Ces voisins inconnus, VII

Sommaire

Sidonia Soguel repose très seule sur la table d’autopsie. De son corps émane un silence très différent de celui des objets forcément silencieux qui l’entourent. Ses longs cheveux noirs sont sagement rangés sous les épaules, ses mains blanches reposent sur le dos offrant au plafond des paumes plus blanches encore, ses deux pieds forment un V un peu trop ouvert pas vraiment symétrique. Ses seins amples abandonnés à la pesanteur débordent de chaque côté du thorax.

Elle est seule. Elle est nue. Elle est glacée. La pièce aveugle est presque silencieuse, de temps en temps perturbée le « clac » sec du système de climatisation qui maintient la pièce à 18 degrés. Précisément. Près de sa tête se dresse une tablette d’aluminium sur laquelle sont posés en désordre un maillet, un petit burin à tête large, un costotome, un entérotome, un scalpel, une pince à dure-mère et un simple couteau dont les affûtages successifs ont griffé et terni le chrome de la lame. Les murs et le plafond sont blancs. Le sol est recouvert d’une peinture vert pâle un peu élimée déjà. Les néons sont éteints. À l’exception du corps, toute la pièce est plongée dans la pénombre. De la bouche ouverte de Sidonia Soguel monte une colonne de silence compact. C’est que, contrairement aux choses dont elle n’a jamais pris le parti, Sidonia Soguel, voilà peu de temps encore, émettait des sons articulés. Le sang pulsait chaud dans son cerveau, ses lèvres, sa langue, ses bras, ses pieds. Elle riait à gorge déployée, pleurait, formait des milliers de phrases aux inflexions complexes, regrettait, se réjouissait et jouissait aussi. Voilà peu de temps encore, elle était au bord de l’eau avec deux hommes nus. Voilà peu de temps encore, elle s’inquiétait de savoir si son fils avait bien mangé, si on l’avait bien traité à l’école, s’il apprécierait la surprise culinaire qu’elle lui avait préparée pour le samedi suivant. Sidonia Soguel avait bu un blanc limé à une table de la Rote Fabrik avant de se diriger vers le lac en compagnie de son collègue de la commission CASTORP. Plus jamais sa bouche n’émettrait un son. Plus jamais sa main ne ferait un mouvement. Du visage de Sidonia Soguel monte vers le plafond le non-regard de ses yeux fixes. De la lampe circulaire à centaines d’alvéoles fixée à un bras articulé descend sur son cadavre un cône de lumière implacable.

Très bas, au ras du sol, s’étale le ronronnement discret d’un disque dur. Le système de climatisation émet son petit « clac », l’hélice du ventilateur s’anime et pulse doucement l’air dans la pièce. « Tac » le moteur s’est déclenché, l’hélice laissée à elle-même achève de tourner en roue libre de plus en plus lentement. Et se fige. Sous le petit bureau près de l’entrée, le système de l’ordinateur est passé en mode « économie ». Le disque dur tout à coup privé d’énergie tourne sur son élan puis effectue ses dernières rotations en émettant un long « vuuuuuh » moribond. Maintenant, la pièce est parfaitement pleine, pleine du silence qui sourd continûment du corps très blanc d’où ne jaillira plus aucun rire.

À la cafétéria, Franz est tiré de sa rêverie par une assiette qui vient d’exploser sur le carrelage. Une grosse dame s’est retournée brusquement dans la queue et de son coude gras a fait littéralement gicler un plateau chargé des mains d’une jeune fille pâle qui, aussitôt, est devenue toute rouge. Revenu à lui, Franz tire une bouffée imaginaire de sa cigarette imaginaire et l’écrase dans un cendrier imaginaire. Depuis trois ans, la Cafétéria est « rauchen verboten » et Franz ne s’y habitue pas. Il tend la main vers la petite bouteille verte embuée de froidure et prend une gorgée au goulot. Un moment, il laisse le liquide stagner dans sa bouche et noyer ses papilles. Le goût de la bière le détend. Avant hier, il a travaillé sur le corps de Sidonia Soguel. Il est inquiet. Il sent que cette affaire s’immisce en lui de manière tout à fait inhabituelle. Il est médecin légiste depuis dix ans, reconnu pour ses qualités et sa perspicacité. Il est un animal à sang froid et il le sait. La dernière grosse affaire qu’il a traitée était une fusillade : un gendre idéal avait, lors d’un repas de famille, vidé son fusil d’assaut sur l’assemblée, mortellement touché ses beaux-parents, sa femme, ses deux enfants, et grièvement blessé d’autres convives. Après quoi, comme c’est souvent le cas dans ce genre d’affaire, il avait retourné l’arme contre lui. Franz avait vu défiler sur sa table toute la petite troupe et n’avait ni tressailli ni éprouvé quoique ce soit de spécial en manipulant les corps petits des deux enfants dont les visages ravissants avaient été déchirés par les balles. Mais cette fois, pour la première fois, Franz sentait que quelque chose, à son insu, se glissait en lui. Dans la matinée, il avait pu déterminer que Sidonia avait eu des rapports sexuels avant sa mort. Il avait prélevé dans le vagin des échantillons de sperme qu’il avait aussitôt transmis au laboratoire d’analyse. Vingt-quatre heures plus tard, sa collègue l’appelait pour lui dire que la semence trouvée dans le vagin différait de celle retrouvée sèche sur les habits que Sidonia avait laissés sur la rive.

