Poésie : Une nouvelle livraison de Frédéric Ohlen

Les Mains d’Isis, « Continents noirs », Gallimard, 2016, 358 p.

Quel rayon traverse
L’épaisseur du silence ?

Ohlen IsisFédéric Ohlen, le poète, n’est pas inconnu des lecteurs de mondesfrancophones[i]. Un nouveau livre de poésies vient de paraître, publié par Jean-Noël Schifano qui fut également l’éditeur de son roman Quintet[ii]. Les Mains d’Isis réunit en réalité trois recueils dont les deux premiers ont déjà été édités à Nouméa et n’étaient donc pas réellement accessibles. F. Ohlen, rejeton d’une vieille famille de la « Grande Terre », appartient en effet à cette lointaine francophonie installée sur les rives de l’océan Pacifique. Cela étant, même si son œuvre reste nourrie par ses racines calédoniennes, il a d’autres sources d’inspiration, en particulier dans ce livre qui nous le montre explorant bien au-delà de l’ancien « Port-de-France », en Afrique, en Asie, à Venise, « étonnant voyageur » à Saint-Malo, etc.

L’œuvre de F. Ohlen se détache comme un silex dans le paysage poétique francophone : il est l’homme des formules brèves, des fulgurances qui atteignent le lecteur au cœur, comme le premier distique cité en exergue. Dans cette même veine où la cursivité règne en maître, un voyage en TGV lui a inspiré une série de tercets, pour la plupart indépendants les uns des autres, qu’on peut lire comme autant de haïkus irréguliers (la métrique 5/7/5 n’étant pas respectée). On aimerait tous les citer. Au hasard :

Incapables de voir
La beauté même
Au cul des vaches

Un exemple parmi d’autres montrant comment, chez Ohlen, le poétique, le trivial et le savant peuvent se combiner. Le savant, ici, tient – peut-on le supposer sans trop de risque de se tromper – à la référence implicite à Nietzsche, lequel, dans sa deuxième Considération intempestive, interprétait l’émotion qui nous saisit à la rencontre d’un troupeau de vaches comme le souvenir d’un paradis perdu.

Autre « haïku » de la même série ferroviaire :

Dans les toilettes
Au fond de la cuvette
Le défilement du ballast

Pas de science ici mais encore un souvenir puisque les toilettes des TGV sont trop modernes pour laisser entrevoir le moindre ballast. La formule est lapidaire et d’autant plus évocatrice pour n’importe quel habitué des trains d’autrefois.

Ohlen n’est pas pour autant l’ennemi des formes longues. Il en fait la démonstration avec divers poèmes dont une sorte de chanson intitulée « Naissances », anaphore construite sur un « si » hypothétique. Il n’est jamais meilleur, néanmoins, que dans les fragments qui se suffisent à eux-mêmes, comme cette définition du travail du poète en deux tropes enchaînées :

Pour écrire
Ne couche
Rien

Desserre
Les doigts

Ohlen, on l’a remarqué ailleurs, combine avec bonheur la délicatesse et la sensualité. Comme dans ce quatrain de « Venir au jour » :

Tu reposes
Ainsi le flocon
de nos mains qui se posent
nos désirs

Comment décrire le bonheur d’un réveil ?

Le cadenas des paupières
s’ouvre et l’on va
d’un cœur léger
vers le jour

Une définition du « pays » propre à choquer les identitaires, même ces derniers devraient avouer que c’est bien dit !

Qu’est-ce donc qu’un pays ?
Même corps soudain
même voix

Non le passé
qui s’embracèle
pauvre diadème

mais
le corps là
et les mains qui se tiennent

La trivialité n’est jamais loin… parce que telle est la vie :

Je ne vois que sa montre
enfoncée dans la graisse épaisse du poignet

Glané au hasard de la lecture, un chiasme :

Et cette force
en lui autour
qui est comme une absence
de force

Ou celui-ci, tiré du poème « Noir » :

Préférez au noir d’encre
cette neige
que les pieds des passants
transforment en suie glacée

Une méditation sur la mort riche de ses deux oxymores :

Si simple de mourir
Si mourir c’est laisser
Douleur et douceur
Dans un même sac de pierres ardentes

Un sommet de la concision… ouvrant sur l’infini :

L’espace ?
Ce résidu
Que ton œil calcine

Dans le poème « Magnitude 7 » écrit juste après le séisme du 12 janvier 2010, une double anaphore :

Car il faudra revenir au jour
À la beauté des arbres
À la douceur du feutre
Au pays profond
aux sentiers balayés des vents

Il faudra revenir au jour, etc.

À propos de la nuit, un alexandrin parfaitement régulier :

Mauve d’avoir traîné sa robe dans la mer

Une description précisément exacte pour qui connaît ces grands oiseaux marins :

L’aile bisaigüe des frégates

Et que dire de mieux sur la beauté, celle du moins qui nous naufrage ?

Contre toi
Obscène
dans le feu de son évidence
La beauté

Sans doute s’agit-il de la beauté de l’une de ces coquettes rencontrées à Venise :

Au Caravage
Elle préfère
Le miroir de son poudrier

La lutte pour la vie, un autre haïku :

Envol de plumes
L’enfant pigeon
La mouette le dévore

Encore un haïku et la lutte pour la vie, toujours :

Casquette tendue
Il va vers les passants
Tous se détournent

On peut ouvrir un recueil d’Ohlen au hasard, méditer une page, reprendre ailleurs, cela n’a pas d’importance. Aussi est-ce peut-être ce que l’on apprécie chez lui en premier, la liberté qui nous est laissée de le lire entièrement à notre guise. Mais bien sûr cela ne toucherait pas s’il n’y avait pas cette combinaison d’une forme ressentie comme immédiatement poétique et d’un sens directement accessible. Chez Ohlen, sentiment et connaissance sont donc indissociables : il faut le lire parce qu’il nous permet de nourrir notre sensibilité, dans une forme toujours accessible, tout en renforçant notre compréhension du monde dans lequel nous vivons.

