Avignon 2017 (13) « Le Misanthrope politique », « La Putain respectueuse », « La Violence des riches »

Le Misanthrope (politique) de Molière (OFF)

Voilà une M.E.S. (de Claire Guyot) qui dépoussière joliment une pièce du répertoire classique sans jamais la trahir. Le titre est trompeur, de même que le résumé dans le catalogue du OFF qui évoque une « version cinématographique du chef d’œuvre de Molière » alors que ce Misanthrope se joue fort honnêtement sur les planches sans le truchement d’une caméra ni de micros. Quant à l’aspect « politique », il correspond tout au plus à un prologue (muet) et à la première scène pendant lesquels Alceste et Philinte travaillent côte à côte sur un bureau, l’un à signer des parapheurs, l’autre à corriger un texte sur un ordinateur portable. Car c’est surtout en cela que la M.E.S. est moderne, grâce aux costumes et à une utilisation très astucieuse des instruments qui ont envahi notre vie quotidienne, tablettes et téléphones mobiles. Par exemple Philinte n’a pas besoin d’être présent dans la même pièce qu’Alceste. Il peut dialoguer avec lui grâce au téléphone d’Éliante en position haut-parleur. De même le valet de Célimène est-il commodément remplacé par un interphone. Mais le texte est là, tout le texte et seulement le texte fidèlement servi par les comédiens.

Les hommes portent des costumes bien coupés, à part Alceste qui ne surveille guère sa mise et tombe la veste à la première occasion. La garde robe de Célimène est  suprêmement élégante, y compris quand elle se présente en nuisette de soie noire devant ses familiers, Arsinoé incluse qui sera obligée de s’exprimer dans le bruit du sèche-cheveux de la belle. Dernière fantaisie vestimentaire : le valet d’Alceste apparaît habillé en cycliste, sac à dos et casque inclus.

Les meubles sont ceux que l’on pourrait trouver dans un salon bourgeois, bar et méridienne (à cour) avec une table (à jardin) qui n’est autre que le bureau où travaillent initialement Alceste et Éliante, censément situé dans un cabinet ministériel ou quelque chose d’approchant. La M.E.S. organise un combat subtil entre Célimène et Arsinoé pour occuper la méridienne et de même un jeu avec les quatre chaises qui encadrent le bureau, Arsinoé passant successivement sur les trois chaises pour finir au plus près de celle occupée par Alceste.

On ne dira rien d’un texte trop connu. Le dessein d’Alceste – qui « est de rompre en visière à tout le genre humain » – est aussi héroïque que ridicule et le public préfère la rouerie de Célimène (pourtant durement punie par Molière) à la misanthropie d’Alceste. Il vaut mieux souligner combien l’on se régale de voir les comédiens s’emparer des vers de Molière, comment ils font jaillir les saillies de leurs brillantes conversations – et cela vaut également pour Alceste qui n’est pas le plus malhabile à ce jeu. Les deux personnages principaux – les autres non plus d’ailleurs mais enfin ceux-là importent davantage – ne déçoivent pas. Chez Aurélie Noblesse (Célimène) l’élégance et l’assurance se combinent et la rendent irrésistiblement séduisante. Pierre Margot décoiffé, débraillé, toujours en colère campe un Alceste déjà affranchi du monde autant par sa mise que par ses discours.

 

La Putain respectueuse de Jean-Paul Sartre (OFF)

Décidément Sartre n’est pas tombé dans les oubliettes de la littérature. Après Huis Clos (notre billet n° 6) voici La Putain respectueuse, une pièce moins « métaphysique » qui se contente de transposer au théâtre une histoire tout ce qu’il y a de plus vraie. Et la vérité choque, surtout quand elle nous montre une société tellement gangrénée par le racisme que les Blancs (ceux du sud des Etats-Unis, en tout cas certains d’entre eux) font bon marché de la vie d’un Noir qui n’est coupable de rien si cela permet à un criminel blanc d’échapper à la justice. Tel est en effet l’argument de la pièce de Sartre. Cela fait d’autant plus mal que nous savons par l’actualité que l’abolition de l’apartheid aux Etats-Unis n’a pas supprimé les assassinats des Noirs innocents par des Blancs (des policiers le plus souvent).

