« Le Jardin sous l’ombre » de Paul Le Jéloux

Nous avons foi au sens et la vie nous déroute

C’est par son dernier recueil, posthume, que nous découvrons Paul Le Jéloux (Pontivy 1955 – Dol-de-Bretagne 2015). Après une licence d’anglais, il enseigna à Londres, Brazzaville, Tananarive puis Paris avant de se replier, en 2006, dans sa Bretagne natale. Entretemps, il avait traduit des poèmes de l’anglais, participé à la création de la revue bilingue franco-anglaise Twofold, et écrit ses propres poèmes qui donnèrent la matière de trois recueils, tous chez Obsidiane, avant ce Jardin sous l’ombre.

Poèmes posthumes, poèmes écrits à la fin d’une vie, on n’est pas surpris d’y voir roder
la mort qui n’a pas de forêt
elle peuple les rêves de ceux qui ne sont plus enfants
celle qui reste un mystère
frise d’angoisse suave, crinière d’un monde empourpré.

La nostalgie est à fleur des vers, par exemple, dans cette évocation du pays d’enfance
La patrie c’est les planche et les bidons
l’arrière-cour corrodée avec ses vieux pavés et ses brins d’herbe
piétinés. C’est la réglisse, la pâte d’amande, …

Ou ici, avec l’emploi d’un temps du passé
Je n’ai pour patrie dans les os
que les hommes et les femmes que j’ai aimés
Le reste ce sont fougues intellectuelles
ruisseaux dans les nuages.

Ceci n’empêche que la sensualité parfois se réveille
Asseyons-nous dans ce bar un peu crasseux,
le regard souple et cruel d’une jeune rousse,
les yeux bleu outremer de la poupée sainte et putain,
et puis une petite croix propitiatoire sur la poitrine.

Importe avant tout l’émotion, la mère du poème
Elle est rive d’amour et philtre d’épopée
elle est poésie sûre
Elle est poésie dure
L’unique qui dit le cœur.

Le contact avec la réalité est pour le poète vieillissant autant d’occasions de désenchantement, entre ce qui est condamné à disparaître
J’ai acheté mon journal et j’ai vu la barrière se fermer
pour un tortillard qui n’en a plus pour très longtemps
et ce qui n’est que trop moderne, la rumeur d’aujourd’hui
avec ses portables, ses journaux gris, sa démocratie
.

Le Jéloux avait-il quelque chose contre la démocratie ? Il est certain qu’il ne portait pas en très haute estime ses frères humains
L’espèce n’a pas changé qui bifurque en Dieu et en Diable
Mourante de détresse, affûtant son malheur.

Le bonheur, néanmoins, reste toujours possible, qui surgit quand le poète se laisse surprendre par une image pourtant familière
J’ai dévalé midi et joué avec l’église qui est un coquillage sacré,
sous son fardeau de dogmes mais bien libre avec ses pierres
un peu bleues et sa flèche du mercredi qu’on dirait si près des nuages.

On peut encore s’amuser à se moquer – gentiment – des bobos ou des bistrots parisiens dans deux poèmes où pointe un humour discrètement grinçant.

La Bretagne de Le Jéloux est terrienne, elle laisse entrevoir à peine la mer au bout du paysage
Des bouts de forêt bivouaquent
près de la mer à gueule pentue
en cul de chèvre, à enclumes de gisant.

Une particularité du recueil tient à la place accordée aux animaux. On en trouvera la liste ci-dessous. Tous les genres sont représentés depuis les éléphants rouges jusqu’à la petite puce, souvent dans des associations incongrues (l’affable guêpe du théâtre réel, un candélabre passe en chenille sous un tableau noir). Comme beaucoup d’écrivains, Le Jéloux fut un homme à chats, c’est du moins ce qui ressort du poème dédié à sa chatte Cosette,
maîtresse assassine
revenante des gouttières, muscle de lianes,
fricoteuse des pointes de l’automne…

La poésie de Le Jéloux est riche de ces trouvailles qui apparaissent dépourvues de sens au premier degré, d’autant plus fascinantes, comme l’osselet des désirs lents, une embarcation giboyant de comètes, une lucarne boit le vin de la grande nuit

Une vie d’homme, c’est comme une œuvre, ça se conclut par deux simples vers
J’ai bien compris que rien ne s’accomplit que dans la solitude
Et que la gaieté et les pleurs sont de même verdure.

 

Le Jardin sous l’ombre, Obsidiane, « Les Solitudes », Paris, 2017, 95 p., 15 €.

 

PS : Le bestiaire de Le Jéloux dans Le Jardin
oiseau (10 fois), corbeau, mésange (2), caille, coq, poussin, orfraie, rapace, vautour, épervier, aigle, phénix, chouette (2), pinson (2), alouette, corbeau, faisan, gibier, cigale, criquet, guêpe, abeille, bestiole, araignée, chenille (2), papillon (3), mouche, moucheron, cancrelat, ver, puce (2), souris (2), chauve-souris, musaraigne, taupe, fouine, castor, poisson (2), saumon, hippocampe, écrevisse, salamandre, coquillage, chat ou chatte (6), chien (4), lévrier, (2), cheval ou chevaux (5), âne, porc, vache, génisse, brebis, agneau, cabri , cerf, biche (4), faon (2), loup (2), antilope, léopard, hyène, tigre, éléphant, chameau, ours, ourson, guenon, serpent, vipéreau, dragon (2)

 

 

 

Un collector de Césaire – Les fac-similés de « Tombeau du Soleil »

« La gerbe lucide des déraisons »

cesaire-tombeau-du-soleilLes amoureux de la poésie de Césaire n’ouvriront pas sans émotion l’enveloppe de papier jaune couverte de timbres représentant tantôt la préfecture de la Martinique (alors palais du haut-commissaire), tantôt deux femmes en buste portant la coiffe nouée (« tête attachée » ou « tête serrée »). S’il ne s’agit que d’une reproduction de l’enveloppe, elle est suffisamment réaliste pour nous émouvoir. Mais son contenu nous importe davantage : 1) une maquette intitulée Tombeau du Soleil contenant des extraits détachés de la revue Tropiques[i] collés sur un cahier, avec, au milieu, un poème supplémentaire de la main de Césaire ; 2) un tapuscrit à l’encre bleue sorti d’une machine visiblement de mauvaise qualité tant sont nombreuses les lettres repassées à la main par Césaire – en dehors de quelques corrections mineures et de l’adjonction in fine du poème « Conquête de l’aube »[ii], le contenu est identique à celui de la maquette ; 3) une plaquette reproduisant ces poèmes tels qu’ils se présenteront dans le premier recueil publié de Césaire, Les Armes miraculeuses[iii].

