1], Zizek[2] ou Lordon, sur les attentats de janvier à Paris, on trouve un point commun : tous ces gens, à l’extrême gauche, semblent en porte-à-faux, leur schéma en prend un coup, leurs analyses sont démenties, d’où les contorsions : « je condamne, mais », etc.

En effet d’un côté, les dessinateurs de Charlie Hebdo comme Charb, ainsi que Bernard Maris, étaient proches de l’extrême gauche, Charb était sympathisant communiste et partisan du Front de gauche, donc pas très éloigné des Badiou, Lordon, Zizek et consorts.

De l’autre côté, ces derniers défendaient l’idée que les jeunes des cités étaient les nouveaux prolétaires, les immigrés et descendants d’immigrés les nouveaux exploités, et qu’il fallait bâtir la révolution, ou les changements, ou la sortie du capitalisme, ou ce que vous voudrez comme réforme radicale, avec eux, grâce à eux, leurs damnés de la Terre.

Or voilà que les seconds se mettent à massacrer les premiers… Ça ne colle plus du tout avec l’alliance du lumpenprolétariat des banlieues et des intellectuels progressistes, tout leur monde s’effondre. On comprend qu’ils soient embarrassés et qu’ils produisent des articles aussi creux, confus et un tantinet gênés aux entournures, tentant de noyer les poissons. D’autant plus qu’ils ne peuvent pas prendre ouvertement parti pour le meurtre de journalistes ou de dessinateurs (Wolinski et Cabu étant en plus pour des générations successives des sortes d’amis de la famille), même s’ils essayent comme Lordon[3] de faire l’amalgame avec des accidents, comme ce qui est arrivé à Rémi Fraisse ou aux deux ados en 2005.

Une débandade qui rappelle un peu à petite échelle la déshérence et la perte de repères complètes des communistes orthodoxes quand le mur s’est effondré, et le socialisme réel avec.

 

[1] Une critique de l’article de Badiou est parue dans Causeur, sous la plume de Jacques Tarnero.

[2] Traduction ici.

[3] F. Lordon : « On pouvait donc sans doute se sentir Charlie pour l’hommage aux personnes tuées – à la condition toutefois de se souvenir que, des personnes tuées, il y en a régulièrement, Zied (sic) et Bouna il y a quelque temps, Rémi Fraisse il y a peu, et que la compassion publique se distribue parfois d’une manière étrange, je veux dire étrangement inégale. »

http://blog.mondediplo.net/2015-01-13-Charlie-a-tout-prix

Le « On pouvait, à condition… » relève de la même démarche, du parti du « Je condamne, mais… ». Le reste est un amalgame honteux : Zyed et Bouna, les deux ados électrocutés en 2005, il y a dix ans, sont morts parce qu’ils n’ont pas obéi aux injonctions de la police et se sont cachés dans un transformateur, ils n’ont pas été tués délibérément par la police, comme les juifs du supermarché casher, tués parce qu’ils étaient juifs. Pareil pour Rémi Fraisse, il n’a pas été achevé volontairement, comme les gens de Charlie Hebdo.

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3 Responses to “A propos du parti du « Je condamne, mais… »”

  1. ML dit :

    > alors j’appartiens forcément à cette confrérie du « Front de gauche »

    Non, bien sûr, je n’en sais rien, et je m’en fiche d’ailleurs. Vous avez remarqué que ce court article ne parle pas que de vous, mais aussi et surtout des papiers de Zizek, Lordon et Badiou, tous pratiquant le ‘je condamne, mais’, comme vous, et tous étant bien embarrassés par ce cas où trois abrutis parmi les gens des cités, dont ils font si grand cas dans leur mouvement contre la société capitaliste, se retournent contre eux-mêmes, un peu comme la créature du bon Dr Frankenstein.
    Par ailleurs, le mot antisémitisme dans l’article ne m’avait pas échappé, difficile de ne pas en parler. Mais disons que ça occupe une très petite place dans l’ensemble.
    Enfin les gauchistes ne sont pas dangereux, bien sûr, ils l’étaient au XXe siècle et l’ont bien prouvé par les sociétés de massacre et de terreur qu’ils ont mis en place. C’est un réflexe à l’extrême gauche, dès qu’on critique ses idées, d’avoir recours à ce type d’ironie, “un dangereux gauchiste comme moi”, etc. Non, rassurez-vous, les gauchistes ne font plus peur à personne, ils ne sont pas dangereux, ils sont simplement sots, ils ne comprennent pas grand-chose au monde qui les entoure, c’est tout.

