Fédéralisme – fondateurs du XXe siècle

« Le vingtième siècle ouvrira l’ère des fédérations
ou l’humanité recommencera un purgatoire de mille ans ».
P.­J. Proudhon, Du Principe fédératif.

Michel Mouskhély (avec Gaston Stefani), Confédération et fédération : L’Antithèse, Textes choisis (1949-1964), Fédérop et Presse fédéraliste, Gardonne, 2012, 161 p.

Altiero Spinelli (avec Ernesto Rossi), Le Manifeste de Ventotene et autres textes (1941-1947), Presse fédéraliste, Lyon, 2016, 343 p.

Lord Lothian (Philip H. Kerr), le Pacifisme ne suffit pas, le patriotisme non plus et autres textes (1922-1943), Presse fédéraliste, Lyon, 2016, 280 p.

Éditions établies par Jean-Francis Billion et Jean-Luc Prével.

Michel Mouskhély (1903-1964), né à Tiflis (Géorgie), a enseigné les sciences politiques à Paris et au Caire avant de terminer sa carrière comme professeur à l’université et à l’IEP de Strasbourg. Disciple d’Alexandre Marc (1904-2000), il fut un partisan du fédéralisme global (ou intégral), un courant proudhonien, désormais bien en sommeil, qui constitue pourtant une troisième voie entre capitalisme et socialisme, laquelle aurait toute sa pertinence aujourd’hui, alors que le socialisme (au sens de la propriété collective des moyens de production) semble définitivement enterré, tandis que le capitalisme mondialisé, désormais sans concurrent, consacre la domination des puissants sur les faibles. Certes, l’histoire n’a pas dit son dernier mot et l’on peut espérer que l’humanité s’échappe dans un avenir plus ou moins lointain de la double impasse (sociale et écologique) dans laquelle elle se trouve actuellement piégée. Il sera temps alors de retrouver les propositions élaborées dans les années 1930 par les membres du groupe Ordre Nouveau.

Les textes choisis par Jean-Francis Billion et Jean-Luc Prével se concentrent pour leur part sur le fédéralisme politique (ou hamiltonien), le projet d’un fédéralisme plus vaste, englobant toutes les sphères de la société n’étant abordé que rapidement, sous l’étiquette « démocratie fédérale », à la fin du texte intitulé Structures fédérales (1964). Le texte le plus volumineux, L’Europe face au fédéralisme, qui date de 1949, cosigné avec Gaston Stefani, aborde principalement deux sujets : l’un de doctrine, la distinction entre confédération et fédération, la seconde étant évidemment préférable à la première ; l’autre plus pratique puisqu’il s’agit ni plus ni moins d’un projet de constitution européenne (1949, pp. 85-94). Pour être bref, ce projet est néanmoins précis et original, prévoyant, par exemple, de partager les compétences en matière militaire, seule l’aviation étant prérogative exclusive de la fédération.

L’ouvrage contient les textes de présentation des éditions originales par Alexandre Marc et Henri Fresnay (1903-1988), et une « Préface » de Lucio Levi (l’actuel directeur de la revue The Federalist Debate) qui insiste curieusement sur un point de doctrine qui le sépare de M. Mouskhély et de la plupart des fédéralistes. Les « Italiens », à la suite de Mario Albertini, défendent en effet généralement une conception fidèle au matérialisme historique, suivant laquelle l’infrastructure (économique) détermine (en dernière instance) la superstructure (politique) :

« C’est la deuxième phase du mode de production industriel, qui, avec la chaîne de montage et le production en série, l’aviation et la radio, alimente des processus d’intégration et des marchés de dimension macro-régionales et met ainsi en question l’indépendance des États régionaux » (p. 10-11).

Selon L. Levi, les analyses et recommandations de M. Mouskhély seraient donc obsolètes à l’heure de la mondialisation. C’est désormais « le problème du gouvernement mondial [qui est] à l’ordre du jour ». On ne saurait certes contester une telle affirmation tant que l’on demeure au niveau de l’idéal. Par contre, pour qui adopte un point de vue plus pragmatique, force est de reconnaître que la question de la fédération mondiale n’est pas vraiment d’actualité alors que l’on n’est même pas encore parvenu à bâtir la fédération européenne et que la consécration de la Chine en tant que prochain hégémon apparaît de plus en plus certaine.

Altiero Spinelli

Altiero Spinelli (1907-1986) fut un militant inlassable de l’unité européenne. Si nous pouvons évoquer un souvenir personnel, nous le revoyons, à Strasbourg, en train de partager sa foi fédéraliste avec un groupe d’étudiants aixois que nous avions conduits au Parlement européen dans l’espoir d’en faire de futurs militants ou, à défaut, de solides soutiens. Cela se passait dans les années 1980, peu de temps avant la disparition du maître, à l’époque du Club du Crocodile qu’il avait fondé avec d’autres députés et qui parvint, on se le rappelle peut-être, à faire adopter par le Parlement le projet de Traité instituant l’Union européenne (1984), lequel devait aboutir, peu après, à l’Acte unique européen (1986).

C’est comme jeune responsable communiste entré très tôt dans la clandestinité que Spinelli fut condamné en 1927 à seize ans et huit mois de prison. Relégué au bout de dix années d’emprisonnement d’abord sur l’île de Ponza puis sur celle de Ventotene, c’est là où, au nom de la liberté, il abandonna le communisme et se convertit au fédéralisme. Le Manifeste de Ventotene (cosigné avec Ernesto Rossi), publié dès 1943 en Italie, est l’acte fondateur du Movimento Federalista Europeo qui jouera un rôle moteur dans le mouvement européen en général.

Spinelli, dans ses Mémoires, fait l’éloge des fédéralistes anglais, de « leur pensée claire et précise », et critique a contrario « le fédéralisme idéologique de Proudhon et Mazzini, fumeux et alambiqué »[i]. Partisan déclaré du fédéralisme hamiltonien, il professe que la construction de la fédération européenne est le préalable à toute politique de progrès. De fait, écrit-il dans le Manifeste, « la ligne de démarcation entre les partis progressistes et les partis réactionnaires [sépare] ceux qui considèrent comme but essentiel la conquête du pouvoir économique national  […] et ceux qui considèrent comme tâche essentielle la création d’un État international stable » (p. 51). Soit encore : « Le problème qu’il faut tout d’abord résoudre […] c’est celui de l’abolition définitive de la division de l’Europe en États nationaux souverains » (p. 48, n.s.).

Rédigé principalement par Spinelli, le Manifeste contient une partie attribuée à son co-auteur, E. Rossi, qui porte sur « La réforme de la société ». Le titre indique bien que l’on n’est pas ici dans de l’institutionnel à l’état pur, que le Manifeste se prononcera également sur des questions d’organisation sociale. Paradoxe : le programme esquissé apparaît parfaitement compatible avec celui développé à l’époque par A. Marc et ses amis d’Ordre Nouveau[ii] : complémentarité de la propriété publique (des firmes « monopolistes ») et privée (le reste de l’économie), développement des coopératives ouvrières et de la petite propriété paysanne, garantie inconditionnelle d’un revenu décent à chacun… (p. 52-59). Le Manifeste se montre d’ailleurs bien plus dirigiste qu’Ordre Nouveau en demandant « que les rémunérations moyennes puissent se maintenir, pour toutes les catégories professionnelles, à peu près à un même niveau et que les divergences salariales soient, au sein de chaque catégorie, à la mesure des capacités individuelles » (p. 56).

Plus étonnant encore, dans  l’article de 1943 intitulé « Politique marxiste et politique fédéraliste », Spinelli reprend seul à son compte les mesures sociales du Manifeste. Il développe en particulier l’idée du revenu minimum garanti sur la base d’une argumentation qui est précisément celle d’Ordre Nouveau : « Utiliser l’ensemble des ressources que les capacités techniques de notre société mettent désormais à notre disposition afin de satisfaire les besoins élémentaires de la vie civilisée de tous les citoyens, de sorte que les ouvriers ne tombent dans des conditions de misère telle qu’ils doivent accepter des contrats de travail avec des clauses contraignantes » (p. 254). La traduction est imprécise mais l’idée est bien là : lorsque les travailleurs sont assurés de jouir en toutes circonstances d’un niveau de vie suffisant pour couvrir les besoins fondamentaux (nourriture, logement, etc.), le rapport de force entre les prolétaires et les capitalistes se trouve transformé et les travailleurs ne sont plus obligés d’accepter n’importe quel emploi contre n’importe quel salaire.

Spinelli a eu le grand mérite d’examiner sans complaisance les conditions du combat fédéraliste. « Les fédéralistes ne peuvent et ne doivent pas compter sur l’aide indifférenciée des masses », écrit-il par exemple dans le même article de 1943. La conclusion est non moins claire : « Les fédéralistes entendent former le noyau d’une classe dirigeante progressiste qui aurait les capacités révolutionnaires des communistes sans en avoir les défauts » (p. 295). Dans un article antérieur qui date de 1941 ou 1942, il apporte une utile précision. La révolution fédéraliste – puisqu’il s’agit bien en effet à ce stade de l’évolution de la doctrine de Spinelli d’une authentique révolution – n’adviendra que si les événements s’y prêtent : « Pour réaliser [les États-Unis d’Europe], il faut des circonstances particulièrement favorables, dans lesquelles les vieilles traditions, les vieux schémas de conduite auront provisoirement perdu, à la suite de graves événements, l’emprise qu’ils possédaient sur les âmes » (p. 211).

La stratégie fédéraliste qui se dessine ainsi est claire : bâtir une organisation capable de saisir toute occasion qui se présente de faire advenir l’autorité fédérale seule à même d’instaurer un fonctionnement harmonieux de la société. Dans le Manifeste, Spinelli envisage de confier cette tâche à un « parti révolutionnaire », cependant la doctrine s’oriente très vite vers la constitution d’un « Mouvement fédéraliste européen », ce qui est chose faite, en Italie, dès 1943, mouvement au-dessus des partis, dont la vocation est de réunir « toutes les forces et tendances progressistes qui s’avèrent favorables à la création de la fédération européenne » (p. 331).

On mesure aujourd’hui, alors que les circonstances depuis 2008 se prêtent à l’évidence à un changement radical des règles de l’UE, combien la mouvance fédéraliste est affaiblie. La crise de l’euro, les politiques de rigueur imposées aux pays du sud du continent, l’appauvrissement de leurs citoyens, ce sont là des événements suffisamment graves à propos desquels les fédéralistes ont pourtant eu bien du mal à faire entendre leur voix. Quel discours auraient-ils pu tenir au demeurant ? Spinelli a écrit ceci dans son Journal d’un européen : « Il faut comprendre quel est le point décisif et concentrer sur lui toutes les énergies pour remporter la victoire, puisque, si on gagne ici, le reste suivra tout seul » (p. 108). Sans doute. Encore faut-il être d’accord sur le point décisif. Transformer la zone euro en une fédération est-il un objectif susceptible de remporter l’adhésion de tous les fédéralistes (a fortiori de tous les citoyens européens) tant que les perspectives concrètes offertes pas ladite fédération sont simplement la poursuite de la politique néolibérale actuelle ? Dans une conjoncture de crise, il paraît vain de poser les questions institutionnelles sans indiquer en même temps la politique qui sera suivie par les institutions dont on souhaite la création. Or les fédéralistes européens sont aujourd’hui remarquablement discrets, dans leurs organes, à cet égard. Sans doute parce qu’ils demeurent profondément divisés.

Lord Lothian

Lord Lothian (1882-1940).

Le lien entre Philip Henry Kerr (devenu Lord Lothian en 1933) et Altiero Spinelli est ténu mais il existe. Spinelli et Rossi ont découvert le fédéralisme au début des années quarante par des articles de Luigi Einaudi, président de la République italienne de 1948 à 1955 et père du fondateur des éditions du même nom, publiés vingt ans auparavant. Sollicité par Rossi, ce même Einaudi envoya aux relégués « deux ou trois livrets de la littérature fédéraliste anglaise qui s’était développée vers la fin des années trente sous l’impulsion de Lord Lothian »[iii].