Concernant plus précisément le contenu de Tombeau du Soleil, le premier poème détachés de Tropiques, intitulé « Les pur-sang », correspond approximativement à la première moitié de « Fragments d’un poème » publié dans le premier numéro de Tropiques. Le second « Investiture » (p. 5 à 7 du tapuscrit), constitué de sept fragments manuscrits numérotés 1 à 8, est pour la plus grande part inédit. Cependant les numéros 6 et 8 viennent du « récit » poétique publié sous le titre « Histoire de vivre » dans le quatrième numéro de Tropiques (janvier 1942). Enfin la troisième partie (p. 7 à 18 du tapuscrit)  se divise elle-même en trois au niveau des sources : d’abord la suite de « Fragments d’un poème », en commençant par « La fin ! Quelle sottise », etc. (p. 22-23 de Tropiques n° 1) avant de revenir à « C’est bon. / Je veux un soleil plus brillant et de plus pures étoiles », etc. (p. 17-21 de Tropiques n° 1) ; ensuite le poème intitulé « Fragments d’un poème – le Grand Midi (fin) » publié dans Tropiques n° 2, à partir de « Seul et nu ! » (p. 26 de Tropiques n° 2) ; et pour finir le poème « Conquête de l’aube ».

Tombeau du Soleil n’existerait pas si Césaire et André Breton ne se connaissaient pas et si le second n’avait pas constitué un fond d’archives considérable, comprenant ses propres manuscrits et ceux reçus de ses correspondants. La rencontre entre les deux poètes a été souvent narrée. Sans la deuxième guerre mondiale, l’exil vers les États-Unis d’une pléiade d’intellectuels et d’artistes qui firent escale pendant plusieurs semaines à la Martinique, en 1941, Breton ne se serait pas promené dans Fort-de-France et n’aurait pas remarqué le premier numéro de Tropiques dans la vitrine d’une mercerie tenue par la sœur de René Ménil, co-fondateur de la revue…  Césaire n’a pas seulement découvert le surréalisme grâce à Breton ; il a gagné un admirateur prestigieux qui contribuera à le faire reconnaître comme l’un des plus grands poètes de son temps.[iv]

Arrivé à New York, Breton a gardé le contact avec Césaire et s’est employé à le faire publier, et d’abord dans la revue bilingue VVV qu’il a lui-même créée[v]. Le premier numéro (juin 1942) contient le poème de Césaire « Conquête de l’aube » (qui sera repris dans Tombeau du soleil puis dans Les Armes miraculeuses[vi]). Il en ira de même dans les numéros suivants qui publient respectivement « Annonciation », « Tam-tam I », « Tam-tam II » (n° 2-3, mars 1943) et des extraits de « Batouque »[vii] (n° 4 et dernier, février 1944).

Après la disparition de VVV, la revue Hémisphères, créée toujours à New York par Yvan Goll, prit le relais. Et c’est dans le numéro 2-3 (avril 1944) de cette revue que paraît le premier poème de Tombeau du soleil, « Les pur-sang ». Le numéro suivant d’Hémisphères publiera un groupe de sept poèmes sous l’intitulé « Colombes et Menfenil ». À noter qu’Yvan Goll associé à Lionel Abel a donné la première traduction anglaise du Cahier[viii].

En dehors de « Les pur-sang », l’ensemble intitulé Tombeau du soleil ne parut pas aux États-Unis comme prévu. Ces poèmes furent intégrés – sous une forme proche de celle des poèmes publiés initialement dans Tropiques – dans Les Armes miraculeuses. Dans ce recueil,  Césaire a retenu principalement de la tentative de Tombeau du soleil, d’une part l’intitulé « Les pur-sang » de ce qui se présentait seulement comme « Fragments d’un poème » dans Tropiques n° 1 (mais le poème est repris désormais intégralement) et, d’autre part, les morceaux numérotés 2 et 7 de la maquette et du tapuscrit, le premier formant un poème à lui tout seul sous le titre « Investiture », le second inséré dans Les pur-sang ». Enfin, si les suppressions introduites dans Tombeau du soleil sont en général conservées dans Les Armes miraculeuses, ce n’est pas toujours le cas. Ainsi, les vers « Mon beau pays aux hautes rives de sésame / Où fume de noirceurs adolescentes la flèche de mon sang de bons sentiments ! », biffés dans l’envoi à Breton, sont-ils rétablis dans le recueil paru chez Gallimard.

Pour la petite histoire, il existe une lettre de Césaire à Breton datée du 26 mai 1944 dans laquelle il écrit en particulier ceci, concernant la publication de Tombeau du Soleil :

« Aussi vous demanderai-je, si jamais le texte doit être publié aux États-Unis, de supprimer toutes les additions artificielles dont j’ai cru devoir l’alourdir : 1°) les sous-titres (à l’exclusion de « Pur-sang », « Grand Midi » et « Conquête de l’aube ») qui seront très avantageusement remplacés par des blancs. 2°) le morceau tardivement – encore qu’à mon sens pathétiquement introduit, où se trouve le nom de Suzanne Césaire. »

Ce passage indique en premier lieu que, à cette date, Breton possédait déjà le tapuscrit (et a fortiori la maquette[ix]) de Tombeau du Soleil, lequel contient effectivement trois sous-titres (« Investiture », « calcination », « miroir fertile ») en plus de ceux que Césaire déclare vouloir conserver. Il en résulte que l’enveloppe datée du 24 août 1945 renfermant la maquette dans les archives de Breton n’était pas celle qui a servi à l’envoi de la maquette. Il existe d’autres confirmations de ce constat, par exemple le fait que ladite maquette renvoie à la publication de « Conquête de l’aube » dans VVV qui intervint dès juin 1942. L’enveloppe n’en a pas moins une grande valeur pour les collectionneurs de manuscrits et autres autographistes.

Le passage ci-dessus est également intéressant en raison de sa conclusion. « Le morceau […] pathétiquement introduit, où se trouve le nom de Suzanne Césaire » fait référence à la partie numérotée (6) du Tombeau du soleil – dont on a dit qu’elle provient de Tropiques n° 4 – qui contient en particulier les vers suivants : « Fenêtres de marécage fleurissez ah ! fleurissez / Sur le coi de la nuit pour Suzanne Césaire / de papillons sonores ». Entre janvier 1942, date de cette livraison de Tropiques et mai 1944, la situation du couple Césaire s’est passablement dégradée : c’est ce que sous-entend la lettre à Breton.

Les passionnés se livreront à d’autres analyses, d’autres comparaisons, qui seraient bien plus difficiles à mener sans l’intervention de Maître Dominique Annicchiarico qui a acquis la maquette et le tapuscrit (dans « son » enveloppe) lors de la dispersion d’une partie des archives d’André Breton en 2003 et qui a autorisé les Éditions HC à les reproduire.[x]

 

L’ensemble Tombeau du soleil, sous cellophane, Paris, HC Éditions, s.d., 18,50 €, renferme les cinq documents suivants :
– Fac-similé de l’enveloppe adressée par Césaire à André Breton à New York en 1945
– Fac-similé de la maquette en forme de cahier titrée Tombeau du Soleil dans laquelle Césaire avait transcrit lui-même le poème « Investitures », et collé des pages détachées de Tropiques annotées et corrigées, 32 p.
– Fac-similé sur papier bible du tapuscrit de Tombeau du Soleil corrigé de la main de Césaire, 20 p.
Tombeau du Soleil, présenté par Dominique Annicchiarico, Paris, HC Éditions, 2011, 31 p.
– Notice, 1 p.