Franz tire une longue bouffée sur la cigarette imaginaire qu’il vient d’allumer à son briquet imaginaire. Sidonia avait été vue pour la dernière fois au bord du lac, près de la Rote Fabrik, nue, en compagnie de deux hommes pas très habillés non plus. On avait identifié et retrouvé le premier : un professeur mélancolique, marié, pas d’enfant. Les inspecteurs l’ont cuisiné toute une après-midi sans trouver d’incongruités majeures dans son récit : il avait laissé Sidonia en compagnie de l’autre homme, était rentré chez lui et avait passé la nuit en compagnie de sa femme. Quant au deuxième homme, il manque toujours à l’appel.

La cafétéria s’est peu à peu vidée du bourdonnement des conversations mêlées. Il ne reste que deux infirmières assises à une table près de la fenêtre qui sirotent leurs cafés en silence. Les tables silencieuses sont recouvertes de plateaux où s’amoncellent pêle-mêle les restes de nourriture, les serviettes souillées, des bouteilles en pet et des sachets de sucre à moitié vide maculés de tâches brunâtres. La serveuse africaine achève de passer la panosse à l’endroit où a explosé le plat du jour. Franz pense que la piste du professeur mélancolique ne donnera rien. De toute façon, la comparaison de sa semence avec celles retrouvées sur le corps et les habits livrera tout de suite des éléments permettant, soit de le serrer d’un peu plus près, soit de l’écarter assez vite des suspects sérieux. Une chose dérange Franz. Une chose beaucoup plus gênante que l’absence du deuxième homme. Il n’en aurait pas encore mis sa main au feu, mais il était presque sûr que Sidonia n’était pas morte depuis plus de quarante-huit heures : les lividités cadavériques indiquaient même un temps un peu plus court, temps qui s’expliquait par le séjour dans l’eau froide. Et cela faisait six jours qu’elle avait disparu. Sa disparition avait été signalée le soir même par les puéricultrices qui s’occupaient de Nino, l’enfant de Sidonia. Ne la voyant pas venir, elles avaient essayé de l’atteindre par tous les moyens sans succès et après plusieurs heures d’attente avaient prévenu la police. Il reste donc quatre jours pendant lesquels on n’a pas la moindre idée des faits et gestes de Sidonia. Franz remue lentement l’idée de ces quatre jours aveugles. Il sent que les interrogations levées par ce blanc de la carte sont en train de lui préparer quelques nuits difficiles. Franz, sans le vouloir vraiment, suit les galbes prometteurs de l’infirmière restée seule à la table près de la fenêtre, sent monter dans sa paume le souvenir d’une fermeté élastique et laisse son regard vaguer plus loin, au-delà de la baie vitrée. Entre les immeubles brille un ciel bleu parfaitement stupide. Il prend une dernière gorgée de bière – elle n’a presque aucun goût -, ramasse son paquet de cigarettes imaginaire, le met dans sa poche, se lève et se dirige vers les ascenseurs.

Franz tire voluptueusement sur sa cigarette. Une cigarette bien réelle cette fois. Aucune loi n’a encore eu l’outrecuidance de transformer son appartement en espace non-fumeurs. Par la fenêtre de sa cuisine coule la rumeur mourante de la ville. Il n’est que dix-huit heures et sa rue est déjà d’un calme oppressant. Au loin, une portière claque, vite suivie du Nuk-nuk. du système de verrouillage à distance. Juste sous la fenêtre, il entend la voisine qui promène son vieux chien complètement démoli dont les griffes grattent faiblement le trottoir. Voilà deux jours qu’il a bouclé son rapport. Rien ou presque à ajouter aux semences trouvées sur les habits et dans le vagin de la victime. Pas de trace de torture ou de violence particulière : os du crâne intacts, pas de fractures des membres, aucune perforation de la peau. Outre les contusions causées par les heures passées dans le barrage, rien à signaler. Aucun signe n’a plaidé en faveur d’une mort naturelle. Et pas la moindre trace d’intoxication. Les seules choses à peu près sûres sont le moment du décès à plus ou moins douze heures et le fait que Sidonia Soguel était morte avant d’avoir été plongée dans l’eau. C’est maigre. Maigre et agaçant au plus haut point. Franz n’a rien su trouver qui pourrait faire avancer l’enquête de manière significative. Il sourit en pensant à la tête que fera le Herr Professor de Romanistique quand les inspecteurs lui demanderont son obole de sperme. Il l’imagine debout dans la petite pièce aveugle, son godet de plastique posé sur la tablette à portée de main, en train d’ouvrir les revues spécialisées sur des rondeurs roses et glacées. À moins que récemment, le service se soit fendu d’un lecteur DVD dernier cri qui fait résonner les murs marron des plaintes et des suppliques de femmes plantureuses assaillies par les coups terribles de phallus asiniens. Franz sourit plus franchement, il sait très bien qu’aucun sperme n’est nécessaire pour obtenir une empreinte génétique. Une petite goutte de sang prélevée au bout d’un doigt ou un simple frottis des muqueuses de la bouche suffisent amplement. Cette fois, Herr Professor sera quitte de la petite séance d’onanisme vertueux.

