Césaire par Maximin

« Je soutiens que la poésie est vérité, qu’elle est la vérité de tout, la vérité fondamentale, la vérité des profondeurs, la vérité de l’être. » (A. Césaire, Hommage à Léon Gontran Damas, 1978)

Parmi la moisson d’ouvrages publiés en 2013 à l’occasion du centenaire de la naissance de Césaire, il serait dommage que l’hommage fervent de Daniel Maximin passe inaperçu. L’auteur était encore étudiant en Sorbonne – comme l’on disait alors – lorsqu’il fit la connaissance du poète martiniquais. La rencontre eut lieu en 1965, à Paris, rue des Écoles, dans la librairie de Présence africaine. À partir de cette date et jusqu’en 2008, l’année de la disparition de Césaire, le contact n’a jamais été interrompu entre les deux « frères volcans »[i] – Césaire qui grandit à l’ombre de la montagne Pelée, Maximin à l’ombre de la Soufrière en Guadeloupe. Le second aida à la publication du dernier recueil de Césaire, Moi, Laminaire, au Seuil en 1982, avant de devenir le maître d’œuvre de l’édition de sa Poésie (complète), toujours au Seuil, en 1993. Et c’est à l’occasion des parutions presque simultanées de Moi, laminaire et de la nouvelle édition (définitive) du Cahier pour un retour au pays natal (chez Présence africaine) que Maximin réalisa l’entretien publié dans la revue Présence africaine sous le titre « La Poésie, parole essentielle », repris in extenso à la fin d’Aimé Césaire, frère volcan[ii].

Tout est à lire dans cet entretien. On peut en retenir d’abord ce que Césaire entendait quand il qualifiait sa poésie de « péléenne » (en référence au volcan martiniquais[iii]).

« Ma poésie est péléenne parce [qu’elle] n’est pas du tout une poésie effusive, autrement dit qui se dégage… se dégage perpétuellement : je crois que la parole est une parole rare. Cela signifie qu’elle s’accumule […] C’est ce qui donne son caractère dramatique : l’éruption » (p. 227). Ailleurs, il dira : « J’éruptionne sans rendez-vous » (sic, p. 153).

Une autre caractéristique est le refus de tout égotisme : « Très tôt je me suis beaucoup plus ressenti en pays qu’en être, qu’en être singulier, qu’en être individuel » (p. 229).

Césaire s’est engagé en politique avec le succès que l’on sait : député de la Martinique sans interruption de 1945 à 1993, maire de Fort-de-France de 1945 à 2001 ! Il y voyait la suite logique de son identification au peuple martiniquais : « Si j’y suis resté, si je l’ai fait, c’est parce que j’ai sans doute senti que la politique était quand même un mode de relation à cet essentiel qu’est la communauté à laquelle j’appartiens » (p. 266). Il ne reconnaissait pas moins que d’autres formes d’engagement  étaient possibles pour un artiste ou un écrivain, à condition d’« être inséré dans son contexte social, d’être la chair du peuple, de vivre les problèmes de son pays avec intensité et d’en rendre témoignage » (p. 42).

En Martinique, Césaire est la figure tutélaire par excellence, « papa Césè » pour les plus anciens. Sa longévité politique exceptionnelle est évidemment la première responsable d’un tel prestige. Lui, cependant, préférait mettre en avant la révolution introduite dans les mentalités par la négritude dont il fut une figure de proue : « Je ne dirais pas que je suis le père de l’identité martiniquaise mais que j’ai contribué, plus qu’aucun autre peut-être et parmi les premiers, à révéler l’Antillais à lui-même » (p. 229). Il est de fait que, au-delà du manifeste du Cahier, il a, en temps que maire, privilégié la culture. Ainsi a-t-il créé, dès 1946, l’OMDAC (Office municipal d’action culturelle), devenu en 1976 le SERMAC (Service municipal d’action culturelle), à l’origine de générations de plasticiens, comédiens, danseurs, lesquels ont développé un mode d’expression que l’on peut qualifier d’afro-caribéen.