 

[i] Onze numéros publiés à Fort-de France entre 1941 et 1945. Reproduction en un volume, Tropiques 1941-1945, Paris, Jean-Michel Place, 1978.

[ii] Signalé dans la maquette par un simple renvoi à la publication du poème dans le numéro 1 de la revue VVV (cf. Infra).

[iii] Aimé Césaire, Les Armes miraculeuses, Paris, Gallimard 1946. La reprise presqu’à l’identique de cette première édition dans la coll. « Poésie-Gallimard » (1970 – toujours disponible) est jugée préférable aux suivantes in Aimé Césaire, Poésie, théâtre, essais et discours, édition critique sous la direction d’Albert James Arnold, Paris, Présence Africaine et CNRS Édition, 2013, p. 229-230.

[iv] Dans « Martinique charmeuse de serpents – Un grand poète noir », où Breton raconte sa rencontre avec Césaire, il écrira à propos du Cahier d’un retour au pays natal qu’il s’agit du « plus grand monument lyrique de ce temps » (Hémisphères n° 3, automne-hiver 1943, repris in Tropiques n° 11, mai 1944, p. 119-126). Ce texte de Breton servit également de préface à l’édition bilingue du Cahier publiée chez Brentano’s (cf. note viii).

[v] Les initiales VVV désignaient les mots « Victory », « View », et « Veil » tirés du passage suivant : « Victory over the forces of regression, View around us, View inside us […] the myth in process of formation beneath the Veil of happenings » (« La victoire sur les forces de la régression, la vue autour de nous, la vue en nous […] le mythe dans le processus de formation sous le voile de ce qui se passe. »). Source : Wikipedia.

[vi] Sous le seul titre « Conquête de l’aube » en 1946. En 1970, la fin du poème sera détachée sous le titre « Débris ».

[vii] Les neuf derniers vers avaient auparavant servi d’exergue à l’article de Suzanne Césaire, « 1943 : le surréalisme et nous », Tropiques n° 8-9, octobre 1943.

[viii] Cahier d’un retour au pays natal – Memorandum of my Martinique, New-York, Brentano’s, 1947.

[ix] Celle-ci constitue en quelque sorte le brouillon incomplet du tapuscrit (puisqu’il y manque le texte de « Conquête de l’aube »).

[x] Pour une exégèse plus complète de Tombeau du soleil, cf. Alex Gil, « Focus génétique sur Les Armes miraculeuses d’Aimé Césaire », Continents Manuscrits, 2014, n° 1.

Deux nouveaux opus de Faubert Bolivar, poète et dramaturge

« Le vieux nom que je porte
est un charme d’oiseau à charge »,
Une pierre est tombée…, p. 16.

faubert_bolivar-360Faubert Bolivar, né en 1979 à Port-au-Prince, enseigne la philosophie à Fort-de-France. Son œuvre, irriguée par les racines caribéennes qu’il n’a jamais coupées, se caractérise tant par un lyrisme souvent cru que par le regard acéré sur l’île natale. Les lecteurs de mondesfrancophones connaissent déjà le poète de Mémoires des maisons closes (2012), de Lettre à tu et à toi et de Sainte Dérivée des trottoirs (2014)[i]. Il nous revient avec un nouveau recueil, Une pierre est tombée, un homme est passé par là et une pièce de théâtre, Mon ami Pierrot.

Dans Une pierre est tombée…, Bolivar renoue avec la forme brève qui était déjà celle de Mémoires des maisons closes. Les poèmes de quelques vers égrenés au fil des pages du recueil sont autant de petites histoires évoquant l’amour avec des mots qui nous prennent au dépourvu.

Il y va dans ce poème de cet amour chaud
Non comme le pain du matin
Mais comme une patate chaude
Non comme le soleil au lever du jour
Mais comme une marmite de pois secs
(p. 32)

Bolivar qui vit au pays de Césaire chante lui aussi la négritude mais avec une autre musique.

Car amie, noire, ma bête de bouche et de hanche
Le carrefour est à nous, pour nos deux
Pour nos deux eaux noires
(p. 65)

Le point de vue de la femme aimée est également présent, qui se mêle mystérieusement à celui de l’amant.

Je t’ai vue me voyant
Un collier de nuits nouées
À ton rire d’os sec
Avec mon cœur de chienne
Et ton mot de voleur
(p. 36)

La forme se fait classique, parfois, avec des alexandrins qui surgissent.

C’est ainsi que le jour s’est installé chez nous
Avec son soleil blanc
Sa gaine et ses dentelles
(p. 14)

La passion, la violence ne sont jamais loin.

Car c’est d’un amour à foutre le feu que je t’aime (p. 33)

Il n’y a pas cependant que l’amour et la passion dans le cœur du poète, il renferme encore la tendresse pour Haïti, l’île martyre.

C’est un pus qu’est ma terre
Une puce où bout un peuple
battant très faible
(p. 39)

Bolivar est un poète surréaliste comme ce recueil ne cesse de le confirmer.

Je suis un chien et ma langue est à boire
C’est un aboiement ma bouche et ma hanche
Je viens de là où nul ne va
Je vais là d’où nul ne vient
(p. 61)

C’est un délice qu’est l’amour
Quand il souffle comme le vent
Dans mes feuilles
(p. 70)

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Mon ami Pyero fut d’abord une pièce en créole, couronnée par le prix Marius Gottin d’ETC Caraïbe[ii] en 2013. La version française, Mon ami Pierrot, publiée dans une collection consacrée à la création dramaturgique francophone, est le fruit d’une résidence d’écriture à Limoges en 2015. Si, à l’instar de La Flambeau, la pièce précédente de Bolivar[iii], celle-ci se situe en Haïti, la situation est différente. On n’est plus à une époque indéfinissable dans la demeure d’un politicien véreux, mais aujourd’hui dans un repère de truands qui vivent en rançonnent leurs otages. Ils sont quatre personnages, le chef des bandits et sa fille, son « employé », exécuteur de ses basses œuvres, et enfin un prisonnier. L’essentiel se noue entre les deux derniers, dont on apprendra vite qu’ils se connaissent depuis l’enfance, qu’ils furent amis. Jonas, le prisonnier, est un intellectuel qui tente de se battre contre les injustices à l’aide de sa seule plume ; Pierrot, le geôlier, qui n’a pas fait d’études, qui est bègue de surcroît, ne devrait pas faire le poids en face de lui. Il n’en est rien et leur dialogue, tendu, est au diapason d’une histoire où la mort menace constamment, avant de frapper, dans une fin digne de la tragédie antique, qui et par qui l’on n’attendait pas.

Particulièrement bienvenue dans cette pièce, la réflexion sur le rôle des intellectuels dans un pays comme Haïti. S’ils sont libres aujourd’hui de s’exprimer, il est légitime de s’interroger sur leur influence. Words, words, words ! (Hamlet) : à quoi sert d’avoir le magistère de la parole si l’on ne change jamais rien d’essentiel ?