Tout à l’heure, Franz ira errer dans le quartier chaud. Boira un peu plus que d’habitude. Fera peut-être un crochet par la couche d’une femme aimable qui n’attend de vous rien d’autre que de l’argent. Il écrase sa vraie cigarette dans un vrai cendrier posé sur la vraie table de sa vraie cuisine, se lève, ferme la fenêtre, reste un instant stupide la poignée dans la main en proie au souvenir de la poitrine ouverte de Sidonia. Un coup de klaxon le ramène à lui. Non, il n’ira pas dans le quartier chaud mais plutôt prendre un verre à la Rote Fabrik. Il commandera deux blancs limés, dégustera lentement le sien en repassant dans sa tête les événements de la journée, offrira l’autre à l’âme errante de Sidonia dont le corps remplit maintenant un tiroir glacé à la morgue, puis il ira faire un tour au bord de l’eau sur le dernier endroit de la terre à avoir accueilli les plantes longues, chaudes et souples des pieds de la belle endormie.

Le réveil indique quatre heures trente-deux. Franz, assis sur la cuvette des WC, rassemble péniblement les lambeaux d’un rêve sombre : Sidonia, de l’eau jusqu’à la taille, lui fait des signes qu’il ne comprend pas, il entre dans le lac tout habillé, l’eau est noire, elle est froide et il grimace en sentant qu’elle imbibe les habits et s’immisce jusqu’à la peau. Sidonia tend vers lui ses longs bras blancs, il l’embrasse et la serre contre lui. Le corps est tout à coup inerte et lourd, il le traîne jusqu’à la rive, essaie en vain de le ranimer, la mâchoire de la morte tombe, il distingue dans la bouche une petite boule de papier froissé et la retire précautionneusement, elle est imbibée de salive et il lui faut la déplier très lentement pour ne pas déchirer le papier. Assis sur la cuvette, il fait un effort pour se souvenir des mots écrits sur le lambeau humide. Ça lui revient par bribes. Il y avait : « Soi, l’ange du Soi. » et aussi : « Dieu soigna l’os. » et encore : « Sosie – Lugano – DI » Hagard, il titube jusqu’à la cuisine, griffonne les mots sur la liste des commissions et va se recoucher.

***

Marie-Claire me secoue tendrement par l’épaule. Je me retourne et grogne avec la ferme intention de ne pas me lever. C’est samedi après tout ! Elle insiste : « Chéri, je sais que c’est samedi et qu’il est tôt mais c’est ce type de la police, ce… Kambli. Il insiste pour te parler, te parler tout de suite ! ». Je fais la grimace, m’étire, me lève péniblement en essayant deux ou trois fois ma voix pour ne pas avoir l’air du type qu’on a tiré d’un profond sommeil. Ce truc-là ne marche jamais : on reconnaît toujours des lourdeurs lentes dans la voix de quelqu’un qui vient d’être brutalement tiré du sommeil.

***

La cafetière napolitaine se met à crachoter doucement. Franz la sort du feu et verse le liquide presque noir dans une petite tasse de porcelaine, s’assied et allume une cigarette. Hier soir, il est allé à la Rote Fabrik, a vidé son petit blanc en face du verre embué de fraîcheur qu’il a offert au fantôme de Sidonia puis est allé perdre ses pas le long du lac. L’air était doux. On entendait le floc faible des vagues sur les galets. Franz s’est assis. Deux femmes gracieuses et nues jouaient au badminton dans les derniers rayons du soleil. Il ne leur prêta aucune attention. Il se surprit à deux reprises en train de murmurer tout seul, le regard perdu dans la brume qui se formait lentement au-dessus de l’eau. Il s’adressait à Sidonia, lui parlait comme si elle était vivante, là, juste à côté de lui dans la douceur du jour finissant. Il s’excusait auprès d’elle de n’avoir pas mieux pu faire son travail, de n’avoir pas su trouver plus d’indices. Légèrement attristé par le vin, il se mit même à pleurer en silence murmurant de temps en temps entre ses dents : « Aide-moi Sidonia, parle-moi, parle-moi ! Aide-moi à trouver le salaud qui a fait ça. » En réponse, il n’eut que les gloussements des filles qui avaient cessé de jouer et se rhabillaient tout en lançant vers lui des coups d’œil narquois. Il était rentré à pied, suivi de près par l’ombre de celle dont il avait minutieusement exploré le corps pendant une matinée.

Franz a devant lui les phrases griffonnées tôt ce matin. « Soi, l’ange du soi. » et « Dieu soigna l’os » ne lui inspire rien. Il s’attarde un moment sur « Sosie – Lugano – DI » et se souvient que le deuxième homme parlait l’italien, que le premier homme, le lettreux mélancolique, l’avait manifestement pris pour un autre puisque le vrai Pozzi était cul-de-jatte, habitait Genève et n’avait pas mis ses moignons à Zürich depuis des lustres. Il prend une gorgée de café, laisse un moment ses yeux s’enfoncer entre le sommet des immeubles dans le ciel bleu parfaitement stupide. Franz regarde les phrases, sentant qu’elles recèlent un message qu’il ne sait pas déchiffrer. Il essaye d’imaginer le rire de Sidonia, le timbre de sa voix, sa façon de marcher et d’embrasser son fils Nino. Franz s’inquiète : il devient sentimental. Sentimental et stupide. Il prend le morceau de papier, le froisse et le met à la poubelle. Lui, Franz Hohensonne, un rationaliste, un scientifique, un matérialiste forcené, est assis dans sa cuisine en train d’essayer de déchiffrer les énigmes d’un message que, d’outre-tombe, la victime lui aurait envoyé par l’entremise d’un rêve ? Il reprend une gorgée de café et prononce à haute et intelligible voix une phrase qu’il pensait ne jamais devoir prononcer : « Franz, je crois que tu vas avoir besoin d’un psychiatre ! ».

