Auteur: Michel Herland

Michel Herland est professeur à l’Université des Antilles et de la Guyane, Martinique, Antilles françaises.

Voyage au bagne de Guyane

Autres temps, autres mœurs. Il fut un temps où l’on jugeait normal de se débarrasser des éléments réputés les plus dangereux de la population en les condamnant aux travaux forcés. Et tant qu’à faire, il valait mieux les éloigner le plus loin possible. Au temps des colonies, celles-ci se trouvèrent donc toutes désignées pour accueillir les bagnards. Parmi les colonies françaises, la Guyane fut celle qui en accueillit le plus,  à St-Laurent du Maroni comme à Cayenne ou aux îles du Salut. Ainsi que nul ne l’ignore, c’est au bagne des îles du Salut, plus précisément sur l’île du Diable,  que le capitaine Alfred Dreyfus (1859-1935), condamné à tort pour trahison, passa cinq années de sa vie[1].

L’île du Diable vue de l’île Royale

Le bagne des îles du Salut fonctionna de 1852 à 1947. Pendant toute cette période, les soixante dix mille « transportés » qui s’y succédèrent – sur un rythme rapide car la mortalité était effroyable[2] – ont beaucoup construit, laissant de nombreux vestiges. Après l’abandon du bagne ces bâtiments ont beaucoup souffert, néanmoins le transfert du site au Centre National d’Études Spatiales (CNES –  chargé du projet Ariane en Guyane), en 1964, a permis une réhabilitation partielle du site. L’ancien mess des surveillants ainsi que les maisons des gardiens mariés ont été transformés en hôtel, les magasins proches du débarcadère ont été rénovés de même que l’Église et l’hôpital, la maison du directeur est devenue le musée tandis que l’ancien presbytère était affecté à la gendarmerie. La visite de l’île Royale permet donc de se faire une bonne idée de l’architecture militaro-coloniale à la française.  Hélas, il n’en va pas de même pour les bâtiments d’incarcération qui seraient pourtant les plus intéressants d’un point de vue historique. Certes, beaucoup sont dans un état de conservation suffisant pour se faire une certaine idée des conditions de vie des bagnards, particulièrement des cachots dans lesquels étaient enfermés les individus les plus récalcitrants. Par contre on n’a pas accès aux dortoirs, par exemple, où les condamnés étaient alignés sur des planches tous les 50 cm. La promiscuité, la vermine, les bagarres, le viol (dans les latrines rebaptisées pour cette raison « chambres d’amour ») étaient le lot quotidien des pensionnaires de cet univers proprement concentrationnaire.

L’hôpital et le phare

Faire le tour de l’île Royale ménage des surprises pas toutes bienvenues. La rencontre d’innombrables agoutis – petits mammifères dotés de pattes de derrière plus longues que celles de devant, ce qui leur donne une allure comique – est tout à fait sympathique. Par contre, découvrir en surplomb du sentier, arrêtées par de vieux grillages rouillés, des quantités de bouteilles de plastiques vides en voie de pourrissement apparaît difficilement compréhensible à l’heure du tri sélectif et du recyclage. D’autant que, à voir le nombre conséquent des employés qui sillonnent l’île sur de petits véhicules motorisés pourvus d’une plateforme pour le transport des bagages et autres instruments aratoires, on ne saurait dire que c’est la main d’œuvre qui manque pour nettoyer ces nids de plastique.

 

Agouti de Guyane

Alors faut-il se rendre aux îles du Salut si l’occasion se présente ? Sans doute oui pour la beauté de ces îles volcaniques couvertes d’une végétation que l’on peut dire à juste titre luxuriante. Sans doute aussi pour mieux appréhender la réalité du bagne, même si la rénovation des lieux d’incarcération reste à accomplir. Mais en attendant le budget qui sera nécessaire pour réaliser ce programme, un geste simple et urgent s’impose : débarrasser l’île Royale de ses inadmissibles immondices.

Michel Herland, juin 2012.

 

 


[1] Henri Charrière (1906-1973) est un autre détenu célèbre. Il a raconté ses dix années de détention et l’évasion qui les clôtura dans son livre Papillon (1965) qui connut un grand succès.

[2] Les détenus appelaient le bagne la « guillotine sèche » parce qu’il était un moyen presque aussi sûr pour les faire mourir que la guillotine « froide » (celle avec la lame d’acier). Voir de Jean-Claude Michelot, La Guillotine sèche – Histoire du bagne de Cayenne (Paris, Fayard, 1981) et, bien sûr, le récit d’Albert Londres, Au bagne, 1923 (rééd. Paris, Le Serpent à plumes, 2002).

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