Le chômage – (II) A-t-on vraiment tout tenté ?

Sculpteur Stéric

Si la fin du travail approche à grands pas, comme nous l’écrivions à la fin de l’article précédent, elle n’est pas aujourd’hui le problème le plus pressant. Ce dernier réside plutôt dans l’installation d’une société duale avec d’un côté ceux qui « possèdent » un emploi et de l’autre ceux qui en sont privés, ou qui gagnent à peine de quoi vivre, ou qui vivent sous la menace du chômage. Face à ce constat, toute politique consistant à augmenter la durée légale du travail (nombre d’heures hebdomadaires et d’années) dans l’espoir que cela accélèrera la croissance et multipliera in fine le nombre de postes est immédiatement contre-productive puisqu’elle conduit à la hausse du chômage. N’oublions pas à cet égard que l’Allemagne – puisqu’elle est présentée comme le modèle à imiter – a réduit le chômage en multipliant les petits boulots à temps partiel et grâce à sa faiblesse démographique. Idem pour la Grande-Bretagne avec les contrats « zéro heure[i] » !

En tout état de cause, ce qui a réussi là ne marchera pas nécessairement ici. Dans une configuration de l’économie mondiale donnée – en l’occurrence la mondialisation – les performances relatives des différentes nations dépendent pour une grande part de particularités que l’on pourrait dire « psychologiques ». Ainsi la Chine tire-t-elle mieux son épingle du jeu que la Russie non seulement parce que le coût de la main d’œuvre y est plus faible qu’en Russie mais encore parce que les dirigeants du parti communiste chinois comprennent mieux les conditions d’une économie de marché que Vladimir Poutine, et encore aussi, sans doute, parce que le maoïsme n’a pas réussi à détruire les habitudes ancestrales (« confucéennes », dirait-on) de discipline au travail, tandis que le stalinisme n’a pas su les implanter (en dépit de quelques stakhanovistes artificiellement fabriqués). De même l’Allemagne s’en sort-elle mieux que la France et, là aussi, il est permis de penser que le comportement par rapport au travail y est pour quelque chose. La France a une longue habitude de la contestation ouvrière depuis les ébénistes du faubourg Saint-Antoine, en 1789, puis la Commune, le Front Populaire, … Rien de tel en Allemagne où les « soviets » de 1917 furent vite noyés dans le sang. Quant à l’épisode nazi, s’il fut bien révolutionnaire et populaire, on ne saurait en aucun cas l’interpréter comme une remise en cause du capitalisme et de la relation salariale.

L’idéologie importe. Les peuples épris plus que les autres d’égalité et de liberté (ou qui, plus simplement, valorisent davantage la débrouillardise individuelle que l’embrigadement) ne sont pas les mieux armés pour la compétition économique.

Alors que faire ? Une politique de formation novatrice ne saurait être une mauvaise chose malgré l’incertitude qui pèse sur les emplois de demain (cf. supra). Quoi d’autre ? Injecter davantage d’argent public (emprunté) dans l’économie dans l’espoir d’une relance keynésienne n’est pas une solution dans la France mondialisée. Sans compter que le montant de la dette est plus que préoccupant[ii]. Une politique protectionniste agressive n’est pas davantage possible tant la France d’aujourd’hui se trouve intégrée dans les réseaux mondiaux. Ou alors il faudrait accepter de longues années de vaches maigres pendant lesquelles on se verrait contraint d’exporter moins (en raison des mesures de rétorsion), tout en continuant de dépendre des importations tant qu’on n’aurait pas reconstitué les filières nationales aujourd’hui disparues. Aujourd’hui, le déficit commercial n’a pas de conséquences financières immédiates grâce à l’euro, mais élever les barrières douanières signifierait le retrait immédiat du marché commun comme de l’euro. Des dévaluations seraient inévitables qui appauvriraient les Français au moins aussi longtemps que l’appareil productif ne serait pas capable de profiter des avantages d’une monnaie sous-évaluée.