Par Thomas Bouvier, , publié le 06/03/2010 | Commentaires fermés
Dans: Suisses | Format:

Lui

Il lui avait fait croire un jour à l’aventure, quand elle traînait quelques rêves d’amour, fatiguée d’une vie de couple raisonnable.

Il était beau, intelligent, cultivé, admiré de tous les expatriés de cette capitale encore stable du désert africain. C’était « quelqu’un ». Nombreuses étaient les épouses qui du fond de leur ennui songeaient à devenir son amie. Le regard franc de ses yeux verts, sa stature élégante, son sourire avenant nourrissaient les fantasmes alanguis de leurs sinistres après-midi… Il avait tout : l’éloquence des orateurs ; c’est à lui qu’on demandait de se charger du discours de bienvenue pour honorer une personnalité de passage, mais aussi la voix chaude des poètes musiciens, une voix dont il réjouissait la communauté, certains soirs de concert. Ces dames désœuvrées se pressaient à ces soirées qui s’achevaient, le regard énamouré, dans des murmures mélodieux, qu’elles reprenaient peut-être aussi du fond de leur lit.

Il avait la réputation d’un mari fidèle, ce qui finalement le rendait plus séduisant. Elles étaient sous le charme, mais « elle », était fascinée.

Elle arrivait d’une province française où la petite bourgeoisie menait une vie bien rangée. Comme son mari, elle s’y ennuyait et ne se voyait guère finir ses jours ou tout au moins sa carrière dans le même lycée, y voir vieillir au fil des ans les collègues aigris et le devenir elle-même. Après dix ans de mariage, ils décidèrent de « partir », d’entamer une nouvelle vie, vaguement conscients de la fragilité de leur couple.

Le dépaysement leur réussit quelque temps mais assez vite, chacun fut attiré de son côté. Elle découvrit le théâtre qui devint sa deuxième vocation. Elle joua dans plusieurs pièces, au centre culturel, recueillant un succès qui en fit un personnage bien « en vue » et reconnue. Elle en fut transformée et se découvrit soudain un charme qui égayait la monotonie des jours gris de sa petite vie. Elle n’était plus l’épouse, la mère, ni même la « prof », elle était celle dont on parlait et que les maris de ses amies convoitaient. Elle s’en amusait, bien incapable d’imaginer quelque infidélité.

Et pourtant, au grand désarroi des autres jolies dames de la communauté, c’est elle qu’il désigna comme son amie, attiré, lui confia-t-il plus tard, par son regard…

C’était ce fameux soir où tous les expatriés étaient conviés à l’ambassade pour retirer leur commande d’alcool annuelle. Ils étaient arrivés tous les deux peu avant l’heure de fermeture et presque tout le monde était reparti. Il l’aborda, surpris de son petit colis. Elle buvait donc si peu, ils buvaient donc si peu ? Il l’invita à goûter un de ces alcools qu’elle commanderait sûrement par la suite.

Elle s’entendit, surprise, lui dire oui. Il était seul : sa femme était partie en mission et sa fille dormait chez une amie. L’alcool était fruité, trop sans doute. Il lui tourna la tête assez vite. Lui buvait beaucoup mais n’en paraissait pas affecté, seulement exalté, ce qui accentuait son charme naturel pensait-elle, un charme dont elle apprit plus tard à ses dépens qu’il n’avait de naturel que l’habitude de trop boire. L’air enchanté, il prit sa guitare pour accompagner avec fougue les plus belles chansons de Brel. Elle en avait les larmes aux yeux. Soudain, il posa son instrument et la prit dans ses bras comme une autre guitare d’où il fit de ses doigts caressants monter une musique plaintive, puis de plus en plus claire et chaude d’où perlèrent des gouttes de sons enchantées, qui enfin se décidèrent à couler comme des pleurs de joie, dans une langueur dont on ne revient pas ou seulement après s’être enivré et noyé dans le courant des sens. Encore dans sa jouissance, elle le vit se transformer, passer du regard lunaire de l’émerveillement à la détresse du dégrisement. Elle osa quelques caresses qu’il ne refusa pas, de ses doigts, de sa bouche, doucement, très doucement pour l’apaiser et lui offrir aussi sa part de plaisir par des allers-retours de langue et de doigts mêlés dont elle avait le secret. Il jouit doucement et quand, son sperme avalé, elle releva la tête, inquiète, elle vit qu’il pleurait. Elle voulut lui parler, mais il ne l’entendait pas. D’ailleurs, très vite il lui demanda de partir.

Elle rentra chez elle troublée, agitée même. Qui était donc ce grand homme que tous admiraient, respectaient ou convoitaient ? Quel était son secret ? Son mari ne remarqua rien trop occupé par ses propres affaires.

Le lendemain, ils se rencontrèrent devant l’école française où l’un et l’autre attendaient leurs enfants. Il l’aborda comme si rien ne s’était passé et lui sourit d’un regard clair et chaleureux. Il lui demanda simplement de passer chez lui vers quinze heures. Que cherchait-il ? Son couple à elle battait de l’aile sans doute, mais si elle rêvait d’amour, l’idée de prendre un amant lui répugnait. Quant au couple de ce bel hidalgo, un beau couple, qui en rendait plus d’un jaloux, rien ne laissait présager qu’il puisse s’effilocher : on les voyait partout ensemble, et sa femme semblait fière de paraître à ses côtés. Elle était l’intellectuelle de la communauté, la référence des « gens bien ».