Ph. Kerr avait découvert quant à lui le fédéralisme en Afrique du Sud, alors que, jeune fonctionnaire auprès du haut-commissaire, il était chargé d’imaginer les futures institutions de la colonie de la Couronne. Avant la première guerre mondiale, il milita en faveur de l’organisation fédérale de l’Empire britannique, préfiguration dans son esprit d’une fédération mondiale. Pendant la première guerre mondiale, il devint le secrétaire privé du Premier ministre libéral Lloyd George, avec des responsabilités particulières en matière impériale et étrangère. Il participa à ce titre à la Conférence de Paris, prélude au Traité de Versailles. Comme Keynes[iv], il était convaincu que les conditions imposées à l’Allemagne ne posaient pas les bases d’une paix future. Dans son texte peut-être le plus fameux, qui donne son titre au livre examiné ici, « Le pacifisme ne suffit pas – Le patriotisme non plus » (1935), il distinguait la paix comme simple état négatif, l’absence de guerre, de la paix comme fait positif, lorsque la guerre est bannie, les différents étant réglés par la loi (p. 140[v]). Pour supprimer la guerre, il n’y a qu’une seule solution : fondre les nations potentiellement ennemies dans une fédération, en commençant par l’Europe. Les institutions comme la Société des Nations sont en effet impuissantes par nature car reposant sur « le principe de la souveraineté complète des États membres » (p. 162). Dans ce même texte, il annonçait qu’un nouveau conflit était déjà en germe dans le réarmement de l’Allemagne et que, par le jeu des alliances, il dégénèrerait inéluctablement en une nouvelle guerre mondiale.

« La fédération, écrivait-il alors, est la seule méthode durable d’unité et de paix parce qu’elle préserve ces éléments de liberté et de justice qui sont le principe de vitalité et de croissance, bien qu’elle soit beaucoup plus difficile à réaliser [qu’un empire] à cause des obstacles de race, de langue, de culture et d’histoire » (p. 189).

En 1935, l’auteur ne croyait guère qu’une fédération européenne fût possible dans l’immédiat. Il pensait par contre qu’il était temps de préparer pour l’après guerre la solution qui apporterait effectivement la paix (p. 190). Mais si le but est clair, on ne l’atteindra que par un « mouvement spirituel » :

« Un degré suffisant d’unité spirituelle et morale doit devenir une réalité avant qu’une communauté [commonwealth, res publica] fédérale durable puisse naître, car une union prématurée peut s’écrouler dans la sécession ou la guerre civile » (p. 192).

Par quelle cruelle ironie du sort faut-il que ce soit l’Angleterre, la patrie de Lord Lothian, qui donne aujourd’hui le branle de la débandade en Europe ?

 

 

 

PS : 1. D’Altiero Spinelli, les mêmes éditeurs ont déjà publié Manifeste des fédéralistes européens (1957). Cf. M. Herland, « À propos de trois livres de Fédérop et de Presse Fédéraliste », Fédéchoses pour le fédéralisme, n° 159, mars 2013, p. 31-33. / « Presse fédéraliste », Mondesfrancophones.com, http://mondesfrancophones.com/espaces/politiques/presse-federaliste/
2. Une remarque pour les ouvrages ultérieurs à paraître dans la collection « Textes fédéralistes » : faire en sorte que les textes soient clairement datés, les préfaces et autres introductions ne fournissant pas toujours – ou pas aisément – cette information pourtant capitale, s’agissant de la publication d’archives du mouvement fédéraliste.

 

 

[i] Toutes les citations d’après le recueil publié en 2016 dont les références figurent en tête de cet article. Ici, p. 71.

[ii] Curieusement, l’expression « ordre nouveau » apparaît trois fois dans les dernières pages du Manifeste. Sur le projet des partisans du « fédéralisme intégral », cf. Michel Herland, Lettres sur la justice sociale à un ami de l’humanité, Paris, Le Manuscrit, 2006, lettre 6, Le « marcisme ».

[iii] Lucio Levi in Spinelli, op. cit., p. 70.

[iv] John Maynard Keynes, Les Conséquences économiques de la Paix, 1919 et son analyse in Michel Herland, Keynes et la macroéconomie, Paris, Economica, 1991, p. 27-33.

[v] Du recueil des textes de Lord Lothian.

Christianisme et islam (II) – De la tromperie

Après le martyre qui est considéré comme une voie privilégiée d’accès à la sainteté tant chez les catholiques que chez les musulmans mais qui ne revêt pas la même signification pratique dans les deux religions, un autre sujet mérite d’être exploré, celui de la tromperie. La tolérance des musulmans envers la taqiya est bien connue. Par contre, on attendrait de l’Église qui interdit le mensonge dans son huitième commandement[i] une condamnation sans appel. C’est pourquoi la parabole de l’intendant infidèle, retenue dans la liturgie, ne peut que soulever l’incompréhension.

Vendredi 4 novembre 2016 – 31ème semaine du « temps ordinaire »
Lecture de l’Évangile selon saint Luc, chap. 16 (1-8)
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Un homme riche avait un gérant qui lui fut dénoncé comme dilapidant ses biens. Il le convoqua et lui dit : ‘Qu’est-ce que j’apprends à ton sujet ? Rends compte de ta gestion, car tu ne pourras plus être mon gérant.’
« Le gérant se dit en lui–même : ‘Que vais-je faire puisque mon maître me retire la gestion ? Travailler à la terre ? Je n’en ai pas la force. Mendier ? J’aurais honte. Je sais ce que je vais faire, pour qu’une fois renvoyé de ma gérance, des gens m’accueillent chez eux.’ Il fit alors venir, un par un, ceux qui avaient des dettes envers son maître. Il demanda au premier : ‘Combien dois-tu à mon maître ?’  Il répondit : ‘Cent barils d’huile.’ Le gérant lui dit : ‘Voici ton reçu, assieds-toi et écris cinquante.’ Puis il demanda à un autre : ‘Et toi, combien dois-tu ?’ Il répondit : ‘Cent sacs de blé.’ Le gérant lui dit : ‘Voici ton reçu, écris quatre-vingts.’
« Le maître fit l’éloge de ce gérant malhonnête car il avait agi avec habileté ; en effet les fils de ce monde sont plus habiles entre eux que les fils de la lumière. »

Si les paraboles sont souvent difficiles à interpréter, celle-ci défie la morale la plus élémentaire. Comment le maître trompé peut-il faire l’éloge de l’habileté de celui qui l’a trompé ? Ce maître serait-il un anarchiste, hostile à la propriété privée ? Rien ne le laisse supposer. D’ailleurs l’« admiration » du maître pour le gérant malhonnête ne l’a pas empêché de le renvoyer et il n’est aucunement question, après son coup d’éclat, de le réembaucher. Et puis même, que peut bien signifier l’admiration pour une habileté mise au service d’un vol ? On comprend tout-à-fait que Jésus exhorte les « fils de la lumière » à faire preuve d’habileté au service de la religion mais était-il besoin pour autant de louer, entre toutes les habiletés, celle d’un « intendant malhonnête » ?

le-gerant-malhonnete

Certains exégètes se sont employés à démontrer que l’intendant (ou le gérant) n’était pas vraiment malhonnête, du moins avant son renvoi[ii]. Tel serait le cas, en effet, s’il avait dilapidé les biens de son maître par simple incompétence. Le texte n’interdit pas absolument cette interprétation – quoique l’incompétence n’aille guère avec l’habileté – mais elle ne nous mène pas bien loin. Lorsque le maître traite son intendant de malhonnête, sa malhonnêteté est en effet avérée.

La parabole soulève une autre énigme. Pourquoi l’intendant n’a-t-il pas fait une entière remise des dettes et, plus précisément, pourquoi cinquante barils d’huile au lieu de cent dans un cas et quatre-vingts sacs de blé au lieu de cent dans l’autre cas, soit des remises respectives de 50% et de 20% ? Les prêts à intérêt étaient théoriquement interdits chez les juifs (e.g. L’Exode, 22, 24) mais tolérés en pratique. Des taux différents sur l’huile et le blé pouvaient s’expliquer par le risque d’une tromperie possible, dans le cas de l’huile (en l’occurrence, la diluer avec de l’eau dans les jarres remises au créancier)[iii]. Bien que cela ne soit nullement explicité dans l’Évangile, il est imaginable que l’intendant ne fasse en réalité que contraindre son maître à respecter la loi des anciens.

Accepter cette interprétation serait cependant totalement contraire à la lettre de la parabole. Si Jésus avait voulu exempter l’intendant de ses fautes et vanter seulement son habileté, il lui aurait été facile de le faire. Or rien dans la lettre du texte n’autorise à mettre en doute sa malhonnêteté. Force est donc de retenir de cette parabole qu’un intendant malhonnête est digne d’éloge.

La suite de la parabole, ou plutôt de la morale qu’il faut en tirer, est donnée au début de l’Évangile du jour suivant.

Samedi 5 novembre 2016 – 31ème semaine du « temps ordinaire »
Lecture de l’Évangile selon saint Luc, chap. 16 (9)
Et moi, je vous dis : « Faites-vous des amis avec de l’argent malhonnête, afin que le jour où il ne sera plus là, ces amis vous accueillent dans les demeures éternelles ».

La formulation étonne à nouveau. On peut donc avoir de l’argent malhonnêtement gagné, à condition de s’en servir pour (se faire) des amis ! Ce verset est interprété par l’Église comme un appel à faire la charité. Les bonnes œuvres seront comptabilisées en tant que trésor céleste, conformément à une autre parole de Jésus : « Ne vous amassez pas des trésors sur la terre … mais amassez-vous des trésors dans le ciel » (Matthieu 6, 19-20). Il n’empêche que le verset de l’Évangile de Luc semble encourager une nouvelle fois à déployer une certaine habileté dépourvue de scrupules : peu importe comme vous avez gagné cet argent pourvu que vous l’utilisiez pour le bien.

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A côté des Évangiles, le Coran a au moins le mérite de la clarté. L’islam est une religion combattante qui envisage de s’étendre par des guerres de conquête. Dès lors, toutes les ruses sont permises. Plusieurs  versets du Coran justifient la tromperie face aux infidèles.

taqiya

Extrait du Coran, sourate III, « La famille de ‘Imran », versets 28-29[iv]
Que les croyants ne prennent pas pour alliés des infidèles plutôt que des croyants. Ceux qui le feraient ne doivent rien espérer de la part de Dieu, à moins que vous n’ayez à craindre quelque chose de leur côté. Dieu vous avertit de les craindre : car c’est auprès de lui que vous retournerez. Dis-leur : Soit que vous cachiez ce qui est dans vos cœurs, soit que vous le produisiez au grand jour, Dieu le saura. Il connaît ce qui est dans les cieux et sur la terre et il est tout puissant (n.s.).

Extrait du Coran, sourate XVI, « L’abeille », verset 106[v]
Celui qui renie Dieu après avoir eu foi en Lui – excepté celui qui a subi la contrainte et dont le cœur reste paisible en sa foi -, ceux dont la poitrine s’est ouverte à l’impiété, sur ceux-là tomberont le courroux de Dieu et un tourment terrible.

Dans le passé, ce verset a été utilisé par exemple par les Morisques sous la coupe d’un souverain chrétien en Andalousie. Annie Laurent cite une fatwa du mufti Ahmed Ibn Jumaïra (en 1504) donnant des consignes précises à ce sujet. Des musulmans forcés par les chrétiens d’injurier Mahomet étaient autorisés à le faire à condition de penser en eux-mêmes que leurs paroles étaient prononcées par Satan. S’ils étaient obligés de boire du vin ou de manger du porc, ils pouvaient le faire également à condition de condamner mentalement cet acte impur[vi].