Réduire la dette qui pèse comme une épée de Damoclès sur notre tête, serait théoriquement possible, et rapidement, puisque des pays l’ont accompli récemment avec succès (encore le Canada, par exemple). Dans un pays comme le nôtre où le chômage est déjà très élevé, la suppression en nombre de postes de contractuels de l’État, le non remplacement des fonctionnaires partant à la retraite, l’unification des régimes sociaux auraient à nouveau, et quelque rationnels qu’ils puissent paraître, des conséquences désastreuses à court terme non seulement sur le chômage mais encore sur la production nationale, étant donné les troubles sociaux inévitables dès qu’on touche à la fonction publique dans ce pays. Par ailleurs, les exemples de la Grèce, du Portugal et de l’Espagne ne plaident guère en faveur de ce genre de purge dans les pays qui ont perdu leur souveraineté monétaire. En tout état de cause, si l’objectif principal demeure le chômage, la réduction du poids de l’État ne saurait avoir qu’un effet très indirect et hypothétique via la baisse des prélèvements obligatoires (en % du PIB), lesquels sont censés entraver le dynamisme de l’économie.

Les profits d’hier font les investissements d’aujourd’hui et les emplois de demain, disait, en son temps, le chancelier allemand Helmut Schmidt. Ce n’est pas aussi simple, comme le montre l’exemple des années récentes, en France, où les mesures en faveur des entreprises ont permis de reconstituer les marges sans qu’on voie le chômage se réduire vraiment. D’abord parce que les profits supplémentaires peuvent être simplement distribués aux actionnaires et, ensuite, parce que les grandes firmes qui jouent sur le marché mondial peuvent décider d’investir ailleurs qu’en France, là où la demande est la plus dynamique. Concrètement, en 2016, comme le rapporte Le Monde (24-3-2017), 65% des 144 principaux projets lancés en 2016 par des sociétés françaises sont localisés hors de l’Hexagone, et, chiffre plus significatif, la France ne reçoit que 11% de tous les emplois créés par ces grands projets tricolores… Cela ne serait pas grave si la France continuait à attirer les investissements étrangers. C’est, hélas, de moins en moins le cas[iii].

De fait, à l’heure de la mondialisation, il est logique que les investissements se portent vers les régions du monde où la demande est la plus dynamique. Ainsi, la production industrielle de la Chine a-t-elle été multipliée par 2,5 en dix ans et l’Asie, plus généralement, concentre la moitié des projets industriels mondiaux. Pour attirer les investissements nécessaires et accroître l’emploi en France, il serait utile de relancer la demande mais cela paraît inopportun d’une part à cause de l’état des finances publiques et d’autre part en raison de l’ouverture de l’économie qui fait que toute relance de la demande se disperse en majeure partie vers les fournisseurs étrangers. C’est donc bien la quadrature du cercle. A quoi s’ajoute que les investissements nouveaux, particulièrement ceux des grandes firmes, sont de toute façon de moins en moins riches en emplois en raison de la robotisation. C’est d’ailleurs ce qui explique le mouvement, encore timide, de relocalisation de certaines activités en France.

Est-on totalement impuissant ? Est-­il vraiment impossible de faire au moins aussi bien que l’Allemagne, laquelle, à défaut d’être le modèle idéal, a réduit le chômage, est en train de dégager des excédents budgétaires et affiche par ailleurs un excédent commercial considérable ? De ce qui précède, il ressort que la France a deux handicaps par rapport à l’Allemagne : la difficulté d’atteindre un consensus social et, ceci expliquant cela, le retard qu’elle a pris en matière de réformes. A quoi s’en ajoutent deux autres : l’absence d’un tissu dense de PME-PMI industrielles et un positionnement sur des produits de moyenne gamme facilement concurrençables, contrairement à l’industrie allemande qui continue à conserver une sorte de monopoles sur des produits à très haute technicité (comme les machines à commande numérique les plus sophistiquées). Grâce en particulier à ces deux derniers atouts, l’Allemagne a pu, jusqu’à présent au moins, s’affranchir du cercle vicieux dans lequel la France s’est enfermée. La croissance n’y est pas suspendue au dynamisme du marché intérieur puisque l’industrie est tournée avant tout vers le marché mondial, vers le marché asiatique en particulier, particulièrement dynamique.