Quand elle sonna timidement chez lui, à l’heure indiquée, elle le trouva plus qu’exalté, surexcité. Craignant que sa fille ne rentre trop tôt de la plage, il lui proposa d’aller faire un tour vers les « dunes ». Aucune force ne lui permit de résister à ses avances. Elle le suivit dans son quatre-quatre. Arrivés derrière les dunes, il se tourna vers elle, lui demanda de dégrafer son pantalon et de caresser délicatement son sexe. Elle s’aperçut qu’il n’avait pas d’érection et c’est une petite chose molle qu’elle dût travailler de ses doigts dociles jusqu’à ce que ça s’allonge sans bien durcir. Alors, elle ajouta la langue, puis la bouche tout en faisant tourner ses doigts autour du gland. Elle sentit le membre se durcir enfin, puis quelques gouttes. Elle précipita le rythme jusqu’à ce qu’il soupira doucement d’aise en éjaculant lentement. Elle releva la tête : il lui souriait simplement. Son exaltation avait laissé place à une mélancolie tendre, trop tendre pour lui prodiguer les gestes de plaisir qui auraient pu la faire exulter. Elle n’en fut pas frustrée ni outragée, ne sachant pas très bien d’ailleurs ce qu’elle venait chercher. Intriguée par le décalage entre le personnage intime et public, elle voulut à nouveau lui parler, le faire parler. Mais il rougit sans rien pouvoir délivrer. Il lui proposa seulement un nouveau rendez-vous, plusieurs rendez-vous-même, dans ce qu’il baptisa leur « cabane à roulettes ». Ce serait le mercredi en fin d’après-midi.

Ils prirent donc l’habitude de se retrouver le mercredi. Elle prétextait une répétition de théâtre quand cela s’avérait nécessaire, mais le plus souvent, les enfants étaient chez des amis et son mari occupé à ses propres affaires…

Pour rien au monde, elle n’aurait manqué ces rendez-vous. Il se découvrit en effet un amant délicieux. Leur cabane à roulettes cachée au milieu des dunes, face à la mer et au soleil couchant, il l’allongeait sur le siège arrière, frôlait ses cheveux, embrassait sa bouche, caressait son visage, l’embrassait à nouveau d’une bouche humide et gourmande qui faisait gonfler son ventre. Elle y sentait bientôt une chaleur diffuse descendre peu à peu jusqu’à son sexe qui s’ouvrait et réclamait des mains pour satisfaire cette moiteur béante du plaisir qui ne demandait qu’à verser. Mais ses mains jouaient avec ses seins qu’elle avait peu sensibles et son désir exaspéré montait, mouillait, lui écartant les orifices, jusqu’à ce qu’enfin lui ouvrant largement les cuisses et lui frôlant le clitoris elle sente couler un liquide chaud et tout son sexe gluant glisser sous ses mains qui ouvraient toujours davantage ce réceptacle de douceurs et d’humeurs qu’il s’était mis à lécher puis à boire jusqu’à ce que sans retenue elle jouisse dans le silence de ce désert de fin d’après-midi. Encore évanescente de plaisir, il la pénétrait alors brutalement, puis faisait durer ses allées et venues, ses sorties, ses caresses, jusqu’à ce que son propre désir mais aussi leur désir commun, n’en puisse plus d’attendre. Et ils jouissaient dans un concert de notes des plus aiguës au plus graves…

Un mercredi, ils étaient à peine revenus de ce plaisir qu’une ombre ternit la lumière de ses yeux verts et les chargea d’une tristesse indicible. Comme d’habitude, il la ramena et la déposa devant chez elle, sans un mot, en lui adressant seulement un regard désenchanté qu’elle ne sut interpréter. Mais il la troubla tellement qu’elle l’empêcha de repartir et le supplia de s’expliquer sur ce qui semblait le tourmenter. Il hésita puis finalement lui apprit que depuis trois mois sa femme le trompait avec « Stéphane », son meilleur ami. Les deux couples d’ailleurs étaient amis et devaient partir un mois l’été en Sardaigne. Longtemps il ne s’était douté de rien alors que la communauté savait, et quand il eut quelques soupçons il refusa d’y croire jusqu’à ce qu’elle lui apprenne son prochain départ avec Stéphane. Elle avait choisi le mercredi soir de la semaine précédente pour le lui annoncer. En une semaine, il avait pris conscience de la distance qui s’était installée entre eux sans qu’il accepte pourtant de la voir. Maintenant il fallait faire face.

L’idée de la solitude le pétrifiait et il chercha à l’attendrir. Elle ne supportait pas de le voir malheureux mais l’idée d’une rupture lui était inconcevable. Elle avait grandi dans l’imagerie de la famille unie et cela primait sur le désintérêt de son mari. Jamais elle ne le rejoindrait comme il avait osé le lui demander. Elle l’aurait bien juré.

Il joua pourtant tellement bien de son charme et du désir qu’elle lui inspirait qu’elle trouva le courage d’annoncer à ses enfants qu’elle partait, sans pouvoir encore aujourd’hui s’expliquer comment.