L’écriture proprement dite de la pièce est non moins intéressante que sa construction. Chaque personnage a sa manière de s’exprimer, plate pour Jonas, hésitante pour Pierrot, délirante pour la fille et véhémente pour le chef comme on en jugera par ce bref extrait :

…Mon nom c’est l’argent, zobop !
Donne-moi de l’argent, zobop !
Crache-moi de l’argent, zobop !
Chie-moi de l’argent, zobop !…

 

Une pierre est tombée, un homme est passé par là, coll. « Poésie » (dirigée par Lyonel Trouillot), C3 Éditions, Port-au-Prince, 2016, 92 p.
Mon ami Pierrot, coll. « Libres courts au Tarmac », Éditions Passage(s), Caen, 2016, p. 95-160 [dans un recueil de trois textes pour le théâtre incluant Bob de Nassuf Djailani (Mayotte) et Des ombres et des lueurs de Criss Niangouna (Congo)].

 

[i] Cf. « Faubert Bolivar, un nouveau surréaliste », http://mondesfrancophones.com/espaces/pratiques-poetiques/faubert-bolivar-un-nouveau-surrealiste/

[ii] « ETC Caraïbe » : Ecriture Théâtrale Contemporaine en Caraïbe, association créée en 2003 dont l’objet est la découverte et l’accompagnement des nouveaux auteurs issus de la Caraïbe.

[iii] Cf. « Ecritures théâtrales en Martinique », Critical Stages, n° 11, june 2015. http://criticalstages.web.auth.gr/ecritures-theatrales-en-martinique/

 

« Si peu sûrs »

si peu sûrs

(car à mesure qu’il se crée s’efface)

 

 

à force

d’anticiper

ses possibles réalisations

je lui avais donné

une vive

indétermination

 

 

 

faire taire

en mon esprit

votre voix

 

pendant

quelques temps

une insistante clarté

bénéficiera

de la nuit

 

 

 

le combat que tu

mènes

me fait reconnaître

pétrification censure déjà-vu

ta force

mais aussi que tu t’es trompé(e)

(de combat)

 

 

La frêle navigation de tes inconsistances fanfreluche le renouveau d’une certitude

 

 

un petit palmier pousse au sommet

d’un grand

renouveau après la maladie

 

 

des jardins ivres

d’abondance

les virevoltements de petits oiseaux

cependant

elles assises par terre entre la station-service et la pharmacie

chacune portant un enfant au creux des jambes

faisant l’aumône

immobilisées

têtes pleines de désespoir

 

temps accordéon pour

chaque endroit marqué

une flèche invisible

retrouve ses perceptions

 

que tu

ne sois plus

contre moi

retourne le couteau

de ma parole

et dit :

n’assourdis pas

les voix ténues

Par Antoine Constantin Caille, , publié le 08/07/2016 | Comments (0)
Dans: Pratiques Poétiques | Format: ,

Leçon d’écriture (6) : « Lémistè 2 » de Monchoachi

Son baille lavoix, puis      malement
voix baille languaige

Lémistè 2Monchoachi publie, toujours chez Obsidiane, la suite de ses « Mystères ». Après Lémistè 1, Liber America[i], une plongée dans l’univers antillais, creuset d’influences multiples, il effectue dans Lémistè 2, Partition noire et bleue, son retour aux sources spécifiquement africaines. Les deux ouvrages ont en partage un même lyrisme qui mêle à la quête de ce qu’il y a d’essentiel dans l’humanité, un humour toujours sous-jacent et une sorte de préciosité.

Monchoachi est un poète ouvertement réactionnaire qui ne se cache pas sa détestation pour le monde moderne. Dans le précédent recueil, il n’avait pas de mots assez durs pour décrire les ravages de la société de consommation, la régression qu’elle induit en détruisant les identités particulières, le matérialisme qui abolit l’indispensable dimension du sacré. Dans ce recueil-ci, il affirme plus précisément sa position dans l’introduction en prose d’une partie du texte. Il y dénonce en des termes on ne peut plus explicites « la rationalité rapetissante, standardisante, nivelante, le fatalisme morne généré par un culte obtus rendu à l’évolutionnisme, et une vision historisante calamiteuse du temps, l’engloutissement dans une vie privée de ‘monde’, l’horizon borné de mièvres jouissances, l’assujettissement à des réjouissances mesquines, à des plaisirs pitoyables, le pullulement de langages abjects, les rets sans cesse resserrés d’un mode artificieux, fabriqué, bref la dégradation et l’impuissance absolues fantasmagoriquement converties en progrès exaltant et en liberté souveraine » (p. 84).

L’Afrique est-elle encore capable de résister à ces désordres ?  Elle a pu, écrit-il dans l’introduction d’une autre partie, préserver longtemps contre les illusions de la modernité, sa « perception du fabuleux hymen, la vision sublime de cette danse nuptiale, de cet étirement et de ce déploiement fondal », le « perpétuel va-et-vient », la « perpétuelle permutation » du « proche d’avec le lointain », de l’ « ici avec là-bas et ailleurs », du « présent, passé et venir ». En va-t-il encore ainsi aujourd’hui ? Son « incomparable hymne à la vie » (p. 136) résonne-t-il encore ? La dernière page du recueil n’incline pas à l’optimisme, car « qui sait encore écouter [les] histoires [des] vieilles femmes au bord de l’eau ? »

La poésie de Monchoachi se nourrit de ce double mouvement de révolte contre le monde moderne et de nostalgie d’un passé dont il voudrait sans doute croire qu’il n’est pas disparu pour toujours. Mais si Monchoachi est un homme aux convictions bien ancrées, elles restent à l’arrière-plan de sa poésie qui se révèle, dans Lémistè 2, comme un fabuleux hommage à l’Afrique éternelle, primordiale, tellurique, une Afrique où hommes et femmes ne font qu’un avec la nature qui nourrit leurs rites mystérieux et qu’ils égratignent à peine.

Le poète revient à plusieurs reprises sur la communion, la confusion entre la terre-mère et ses enfants.

La fillette qui s’engrossit au fur à furon et à fil elle rondit
et monde aussi augmente

Comme la terre nourricière, les femmes, les filles sont fécondes et à ce titre, les intermédiaires privilégiées de la relation entre les humains et la nature.

Noir le monde, meule dormante
terre fertile,
rouge lavie moun’, odorante,
blanc, parole eau,
silencieuse, graines de semailles
comme procession de filles torse nu
arc de lumière

Ou encore, cet aphorisme :

On pèche la silure dans une petite mare
et le silence dans la vulve de la mère

Les femmes, les mères, sont les plus enracinées dans la terre-mère ; elles sont porteuses du souvenir du temps des origines.

Cuisses écartées, les mères en sueur
Tremblantes battent des mains et
des pieds la terre qui a tout engendré, […]
la Poule du Coummencement
ensemble avec ses œufs,
l’igname et la bière, les haricots et les petits pois-terre
Et qui sait ce qu’elle sait

Femmes / Hommes : on est bien loin des femmes PDG et des « métrosexuels ». Chacune et chacun à sa place.