Dès le premier numéro de Tropiques, la revue qui a marqué une forme de désobéissance intellectuelle dans la Martinique soumise au régime de Vichy, Césaire avait décrit la vacance culturelle contre laquelle il allait se battre dès son accession aux responsabilités : « Terre muette et stérile […] Point de ville. Point d’art. Point de poésie. Pas un germe. Pas une pousse. Ou bien la lèpre hideuse des contrefaçons. En vérité, terre muette et stérile ». Ce même article se terminait sur un appel à l’éveil en chaque Antillais, en même temps qu’à la résistance, d’une personnalité propre : « Il n’est plus temps de parasiter le monde. C’est de le sauver plutôt qu’il s’agit. Il est temps de se ceindre les reins comme un vaillant homme » (p. 94-95 et Tropiques, n° 1, avril 1941).

Césaire, pourfendeur du colonialisme dans un discours fameux (1950), chantre de la révolution haïtienne (La Tragédie du roi Christophe, 1963), ne guidera cependant pas son peuple vers l’indépendance. Comment ne pas reconnaître, en effet, que l’expérience des nouveaux pays décolonisés autant que celle plus ancienne d’Haïti laissaient un goût amer ? Dit par Césaire : « Les pays coloniaux conquièrent leur indépendance, là est l’épopée. L’indépendance conquise, ici commence la tragédie » (p. 47).

Maximin a par ailleurs réuni les écrits de l’épouse de Césaire, Suzanne, publiés initialement dans Tropiques.[iv] Entrant dans l’intimité du poète, Maximin ne cache pas combien furent douloureux d’abord leur divorce, en 1963, puis le décès, trois ans plus tard, de celle qui avait été la mère de leurs six enfants et la muse tant aimée tout au long des années vécues ensemble.

Bien d’autres figures traversent le livre de Maximin, celles de nombreux écrivains et poètes, africains comme antillais, qui avaient leurs habitudes à « Présence » – où il trouva à s’employer – ou rencontrés à France Culture dans le cadre de l’émission « Antipodes ». Au-delà de tout ce qu’il révèle sur Césaire et son œuvre, ou de ce qu’il confirme, Aimé Césaire, frère volcan est donc précieux également en tant que témoignage sur le milieu intellectuel cosmopolite et francophone présent à Paris dans la deuxième moitié du siècle dernier.

 

Daniel Maximin, Aimé Césaire, frère volcan, Paris, Le Seuil, 2013, 271 p.

 

[i] Frères volcans est le titre d’un roman de Vincent Placoly (1983).

[ii] P. 221-246. Présence africaine, n° 126, 2e trim. 1983. On en trouvera des extraits in Kora Véron & Thomas A. Hale, Les Écrits d’Aimé Césaire, Biobibliographie commentée (1913-2008), Paris, Honoré Champion, 2013, t. 2, p. 588-589.

[iii] « Péléen » est également un terme géologique qui caractérise les volcans du même type que la montagne Pelée.

[iv] Le Grand Camouflage, écrits de dissidence de Suzanne Césaire, Paris, Le Seuil, 2009.

« Moi, Laminaire » d’Aimé Césaire : édition critique

M. Souley Ba, René Hénane et Lilyan Kesteloot, dont on a présenté récemment ici-même l’édition critique de Ferrements (1), se sont également attaqués à l’interprétation de Moi, Laminaire, le dernier recueil du poète martiniquais. Le résultat de leur travail est édité non plus chez Orizons mais – en raison d’une stratégie éditoriale singulière – chez L’Harmattan, la maison mère d’Orizons, et dans une présentation différente (2), privant ainsi tous les césairophiles et bibliophiles qui voudront se procurer les deux ouvrages du plaisir de ranger côte-à-côte dans leur bibliothèque deux vrais jumeaux. 

Aimé Césaire

C’est dans Moi, Laminaire, on le sait, que se trouvent repris les poèmes destinés originellement à accompagner une série d’eaux-fortes de Wifredo Lam et publiés d’abord à part sous le titre Annonciation (3). Bien que l’Harmattan ait eu la bonne idée d’intercaler des copies des eaux-fortes dans les commentaires de ces poèmes, on ne saurait trop encourager les amateurs à se reporter à la très belle reproduction de l’édition originale d’Annonciation, poèmes et gravures, présentée par Daniel Maximin (4). Cela étant, en dépit de leur qualité médiocre, les copies de l’Harmattan permettront déjà d’apprécier combien les mots du poète sont fidèles aux images du peintre. Les commentaires – ici de René Hénane dont les lecteurs de Mondesfrancophones ont déjà eu maintes occasions d’apprécier le talent en tant qu’herméneute césairien (5) – ajoutent de nombreuses précisions et de précieux éclaircissements. Sans compter que Césaire avait lui-même commenté l’œuvre de Lam, avant de l’illustrer de ses poèmes. On peut citer ces quelques mots repris dans l’édition critique de l’Harmattan :