Certes l’Amérique n’a pas l’apanage des crimes racistes. Ce qui nous choque c’est que le pays à bien des égards le plus avancé sur la voie de la civilisation ne les tolère encore contrairement à bien d’autres pays où ils ne sont que des épiphénomènes exceptionnels. Comment expliquer cette spécificité américaine ? Patrick Chamoiseau, lors d’une conférence récente au TOMA, qui suivit une lecture d’extraits de son livre La Matière de l’absence (2016) avançait à cet égard une explication qui vaut ce qu’elle vaut mais qui a le mérite d’exister. Selon lui, la spécificité du cas des Etats-Unis tient au fait que, contrairement aux puissances européennes qui pratiquèrent l’esclavage dans de lointaines colonies, aux Etats-Unis les plantations esclavagistes étaient installées sur le territoire national, ce qui aurait gangréné toute la société, à commencer, bien sûr, par le Sud.

On se faisait ces réflexions en regardant se débattre la pauvre Lizzie, jeune péripatéticienne tout juste arrivée de New York, face aux manigances du fils du sénateur, des flics puis du sénateur lui-même qui veulent la contraindre à faire un faux témoignage contre un Noir pour innocenter un Blanc d’une grande famille. L’éloquence du sénateur finira par emporter le morceau et lorsque Lizzie voudra se reprendre ce sera trop tard. La pièce met également en avant les inégalités sociales (Lizzie n’est pas suffisamment armée pour faire face à la rhétorique du sénateur) et les ravages de la religion. En l’occurrence, Fred, le fils du sénateur venu le premier pour négocier s’est laissé séduire par Lizzie. Dès lors il est écartelé entre ses pulsions et une culpabilité inculquée qui le fait assimiler Lizzie au péché, une contradiction dont il ne peut se sortir que par la violence…

Emilie Alfieri interprète Lizzie. Face à la perversité des « grands Blancs » du Sud, elle seule incarne la pureté, nonobstant sa profession, tandis que le Noir (Etienne Dialo) est pour sa part la figure de l’innocence bafouée. Ils sont tous les deux dans leur rôle de même que les comédiens chargés des rôles du sénateur et de Fred, odieux cyniques. La M.E.S. d’Elisabeth Chastagnier sobre mais efficace utilise à bon escient les ombres chinoises pour faire connaître au public qu’un homme (Fred, le Noir) se tient dans le cabinet de toilettes de Lizzie.

 

La Violence des riches d’après Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot (OFF)

La Violence des riches – Chronique d’une immense casse sociale est un livre publié en 2013 par le couple de sociologues, adapté pour le théâtre par Stéphane Gornikowski et M.E.S. par Guillaume Baillart. Deux comédiens et une comédienne mènent la danse, plus précisément rappellent au public un certain nombre de vérités toujours bonnes à entendre et terminent par un appel à la mobilisation générale. Du théâtre politique, donc, qui ne suscitera pas la révolution mais qui contribuera peut-être à convaincre certains spectateurs à réagir, sous une forme ou une autre, contre le système d’exploitation néo-libéral.

En un peu plus d’une heure de temps plusieurs sujets brûlants sont abordés, à commencer par les écarts de fortune scandaleux, le chantage à la délocalisation, l’évasion et la fraude fiscale. Est reprise la déclaration du milliardaire Warren Buffet : « la guerre des classes existe et nous, les riches, sommes en train de la gagner ». On signale à juste titre que parler de « charges » à propos des cotisations sociales est une manière idéologiquement perverse de transformer en négatif ce qui doit être perçu positivement, à savoir la protection sociale.

Mais nous sommes bien au théâtre. Les trois comédiens se coupent la parole, endossent des rôles différents, font participer le public en lui faisant remplir un questionnaire de vingt judicieuses questions, histoire de savoir si l’on se range ou non parmi les riches.

Il y a des gags comme celui où une dame riche se présente devant un bureau officiel pour renoncer à ses privilèges. Evidemment, elle renâcle quand on lui propose de manger les produits tirés des rayons des supermarchés. Quand on lui objecte que cette « malbouffe » est la nourriture ordinaire du bon peuple, elle a le cri du cœur : « ils sont habitués depuis qu’ils sont tout petits ; ils ont grossi avec ça ! » Autre gag : à un moment les lumières s’éteignent. Les riches sont entrés, nous annonce-t-on (sous-entendu ils veulent censurer un spectacle qui les dénonce) ; un autre comédien surenchérit : « ils [les riches] ont eu une invitation ! » On sait en effet que richesse et pouvoir allant de pair, les (vrais) riches sont souvent invités dans des manifestations où les moins riches doivent payer leur entrée tandis que le petit peuple n’a que le droit de financer par ses impôts des spectacles lourdement subventionnés auxquels il n’assistera jamais…

Déprimant ? Entre le racisme dénoncé par Sartre et les inégalités sociales stigmatisées par les Pinçon-Charlot, il y a des jours comme celui-là où le théâtre vous laisse un drôle de goût dans la bouche.