Le même verset a été et est encore utilisé par les chiites minoritaires en milieu sunnite. La même Annie Laurent rappelle ainsi que lorsque Hafez El-Assad (père de Bachar), alaouite, a pris le pouvoir à Damas, en 1970, il a « multiplié les gestes destinés à se faire passer pour un musulman orthodoxe aux yeux du monde sunnite ».

La dissimulation est enfin une stratégie employée par des musulmans dans les pays occidentaux pour convaincre que l’islam est une religion parfaitement compatible avec les droits de l’homme, en édulcorant tout ce qui leur est de fait contraire (place des femmes, violence, liberté de conscience, etc.) Comme ces musulmans installés ne vivent sous l’emprise d’aucun danger réel, comme leur vie n’est pas menacée, ils ne devraient donc pas en principe employer la ruse. Du moins sur la foi du Coran. Car celle-ci est explicitement autorisée par des hadiths dans d’autres cas, à commencer par la guerre. « La guerre, c’est la ruse «  (al-Boukhari, 3029 ; Mouslim, 58) : il est ainsi considéré comme licite de se dissimuler pour approcher une ville ennemie. Par contre la trahison d’un traité ou d’un pacte, même informel, est censément interdite. À cet égard, le site convertistoislam.fr cite l’exemple suivant :

Omar Ibn al-Khattab a adressé à  un homme qu’il avait envoyé commander une armée ceci : « Il m’est parvenu que certains d’entre vous se mettent à la poursuite du mécréant non arabe jusqu’à l’obliger à se réfugier sur une montagne et se sauver et lui disent alors : ‘n’aie pas peur’. Et puis quand ils le saisissent, ils le tuent. Au nom de Celui qui tient mon âme en Sa main, s’il s’avère que quelqu’un s’est comporté de la sorte, je lui trancherai la gorge ».[vii]

D’une manière générale, il est interdit de mentir. Sur le même site :

Cheikh Abdoul Aziz Ibn Baz a dit : « Il est recommandé au croyant d’avoir rarement recours au serment, même quand il dit la vérité. Car le fréquent recours au serment peut entraîner l’homme dans le mensonge. Or le simple fait de mentir est interdit. Aussi est-il bien plus grave d’y ajouter un serment. Si toutefois une nécessité fondée sur un intérêt bien compris oblige quelqu’un à prononcer un faux serment, il peut le faire sans gêne en raison du hadith d’Um Kalthoum: « Le menteur n’est pas celui qui tient de bons propos (inexacts) afin de réconcilier les gens » (al-Boukhari, 2546 ; Mouslim, 2605).

Il y a donc des exceptions. On peut par exemple raconter à chacune de deux parties ennemies que l’autre désire la paix afin de les mettre en situation d’accepter une paix à laquelle aucune des deux n’aurait songé ! Ou bien, pour détourner le bras d’un assassin, je peux prétendre que l’homme qu’il entend tuer est mon frère, etc. La guerre est une autre de ces exceptions, comme on l’a vu.

Sous cet éclairage, la taqiya apparaît donc licite pour les islamistes qui se considèrent en guerre contre l’Occident. Et cela vaut autant pour les terroristes qui peuvent afficher ostensiblement les mœurs du pays qu’ils entendent frapper (boire de l’alcool, manger du porc, etc.) que pour les idéologues et autres imams qui sont ainsi en droit de défendre les droits de l’homme (et de la femme) en public, tout en prêchant le contraire à leurs « frères ».

On pourrait néanmoins faire valoir que les musulmans installés dans un pays occidental adhèrent à un pacte tacite de non-agression à l’égard du pays d’accueil au terme duquel ils s’engagent à respecter ses valeurs et que trahir ce pacte est contraire à l’islam. Bien que ceci, à l’évidence, ne vaille pas pour les terroristes venus d’un pays musulman, il y aurait là un moyen de persuader les imams de prêcher en faveur de l’acceptation desdites valeurs.

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La conclusion de cet article sera donc la même que pour le premier. Les textes chrétiens ne sont pas moins choquants que ceux de l’islam. Ils le sont même tellement, parfois, qu’ils semblent défier le bon sens. C’est aussi vrai pour l’histoire des sept frères poussés par leur mère au martyre que pour l’apologie de l’intendant infidèle. A cet égard, on préfèrerait plutôt l’islam qui recommande la dissimulation face aux infidèles plutôt que de sacrifier sa vie pour un motif somme toute futile, et qui condamne rigoureusement la trahison. Par contre, nul ne niera que le christianisme, aujourd’hui du moins, prône véritablement l’amour et la paix conformément à la lettre des Évangiles. On n’en dira pas autant de l’islam, alors que le Coran recommande le djihad au service duquel il met la ruse et le martyre. À nouveau, il paraît donc légitime d’exiger des partisans de cette religion la clarification qui passe par une révision de leurs textes sacrés, à commencer par le Coran : non, Allah ne demande pas aux croyants d’aller guerroyer contre les infidèles et les assassins qui commettent des attentats à l’aveugle ne sont pas attendus au paradis par soixante-douze vierges mais ils rôtiront en enfer, qu’ils utilisent ou non la ruse !

 

[i] Huitième commandement : « La médisance banniras et le mensonge également », Catéchisme de l’Église catholique.

[ii] Yves I-Bing Cheng, « La parabole de l’intendant avisé », www.entretienschretiens.com.

[iii] Cf. J.D.M. Derrett, Law in the New Testament cité par Yves I-Bing Cheng.

[iv] Traduction de Kasimirski ; verset 27 selon d’autres traductions qui optent pour « Dieu vous avertit de le (plutôt que les) craindre ».

[v] Nous abandonnons ici Kasimirski (16, 109) dont la traduction est fautive.

[vi] Annie Laurent, « La taqiya ou le concept coranique qui permet aux musulmans radicaux de dissimuler leurs véritables croyances », www.atlantico.fr/decryptage/taqiya-ou-concept-coranique-qui-permet-aux-musulmans-radicaux-dissimuler-veritables-croyances-annie-laurent-2445946.html.

[vii] http://www.convertistoislam.fr/article-dossier-le-mensonge-en-islam-et-qu-est-ce-que-la-taqiya-83748295.html

[vii] Ibid.

Un collector de Césaire – Les fac-similés de « Tombeau du Soleil »

« La gerbe lucide des déraisons »

cesaire-tombeau-du-soleilLes amoureux de la poésie de Césaire n’ouvriront pas sans émotion l’enveloppe de papier jaune couverte de timbres représentant tantôt la préfecture de la Martinique (alors palais du haut-commissaire), tantôt deux femmes en buste portant la coiffe nouée (« tête attachée » ou « tête serrée »). S’il ne s’agit que d’une reproduction de l’enveloppe, elle est suffisamment réaliste pour nous émouvoir. Mais son contenu nous importe davantage : 1) une maquette intitulée Tombeau du Soleil contenant des extraits détachés de la revue Tropiques[i] collés sur un cahier, avec, au milieu, un poème supplémentaire de la main de Césaire ; 2) un tapuscrit à l’encre bleue sorti d’une machine visiblement de mauvaise qualité tant sont nombreuses les lettres repassées à la main par Césaire – en dehors de quelques corrections mineures et de l’adjonction in fine du poème « Conquête de l’aube »[ii], le contenu est identique à celui de la maquette ; 3) une plaquette reproduisant ces poèmes tels qu’ils se présenteront dans le premier recueil publié de Césaire, Les Armes miraculeuses[iii].

Concernant plus précisément le contenu de Tombeau du Soleil, le premier poème détachés de Tropiques, intitulé « Les pur-sang », correspond approximativement à la première moitié de « Fragments d’un poème » publié dans le premier numéro de Tropiques. Le second « Investiture » (p. 5 à 7 du tapuscrit), constitué de sept fragments manuscrits numérotés 1 à 8, est pour la plus grande part inédit. Cependant les numéros 6 et 8 viennent du « récit » poétique publié sous le titre « Histoire de vivre » dans le quatrième numéro de Tropiques (janvier 1942). Enfin la troisième partie (p. 7 à 18 du tapuscrit)  se divise elle-même en trois au niveau des sources : d’abord la suite de « Fragments d’un poème », en commençant par « La fin ! Quelle sottise », etc. (p. 22-23 de Tropiques n° 1) avant de revenir à « C’est bon. / Je veux un soleil plus brillant et de plus pures étoiles », etc. (p. 17-21 de Tropiques n° 1) ; ensuite le poème intitulé « Fragments d’un poème – le Grand Midi (fin) » publié dans Tropiques n° 2, à partir de « Seul et nu ! » (p. 26 de Tropiques n° 2) ; et pour finir le poème « Conquête de l’aube ».

Tombeau du Soleil n’existerait pas si Césaire et André Breton ne se connaissaient pas et si le second n’avait pas constitué un fond d’archives considérable, comprenant ses propres manuscrits et ceux reçus de ses correspondants. La rencontre entre les deux poètes a été souvent narrée. Sans la deuxième guerre mondiale, l’exil vers les États-Unis d’une pléiade d’intellectuels et d’artistes qui firent escale pendant plusieurs semaines à la Martinique, en 1941, Breton ne se serait pas promené dans Fort-de-France et n’aurait pas remarqué le premier numéro de Tropiques dans la vitrine d’une mercerie tenue par la sœur de René Ménil, co-fondateur de la revue…  Césaire n’a pas seulement découvert le surréalisme grâce à Breton ; il a gagné un admirateur prestigieux qui contribuera à le faire reconnaître comme l’un des plus grands poètes de son temps.[iv]

Arrivé à New York, Breton a gardé le contact avec Césaire et s’est employé à le faire publier, et d’abord dans la revue bilingue VVV qu’il a lui-même créée[v]. Le premier numéro (juin 1942) contient le poème de Césaire « Conquête de l’aube » (qui sera repris dans Tombeau du soleil puis dans Les Armes miraculeuses[vi]). Il en ira de même dans les numéros suivants qui publient respectivement « Annonciation », « Tam-tam I », « Tam-tam II » (n° 2-3, mars 1943) et des extraits de « Batouque »[vii] (n° 4 et dernier, février 1944).

Après la disparition de VVV, la revue Hémisphères, créée toujours à New York par Yvan Goll, prit le relais. Et c’est dans le numéro 2-3 (avril 1944) de cette revue que paraît le premier poème de Tombeau du soleil, « Les pur-sang ». Le numéro suivant d’Hémisphères publiera un groupe de sept poèmes sous l’intitulé « Colombes et Menfenil ». À noter qu’Yvan Goll associé à Lionel Abel a donné la première traduction anglaise du Cahier[viii].

En dehors de « Les pur-sang », l’ensemble intitulé Tombeau du soleil ne parut pas aux États-Unis comme prévu. Ces poèmes furent intégrés – sous une forme proche de celle des poèmes publiés initialement dans Tropiques – dans Les Armes miraculeuses. Dans ce recueil,  Césaire a retenu principalement de la tentative de Tombeau du soleil, d’une part l’intitulé « Les pur-sang » de ce qui se présentait seulement comme « Fragments d’un poème » dans Tropiques n° 1 (mais le poème est repris désormais intégralement) et, d’autre part, les morceaux numérotés 2 et 7 de la maquette et du tapuscrit, le premier formant un poème à lui tout seul sous le titre « Investiture », le second inséré dans Les pur-sang ». Enfin, si les suppressions introduites dans Tombeau du soleil sont en général conservées dans Les Armes miraculeuses, ce n’est pas toujours le cas. Ainsi, les vers « Mon beau pays aux hautes rives de sésame / Où fume de noirceurs adolescentes la flèche de mon sang de bons sentiments ! », biffés dans l’envoi à Breton, sont-ils rétablis dans le recueil paru chez Gallimard.