A défaut de pouvoir mener la « politique de la demande » prônée par les candidats hors système, et si l’on refuse de courir les risques inhérents à la sortie de l’euro, c’est bien une « politique de l’offre » visant à favoriser la production dans son ensemble et les entreprises exportatrices en particulier qui semble s’imposer mais plus ciblée que celle qui a été menée jusqu’ici. Cela va de la réforme de l’éducation (en développant l’apprentissage, en redonnant à l’enseignement professionnel le lustre perdu depuis le temps des « lycées techniques », etc.) jusqu’à la transformation des conseillers commerciaux à l’étranger en intermédiaires de droit privé rémunérés directement par les entreprises, en passant par la simplification administrative et la modification de certaines dispositions du droit du travail. Le transfert des charges sociales sur la TVA (à prix inchangé pour le consommateur) serait également souhaitable puisqu’il serait favorable aux exportations (qui ne supportent pas cette taxe).

Bien que ces réformes, préconisées depuis longtemps, semblent peu de choses, elles heurtent des intérêts particuliers, ce qui a empêché jusqu’ici leur application. Il devrait être a priori plus facile de renoncer aux aides indifférenciées aux entreprises sous forme d’allègement des charges et de les remplacer par des crédits d’impôt (ou des subventions) conditionnés par des investissements donnant lieu à des embauches supplémentaires en France (et, à défaut, remboursables). Toutes les aides aux entreprises abritées de la concurrence internationale devraient être supprimées et redirigées vers les entreprises exportatrices. La mise en œuvre de ces dispositions demanderait cependant un certain doigté pour ne pas tomber sous les fourches caudines des règles anti-dumping de l’OMC.

Comme il serait suicidaire de sortir du marché commun, il n’y aucune marge de manœuvre immédiate concernant la politique commerciale de la France, celle-ci étant régie par l’Union Européenne. Il ne reste, dès lors, qu’à user de notre pouvoir pour infléchir la politique de l’UE en injectant davantage de protectionnisme (introduction de clauses sociales ou environnementales, dénonciation accrue du dumping pratiqué à l’étranger, voire, comme le proposent certains, en « impos[ant] un contenu local minimal pour accéder au marché [européen] »[iv]. Jusqu’à présent, face à une Europe nettement « néo-libérale », de telles tentatives ne pouvaient pas aboutir. Cela n’empêche pas que le prochain président qui sortira des urnes reprenne ces propositions, puisque, face à la montée du populisme, le contexte politique apparaît plus favorable pour un changement à Bruxelles. Par contre, la suppression de la concurrence fiscale, tout aussi indispensable, paraît inatteignable dans la mesure où les décisions concernant les impôts sur les sociétés, sur les revenus et sur le patrimoine restent très largement du ressort des États membres.

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Si l’on n’a pas tout tenté, en raison à la fois des incertitudes inhérentes à la science économique et des pesanteurs sociologiques qui sont la marque de notre pays, il faut bien voir que l’efficacité des réformes, quelles qu’elles soient, trouve rapidement sa limite. On aura beau, par exemple, améliorer la formation des Français, des chômeurs en particulier, ou rendre le marché du travail plus flexible, la disproportion entre le nombre des offres d’emploi non satisfaites et le nombre des demandeurs d’emploi est telle qu’il serait illusoire d’en attendre une réduction du chômage à la mesure du problème. De même, dans une économie mondialisée, les politiques de promotion des exportations se heurtent immédiatement, à l’instar de la mise en œuvre d’un protectionnisme même light, aux politiques similaires des pays concurrents.

Il faut pour finir rappeler une évidence, même si elle n’apparaît pas dans les programmes des candidats à la présidentielle. Notre dynamisme démographique est l’obstacle principal au retour au plein-emploi. Il serait temps d’admettre que la politique généreuse à l’égard de la famille n’est plus de saison.

 

[i] Le contrat ne prévoit pas la durée du travail. A la limite, un employé peut être appelé par l’entreprise pour travailler seulement une heure !

