Le chômage – (II) A-t-on vraiment tout tenté ?

Sculpteur Stéric

Si la fin du travail approche à grands pas, comme nous l’écrivions à la fin de l’article précédent, elle n’est pas aujourd’hui le problème le plus pressant. Ce dernier réside plutôt dans l’installation d’une société duale avec d’un côté ceux qui « possèdent » un emploi et de l’autre ceux qui en sont privés, ou qui gagnent à peine de quoi vivre, ou qui vivent sous la menace du chômage. Face à ce constat, toute politique consistant à augmenter la durée légale du travail (nombre d’heures hebdomadaires et d’années) dans l’espoir que cela accélèrera la croissance et multipliera in fine le nombre de postes est immédiatement contre-productive puisqu’elle conduit à la hausse du chômage. N’oublions pas à cet égard que l’Allemagne – puisqu’elle est présentée comme le modèle à imiter – a réduit le chômage en multipliant les petits boulots à temps partiel et grâce à sa faiblesse démographique. Idem pour la Grande-Bretagne avec les contrats « zéro heure[i] » !

En tout état de cause, ce qui a réussi là ne marchera pas nécessairement ici. Dans une configuration de l’économie mondiale donnée – en l’occurrence la mondialisation – les performances relatives des différentes nations dépendent pour une grande part de particularités que l’on pourrait dire « psychologiques ». Ainsi la Chine tire-t-elle mieux son épingle du jeu que la Russie non seulement parce que le coût de la main d’œuvre y est plus faible qu’en Russie mais encore parce que les dirigeants du parti communiste chinois comprennent mieux les conditions d’une économie de marché que Vladimir Poutine, et encore aussi, sans doute, parce que le maoïsme n’a pas réussi à détruire les habitudes ancestrales (« confucéennes », dirait-on) de discipline au travail, tandis que le stalinisme n’a pas su les implanter (en dépit de quelques stakhanovistes artificiellement fabriqués). De même l’Allemagne s’en sort-elle mieux que la France et, là aussi, il est permis de penser que le comportement par rapport au travail y est pour quelque chose. La France a une longue habitude de la contestation ouvrière depuis les ébénistes du faubourg Saint-Antoine, en 1789, puis la Commune, le Front Populaire, … Rien de tel en Allemagne où les « soviets » de 1917 furent vite noyés dans le sang. Quant à l’épisode nazi, s’il fut bien révolutionnaire et populaire, on ne saurait en aucun cas l’interpréter comme une remise en cause du capitalisme et de la relation salariale.

L’idéologie importe. Les peuples épris plus que les autres d’égalité et de liberté (ou qui, plus simplement, valorisent davantage la débrouillardise individuelle que l’embrigadement) ne sont pas les mieux armés pour la compétition économique.

Alors que faire ? Une politique de formation novatrice ne saurait être une mauvaise chose malgré l’incertitude qui pèse sur les emplois de demain (cf. supra). Quoi d’autre ? Injecter davantage d’argent public (emprunté) dans l’économie dans l’espoir d’une relance keynésienne n’est pas une solution dans la France mondialisée. Sans compter que le montant de la dette est plus que préoccupant[ii]. Une politique protectionniste agressive n’est pas davantage possible tant la France d’aujourd’hui se trouve intégrée dans les réseaux mondiaux. Ou alors il faudrait accepter de longues années de vaches maigres pendant lesquelles on se verrait contraint d’exporter moins (en raison des mesures de rétorsion), tout en continuant de dépendre des importations tant qu’on n’aurait pas reconstitué les filières nationales aujourd’hui disparues. Aujourd’hui, le déficit commercial n’a pas de conséquences financières immédiates grâce à l’euro, mais élever les barrières douanières signifierait le retrait immédiat du marché commun comme de l’euro. Des dévaluations seraient inévitables qui appauvriraient les Français au moins aussi longtemps que l’appareil productif ne serait pas capable de profiter des avantages d’une monnaie sous-évaluée.

Réduire la dette qui pèse comme une épée de Damoclès sur notre tête, serait théoriquement possible, et rapidement, puisque des pays l’ont accompli récemment avec succès (encore le Canada, par exemple). Dans un pays comme le nôtre où le chômage est déjà très élevé, la suppression en nombre de postes de contractuels de l’État, le non remplacement des fonctionnaires partant à la retraite, l’unification des régimes sociaux auraient à nouveau, et quelque rationnels qu’ils puissent paraître, des conséquences désastreuses à court terme non seulement sur le chômage mais encore sur la production nationale, étant donné les troubles sociaux inévitables dès qu’on touche à la fonction publique dans ce pays. Par ailleurs, les exemples de la Grèce, du Portugal et de l’Espagne ne plaident guère en faveur de ce genre de purge dans les pays qui ont perdu leur souveraineté monétaire. En tout état de cause, si l’objectif principal demeure le chômage, la réduction du poids de l’État ne saurait avoir qu’un effet très indirect et hypothétique via la baisse des prélèvements obligatoires (en % du PIB), lesquels sont censés entraver le dynamisme de l’économie.

Les profits d’hier font les investissements d’aujourd’hui et les emplois de demain, disait, en son temps, le chancelier allemand Helmut Schmidt. Ce n’est pas aussi simple, comme le montre l’exemple des années récentes, en France, où les mesures en faveur des entreprises ont permis de reconstituer les marges sans qu’on voie le chômage se réduire vraiment. D’abord parce que les profits supplémentaires peuvent être simplement distribués aux actionnaires et, ensuite, parce que les grandes firmes qui jouent sur le marché mondial peuvent décider d’investir ailleurs qu’en France, là où la demande est la plus dynamique. Concrètement, en 2016, comme le rapporte Le Monde (24-3-2017), 65% des 144 principaux projets lancés en 2016 par des sociétés françaises sont localisés hors de l’Hexagone, et, chiffre plus significatif, la France ne reçoit que 11% de tous les emplois créés par ces grands projets tricolores… Cela ne serait pas grave si la France continuait à attirer les investissements étrangers. C’est, hélas, de moins en moins le cas[iii].

De fait, à l’heure de la mondialisation, il est logique que les investissements se portent vers les régions du monde où la demande est la plus dynamique. Ainsi, la production industrielle de la Chine a-t-elle été multipliée par 2,5 en dix ans et l’Asie, plus généralement, concentre la moitié des projets industriels mondiaux. Pour attirer les investissements nécessaires et accroître l’emploi en France, il serait utile de relancer la demande mais cela paraît inopportun d’une part à cause de l’état des finances publiques et d’autre part en raison de l’ouverture de l’économie qui fait que toute relance de la demande se disperse en majeure partie vers les fournisseurs étrangers. C’est donc bien la quadrature du cercle. A quoi s’ajoute que les investissements nouveaux, particulièrement ceux des grandes firmes, sont de toute façon de moins en moins riches en emplois en raison de la robotisation. C’est d’ailleurs ce qui explique le mouvement, encore timide, de relocalisation de certaines activités en France.

Est-on totalement impuissant ? Est-­il vraiment impossible de faire au moins aussi bien que l’Allemagne, laquelle, à défaut d’être le modèle idéal, a réduit le chômage, est en train de dégager des excédents budgétaires et affiche par ailleurs un excédent commercial considérable ? De ce qui précède, il ressort que la France a deux handicaps par rapport à l’Allemagne : la difficulté d’atteindre un consensus social et, ceci expliquant cela, le retard qu’elle a pris en matière de réformes. A quoi s’en ajoutent deux autres : l’absence d’un tissu dense de PME-PMI industrielles et un positionnement sur des produits de moyenne gamme facilement concurrençables, contrairement à l’industrie allemande qui continue à conserver une sorte de monopoles sur des produits à très haute technicité (comme les machines à commande numérique les plus sophistiquées). Grâce en particulier à ces deux derniers atouts, l’Allemagne a pu, jusqu’à présent au moins, s’affranchir du cercle vicieux dans lequel la France s’est enfermée. La croissance n’y est pas suspendue au dynamisme du marché intérieur puisque l’industrie est tournée avant tout vers le marché mondial, vers le marché asiatique en particulier, particulièrement dynamique.

A défaut de pouvoir mener la « politique de la demande » prônée par les candidats hors système, et si l’on refuse de courir les risques inhérents à la sortie de l’euro, c’est bien une « politique de l’offre » visant à favoriser la production dans son ensemble et les entreprises exportatrices en particulier qui semble s’imposer mais plus ciblée que celle qui a été menée jusqu’ici. Cela va de la réforme de l’éducation (en développant l’apprentissage, en redonnant à l’enseignement professionnel le lustre perdu depuis le temps des « lycées techniques », etc.) jusqu’à la transformation des conseillers commerciaux à l’étranger en intermédiaires de droit privé rémunérés directement par les entreprises, en passant par la simplification administrative et la modification de certaines dispositions du droit du travail. Le transfert des charges sociales sur la TVA (à prix inchangé pour le consommateur) serait également souhaitable puisqu’il serait favorable aux exportations (qui ne supportent pas cette taxe).

Bien que ces réformes, préconisées depuis longtemps, semblent peu de choses, elles heurtent des intérêts particuliers, ce qui a empêché jusqu’ici leur application. Il devrait être a priori plus facile de renoncer aux aides indifférenciées aux entreprises sous forme d’allègement des charges et de les remplacer par des crédits d’impôt (ou des subventions) conditionnés par des investissements donnant lieu à des embauches supplémentaires en France (et, à défaut, remboursables). Toutes les aides aux entreprises abritées de la concurrence internationale devraient être supprimées et redirigées vers les entreprises exportatrices. La mise en œuvre de ces dispositions demanderait cependant un certain doigté pour ne pas tomber sous les fourches caudines des règles anti-dumping de l’OMC.

Comme il serait suicidaire de sortir du marché commun, il n’y aucune marge de manœuvre immédiate concernant la politique commerciale de la France, celle-ci étant régie par l’Union Européenne. Il ne reste, dès lors, qu’à user de notre pouvoir pour infléchir la politique de l’UE en injectant davantage de protectionnisme (introduction de clauses sociales ou environnementales, dénonciation accrue du dumping pratiqué à l’étranger, voire, comme le proposent certains, en « impos[ant] un contenu local minimal pour accéder au marché [européen] »[iv]. Jusqu’à présent, face à une Europe nettement « néo-libérale », de telles tentatives ne pouvaient pas aboutir. Cela n’empêche pas que le prochain président qui sortira des urnes reprenne ces propositions, puisque, face à la montée du populisme, le contexte politique apparaît plus favorable pour un changement à Bruxelles. Par contre, la suppression de la concurrence fiscale, tout aussi indispensable, paraît inatteignable dans la mesure où les décisions concernant les impôts sur les sociétés, sur les revenus et sur le patrimoine restent très largement du ressort des États membres.

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Si l’on n’a pas tout tenté, en raison à la fois des incertitudes inhérentes à la science économique et des pesanteurs sociologiques qui sont la marque de notre pays, il faut bien voir que l’efficacité des réformes, quelles qu’elles soient, trouve rapidement sa limite. On aura beau, par exemple, améliorer la formation des Français, des chômeurs en particulier, ou rendre le marché du travail plus flexible, la disproportion entre le nombre des offres d’emploi non satisfaites et le nombre des demandeurs d’emploi est telle qu’il serait illusoire d’en attendre une réduction du chômage à la mesure du problème. De même, dans une économie mondialisée, les politiques de promotion des exportations se heurtent immédiatement, à l’instar de la mise en œuvre d’un protectionnisme même light, aux politiques similaires des pays concurrents.

Il faut pour finir rappeler une évidence, même si elle n’apparaît pas dans les programmes des candidats à la présidentielle. Notre dynamisme démographique est l’obstacle principal au retour au plein-emploi. Il serait temps d’admettre que la politique généreuse à l’égard de la famille n’est plus de saison.

 

[i] Le contrat ne prévoit pas la durée du travail. A la limite, un employé peut être appelé par l’entreprise pour travailler seulement une heure !

[ii] 100% du PIB, alors que la France s’est engagée par le traité de Maastricht à ne pas dépasser 60% ! Pour peu que les taux d’intérêt se tendent, le coût de la dette française deviendra rapidement insupportable.

[iii] Baisse tendancielle de 2008 à 2014 de 46 milliards à 0,2 milliard d’euro. Nette remontée en 2015, laquelle s’explique par la fusion Lafarge-Holcim et le rachat de la branche énergie d’Alstom par General Electric.

[iv] Cf. Pierre-Noël Giraud, « L’Europe a besoin de mercantilisme, pas de protectionnisme », Le Monde, 18 février 2017.

 

Le chômage : (I) Les perspectives à long terme

je devais véritablement continuer d’écrire toutes les choses que
je jugerais de quelque importance, à mesure que j’en découvrirais
la vérité, et y apporter le même soin que si je voulais les faire imprimer :
tant enfin d’avoir autant plus d’occasion de les bien examiner, comme
sans doute on regarde toujours de plus près à ce qu’on croit devoir être
vu par plusieurs, qu’à ce qu’on ne fait que pour soi-même […] qu’afin
de ne perdre aucune occasion de profiter au public, si j’en suis capable

Descartes, Discours de la méthode, 1637, sixième partie.