Fimelle le coquillage nacré, le poulpe
rai de lumière
dans les cavernes de la mer
Mâle « la fureur sacrée », l’esprit vengeur qui le premier
posa son pied sur la boue
et assécha la terre

Même séparation des rôles dans cette curieuse composition géographique :

Nord, direction néfaste, demeure vieilles femmes,
Sud, bons vents, porteurs de pluie
jeunes épousées aux hanches souples
Guerriers derechef dansant en cercle
passant de croissant au cercle,
bercent enfant qui grandit […]

L’éternel féminin se conjugue allègrement avec l’Afrique éternelle.

zyéux fémin
battement tit-bois yõnn’
battement quèquette coloquinte
déchirée rondie

La coquetterie n’empêche pas de jouer son rôle d’intercesseur avec les puissances de l’au-delà (à moins que ce ne soit justement ce qui les incitera à se montrer bienveillantes)

Douze jeunes filles parmi les griottes
trous beauté bord fesses,
douze servantes,
longues écharpes brodées

Pas de rite sans la part des hommes, sans le masque, tantôt figé dans un silence mortel, dans l’impénétrable l’arcane de ses yeux vides, tantôt plein de vie.

Nouveau masque aux yeux ardents,
masque aux yeux d’antilope
enchatonné de triangles noirs et rouges
peint oseille et sang sacrificiel

Monchoachi est un poète précieux. Ceci doit s’entendre au meilleur sens du terme. La poésie dite en vers libres est souvent décevante, lorsque la liberté n’est qu’une excuse pour la facilité. Rien de tel chez Monchoachi qui invente une langue faite de fulgurances, grâce à une syntaxe simplifiée alignant les propositions sans verbe, autant d’images riches de connotations qui se conjuguent de manière inattendue pour le lecteur.

Et que dire du vocabulaire ? L’irruption des mots et expressions tirés du créole antillais ou qui en sont directement inspirés sera peut-être perçue comme un maniérisme superflu, uniquement propre à perdre le lecteur auquel cet idiome est étranger. Il n’en est rien : il suffit pour s’en convaincre d’essayer de remplacer les mots créoles par leur traduction française (que l’on ne devrait pas avoir trop de mal à imaginer). La phrase n’est plus la même, la musique en est immédiatement moins colorée, moins vivante.

« Corps allégé du lãnmisè bésoin bisoin » : traduite en bon français (« le corps allégé de la misère et du besoin »), l’image reste sans doute poétique mais elle a perdu de son originalité et sa force n’est plus la même.

Au-delà du recours au créole, il y a chez Monchoachi un vrai bonheur de jouer avec les mots, en toute liberté … maîtrisée, comme dans ce tableau des lions arrêtés près d’un point d’eau.

Y font des choses (toutes sortes)
se lèvent et se couchent,
se couchent et se soient,
se couchent et s’assisent,
vont et viennent,
disposent eau (et) air,
Font toutes sortes […]

Ou dans le passage suivant, méditation baroque sur le mystère de l’univers et de la vie :

Toutes les ninivers qui or bitent
et toute la chose qui s’offre
les limbes qui tripotent les nuages
les vents qui broutent arbres
les graines qui clapotent colportent
monde invisible

Il faudrait encore parler de la typographie, particulièrement travaillée, et que l’on n’a pu reproduire ici. Les décalages successifs qui scandent la page éclairent le discours tout en ajoutant au propos une dimension proprement picturale. Parfois, une « fantaisie » typographique – qui n’en est pas vraiment une – signale l’importance d’un mot sur lequel le lecteur risquerait de passer top rapidement.

Pieds maïs-bois
fourrés
d o u c e m e n t
deux par deux dans la terre

 

°                            °

°

Lavérité mècibondié pas ni lendreitt ni lenvès
Ni viz-à-vis
Ni douvant-dèyè

 

Monchoachi, Partition noire et bleue (Lémistè 2), Paris, Obsidiane, coll. « Les Solitudes », 2015, 155 p., 17 €.

 

[i] http://mondesfrancophones.com/espaces/pratiques-poetiques/lemiste-liber-america-de-monchoachi/

Tchicaya U Tam’si, poète et romancier

« Quand l’eau n’est ni froide ni chaude, il ne faut pas
se demander pourquoi elle n’est pas tiède »
(in Les Phalènes).

Tchikay u tamsi 1Gérard-Félix Tchicaya dit Tchicaya U Tam’si (1931-1988), fut un homme entre deux rives, né au Congo, parti en France à quatorze ans à la suite de son père, Jean-Félix Tchicaya, élu député. S’il ne quittera pratiquement plus la France jusqu’à sa mort (avec néanmoins un entracte notable à Kinshasa, en 1960, lorsqu’il s’engage dans la révolution lumumbiste), cela ne l’empêche pas d’être considéré par les écrivains africains d’aujourd’hui comme l’un de leurs anciens les plus prestigieux. En attendant le théâtre, Jean-Noël Schifano a publié récemment dans sa collection « Continents noirs » deux forts volumes (sans appareil critique), le premier rassemblant la poésie (de Mauvais sang – 1955 à La Veste d’intérieur – 1977), le deuxième reprenant la trilogie romanesque parue au début des années 1980.

Republier aujourd’hui Tchicaya U Tam’si ne revêt pas seulement un intérêt historique en raison de l’influence qu’il a exercée sur les lettres africaines francophones. Sa poésie passe toujours la rampe et sa trilogie apporte un éclairage précieux sur la société congolaise, plus précisément la fraction ayant eu accès à l’instruction, dans les décennies précédant l’indépendance.

Il y a toutes sortes de poésies : savante, courtoise, précieuse, lyrique, épique, militante, rimée ou non, en vers libres ou réguliers. Quels que soient le genre et la forme qu’il retient, on attend du poète qu’il livre quelque chose de lui-même. Ainsi, lorsque Tchicaya U Tam’si commence l’un de ses premiers sonnets (« Le mal ») par cet alexandrin : Ils ont craché sur moi, j’étais encore enfant, est-il impossible de ne pas penser aux souffrances de l’enfant Tchicaya, né avec un pied bot, tôt arraché à sa mère naturelle et déraciné à l’adolescence. L’allusion est encore plus directe ici :

J’habitais un pays de musique
mais ce qui cloche dans ma vie
c’est bien mon pied et non mon cœur
(« Noces I »)

Cependant la poésie n’est pas qu’une plainte romantique, elle peut se faire cosmique et sauvage :

une femme attela un charrue au temps
la nuit s’ouvrit hirsute et cannibale
(« Équinoxiale »)

L’amour peut être certes mélancolique :

Une chair rendit ma chair triste
Un feu fit mon âme liquide
Un vent voulut mes mains poreuses
(« Rapt »)

Mais joyeux aussi bien:

L’homme en contrebande
l’amour telle une épice rare
la joie la nuit un puits
Tout rien tout et rien encore
Se nourrir d’onguents
vaquer parmi les varechs
un fût de rhum dans les oreilles…
(« La nuit »)

Ou encore inspirer un mystérieux distique :

Tombe humus bouche
femme à le défendre
(« Notes de veille »)