[ii] 100% du PIB, alors que la France s’est engagée par le traité de Maastricht à ne pas dépasser 60% ! Pour peu que les taux d’intérêt se tendent, le coût de la dette française deviendra rapidement insupportable.

[iii] Baisse tendancielle de 2008 à 2014 de 46 milliards à 0,2 milliard d’euro. Nette remontée en 2015, laquelle s’explique par la fusion Lafarge-Holcim et le rachat de la branche énergie d’Alstom par General Electric.

[iv] Cf. Pierre-Noël Giraud, « L’Europe a besoin de mercantilisme, pas de protectionnisme », Le Monde, 18 février 2017.

 

Le chômage : (I) Les perspectives à long terme

je devais véritablement continuer d’écrire toutes les choses que
je jugerais de quelque importance, à mesure que j’en découvrirais
la vérité, et y apporter le même soin que si je voulais les faire imprimer :
tant enfin d’avoir autant plus d’occasion de les bien examiner, comme
sans doute on regarde toujours de plus près à ce qu’on croit devoir être
vu par plusieurs, qu’à ce qu’on ne fait que pour soi-même […] qu’afin
de ne perdre aucune occasion de profiter au public, si j’en suis capable

Descartes, Discours de la méthode, 1637, sixième partie.

Considérons pour commencer la campagne pour les présidentielles, en France. On peut ranger les candidats grosso modo dans deux camps. Les contestataires caressent le peuple dans le sens du poil, promettant, avec naturellement des variantes, des grands travaux financés sur fonds publics, la baisse de la durée du travail et de l’âge du départ à la retraite, le tout sans baisser ni les salaires ni les pensions. Dans la configuration actuelle, évoquée ci-dessus, ces candidats anti-système ont tout faux. Le seul résultat de cette « politique de la demande » serait en effet de creuser le déficit commercial, d’alourdir considérablement la dette de la France, et la charge des intérêts, de provoquer une crise de confiance qui se terminerait soit par l’abandon de l’euro (avec toutes les incertitudes que cela implique), soit plus vraisemblablement (voir Siryza) par des mesures d’austérité qui pèseront en premier lieu sur les électeurs populaires. Les candidats du système prônent pour leur part une politique qui revient plus ou moins à imiter le modèle allemand. Flexibiliser la marché du travail, travailler plus sans gagner plus, retarder davantage le départ à la retraite, baisser les impôts (donc l’emploi public) et les charges des entreprises tout cela dans le but de renforcer la compétitivité des entreprises françaises. Pourquoi pas, dira-t-on, puisque cela a réussi ailleurs (i.e. en Allemagne) ? Sauf que dans un jeu à somme nulle (ce qui n’est pas loin d’être le cas en l’occurrence), tout le monde ne peut pas gagner et que les premiers partis sont les mieux placés. Et que si la France n’est pas partie plus tôt, c’est parce que la société française recèle des freins que notre voisine d’outre-Rhin ne possède pas (cf. infra).

En tout état de cause, cette « politique de l’offre » a déjà été menée, à des degrés divers, sous les présidents précédents, sans succès. La réponse des candidats du système consiste à dire que cela n’a pas bien marché simplement parce que l’on n’est pas allé assez loin et que, de toute façon, si l’on n’avait pas fait ce qui a été fait, la situation de la France serait encore plus catastrophique que ce qu’elle est. Les économistes devraient avoir leur mot à dire sur tous ces points. Hélas, l’économie étant une science inexacte, ils se montrent divisés. Certains, chiffres à l’appui, défendent les programmes des candidats du système, tandis que d’autres nous expliquent, toujours avec des chiffres, que le coût du travail n’est pas plus élevé en France qu’en Allemagne (qui demeure la référence dans tous les cas) et que, avec l’intérim et les CDC, le marché du travail a déjà toute la flexibilité requise. On nous permettra de ne pas entrer dans ces querelles car là n’est pas notre propos.