Considérons pour commencer la campagne pour les présidentielles, en France. On peut ranger les candidats grosso modo dans deux camps. Les contestataires caressent le peuple dans le sens du poil, promettant, avec naturellement des variantes, des grands travaux financés sur fonds publics, la baisse de la durée du travail et de l’âge du départ à la retraite, le tout sans baisser ni les salaires ni les pensions. Dans la configuration actuelle, évoquée ci-dessus, ces candidats anti-système ont tout faux. Le seul résultat de cette « politique de la demande » serait en effet de creuser le déficit commercial, d’alourdir considérablement la dette de la France, et la charge des intérêts, de provoquer une crise de confiance qui se terminerait soit par l’abandon de l’euro (avec toutes les incertitudes que cela implique), soit plus vraisemblablement (voir Siryza) par des mesures d’austérité qui pèseront en premier lieu sur les électeurs populaires. Les candidats du système prônent pour leur part une politique qui revient plus ou moins à imiter le modèle allemand. Flexibiliser la marché du travail, travailler plus sans gagner plus, retarder davantage le départ à la retraite, baisser les impôts (donc l’emploi public) et les charges des entreprises tout cela dans le but de renforcer la compétitivité des entreprises françaises. Pourquoi pas, dira-t-on, puisque cela a réussi ailleurs (i.e. en Allemagne) ? Sauf que dans un jeu à somme nulle (ce qui n’est pas loin d’être le cas en l’occurrence), tout le monde ne peut pas gagner et que les premiers partis sont les mieux placés. Et que si la France n’est pas partie plus tôt, c’est parce que la société française recèle des freins que notre voisine d’outre-Rhin ne possède pas (cf. infra).

En tout état de cause, cette « politique de l’offre » a déjà été menée, à des degrés divers, sous les présidents précédents, sans succès. La réponse des candidats du système consiste à dire que cela n’a pas bien marché simplement parce que l’on n’est pas allé assez loin et que, de toute façon, si l’on n’avait pas fait ce qui a été fait, la situation de la France serait encore plus catastrophique que ce qu’elle est. Les économistes devraient avoir leur mot à dire sur tous ces points. Hélas, l’économie étant une science inexacte, ils se montrent divisés. Certains, chiffres à l’appui, défendent les programmes des candidats du système, tandis que d’autres nous expliquent, toujours avec des chiffres, que le coût du travail n’est pas plus élevé en France qu’en Allemagne (qui demeure la référence dans tous les cas) et que, avec l’intérim et les CDC, le marché du travail a déjà toute la flexibilité requise. On nous permettra de ne pas entrer dans ces querelles car là n’est pas notre propos.

Ce qui est certain, c’est que la politique telle qu’elle est pratiquée dans notre pays depuis quelques décennies est devenue l’art du court terme. Il est loin le temps du Commissariat au plan, de la DATAR, du plan autoroutier, du programme nucléaire (même si on continue à construire des autoroutes et des centrales atomiques). On ne niera pas qu’il y ait eu quelques couacs dans ce volontarisme (le minitel…) mais l’on cherche vainement aujourd’hui les équivalents de ces grands programmes. Même construire des éoliennes s’avère problématique, tellement l’État se montre faible en face des opposants qui se manifestent contre tous les projets, bons ou moins bons (les plus emblématiques, récemment : les portiques de l’écotaxe, Sirven, Notre-Dame-des-Landes). Cela fait bien longtemps que l’État s’avère incapable de poser des perspectives d’avenir et de mettre en place la stratégie correspondante.

Or quel avenir se dessine ? Certainement pas celui où nous devrons travailler plus. Le gouvernement canadien – qui semble plus doué que le nôtre pour envisager l’avenir – vient de lancer un plan de formation à long terme qui table sur la disparition de 40% des emplois actuels d’ici dix ans ! Par ailleurs, l’ex PDG d’AXA, une entreprise qui emploie 170.000 personnes dans une soixantaine de pays nous apprend que « la moitié des effectifs n’aura pas les qualifications requises dans un horizon de cinq à dix ans »[i]. Il ne nous dit pas s’il aura encore besoin de tous ces collaborateurs bientôt déqualifiés… On voit bien, certes, où devraient être les sources d’emplois nouveaux (dans la biologie et la santé, l’énergie et les technologies propres, l’écologie en général), à ceci près que l’automation touche désormais tous les secteurs et pas seulement l’industrie automobile avec ses ballets de robots soudeurs. Les boulots non ou peu qualifiés sont condamnés à disparaître totalement. Les robots qui distribuent les médicaments dans les hôpitaux, qui livrent des pizzas à domicile, qui préparent les paquets dans les entrepôts d’Amazon existent et fonctionnent déjà. De même, à titre encore expérimental, que les voitures ou les tracteurs agricoles sans conducteur et les supérettes sans personnel.

Il reste, dira-t-on, les emplois qualifiés. Certains d’entre eux, au moins. Car nombreux sont ceux qui sont menacés. Qui est plus qualifié qu’un chirurgien ? Aujourd’hui, la plupart des opérations complexes sont réalisées avec l’aide d’un robot. Il n’est pas nécessaire d’être grand clerc pour prévoir qu’un jour pas si éloigné le robot remplacera entièrement le chirurgien. Il en va de même pour les ingénieurs, les architectes : qu’il s’agisse d’optimiser les performances d’un moteur ou de calculer les contraintes d’un pont ou d’un gratte-ciel, les logiciels existant font mieux l’affaire que les calculs humains. Certes, on peut imaginer qu’il restera au moins un architecte dans chaque cabinet pour entrer les données dans la machine et choisir entre les divers propositions qu’elle lui fournira en fonction de ses propres préférences esthétiques. Mais au-delà ? Même le monde de la finance, qui permet aujourd’hui aux traders un peu chanceux de s’enrichir rapidement, n’est pas à l’abri. Le patron de Black Rock vient d’annoncer qu’il transférait une partie du trading à « Aladdin », un logiciel de gestion de portefeuille.

C’est que l’intelligence artificielle avance à grand pas. « Intelligence » va ici de pair avec la capacité d’auto-apprentissage. L’ordinateur qui était déjà capable de mettre mat les meilleurs joueurs d’échec bat désormais également les champions du jeu de go qu’on croyait hors de sa portée. Mettez cet ordinateur dans la carcasse blindée d’un robot-livreur de pizzas et vous aurez un soldat bien plus performant que les humains, voyant mieux, plus loin, anticipant plus vite et réagissant en conséquence. Quant aux généraux, on ne voit pas comment ils pourraient battre un robot en matière de stratégie, planifier la prise d’une ville aux mains des djihadistes étant bien moins complexe que de sortir vainqueur d’une partie de go.

Le mode de production est en train de connaître une révolution comme on n’en a jamais vue. Il ne s’agit plus de remplacer les allumeurs de réverbères par les électriciens, les cochers par les chauffeurs de taxi et les paysans par les ouvriers. Il est question de remplacer les paysans, les ouvriers, les médecins, etc. et même les musiciens, les communicants[ii], etc. par des machines dont nous sommes assurés désormais qu’elles seront bien plus efficaces que les humains dans à peu près tous les secteurs ![iii]

Quid des politiciens ? Quelle fonction plus noble que gouverner ses concitoyens ? Comment serait-il envisageable de confier cette fonction à une machine ? Si l’on observe, néanmoins, que la véritable fonction des gouvernants est de servir et non de se servir, il apparaît qu’une machine intelligente serait bien plus apte à remplir cet office qu’un humain[iv], pourvu qu’elle soit programmée en fonction de l’intérêt général. Je ne prétends pas que la soumission volontaire à un dictateur-machine serait la solution la plus souhaitable dans l’idéal ! Cependant il n’est pas totalement inenvisageable que nos successeurs, fatigués d’être mal gouvernés, préfèreront s’en remettre à un artefact technologique qui serait à la fois plus intelligent et plus honnête qu’eux-mêmes. Notons que cela est déjà le cas à une échelle certes encore fort modeste : de plus en plus nombreuses, par exemple, sont les villes où les feux de circulation sont commandés en temps réel par un logiciel qui se fonde sur les informations fournies par des caméras et autres capteurs. Les automobilistes (qui continuent pour l’heure à piloter eux-mêmes leurs véhicules) obéissent aux injonctions de ce logiciel sans être[v] moins libres pour autant[vi].

Inutile de rêver : ce n’est pas demain la veille que les humains renonceront à leurs États et à leurs gouvernants. En attendant, il est du devoir de ces derniers de préparer l’avenir, aussi devraient-ils, même imparfaitement, s’y employer (à l’exemple du gouvernement canadien). Il n’est ni souhaitable ni d’ailleurs possible d’arrêter le progrès de la science. Il faut simplement prendre acte du fait que le nombre d’emplois utiles va se réduire inéluctablement. Cela ne signifie pas que la production industrielle diminuera (elle a augmenté de 50% au plan mondial au cours des quinze dernières années[vii]). Par contre il est tout-à-fait envisageable que la plupart des usines disparaissent dans un avenir rapproché.

L’image des usines où vrombissent les robots est peut-être déjà périmée. Il est avéré, en tout cas, que les imprimantes 3D vont se multiplier, même si l’on ne sait pas encore mesurer exactement les conséquences. Selon certains auteurs, les usines seront progressivement remplacées par des ateliers 3D approvisionnés dans les matières premières nécessaires, disséminés dans toutes les zones habitées, où chacun passera commande de ce dont il a besoin, depuis le robinet qu’il souhaite changer jusqu’à une maison complète en kit (les Chinois ont construit un immeuble suivant cette technique) en passant par tel ou tel composant électronique. Suivant cette vision du futur – qui n’a rien de fantastique – une forme, certes incomplète, d’auto-production se généralisera. Ce d’autant que face à la réduction drastique des emplois ou de la durée du travail rémunéré du temps sera libéré pour de telles activités.

Dans cette perspective qui, encore une fois, ne ressort plus simplement de la science fiction, le trop plein aura remplacé le trop peu et la question de la production des richesses se ramènera au choix des biens à produire, qui sera guidé par la quantité de ressources naturelles disponibles, l’empreinte écologique, les possibilités de recyclage, etc. La vraie question sera celle de la distribution des richesses. Pour que la demande « notionnelle[viii] » de biens devienne effective, il faudra impérativement dissocier le revenu du travail. Les questions que cela soulève sont énormes et sont avant tout d’ordre ontologique. L’existence des animaux (auxquels il convient de rattacher le genre humain en la circonstance) est dominée par la recherche de la nourriture. Que deviendrons-nous lorsque nous ne serons plus soumis à la nécessité ? Le futur donnera sa réponse. En attendant, soyons conscients que l’objectif consistant à vouloir employer dans l’avenir toutes les personnes a priori employables est illusoire et que cet avenir se rapproche à grands pas et que nous devrions d’ores et déjà nous y préparer.

 

[i] Le Monde, 31-3-2017.

[ii] Qui parierait aujourd’hui que les écrivains, par exemple, ces gens qui écrivent des livres avec des mots, quel que soit le support, existeront encore dans deux siècles ? Et, pour s’en tenir à l’écriture, les ordinateurs sont capables d’ores et déjà de produire romans de gare et scénarios.

[iii] Telle est déjà la conclusion des experts. Par exemple en matière de médecine, dans bien des cas « l’intelligence artificielle remplacera l’expertise humaine » selon N. Bozou et Ch. Marques (Hôpital : Libérer l’innovation, cité dans le Monde, 14-4-2017).

[iv] « Les dépositaires de la puissance publique ne sont point les maîtres du peuple mais ses officiers », nous rappelle Rousseau qui nous prévient en même temps que puisque « la volonté particulière agit sans cesse contre la volonté générale, ainsi le gouvernement fait un effort continuel contre la souveraineté » (i.e. le peuple). Du Contrat social, chap. 17 et 10.

[v] Il est clair que la liberté ne consisterait pas à supprimer le logiciel, et donc à réduire l’efficacité du dispositif, encore moins à supprimer totalement les feux de circulation et à instaurer l’anarchie sous la forme d’embouteillages inextricables.

[vi] Il y a là un exemple de contrat social implicite consenti librement par les citoyens (les automobilistes en l’occurrence).

[vii] Une augmentation très inégalement répartie. La production industrielle de la Chine a été multipliée par 2,5 en dix ans. L’Asie concentre la moitié des projets industriels mondiaux. L’industrie, en France, décline inexorablement. La production industrielle a et l’emploi, aujourd’hui autour de 3 millions a diminué de moitié depuis 1975.

[viii] La demande notionnelle d’un « agent » (économique) est celle, latente, qui se manifesterait sur le marché si l’agent disposait des revenus suffisants.

Poésie ­– La Martinique d’Olivier Larizza

Octaves de jazz nous sommes aussi
des phares allumés dans la nuit

Olivier Larizza, professeur de langue et littérature anglaises, a enseigné pendant une dizaine d’années à l’Université des Antilles et de la Guyane en Martinique. Auteur de romans et de nouvelles autant que d’essais savants, comment serait-il resté insensible à l’atmosphère de notre petite île tropicale, si différente de celle de sa province d’Alsace ? A défaut de nous proposer le grand récit antillais qui viendra sans doute plus tard, il livre aujourd’hui une première série de poèmes inspirés par son séjour martiniquais.