 

 

Impressions d’automne : Apollinaire, Molière, Saccomano

Tiresias Catherine GermainL’automne est la saison des rentrées scolaire et littéraire. C’est aussi, pour les amateurs, le début d’une nouvelle saison théâtrale. Contrairement à Paris où les nombreux théâtres jouent tous les soirs (sauf le lundi), en province les salles ne fonctionnent pas en continu, on va voir des spectacles pour lesquels on s’est généralement abonné. À Paris, on peut attendre d’avoir lu les critiques pour faire son choix. Rien de tel en province, on y aime le théâtre à l’aveugle en quelque sorte, comme les spectateurs du IN d’Avignon qui louent leur place à l’avance sans savoir si la soupe qu’on leur servira au mois de juillet sera digeste ou pas.

Les Mamelles de Tirésias

Tirésias : devin aveugle de Thèbes. Pour Apollinaire, c’est le nom de son personnage Térésa, lorsque, barbe poussée et « mamelles » perdues, elle se sera transformée en homme.

« Il y a toujours quelque avantage à pratiquer la vertu
Le vice est après tout une chose dangereuse
C’est pourquoi il vaut mieux sacrifier une beauté
Qui peut être une occasion de péché
Débarrassons-nous de nos mamelles »

Drame surréaliste, cette pièce qui fut jouée pour la première fois en 1917, un an avant la mort du poète, est une fantaisie burlesque, ce qui ne l’empêche pas de porter un double message féministe et antimilitariste. Sur le second point, le prologue de la pièce est on ne peut plus clair :

« Écoutez ô Français la leçon de la guerre
Et faites des enfants vous qui n’en faisiez guère
On tente ici d’infuser un esprit nouveau au théâtre
Une joie une volupté une vertu
Pour remplacer ce pessimisme vieux de plus d’un siècle
Ce qui est bien ancien pour une chose si ennuyeuse »

« Faites l’amour, pas la guerre » : on voit d’où cela vient. Et des enfants, il y en aura beaucoup dans cette pièce. Le mari de Tirésias, lui-même plus ou moins transformé en femme, s’en trouve largement pourvu du jour au lendemain.

« Ah ! c’est fou les joies de la paternité
40049 enfants en un seul jour
Mon bonheur est complet »

Et il ne s’en tiendra pas là : foin des économistes malthusiens !

« Nous disons que la morue produit assez d’œufs en un jour
Pour qu’éclos ils suffisent à nourrir de brandade et d’aïoli
Le monde entier pendant une année entière
N’est-ce pas que c’est épatant d’avoir une nombreuse famille
Quels sont donc ces économistes imbéciles
Qui nous ont fait croire que l’enfant
C’était la pauvreté
Tandis que c’est tout le contraire
Est-ce qu’on a jamais entendu parler de morue morte dans la misère
Aussi vais-je continuer à faire des enfants »

Douanier Rousseau (1909) - La muse inspirant le poète (Marie Laurencin et Guillaume Apollinaire)

Douanier Rousseau (1909) – La muse inspirant le poète (Marie Laurencin et Guillaume Apollinaire)

La version présentée par Ellen Hammer et Jean-Baptiste Sastre prend des libertés plus ou moins heureuses. A la place du prologue, la comédienne palestinienne Hiam Abbas déclame en araméen un texte biblique interminable au point de soulever des manifestations d’impatience dans le public. Les choses s’arrangent ensuite avec l’apparition de la clown Arletti (Catherine Germain – voir la photo en tête de l’article) qui donne, en français, une version très personnelle de la Genèse. En fait, recherche faite, il apparaît que le texte d’Hiam Abbas est lui-même emprunté à la Genèse, mais il est strictement impossible d’en être sûr lorsqu’on assiste au spectacle, et le petit document écrit distribué à l’entrée reste muet sur ce sujet. Quoi qu’il en soit, l’intervention de Catherine Germain fait remonter l’ambiance : revêtue du costume qui l’a fait connaître, ses gestes empruntés et sa diction maladroite en font un personnage à la fois drôle et émouvant, attendrissant même. Malheureusement, ce moment de grâce – sans rapport évident avec la pièce, au demeurant – n’aura pas d’équivalent par la suite. Catherine Germain restera en effet presque constamment sur la touche tandis que les quatre autres comédiens se chargeront du texte d’Apollinaire (dont Hiam Abbas, Tirésias et Jean-Baptiste Sastre, le mari).

On peut imaginer, d’après les extraits donnés plus haut, qu’il faudrait jouer cette pièce dans une espèce de folie permanente. Il n’y a pas d’intrigue véritable dans les Mamelles et le contenu ne peut plus – comme en 1917, en pleine guerre – faire scandale aujourd’hui. Demeure un texte drolatique qui appelle tous les excès en matière de jeu. L’idée de faire intervenir un clown était bien dans l’esprit burlesque des Mamelles, une idée qu’il aurait fallu pousser davantage.