°                              °

°

TchicayautamsiéLes romans réunis dans le deuxième tome suivent les membres d’une même famille sur trois générations. Il y a d’abord Nundu qui a suivi son maître en France avant de retourner dans son Congo natal ; ses enfants nés au pays, Sophie et Prosper ; ceux de Prosper enfin. Les blancs sont très présents dans ces romans dont l’action se déroule au Congo (la future République du Congo). Par la force des choses, les personnages africains se trouvant inévitablement en contact avec les maîtres de ce qui n’est encore qu’une colonie de la France. Les blancs sont alors le modèle à imiter, au risque de perdre son identité. Un personnage interroge à ce propos Prosper, lequel non seulement milite pour l’indépendance mais a un fils en France et une maîtresse française : « Tu sais que tu ne seras jamais un blanc. Pourquoi tous tes efforts te poussent seulement à apprendre sa langue, ses habitudes de vivre et de penser, c’est pour devenir un jour quoi ? son ombre ? »

Peut-on vivre l’adultère sans sentir la culpabilité ? Si la question reste ouverte, il est plus facile, semble-t-il, de se disculper pour le dominé qui séduit la femme du dominant. Telle est en tout cas l’excuse que se trouve Prosper : « Ce que tu prends à un blanc ne l’est qu’à titre de revanche, que ne m’a-t-il déjà pris ? »

Cette citation comme la précédente et les suivantes sont extraites des Phalènes, le troisième tome de la trilogie romanesque. Nous sommes alors en 1956, au moment de la loi-cadre Deferre qui sera un prélude aux indépendances. Militant nationaliste convaincu, Prosper se prend néanmoins parfois à hésiter entre la lutte et la soumission de ses aînés. « Il pense à Pierre Tchiloangou. Il l’entend vitupérer tous ceux de sa génération : ‘C’est tout juste si je ne les entends pas se demander pourquoi leur ombre est plus sombre que celle d’un blanc’ ».

L’époque est compliquée. Les représentants de la France s’allient avec le clergé pour faire triompher l’abbé Calliste Lokou (Fulbert Youlou dans la réalité) contre le Parti Progressiste Congolais (PPC) au sein duquel milite Prosper. Le PPC vient d’être lâché par le RDA (Rassemblement Démocratique Africain), comme le fut le propre père de l’auteur des Phalènes, auquel Tchicaya U Tam’si rend directement hommage dans son roman (où le député du PCC se nomme également Félix).

C’est encore une période où le tribalisme commence à relever la tête, car les pratiques et les croyances de l’Afrique éternelle sont toujours vivaces, comme celle qui permet qu’un frère et une sœur (Prosper et Sophie) soient indissolublement liés par les liens d’un mariage incestueux dans l’autre monde, dans le Nyhimbi.

À qui veut se plonger, ou se replonger pour les plus anciens, dans l’Afrique d’avant-hier, avant les indépendances, quand il était permis d’espérer la fin de l’humiliation, des injustices et de la répression qui avaient marqué la période coloniale, quand on croyait encore au progrès inéluctable, on ne saurait faire mieux, cependant, que de recommander la lecture des Cancrelats, des Méduses et des Phalènes.

 

Tchicaya U Tam’si, Œuvres complètes, I, J’étais nu pour le premier baiser de ma mère [poésie] ; Œuvres complètes II, La Trilogie romanesque – Les Cancrelats, Les Méduses, Les Phalènes ; Paris, Gallimard, « Continents noirs », 2013 et 2015, 595 et 959 p.

Césaire vu d’ailleurs

Deux ouvrages passionnants, signés respectivement par Ernstpeter Ruhe, professeur émérite de littérature romane à l’université de Würzburg, et Lilian Pestre de Almeida, qui enseigna la littérature francophone à l’université fédérale brésilienne Fluminense, entre autres, sont parus l’année dernière chez un éditeur allemand mais en français. Même s’ils abordent la question de la réception de Césaire respectivement dans le monde germanophone et dans le monde lusophone, ces ouvrages développent bien d’autres problématiques. On y trouvera une foule de détails, souvent inédits ou dispersés dans des articles de revues ou des actes de colloques, susceptibles d’intéresser tous les amateurs de l’œuvre de Césaire, de son œuvre littéraire s’entend. Chacun de ces ouvrages tourne autour d’une personnalité-clé qui fut en contact étroit avec le poète : l’Allemand Janheinz Jahn et l’Angolais Mario de Andrade.

Aimé Césaire dans les pays germanophones

Césaire une_oeuvre_mobile E RuheErnstpeter Ruhe, Une œuvre mobile – Aimé Césaire dans les pays germanophones (1950-2015), Würzburg, Königshausen & Neumann, 2015, 293 p.

C’est un touche-à-tout, polyglotte, Janheinz Jahn, qui fut de loin le principal introducteur en Allemagne de Césaire, après avoir découvert sa poésie, en 1951, à l’occasion d’une conférence de Senghor à l’Institut français de Francfort. Dès 1954 paraît Schwarzer Orpheus, une anthologie de la poésie moderne « africaine » qui recoupe en partie celle de Senghor (1948)[i]. Suivront plusieurs recueils bilingues de poèmes de Césaire et l’édition du Cahier (Zurück ins Land der Geburt, 1962). C’est encore grâce aux efforts de Janheinz Jahn qu’une version théâtrale (différente de celle de Césaire) de Et les chiens se taisaient fut donnée en allemand, d’abord à la radio puis au théâtre. Par contre si Jahn a également traduit en allemand La tragédie du roi Christophe, c’est à Salzbourg mais en français que la pièce fut créée, dans la mise en scène de Jean-Marie Serreau.

Traduire la poésie est toujours difficile. Certains le disent impossible. Que dire alors quand il s’agit de Césaire, le roi des mots mystérieux et des formules ésotériques ? À l’occasion de son travail de traducteur, Jahn a interrogé le poète sur les énigmes qu’il rencontrait. Il reste des traces écrites et même orales de leurs échanges. Césaire, on le sait, ne tenait pas à se faire l’interprète de ses œuvres : face à son traducteur, pour éviter des contresens flagrants, il a dû déroger à cette règle. Ces échanges constituent la part la plus fascinante de l’ouvrage d’E. Ruhe : ils fournissent des éclairages originaux sur la signification de certaines formules qui pouvaient paraître impénétrables, amènent parfois à corriger les interprétations proposées dans les éditions critiques des poèmes césairiens. Si tel n’est pas le cas pour la formule du Cahier – « ma reine des squasmes des chloasmes » – dont l’explication fournie à Jahn était déjà reproduite dans l’édition critique des œuvres littéraires publiée sous la direction d’A. J. Arnold[ii], les archives de Jahn exhumées par E. Ruhe révèlent bien d’autres trésors.

C’est en particulier le cas des quelques enregistrements sonores de ses entretiens avec Césaire réalisés par le traducteur en 1963. Que  faut-il penser, par exemple, de cette formule tirée du poème « L’Afrique » (in Soleil cou coupé) : « il y au pied de nos châteaux-de-fées pour la rencontre du sang et du paysage la salle de bal, etc. » ? Réponse du poète : « L’homme et la nature sont séparés dans cette vision poétique. Le sang, donc l’homme, et le paysage de nouveau se réconcilient dans ma salle de bal, etc. ». Ou bien – autre exemple – comment comprendre « cependant que fait le gros dos et roucoule mon encre qui remonte en sève à la surface me donner une couleur ou commodément attendre et surprendre l’imbécilité des coups de larrons, etc. » (in « Tatouage des regards ») ? Réponse : « Le sang qui circule dans mes veines est noir comme l’encre, il remonte à la surface pour me donner une couleur qui est extrêmement commode pour attendre et surprendre la sottise des coups [en fait des regards] que l’on me porte. Puisque c’est une peau noire qui ne rougit pas, qui ne blanchit pas, on ne peut pas savoir ce que je pense ».