Pour la petite histoire, il existe une lettre de Césaire à Breton datée du 26 mai 1944 dans laquelle il écrit en particulier ceci, concernant la publication de Tombeau du Soleil :

« Aussi vous demanderai-je, si jamais le texte doit être publié aux États-Unis, de supprimer toutes les additions artificielles dont j’ai cru devoir l’alourdir : 1°) les sous-titres (à l’exclusion de « Pur-sang », « Grand Midi » et « Conquête de l’aube ») qui seront très avantageusement remplacés par des blancs. 2°) le morceau tardivement – encore qu’à mon sens pathétiquement introduit, où se trouve le nom de Suzanne Césaire. »

Ce passage indique en premier lieu que, à cette date, Breton possédait déjà le tapuscrit (et a fortiori la maquette[ix]) de Tombeau du Soleil, lequel contient effectivement trois sous-titres (« Investiture », « calcination », « miroir fertile ») en plus de ceux que Césaire déclare vouloir conserver. Il en résulte que l’enveloppe datée du 24 août 1945 renfermant la maquette dans les archives de Breton n’était pas celle qui a servi à l’envoi de la maquette. Il existe d’autres confirmations de ce constat, par exemple le fait que ladite maquette renvoie à la publication de « Conquête de l’aube » dans VVV qui intervint dès juin 1942. L’enveloppe n’en a pas moins une grande valeur pour les collectionneurs de manuscrits et autres autographistes.

Le passage ci-dessus est également intéressant en raison de sa conclusion. « Le morceau […] pathétiquement introduit, où se trouve le nom de Suzanne Césaire » fait référence à la partie numérotée (6) du Tombeau du soleil – dont on a dit qu’elle provient de Tropiques n° 4 – qui contient en particulier les vers suivants : « Fenêtres de marécage fleurissez ah ! fleurissez / Sur le coi de la nuit pour Suzanne Césaire / de papillons sonores ». Entre janvier 1942, date de cette livraison de Tropiques et mai 1944, la situation du couple Césaire s’est passablement dégradée : c’est ce que sous-entend la lettre à Breton.

Les passionnés se livreront à d’autres analyses, d’autres comparaisons, qui seraient bien plus difficiles à mener sans l’intervention de Maître Dominique Annicchiarico qui a acquis la maquette et le tapuscrit (dans « son » enveloppe) lors de la dispersion d’une partie des archives d’André Breton en 2003 et qui a autorisé les Éditions HC à les reproduire.[x]

 

L’ensemble Tombeau du soleil, sous cellophane, Paris, HC Éditions, s.d., 18,50 €, renferme les cinq documents suivants :
– Fac-similé de l’enveloppe adressée par Césaire à André Breton à New York en 1945
– Fac-similé de la maquette en forme de cahier titrée Tombeau du Soleil dans laquelle Césaire avait transcrit lui-même le poème « Investitures », et collé des pages détachées de Tropiques annotées et corrigées, 32 p.
– Fac-similé sur papier bible du tapuscrit de Tombeau du Soleil corrigé de la main de Césaire, 20 p.
Tombeau du Soleil, présenté par Dominique Annicchiarico, Paris, HC Éditions, 2011, 31 p.
– Notice, 1 p.

 

[i] Onze numéros publiés à Fort-de France entre 1941 et 1945. Reproduction en un volume, Tropiques 1941-1945, Paris, Jean-Michel Place, 1978.

[ii] Signalé dans la maquette par un simple renvoi à la publication du poème dans le numéro 1 de la revue VVV (cf. Infra).

[iii] Aimé Césaire, Les Armes miraculeuses, Paris, Gallimard 1946. La reprise presqu’à l’identique de cette première édition dans la coll. « Poésie-Gallimard » (1970 – toujours disponible) est jugée préférable aux suivantes in Aimé Césaire, Poésie, théâtre, essais et discours, édition critique sous la direction d’Albert James Arnold, Paris, Présence Africaine et CNRS Édition, 2013, p. 229-230.

[iv] Dans « Martinique charmeuse de serpents – Un grand poète noir », où Breton raconte sa rencontre avec Césaire, il écrira à propos du Cahier d’un retour au pays natal qu’il s’agit du « plus grand monument lyrique de ce temps » (Hémisphères n° 3, automne-hiver 1943, repris in Tropiques n° 11, mai 1944, p. 119-126). Ce texte de Breton servit également de préface à l’édition bilingue du Cahier publiée chez Brentano’s (cf. note viii).

[v] Les initiales VVV désignaient les mots « Victory », « View », et « Veil » tirés du passage suivant : « Victory over the forces of regression, View around us, View inside us […] the myth in process of formation beneath the Veil of happenings » (« La victoire sur les forces de la régression, la vue autour de nous, la vue en nous […] le mythe dans le processus de formation sous le voile de ce qui se passe. »). Source : Wikipedia.

[vi] Sous le seul titre « Conquête de l’aube » en 1946. En 1970, la fin du poème sera détachée sous le titre « Débris ».

[vii] Les neuf derniers vers avaient auparavant servi d’exergue à l’article de Suzanne Césaire, « 1943 : le surréalisme et nous », Tropiques n° 8-9, octobre 1943.

[viii] Cahier d’un retour au pays natal – Memorandum of my Martinique, New-York, Brentano’s, 1947.

[ix] Celle-ci constitue en quelque sorte le brouillon incomplet du tapuscrit (puisqu’il y manque le texte de « Conquête de l’aube »).

[x] Pour une exégèse plus complète de Tombeau du soleil, cf. Alex Gil, « Focus génétique sur Les Armes miraculeuses d’Aimé Césaire », Continents Manuscrits, 2014, n° 1.

Deux nouveaux opus de Faubert Bolivar, poète et dramaturge

« Le vieux nom que je porte
est un charme d’oiseau à charge »,
Une pierre est tombée…, p. 16.

faubert_bolivar-360Faubert Bolivar, né en 1979 à Port-au-Prince, enseigne la philosophie à Fort-de-France. Son œuvre, irriguée par les racines caribéennes qu’il n’a jamais coupées, se caractérise tant par un lyrisme souvent cru que par le regard acéré sur l’île natale. Les lecteurs de mondesfrancophones connaissent déjà le poète de Mémoires des maisons closes (2012), de Lettre à tu et à toi et de Sainte Dérivée des trottoirs (2014)[i]. Il nous revient avec un nouveau recueil, Une pierre est tombée, un homme est passé par là et une pièce de théâtre, Mon ami Pierrot.

Dans Une pierre est tombée…, Bolivar renoue avec la forme brève qui était déjà celle de Mémoires des maisons closes. Les poèmes de quelques vers égrenés au fil des pages du recueil sont autant de petites histoires évoquant l’amour avec des mots qui nous prennent au dépourvu.

Il y va dans ce poème de cet amour chaud
Non comme le pain du matin
Mais comme une patate chaude
Non comme le soleil au lever du jour
Mais comme une marmite de pois secs
(p. 32)

Bolivar qui vit au pays de Césaire chante lui aussi la négritude mais avec une autre musique.

Car amie, noire, ma bête de bouche et de hanche
Le carrefour est à nous, pour nos deux
Pour nos deux eaux noires
(p. 65)

Le point de vue de la femme aimée est également présent, qui se mêle mystérieusement à celui de l’amant.

Je t’ai vue me voyant
Un collier de nuits nouées
À ton rire d’os sec
Avec mon cœur de chienne
Et ton mot de voleur
(p. 36)

La forme se fait classique, parfois, avec des alexandrins qui surgissent.

C’est ainsi que le jour s’est installé chez nous
Avec son soleil blanc
Sa gaine et ses dentelles
(p. 14)

La passion, la violence ne sont jamais loin.

Car c’est d’un amour à foutre le feu que je t’aime (p. 33)

Il n’y a pas cependant que l’amour et la passion dans le cœur du poète, il renferme encore la tendresse pour Haïti, l’île martyre.

C’est un pus qu’est ma terre
Une puce où bout un peuple
battant très faible
(p. 39)

Bolivar est un poète surréaliste comme ce recueil ne cesse de le confirmer.

Je suis un chien et ma langue est à boire
C’est un aboiement ma bouche et ma hanche
Je viens de là où nul ne va
Je vais là d’où nul ne vient
(p. 61)

C’est un délice qu’est l’amour
Quand il souffle comme le vent
Dans mes feuilles
(p. 70)

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Mon ami Pyero fut d’abord une pièce en créole, couronnée par le prix Marius Gottin d’ETC Caraïbe[ii] en 2013. La version française, Mon ami Pierrot, publiée dans une collection consacrée à la création dramaturgique francophone, est le fruit d’une résidence d’écriture à Limoges en 2015. Si, à l’instar de La Flambeau, la pièce précédente de Bolivar[iii], celle-ci se situe en Haïti, la situation est différente. On n’est plus à une époque indéfinissable dans la demeure d’un politicien véreux, mais aujourd’hui dans un repère de truands qui vivent en rançonnent leurs otages. Ils sont quatre personnages, le chef des bandits et sa fille, son « employé », exécuteur de ses basses œuvres, et enfin un prisonnier. L’essentiel se noue entre les deux derniers, dont on apprendra vite qu’ils se connaissent depuis l’enfance, qu’ils furent amis. Jonas, le prisonnier, est un intellectuel qui tente de se battre contre les injustices à l’aide de sa seule plume ; Pierrot, le geôlier, qui n’a pas fait d’études, qui est bègue de surcroît, ne devrait pas faire le poids en face de lui. Il n’en est rien et leur dialogue, tendu, est au diapason d’une histoire où la mort menace constamment, avant de frapper, dans une fin digne de la tragédie antique, qui et par qui l’on n’attendait pas.

Particulièrement bienvenue dans cette pièce, la réflexion sur le rôle des intellectuels dans un pays comme Haïti. S’ils sont libres aujourd’hui de s’exprimer, il est légitime de s’interroger sur leur influence. Words, words, words ! (Hamlet) : à quoi sert d’avoir le magistère de la parole si l’on ne change jamais rien d’essentiel ?

L’écriture proprement dite de la pièce est non moins intéressante que sa construction. Chaque personnage a sa manière de s’exprimer, plate pour Jonas, hésitante pour Pierrot, délirante pour la fille et véhémente pour le chef comme on en jugera par ce bref extrait :

…Mon nom c’est l’argent, zobop !
Donne-moi de l’argent, zobop !
Crache-moi de l’argent, zobop !
Chie-moi de l’argent, zobop !…

 

Une pierre est tombée, un homme est passé par là, coll. « Poésie » (dirigée par Lyonel Trouillot), C3 Éditions, Port-au-Prince, 2016, 92 p.
Mon ami Pierrot, coll. « Libres courts au Tarmac », Éditions Passage(s), Caen, 2016, p. 95-160 [dans un recueil de trois textes pour le théâtre incluant Bob de Nassuf Djailani (Mayotte) et Des ombres et des lueurs de Criss Niangouna (Congo)].

 

[i] Cf. « Faubert Bolivar, un nouveau surréaliste », http://mondesfrancophones.com/espaces/pratiques-poetiques/faubert-bolivar-un-nouveau-surrealiste/

[ii] « ETC Caraïbe » : Ecriture Théâtrale Contemporaine en Caraïbe, association créée en 2003 dont l’objet est la découverte et l’accompagnement des nouveaux auteurs issus de la Caraïbe.

[iii] Cf. « Ecritures théâtrales en Martinique », Critical Stages, n° 11, june 2015. http://criticalstages.web.auth.gr/ecritures-theatrales-en-martinique/

 

L’avenir de la monnaie européenne 

Les recettes du bon professeur Stiglitz

-Les fédéralistes sont partisans de l’euro qui constitue une avancée majeure vers l’intégration économique et politique qu’ils appellent de leurs vœux. Ils ne sont d’ailleurs pas les seuls à se montrer attachés à cette monnaie dont l’attractivité se mesure aisément par l’augmentation du nombre de pays qui sont entrés dans l’union monétaire. Les particuliers comme les entreprises apprécient à leur juste valeur les facilités apportées par la monnaie commune  dans leurs relations avec les autres pays de l’eurozone.