Les Mamelles de Tirésias, Bois de l’Aune, Aix-en-Provence, les 15-16 octobre 2015. Production du théâtre Garonne, scène européenne de Toulouse.

Le Malade imaginaire

Le Malade imaginaire a été présenté aux Marseillais pendant quatre soirées dans la mise en scène de Michel Didym avec André Marcon dans le rôle titre. Même si l’on ne se lasse pas de voir et revoir les pièces de Molière, celle-ci en particulier – ne serait-ce que parce qu’elle est la dernière qu’il ait écrite et qu’il était en train de la jouer lorsqu’il fut pris du malaise qui l’emporta quelques heures plus tard – cette nouvelle production du Malade, nous a laissé sur notre faim.

Diafoirus père et fils et Argan (c. Serge Martinez)

Diafoirus père et fils et Argan (c. Serge Martinez)

La pièce, il est vrai, est ambigüe. Son sujet est on ne peut plus sérieux, même s’il apparaît daté. On ne se poserait plus en effet désormais la question de savoir à quoi sert la médecine : elle a suffisamment progressé depuis le temps de Molière. Au XVIIe siècle la question se posait. Et elle n’était pas que simple rhétorique pour un auteur lui-même malade au moment où il écrivit sa pièce. En même temps, cette pièce est bien de Molière, auteur comique, on peut même la ranger parmi ses farces. On comprend, dès lors, qu’un metteur en scène hésite sur le parti à adopter. On peut cependant remarquer que, puisque nous ne sommes plus au XVIIe siècle et que la médecine est reconnue autant comme une science qu’un art, sa critique ne saurait plus constituer aujourd’hui l’armature principale de la pièce.

De ce point de vue, Michel Dydim a voulu se montrer trop fidèle à Molière, jusqu’au fauteuil dans lequel Argan passe la plus grande partie de la pièce. La scène de l’acte III entre Argan et son frère, qui est jouée intégralement, paraît bien longue puisque les critiques de Béralde ne sont plus d’actualité. Seul le personnage de Thomas Diafoirus  (le jeune médecin promis à Angélique, la fille d’Argan), joué par Bruno Ricci, va jusqu’au bout de la farce, avec naturellement la scène finale, l’intronisation d’Argan (« Clysterium donare, Postea seignare, Ensuitta purgare »). Le décor est particulièrement sobre, les costumes également : réinterprétation moderne du siècle dernier. Le jeu des comédiens paraît souvent ampoulé, comme s’ils ne savaient pas bien quel registre adopter. Même la servante, Toinette (Norah Krief), malgré des efforts méritoires, ne parvient que rarement à être vraiment drôle.

On a vu d’autres interprétations du Malade – par exemple celle de Guy Simon (Théâtre du Kronope) qui taillait sans complexe dans le texte, avec masques et échasses, dans un décor spectaculaire (où le fauteuil était remplacé par un lit géant, surélevé, inclinable) – certes moins fidèles à Molière que celle de M. Didym mais plus en adéquation avec ce que le Malade peut nous dire aujourd’hui.

Le Malade imaginaire, théâtre du Gymnase, Marseille, du 13 au 16 octobre 2015. Production du CDN Nancy-Lorrraine, 2015.

Notre jeunesse

Bonne idée pour un atelier théâtre que de monter cette pièce d’Olivier Saccomano (publiée aux Solitaires intempestifs) dont l’écriture résulte de la pratique de l’auteur avec de jeunes amateurs. La langue adopte des maladresses voulues, parfois à la limite du fantastique.

« On peut commencer ? C’est quoi l’histoire ?
– Je te dirai quand le soleil sera tombé. »

Notre Jeunesse 1 Il y en a plusieurs des histoires qui se croisent entre huit personnages joués par sept comédiens, quatre filles et trois garçons. L’interprétation laisse souvent à désirer, l’attention tombe parfois, pourtant il y a suffisamment de moments forts dans le texte, et des moments suffisamment bien servis pour qu’on sorte de ce spectacle avec une impression positive. Le moment le plus fort est incontestablement la crise qui survient entre un fils mutique et sa mère excédée (et on la comprend et on les plaint tous les deux). Le personnage le plus attachant est un arabe, le seul immigré de cette bande de la cité des Cailloux blancs, mais cela est peut-être dû à la comédienne qui endosse son rôle. Néanmoins, le comédien qui se détache le plus du lot joue le commissaire de police (nous avons appris qu’il était, de fait, plus expérimenté que ses camarades).