Seule remarque négative (il en faut au moins une pour asseoir l’autorité du critique), dans le poème « Kanaky-Calédonie », Ohlen aurait pu se dispenser de faire l’éloge des accords (de Matignon et de Nouméa) qui sont censés avoir mis fin aux rivalités entre les canaques (« kanak ») et les caldoches.

Puis vinrent les Accords
Nos corps droits sur la terre
Et nos cœurs liés par une promesse
Après le temps des guerres
Vint celui de l’esprit,
etc.

Il faut toute la foi d’un ami des hommes pour croire qu’il suffirait d’un document paraphé par des officiels pour régler des querelles ancestrales tenant à l’appropriation des terres et pour supprimer l’infériorité tant symbolique que réelle des indigènes. Ohlen peut donc faire preuve d’une certaine naïveté lorsque le sort de son propre pays est en cause,… mais qui reprocherait à quiconque ses bons sentiments, et particulièrement à un poète ?

Cela tu l’écrivis le jour
Où Tombouctou tomba

 

[i] http://mondesfrancophones.com/espaces/pratiques-poetiques/decouverte%e2%80%a6-frederic-ohlen-un-poete-inspire-par-la-rumeur-du-monde/

Frédéric Ohlen entre théâtre et poésie.

[ii] http://mondesfrancophones.com/blog/en-librairie/quintet-de-frederic-ohlen-le-roman-du-caillou/

Quintet de Frédéric Ohlen : le roman du « Caillou »

 

Frédéric Ohlen  (photo Catherine Hélie)

Frédéric Ohlen
(photo Catherine Hélie)

La Nouvelle-Calédonie est duale. Il y a le « Caillou », la terre sauvage avec ses savanes à niaoulis et ses massifs de nickel, les grands troupeaux gardés par des fermiers à cheval, les tribus kanak. Et puis il y a Nouméa la blanche, ourlée par ses baies, petit paradis semi-tropical pour fonctionnaires au traitement indexé ou retraités de luxe. C’est la première qui intéresse Frédéric Ohlen, poète délicat et profond (2), issu d’une vieille famille de l’île, qui donne ici son premier roman. Le récit est situé au début de la colonisation, sous le Second Empire, avant l’arrivée des premiers bagnards. Nouméa qui s’appelle encore Port-de-France ne compte alors que quelques maisons, les chemins sont rares, on se déplace à pied ou à cheval, ou bien on contourne par la mer. Des pionniers défrichent ; les relations avec les tribus demeurent instables ; on se regarde de loin, blancs et noirs, avec méfiance.

« Quintet »(1) : cinq personnages, cinq points de vue différents sur un nouveau monde, quatre « civilisés » et un « sauvage ». Mais il faut se méfier ici des proportions : le personnage principal est incontestablement Fidély, un « tête pointu » natif des Nouvelles Hébrides (le Vanuatu actuel), les autres ne sont que des comparses. Et il faut se garder de l’exotisme car ce Fidély n’est pas seulement un porteur de songes, capable de rêver le passé et l’avenir et de projeter ses visions vers d’autres dormeurs, il possède, à côté d’une vive intelligence, un don pour les langues occidentales et une mémoire qui font de lui un fin lettré. Il dépasse ainsi largement en civilisation les colons, missionnaires et fonctionnaires impériaux auxquels il est confronté.

Les cinq parties n’apportent pas seulement une connaissance diversement biaisée de la personne de Fidély, elles ouvrent sur des univers différents. Sur la culture kanak avec « Kadamé » ; sur Hambourg et la lutte d’influence entre les prêtres et les francs-maçons en territoire colonisé avec « Heinrich » ; sur la Wallonie, son patois et le rude métier d’instituteur de brousse avec « Monsieur Gustin » ; sur Port-de-France et les premiers bains-douches avec « le Troisième Moineau ». Quant au journal de Fidély, écrit en prison à la suite d’un meurtre qu’il n’a qu’à demi commis, il nous offre sa vision des blancs, dits « White Men » ou « Man-oui-oui ». D’autres personnages récurrents composent, avec ceux déjà cités, une fresque haute en couleur : comme James Paddon, l’anglais qui a fait fortune dans les mers du sud, sa femme Naïtini, Moko le Maori, le gouverneur Guillain, Medjamboulou, le porte-parole du chef Aliki-Kaï, ou encore Russier le geôlier, etc. Sans oublier cet animal fantastique, le whale-boulouk (dugong en français).

Le roman alterne des récits à la troisième et à la première personne. Quoique le style s’adapte aux différents personnages, on reconnaît sans peine le tour du poète. Dans cette notation météorologique, par exemple :

« Le temps se rafraîchit soudain.
Même l’été, l’air pique toujours un peu au pied du mont Mou » (p. 245).

(1)   Fédéric Ohlen, Quintet, Paris, Gallimard, coll. « Continents noirs », 2014, 353 p., 21,50 €.
(2)   A lire sur mondesfrancophones : http://mondesfrancophones.com/espaces/pratiques-poetiques/decouverte%e2%80%a6-frederic-ohlen-un-poete-inspire-par-la-rumeur-du-monde/ ;  http://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/frederic-ohlen-entre-theatre-et-poesie/

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par Selim Lander, , publié le 21/05/2014 | Comments (0)
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