Impossible, cependant, de ne pas percevoir le désenchantement qui se manifeste par ailleurs. En dehors des quelques pays qui tirent plus ou moins leur épingle du jeu, l’Europe ne tient plus ses promesses aux yeux de bien des citoyens et l’euro est désormais pris bien souvent comme le bouc émissaire.

Le procès qu’on lui fait est injuste car ce n’est pas l’euro en tant que tel qui est responsable des maux, bien réels, qui accablent l’Europe et plus particulièrement bon nombre de pays de l’eurozone. Dès 1974, dans notre thèse consacrée à l’union monétaire européenne, alors en gestation, nous expliquions qu’elle ne pourrait pas fonctionner si les Communautés européennes, comme on les appelait à l’époque, ne se transformaient pas en une authentique fédération, avec des institutions fédérales pesant suffisamment lourd pour assurer la redistribution indispensable à une croissance harmonieuse de l’ensemble. Ce message, partagé par bien d’autres économistes, n’a malheureusement pas été entendu et la zone euro traverse aujourd’hui une crise profonde avec une croissance atone dans les principaux pays[i] et, plus grave, une très grande hétérogénéité des taux de chômage. Pour ne retenir que les principaux pays, on peut distinguer trois groupes, celui des pays à taux de chômage faible[ii], l’Allemagne, l’Autriche et les Pays-Bas autour de 6%, celui des pays à taux de chômage intermédiaire, la Belgique, l’Irlande, la France, l’Italie et le Portugal autour de 10%, enfin l’Espagne et la Grèce qui subissent un chômage très élevé, supérieur à 20%.

Le fonctionnement actuel de l’union monétaire explique en partie ces différences. Les pays qui affichent des taux de chômage élevés ou très élevés sont généralement ceux qui sont contraints de mettre en place des mesures d’austérité parce qu’ils ont laissé dériver leurs finances publiques. La dette publique en pourcentage du PIB atteignait à peu près 100% à la fin 2015 en France, en Espagne et en Belgique, 130% au Portugal et en Italie, 180% en Grèce, alors que le maximum prévu dans le traité de Maastricht est seulement 60%, rappelons-le[iii]. Pour des pays habitués à vivre « à crédit », toute mesure visant à réduire leur endettement a des conséquences négatives sur l’activité et sur l’emploi. Concrètement, la croissance devient insuffisante pour absorber toute la population active[iv] et résorber le chômage. Par ailleurs, en période de récession ou de croissance ralentie, l’effet attendu de l’augmentation des taux d’imposition est annulé en tout ou en partie par la diminution de la base fiscale, les rentrées d’impôts stagnent et la dette ne diminue pas. Reste la baisse des dépenses publiques mais celle-ci se traduit par une réduction immédiate de l’emploi et des revenus distribués sans aucune garantie que le secteur privé prenne le relais.

Un constat s’impose : pour légitimes qu’elles soient au regard des traités, les mesures d’austérité sont économiquement inefficaces et injustifiées au regard de leurs conséquences sociales. Faut-il pour autant lâcher la bride aux pays du sud (puisque c’est d’eux qu’il s’agit) ? Ce serait irresponsable, comme le montre l’exemple de la Grèce : un pays trop endetté ne trouve plus de créanciers disposés à lui prêter dans des conditions acceptables ; la fuite en avant atteint donc inévitablement sa limite.

Cela étant, une question se pose ici qui concerne la théorie fédéraliste et le principe de subsidiarité (ou d’exacte adéquation selon le vocabulaire du fédéralisme intégral) : les finances d’un État fédéré sont-elles de sa compétence ou de celle de la fédération ? En toute logique fédéraliste, un État fédéré devrait être seul responsable de son budget. On attend de lui qu’il le gère de manière… responsable, sous la surveillance de ses citoyens et de leurs représentants. A priori, la solidarité au sein d’une fédération ne devrait pas servir à couvrir les erreurs manifestes des dirigeants de telle ou telle composante. C’est ainsi que l’État fédéral américain n’est pas venu au secours de New York lorsque celle-ci fut en faillite. En d’autres termes, l’Union européenne et la BCE n’avaient aucune obligation d’aider la Grèce en faillite. Et la Grèce ne peut pas se plaindre qu’elles l’aient fait à des conditions qui lui déplaisent.

L’union monétaire s’est constituée dans un cadre institutionnel qui est loin d’avoir les attributs d’une fédération authentique. Dès lors, les règles qui furent acceptées alors par les États ont une certaine logique, compte tenu de 1) l’hétérogénéité des économies, certaines étant plus dynamiques, plus compétitives que les autres – et de 2) l’absence des mécanismes stabilisateurs qui existent dans une fédération, les transferts automatiques des États les plus riches vers les autres. Dans une telle situation, les États les moins compétitifs, désormais privés de la possibilité de dévaluer, sont tentés de relancer leur économie grâce au déficit budgétaire. Ainsi les règles de Maastricht étaient-elles destinées à empêcher une dérive insupportable des finances publiques.

On sait ce qu’il en est advenu ! Car cette logique est perverse. Une fois la limite de 60% du PIB atteinte, que peut-il se passer, en effet ? En théorie, le pays moins compétitif entreprend les réformes structurelles supposées le mettre à niveau, mais quid s’il ne le fait pas ou si elles se révèlent moins efficaces que prévu ? Il continuera à « vivre à crédit » et s’affranchira des règles auxquelles il avait lui-même souscrit ! C’est ce qui s’est produit, à des degrés divers dans tous les pays qui ont laissé dériver leurs finances publiques.

Nous sommes plusieurs parmi les économistes à professer que le maintien de l’union monétaire dans sa forme actuelle est intenable et qu’il ne sert à rien de chercher à la rafistoler, que les sacrifices imposés aux peuples grec et autres pourraient être en grande partie évités[v]. Le professeur Joseph Stiglitz vient de prendre position dans ce débat avec un livre dont le titre annonce tout de suite la couleur : L’euro – Comment la monnaie unique menace l’avenir de l’Europe [vi].

ImpressionJoseph Stiglitz est un économiste avec lequel il faut compter. Il ne fait pas partie de ceux qui professent une foi aveugle dans les vertus de la concurrence. Il a obtenu le prix Nobel en 2001 pour ses travaux sur l’inefficience des marchés ; économiste en chef de la Banque Mondiale entre 1997 et 2000, expert des politiques de développement, il a publié en 2002 un best-seller, La Grande Désillusion, dans lequel il critiquait les programmes d’ajustement structurel imposés par le FMI aux pays pauvres ; président du Council of Economic Advisers sous l’Administration Clinton, il a eu également une connaissance directe de la conduite de la politique économique américaine. C’est dire combien il mérite l’attention lorsqu’il fait des propositions concernant notre Europe.

Stiglitz n’a pas peur de mettre les pieds dans la marre. En résumé : les pays de l’eurozone n’ont pas été capables de rapprocher suffisamment leurs performances économiques ; certains sont plus compétitifs que d’autres ; les moins compétitifs, qui connaissent des déficits commerciaux importants[vii]  et une croissance insuffisante, échouent à relancer leur économie par la politique budgétaire, ce qui creuse le déficit public ; quand ils tentent de redresser leur situation financière, ils n’y parviennent pas non plus. Une fois posé ce constat – désormais largement partagé –, il faut en tirer les conséquences et c’est ce que fait le professeur Stiglitz en proposant rien moins que la sortie de l’Allemagne de l’euro !

Verbatim : « Si l’Allemagne sortait, la valeur de l’euro pour les autres pays membres baisserait automatiquement, ce qui soutiendrait leurs exportations. L’Allemagne, elle, profiterait d’une monnaie plus forte, ce qui allègerait le poids de la dette, toujours libellée en euros » (in Le Monde du 13 septembre 2016). En d’autres termes, un processus gagnant-gagnant.

Et si c’était plutôt un pays comme la Grèce qui sortait (comme nous le préconisons depuis longtemps) ? « Si un pays tel que la Grèce sortait, il verrait automatiquement la valeur de sa devise s’effondrer, ce qui gonflerait sa compétitivité. En revanche le poids de sa dette publique, toujours en euros, s’envolerait. Une restructuration de celle-ci serait donc inévitable : si elle est bien négociée, cela se déroulerait sans difficulté majeure. L’exemple de l’Argentine montre à quel point un pays libéré du fardeau de la dette, retrouvant au passage la pleine maîtrise de son taux de change, peut prospérer économiquement[viii] » (ibid.).

Stiglitz n’abandonne pas définitivement l’idée d’une monnaie européenne. Il considère simplement que celle-ci est venue trop tôt, sans que les réformes institutionnelles nécessaires aient été menées à bien au préalable. Il suggère, en attendant, de scinder l’eurozone en trois ou quatre sous-ensembles homogènes pourvus chacun de sa monnaie.

Cela étant, tout n’est pas nécessairement à reprendre dans les propositions du Prix Nobel. S’il est à l’évidence indispensable de transférer davantage de compétences à l’échelon européen, et donc des ressources fiscales, si la création d’un impôt progressif européen pourrait être un premier pas vers la non moins indispensable harmonisation fiscale, si enfin la suppression de la monnaie fiduciaire (pièces et billets) serait sans nul doute efficace contre la fraude fiscale, il est moins sûr qu’il faille se rallier comme il le fait à l’idée d’une mutualisation partielle des dettes publiques via des euro-obligations émises à l’avantage d’un État membre avec la garantie de tous les autres. À nouveau, le principe de subsidiarité commande de laisser chaque État entièrement responsable de ses finances et la logique fédéraliste préconise plutôt ici des aides conditionnelles, ciblés, remboursables ou non, de la collectivité composée aux collectivités composantes.

Concernant la BCE, les critiques de Stiglitz paraissent quelque peu dépassées. Il y a longtemps en effet que la BCE s’est affranchie de son mandat strict et fait tout ce qu’elle peut pour soutenir l’activité en Europe. On pourrait plutôt s’inquiéter devant la masse des obligations souveraines des différents pays qui s’accumulent dans son bilan.

 

[i] 0,9% en 2015 en Allemagne, Belgique, France, Italie (source Eurostat).  Les chiffres cités par la suite concernent également 2015, sauf indication contraire, et proviennent de la même source.

[ii] Au regard des normes actuelles.

[iii] À 71% l’Allemagne s’approche de la limite autorisée. Elle a dégagé en effet un excédent des comptes publics (+0,7% du PIB), alors que la France (-3,5% du PIB) ne parvient toujours pas à atteindre le maximum autorisé pour cet indicateur (-3%).

[iv] Toutes choses égales par ailleurs, il est plus difficile d’atteindre le plein-emploi dans un pays comme la France dont la population s’accroît « naturellement » (hors immigration) de 3,6‰ qu’en Allemagne où le taux de croissance naturelle de la population est négatif à -3,3‰ (chiffres de 2012).

[v] Cf. par exemple notre article http://mondesfrancophones.com/espaces/frances/la-dette-publique-et-la-croissance-le-cas-de-la-france/

[vi] Les Liens qui libèrent, 462 p., 24 €.

[vii] C’est le cas, en 2015, de la France, de l’Espagne, de la Grèce et du Portugal. La France connaît en outre un déficit de sa balance des transactions courantes depuis 2007 (-0,2% du PIB en 2015 contre +8,4% en Allemagne).

[viii] Comme le remarque à ce propos Stiglitz, les difficultés actuelles de l’Argentine ne remettent pas en cause les bienfaits de la dévaluation de 2002 et de la restructuration de sa dette.

De quoi le burkini est-il le signe ?

[Cet article sur un sujet controversé n’engage que son auteur.]