Quand un poète est en même temps professeur de littérature, il peut être tenté de se faire l’analyste de son œuvre. Tel est le cas ici. Larizza donne à la suite de ses poèmes une postface en forme de manifeste. La poésie, en effet, a grand besoin d’être défendue, tout au moins dans notre pays (ce n’est heureusement pas le cas partout sur la planète) où son marché s’est réduit comme peau de chagrin pour ne représenter plus que 0,1 % (!) du marché du livre. Cette crise de la lecture s’explique avant tout, selon Larizza, parce que la poésie française contemporaine a succombé à un « vertige formaliste », parce qu’elle se complaît dans « une intransitivité artificielle ou absconse déconnectée de l’humain », tant et si bien qu’elle est devenue « une machine à fabriquer de l’indicible et de l’inaudible », qu’elle « inocule l’ennui ». La charge, on le voit, est sévère, d’autant que des exemples sont cités, ainsi « les monochromes murmurés d’un Bonnefoy ou d’un Jaccottet »[i].

Que doit donc devenir – ou redevenir – la poésie pour trouver – retrouver – un public ? Elle doit d’abord nous parler de tout ce qui importe : la vie, la mort, l’amour, la guerre. Et pas seulement en parler ; elle doit rendre tout cela aussi réel que dans l’esprit exalté du poète. Et bien sûr, on ne décide pas d’écrire un poème, nous dit Larizza, il faut qu’il provienne « d’une douleur ou d’une joie (d’une émotion ou d’un ressenti) qui se fait chair dans le verbe parce que le verbe n’a plus d’autre choix que celui-là ». En d’autres termes, la poésie dit ce qui doit impérativement être dit et ne peut l’être par d’autres moyens que la scansion des vers. La forme, sans doute, importe mais point n’est besoin d’apprendre des traités de style. Sans se rallier à l’écriture automatique, Larizza prône en tout cas le lâcher-prise, un « dérèglement raisonné de tous les sens » (selon la formule de Rimbaud), lequel permettra « d’entrevoir l’inconnu, ce bateau ivre ». En d’autres termes encore, c’est au moment même où le poète est poussé à écrire par une force irrésistible qu’il doit se sentir le plus libre.

De fait, les poèmes du recueil témoignent de la grande liberté de ton autant que de la sincérité de l’auteur. La conclusion du premier poème, « Perdu » semble d’ailleurs l’illustration directe du manifeste.

Alors il prit sa pieuvre pitoyable plume &
Comme un train fou il glissa
lui le hanté des mots et il mit
tout son fardeau paradoxe permanent
dans une improbable poésie une nuit
où elle avait pris l’avion quittant le pays
du soleil où le crépuscule majestu
eux & magenta se meurt et le tue

Si une certaine nostalgie – qui justifie le titre du recueil, L’Exil – est toujours présente, cela n’empêche pas la joie de vivre.

Sur le malecón de Fort-de-France la
vie danse les robes au vent flottent &
matelots du soir dont l’encre s’épuise nous
élucidons le mystère de nos lumières Il y a
toujours du bonheur quelque part

Larizza est un voluptueux hanté par la mort. Il avait à peine trente ans quand il écrivit le poème suivant où la sensualité la plus crue ne sert qu’à rendre plus cruelle l’anticipation de la vieillesse.

Rien ne comptait ni encore
les coulisses des
fashion shows où tu paradais
en appétit vêtu de noir les yeux languissant
sur les cuisses polies des métisses […]
Donc rien au fond
n’avait de l’importance sauf la flèche du temps
qui te trouait le corps imperceptiblement
Et bientôt ton profil en demi-dieu se masturbant
s’étiolerait dans les raies roses du couchant

Larizza entretien un rapport compliqué avec la Martinique, cette île où
dans l’eau barbotent les bambins
castors noirs dans l’immensité bleu sombre

C’est qu’il la connaît comme l’écrivain toujours aux aguets prompt à saisir les contradictions des lieux où il passe.

Cette prison dorée sa richesse m’hallucine écrit-il, mais aussi, par ailleurs
Martinik parfois ressemblerait à cela
Derrière les cocotiers la rondeur optimiste des
mangues la sensualité des échines se cachait
la savane au goût de fer béton gris pourriture
les cancrelats qui rôdent
RAVETS MONSTRES

Il n’est pas si facile de vivre quand on sait qu’on va mourir
Que peuvent les neuvaines
contre le néant, le rien, la vie ?
d’autant plus quand on est un écrivain en quête de reconnaissance. Certes, on peut toujours rêver que
le petit marin aux cheveux longs & à la
chemise blanche brandira son glaive il
brandira sa plume écorchant
la langue des bourgeois de Paris
qui de leurs deniers le gratifieront

mais il faut s’y faire
Les journalistes
parlent d’abord des stars les Angot anal
phabètes dont la logorrhée fascine

Heureusement qu’il y a l’humour et l’autodérision pour aider à vivre et les poèmes de Larizza n’en manquent pas, comme on a pu en juger. Nous nous garderons d’oublier cette importante confidence :
Le samedi 9 juin deux mille sept
des merles vinrent picorer mon assiette
!

 

Olivier Larizza, L’Exil, Andersen, coll. « Confidences », Paris, 2016, 111 p.

 

[i] « dont l’archaïsme bientôt sidérera », ajoute Jean-Paul Klée (in Décorateurs de l’agonie, repris ici par Larizza).

L’armorial de Paris

Alain Dusser, Promenade biographique et héraldique à travers Paris, 3 vol., Paris, Éditions Christian, 2016, tome I, A à H, 401 p. et tome II, J à Z, 444 p., 30 € chacun, tome III, 83 p., 20 €.

Voilà un ouvrage, un ensemble de trois volumes, que les lecteurs de mondesfrancophones ne découvriront pas sans surprise. Ce n’est pas tous les jours, en effet, qu’on voit paraître une telle somme d’érudition portant sur une science, l’héraldique, plutôt désuète. L’auteur est un ancien officier supérieur de l’armée française, de noble roture, qui voit dans l’héraldique autant une incitation à exercer ses talents de peintre qu’un truchement pour revisiter l’histoire de France.

Il existe déjà des dictionnaires des rues de Paris, dont le Dictionnaire historique de Jacques Hillairet auquel A. Dusser rend hommage dans son introduction. Mais aucun dictionnaire qui soit centré sur la biographie de la personne qui a donné son nom à telle ou telle rue en même temps que sur son blason. Celui-ci peut être aussi bien hérité que choisi par cette personne elle-même, comme tel fut le cas pour les blasons datant du Second Empire. Pour réaliser son œuvre, A. Dusser a fait appel aux armoriaux disponibles. L’image n’y figure pas toujours. Parfois demeure seule la description littérale du blason, dans cette langue particulière, qui, selon le Littré, «  se lie à l’histoire et à l’archéologie, se lie aussi à l’étude du français à cause du nombre de mots anciens et de vieilles formes qu’elle a conservés ». Notre auteur possédant parfaitement ce vocabulaire pour le moins ésotérique, ses représentations en couleur des blasons ne tolèrent aucune fantaisie, même lorsque le modèle fait défaut. Ajoutons que son pinceau est aussi sûr que son crayon.

Arnaud

Les deux premiers tomes, suivant l’ordre alphabétique des rues, consacrent une ou deux pages à chaque personnage éponyme, avec son portrait (reproduction ou photographie pour les plus récents) et son blason, en noir et blanc, accompagné de la description héraldique. Suit la biographie du personnage. Les reproductions des blasons en couleur sont toutes regroupées dans le troisième tome, à raison de neuf par pages.

Belsunce

708 rues sont répertoriées, de l’Abbé Grégoire (1750-1831), apôtre de l’antiesclavagisme,  à Xaintrailles (˷1400­-1461), compagnon de Jeanne d’Arc et maréchal de France. On ne saurait citer tous les grands personnages qui ont donné leur nom aux rues de la capitale mais deux exemples suffiront pour se faire une première idée de la « langue du blason » évoquée par le Littré. Soit pour commencer les armoiries d’Arnaud d’Andilly (1612-1694), l’un des messieurs de Port-Royal : « d’azur à chevron d’argent, accompagné en chef de deux palmes du même et en pointe d’une montagne montante, aussi d’argent » (I, p. 51). Peut-on rêver meilleure adéquation avec le saint homme, qui fut tout d’élévation spirituelle ? Et comment ne pas faire le même constat à propos de celles de Belsunce (ou Belzunce) de Castelmoron (1671-1755), évêque de Marseille et pourfendeur, lui, du jansénisme, à la personnalité opposée à celle d’Arnaud : « d’argent à l’hydre de sinople, dont une des têtes est coupée et tient encore un peu au col avec quelques gouttes de sang qui coulent de la blessure » (I, p. 103) ?

Voilà en tout cas un ouvrage insolite qui a sa place toute trouvée tant dans les bibliothèques érudites que dans celles des amoureux de Paris férus d’histoire.

 

Fédéralisme – fondateurs du XXe siècle

« Le vingtième siècle ouvrira l’ère des fédérations
ou l’humanité recommencera un purgatoire de mille ans ».
P.­J. Proudhon, Du Principe fédératif.

Michel Mouskhély (avec Gaston Stefani), Confédération et fédération : L’Antithèse, Textes choisis (1949-1964), Fédérop et Presse fédéraliste, Gardonne, 2012, 161 p.

Altiero Spinelli (avec Ernesto Rossi), Le Manifeste de Ventotene et autres textes (1941-1947), Presse fédéraliste, Lyon, 2016, 343 p.

Lord Lothian (Philip H. Kerr), le Pacifisme ne suffit pas, le patriotisme non plus et autres textes (1922-1943), Presse fédéraliste, Lyon, 2016, 280 p.

Éditions établies par Jean-Francis Billion et Jean-Luc Prével.

Michel Mouskhély (1903-1964), né à Tiflis (Géorgie), a enseigné les sciences politiques à Paris et au Caire avant de terminer sa carrière comme professeur à l’université et à l’IEP de Strasbourg. Disciple d’Alexandre Marc (1904-2000), il fut un partisan du fédéralisme global (ou intégral), un courant proudhonien, désormais bien en sommeil, qui constitue pourtant une troisième voie entre capitalisme et socialisme, laquelle aurait toute sa pertinence aujourd’hui, alors que le socialisme (au sens de la propriété collective des moyens de production) semble définitivement enterré, tandis que le capitalisme mondialisé, désormais sans concurrent, consacre la domination des puissants sur les faibles. Certes, l’histoire n’a pas dit son dernier mot et l’on peut espérer que l’humanité s’échappe dans un avenir plus ou moins lointain de la double impasse (sociale et écologique) dans laquelle elle se trouve actuellement piégée. Il sera temps alors de retrouver les propositions élaborées dans les années 1930 par les membres du groupe Ordre Nouveau.

Les textes choisis par Jean-Francis Billion et Jean-Luc Prével se concentrent pour leur part sur le fédéralisme politique (ou hamiltonien), le projet d’un fédéralisme plus vaste, englobant toutes les sphères de la société n’étant abordé que rapidement, sous l’étiquette « démocratie fédérale », à la fin du texte intitulé Structures fédérales (1964). Le texte le plus volumineux, L’Europe face au fédéralisme, qui date de 1949, cosigné avec Gaston Stefani, aborde principalement deux sujets : l’un de doctrine, la distinction entre confédération et fédération, la seconde étant évidemment préférable à la première ; l’autre plus pratique puisqu’il s’agit ni plus ni moins d’un projet de constitution européenne (1949, pp. 85-94). Pour être bref, ce projet est néanmoins précis et original, prévoyant, par exemple, de partager les compétences en matière militaire, seule l’aviation étant prérogative exclusive de la fédération.

L’ouvrage contient les textes de présentation des éditions originales par Alexandre Marc et Henri Fresnay (1903-1988), et une « Préface » de Lucio Levi (l’actuel directeur de la revue The Federalist Debate) qui insiste curieusement sur un point de doctrine qui le sépare de M. Mouskhély et de la plupart des fédéralistes. Les « Italiens », à la suite de Mario Albertini, défendent en effet généralement une conception fidèle au matérialisme historique, suivant laquelle l’infrastructure (économique) détermine (en dernière instance) la superstructure (politique) :

« C’est la deuxième phase du mode de production industriel, qui, avec la chaîne de montage et le production en série, l’aviation et la radio, alimente des processus d’intégration et des marchés de dimension macro-régionales et met ainsi en question l’indépendance des États régionaux » (p. 10-11).

Selon L. Levi, les analyses et recommandations de M. Mouskhély seraient donc obsolètes à l’heure de la mondialisation. C’est désormais « le problème du gouvernement mondial [qui est] à l’ordre du jour ». On ne saurait certes contester une telle affirmation tant que l’on demeure au niveau de l’idéal. Par contre, pour qui adopte un point de vue plus pragmatique, force est de reconnaître que la question de la fédération mondiale n’est pas vraiment d’actualité alors que l’on n’est même pas encore parvenu à bâtir la fédération européenne et que la consécration de la Chine en tant que prochain hégémon apparaît de plus en plus certaine.

