Auteur: Selim Lander

Selim Lander est critique, membre de l'AICT (section Caraïbe)

Brèves de vie : “Fils de la vodka-menthe et Childéric”, d’Éric Durnez

 

Un écrivain belge francophone, auteur d’une trentaine de pièces de théâtre, disponibles pour la plupart chez l’éditeur spécialisé Lansman, a publié récemment, dans la même maison, deux courts morceaux d’« autobiographie » (sous réserve des imprécisions qui affectent presque toujours ce genre d’exercices, a fortiori lorsque l’auteur se déclare lui-même d’emblée « très grand menteur ») [i]. Un tel préambule risque-t-il de décourager le lecteur ? Ce serait dommage, car cet aveu ne fait que signaler la principale caractéristique d’E. Durnez lorsqu’il décide de se raconter, à savoir l’autodérision. Une autre caractéristique notable étant sa facilité déconcertante à passer du coq à l’âne, tout en variant son style. Légèretés à vrai dire indispensables pour nous conduire, sans nous désespérer nous-mêmes, jusqu’au bout d’une chronique marquée en profondeur du sceau du désespoir.

Le premier texte raconte l’enfance de l’auteur au sein d’une famille dominée par la présence écrasante d’une mère insatisfaite, sadique et pathogène. Elle ne manque pas, par exemple, une occasion de souligner que le narrateur a été conçu par un malencontreux hasard, vers la fin 1958, au retour d’une visite à l’exposition universelle de Bruxelles, alors que le futur papa avait abusé d’une boisson inconnue des barmen, le « vodka-menthe ». « Si l’histoire est fausse, conclut É. Durnez, c’est la perversité qui prend le pas sur l’impudeur ». Les paroles maternelles, en effet, ne sont pas plus fiables que celles du narrateur, car la « Man », est « celle qui ment », bien sûr.

Ce morceau est divisé en chapitres consacrés aux différents membres de la famille, mais le plan apparent n’est qu’un leurre, car l’ensemble, en réalité, compose le roman de cette mère qui focalise les peurs, les frustrations, et pour certains les névroses, de ses enfants – le père étant le plus souvent absent. Si le sort de chacun des membres de la famille est néanmoins singulier et évoqué avec suffisamment de détails pour nous les rendre vivants, on décernera une mention spéciale à la plus jeune, la « fille de l’amour », à cause de ce nom si beau et parce qu’elle joue un rôle essentiel – quoique inattendu – dans la vie du narrateur.

Changement complet d’époque, de sujet et de style avec le second morceau. L’enfance a cédé la place à la maturité. Le sujet n’est plus l’inextricable nœud autour de la vipère maternelle mais le désir d’exil, de fuite plutôt, d’un homme qui n’en peut plus de rester dans le même « train » (au sens de train-train) depuis si longtemps. « … quand vous déambulez les yeux fermés dans le réseau de vos refuges, quand vous vous sentez comme le blaireau dans son terrier aux multiples galeries, quand le visage de vos amis réfléchit l’implacable travail du temps sur le vôtre, que vos rengaines, vos atermoiements n’énervent plus personne, quand à votre égard, vos proches font preuve d’une sinistre tolérance, qu’ils ont renoncé à vous prendre au sérieux, au mot ou même à la légère, qu’à peine ils vous prennent pour ce que vous êtes, alors assurément, il peut sembler juste de quitter … » Le style du premier morceau était celui du récit à la première personne, certes très personnel, mais néanmoins encore classique. Ici, c’est le soliloque, comme on s’en sera douté à lire l’extrait qui précède. Un discours d’un seul jet, une unique phrase qui prolifère depuis le début : « Je suis parti en nonante-neuf pour m’entourer de terres en friche … », jusqu’à sa conclusion quinze pages plus loin : « … voilà pourquoi, un jour, je suis parti et que, jamais, jamais, je ne reviendrai. »

Ce second texte est né d’un défi que s’est lancé à lui-même l’auteur. Pris d’une inspiration subite, il s’est installé dans le jardin de sa résidence d’exil, situé très au midi de sa Belgique natale, avec exactement trente-sept feuilles de papiers ; il a écrit sur une première feuille la début que nous venons de lire, sur la dernière la fin, et il s’est mis à remplir les pages jusqu’à ce que le début ait rejoint la fin.

Il s’agit donc d’une expérience d’écriture automatique. On imagine que le résultat brut était bien différent du texte livré aux lecteurs. Il reste pourtant un discours foisonnant, avec des bifurcations incessantes, qui ne doit pas être très loin du premier jet. Par exemple, la séquence : « je me berçais d’illusion / comme un enfant assis sur une balancelle … / la peur que la balancelle opère un tour complet, / à moins que le catapultant, elle l’envoie se fracasser / contre le tronc d’un platane, / comme ceux du bord des routes / au pied desquels sont fichés de dérisoires couronnes de fleurs de plastique … / des jeunes hommes un peu idiots / qui voulurent … se rendre trop vite à la mort … ». On se berce et on finit par mourir : aucune logique là-dedans, sinon celle des associations d’idées, ou des mots, ou de l’esprit en ébullition d’un écrivain.

Comme le titre l’indique et comme la préface de l’auteur le confirme, ce livre est sans prétention aucune – ce qui est rafraîchissant, on en conviendra. Et pourtant, si le mot littérature a un sens, Le Fils de la vodka-menthe et Childéric en sont des exemples des plus séduisants. Il faut en faire cadeau aux lecteurs non avertis qui reculeraient devant des écrivains plus prolixes (par exemple Claude Simon, auquel la phrase de Durnez fait parfois penser), ou aux amateurs éclairés qui se délecteront de lire et de relire.  


[i] Éric Durnez : Le Fils de la vodka-menthe, suivi de Childéric, Carnières-Morlanwelz (Belgique), 2009, 57 p.

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