Le texte a le mérite d’éviter tout manichéisme. Même si la référence initiale à Péguy (à qui est emprunté le titre) laisse dubitatif, on admire l’enchaînement des situations toutes simples  et des personnages qui – s’ils ne vont pas tout-à-fait bien dans leur tête – ne restent pas moins normaux. Ils expriment simplement leur souffrance… mais c’est justement ce à quoi sert le théâtre, n’est-ce pas ?

Notre jeunesse, théâtre Antoine Vitez, Université d’Aix-Marseille à Aix-en-Provence, 14 et 15 octobre 2015. Mise en scène de Camille Meneï. La photo a été prise lors de la création de la pièce au théâtre de la Friche de la Belle-de-Mai, à Marseille (théâtre Massalia), en janvier 2013, dans une mise en scène de Nathalie Garraud ; la situation – deux garçons qui discutent sur la terrasse d’un immeuble – est celle du passage du texte cité plus haut.

 

Avignon 2015 (13) : Revisiter les classiques – Molière, Hugo

Des Précieuses pas si ridicules

DES PRECIEUSESDepuis Molière on garde des précieux et précieuses l’image de personnages ridicules utilisant des métaphores absurdes pour exprimer les choses les plus simples (comme « commodité de la conversation » en lieu et place de « fauteuil »). Molière, néanmoins, avait pris soin de laisser planer un doute sur la question en présentant les ennemis des précieuses comme passablement rétrograde. On se souvient, à cet égard, de ce qu’il fait dire à Chrysale, le « bon bourgeois » des Femmes Savantes, le frère en esprit du Gorgius des Précieuses, père de Magdelon et oncle de Cathos :

« Nos pères sur ce point étaient gens bien sensés,
Qui disaient qu’une femme en sait toujours assez,
Quand la capacité de son esprit se hausse
À connaître un pourpoint d’avec un haut de chausse. »

S’il ne semble pas que les beaux esprits du XVIIe siècle se soient jamais présentés eux-mêmes comme « précieux », il est vrai que nombre de salons de l’époque étaient des lieux où l’on cultivait la belle langue et qu’il arrivait qu’on s’y livrât à des jeux littéraires. Voiture fut l’un des leurs mais l’on se souvient surtout des femmes : Mlle de Scudéry (celle-ci féministe enragée) ou encore Mme de Lafayette ou Mme de Sévigné sont les représentantes les plus connues de ce courant informel et pourtant réel qui fait honneur aux lettres françaises.

Une autre citation, tirée du dictionnaire de Furetière :

« Précieuse est aussi une épithète que l’on donnait autrefois à des filles de grand mérite et de grande vertu, qui savaient bien le monde, et la langue : mais parce que d’autres ont affecté et outré leurs manières, cela a décrié le nom et on les a appelées fausses précieuses ou précieuses ridicules. »

Pierre Lambert, directeur du Théâtre de l’Espoir, à Dijon et, en Avignon, du lieu nommé Présence Pasteur, a eu l’idée de prendre les scènes les plus fortes des Précieuses de Molière et de les placer dans un salon de « vraies » précieuses, qui connaissent la pièce et s’amusent à la jouer, tout en poursuivant leurs propres jeux. Et, pour compléter le tableau, il a retenu des comédiens capables de chanter des textes de l’époque (sur une musique très fidèle à celle de l’époque).

Le résultat est superbe. C’est l’occasion ou jamais de citer Baudelaire :

« Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté. »

Au milieu d’un festival partagé entre des spectacles sérieux qui privilégient les thèmes mortifères – la guerre, le deuil, l’euthanasie, la misogynie de certaines sociétés, l’économie libérale et ses fléaux – ou les stand-up comiques, la création de Pierre Lambert procure un moment d’élégance et de grâce. Les comédiennes et comédien (quatre filles et un garçon) sont tous belles et beau ; ils portent de magnifiques costumes ; ils chantent bien. La langue est à pleurer, tellement plus raffinée que celle que l’on peut entendre aujourd’hui jusque dans les milieux les plus « distingués ». Que demander d’autre ? Le décor peut-être ? Il est original, avec trois portes ouvrant à cour (et – pour tout dire – qui se décalent vers jardin quand on se dirige vers le fond de la scène) permettant de varier les entrées comme les sorties. Plus classique : des images projetées sur le fond situent le lieu où se déroule chaque scène (y compris une scène champêtre).