  2. Mesuron Cédric dit :

    Monsieur Marius Letellier.

    « L’auteur cité appartient à ce parti très nombreux du « Je condamne, mais », « Je condamne, à condition que », « Je condamne, si », etc. »

    Monsieur, vous ne pouvez vous empêcher de procéder par étiquetage intellectuel: puisque, dans mon article, je prends de la distance vis-à-vis de toute forme « d’idolâtrie » ou « d’unanimisme »,
    alors j’appartiens forcément à cette confrérie du « Front de gauche » ! Bah, voyons : c’est si simple de réduire ainsi les choses! Sachez, pour votre gouverne, que je n’appartiens à aucune idéologie, à aucun parti – dont je me détourne comme de la peste.

    Mais votre façon de réduire les débats en adoptant le clivage politique droite/gauche (ou extrême gauche) est, elle, symptomatique du procédé récurent, et dominant, de la pensée unique, qu’a d’ailleurs très bien analysée JC. Michéa (dans L’emprire du moindre mal, Impasse Adam Smith ou encore La Double pensée).

    Quant à votre aimable procès d’intention (dans le commentaire de l’article de Monsieur Brasseul) : « On a l’impression diffuse que si ces gens arrivaient au pouvoir, comme dans les pays malheureux où c’est arrivé, dans les pays de l’Est ou le tiers monde, ils s’empresseraient de jeter la liberté d’expression aux orties et la remplacer par la libre pensée, la leur naturellement », il en est l’illustration exemplaire.

    Je vous invite donc à lire mon texte (note 13):

    « Je ne veux pas dire qu’il ne faut pas « s’exprimer librement » ; que l’on doit s’abaisser au « principe de réalité » (« Le réalisme c’est le bon sens des salauds » disait G. Bernanos, in La France contre les robots). Je veux simplement dire qu’il est déraisonnable de mettre de l’huile (ou de l’encre) sur le feu lorsque ce n’est pas le moment. Doit-on, par exemple, dire à une personne lourdement dépressive en raison de l’implacable absurdité du monde ressentie qu’elle a la possibilité de sortir de cet enfer en se suicidant ? – Après tout, l’argument se tient, est cohérent… »

    La même remarque s’applique lorsque vous écrivez : « sur les juifs assassinés parce que juifs, ça semble déranger la démonstration, donc on glisse doucement, pas un mot dans le texte. »

    J’ai écrit dans mon texte :  

    « Les actes terroristes qui ont touché la France avaient déjà touché d’autres pays, occidentaux et autres. Ces actes commis en France furent de nature racistes, antisémites et anti-occidentaux ».

    ––

    Au regard de vos manières de faire il est donc évident que je ne vous enverrai jamais mes futurs textes à corriger avant qu’ils soient publiés. (Cela vous épargnera d’ailleurs le supplice de lire les textes d’un dangereux « gauchiste », comme vous le croyez.)

    D’autres protes, qui, eux, lisent les textes intégralement et avec bienveillance, ont relevé de nombreuses fautes d’expression ou d’orthographe ; fautes qui vous ont échappé, et pour cause.

    Pour terminer, je ne crois pas que des échanges sur Internet fassent avancer quoi que ce soit positivement. Un dialogue oral, une conversation de vive voix sont mieux appropriés.

    Sinon, me concernant, vous êtes complètement à côté de la plaque.

    Cédric Mesuron