Ce qui est certain, c’est que la politique telle qu’elle est pratiquée dans notre pays depuis quelques décennies est devenue l’art du court terme. Il est loin le temps du Commissariat au plan, de la DATAR, du plan autoroutier, du programme nucléaire (même si on continue à construire des autoroutes et des centrales atomiques). On ne niera pas qu’il y ait eu quelques couacs dans ce volontarisme (le minitel…) mais l’on cherche vainement aujourd’hui les équivalents de ces grands programmes. Même construire des éoliennes s’avère problématique, tellement l’État se montre faible en face des opposants qui se manifestent contre tous les projets, bons ou moins bons (les plus emblématiques, récemment : les portiques de l’écotaxe, Sirven, Notre-Dame-des-Landes). Cela fait bien longtemps que l’État s’avère incapable de poser des perspectives d’avenir et de mettre en place la stratégie correspondante.

Or quel avenir se dessine ? Certainement pas celui où nous devrons travailler plus. Le gouvernement canadien – qui semble plus doué que le nôtre pour envisager l’avenir – vient de lancer un plan de formation à long terme qui table sur la disparition de 40% des emplois actuels d’ici dix ans ! Par ailleurs, l’ex PDG d’AXA, une entreprise qui emploie 170.000 personnes dans une soixantaine de pays nous apprend que « la moitié des effectifs n’aura pas les qualifications requises dans un horizon de cinq à dix ans »[i]. Il ne nous dit pas s’il aura encore besoin de tous ces collaborateurs bientôt déqualifiés… On voit bien, certes, où devraient être les sources d’emplois nouveaux (dans la biologie et la santé, l’énergie et les technologies propres, l’écologie en général), à ceci près que l’automation touche désormais tous les secteurs et pas seulement l’industrie automobile avec ses ballets de robots soudeurs. Les boulots non ou peu qualifiés sont condamnés à disparaître totalement. Les robots qui distribuent les médicaments dans les hôpitaux, qui livrent des pizzas à domicile, qui préparent les paquets dans les entrepôts d’Amazon existent et fonctionnent déjà. De même, à titre encore expérimental, que les voitures ou les tracteurs agricoles sans conducteur et les supérettes sans personnel.

Il reste, dira-t-on, les emplois qualifiés. Certains d’entre eux, au moins. Car nombreux sont ceux qui sont menacés. Qui est plus qualifié qu’un chirurgien ? Aujourd’hui, la plupart des opérations complexes sont réalisées avec l’aide d’un robot. Il n’est pas nécessaire d’être grand clerc pour prévoir qu’un jour pas si éloigné le robot remplacera entièrement le chirurgien. Il en va de même pour les ingénieurs, les architectes : qu’il s’agisse d’optimiser les performances d’un moteur ou de calculer les contraintes d’un pont ou d’un gratte-ciel, les logiciels existant font mieux l’affaire que les calculs humains. Certes, on peut imaginer qu’il restera au moins un architecte dans chaque cabinet pour entrer les données dans la machine et choisir entre les divers propositions qu’elle lui fournira en fonction de ses propres préférences esthétiques. Mais au-delà ? Même le monde de la finance, qui permet aujourd’hui aux traders un peu chanceux de s’enrichir rapidement, n’est pas à l’abri. Le patron de Black Rock vient d’annoncer qu’il transférait une partie du trading à « Aladdin », un logiciel de gestion de portefeuille.

C’est que l’intelligence artificielle avance à grand pas. « Intelligence » va ici de pair avec la capacité d’auto-apprentissage. L’ordinateur qui était déjà capable de mettre mat les meilleurs joueurs d’échec bat désormais également les champions du jeu de go qu’on croyait hors de sa portée. Mettez cet ordinateur dans la carcasse blindée d’un robot-livreur de pizzas et vous aurez un soldat bien plus performant que les humains, voyant mieux, plus loin, anticipant plus vite et réagissant en conséquence. Quant aux généraux, on ne voit pas comment ils pourraient battre un robot en matière de stratégie, planifier la prise d’une ville aux mains des djihadistes étant bien moins complexe que de sortir vainqueur d’une partie de go.