Altiero Spinelli

Altiero Spinelli (1907-1986) fut un militant inlassable de l’unité européenne. Si nous pouvons évoquer un souvenir personnel, nous le revoyons, à Strasbourg, en train de partager sa foi fédéraliste avec un groupe d’étudiants aixois que nous avions conduits au Parlement européen dans l’espoir d’en faire de futurs militants ou, à défaut, de solides soutiens. Cela se passait dans les années 1980, peu de temps avant la disparition du maître, à l’époque du Club du Crocodile qu’il avait fondé avec d’autres députés et qui parvint, on se le rappelle peut-être, à faire adopter par le Parlement le projet de Traité instituant l’Union européenne (1984), lequel devait aboutir, peu après, à l’Acte unique européen (1986).

C’est comme jeune responsable communiste entré très tôt dans la clandestinité que Spinelli fut condamné en 1927 à seize ans et huit mois de prison. Relégué au bout de dix années d’emprisonnement d’abord sur l’île de Ponza puis sur celle de Ventotene, c’est là où, au nom de la liberté, il abandonna le communisme et se convertit au fédéralisme. Le Manifeste de Ventotene (cosigné avec Ernesto Rossi), publié dès 1943 en Italie, est l’acte fondateur du Movimento Federalista Europeo qui jouera un rôle moteur dans le mouvement européen en général.

Spinelli, dans ses Mémoires, fait l’éloge des fédéralistes anglais, de « leur pensée claire et précise », et critique a contrario « le fédéralisme idéologique de Proudhon et Mazzini, fumeux et alambiqué »[i]. Partisan déclaré du fédéralisme hamiltonien, il professe que la construction de la fédération européenne est le préalable à toute politique de progrès. De fait, écrit-il dans le Manifeste, « la ligne de démarcation entre les partis progressistes et les partis réactionnaires [sépare] ceux qui considèrent comme but essentiel la conquête du pouvoir économique national  […] et ceux qui considèrent comme tâche essentielle la création d’un État international stable » (p. 51). Soit encore : « Le problème qu’il faut tout d’abord résoudre […] c’est celui de l’abolition définitive de la division de l’Europe en États nationaux souverains » (p. 48, n.s.).

Rédigé principalement par Spinelli, le Manifeste contient une partie attribuée à son co-auteur, E. Rossi, qui porte sur « La réforme de la société ». Le titre indique bien que l’on n’est pas ici dans de l’institutionnel à l’état pur, que le Manifeste se prononcera également sur des questions d’organisation sociale. Paradoxe : le programme esquissé apparaît parfaitement compatible avec celui développé à l’époque par A. Marc et ses amis d’Ordre Nouveau[ii] : complémentarité de la propriété publique (des firmes « monopolistes ») et privée (le reste de l’économie), développement des coopératives ouvrières et de la petite propriété paysanne, garantie inconditionnelle d’un revenu décent à chacun… (p. 52-59). Le Manifeste se montre d’ailleurs bien plus dirigiste qu’Ordre Nouveau en demandant « que les rémunérations moyennes puissent se maintenir, pour toutes les catégories professionnelles, à peu près à un même niveau et que les divergences salariales soient, au sein de chaque catégorie, à la mesure des capacités individuelles » (p. 56).

Plus étonnant encore, dans  l’article de 1943 intitulé « Politique marxiste et politique fédéraliste », Spinelli reprend seul à son compte les mesures sociales du Manifeste. Il développe en particulier l’idée du revenu minimum garanti sur la base d’une argumentation qui est précisément celle d’Ordre Nouveau : « Utiliser l’ensemble des ressources que les capacités techniques de notre société mettent désormais à notre disposition afin de satisfaire les besoins élémentaires de la vie civilisée de tous les citoyens, de sorte que les ouvriers ne tombent dans des conditions de misère telle qu’ils doivent accepter des contrats de travail avec des clauses contraignantes » (p. 254). La traduction est imprécise mais l’idée est bien là : lorsque les travailleurs sont assurés de jouir en toutes circonstances d’un niveau de vie suffisant pour couvrir les besoins fondamentaux (nourriture, logement, etc.), le rapport de force entre les prolétaires et les capitalistes se trouve transformé et les travailleurs ne sont plus obligés d’accepter n’importe quel emploi contre n’importe quel salaire.

Spinelli a eu le grand mérite d’examiner sans complaisance les conditions du combat fédéraliste. « Les fédéralistes ne peuvent et ne doivent pas compter sur l’aide indifférenciée des masses », écrit-il par exemple dans le même article de 1943. La conclusion est non moins claire : « Les fédéralistes entendent former le noyau d’une classe dirigeante progressiste qui aurait les capacités révolutionnaires des communistes sans en avoir les défauts » (p. 295). Dans un article antérieur qui date de 1941 ou 1942, il apporte une utile précision. La révolution fédéraliste – puisqu’il s’agit bien en effet à ce stade de l’évolution de la doctrine de Spinelli d’une authentique révolution – n’adviendra que si les événements s’y prêtent : « Pour réaliser [les États-Unis d’Europe], il faut des circonstances particulièrement favorables, dans lesquelles les vieilles traditions, les vieux schémas de conduite auront provisoirement perdu, à la suite de graves événements, l’emprise qu’ils possédaient sur les âmes » (p. 211).

La stratégie fédéraliste qui se dessine ainsi est claire : bâtir une organisation capable de saisir toute occasion qui se présente de faire advenir l’autorité fédérale seule à même d’instaurer un fonctionnement harmonieux de la société. Dans le Manifeste, Spinelli envisage de confier cette tâche à un « parti révolutionnaire », cependant la doctrine s’oriente très vite vers la constitution d’un « Mouvement fédéraliste européen », ce qui est chose faite, en Italie, dès 1943, mouvement au-dessus des partis, dont la vocation est de réunir « toutes les forces et tendances progressistes qui s’avèrent favorables à la création de la fédération européenne » (p. 331).

On mesure aujourd’hui, alors que les circonstances depuis 2008 se prêtent à l’évidence à un changement radical des règles de l’UE, combien la mouvance fédéraliste est affaiblie. La crise de l’euro, les politiques de rigueur imposées aux pays du sud du continent, l’appauvrissement de leurs citoyens, ce sont là des événements suffisamment graves à propos desquels les fédéralistes ont pourtant eu bien du mal à faire entendre leur voix. Quel discours auraient-ils pu tenir au demeurant ? Spinelli a écrit ceci dans son Journal d’un européen : « Il faut comprendre quel est le point décisif et concentrer sur lui toutes les énergies pour remporter la victoire, puisque, si on gagne ici, le reste suivra tout seul » (p. 108). Sans doute. Encore faut-il être d’accord sur le point décisif. Transformer la zone euro en une fédération est-il un objectif susceptible de remporter l’adhésion de tous les fédéralistes (a fortiori de tous les citoyens européens) tant que les perspectives concrètes offertes pas ladite fédération sont simplement la poursuite de la politique néolibérale actuelle ? Dans une conjoncture de crise, il paraît vain de poser les questions institutionnelles sans indiquer en même temps la politique qui sera suivie par les institutions dont on souhaite la création. Or les fédéralistes européens sont aujourd’hui remarquablement discrets, dans leurs organes, à cet égard. Sans doute parce qu’ils demeurent profondément divisés.

Lord Lothian

Lord Lothian (1882-1940).

Le lien entre Philip Henry Kerr (devenu Lord Lothian en 1933) et Altiero Spinelli est ténu mais il existe. Spinelli et Rossi ont découvert le fédéralisme au début des années quarante par des articles de Luigi Einaudi, président de la République italienne de 1948 à 1955 et père du fondateur des éditions du même nom, publiés vingt ans auparavant. Sollicité par Rossi, ce même Einaudi envoya aux relégués « deux ou trois livrets de la littérature fédéraliste anglaise qui s’était développée vers la fin des années trente sous l’impulsion de Lord Lothian »[iii].

Ph. Kerr avait découvert quant à lui le fédéralisme en Afrique du Sud, alors que, jeune fonctionnaire auprès du haut-commissaire, il était chargé d’imaginer les futures institutions de la colonie de la Couronne. Avant la première guerre mondiale, il milita en faveur de l’organisation fédérale de l’Empire britannique, préfiguration dans son esprit d’une fédération mondiale. Pendant la première guerre mondiale, il devint le secrétaire privé du Premier ministre libéral Lloyd George, avec des responsabilités particulières en matière impériale et étrangère. Il participa à ce titre à la Conférence de Paris, prélude au Traité de Versailles. Comme Keynes[iv], il était convaincu que les conditions imposées à l’Allemagne ne posaient pas les bases d’une paix future. Dans son texte peut-être le plus fameux, qui donne son titre au livre examiné ici, « Le pacifisme ne suffit pas – Le patriotisme non plus » (1935), il distinguait la paix comme simple état négatif, l’absence de guerre, de la paix comme fait positif, lorsque la guerre est bannie, les différents étant réglés par la loi (p. 140[v]). Pour supprimer la guerre, il n’y a qu’une seule solution : fondre les nations potentiellement ennemies dans une fédération, en commençant par l’Europe. Les institutions comme la Société des Nations sont en effet impuissantes par nature car reposant sur « le principe de la souveraineté complète des États membres » (p. 162). Dans ce même texte, il annonçait qu’un nouveau conflit était déjà en germe dans le réarmement de l’Allemagne et que, par le jeu des alliances, il dégénèrerait inéluctablement en une nouvelle guerre mondiale.

« La fédération, écrivait-il alors, est la seule méthode durable d’unité et de paix parce qu’elle préserve ces éléments de liberté et de justice qui sont le principe de vitalité et de croissance, bien qu’elle soit beaucoup plus difficile à réaliser [qu’un empire] à cause des obstacles de race, de langue, de culture et d’histoire » (p. 189).

En 1935, l’auteur ne croyait guère qu’une fédération européenne fût possible dans l’immédiat. Il pensait par contre qu’il était temps de préparer pour l’après guerre la solution qui apporterait effectivement la paix (p. 190). Mais si le but est clair, on ne l’atteindra que par un « mouvement spirituel » :

« Un degré suffisant d’unité spirituelle et morale doit devenir une réalité avant qu’une communauté [commonwealth, res publica] fédérale durable puisse naître, car une union prématurée peut s’écrouler dans la sécession ou la guerre civile » (p. 192).

Par quelle cruelle ironie du sort faut-il que ce soit l’Angleterre, la patrie de Lord Lothian, qui donne aujourd’hui le branle de la débandade en Europe ?

 

 

 

PS : 1. D’Altiero Spinelli, les mêmes éditeurs ont déjà publié Manifeste des fédéralistes européens (1957). Cf. M. Herland, « À propos de trois livres de Fédérop et de Presse Fédéraliste », Fédéchoses pour le fédéralisme, n° 159, mars 2013, p. 31-33. / « Presse fédéraliste », Mondesfrancophones.com, http://mondesfrancophones.com/espaces/politiques/presse-federaliste/
2. Une remarque pour les ouvrages ultérieurs à paraître dans la collection « Textes fédéralistes » : faire en sorte que les textes soient clairement datés, les préfaces et autres introductions ne fournissant pas toujours – ou pas aisément – cette information pourtant capitale, s’agissant de la publication d’archives du mouvement fédéraliste.

 

 

[i] Toutes les citations d’après le recueil publié en 2016 dont les références figurent en tête de cet article. Ici, p. 71.

[ii] Curieusement, l’expression « ordre nouveau » apparaît trois fois dans les dernières pages du Manifeste. Sur le projet des partisans du « fédéralisme intégral », cf. Michel Herland, Lettres sur la justice sociale à un ami de l’humanité, Paris, Le Manuscrit, 2006, lettre 6, Le « marcisme ».

[iii] Lucio Levi in Spinelli, op. cit., p. 70.

[iv] John Maynard Keynes, Les Conséquences économiques de la Paix, 1919 et son analyse in Michel Herland, Keynes et la macroéconomie, Paris, Economica, 1991, p. 27-33.

[v] Du recueil des textes de Lord Lothian.

Christianisme et islam (II) – De la tromperie

Après le martyre qui est considéré comme une voie privilégiée d’accès à la sainteté tant chez les catholiques que chez les musulmans mais qui ne revêt pas la même signification pratique dans les deux religions, un autre sujet mérite d’être exploré, celui de la tromperie. La tolérance des musulmans envers la taqiya est bien connue. Par contre, on attendrait de l’Église qui interdit le mensonge dans son huitième commandement[i] une condamnation sans appel. C’est pourquoi la parabole de l’intendant infidèle, retenue dans la liturgie, ne peut que soulever l’incompréhension.