Un de ses amis lui dit qu’elle le regretterait. Mais il l’avait envoûtée. Aujourd’hui, elle s’accommode, désenchantée, de ce naturel charmeur que lui donnait la boisson qui ravage ou qui dégrise…

Par Emma Seul, , publié le 27/02/2010 | Commentaires (0)
Dans: Les Alarmes d'Eros | Format:

Histoire de la globalisation financière : Extraits, 2

  

 


Cécile Bastidon Gilles, Jacques Brasseul, et Philippe Gilles, Histoire de la globalisation financière. Paris : Armand Colin, février 2010, 320 pages. ISBN : 978-2200355388.
  

 

Le carré du pouvoir

Selon Ferguson [2001], le « carré du pouvoir » réside dans la mise en place des éléments suivants : une administration fiscale efficace, un parlement doté du pouvoir de décider des impôts et de les contrôler, une Banque centrale ayant le monopole de l’émission de monnaie et de la politique monétaire, une dette publique nationale garantie par le parlement et capable d’étaler les financements, notamment en cas de guerre. La liberté de circulation des capitaux, le libre-échange et l’étalon-or sont venus compléter ces quatre éléments. L’Angleterre a été le premier pays à les mettre en place – la Banque d’Angleterre a été créée en 1694 et la dette publique devient rapidement une institution –, ce qui explique sa victoire finale dans la longue guerre qui l’oppose à la France au XVIIIe siècle et au début du XIXe. Le système de délégation et de privatisation de la fiscalité de l’Ancien Régime en France, à travers les fermiers généraux, accompagné d’un pouvoir absolu et de parlements faibles, s’est révélé bien moins efficace pour mobiliser les ressources nécessaires à un long conflit. Après 1815, le système financier britannique s’est progressivement étendu au reste de l’Europe, puis du monde. Mais au XVIIIe siècle, les impôts sont plus lourds en Grande-Bretagne, plus homogènes, plus centralisés et mieux collectés que sur le continent. 

Admin. fiscale                       Parlement 

  Dette nationale                    Banque centrale

La Bank of England est un enfant de la révolution anglaise de 1689, la Glorieuse Révolution. Le nouveau roi, venu de Hollande, William III (Guillaume d’Orange), doit faire face aux revendications du roi déchu, le Stuart James II, et à une guerre contre la France de Louis XIV, un pays plus riche et plus peuplé. Le Parlement confie à la Banque d’Angleterre la gestion de la dette croissante de l’État. La Banque devient le banquier de l’État, prête aux autorités pour financer les dépenses publiques, notamment les guerres, mais elle est privée et agit aussi comme une banque commerciale en recevant les dépôts, payant des intérêts et escomptant les traites, avec une grande régularité. Elle émet des bons en contrepartie de la dette, qui deviendront les fameux consols (annuités consolidées) à 3 % à partir de 1751, bons publics à long terme, devenus le symbole de la confiance inspirée par la Banque d’Angleterre : « un épargnant qui achetait des consols pouvait être sûr de recevoir les intérêts, payés deux fois par an, pour toujours, jusqu’à ce qu’il désire vendre. Les consols devinrent synonymes de sécurité financière, l’étalon auquel se comparait le risque de tous les autres placements. » (Ferguson). Un observateur du XVIIIe siècle note : « L’extrême et inviolable ponctualité du paiement des intérêts sur les titres de la Banque, ainsi que la garantie du Parlement, ont établi le crédit de l’Angleterre au point qu’elle a été capable d’emprunter des sommes qui ont surpris toute l’Europe » (Isaac de Pinto*). Pourtant, la dette publique est vue avec alarme déjà et elle ne fera qu’augmenter pendant plus d’un siècle de conflit avec la France, jusqu’en 1815. Le grand historien de la période, T.B. Macaulay (Histoire d’Angleterre, 1685-1702), rapporte : « À chaque étape de l’accroissement de cette dette, la nation a formulé le même cri d’angoisse et de désespoir. À chaque étape, il a été affirmé sérieusement par des hommes sages que la banqueroute et la ruine étaient proches. Malgré tout, la dette continuait à s’accroître, et pourtant la banqueroute et la ruine semblaient aussi éloignées que jamais. … Le commerce florissait, la richesse augmentait et la nation devenait de plus en plus prospère. »

D’un million de livres au moment de la création de la Banque, en 1694, la dette atteignait 50 millions à la mort de Louis XIV, en 1715. Pendant la guerre de succession d’Autriche, en 1740-48, elle s’élevait à 80 millions. Puis la guerre de 7 ans (1756-63) la porta à 140. David Hume s’alarme : « Mieux aurait valu pour nous avoir été conquis par la Prusse ou l’Autriche que de chevaucher cette dette de 140 millions ! » James Steuart également, le grand économiste préclassique, s’écrie : « Si aucun contrôle n’est porté à l’augmentation des crédits publics, cela finira que toute propriété et tous les revenus seront avalés par des taxes ! ». Mais rien de tout cela ne se produisit, la prospérité grandit au contraire, et non seulement la prospérité, mais une révolution économique, la révolution industrielle de 1760-1820, sous le règne de George III. Celui-ci, affolé par la montagne de la dette, eut l’idée de taxer davantage les colonies américaines, avec pour seul résultat de les perdre, en 1783. La dette s’élevait alors à 240 millions de livres. À la fin des guerres de la Révolution et de l’Empire, en 1815, où les dépenses publiques vont exploser, le montant astronomique de la dette britannique est de 800 millions. De 222 % de son PIB en 1783, elle atteignait 268 % en 1822, à son sommet (voir graphique 1), une augmentation bien moins forte que l’accroissement absolu, du fait de l’entrée du pays dans la croissance économique moderne.