Le mode de production est en train de connaître une révolution comme on n’en a jamais vue. Il ne s’agit plus de remplacer les allumeurs de réverbères par les électriciens, les cochers par les chauffeurs de taxi et les paysans par les ouvriers. Il est question de remplacer les paysans, les ouvriers, les médecins, etc. et même les musiciens, les communicants[ii], etc. par des machines dont nous sommes assurés désormais qu’elles seront bien plus efficaces que les humains dans à peu près tous les secteurs ![iii]

Quid des politiciens ? Quelle fonction plus noble que gouverner ses concitoyens ? Comment serait-il envisageable de confier cette fonction à une machine ? Si l’on observe, néanmoins, que la véritable fonction des gouvernants est de servir et non de se servir, il apparaît qu’une machine intelligente serait bien plus apte à remplir cet office qu’un humain[iv], pourvu qu’elle soit programmée en fonction de l’intérêt général. Je ne prétends pas que la soumission volontaire à un dictateur-machine serait la solution la plus souhaitable dans l’idéal ! Cependant il n’est pas totalement inenvisageable que nos successeurs, fatigués d’être mal gouvernés, préfèreront s’en remettre à un artefact technologique qui serait à la fois plus intelligent et plus honnête qu’eux-mêmes. Notons que cela est déjà le cas à une échelle certes encore fort modeste : de plus en plus nombreuses, par exemple, sont les villes où les feux de circulation sont commandés en temps réel par un logiciel qui se fonde sur les informations fournies par des caméras et autres capteurs. Les automobilistes (qui continuent pour l’heure à piloter eux-mêmes leurs véhicules) obéissent aux injonctions de ce logiciel sans être[v] moins libres pour autant[vi].

Inutile de rêver : ce n’est pas demain la veille que les humains renonceront à leurs États et à leurs gouvernants. En attendant, il est du devoir de ces derniers de préparer l’avenir, aussi devraient-ils, même imparfaitement, s’y employer (à l’exemple du gouvernement canadien). Il n’est ni souhaitable ni d’ailleurs possible d’arrêter le progrès de la science. Il faut simplement prendre acte du fait que le nombre d’emplois utiles va se réduire inéluctablement. Cela ne signifie pas que la production industrielle diminuera (elle a augmenté de 50% au plan mondial au cours des quinze dernières années[vii]). Par contre il est tout-à-fait envisageable que la plupart des usines disparaissent dans un avenir rapproché.

L’image des usines où vrombissent les robots est peut-être déjà périmée. Il est avéré, en tout cas, que les imprimantes 3D vont se multiplier, même si l’on ne sait pas encore mesurer exactement les conséquences. Selon certains auteurs, les usines seront progressivement remplacées par des ateliers 3D approvisionnés dans les matières premières nécessaires, disséminés dans toutes les zones habitées, où chacun passera commande de ce dont il a besoin, depuis le robinet qu’il souhaite changer jusqu’à une maison complète en kit (les Chinois ont construit un immeuble suivant cette technique) en passant par tel ou tel composant électronique. Suivant cette vision du futur – qui n’a rien de fantastique – une forme, certes incomplète, d’auto-production se généralisera. Ce d’autant que face à la réduction drastique des emplois ou de la durée du travail rémunéré du temps sera libéré pour de telles activités.

Dans cette perspective qui, encore une fois, ne ressort plus simplement de la science fiction, le trop plein aura remplacé le trop peu et la question de la production des richesses se ramènera au choix des biens à produire, qui sera guidé par la quantité de ressources naturelles disponibles, l’empreinte écologique, les possibilités de recyclage, etc. La vraie question sera celle de la distribution des richesses. Pour que la demande « notionnelle[viii] » de biens devienne effective, il faudra impérativement dissocier le revenu du travail. Les questions que cela soulève sont énormes et sont avant tout d’ordre ontologique. L’existence des animaux (auxquels il convient de rattacher le genre humain en la circonstance) est dominée par la recherche de la nourriture. Que deviendrons-nous lorsque nous ne serons plus soumis à la nécessité ? Le futur donnera sa réponse. En attendant, soyons conscients que l’objectif consistant à vouloir employer dans l’avenir toutes les personnes a priori employables est illusoire et que cet avenir se rapproche à grands pas et que nous devrions d’ores et déjà nous y préparer.