 

Les Misérables

LES MISERABLESLa compagnie bruxelloise des Karyatides interprète de grandes œuvres romanesques sur un mode « populaire, visuel et poétique, fait de bouts de ficelles, artisanal, brut, dépouillé » (dossier de presse). C’est une autre manière, également fort originale, quoique totalement différente de la précédente, de revisiter une œuvre classique. En l’occurrence, deux comédiennes manipulent des petites figurines représentant les personnages du roman de Hugo plus quelques autres éléments permettant de situer l’action : un mouton, un arbre, des maisons, une tour Eiffel… Avec une incontestable dextérité, les deux comédiennes placent et déplacent les figurines aimantées sur une table métallique et qui pivote dans tous les sens. En même temps, elles racontent et, parfois, dialoguent.

Evidemment, le spectacle n’apportera rien sur le fond au public averti qui y verra un simple digest illustré du roman. Il prendra néanmoins plaisir à observer l’adresse dont font preuve les deux manipulatrices, et puis l’on ne se lasse pas d’entendre les belles histoires, même archi-connues. Par contre, pour le public jeune (ou moins jeune) qui n’est pas habitué à se plonger dans la lecture des récits volumineux écrits il y a deux siècles, ce spectacle est une occasion merveilleuse de connaître enfin, sinon vraiment le roman, du moins sa trame (à moins qu’il ne l’ait déjà découverte sous forme de film ou de comédie musicale), ce qui, ma foi, est déjà quelque chose.

Karine Birgé et Marie Delhaye, maîtresses d’œuvres et actrices du spectacle, ne méritent que des compliments (il est d’ailleurs pris d’assaut par les festivaliers). On peut néanmoins remarquer – ce n’est pas une critique – qu’elles sont grandement servies par roman de Victor Hugo qui abonde en passages tous plus émouvants les uns que les autres, entre lesquels il n’y a qu’à choisir. Quelle que soit la forme adoptée pour présenter un tel livre, il paraît moins facile de se tromper qu’avec bien d’autres histoires, moins bien construites, moins bien écrites, bref moins intéressantes, moins touchantes que les Misérables.

 

 

 

 

 

Avignon 2015 (7) : Les fâcheux – Koltès, Molière

« Sous quel astre bon dieu faut-il que je sois né
Pour être de fâcheux toujours assassiné ? » (Molière)

Dans la solitude des champs de Coton

KoltèsQui ne connaît le titre, au moins, de cette pièce de Bernard-Marie Koltès montée pour la première fois en 1987 par Patrice Chéreau (auquel justement la Fondation Lambert rend hommage par une exposition en Avignon) ? Dans la solitude des champs de Coton est jouée aujourd’hui et pas par n’importe qui, puisque le comédien dans le rôle du client est celui-là même pour qui Koltès écrivit La Nuit juste avant les forêts et qui l’a créée, en 1977. Mais revenons au Champ de coton. Deux personnages se rencontrent la nuit, dans un lieu obscur : le « dealer » (mais le mot n’est pas prononcé ; il se dit simplement prêt à satisfaire tous les désirs, sans préciser lesquels) et le « client », lequel prétend aller à ses affaires et n’avoir besoin de rien. Il se revendique comme étant du monde d’en haut, où l’on travaille suivant des règles strictes dans des bureaux éclairés à la lumière électrique, contrairement à son interlocuteur qui se plaît dans la noirceur et se livre à des trafics de toute façon inavouables.

L’auteur situe dans un prologue le « cadre » de la pièce. On n’est pas dans l’action mais avant l’action. Les personnages se tâtent, s’appréhendent mutuellement sans savoir comment se conclura l’échange de paroles. On est d’emblée dans le conflit mais ce dernier, restera, jusqu’à la fin indistinct.

« L’échange des mots ne sert qu’à gagner du temps avant l’échange des coups, parce que personne n’aime recevoir de coups et tout le monde aime gagner du temps. »

C’est justement parce qu’on n’a pas envie d’en découdre que cette phase peut se prolonger longtemps. Cette discussion interminable, Koltès la nomme « diplomatie » et l’on sait combien en effet, les diplomates se montrent peu pressés. Ce pourrait être fastidieux mais il faut compter avec l’inventivité de l’auteur et sa langue, qui demande, certes, à être bien servie, comme c’est le cas ici.

Il faut dire que les deux comédiens (mis en scène par Fred Tournaire) ont le physique de l’emploi. Jérôme Frey est un dealer massif, naturellement impressionnant, à côté duquel Yves Ferry, moins grand, plus âgé, paraît tout de suite en position de faiblesse. Ce qui ne signifie pas qu’il est condamné à perdre leur échange, Koltès l’ayant pourvu d’un verbe largement à la hauteur de celui de son partenaire. Cela n’empêche pas la déraison, ni d’un côté ni de l’autre, au contraire même. Laissons à nouveau, pour finir, la parole à l’auteur.