Vendredi 4 novembre 2016 – 31ème semaine du « temps ordinaire »
Lecture de l’Évangile selon saint Luc, chap. 16 (1-8)
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Un homme riche avait un gérant qui lui fut dénoncé comme dilapidant ses biens. Il le convoqua et lui dit : ‘Qu’est-ce que j’apprends à ton sujet ? Rends compte de ta gestion, car tu ne pourras plus être mon gérant.’
« Le gérant se dit en lui–même : ‘Que vais-je faire puisque mon maître me retire la gestion ? Travailler à la terre ? Je n’en ai pas la force. Mendier ? J’aurais honte. Je sais ce que je vais faire, pour qu’une fois renvoyé de ma gérance, des gens m’accueillent chez eux.’ Il fit alors venir, un par un, ceux qui avaient des dettes envers son maître. Il demanda au premier : ‘Combien dois-tu à mon maître ?’  Il répondit : ‘Cent barils d’huile.’ Le gérant lui dit : ‘Voici ton reçu, assieds-toi et écris cinquante.’ Puis il demanda à un autre : ‘Et toi, combien dois-tu ?’ Il répondit : ‘Cent sacs de blé.’ Le gérant lui dit : ‘Voici ton reçu, écris quatre-vingts.’
« Le maître fit l’éloge de ce gérant malhonnête car il avait agi avec habileté ; en effet les fils de ce monde sont plus habiles entre eux que les fils de la lumière. »

Si les paraboles sont souvent difficiles à interpréter, celle-ci défie la morale la plus élémentaire. Comment le maître trompé peut-il faire l’éloge de l’habileté de celui qui l’a trompé ? Ce maître serait-il un anarchiste, hostile à la propriété privée ? Rien ne le laisse supposer. D’ailleurs l’« admiration » du maître pour le gérant malhonnête ne l’a pas empêché de le renvoyer et il n’est aucunement question, après son coup d’éclat, de le réembaucher. Et puis même, que peut bien signifier l’admiration pour une habileté mise au service d’un vol ? On comprend tout-à-fait que Jésus exhorte les « fils de la lumière » à faire preuve d’habileté au service de la religion mais était-il besoin pour autant de louer, entre toutes les habiletés, celle d’un « intendant malhonnête » ?

le-gerant-malhonnete

Certains exégètes se sont employés à démontrer que l’intendant (ou le gérant) n’était pas vraiment malhonnête, du moins avant son renvoi[ii]. Tel serait le cas, en effet, s’il avait dilapidé les biens de son maître par simple incompétence. Le texte n’interdit pas absolument cette interprétation – quoique l’incompétence n’aille guère avec l’habileté – mais elle ne nous mène pas bien loin. Lorsque le maître traite son intendant de malhonnête, sa malhonnêteté est en effet avérée.

La parabole soulève une autre énigme. Pourquoi l’intendant n’a-t-il pas fait une entière remise des dettes et, plus précisément, pourquoi cinquante barils d’huile au lieu de cent dans un cas et quatre-vingts sacs de blé au lieu de cent dans l’autre cas, soit des remises respectives de 50% et de 20% ? Les prêts à intérêt étaient théoriquement interdits chez les juifs (e.g. L’Exode, 22, 24) mais tolérés en pratique. Des taux différents sur l’huile et le blé pouvaient s’expliquer par le risque d’une tromperie possible, dans le cas de l’huile (en l’occurrence, la diluer avec de l’eau dans les jarres remises au créancier)[iii]. Bien que cela ne soit nullement explicité dans l’Évangile, il est imaginable que l’intendant ne fasse en réalité que contraindre son maître à respecter la loi des anciens.

Accepter cette interprétation serait cependant totalement contraire à la lettre de la parabole. Si Jésus avait voulu exempter l’intendant de ses fautes et vanter seulement son habileté, il lui aurait été facile de le faire. Or rien dans la lettre du texte n’autorise à mettre en doute sa malhonnêteté. Force est donc de retenir de cette parabole qu’un intendant malhonnête est digne d’éloge.

La suite de la parabole, ou plutôt de la morale qu’il faut en tirer, est donnée au début de l’Évangile du jour suivant.

Samedi 5 novembre 2016 – 31ème semaine du « temps ordinaire »
Lecture de l’Évangile selon saint Luc, chap. 16 (9)
Et moi, je vous dis : « Faites-vous des amis avec de l’argent malhonnête, afin que le jour où il ne sera plus là, ces amis vous accueillent dans les demeures éternelles ».

La formulation étonne à nouveau. On peut donc avoir de l’argent malhonnêtement gagné, à condition de s’en servir pour (se faire) des amis ! Ce verset est interprété par l’Église comme un appel à faire la charité. Les bonnes œuvres seront comptabilisées en tant que trésor céleste, conformément à une autre parole de Jésus : « Ne vous amassez pas des trésors sur la terre … mais amassez-vous des trésors dans le ciel » (Matthieu 6, 19-20). Il n’empêche que le verset de l’Évangile de Luc semble encourager une nouvelle fois à déployer une certaine habileté dépourvue de scrupules : peu importe comme vous avez gagné cet argent pourvu que vous l’utilisiez pour le bien.

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A côté des Évangiles, le Coran a au moins le mérite de la clarté. L’islam est une religion combattante qui envisage de s’étendre par des guerres de conquête. Dès lors, toutes les ruses sont permises. Plusieurs  versets du Coran justifient la tromperie face aux infidèles.

taqiya

Extrait du Coran, sourate III, « La famille de ‘Imran », versets 28-29[iv]
Que les croyants ne prennent pas pour alliés des infidèles plutôt que des croyants. Ceux qui le feraient ne doivent rien espérer de la part de Dieu, à moins que vous n’ayez à craindre quelque chose de leur côté. Dieu vous avertit de les craindre : car c’est auprès de lui que vous retournerez. Dis-leur : Soit que vous cachiez ce qui est dans vos cœurs, soit que vous le produisiez au grand jour, Dieu le saura. Il connaît ce qui est dans les cieux et sur la terre et il est tout puissant (n.s.).

Extrait du Coran, sourate XVI, « L’abeille », verset 106[v]
Celui qui renie Dieu après avoir eu foi en Lui – excepté celui qui a subi la contrainte et dont le cœur reste paisible en sa foi -, ceux dont la poitrine s’est ouverte à l’impiété, sur ceux-là tomberont le courroux de Dieu et un tourment terrible.

Dans le passé, ce verset a été utilisé par exemple par les Morisques sous la coupe d’un souverain chrétien en Andalousie. Annie Laurent cite une fatwa du mufti Ahmed Ibn Jumaïra (en 1504) donnant des consignes précises à ce sujet. Des musulmans forcés par les chrétiens d’injurier Mahomet étaient autorisés à le faire à condition de penser en eux-mêmes que leurs paroles étaient prononcées par Satan. S’ils étaient obligés de boire du vin ou de manger du porc, ils pouvaient le faire également à condition de condamner mentalement cet acte impur[vi].

Le même verset a été et est encore utilisé par les chiites minoritaires en milieu sunnite. La même Annie Laurent rappelle ainsi que lorsque Hafez El-Assad (père de Bachar), alaouite, a pris le pouvoir à Damas, en 1970, il a « multiplié les gestes destinés à se faire passer pour un musulman orthodoxe aux yeux du monde sunnite ».

La dissimulation est enfin une stratégie employée par des musulmans dans les pays occidentaux pour convaincre que l’islam est une religion parfaitement compatible avec les droits de l’homme, en édulcorant tout ce qui leur est de fait contraire (place des femmes, violence, liberté de conscience, etc.) Comme ces musulmans installés ne vivent sous l’emprise d’aucun danger réel, comme leur vie n’est pas menacée, ils ne devraient donc pas en principe employer la ruse. Du moins sur la foi du Coran. Car celle-ci est explicitement autorisée par des hadiths dans d’autres cas, à commencer par la guerre. « La guerre, c’est la ruse «  (al-Boukhari, 3029 ; Mouslim, 58) : il est ainsi considéré comme licite de se dissimuler pour approcher une ville ennemie. Par contre la trahison d’un traité ou d’un pacte, même informel, est censément interdite. À cet égard, le site convertistoislam.fr cite l’exemple suivant :

Omar Ibn al-Khattab a adressé à  un homme qu’il avait envoyé commander une armée ceci : « Il m’est parvenu que certains d’entre vous se mettent à la poursuite du mécréant non arabe jusqu’à l’obliger à se réfugier sur une montagne et se sauver et lui disent alors : ‘n’aie pas peur’. Et puis quand ils le saisissent, ils le tuent. Au nom de Celui qui tient mon âme en Sa main, s’il s’avère que quelqu’un s’est comporté de la sorte, je lui trancherai la gorge ».[vii]

D’une manière générale, il est interdit de mentir. Sur le même site :

Cheikh Abdoul Aziz Ibn Baz a dit : « Il est recommandé au croyant d’avoir rarement recours au serment, même quand il dit la vérité. Car le fréquent recours au serment peut entraîner l’homme dans le mensonge. Or le simple fait de mentir est interdit. Aussi est-il bien plus grave d’y ajouter un serment. Si toutefois une nécessité fondée sur un intérêt bien compris oblige quelqu’un à prononcer un faux serment, il peut le faire sans gêne en raison du hadith d’Um Kalthoum: « Le menteur n’est pas celui qui tient de bons propos (inexacts) afin de réconcilier les gens » (al-Boukhari, 2546 ; Mouslim, 2605).

Il y a donc des exceptions. On peut par exemple raconter à chacune de deux parties ennemies que l’autre désire la paix afin de les mettre en situation d’accepter une paix à laquelle aucune des deux n’aurait songé ! Ou bien, pour détourner le bras d’un assassin, je peux prétendre que l’homme qu’il entend tuer est mon frère, etc. La guerre est une autre de ces exceptions, comme on l’a vu.

Sous cet éclairage, la taqiya apparaît donc licite pour les islamistes qui se considèrent en guerre contre l’Occident. Et cela vaut autant pour les terroristes qui peuvent afficher ostensiblement les mœurs du pays qu’ils entendent frapper (boire de l’alcool, manger du porc, etc.) que pour les idéologues et autres imams qui sont ainsi en droit de défendre les droits de l’homme (et de la femme) en public, tout en prêchant le contraire à leurs « frères ».

On pourrait néanmoins faire valoir que les musulmans installés dans un pays occidental adhèrent à un pacte tacite de non-agression à l’égard du pays d’accueil au terme duquel ils s’engagent à respecter ses valeurs et que trahir ce pacte est contraire à l’islam. Bien que ceci, à l’évidence, ne vaille pas pour les terroristes venus d’un pays musulman, il y aurait là un moyen de persuader les imams de prêcher en faveur de l’acceptation desdites valeurs.

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La conclusion de cet article sera donc la même que pour le premier. Les textes chrétiens ne sont pas moins choquants que ceux de l’islam. Ils le sont même tellement, parfois, qu’ils semblent défier le bon sens. C’est aussi vrai pour l’histoire des sept frères poussés par leur mère au martyre que pour l’apologie de l’intendant infidèle. A cet égard, on préfèrerait plutôt l’islam qui recommande la dissimulation face aux infidèles plutôt que de sacrifier sa vie pour un motif somme toute futile, et qui condamne rigoureusement la trahison. Par contre, nul ne niera que le christianisme, aujourd’hui du moins, prône véritablement l’amour et la paix conformément à la lettre des Évangiles. On n’en dira pas autant de l’islam, alors que le Coran recommande le djihad au service duquel il met la ruse et le martyre. À nouveau, il paraît donc légitime d’exiger des partisans de cette religion la clarification qui passe par une révision de leurs textes sacrés, à commencer par le Coran : non, Allah ne demande pas aux croyants d’aller guerroyer contre les infidèles et les assassins qui commettent des attentats à l’aveugle ne sont pas attendus au paradis par soixante-douze vierges mais ils rôtiront en enfer, qu’ils utilisent ou non la ruse !

 

[i] Huitième commandement : « La médisance banniras et le mensonge également », Catéchisme de l’Église catholique.

[ii] Yves I-Bing Cheng, « La parabole de l’intendant avisé », www.entretienschretiens.com.

[iii] Cf. J.D.M. Derrett, Law in the New Testament cité par Yves I-Bing Cheng.

[iv] Traduction de Kasimirski ; verset 27 selon d’autres traductions qui optent pour « Dieu vous avertit de le (plutôt que les) craindre ».

[v] Nous abandonnons ici Kasimirski (16, 109) dont la traduction est fautive.

[vi] Annie Laurent, « La taqiya ou le concept coranique qui permet aux musulmans radicaux de dissimuler leurs véritables croyances », www.atlantico.fr/decryptage/taqiya-ou-concept-coranique-qui-permet-aux-musulmans-radicaux-dissimuler-veritables-croyances-annie-laurent-2445946.html.

[vii] http://www.convertistoislam.fr/article-dossier-le-mensonge-en-islam-et-qu-est-ce-que-la-taqiya-83748295.html

[vii] Ibid.