La France a suivi la même évolution, en déficit chaque année entre 1610 et 1800 (sauf pendant une courte période sous Colbert, de 1662 à 1671), sans pouvoir financer sa dette publique avec autant de succès** : « Si la France avait pu égaler l’habileté britannique à gérer les finances publiques et la dette, il n’y a guère de doutes que les Français, et non les Anglais, auraient prévalu. Le distingué économiste Jean-Baptiste Say, envoyé en Angleterre par Louis XVIII pour y découvrir les raisons de la force du pays, commença son rapport en affirmant que cette force résultait de son économie et de son crédit, plus que sa puissance militaire. […] La dette publique, une source de faiblesse historique, avait été transformée en instrument de puissance. Plus les souverains britanniques empruntaient, plus ils avaient d’argent pour financer les guerres, et plus ils unissaient derrière eux un pays toujours plus prospère. » [Mead, 2007]. George III avait qualifié les guerres avec la France de guerres du crédit, et Kant, dans son Essai sur paix perpétuelle, avait envisagé d’interdire le recours au crédit pour les affaires extérieures des États…

* Isaac de Pinto (1717-1787) est un philosophe, économiste et financier hollandais des Lumières, contemporain de Voltaire et Diderot, avec lesquels il était en contact. Célèbre pour une correspondance avec le premier où il s’oppose à sa vision des juifs, il est l’auteur d’ouvrages divers, comme un Traité de la circulation et du crédit (1771). À l’inverse de ses contemporains, il y prend position pour les effets bénéfiques de la dette publique, favorisant la prospérité, parce que « ces dettes, n’arrivant jamais à échéance, et ne présentant aucune période critique à redouter, sont comme si elles n’existaient pas. Chaque nouveau prêt crée un nouveau capital artificiel qui n’était pas là avant, qui devient permanent, fixe et solide, comme si c’était autant de richesses réelles. »

** Entre 1816 et 1899, durant le siècle par excellence de la finance saine et de l’équilibre budgétaire, la France ne compte que sept années d’excédent, les autres en déficit. Ils restent cependant très limités, par rapport à ce que les guerres mondiales vont produire au XXe siècle : le solde budgétaire en part du PIB passe ainsi de +0,1 % en GB entre 1890 et 1913 à -35,9 % entre 1914 et 1918 et -30,9 % entre 1939 et 1945 (Ferguson).


Références

Ferguson N., The Cash Nexus, Money and Power in the Modern World, 1700-2000, Penguin, 2001
Macaulay T.B., Histoire d’Angleterre, 1685-1702, Laffont, 1984
Mead W.R., God and Gold: Britain, America, and the Making of the Modern World, Knopf, 2007

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Morgenthau, Keynes, Churchill et une Allemagne rurale

« Entre-temps, le Trésor avait proposé le plan Morgenthau*. White me dit : « Vous allez être chargé des aspects économiques et de ce qui serait un rôle raisonnable pour l’Allemagne dans l’Europe d’après-guerre. Nous ne voulons pas que l’Allemagne soit à nouveau une puissance industrielle. Nous allons la convertir en une économie agricole. »

La première question qui me vint à l’esprit fut de préparer un mémorandum sur la capacité que l’Allemagne devrait avoir à produire de l’acier. Je pensais que si l’Europe devait manquer d’acier pour la reconstruction, alors plus on pourrait en avoir d’Allemagne pour aller vers les autres pays, mieux ce serait. Mais White ne voulait pas que l’Allemagne produise de l’acier du tout, même si ça privait d’acier pour la reconstruction les pays qui avaient été occupés. Et il me dit, « Écoute, on n’est pas intéressé par tes raisons pour que l’Allemagne produise de l’acier. On veut juste que tu nous donnes des raisons économiques pour qu’elle n’ait pas de capacité à en produire. » Je répondis à White que dans ce cas, il devait chercher quelqu’un d’autre. Je démissionnai. Un autre arriva, Irving S. Friedman. Plus tard ils publièrent un livre sur le plan Morgenthau, et ils l’agitèrent devant moi, comme pour dire : « Tu vois ce qu’on peut faire sans toi ? » Eh bien, ils l’ont fait sans moi, effectivement. Mais ça n’a fait qu’ajouter aux difficultés, car j’avais des appuis solides pour mes idées au Trésor. J’avais avec moi le Sous-secrétaire et tous les assistants au Secrétaire. » E. Bernstein dans [Black, 1991].