« Il est des espèces qui ne devraient jamais, dans la solitude, se trouver face à face. Mais notre territoire est trop petit, les hommes trop nombreux, les incompatibilités trop fréquentes, les heures et les lieux obscurs et déserts trop innombrables pour qu’il y ait encore de la place pour la raison »

 

Les Fâcheux

Les-Fâcheux-Il peut paraître étrange de rapprocher dans une même chronique, Koltès et Molière. Cela se justifie néanmoins si l’on songe que tout dans la pièce de Koltès est fait pour nous persuader que la rencontre entre les deux personnages est fortuite et que le client considère comme fort fâcheuse sa rencontre avec le dealer. Evidemment, cette interprétation sera mise en doute, il n’en reste pas moins que c’est notre impression première et durable.

Chez Molière les fâcheux le resteront jusqu’au bout. Sa pièce éponyme est la première de ses comédies-ballets. Dans la version présentée en Avignon (dans une mise en scène de Jérémie Milsztein qui interprète par ailleurs le rôle du valet), point de ballet ni de musique de Lulli mais deux intermèdes chantés sur des musiques et paroles de Dario Moreno et Barbara-Moustaki.

Les alexandrins de Molière sont toujours agréables à entendre et l’interprétation se montre à la hauteur. Les divers fâcheux sont interprétés par un seul comédien, Benjamin Witt, inégal mais parfois désopilant. Eraste, la victime des fâcheux, est joué avec autorité par Emmanuel Rehbinder. Enfin Céline Bévierre joue Orphise, aimée d’Eraste. La scène finale, qui fait intervenir Damis, le tuteur d’Orphise, qui contrarie son amour et veut faire assassiner Eraste, fait l’objet d’un  traitement vidéo.

Pour les amateurs de la versification classique, une très bonne occasion de découvrir cette comédie trop peu connue de Molière.

 

 

Billet d’Avignon 2014-8. Molière, Musset, Racine

Les classiques font toujours accourir le public d’Avignon, surtout quand ils sont modernisés comme ici. Trois exemples très différents de la manière dont on peut s’y prendre pour rendre les pièces du répertoire plus accessibles au public d’aujourd’hui.

 

Le Tartuffe nouveau de Jean-Pierre Pelaez

Gérard Gelas est le directeur du théâtre du Chêne noir en Avignon. Il est metteur en scène et auteur. Pour la petite histoire, c’est sa première pièce, La Paillasse aux seins nus, qui mit le feu au festival en 1968. Non pas directement la pièce elle-même mais le fait qu’elle ait été interdite par le préfet du Gard (elle devait en effet se jouer de l’autre côté du Rhône, à Villeneuve). Aujourd’hui, il crée une pièce de Jean-Pierre Pelaez, Le Tartuffe nouveau, une réécriture du Tartuffe de Molière, en alexandrins, nouvelle non par l’intrigue mais par la transposition dans le monde d’aujourd’hui. Tartuffe est médecin, il fait dans le charity business, il intrigue pour devenir ministre, Marianne et Valère sont étudiants, Damis est apprenti journaliste. Dorine, la bonne colombienne, est arrivée en France à la suite d’Orgon, diplomate. Ces noms que nous gardons par habitude ont été modernisés eux aussi. Il n’y a plus Damis ni Valère mais Vincent et Patrice. Dorine est Consuelo (et s’exprime avec un accent espagnol à couper au couteau pas toujours compréhensible). Quant à Monsieur Tartuffe, il est devenu Monsieur Krüger. Et il n’est pas difficile, avec un nom pareil, quand on ajoute le charity business et l’avenir de ministre, de deviner quel personnage réel de notre Ve République l’auteur avait en tête !

Tartuffe Nouveau

Seule variante notable par rapport à l’intrigue de Molière, Krüger s’avère un séducteur plus convaincant que Tartuffe, au point qu’Elmire (Irène) s’y est laissé prendre. La mise en scène insiste sur ce point en habillant le seul Krüger d’un costume (blanc) moderne, les autres étant vêtus à la mode du Grand Siècle et Orgon (Damien) d’un pourpoint et de hauts de chausse surchargés de dentelles qui accentuent le côté comique.