Un collector de Césaire – Les fac-similés de « Tombeau du Soleil »

« La gerbe lucide des déraisons »

cesaire-tombeau-du-soleilLes amoureux de la poésie de Césaire n’ouvriront pas sans émotion l’enveloppe de papier jaune couverte de timbres représentant tantôt la préfecture de la Martinique (alors palais du haut-commissaire), tantôt deux femmes en buste portant la coiffe nouée (« tête attachée » ou « tête serrée »). S’il ne s’agit que d’une reproduction de l’enveloppe, elle est suffisamment réaliste pour nous émouvoir. Mais son contenu nous importe davantage : 1) une maquette intitulée Tombeau du Soleil contenant des extraits détachés de la revue Tropiques[i] collés sur un cahier, avec, au milieu, un poème supplémentaire de la main de Césaire ; 2) un tapuscrit à l’encre bleue sorti d’une machine visiblement de mauvaise qualité tant sont nombreuses les lettres repassées à la main par Césaire – en dehors de quelques corrections mineures et de l’adjonction in fine du poème « Conquête de l’aube »[ii], le contenu est identique à celui de la maquette ; 3) une plaquette reproduisant ces poèmes tels qu’ils se présenteront dans le premier recueil publié de Césaire, Les Armes miraculeuses[iii].

Concernant plus précisément le contenu de Tombeau du Soleil, le premier poème détachés de Tropiques, intitulé « Les pur-sang », correspond approximativement à la première moitié de « Fragments d’un poème » publié dans le premier numéro de Tropiques. Le second « Investiture » (p. 5 à 7 du tapuscrit), constitué de sept fragments manuscrits numérotés 1 à 8, est pour la plus grande part inédit. Cependant les numéros 6 et 8 viennent du « récit » poétique publié sous le titre « Histoire de vivre » dans le quatrième numéro de Tropiques (janvier 1942). Enfin la troisième partie (p. 7 à 18 du tapuscrit)  se divise elle-même en trois au niveau des sources : d’abord la suite de « Fragments d’un poème », en commençant par « La fin ! Quelle sottise », etc. (p. 22-23 de Tropiques n° 1) avant de revenir à « C’est bon. / Je veux un soleil plus brillant et de plus pures étoiles », etc. (p. 17-21 de Tropiques n° 1) ; ensuite le poème intitulé « Fragments d’un poème – le Grand Midi (fin) » publié dans Tropiques n° 2, à partir de « Seul et nu ! » (p. 26 de Tropiques n° 2) ; et pour finir le poème « Conquête de l’aube ».

Tombeau du Soleil n’existerait pas si Césaire et André Breton ne se connaissaient pas et si le second n’avait pas constitué un fond d’archives considérable, comprenant ses propres manuscrits et ceux reçus de ses correspondants. La rencontre entre les deux poètes a été souvent narrée. Sans la deuxième guerre mondiale, l’exil vers les États-Unis d’une pléiade d’intellectuels et d’artistes qui firent escale pendant plusieurs semaines à la Martinique, en 1941, Breton ne se serait pas promené dans Fort-de-France et n’aurait pas remarqué le premier numéro de Tropiques dans la vitrine d’une mercerie tenue par la sœur de René Ménil, co-fondateur de la revue…  Césaire n’a pas seulement découvert le surréalisme grâce à Breton ; il a gagné un admirateur prestigieux qui contribuera à le faire reconnaître comme l’un des plus grands poètes de son temps.[iv]

Arrivé à New York, Breton a gardé le contact avec Césaire et s’est employé à le faire publier, et d’abord dans la revue bilingue VVV qu’il a lui-même créée[v]. Le premier numéro (juin 1942) contient le poème de Césaire « Conquête de l’aube » (qui sera repris dans Tombeau du soleil puis dans Les Armes miraculeuses[vi]). Il en ira de même dans les numéros suivants qui publient respectivement « Annonciation », « Tam-tam I », « Tam-tam II » (n° 2-3, mars 1943) et des extraits de « Batouque »[vii] (n° 4 et dernier, février 1944).

Après la disparition de VVV, la revue Hémisphères, créée toujours à New York par Yvan Goll, prit le relais. Et c’est dans le numéro 2-3 (avril 1944) de cette revue que paraît le premier poème de Tombeau du soleil, « Les pur-sang ». Le numéro suivant d’Hémisphères publiera un groupe de sept poèmes sous l’intitulé « Colombes et Menfenil ». À noter qu’Yvan Goll associé à Lionel Abel a donné la première traduction anglaise du Cahier[viii].

En dehors de « Les pur-sang », l’ensemble intitulé Tombeau du soleil ne parut pas aux États-Unis comme prévu. Ces poèmes furent intégrés – sous une forme proche de celle des poèmes publiés initialement dans Tropiques – dans Les Armes miraculeuses. Dans ce recueil,  Césaire a retenu principalement de la tentative de Tombeau du soleil, d’une part l’intitulé « Les pur-sang » de ce qui se présentait seulement comme « Fragments d’un poème » dans Tropiques n° 1 (mais le poème est repris désormais intégralement) et, d’autre part, les morceaux numérotés 2 et 7 de la maquette et du tapuscrit, le premier formant un poème à lui tout seul sous le titre « Investiture », le second inséré dans Les pur-sang ». Enfin, si les suppressions introduites dans Tombeau du soleil sont en général conservées dans Les Armes miraculeuses, ce n’est pas toujours le cas. Ainsi, les vers « Mon beau pays aux hautes rives de sésame / Où fume de noirceurs adolescentes la flèche de mon sang de bons sentiments ! », biffés dans l’envoi à Breton, sont-ils rétablis dans le recueil paru chez Gallimard.

Pour la petite histoire, il existe une lettre de Césaire à Breton datée du 26 mai 1944 dans laquelle il écrit en particulier ceci, concernant la publication de Tombeau du Soleil :

« Aussi vous demanderai-je, si jamais le texte doit être publié aux États-Unis, de supprimer toutes les additions artificielles dont j’ai cru devoir l’alourdir : 1°) les sous-titres (à l’exclusion de « Pur-sang », « Grand Midi » et « Conquête de l’aube ») qui seront très avantageusement remplacés par des blancs. 2°) le morceau tardivement – encore qu’à mon sens pathétiquement introduit, où se trouve le nom de Suzanne Césaire. »

Ce passage indique en premier lieu que, à cette date, Breton possédait déjà le tapuscrit (et a fortiori la maquette[ix]) de Tombeau du Soleil, lequel contient effectivement trois sous-titres (« Investiture », « calcination », « miroir fertile ») en plus de ceux que Césaire déclare vouloir conserver. Il en résulte que l’enveloppe datée du 24 août 1945 renfermant la maquette dans les archives de Breton n’était pas celle qui a servi à l’envoi de la maquette. Il existe d’autres confirmations de ce constat, par exemple le fait que ladite maquette renvoie à la publication de « Conquête de l’aube » dans VVV qui intervint dès juin 1942. L’enveloppe n’en a pas moins une grande valeur pour les collectionneurs de manuscrits et autres autographistes.

Le passage ci-dessus est également intéressant en raison de sa conclusion. « Le morceau […] pathétiquement introduit, où se trouve le nom de Suzanne Césaire » fait référence à la partie numérotée (6) du Tombeau du soleil – dont on a dit qu’elle provient de Tropiques n° 4 – qui contient en particulier les vers suivants : « Fenêtres de marécage fleurissez ah ! fleurissez / Sur le coi de la nuit pour Suzanne Césaire / de papillons sonores ». Entre janvier 1942, date de cette livraison de Tropiques et mai 1944, la situation du couple Césaire s’est passablement dégradée : c’est ce que sous-entend la lettre à Breton.

Les passionnés se livreront à d’autres analyses, d’autres comparaisons, qui seraient bien plus difficiles à mener sans l’intervention de Maître Dominique Annicchiarico qui a acquis la maquette et le tapuscrit (dans « son » enveloppe) lors de la dispersion d’une partie des archives d’André Breton en 2003 et qui a autorisé les Éditions HC à les reproduire.[x]

 

L’ensemble Tombeau du soleil, sous cellophane, Paris, HC Éditions, s.d., 18,50 €, renferme les cinq documents suivants :
– Fac-similé de l’enveloppe adressée par Césaire à André Breton à New York en 1945
– Fac-similé de la maquette en forme de cahier titrée Tombeau du Soleil dans laquelle Césaire avait transcrit lui-même le poème « Investitures », et collé des pages détachées de Tropiques annotées et corrigées, 32 p.
– Fac-similé sur papier bible du tapuscrit de Tombeau du Soleil corrigé de la main de Césaire, 20 p.
Tombeau du Soleil, présenté par Dominique Annicchiarico, Paris, HC Éditions, 2011, 31 p.
– Notice, 1 p.

 

[i] Onze numéros publiés à Fort-de France entre 1941 et 1945. Reproduction en un volume, Tropiques 1941-1945, Paris, Jean-Michel Place, 1978.

[ii] Signalé dans la maquette par un simple renvoi à la publication du poème dans le numéro 1 de la revue VVV (cf. Infra).

[iii] Aimé Césaire, Les Armes miraculeuses, Paris, Gallimard 1946. La reprise presqu’à l’identique de cette première édition dans la coll. « Poésie-Gallimard » (1970 – toujours disponible) est jugée préférable aux suivantes in Aimé Césaire, Poésie, théâtre, essais et discours, édition critique sous la direction d’Albert James Arnold, Paris, Présence Africaine et CNRS Édition, 2013, p. 229-230.

[iv] Dans « Martinique charmeuse de serpents – Un grand poète noir », où Breton raconte sa rencontre avec Césaire, il écrira à propos du Cahier d’un retour au pays natal qu’il s’agit du « plus grand monument lyrique de ce temps » (Hémisphères n° 3, automne-hiver 1943, repris in Tropiques n° 11, mai 1944, p. 119-126). Ce texte de Breton servit également de préface à l’édition bilingue du Cahier publiée chez Brentano’s (cf. note viii).

[v] Les initiales VVV désignaient les mots « Victory », « View », et « Veil » tirés du passage suivant : « Victory over the forces of regression, View around us, View inside us […] the myth in process of formation beneath the Veil of happenings » (« La victoire sur les forces de la régression, la vue autour de nous, la vue en nous […] le mythe dans le processus de formation sous le voile de ce qui se passe. »). Source : Wikipedia.

[vi] Sous le seul titre « Conquête de l’aube » en 1946. En 1970, la fin du poème sera détachée sous le titre « Débris ».

[vii] Les neuf derniers vers avaient auparavant servi d’exergue à l’article de Suzanne Césaire, « 1943 : le surréalisme et nous », Tropiques n° 8-9, octobre 1943.

[viii] Cahier d’un retour au pays natal – Memorandum of my Martinique, New-York, Brentano’s, 1947.

[ix] Celle-ci constitue en quelque sorte le brouillon incomplet du tapuscrit (puisqu’il y manque le texte de « Conquête de l’aube »).

[x] Pour une exégèse plus complète de Tombeau du soleil, cf. Alex Gil, « Focus génétique sur Les Armes miraculeuses d’Aimé Césaire », Continents Manuscrits, 2014, n° 1.

Deux nouveaux opus de Faubert Bolivar, poète et dramaturge

« Le vieux nom que je porte
est un charme d’oiseau à charge »,
Une pierre est tombée…, p. 16.

faubert_bolivar-360Faubert Bolivar, né en 1979 à Port-au-Prince, enseigne la philosophie à Fort-de-France. Son œuvre, irriguée par les racines caribéennes qu’il n’a jamais coupées, se caractérise tant par un lyrisme souvent cru que par le regard acéré sur l’île natale. Les lecteurs de mondesfrancophones connaissent déjà le poète de Mémoires des maisons closes (2012), de Lettre à tu et à toi et de Sainte Dérivée des trottoirs (2014)[i]. Il nous revient avec un nouveau recueil, Une pierre est tombée, un homme est passé par là et une pièce de théâtre, Mon ami Pierrot.

Dans Une pierre est tombée…, Bolivar renoue avec la forme brève qui était déjà celle de Mémoires des maisons closes. Les poèmes de quelques vers égrenés au fil des pages du recueil sont autant de petites histoires évoquant l’amour avec des mots qui nous prennent au dépourvu.

Il y va dans ce poème de cet amour chaud
Non comme le pain du matin
Mais comme une patate chaude
Non comme le soleil au lever du jour
Mais comme une marmite de pois secs
(p. 32)

Bolivar qui vit au pays de Césaire chante lui aussi la négritude mais avec une autre musique.

Car amie, noire, ma bête de bouche et de hanche
Le carrefour est à nous, pour nos deux
Pour nos deux eaux noires
(p. 65)

Le point de vue de la femme aimée est également présent, qui se mêle mystérieusement à celui de l’amant.

Je t’ai vue me voyant
Un collier de nuits nouées
À ton rire d’os sec
Avec mon cœur de chienne
Et ton mot de voleur
(p. 36)

La forme se fait classique, parfois, avec des alexandrins qui surgissent.

C’est ainsi que le jour s’est installé chez nous
Avec son soleil blanc
Sa gaine et ses dentelles
(p. 14)

La passion, la violence ne sont jamais loin.

Car c’est d’un amour à foutre le feu que je t’aime (p. 33)

Il n’y a pas cependant que l’amour et la passion dans le cœur du poète, il renferme encore la tendresse pour Haïti, l’île martyre.