« Si fueris Romae, Romano vivito more ;
si fueris alibi, vivito sicut ibi » (*)

On se souviendra de l’été dernier, en France, comme celui de l’attentat au camion sur la Promenade des Anglais à Nice et de l’affaire du burkini qui l’a suivi de peu. On est d’ailleurs en droit de penser que la passion des adversaires de ce vêtement de plage n’a été aussi vive que parce qu’il y avait eu cet attentat d’autant plus effrayant qu’il ne réclamait aucun organisation compliquée, qu’il était à la portée du premier fou (de Dieu) venu. Rien à dire de plus à son propos sinon qu’il confirme la présence constante du danger et conforte la position de tous ceux pour qui les précautions de l’État de droit ne sont plus de saison dans un « pays en guerre ».

Maillot islamiste ou simplement islamique ? Sous cette querelle de mots se cache une interrogation essentielle. Pour les « belles consciences », ce maillot ne peut être qu’islamique, une tenue parfaitement légitime, au même titre que l’abaya ou le hijab, comme il ne peut être qu’entièrement légal et conforme à la conception française de la laïcité d’afficher son appartenance religieuse dans l’espace public. Ces mêmes belles consciences font valoir, à l’inverse, qu’il est illégitime de postuler que  le port de ces tenues témoigne d’une quelconque aliénation ou soumission aux diktats d’un père, d’une mère, d’un frère ou d’un mari. À l’appui de cette thèse, on cite des enquêtes qui révèlent que « dans l’écrasante (?) majorité des cas l’initiative vient des jeunes (?) femmes »[i]. Comme si de telles enquêtes pouvaient prouver quoi que ce soit ! Ce qui est étonnant en effet, c’est plutôt que certaines de ces femmes qui portent une tenue islamique contre leur volonté, uniquement pour faire plaisir ou pour obéir à untel ou unetelle, aient la lucidité et le courage de reconnaître devant un enquêteur qu’elles vivent dans la contradiction. Afin d’éviter toute confusion nous parlerons de tenue « musulmane » à propos des femmes qui s’habillent à la mode islamique sans qu’on puisse préjuger de la signification qu’on doit lui accorder.

Londres 2016

Londres 2016

Nous reviendrons sur ce point mais, auparavant, il faut examiner les raisons pour lesquelles ces tenues importées d’ailleurs peuvent être qualifiées d’« islamistes ». A priori, seule une minorité parmi celles et ceux (puisqu’elles ont leurs équivalents masculins) qui s’habillent à la mode musulmane est constituée en effet d’islamistes authentiques, c’est-à-dire de gens qui propagent leur foi par la force ou par la ruse. Les autres usent simplement de leur liberté de religion. On rappellera ici qu’une société bien ordonnée est basée sur la tolérance réciproque. En théorie du moins car dans la réalité, comme la montré John Rawls, la démocratie libérale ne peut exister que s’il existe un « noyau dur » de règles acceptées par tous les participants de la-dite démocratie, même s’ils les considèrent comme mauvaises. Par exemple, alors que, incorporé dans l’armée de mon pays, j’ai le droit de tuer un soldat de l’armée adverse, de retour chez moi il m’est interdit de tuer un voleur qui veut s’en prendre à ma propriété : bien qu’en désaccord sur le principe, un partisan de l’auto-défense s’abstiendra d’attenter à la vie du voleur s’il est un citoyen respectueux des règles. Rousseau appelait cela la soumission à la volonté générale ; on peut dire aussi plus simplement la dictature de la majorité. Concernant les adeptes de la religion musulmane, cela signifie en particulier qu’ils ne peuvent prétendre à la fois vivre dans une démocratie libérale et sous le régime de la charia.

De fait, les musulmans de France ne demandent pas cela. Ils se contentent d’invoquer le principe de tolérance à l’appui de leurs revendications. Nouvel exemple : selon certains musulmans, ceux qui se manifestent en tant que tels, puisque l’école de la République est l’école de tous, elle se doit de respecter toutes les croyances et offrir des menus hallal à la cantine. Deux réponses diamétralement opposées sont alors possibles de la part des autorités : 1) au nom de la tolérance, on acceptera de différencier les menus suivant les croyances ; 2) au nom du « noyau dur », on rappellera que l’école est le lieu privilégié où se constitue une appartenance commune et que les différences n’y ont pas leur place. Cette ambivalence explique pourquoi une question comme celle des menus hallal fait encore débat.

Revenons aux tenues vestimentaires. Sous le règne de Louis XIV, où l’on n’était pas en démocratie, le principe de la liberté vestimentaire était déjà bien ancré. « Veuillez cacher ce sein que je ne saurais voir », dit Tartuffe à Dorine : celle-ci a beau jeu de lui répondre qu’elle s’habille comme elle veut et qu’il n’a qu’à regarder ailleurs. Le contenu de cette liberté, cependant, est variable selon les lieux et les époques. Aussi tard qu’après la deuxième guerre mondiale, une femme (catholique ou non) ne serait pas entrée dans une église tête nue ; ce n’est plus le cas aujourd’hui. Dans l’Antiquité les dames grecques ne se montraient pas en public sans se couvrir la tête, contrairement à leurs esclaves, etc. À ce propos, il serait erroné de croire que l’histoire de la mode, en Europe, soit celle d’une tolérance grandissante vis-à-vis de la nudité : après la Renaissance et les siècles suivants, au cours desquels les dames pouvaient montrer généreusement leur gorge, un retour du puritanisme, en particulier sous la IIIe République, les a contraintes à dissimuler entièrement leur corps sous des étoffes, sombres le plus souvent, comme nous l’enseignent les tableaux et les cartes postales de cette époque[ii]. Aujourd’hui les affiches, les maillots minimalistes sur les plages inclinent à penser que la nudité n’est plus vraiment un tabou.

Dans cette conjoncture, le spectacle de femmes de plus en plus nombreuses en tenues musulmanes ne peut que choquer dans un pays qui par ailleurs n’a pas de tradition multiculturelle et qui se montre prompt à se raidir en présence des manifestations d’autres cultures qu’il interprète comme « ostentatoires ». Mais le sont-elles vraiment ? La question ne se confond pas avec celle de la liberté de choix. Qu’elle soit libre ou non, en effet, la démarche n’est pas du tout la même selon qu’il s’agit d’un comportement avant tout culturel ou d’une posture revendicative. Dans le premier cas, elle s’explique par le conformisme social, la crainte de provoquer la concupiscence des hommes, un souci d’humilité, etc. Dans le second cas, elle correspond à une volonté que l’on peut dire politique d’affirmer la présence de l’islam dans un pays jugé hostile.

Afghanistan hier et aujourd'hui

Afghanistan hier et aujourd’hui

La réponse à cette question dépend évidemment de l’environnement dans lequel se situe celle qui s’habille ainsi. Il existe désormais des quartiers entiers à la périphérie de nombreuses villes où les femmes vêtues à la mode musulmane sont majoritaires ou quasi-majoritaires.  On ne saurait dire, alors, qu’elles provoquent ; elles sont au contraire dans une attitude de soumission à la norme de leur quartier. C’est en réalité lorsque des femmes ainsi vêtues se déplacent en dehors de ces quartiers qu’elles choquent et que se pose la question de savoir si elles le font volontairement ou pas. Il est vraisemblable qu’il s’agisse alors d’une démarche volontaire. Sorti(e) de son quartier, chacun(e) retrouve sa liberté et peut dès lors se changer pour s’habiller à l’occidentale. Quand on voit déambuler un groupe de trois ou quatre jeunes filles dont une seule est voilée, il serait bien improbable qu’elle ne le fasse pas volontairement et dans un but de démonstration. Alors que ses camarades passeront le plus souvent inaperçues, elle est en effet la seule qui se fera immanquablement remarquer : par un retournement ironique, le vêtement censé être une marque de discrétion devient au contraire le plus ostentatoire.

Cela nous ramène à l’interrogation initiale. Un acte volontaire n’est pas nécessairement un acte libre. En d’autres termes, ce n’est pas parce que certaines femmes (souvent jeunes) affichent leur appartenance à l’islam qu’elles ont choisi librement leur religion. Nul besoin de recourir à une démonstration pesante : une conversion isolée à une pratique religieuse intégriste peut éventuellement être un acte réfléchi et « libre » (on n’entrera pas ici dans le débat philosophique sur l’existence de la liberté) ; lorsqu’il s’agit d’un phénomène sociologique qui s’explique aussi bien au niveau mondial par la recrudescence d’un islam combattant qu’au niveau national avec la multiplication des mosquées où sévissent des prédicateurs exaltés, il est impossible de parler d’un acte libre. De même s’interdirait-on de penser qu’à l’époque du catholicisme triomphant, la majorité des jeunes gens et filles qui entraient dans des séminaires ou des monastères le faisaient en toute liberté…

Une telle réponse apporte évidemment de l’eau au moulin de ceux qui sont partisans de réprimer toute manifestation publique de l’islam et voient dans la tenue islamique le symbole d’une certaine aliénation de celle (ou celui) qui la porte. Plus généralement, ils entendent persuader les musulmans que leur religion, dans ses formes les plus voyantes, est incompatible avec les règles du savoir-vivre dans la démocratie à la française ; ce qui revient à assimiler l’islam intégriste à une dérive sectaire. C’est ainsi qu’on a décidé d’expulser les imams étrangers qui colportent un islam obscurantiste et vindicatif.

Le Conseil d’État a tranché quant à lui en faveur du burkini sur la base d’une définition restrictive du trouble à l’ordre public. La position opposée apparaît pourtant légitime si l’on se demande de quoi le burkini ou les tenues musulmanes en général sont le signe. Il n’est pas abusif en effet de considérer que leur prolifération récente traduit un retour nauséabond du religieux, l’invasion d’un islamisme combattant qui entretient chez ses adeptes le refus d’accepter les règles au fondement de notre démocratie.

Septembre 2016

(*) « Si tu es à Rome, vis comme les Romains ; si tu es ailleurs, vis comme on y vit » (attribué à saint Ambroise).

[i] Farhad Khoroskhavar, sociologue à l’École des Hautes Études (Le Monde, 9 septembre 2016), qui ne cite aucun chiffre.

[ii] La loi de 1905 apparaît à cet égard comme la réaction à une contrainte religieuse excessive.

 

Par Michel Herland, , publié le 22/09/2016 | Comments (0)
Dans: Philosophies, Politiques | Format: , , , ,

Tchicaya U Tam’si, poète et romancier

« Quand l’eau n’est ni froide ni chaude, il ne faut pas
se demander pourquoi elle n’est pas tiède »
(in Les Phalènes).

Tchikay u tamsi 1Gérard-Félix Tchicaya dit Tchicaya U Tam’si (1931-1988), fut un homme entre deux rives, né au Congo, parti en France à quatorze ans à la suite de son père, Jean-Félix Tchicaya, élu député. S’il ne quittera pratiquement plus la France jusqu’à sa mort (avec néanmoins un entracte notable à Kinshasa, en 1960, lorsqu’il s’engage dans la révolution lumumbiste), cela ne l’empêche pas d’être considéré par les écrivains africains d’aujourd’hui comme l’un de leurs anciens les plus prestigieux. En attendant le théâtre, Jean-Noël Schifano a publié récemment dans sa collection « Continents noirs » deux forts volumes (sans appareil critique), le premier rassemblant la poésie (de Mauvais sang – 1955 à La Veste d’intérieur – 1977), le deuxième reprenant la trilogie romanesque parue au début des années 1980.

Republier aujourd’hui Tchicaya U Tam’si ne revêt pas seulement un intérêt historique en raison de l’influence qu’il a exercée sur les lettres africaines francophones. Sa poésie passe toujours la rampe et sa trilogie apporte un éclairage précieux sur la société congolaise, plus précisément la fraction ayant eu accès à l’instruction, dans les décennies précédant l’indépendance.