« Par les soins de Lam, les formes saugrenues, toutes faites, rugueuses, inspirées, qui barraient la route, sautent aux grands soleils des dynamites… Par les soins de Lam, l’esprit premier, je veux dire le sentiment, le rêve, l’hérédité, se projette et s’hallucine… » (6).

Trouverait-on meilleure définition de la poésie de Césaire lui-même ? Il n’est pas nécessaire de chercher plus loin pour comprendre l’étroite parenté entre les deux créateurs, le plasticien et le poète.

Le dossier d’une cinquantaine de pages consacré à Césaire et Lam n’est pas qu’une édition savante des poèmes de la suite Annonciation. Il renferme à peu près tout ce qui concerne leurs relations et même au-delà puisqu’on y découvre, par exemple, des textes concernant le seul Lam, publiés originellement (en français) dans la revue Tropiques (7). Ce dossier contient également des poèmes de Césaire dédiés à Lam et publiés antérieurement à Moi, laminaire. On découvrira ainsi trois versions successives du poème « À l’Afrique ». Leur confrontation est riche d’enseignement quant à l’évolution du moi intérieur du poète, comme à la manière dont il entendait se présenter à l’extérieur. Qu’on en juge. Dans la première version (Poésie 1946), le poète n’hésitait pas à provoquer grossièrement  les croyants : « j’emmerde ceux qui ne comprennent pas qu’il n’est pas beau de louer l’Éternel et de célébrer ton nom ô Très-Haut ». Cette invective disparaît dès la deuxième version, celle de Soleil cou coupé K, alors que Césaire est pourtant toujours communiste en 1948.

La première version abondait également en notations directement sexuelles :

« … j’attends d’une attente vulnéraire
ma campagne qui naîtra aux orteils de ma compagne et verdira à son sexe
le ventre de ma compagne c’est le coup de tonnerre du beau temps
les cuisses de ma compagne jouent les arbres tombés le long de sa démarche où boivent les rossignols de feu
attente
le sexe de ma compagne est l’alibi du pain que n’arrivent pas à grignoter les écureuils du tremblement de terre… »

La deuxième version est nettement plus retenue :

« … j’attends d’une attente vulnéraire
ma campagne qui naîtra aux oreilles de ma compagne et verdira à son sexe
le ventre de ma compagne c’est le coup de tonnerre du beau temps
les cuisses de ma compagne jouent les arbres tombés le long de sa démarche… »

Enfin dans la dernière version, celle de La Poésie (complète – 1996), toute allusion à une compagne aura disparu. Il ne subsistera plus, dans le dernier vers, inchangé d’une version à l’autre, qu’une allusion aux « formes émues de la femme » (8).

Comme pour Ferrements, cette édition critique de Moi, Laminaire a surtout le mérite d’éclairer le sens de nombre d’expression employées par Césaire, dont le lecteur ordinaire ne peut faire plus que d’apprécier la musique, les assonances, la beauté formelle. Les trois auteurs font d’ailleurs preuve de prudence, certaines de leurs explications sont présentées comme des hypothèses et certaines formulations sont carrément laissées dans l’ombre. Il reste que la somme des éclaircissements apportés par nos interprètes témoigne d’une impressionnante érudition.

Comme dans Ferrements encore, les textes introductifs, de plumes différentes, n’ont pas été harmonisés ce qui entraîne quelques répétitions superflues. Par exemple cette citation dans laquelle Césaire lui-même explique l’écart entre sa première œuvre poétique – le Cahier du retour au pays natal – et Moi, Laminaire, une sorte de bilan en forme de chant du cygne :

« La différence qu’il y a entre les deux recueils, c’est qu’au début il y a le lyrisme, il y a le grand coup d’aile, il y a Icare qui se met des ailes et qui part. Et puis avec l’autre, je ne dis pas que c’est l’homme foudroyé, mais enfin l’homme rendu à la dure réalité et qui fait le bilan… Évidemment une vie d’homme, ce n’est pas ombre et lumière ? C’est le combat de l’ombre et de la lumière… » (9).