 

[i] Le Monde, 31-3-2017.

[ii] Qui parierait aujourd’hui que les écrivains, par exemple, ces gens qui écrivent des livres avec des mots, quel que soit le support, existeront encore dans deux siècles ? Et, pour s’en tenir à l’écriture, les ordinateurs sont capables d’ores et déjà de produire romans de gare et scénarios.

[iii] Telle est déjà la conclusion des experts. Par exemple en matière de médecine, dans bien des cas « l’intelligence artificielle remplacera l’expertise humaine » selon N. Bozou et Ch. Marques (Hôpital : Libérer l’innovation, cité dans le Monde, 14-4-2017).

[iv] « Les dépositaires de la puissance publique ne sont point les maîtres du peuple mais ses officiers », nous rappelle Rousseau qui nous prévient en même temps que puisque « la volonté particulière agit sans cesse contre la volonté générale, ainsi le gouvernement fait un effort continuel contre la souveraineté » (i.e. le peuple). Du Contrat social, chap. 17 et 10.

[v] Il est clair que la liberté ne consisterait pas à supprimer le logiciel, et donc à réduire l’efficacité du dispositif, encore moins à supprimer totalement les feux de circulation et à instaurer l’anarchie sous la forme d’embouteillages inextricables.

[vi] Il y a là un exemple de contrat social implicite consenti librement par les citoyens (les automobilistes en l’occurrence).

[vii] Une augmentation très inégalement répartie. La production industrielle de la Chine a été multipliée par 2,5 en dix ans. L’Asie concentre la moitié des projets industriels mondiaux. L’industrie, en France, décline inexorablement. La production industrielle a et l’emploi, aujourd’hui autour de 3 millions a diminué de moitié depuis 1975.

[viii] La demande notionnelle d’un « agent » (économique) est celle, latente, qui se manifesterait sur le marché si l’agent disposait des revenus suffisants.

La dette publique et la croissance – le cas de la France

Au-delà du cas grec, qui est en quelque sorte caricatural, l’exemple français mérite réflexions. En 2013, dernière année pour laquelle on dispose de chiffres quasi-définitifs, les dépenses de l’État se sont élevées à 373 milliard d’euros et les recettes (hors emprunt) à 302 milliards. Plutôt que de présenter le déficit de 70 milliards environ en pourcentage du PIB, chiffre passablement abstrait, il est plus parlant de le rapporter aux dépenses de l’État. Le calcul est vite fait : l’État français s’avère incapable – et ce de manière récurrente – de financer un cinquième de ses dépenses, parfois davantage, autrement qu’en recourant à l’emprunt. Quelle entreprise, quel ménage, pourrait vivre indéfiniment sur un tel pied ? Autre chiffre à retenir : en 2013, toujours, alors que les prélèvements obligatoires atteignaient 46% du PIB, les dépenses publiques s’élevaient, elles, à 57% du PIB.

Paris - Palais de l'Elysée

Paris – Palais de l’Elysée

Même un keynésien doit reconnaître que ce dernier chiffre est excessif. Il est difficile de ne pas voir une relation entre l’apparition des déficits commerciaux, désormais récurrents, la faiblesse des investissements privés et le poids du secteur public. Car tout un chacun, « usager » des services publics, est bien placé pour observer l’inefficacité des administrations. Il y a certes toujours des exceptions mais, en règle générale, la productivité des fonctionnaires – centraux et a fortiori locaux – laisse à désirer. Or la fonction publique pléthorique a un coût qui pèse d’autant plus sur le secteur privé que celui-ci se trouve déjà en difficulté. Force est de le constater, face à une croissance quasi nulle depuis plusieurs années, le mécanisme vertueux keynésien (déficit public →augmentation des dépenses publiques →augmentation de la demande globale → augmentation de la production du secteur privé → augmentation des impôts et remboursement des emprunts publics) s’est enrayé. Plusieurs raisons expliquent le « changement de paradigme », au premier rang desquelles la mondialisation, non seulement parce que nos entreprises sont concurrencées par celles des pays à bas coûts mais encore, en tout état de cause, parce que, dans une économie « ouverte », l’effet d’une relance par la demande dans un pays, au lieu de rester confiné au pays qui l’entreprend, se dilue dans tous les pays qui lui fournissent ses importations. Si l’on attend aujourd’hui, en France, que l’Allemagne, dont les finances sont saines, pratique une politique de relance vigoureuse, c’est parce qu’on espère, dans ce cas, exporter davantage vers elle.