Les archives de Jahn éclairent par ailleurs la génétique de certains poèmes. Les tapuscrits annotés par Césaire font apparaître des corrections et parfois des coupes radicales dont E. Ruhe explore la signification.

Ajoutons pour finir que cet ouvrage présente des documents jamais publiés en France, comme la notice de présentation du Roi Christophe rédigée par Césaire à l’occasion de la création à Salzbourg, ou son discours de réception à l’Académie de Bavière, discours dans lequel il est fait spécifiquement référence à Arnold Toynbee, plus précisément à sa distinction entre « zélotisme » et « hérodisme », pour expliquer autrement qu’en faisant appel à Hegel comment la recherche du particulier peut mener à l’universel.

Lusophonie, intertextualité

cesaire_hors_frontieresLilian Pestre de Almeida, Césaire hors frontières – poétique, intertextualité et littérature comparée, Würzburg, Königshausen & Neumann, 2015, 402 p.

Comme celui d’E. Ruhe le livre de L. de Almeida présente un inédit précieux, à savoir le troisième jeu d’épreuves de l’édition du Cahier chez Présence Africaine, conservé par Mario Pinto de Andrade, secrétaire d’Alioune Diop à la maison d’édition à l’époque de  la publication du Cahier (1956). L. de Almeida donne toute les corrections manuelles apportées sur les épreuves par le poète et reproduit trois pages en fac-similé. En comparant avec le Cahier finalement édité, il apparaît que ces corrections furent à peu près les dernières, même si d’ultimes modifications sont encore intervenues.

Cette présentation des épreuves est précédée par une étude diachronique du Cahier dans les versions successives qui nous sont connues : le tapuscrit de 1939 conservé à la BNF (Bibliothèque Nationale de France), la première version publiée dans Volontés, le tapuscrit de 1943 identique à la version bilingue chez Brentano’s (1947), la version publiée chez Bordas, également en 1947 mais notablement augmentée par rapport à Brentano’s, la version dite définitive de 1956.

Suit une assez longue section (72 pages) intitulée « Chronologie parallèle », allant de 1913 à 2013 qui présente non seulement les parcours parallèles de Césaire et M. de Andrade (tous deux poètes et hommes politiques) et les relations qui s’établirent entre eux, mais également, d’une manière beaucoup plus vaste, une chronique intellectuelle et politique de l’époque. Ainsi à l’entrée 1961 figurent – entre autres – l’assassinat de Lumumba, l’élection de Joao Goulart comme président du Brésil, la publication par Césaire de Cadastre et de Toussaint Louverture, celles des Nocturnes de Senghor, des Damnés de la terre de Fanon, de Sang Rivé de Glissant, de Balle d’or de Guy Tirolien, enfin de l’anthologie bilingue français-italien de M. de Andrade et Léonard Sainville, Lettura negra. 1961 fut encore l’année où Jean XXIII convoqua le concile Vatican II, celle où Césaire et Senghor furent élus membres correspondants de l’Académie de Bavière et celle où mourut Fanon.

Suivent des exemples d’intertextualité dont on retiendra les deux premiers. Le premier concerne un poème de M. de Andrade, « Chanson à Sabalu », repris partiellement par Césaire dans Une saison au Congo (« Notre fils cadet / Ils l’ont envoyé à Sao Tomé / Parce qu’il n’avait pas de papiers », etc.). Le second souligne une proximité pour le moins troublante entre deux vers d’un poème de W. H. Auden (« As I walked out in the evening ») et un ajout du Cahier dans la version Brentano’s. « Beau comme la face de stupeur d’une dame anglaise qui trouverait dans sa soupière un crâne de hottentot » peut sembler, en effet, une réminiscence de deux vers d’Auden : « And the crack in the tea-cup opens / A lane to the land of the dead ». Mais Césaire, de retour en Martinique en 1939, a-t-il pu avoir connaissance avant 1943 (date du tapuscrit Brentano’s) de ce poème publié à New York en 1940 ?

La partie suivante évoque le voyage de Césaire au Brésil, en 1963, à l’occasion d’un colloque afro-latino-américain. Il est revenu sur ce voyage vingt ans plus tard dans un entretien avec L. de Almeida. Il esquisse une comparaison frappante entre les Africains (« une foule détendue, heureuse, décontractée et étonnamment silencieuse, d’une extraordinaire dignité ») et les Martiniquais (« agités, excités, ils parlent fort. Le Martiniquais est traumatisé par l’esclavage »). C’est là aussi où Césaire explique l’origine africaine du mot « béké » qui signifierait « blanc » en langue ibo.

L. de Almeida se propose également de compléter, de rectifier parfois, quelques entrées des lexiques ou glossaires des termes césairiens. On retiendra en particulier son explication de deux vers de « Batouque » : « Endormi troupeau de cavales sous la touffe de bambous / saigne, saigne troupeau de carambas ». Elle souligne que « cavales » et « carambas » sont (aussi) des noms de plantes (respectivement prêles et sauges), si bien que le passage en question doit être compris selon elle comme décrivant un sous-bois avec ses taches de couleurs.

Un chapitre apporte des éclairages intéressants sur deux poèmes : « Marais nocturne » et « De forlonge » et le livre se clôt sur des annexes parmi lesquelles un entretien entre Césaire et M. de Andrade à propos du roi Christophe dans lequel Césaire déclare : « s’il avait été républicain, il aurait échoué. Pourquoi toutes les républiques africaines ont fait des partis uniques ? La conception africaine du pouvoir est autour du chef ». Une autre annexe soulève brièvement quelques-uns des problèmes posés par la traduction de la poésie de Césaire (L. de Almeida a elle-même traduit le Cahier en portugais… du Brésil).

°                              °

°

Il serait dommage que, sous prétexte qu’ils sont publiés en Allemagne, les deux ouvrages dont on vient de rendre compte ne parviennent pas à toucher le public francophone auquel ils sont pourtant à l’évidence destinés en priorité. Cet article aura atteint son objectif s’il parvient à convaincre les césairophiles que la lumière qui éclaire le grand poète peut aussi venir « d’ailleurs ».

 

 

[i] Préfacée par Jean-Paul Sartre sous le titre d’« Orphée noir ».

[ii] Aimé Césaire, Poésie, Théâtre, Essais et Discours, édition critique coordonnée par Albert James Arnold, Paris, CNRS Éditions et Présence Africaine, 2013, 1805 p. (cf. Michel Herland, http://mondesfrancophones.com/debats/aime-cesaire/un-tombeau-daime-cesaire/).

Poésie : Une nouvelle livraison de Frédéric Ohlen

Les Mains d’Isis, « Continents noirs », Gallimard, 2016, 358 p.

Quel rayon traverse
L’épaisseur du silence ?