Ce texte éclaire évidemment toute la tonalité de Moi, laminaire, seul recueil au demeurant où l’on voit apparaître la personne du poète dans le titre. Encore ce « Moi » n’est il pas vraiment égotiste. La lecture des poèmes confirme le contenu de la citation précédente : le poète y parle autant de la condition humaine en général que de l’homme lui-même.

Il reste que certains poèmes introduisent nettement la distinction. Par exemple celui intitulé « Sans instance ce sang » où le politicien Césaire s’en prend à son peuple trop pusillanime : « Elles [les « reines », c’est-à-dire les cannes à sucre !] s’étonnent à bon droit que le feu central [le volcan = le peuple] consente à se laisser confiner pour combien de temps encore dans la bonne conscience des châteaux de termitières [les habitations des maîtres békés ?] qu’il s’est édifié un peu partout ».

Le titre du poème n’est que la reprise de l’expression qui conclut le dernier vers du poème (vers ternaire sublime avec sa série d’allitérations en « s ») : « ces saisons insaisissables ce ciel sans cil et sans instance ce sang ». Son sens est utilement éclairé dans l’édition critique : « instance » vient du latin « stare », se tenir debout, d’où le sens ancien d’« effort ». « Sans instance ce sang » signifie alors que le sang antillais est incapable d’effort. Une affirmation très exagérée mais qui traduit bien ici l’amertume du poète.

Post scriptum : Nous signalions, à la fin de notre présentation de l’édition de Ferrements, l’apparition de la collection « Entre les lignes – Littérature sud » des éditions Honoré Champion. Quatre nouveaux titres viennent enrichir la collection : Une Saison au Congo d’Aimé Césaire (présenté par D. Traoré Klognimban), L’Isolé Soleil de Daniel Maximin (C. François), L’Opium et le bâton de Mouloud Mammeri (H. Sanson) et enfin Allah n’est pas obligé d’Ahmadou Kourouma (S. K. Gbanou). 

(1)   Michel Herland, « Lire Césaire ? Oui mais comment ? », http://mondesfrancophones.com/debats/aime-cesaire/lire-cesaire-oui-mais-comment/

(2)   M. Souley Ba, René Hénane et Lilyan Kesteloot, Introduction à Moi Laminaire… d’Aimé Césaire – Édition critique, Paris, L’Harmattan, 2013, 275 p., 29 €.

(3)   Cf. Michel Herland, « Picasso, Césaire, Lam : triangle de la création ».

(4)   Daniel Maximin, Césaire et Lam, Insolites bâtisseurs, HC éditions, Paris, 2011, 23 x 28,5 cm, 96 p., 22,50 €.

(5)   Comme dans leur édition de Ferrements, il est cependant toujours difficile de distinguer les contributions de chacun des trois auteurs.

(6)   Aimé Césaire, « Lam et les Antilles », XXème siècle, juillet 1979. Cité dans l’Introduction à Moi Laminaire… p. 234 et p. 246.

(7)   Revue fondée par Césaire après son retour en Martinique, en 1939, et qui connut quatorze numéros entre 1941 et 1945. Profitons de l’occasion pour signaler la belle réédition en un volume chez Jean-Michel Place (1978), toujours sur le marché.

(8)   Des coquilles viennent malencontreusement perturber la lecture. Par exemple, dans ce dernier vers (« mais la belle autruche courrière qui subitement naît des formes émues de la femme me fait de l’avenir les signes de l’amitié »), commun aux trois versions et qui est reproduit trois fois, on lit une fois « amis » au lieu de « mais » (p. 264) et une fois « émus » au lieu d’ « émues » (p. 265). 

(9)   La citation est cependant répétée avec des variantes dans le texte – « récits » (p. 27), « recueils » (p. 50) ; «  l’homme prodigue » (p. 27), « l’homme foudroyé » (p. 50) – et dans le titre de l’entretien avec D. Maximin (Présence Africaine, n° 126, 1983) d’où est extraite la citaiton : « La parole essentielle » (p. 27) ; « La poésie : parole essentielle » (p. 50).