C’est un pus qu’est ma terre
Une puce où bout un peuple
battant très faible
(p. 39)

Bolivar est un poète surréaliste comme ce recueil ne cesse de le confirmer.

Je suis un chien et ma langue est à boire
C’est un aboiement ma bouche et ma hanche
Je viens de là où nul ne va
Je vais là d’où nul ne vient
(p. 61)

C’est un délice qu’est l’amour
Quand il souffle comme le vent
Dans mes feuilles
(p. 70)

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Mon ami Pyero fut d’abord une pièce en créole, couronnée par le prix Marius Gottin d’ETC Caraïbe[ii] en 2013. La version française, Mon ami Pierrot, publiée dans une collection consacrée à la création dramaturgique francophone, est le fruit d’une résidence d’écriture à Limoges en 2015. Si, à l’instar de La Flambeau, la pièce précédente de Bolivar[iii], celle-ci se situe en Haïti, la situation est différente. On n’est plus à une époque indéfinissable dans la demeure d’un politicien véreux, mais aujourd’hui dans un repère de truands qui vivent en rançonnent leurs otages. Ils sont quatre personnages, le chef des bandits et sa fille, son « employé », exécuteur de ses basses œuvres, et enfin un prisonnier. L’essentiel se noue entre les deux derniers, dont on apprendra vite qu’ils se connaissent depuis l’enfance, qu’ils furent amis. Jonas, le prisonnier, est un intellectuel qui tente de se battre contre les injustices à l’aide de sa seule plume ; Pierrot, le geôlier, qui n’a pas fait d’études, qui est bègue de surcroît, ne devrait pas faire le poids en face de lui. Il n’en est rien et leur dialogue, tendu, est au diapason d’une histoire où la mort menace constamment, avant de frapper, dans une fin digne de la tragédie antique, qui et par qui l’on n’attendait pas.

Particulièrement bienvenue dans cette pièce, la réflexion sur le rôle des intellectuels dans un pays comme Haïti. S’ils sont libres aujourd’hui de s’exprimer, il est légitime de s’interroger sur leur influence. Words, words, words ! (Hamlet) : à quoi sert d’avoir le magistère de la parole si l’on ne change jamais rien d’essentiel ?

L’écriture proprement dite de la pièce est non moins intéressante que sa construction. Chaque personnage a sa manière de s’exprimer, plate pour Jonas, hésitante pour Pierrot, délirante pour la fille et véhémente pour le chef comme on en jugera par ce bref extrait :

…Mon nom c’est l’argent, zobop !
Donne-moi de l’argent, zobop !
Crache-moi de l’argent, zobop !
Chie-moi de l’argent, zobop !…

 

Une pierre est tombée, un homme est passé par là, coll. « Poésie » (dirigée par Lyonel Trouillot), C3 Éditions, Port-au-Prince, 2016, 92 p.
Mon ami Pierrot, coll. « Libres courts au Tarmac », Éditions Passage(s), Caen, 2016, p. 95-160 [dans un recueil de trois textes pour le théâtre incluant Bob de Nassuf Djailani (Mayotte) et Des ombres et des lueurs de Criss Niangouna (Congo)].

 

[i] Cf. « Faubert Bolivar, un nouveau surréaliste », http://mondesfrancophones.com/espaces/pratiques-poetiques/faubert-bolivar-un-nouveau-surrealiste/

[ii] « ETC Caraïbe » : Ecriture Théâtrale Contemporaine en Caraïbe, association créée en 2003 dont l’objet est la découverte et l’accompagnement des nouveaux auteurs issus de la Caraïbe.

[iii] Cf. « Ecritures théâtrales en Martinique », Critical Stages, n° 11, june 2015. http://criticalstages.web.auth.gr/ecritures-theatrales-en-martinique/

 

L’avenir de la monnaie européenne 

Les recettes du bon professeur Stiglitz

-Les fédéralistes sont partisans de l’euro qui constitue une avancée majeure vers l’intégration économique et politique qu’ils appellent de leurs vœux. Ils ne sont d’ailleurs pas les seuls à se montrer attachés à cette monnaie dont l’attractivité se mesure aisément par l’augmentation du nombre de pays qui sont entrés dans l’union monétaire. Les particuliers comme les entreprises apprécient à leur juste valeur les facilités apportées par la monnaie commune  dans leurs relations avec les autres pays de l’eurozone.

Impossible, cependant, de ne pas percevoir le désenchantement qui se manifeste par ailleurs. En dehors des quelques pays qui tirent plus ou moins leur épingle du jeu, l’Europe ne tient plus ses promesses aux yeux de bien des citoyens et l’euro est désormais pris bien souvent comme le bouc émissaire.

Le procès qu’on lui fait est injuste car ce n’est pas l’euro en tant que tel qui est responsable des maux, bien réels, qui accablent l’Europe et plus particulièrement bon nombre de pays de l’eurozone. Dès 1974, dans notre thèse consacrée à l’union monétaire européenne, alors en gestation, nous expliquions qu’elle ne pourrait pas fonctionner si les Communautés européennes, comme on les appelait à l’époque, ne se transformaient pas en une authentique fédération, avec des institutions fédérales pesant suffisamment lourd pour assurer la redistribution indispensable à une croissance harmonieuse de l’ensemble. Ce message, partagé par bien d’autres économistes, n’a malheureusement pas été entendu et la zone euro traverse aujourd’hui une crise profonde avec une croissance atone dans les principaux pays[i] et, plus grave, une très grande hétérogénéité des taux de chômage. Pour ne retenir que les principaux pays, on peut distinguer trois groupes, celui des pays à taux de chômage faible[ii], l’Allemagne, l’Autriche et les Pays-Bas autour de 6%, celui des pays à taux de chômage intermédiaire, la Belgique, l’Irlande, la France, l’Italie et le Portugal autour de 10%, enfin l’Espagne et la Grèce qui subissent un chômage très élevé, supérieur à 20%.

Le fonctionnement actuel de l’union monétaire explique en partie ces différences. Les pays qui affichent des taux de chômage élevés ou très élevés sont généralement ceux qui sont contraints de mettre en place des mesures d’austérité parce qu’ils ont laissé dériver leurs finances publiques. La dette publique en pourcentage du PIB atteignait à peu près 100% à la fin 2015 en France, en Espagne et en Belgique, 130% au Portugal et en Italie, 180% en Grèce, alors que le maximum prévu dans le traité de Maastricht est seulement 60%, rappelons-le[iii]. Pour des pays habitués à vivre « à crédit », toute mesure visant à réduire leur endettement a des conséquences négatives sur l’activité et sur l’emploi. Concrètement, la croissance devient insuffisante pour absorber toute la population active[iv] et résorber le chômage. Par ailleurs, en période de récession ou de croissance ralentie, l’effet attendu de l’augmentation des taux d’imposition est annulé en tout ou en partie par la diminution de la base fiscale, les rentrées d’impôts stagnent et la dette ne diminue pas. Reste la baisse des dépenses publiques mais celle-ci se traduit par une réduction immédiate de l’emploi et des revenus distribués sans aucune garantie que le secteur privé prenne le relais.

Un constat s’impose : pour légitimes qu’elles soient au regard des traités, les mesures d’austérité sont économiquement inefficaces et injustifiées au regard de leurs conséquences sociales. Faut-il pour autant lâcher la bride aux pays du sud (puisque c’est d’eux qu’il s’agit) ? Ce serait irresponsable, comme le montre l’exemple de la Grèce : un pays trop endetté ne trouve plus de créanciers disposés à lui prêter dans des conditions acceptables ; la fuite en avant atteint donc inévitablement sa limite.

Cela étant, une question se pose ici qui concerne la théorie fédéraliste et le principe de subsidiarité (ou d’exacte adéquation selon le vocabulaire du fédéralisme intégral) : les finances d’un État fédéré sont-elles de sa compétence ou de celle de la fédération ? En toute logique fédéraliste, un État fédéré devrait être seul responsable de son budget. On attend de lui qu’il le gère de manière… responsable, sous la surveillance de ses citoyens et de leurs représentants. A priori, la solidarité au sein d’une fédération ne devrait pas servir à couvrir les erreurs manifestes des dirigeants de telle ou telle composante. C’est ainsi que l’État fédéral américain n’est pas venu au secours de New York lorsque celle-ci fut en faillite. En d’autres termes, l’Union européenne et la BCE n’avaient aucune obligation d’aider la Grèce en faillite. Et la Grèce ne peut pas se plaindre qu’elles l’aient fait à des conditions qui lui déplaisent.

L’union monétaire s’est constituée dans un cadre institutionnel qui est loin d’avoir les attributs d’une fédération authentique. Dès lors, les règles qui furent acceptées alors par les États ont une certaine logique, compte tenu de 1) l’hétérogénéité des économies, certaines étant plus dynamiques, plus compétitives que les autres – et de 2) l’absence des mécanismes stabilisateurs qui existent dans une fédération, les transferts automatiques des États les plus riches vers les autres. Dans une telle situation, les États les moins compétitifs, désormais privés de la possibilité de dévaluer, sont tentés de relancer leur économie grâce au déficit budgétaire. Ainsi les règles de Maastricht étaient-elles destinées à empêcher une dérive insupportable des finances publiques.

On sait ce qu’il en est advenu ! Car cette logique est perverse. Une fois la limite de 60% du PIB atteinte, que peut-il se passer, en effet ? En théorie, le pays moins compétitif entreprend les réformes structurelles supposées le mettre à niveau, mais quid s’il ne le fait pas ou si elles se révèlent moins efficaces que prévu ? Il continuera à « vivre à crédit » et s’affranchira des règles auxquelles il avait lui-même souscrit ! C’est ce qui s’est produit, à des degrés divers dans tous les pays qui ont laissé dériver leurs finances publiques.

Nous sommes plusieurs parmi les économistes à professer que le maintien de l’union monétaire dans sa forme actuelle est intenable et qu’il ne sert à rien de chercher à la rafistoler, que les sacrifices imposés aux peuples grec et autres pourraient être en grande partie évités[v]. Le professeur Joseph Stiglitz vient de prendre position dans ce débat avec un livre dont le titre annonce tout de suite la couleur : L’euro – Comment la monnaie unique menace l’avenir de l’Europe [vi].

ImpressionJoseph Stiglitz est un économiste avec lequel il faut compter. Il ne fait pas partie de ceux qui professent une foi aveugle dans les vertus de la concurrence. Il a obtenu le prix Nobel en 2001 pour ses travaux sur l’inefficience des marchés ; économiste en chef de la Banque Mondiale entre 1997 et 2000, expert des politiques de développement, il a publié en 2002 un best-seller, La Grande Désillusion, dans lequel il critiquait les programmes d’ajustement structurel imposés par le FMI aux pays pauvres ; président du Council of Economic Advisers sous l’Administration Clinton, il a eu également une connaissance directe de la conduite de la politique économique américaine. C’est dire combien il mérite l’attention lorsqu’il fait des propositions concernant notre Europe.

Stiglitz n’a pas peur de mettre les pieds dans la marre. En résumé : les pays de l’eurozone n’ont pas été capables de rapprocher suffisamment leurs performances économiques ; certains sont plus compétitifs que d’autres ; les moins compétitifs, qui connaissent des déficits commerciaux importants[vii]  et une croissance insuffisante, échouent à relancer leur économie par la politique budgétaire, ce qui creuse le déficit public ; quand ils tentent de redresser leur situation financière, ils n’y parviennent pas non plus. Une fois posé ce constat – désormais largement partagé –, il faut en tirer les conséquences et c’est ce que fait le professeur Stiglitz en proposant rien moins que la sortie de l’Allemagne de l’euro !

Verbatim : « Si l’Allemagne sortait, la valeur de l’euro pour les autres pays membres baisserait automatiquement, ce qui soutiendrait leurs exportations. L’Allemagne, elle, profiterait d’une monnaie plus forte, ce qui allègerait le poids de la dette, toujours libellée en euros » (in Le Monde du 13 septembre 2016). En d’autres termes, un processus gagnant-gagnant.

Et si c’était plutôt un pays comme la Grèce qui sortait (comme nous le préconisons depuis longtemps) ? « Si un pays tel que la Grèce sortait, il verrait automatiquement la valeur de sa devise s’effondrer, ce qui gonflerait sa compétitivité. En revanche le poids de sa dette publique, toujours en euros, s’envolerait. Une restructuration de celle-ci serait donc inévitable : si elle est bien négociée, cela se déroulerait sans difficulté majeure. L’exemple de l’Argentine montre à quel point un pays libéré du fardeau de la dette, retrouvant au passage la pleine maîtrise de son taux de change, peut prospérer économiquement[viii] » (ibid.).

Stiglitz n’abandonne pas définitivement l’idée d’une monnaie européenne. Il considère simplement que celle-ci est venue trop tôt, sans que les réformes institutionnelles nécessaires aient été menées à bien au préalable. Il suggère, en attendant, de scinder l’eurozone en trois ou quatre sous-ensembles homogènes pourvus chacun de sa monnaie.