Car la pièce est très drôle. Et l’on a plaisir à écouter des alexandrins qui coulent sans aucune difficulté. On regrette malgré tout que des scènes qui ont inspiré à Molière certains de ses plus beaux vers, comme la scène de la dispute entre Marianne et Valère ou celle de la tentative de séduction d’Elmire par Tartuffe, aient disparu de cette version modernisée. Quoi qu’il en soit, on peut croire que la langue française est faite pour l’alexandrin (à moins que ce ne soit l’inverse) car l’on a senti les comédiens très à l’aise dans cette forme que l’on croirait à tort surannée. Une mention spéciale pour François Boyard en Orgon dont il fait une caricature particulièrement réjouissante.
Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée     

Un « Proverbe » : une comédie à deux personnages, trop brève pour faire à elle seule l’objet d’un spectacle. Isabelle Andréani a eu l’idée de lui adjoindre un prologue « pédagogique », non pour expliquer la pièce – qui ne le réclame pas – mais pour présenter Musset aux spectateurs. Il plaira même à ceux qui n’en apprendront rien, tant il est habilement construit et joué. Nous sommes dans le grenier du domicile de Musset, sa bonne et son cocher nouvellement engagé cherchent les harnais pour atteler la voiture du maître. Un maître dont ils sont tous les deux entichés au point de connaître par cœur certains de ses poèmes. Dans une cassette se trouvent de vieilles lettres parmi lesquelles l’échange de lettres codées (apocryphes) entre George Sand et Musset au contenu nettement pornographique. Le-dit échange se clôt sur deux vers de G. Sand (« Cette insigne faveur que votre cœur réclame / Nuit à ma renommée et répugne à mon âme ») dont il faut seulement retenir les deux premiers mots, « Cette nuit » : c’est dès cette nuit-là que Sand est prête à se donner à Musset…

Musset1

Découvrant qu’ils connaissent tous les deux par cœur Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée, nos deux protagonistes décident de le jouer. Alors commence la pièce dans la pièce. C’est un badinage amoureux qui mérite d’être (ré)entendu. La marquise se moque allègrement du comte qui essaye de faire sa déclaration ; impitoyable, elle souligne la pauvreté et la banalité des mots que les hommes trouvent à dire aux femmes : « dans ces tristes instants où vous tâchez de mentir pour essayer de plaire, vous vous ressemblez tous comme des capucins de cartes ». Le comte, d’abord assommé par cette vindicte, finit par se rapatrier, faisant valoir « que [si ]l’amour est immortellement jeune, […] les façons de l’exprimer sont et demeureront éternellement vieilles ».

On prend beaucoup de plaisir à regarder jouer I. Adréani et son partenaire Xavier Lemaire. Ils instaurent un sentiment de décalage troublant dû au fait qu’ils endossent le rôle de la marquise et du comte alors que nous les connaissons comme la bonne et le cocher dont ils ont d’ailleurs gardé la tenue : ils parviennent à se rendre crédibles dans leurs personnages de nobles tout en demeurant dans notre esprit les domestiques du début de la pièce. Sans doute cela n’est-il pas pour rien dans le succès de cette pièce qui ne se démentit pas puisqu’elle a dépassé les 400 représentations !

 

Oreste aime Hermione qui aime Pyrrhus qui aime Andromaque qui aime Hector qui est mort

Nelson-Rafaell Madel et Paul Nguyen, deux comédiens du collectif La Palmera (1), assistés par Néry pour la mise en scène, présentent une version réduite d’Andromaque précédée d’un prologue explicatif de leur crû, très ludique, à grand renfort de baudruches qui figurent les combattants de la guerre de Troie et les principaux protagonistes de la tragédie de Racine. Quand on ne dispose ni du temps ni de la distribution nécessaires pour jouer la pièce de Racine dans son intégralité, il n’est certainement pas inutile d’expliquer aux spectateurs ce que l’on va leur montrer.

Andromaque1

Les deux comédiens donnent ensuite les principales scènes, les principales tirades de la pièce, suffisamment en tout cas pour que nous voyions la tragédie se nouer autour, d’une part,  d’Hermione qui veut utiliser Oreste pour venger l’affront de Pyrrhus qui lui préfère Andromaque, et, d’autre part, d’Andromaque qui finira par céder aux avances de Pyrrhus pour sauver Astyanax, le fils qu’elle a eu d’Hector. Si la pièce se joue sans décor, les changements de costume aident à identifier les personnages : beaux vêtements à l’antique que les comédiens endossent (comme le manteau royal) ou qu’ils confectionnent eux-mêmes avec des morceaux de tissus. Une maigre lumière crée l’illusion nécessaire pour rendre crédibles les personnages féminins interprétés par des hommes. Les vers souvent sublimes de Racine prennent une saveur particulière qui tient sans doute en partie au trouble que provoque les travestissements des deux garçons qui en Andromaque, qui en Hermione.

 

(1)    Deux jeunes comédiens déjà remarqués dans P’tite Souillure de Koffy Kwahulé. Cf. http://www.criticalstages.org/ptite-souillure-comdie-sacre/