Ohlen IsisFédéric Ohlen, le poète, n’est pas inconnu des lecteurs de mondesfrancophones[i]. Un nouveau livre de poésies vient de paraître, publié par Jean-Noël Schifano qui fut également l’éditeur de son roman Quintet[ii]. Les Mains d’Isis réunit en réalité trois recueils dont les deux premiers ont déjà été édités à Nouméa et n’étaient donc pas réellement accessibles. F. Ohlen, rejeton d’une vieille famille de la « Grande Terre », appartient en effet à cette lointaine francophonie installée sur les rives de l’océan Pacifique. Cela étant, même si son œuvre reste nourrie par ses racines calédoniennes, il a d’autres sources d’inspiration, en particulier dans ce livre qui nous le montre explorant bien au-delà de l’ancien « Port-de-France », en Afrique, en Asie, à Venise, « étonnant voyageur » à Saint-Malo, etc.

L’œuvre de F. Ohlen se détache comme un silex dans le paysage poétique francophone : il est l’homme des formules brèves, des fulgurances qui atteignent le lecteur au cœur, comme le premier distique cité en exergue. Dans cette même veine où la cursivité règne en maître, un voyage en TGV lui a inspiré une série de tercets, pour la plupart indépendants les uns des autres, qu’on peut lire comme autant de haïkus irréguliers (la métrique 5/7/5 n’étant pas respectée). On aimerait tous les citer. Au hasard :

Incapables de voir
La beauté même
Au cul des vaches

Un exemple parmi d’autres montrant comment, chez Ohlen, le poétique, le trivial et le savant peuvent se combiner. Le savant, ici, tient – peut-on le supposer sans trop de risque de se tromper – à la référence implicite à Nietzsche, lequel, dans sa deuxième Considération intempestive, interprétait l’émotion qui nous saisit à la rencontre d’un troupeau de vaches comme le souvenir d’un paradis perdu.

Autre « haïku » de la même série ferroviaire :

Dans les toilettes
Au fond de la cuvette
Le défilement du ballast

Pas de science ici mais encore un souvenir puisque les toilettes des TGV sont trop modernes pour laisser entrevoir le moindre ballast. La formule est lapidaire et d’autant plus évocatrice pour n’importe quel habitué des trains d’autrefois.

Ohlen n’est pas pour autant l’ennemi des formes longues. Il en fait la démonstration avec divers poèmes dont une sorte de chanson intitulée « Naissances », anaphore construite sur un « si » hypothétique. Il n’est jamais meilleur, néanmoins, que dans les fragments qui se suffisent à eux-mêmes, comme cette définition du travail du poète en deux tropes enchaînées :

Pour écrire
Ne couche
Rien

Desserre
Les doigts

Ohlen, on l’a remarqué ailleurs, combine avec bonheur la délicatesse et la sensualité. Comme dans ce quatrain de « Venir au jour » :

Tu reposes
Ainsi le flocon
de nos mains qui se posent
nos désirs

Comment décrire le bonheur d’un réveil ?

Le cadenas des paupières
s’ouvre et l’on va
d’un cœur léger
vers le jour

Une définition du « pays » propre à choquer les identitaires, même ces derniers devraient avouer que c’est bien dit !

Qu’est-ce donc qu’un pays ?
Même corps soudain
même voix

Non le passé
qui s’embracèle
pauvre diadème

mais
le corps là
et les mains qui se tiennent

La trivialité n’est jamais loin… parce que telle est la vie :

Je ne vois que sa montre
enfoncée dans la graisse épaisse du poignet

Glané au hasard de la lecture, un chiasme :

Et cette force
en lui autour
qui est comme une absence
de force

Ou celui-ci, tiré du poème « Noir » :

Préférez au noir d’encre
cette neige
que les pieds des passants
transforment en suie glacée

Une méditation sur la mort riche de ses deux oxymores :

Si simple de mourir
Si mourir c’est laisser
Douleur et douceur
Dans un même sac de pierres ardentes

Un sommet de la concision… ouvrant sur l’infini :

L’espace ?
Ce résidu
Que ton œil calcine

Dans le poème « Magnitude 7 » écrit juste après le séisme du 12 janvier 2010, une double anaphore :

Car il faudra revenir au jour
À la beauté des arbres
À la douceur du feutre
Au pays profond
aux sentiers balayés des vents

Il faudra revenir au jour, etc.

À propos de la nuit, un alexandrin parfaitement régulier :

Mauve d’avoir traîné sa robe dans la mer

Une description précisément exacte pour qui connaît ces grands oiseaux marins :

L’aile bisaigüe des frégates

Et que dire de mieux sur la beauté, celle du moins qui nous naufrage ?

Contre toi
Obscène
dans le feu de son évidence
La beauté

Sans doute s’agit-il de la beauté de l’une de ces coquettes rencontrées à Venise :

Au Caravage
Elle préfère
Le miroir de son poudrier

La lutte pour la vie, un autre haïku :

Envol de plumes
L’enfant pigeon
La mouette le dévore

Encore un haïku et la lutte pour la vie, toujours :

Casquette tendue
Il va vers les passants
Tous se détournent

On peut ouvrir un recueil d’Ohlen au hasard, méditer une page, reprendre ailleurs, cela n’a pas d’importance. Aussi est-ce peut-être ce que l’on apprécie chez lui en premier, la liberté qui nous est laissée de le lire entièrement à notre guise. Mais bien sûr cela ne toucherait pas s’il n’y avait pas cette combinaison d’une forme ressentie comme immédiatement poétique et d’un sens directement accessible. Chez Ohlen, sentiment et connaissance sont donc indissociables : il faut le lire parce qu’il nous permet de nourrir notre sensibilité, dans une forme toujours accessible, tout en renforçant notre compréhension du monde dans lequel nous vivons.

Seule remarque négative (il en faut au moins une pour asseoir l’autorité du critique), dans le poème « Kanaky-Calédonie », Ohlen aurait pu se dispenser de faire l’éloge des accords (de Matignon et de Nouméa) qui sont censés avoir mis fin aux rivalités entre les canaques (« kanak ») et les caldoches.

Puis vinrent les Accords
Nos corps droits sur la terre
Et nos cœurs liés par une promesse
Après le temps des guerres
Vint celui de l’esprit,
etc.

Il faut toute la foi d’un ami des hommes pour croire qu’il suffirait d’un document paraphé par des officiels pour régler des querelles ancestrales tenant à l’appropriation des terres et pour supprimer l’infériorité tant symbolique que réelle des indigènes. Ohlen peut donc faire preuve d’une certaine naïveté lorsque le sort de son propre pays est en cause,… mais qui reprocherait à quiconque ses bons sentiments, et particulièrement à un poète ?

Cela tu l’écrivis le jour
Où Tombouctou tomba

 

[i] http://mondesfrancophones.com/espaces/pratiques-poetiques/decouverte%e2%80%a6-frederic-ohlen-un-poete-inspire-par-la-rumeur-du-monde/

Frédéric Ohlen entre théâtre et poésie.

[ii] http://mondesfrancophones.com/blog/en-librairie/quintet-de-frederic-ohlen-le-roman-du-caillou/