Cela étant, tout n’est pas nécessairement à reprendre dans les propositions du Prix Nobel. S’il est à l’évidence indispensable de transférer davantage de compétences à l’échelon européen, et donc des ressources fiscales, si la création d’un impôt progressif européen pourrait être un premier pas vers la non moins indispensable harmonisation fiscale, si enfin la suppression de la monnaie fiduciaire (pièces et billets) serait sans nul doute efficace contre la fraude fiscale, il est moins sûr qu’il faille se rallier comme il le fait à l’idée d’une mutualisation partielle des dettes publiques via des euro-obligations émises à l’avantage d’un État membre avec la garantie de tous les autres. À nouveau, le principe de subsidiarité commande de laisser chaque État entièrement responsable de ses finances et la logique fédéraliste préconise plutôt ici des aides conditionnelles, ciblés, remboursables ou non, de la collectivité composée aux collectivités composantes.

Concernant la BCE, les critiques de Stiglitz paraissent quelque peu dépassées. Il y a longtemps en effet que la BCE s’est affranchie de son mandat strict et fait tout ce qu’elle peut pour soutenir l’activité en Europe. On pourrait plutôt s’inquiéter devant la masse des obligations souveraines des différents pays qui s’accumulent dans son bilan.

 

[i] 0,9% en 2015 en Allemagne, Belgique, France, Italie (source Eurostat).  Les chiffres cités par la suite concernent également 2015, sauf indication contraire, et proviennent de la même source.

[ii] Au regard des normes actuelles.

[iii] À 71% l’Allemagne s’approche de la limite autorisée. Elle a dégagé en effet un excédent des comptes publics (+0,7% du PIB), alors que la France (-3,5% du PIB) ne parvient toujours pas à atteindre le maximum autorisé pour cet indicateur (-3%).

[iv] Toutes choses égales par ailleurs, il est plus difficile d’atteindre le plein-emploi dans un pays comme la France dont la population s’accroît « naturellement » (hors immigration) de 3,6‰ qu’en Allemagne où le taux de croissance naturelle de la population est négatif à -3,3‰ (chiffres de 2012).

[v] Cf. par exemple notre article http://mondesfrancophones.com/espaces/frances/la-dette-publique-et-la-croissance-le-cas-de-la-france/

[vi] Les Liens qui libèrent, 462 p., 24 €.

[vii] C’est le cas, en 2015, de la France, de l’Espagne, de la Grèce et du Portugal. La France connaît en outre un déficit de sa balance des transactions courantes depuis 2007 (-0,2% du PIB en 2015 contre +8,4% en Allemagne).

[viii] Comme le remarque à ce propos Stiglitz, les difficultés actuelles de l’Argentine ne remettent pas en cause les bienfaits de la dévaluation de 2002 et de la restructuration de sa dette.

De quoi le burkini est-il le signe ?

[Cet article sur un sujet controversé n’engage que son auteur.]

« Si fueris Romae, Romano vivito more ;
si fueris alibi, vivito sicut ibi » (*)

On se souviendra de l’été dernier, en France, comme celui de l’attentat au camion sur la Promenade des Anglais à Nice et de l’affaire du burkini qui l’a suivi de peu. On est d’ailleurs en droit de penser que la passion des adversaires de ce vêtement de plage n’a été aussi vive que parce qu’il y avait eu cet attentat d’autant plus effrayant qu’il ne réclamait aucun organisation compliquée, qu’il était à la portée du premier fou (de Dieu) venu. Rien à dire de plus à son propos sinon qu’il confirme la présence constante du danger et conforte la position de tous ceux pour qui les précautions de l’État de droit ne sont plus de saison dans un « pays en guerre ».

Maillot islamiste ou simplement islamique ? Sous cette querelle de mots se cache une interrogation essentielle. Pour les « belles consciences », ce maillot ne peut être qu’islamique, une tenue parfaitement légitime, au même titre que l’abaya ou le hijab, comme il ne peut être qu’entièrement légal et conforme à la conception française de la laïcité d’afficher son appartenance religieuse dans l’espace public. Ces mêmes belles consciences font valoir, à l’inverse, qu’il est illégitime de postuler que  le port de ces tenues témoigne d’une quelconque aliénation ou soumission aux diktats d’un père, d’une mère, d’un frère ou d’un mari. À l’appui de cette thèse, on cite des enquêtes qui révèlent que « dans l’écrasante (?) majorité des cas l’initiative vient des jeunes (?) femmes »[i]. Comme si de telles enquêtes pouvaient prouver quoi que ce soit ! Ce qui est étonnant en effet, c’est plutôt que certaines de ces femmes qui portent une tenue islamique contre leur volonté, uniquement pour faire plaisir ou pour obéir à untel ou unetelle, aient la lucidité et le courage de reconnaître devant un enquêteur qu’elles vivent dans la contradiction. Afin d’éviter toute confusion nous parlerons de tenue « musulmane » à propos des femmes qui s’habillent à la mode islamique sans qu’on puisse préjuger de la signification qu’on doit lui accorder.

Londres 2016

Londres 2016

Nous reviendrons sur ce point mais, auparavant, il faut examiner les raisons pour lesquelles ces tenues importées d’ailleurs peuvent être qualifiées d’« islamistes ». A priori, seule une minorité parmi celles et ceux (puisqu’elles ont leurs équivalents masculins) qui s’habillent à la mode musulmane est constituée en effet d’islamistes authentiques, c’est-à-dire de gens qui propagent leur foi par la force ou par la ruse. Les autres usent simplement de leur liberté de religion. On rappellera ici qu’une société bien ordonnée est basée sur la tolérance réciproque. En théorie du moins car dans la réalité, comme la montré John Rawls, la démocratie libérale ne peut exister que s’il existe un « noyau dur » de règles acceptées par tous les participants de la-dite démocratie, même s’ils les considèrent comme mauvaises. Par exemple, alors que, incorporé dans l’armée de mon pays, j’ai le droit de tuer un soldat de l’armée adverse, de retour chez moi il m’est interdit de tuer un voleur qui veut s’en prendre à ma propriété : bien qu’en désaccord sur le principe, un partisan de l’auto-défense s’abstiendra d’attenter à la vie du voleur s’il est un citoyen respectueux des règles. Rousseau appelait cela la soumission à la volonté générale ; on peut dire aussi plus simplement la dictature de la majorité. Concernant les adeptes de la religion musulmane, cela signifie en particulier qu’ils ne peuvent prétendre à la fois vivre dans une démocratie libérale et sous le régime de la charia.

De fait, les musulmans de France ne demandent pas cela. Ils se contentent d’invoquer le principe de tolérance à l’appui de leurs revendications. Nouvel exemple : selon certains musulmans, ceux qui se manifestent en tant que tels, puisque l’école de la République est l’école de tous, elle se doit de respecter toutes les croyances et offrir des menus hallal à la cantine. Deux réponses diamétralement opposées sont alors possibles de la part des autorités : 1) au nom de la tolérance, on acceptera de différencier les menus suivant les croyances ; 2) au nom du « noyau dur », on rappellera que l’école est le lieu privilégié où se constitue une appartenance commune et que les différences n’y ont pas leur place. Cette ambivalence explique pourquoi une question comme celle des menus hallal fait encore débat.

Revenons aux tenues vestimentaires. Sous le règne de Louis XIV, où l’on n’était pas en démocratie, le principe de la liberté vestimentaire était déjà bien ancré. « Veuillez cacher ce sein que je ne saurais voir », dit Tartuffe à Dorine : celle-ci a beau jeu de lui répondre qu’elle s’habille comme elle veut et qu’il n’a qu’à regarder ailleurs. Le contenu de cette liberté, cependant, est variable selon les lieux et les époques. Aussi tard qu’après la deuxième guerre mondiale, une femme (catholique ou non) ne serait pas entrée dans une église tête nue ; ce n’est plus le cas aujourd’hui. Dans l’Antiquité les dames grecques ne se montraient pas en public sans se couvrir la tête, contrairement à leurs esclaves, etc. À ce propos, il serait erroné de croire que l’histoire de la mode, en Europe, soit celle d’une tolérance grandissante vis-à-vis de la nudité : après la Renaissance et les siècles suivants, au cours desquels les dames pouvaient montrer généreusement leur gorge, un retour du puritanisme, en particulier sous la IIIe République, les a contraintes à dissimuler entièrement leur corps sous des étoffes, sombres le plus souvent, comme nous l’enseignent les tableaux et les cartes postales de cette époque[ii]. Aujourd’hui les affiches, les maillots minimalistes sur les plages inclinent à penser que la nudité n’est plus vraiment un tabou.

Dans cette conjoncture, le spectacle de femmes de plus en plus nombreuses en tenues musulmanes ne peut que choquer dans un pays qui par ailleurs n’a pas de tradition multiculturelle et qui se montre prompt à se raidir en présence des manifestations d’autres cultures qu’il interprète comme « ostentatoires ». Mais le sont-elles vraiment ? La question ne se confond pas avec celle de la liberté de choix. Qu’elle soit libre ou non, en effet, la démarche n’est pas du tout la même selon qu’il s’agit d’un comportement avant tout culturel ou d’une posture revendicative. Dans le premier cas, elle s’explique par le conformisme social, la crainte de provoquer la concupiscence des hommes, un souci d’humilité, etc. Dans le second cas, elle correspond à une volonté que l’on peut dire politique d’affirmer la présence de l’islam dans un pays jugé hostile.

Afghanistan hier et aujourd'hui

Afghanistan hier et aujourd’hui

La réponse à cette question dépend évidemment de l’environnement dans lequel se situe celle qui s’habille ainsi. Il existe désormais des quartiers entiers à la périphérie de nombreuses villes où les femmes vêtues à la mode musulmane sont majoritaires ou quasi-majoritaires.  On ne saurait dire, alors, qu’elles provoquent ; elles sont au contraire dans une attitude de soumission à la norme de leur quartier. C’est en réalité lorsque des femmes ainsi vêtues se déplacent en dehors de ces quartiers qu’elles choquent et que se pose la question de savoir si elles le font volontairement ou pas. Il est vraisemblable qu’il s’agisse alors d’une démarche volontaire. Sorti(e) de son quartier, chacun(e) retrouve sa liberté et peut dès lors se changer pour s’habiller à l’occidentale. Quand on voit déambuler un groupe de trois ou quatre jeunes filles dont une seule est voilée, il serait bien improbable qu’elle ne le fasse pas volontairement et dans un but de démonstration. Alors que ses camarades passeront le plus souvent inaperçues, elle est en effet la seule qui se fera immanquablement remarquer : par un retournement ironique, le vêtement censé être une marque de discrétion devient au contraire le plus ostentatoire.

Cela nous ramène à l’interrogation initiale. Un acte volontaire n’est pas nécessairement un acte libre. En d’autres termes, ce n’est pas parce que certaines femmes (souvent jeunes) affichent leur appartenance à l’islam qu’elles ont choisi librement leur religion. Nul besoin de recourir à une démonstration pesante : une conversion isolée à une pratique religieuse intégriste peut éventuellement être un acte réfléchi et « libre » (on n’entrera pas ici dans le débat philosophique sur l’existence de la liberté) ; lorsqu’il s’agit d’un phénomène sociologique qui s’explique aussi bien au niveau mondial par la recrudescence d’un islam combattant qu’au niveau national avec la multiplication des mosquées où sévissent des prédicateurs exaltés, il est impossible de parler d’un acte libre. De même s’interdirait-on de penser qu’à l’époque du catholicisme triomphant, la majorité des jeunes gens et filles qui entraient dans des séminaires ou des monastères le faisaient en toute liberté…

Une telle réponse apporte évidemment de l’eau au moulin de ceux qui sont partisans de réprimer toute manifestation publique de l’islam et voient dans la tenue islamique le symbole d’une certaine aliénation de celle (ou celui) qui la porte. Plus généralement, ils entendent persuader les musulmans que leur religion, dans ses formes les plus voyantes, est incompatible avec les règles du savoir-vivre dans la démocratie à la française ; ce qui revient à assimiler l’islam intégriste à une dérive sectaire. C’est ainsi qu’on a décidé d’expulser les imams étrangers qui colportent un islam obscurantiste et vindicatif.

Le Conseil d’État a tranché quant à lui en faveur du burkini sur la base d’une définition restrictive du trouble à l’ordre public. La position opposée apparaît pourtant légitime si l’on se demande de quoi le burkini ou les tenues musulmanes en général sont le signe. Il n’est pas abusif en effet de considérer que leur prolifération récente traduit un retour nauséabond du religieux, l’invasion d’un islamisme combattant qui entretient chez ses adeptes le refus d’accepter les règles au fondement de notre démocratie.

Septembre 2016

(*) « Si tu es à Rome, vis comme les Romains ; si tu es ailleurs, vis comme on y vit » (attribué à saint Ambroise).

[i] Farhad Khoroskhavar, sociologue à l’École des Hautes Études (Le Monde, 9 septembre 2016), qui ne cite aucun chiffre.

[ii] La loi de 1905 apparaît à cet égard comme la réaction à une contrainte religieuse excessive.

 

Par Michel Herland, , publié le 22/09/2016 | Comments (0)
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