Il y a toutes sortes de poésies : savante, courtoise, précieuse, lyrique, épique, militante, rimée ou non, en vers libres ou réguliers. Quels que soient le genre et la forme qu’il retient, on attend du poète qu’il livre quelque chose de lui-même. Ainsi, lorsque Tchicaya U Tam’si commence l’un de ses premiers sonnets (« Le mal ») par cet alexandrin : Ils ont craché sur moi, j’étais encore enfant, est-il impossible de ne pas penser aux souffrances de l’enfant Tchicaya, né avec un pied bot, tôt arraché à sa mère naturelle et déraciné à l’adolescence. L’allusion est encore plus directe ici :

J’habitais un pays de musique
mais ce qui cloche dans ma vie
c’est bien mon pied et non mon cœur
(« Noces I »)

Cependant la poésie n’est pas qu’une plainte romantique, elle peut se faire cosmique et sauvage :

une femme attela un charrue au temps
la nuit s’ouvrit hirsute et cannibale
(« Équinoxiale »)

L’amour peut être certes mélancolique :

Une chair rendit ma chair triste
Un feu fit mon âme liquide
Un vent voulut mes mains poreuses
(« Rapt »)

Mais joyeux aussi bien:

L’homme en contrebande
l’amour telle une épice rare
la joie la nuit un puits
Tout rien tout et rien encore
Se nourrir d’onguents
vaquer parmi les varechs
un fût de rhum dans les oreilles…
(« La nuit »)

Ou encore inspirer un mystérieux distique :

Tombe humus bouche
femme à le défendre
(« Notes de veille »)

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TchicayautamsiéLes romans réunis dans le deuxième tome suivent les membres d’une même famille sur trois générations. Il y a d’abord Nundu qui a suivi son maître en France avant de retourner dans son Congo natal ; ses enfants nés au pays, Sophie et Prosper ; ceux de Prosper enfin. Les blancs sont très présents dans ces romans dont l’action se déroule au Congo (la future République du Congo). Par la force des choses, les personnages africains se trouvant inévitablement en contact avec les maîtres de ce qui n’est encore qu’une colonie de la France. Les blancs sont alors le modèle à imiter, au risque de perdre son identité. Un personnage interroge à ce propos Prosper, lequel non seulement milite pour l’indépendance mais a un fils en France et une maîtresse française : « Tu sais que tu ne seras jamais un blanc. Pourquoi tous tes efforts te poussent seulement à apprendre sa langue, ses habitudes de vivre et de penser, c’est pour devenir un jour quoi ? son ombre ? »

Peut-on vivre l’adultère sans sentir la culpabilité ? Si la question reste ouverte, il est plus facile, semble-t-il, de se disculper pour le dominé qui séduit la femme du dominant. Telle est en tout cas l’excuse que se trouve Prosper : « Ce que tu prends à un blanc ne l’est qu’à titre de revanche, que ne m’a-t-il déjà pris ? »

Cette citation comme la précédente et les suivantes sont extraites des Phalènes, le troisième tome de la trilogie romanesque. Nous sommes alors en 1956, au moment de la loi-cadre Deferre qui sera un prélude aux indépendances. Militant nationaliste convaincu, Prosper se prend néanmoins parfois à hésiter entre la lutte et la soumission de ses aînés. « Il pense à Pierre Tchiloangou. Il l’entend vitupérer tous ceux de sa génération : ‘C’est tout juste si je ne les entends pas se demander pourquoi leur ombre est plus sombre que celle d’un blanc’ ».

L’époque est compliquée. Les représentants de la France s’allient avec le clergé pour faire triompher l’abbé Calliste Lokou (Fulbert Youlou dans la réalité) contre le Parti Progressiste Congolais (PPC) au sein duquel milite Prosper. Le PPC vient d’être lâché par le RDA (Rassemblement Démocratique Africain), comme le fut le propre père de l’auteur des Phalènes, auquel Tchicaya U Tam’si rend directement hommage dans son roman (où le député du PCC se nomme également Félix).

C’est encore une période où le tribalisme commence à relever la tête, car les pratiques et les croyances de l’Afrique éternelle sont toujours vivaces, comme celle qui permet qu’un frère et une sœur (Prosper et Sophie) soient indissolublement liés par les liens d’un mariage incestueux dans l’autre monde, dans le Nyhimbi.

À qui veut se plonger, ou se replonger pour les plus anciens, dans l’Afrique d’avant-hier, avant les indépendances, quand il était permis d’espérer la fin de l’humiliation, des injustices et de la répression qui avaient marqué la période coloniale, quand on croyait encore au progrès inéluctable, on ne saurait faire mieux, cependant, que de recommander la lecture des Cancrelats, des Méduses et des Phalènes.

 

Tchicaya U Tam’si, Œuvres complètes, I, J’étais nu pour le premier baiser de ma mère [poésie] ; Œuvres complètes II, La Trilogie romanesque – Les Cancrelats, Les Méduses, Les Phalènes ; Paris, Gallimard, « Continents noirs », 2013 et 2015, 595 et 959 p.

La Guadeloupe et la Martinique à travers les cartes postales anciennes

Pineau GuadeloupeLa réédition de deux ouvrages de Gisèle Pineau et André Lucrèce respectivement consacrés à la Guadeloupe et à la Martinique est l’occasion d’un voyage dans le passé riche d’enseignements. Les premières cartes postales ne ressemblent en rien à celles que l’on trouve aujourd’hui sur les présentoirs des boutiques pour touristes. Pas de paysage de rêve – mer bleue, sable blond et cocotiers –, pas de fleurs exotiques, pas de pin-up plus ou moins dénudée assortie d’une légende égrillarde. Il y a un siècle en arrière, on ne connaissait pas la photographie en couleurs, ce qui rendait sans intérêt les photos de paysages ou de fleurs. Quant aux jeune femmes et dames, elles se baignaient tout habillées – comme nous le montrent, justement, les cartes postales anciennes. Celles-ci nous apportent en effet un témoignage proprement irremplaçable sur la vie de nos ancêtres. Il y avait bien, à cette époque, le journal L’Illustration, mais ce dernier couvrait surtout les grands événements ; ses reporters ne visitaient pas les coins reculés et s’intéressaient peu à la vie sans grandeur des classes laborieuses. Heureusement, grâce aux cartes postales, il nous reste des images des moindres villages ; et non seulement des villages mais de leurs habitants dans des situations festives ou dans des occupations tout-à-fait ordinaires, alors qu’aujourd’hui le respect du « droit à l’image » interdirait de photographier n’importe quel quidam, d’imprimer sa photo sur du carton et de la vendre à qui en voudra qui l’enverra par la poste à qui il voudra en ajoutant au verso un mot (qui se continuera parfois jusqu’au recto).

Qui, parmi nos lecteurs d’un certain âge, n’a eu entre les mains de ces vieilles cartes un peu jaunies, écrites à l’encre noire ou violette d’une plume hâtive ou appliquée, adressées à des grands parents depuis longtemps disparus ?

Les deux livres racontent la même histoire dans des lieux qui se ressemblent. Ne parle-t-on pas des « îles sœurs » à propos de la Martinique et de la Guadeloupe ? Il faut des événements extraordinaires, comme l’éruption de la Montagne Pelée en 1902 ou le cyclone qui frappa Pointe-à-Pitre en 1928, toujours liés à la ruine et à la désolation, pour les particulariser. Pour le reste, c’est toute la société de cette époque-là, autour de la première guerre mondiale, qui défile : bourgeois ou paysans, marchands ou pêcheurs, riches ou pauvres, en tenue des villes ou des champs, parfois en guenilles, au travail ou au repos. Les photos nous enseignent comment on était vêtu pour couper la canne, laver le linge, vendre quelques légumes ou des bonbons gwo siwo, et le dimanche aller à la messe ou excursionner. Nous pouvons comparer les coiffures, panamas, casques coloniaux, chapeaux bakoua pour les hommes, et chez les femmes le langage compliqué des coiffes nouées et des bijoux, collier-choux, chaîne-forçat, tété-négresse, créole, nid d’abeilles…

MARTINIQUE BROCHE_COUV_dos 16_160p.inddC’est le temps de la première révolution des transports, quand apparaissent les bateaux à vapeur, les automobiles, les taxis pays qui remplacent progressivement les voiliers, les calèches, les chars à bœufs. Mais l’on monte encore à cheval ou sur un mulet, le tramway est hippomobile, la barque se manœuvre avec des rames, et c’est au sabre d’abatis qu’on coupe la canne, à la force des muscles qu’on soulève les sacs de sucre et les tonneaux de rhum.

Ces anciens qui nous regardent fixement à travers l’objectif du photographe ne nous ressemblent guère. Ils sont marqués par le labeur, par les privations pour certains. Ils font encore partie du monde de toujours, celui où l’on se déplaçait le plus souvent à pied, où toute l’existence restait confinée à l’environnement le plus proche, où la vie, pour la plus grand nombre, se résumait à trimer sans cesse pour le repos de quelques-uns. Il y avait fort peu d’obèses, seuls les riches étant susceptibles de manger une nourriture qui les fasse grossir. Les journées de travail s’allongeaient de la pointe du jour à la tombée de la nuit, les vacances n’existaient pas, pas plus que les congés-maladie et les CHU. On mourrait tôt et dans la souffrance, usé. On ne lisait pas, faute de savoir lire et du temps disponible pour cela. On croyait à l’au-delà et que peut-être on serait sauvé.

Et aujourd’hui ? Aujourd’hui est un autre monde. Pour le meilleur et pour le pire.

Les textes de G. Pineau et d’A. Lucrèce apportent un utile contrepoint aux nombreuses cartes postales (trois cents pour la Guadeloupe, quatre cents pour la Martinique), en rappelant un épisode historique, une anecdote ou en attirant l’attention sur des détails des photographies que l’œil n’aurait pas nécessairement perçus. Les auteurs sont deux écrivains, la première plutôt romancière (L’Espérance-Macadam, etc.), le second plutôt essayiste (Les Antilles en colère, etc.). Chacun connaît bien son île, ses habitants. Leurs discours s’accordent à l’émotion que suscite une plongée dans un passé pas si éloigné dans le temps mais tellement différent de notre présent.

 

Gisèle Pineau, La Guadeloupe à travers la carte postale ancienne, Paris, HC Éditions, 2016, 128 p. (première édition en 2004 sous le titre Guadeloupe d’antan)

André Lucrèce, La Martinique à travers la carte postale ancienne, Paris, HC Éditions, 2016, 160 p. (première édition en 2004 sous le titre Martinique d’antan)

 

 

 

 

 

Césaire vu d’ailleurs

Deux ouvrages passionnants, signés respectivement par Ernstpeter Ruhe, professeur émérite de littérature romane à l’université de Würzburg, et Lilian Pestre de Almeida, qui enseigna la littérature francophone à l’université fédérale brésilienne Fluminense, entre autres, sont parus l’année dernière chez un éditeur allemand mais en français. Même s’ils abordent la question de la réception de Césaire respectivement dans le monde germanophone et dans le monde lusophone, ces ouvrages développent bien d’autres problématiques. On y trouvera une foule de détails, souvent inédits ou dispersés dans des articles de revues ou des actes de colloques, susceptibles d’intéresser tous les amateurs de l’œuvre de Césaire, de son œuvre littéraire s’entend. Chacun de ces ouvrages tourne autour d’une personnalité-clé qui fut en contact étroit avec le poète : l’Allemand Janheinz Jahn et l’Angolais Mario de Andrade.

Aimé Césaire dans les pays germanophones

Césaire une_oeuvre_mobile E RuheErnstpeter Ruhe, Une œuvre mobile – Aimé Césaire dans les pays germanophones (1950-2015), Würzburg, Königshausen & Neumann, 2015, 293 p.

C’est un touche-à-tout, polyglotte, Janheinz Jahn, qui fut de loin le principal introducteur en Allemagne de Césaire, après avoir découvert sa poésie, en 1951, à l’occasion d’une conférence de Senghor à l’Institut français de Francfort. Dès 1954 paraît Schwarzer Orpheus, une anthologie de la poésie moderne « africaine » qui recoupe en partie celle de Senghor (1948)[i]. Suivront plusieurs recueils bilingues de poèmes de Césaire et l’édition du Cahier (Zurück ins Land der Geburt, 1962). C’est encore grâce aux efforts de Janheinz Jahn qu’une version théâtrale (différente de celle de Césaire) de Et les chiens se taisaient fut donnée en allemand, d’abord à la radio puis au théâtre. Par contre si Jahn a également traduit en allemand La tragédie du roi Christophe, c’est à Salzbourg mais en français que la pièce fut créée, dans la mise en scène de Jean-Marie Serreau.