Augmenter la dette et les dépenses publiques étant devenu contreproductif, les pays comme la Grèce et la France sont amenés à opérer un renversement « copernicien » auquel, de toute évidence, ils ne sont pas prêts… Avant l’euro, ces pays ont longtemps disposé d’un moyen commode de réduire leur dette : l’inflation. En profitaient non seulement les gouvernements mais l’ensemble des débiteurs. C’est l’un des facteurs qui explique pourquoi, par exemple, les ménages français sont plus nombreux en proportion à être propriétaires de leur logement que les ménages allemands : contrairement à la France, l’Allemagne de l’après deuxième guerre mondiale n’était pas abonnée à l’inflation. Aujourd’hui, l’inflation n’est pas à l’horizon de la zone euro ; on redoute plutôt le risque de déflation. En France, toujours en 2013, la croissance a été nulle et l’inflation inférieure à 1%. Depuis 2008 le taux de croissance n’a jamais dépassé 2%, ce qui – en l’absence de mesure radicale pour le partage du travail – explique que le chômage ne cesse de croître. Quant à la Grèce, en déflation depuis 2013, son taux de croissance est resté négatif entre 2009 et 2013. La situation de la France, a fortiori celle de la Grèce, ne plaident pas vraiment pour une baisse des dépenses publiques et/ou une augmentation des impôts dans ces pays dont les finances publiques sont pourtant en fort déséquilibre.

Tous les experts s’accordent sur un point : bâtir l’union monétaire sans l’union politique – c’est-à-dire sans une authentique fédération avec des institutions fédérales pesant suffisamment pour que des « stabilisateurs automatiques » aident à réduire les écarts conjoncturels à l’intérieur de la zone – a été une erreur dont nous payons aujourd’hui les conséquences. Les chefs d’Etat qui ont conçu l’union monétaire ont voulu à la fois le beurre (la monnaie européenne) et l’argent du beurre (préserver l’essentiel de leurs souverainetés respectives) : on voit à quoi cela nous a conduits.

Les analystes lucides savent tout cela mais ils ne vont pas, en général, jusqu’à en tirer la conclusion qui s’impose. De deux choses l’une : ou bien le saut qualitatif de l’UE à la fédération européenne est possible ou il ne l’est pas. Puisqu’il ne l’est pas, il est de l’intérêt des pays qui ne peuvent pas supporter les contraintes de l’union monétaire d’en sortir et de regagner ainsi deux instruments de leur politique économique qui leur font actuellement défaut, l’inflation et le taux de change. Ils se retrouveraient alors dans la situation de la Grande-Bretagne, par exemple.

On lit souvent que le retrait d’une partie des pays membres de l’euro serait pire pour eux que le mal dont ils souffrent. Encore faudrait-il le démontrer ! Sortir de la zone euro serait l’équivalent d’une dévaluation. Que l’on sache, si les pays qui éprouvent de graves difficultés économiques dévaluent leur monnaie c’est parce que les avantages à long terme l’emportent pour eux sur le coût à court terme. Il n’en irait pas autrement en cas de « Grexit » ou autre. Il est vrai que le problème de la dette libellée en euro se poserait à ces pays avec encore plus d’acuité et qu’un défaut massif serait alors inévitable, ce qui n’est évidemment pas dans l’intérêt des pays créanciers. Mais, en tout état de cause, la décision de quitter ou non l’euro demeure du ressort des pays surendettés.