Traduire la poésie est toujours difficile. Certains le disent impossible. Que dire alors quand il s’agit de Césaire, le roi des mots mystérieux et des formules ésotériques ? À l’occasion de son travail de traducteur, Jahn a interrogé le poète sur les énigmes qu’il rencontrait. Il reste des traces écrites et même orales de leurs échanges. Césaire, on le sait, ne tenait pas à se faire l’interprète de ses œuvres : face à son traducteur, pour éviter des contresens flagrants, il a dû déroger à cette règle. Ces échanges constituent la part la plus fascinante de l’ouvrage d’E. Ruhe : ils fournissent des éclairages originaux sur la signification de certaines formules qui pouvaient paraître impénétrables, amènent parfois à corriger les interprétations proposées dans les éditions critiques des poèmes césairiens. Si tel n’est pas le cas pour la formule du Cahier – « ma reine des squasmes des chloasmes » – dont l’explication fournie à Jahn était déjà reproduite dans l’édition critique des œuvres littéraires publiée sous la direction d’A. J. Arnold[ii], les archives de Jahn exhumées par E. Ruhe révèlent bien d’autres trésors.

C’est en particulier le cas des quelques enregistrements sonores de ses entretiens avec Césaire réalisés par le traducteur en 1963. Que  faut-il penser, par exemple, de cette formule tirée du poème « L’Afrique » (in Soleil cou coupé) : « il y au pied de nos châteaux-de-fées pour la rencontre du sang et du paysage la salle de bal, etc. » ? Réponse du poète : « L’homme et la nature sont séparés dans cette vision poétique. Le sang, donc l’homme, et le paysage de nouveau se réconcilient dans ma salle de bal, etc. ». Ou bien – autre exemple – comment comprendre « cependant que fait le gros dos et roucoule mon encre qui remonte en sève à la surface me donner une couleur ou commodément attendre et surprendre l’imbécilité des coups de larrons, etc. » (in « Tatouage des regards ») ? Réponse : « Le sang qui circule dans mes veines est noir comme l’encre, il remonte à la surface pour me donner une couleur qui est extrêmement commode pour attendre et surprendre la sottise des coups [en fait des regards] que l’on me porte. Puisque c’est une peau noire qui ne rougit pas, qui ne blanchit pas, on ne peut pas savoir ce que je pense ».

Les archives de Jahn éclairent par ailleurs la génétique de certains poèmes. Les tapuscrits annotés par Césaire font apparaître des corrections et parfois des coupes radicales dont E. Ruhe explore la signification.

Ajoutons pour finir que cet ouvrage présente des documents jamais publiés en France, comme la notice de présentation du Roi Christophe rédigée par Césaire à l’occasion de la création à Salzbourg, ou son discours de réception à l’Académie de Bavière, discours dans lequel il est fait spécifiquement référence à Arnold Toynbee, plus précisément à sa distinction entre « zélotisme » et « hérodisme », pour expliquer autrement qu’en faisant appel à Hegel comment la recherche du particulier peut mener à l’universel.

Lusophonie, intertextualité

cesaire_hors_frontieresLilian Pestre de Almeida, Césaire hors frontières – poétique, intertextualité et littérature comparée, Würzburg, Königshausen & Neumann, 2015, 402 p.

Comme celui d’E. Ruhe le livre de L. de Almeida présente un inédit précieux, à savoir le troisième jeu d’épreuves de l’édition du Cahier chez Présence Africaine, conservé par Mario Pinto de Andrade, secrétaire d’Alioune Diop à la maison d’édition à l’époque de  la publication du Cahier (1956). L. de Almeida donne toute les corrections manuelles apportées sur les épreuves par le poète et reproduit trois pages en fac-similé. En comparant avec le Cahier finalement édité, il apparaît que ces corrections furent à peu près les dernières, même si d’ultimes modifications sont encore intervenues.

Cette présentation des épreuves est précédée par une étude diachronique du Cahier dans les versions successives qui nous sont connues : le tapuscrit de 1939 conservé à la BNF (Bibliothèque Nationale de France), la première version publiée dans Volontés, le tapuscrit de 1943 identique à la version bilingue chez Brentano’s (1947), la version publiée chez Bordas, également en 1947 mais notablement augmentée par rapport à Brentano’s, la version dite définitive de 1956.

Suit une assez longue section (72 pages) intitulée « Chronologie parallèle », allant de 1913 à 2013 qui présente non seulement les parcours parallèles de Césaire et M. de Andrade (tous deux poètes et hommes politiques) et les relations qui s’établirent entre eux, mais également, d’une manière beaucoup plus vaste, une chronique intellectuelle et politique de l’époque. Ainsi à l’entrée 1961 figurent – entre autres – l’assassinat de Lumumba, l’élection de Joao Goulart comme président du Brésil, la publication par Césaire de Cadastre et de Toussaint Louverture, celles des Nocturnes de Senghor, des Damnés de la terre de Fanon, de Sang Rivé de Glissant, de Balle d’or de Guy Tirolien, enfin de l’anthologie bilingue français-italien de M. de Andrade et Léonard Sainville, Lettura negra. 1961 fut encore l’année où Jean XXIII convoqua le concile Vatican II, celle où Césaire et Senghor furent élus membres correspondants de l’Académie de Bavière et celle où mourut Fanon.

Suivent des exemples d’intertextualité dont on retiendra les deux premiers. Le premier concerne un poème de M. de Andrade, « Chanson à Sabalu », repris partiellement par Césaire dans Une saison au Congo (« Notre fils cadet / Ils l’ont envoyé à Sao Tomé / Parce qu’il n’avait pas de papiers », etc.). Le second souligne une proximité pour le moins troublante entre deux vers d’un poème de W. H. Auden (« As I walked out in the evening ») et un ajout du Cahier dans la version Brentano’s. « Beau comme la face de stupeur d’une dame anglaise qui trouverait dans sa soupière un crâne de hottentot » peut sembler, en effet, une réminiscence de deux vers d’Auden : « And the crack in the tea-cup opens / A lane to the land of the dead ». Mais Césaire, de retour en Martinique en 1939, a-t-il pu avoir connaissance avant 1943 (date du tapuscrit Brentano’s) de ce poème publié à New York en 1940 ?

La partie suivante évoque le voyage de Césaire au Brésil, en 1963, à l’occasion d’un colloque afro-latino-américain. Il est revenu sur ce voyage vingt ans plus tard dans un entretien avec L. de Almeida. Il esquisse une comparaison frappante entre les Africains (« une foule détendue, heureuse, décontractée et étonnamment silencieuse, d’une extraordinaire dignité ») et les Martiniquais (« agités, excités, ils parlent fort. Le Martiniquais est traumatisé par l’esclavage »). C’est là aussi où Césaire explique l’origine africaine du mot « béké » qui signifierait « blanc » en langue ibo.

L. de Almeida se propose également de compléter, de rectifier parfois, quelques entrées des lexiques ou glossaires des termes césairiens. On retiendra en particulier son explication de deux vers de « Batouque » : « Endormi troupeau de cavales sous la touffe de bambous / saigne, saigne troupeau de carambas ». Elle souligne que « cavales » et « carambas » sont (aussi) des noms de plantes (respectivement prêles et sauges), si bien que le passage en question doit être compris selon elle comme décrivant un sous-bois avec ses taches de couleurs.

Un chapitre apporte des éclairages intéressants sur deux poèmes : « Marais nocturne » et « De forlonge » et le livre se clôt sur des annexes parmi lesquelles un entretien entre Césaire et M. de Andrade à propos du roi Christophe dans lequel Césaire déclare : « s’il avait été républicain, il aurait échoué. Pourquoi toutes les républiques africaines ont fait des partis uniques ? La conception africaine du pouvoir est autour du chef ». Une autre annexe soulève brièvement quelques-uns des problèmes posés par la traduction de la poésie de Césaire (L. de Almeida a elle-même traduit le Cahier en portugais… du Brésil).

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Il serait dommage que, sous prétexte qu’ils sont publiés en Allemagne, les deux ouvrages dont on vient de rendre compte ne parviennent pas à toucher le public francophone auquel ils sont pourtant à l’évidence destinés en priorité. Cet article aura atteint son objectif s’il parvient à convaincre les césairophiles que la lumière qui éclaire le grand poète peut aussi venir « d’ailleurs ».

 

 

[i] Préfacée par Jean-Paul Sartre sous le titre d’« Orphée noir ».

[ii] Aimé Césaire, Poésie, Théâtre, Essais et Discours, édition critique coordonnée par Albert James Arnold, Paris, CNRS Éditions et Présence Africaine, 2013, 1805 p. (cf. Michel Herland, http://mondesfrancophones.com/debats/aime-cesaire/un-tombeau-daime-cesaire/).

« La France d’antan » en cartes postales

Les éditions HC (pour Hervé Chopin) se sont fait une spécialité des livres illustrés de cartes postales anciennes consacrés aux villes ou aux provinces françaises. Elles nous offrent maintenant, suivant le même principe, un très copieux ouvrage (448 pages, près de 900 cartes postales) qui présente la France en général au tournant du XXe siècle. La France ou plutôt les France, celle des paysans comme celle des bourgeois, celle des ouvriers et artisans comme celle des religieux et religieuses. La France laborieuse et la France qui s’amuse, celle qui s’exerce au sport ou fréquente les lieux touristiques.

Biarritz - sortie de la messe

C’est l’époque des moissonneuses-batteuses, des machines à vapeur, des chemins de fer et des locomotives fumantes ; c’est aussi le temps du travail le plus humblement manuel, celui où l’on continue en maints endroits à battre le blé avec un fléau, où les bergers landais se déplacent encore sur leurs échasses, celui des scieurs de long, de la marine à voile, des colporteurs et des rémouleurs. Une époque où tout se transforme. À Paris le métro commence à concurrencer les omnibus hippomobiles. Les riches abandonnent leurs calèches et circulent, emmitouflés, dans des automobiles conduites par un « mécanicien ». On se passionne pour le Tour de France cycliste, on assiste aux premiers vols des aéroplanes. Le football (foot-ball, footbaal) apparaît tout juste : encore quelques décennies et il sera le nouvel opium de peuple.

Moissonneuse-batteuse

C’est la « Belle Époque ». Le petit peuple trime et les riches ont la belle vie, seulement préoccupés du cours de leurs actions et de leurs loisirs : la montagne l’hiver, la mer l’été ou, plus sagement, une station thermale, le café-concert. Une classe moyenne est déjà là qui s’efforce de singer les riches, petits rentiers, chefs de bureau, avec panama, faux-col, costume trois pièces, bottines, la montre dans le gousset – et leurs épouses ombrelle, volant et dentelle.

Manufacture de Beauvais

Pour les lecteurs les plus âgés, cette France d’antan est celle de leurs grands parents, pas si éloignée donc, et pourtant à des années-lumière de la France d’aujourd’hui, celle de la pyramide du Louvre, des TGV, des jumbo-jets, des « téléphones intelligents », des robots de plus en plus présents, des écrans omniprésents, la France des traders et des chômeurs, celle où – par un retournement stupéfiant des situations – travail rime avec privilège tandis que l’oisiveté est signe de déclassement. Feuilleter La France d’antan, c’est se replonger dans les mondes de Zola et de Proust, dans un univers de lectures qui soudain prennent figures humaines. Émouvantes retrouvailles… ou dépaysement garanti pour les lecteurs davantage familiers du naturalisme… houllebecquien.

Mer de glace

La France d’antan, texte de Sarah Finger, Paris, HC Éditions, 2015.