L’idée du plan Morgenthau était non seulement d’empêcher l’Allemagne de prendre sa revanche avec une industrie lourde et d’armements, mais aussi de favoriser la Grande-Bretagne, lui permettre de se relever plus vite, avec moins d’aide américaine, dans la mesure où les industries britanniques remplaceraient les industries exportatrices allemandes sur les marchés mondiaux. Le Département d’État était plus réaliste et moins fanatiquement anti-allemand que Morgenthau ou White. Penrose fit remarquer que la population allemande était trop importante pour ne vivre que de l’agriculture, Morgenthau répondit qu’on pourrait installer toute la population en trop en Afrique du Nord… D’autres suggérèrent que cette mesure ne ferait que remplacer une hégémonie allemande en Europe par une hégémonie russe. Mais c’était le but de White, solide partisan de l’URSS comme on sait. Keynes rencontre White à ce sujet le 20 septembre 1944, il n’était pas en faveur d’une dé-industrialisation de l’Allemagne, et voulait surtout éviter les erreurs de 1919, avec des réparations pénalisantes et inapplicables. Son but était « de normaliser l’Allemagne, pas de détruire ses moyens d’existence », il parle même à propos de Morgenthau et White de “their mad plan for de-industrialising Germany” [Skidelsky, 2000, 363-365]. Le dialogue sur la question devient vite surréaliste : « Keynes demanda à White comment les habitants de la Ruhr étaient censés survivre. White répondit qu’il y aurait forcément des files d’attente pour le pain (bread lines). Quand Keynes demanda si les Britanniques devaient fournir le pain dans leur zone d’occupation, White dit que le Trésor US le paierait, pourvu que ce soit ‘à un niveau très bas de subsistance’. Keynes : « Ainsi, pendant que les collines seraient transformées en terrain de jeu pour les moutons, les vallées seraient remplies de gens faisant la queue pour le pain. Comment je devais rester impassible devant ça… Je n’arrive même pas à l’imaginer. » » (ibid.)

Churchill était également opposé au plan Morgenthau, contre lequel il s’élève violemment lors d’un dîner avec Roosevelt, au moment de leur rencontre à Québec en septembre 1944 : “Morgenthau received from Churchill, slumped in his chair, ‘a verbal lashing’ such as he had never had in his life ; Churchill’s condemnation as ‘un-Christian’ was ‘one of the less sensitive epithets he used’” (ibid.). Le plan Morgenthau sera quand même adopté à la conférence de Québec, mais par la suite, sous la pression anglaise et celle du Département d’État américain, Roosevelt changera d’opinion et l’abandonnera. Québec marque ainsi le début du déclin de l’influence de Morgenthau et White. Comme le dit Churchill dans ses Mémoires : “With my full accord, the idea of ‘pastoralising’ Germany did not survive.

* Program to Prevent Germany from Starting World War III.


Références

Black S.W., A Levite among the Priests: Edward M. Bernstein and the Origins of the Bretton Woods System, Westview Press, 1991
Skidelsky R.J.A., John Maynard Keynes. Fighting for Britain 1937-1946, vol. 3, Macmillan, 2000

Par Jacques Brasseul, , publié le 27/02/2010 | Commentaires (0)
Dans: Economies | Format:

Retrouvailles (1)

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    Ils étaient restés séparés si longtemps, plusieurs mois, qu’il imaginait toutes sortes de fantasmes à réaliser lorsqu’il la retrouverait. Il s’était fait un programme détaillé pendant ses nuits solitaires, programme qui accompagnait et entretenait ses masturbations forcées. Enfin, ce fut le grand jour, l’attente à l’aéroport, le départ, la longue nuit en avion et son arrivée dans l’île lointaine où elle vivait. Le bonheur de la voir, de la serrer, de l’embrasser, enfin, fut sans limites, un peu comme les premières amours adolescentes, quand les sensations sont si fortes qu’on manque de s’évanouir au moindre baiser.

   Ils rentrèrent tout de suite chez elle et firent l’amour sauvagement, frénétiquement. Jouissant d’elle plusieurs fois, il semblait ne plus vouloir s’en rassasier, et ils ne quittèrent pas le lit de la journée. Enfin, momentanément calmé, il repensa au programme qu’il avait fantasmé. En se restaurant le soir, sur la terrasse du petit appartement, dans la chaleur tropicale, il lui en fit part en détail. Elle n’était guère prude et acquiesça à toutes ses propositions.

   Tout d’abord, il lui dit de se mettre en quête d’un troisième partenaire. Il voulait la voir prise sous ses yeux par un autre homme. Elle ne se fit pas prier, car cela correspondait aussi chez elle aussi à un désir ancien. Après avoir envisagé tous les hommes qu’ils connaissaient et les avoir éliminées l’un après l’autre, ils passèrent aux annonces. C’était les vacances, et après une bonne nuit, ils commencèrent leur chasse dès le lendemain. Le journal leur proposait une série d’hommes cherchant des partenaires, et ils cochèrent parmi les cas de moins de trente ans. Elle écrivit au journal des lettres neutres, se décrivant comme une femme seule cherchant un compagnon, en donnant son téléphone. Plusieurs jours après, les appels commencèrent et elle fixa des rendez-vous dans un café voisin. Il l’accompagna discrètement pour observer la rencontre, ayant convenu avec elle d’un signal d’accord ou non. Après avoir éliminé deux ou trois candidats peu attrayants, ils portèrent leur choix sur un jeune brun, assez beau garçon et décontracté.

   Il les voyait et même les entendait discuter à deux tables de lui. Ils échangeaient des banalités, se racontaient leur vie et expériences passées, et il se rendit compte que le garçon était séduit. Sa femme était belle et bien faite, et aurait pu attirer n’importe quel homme sans difficulté. Le garçon s’enhardit et lui prit la main pour la porter à ses lèvres. Elle se laissa faire et la conversation prit un tour nettement plus sensuel. Finalement, elle lui proposa de venir voir son appartement et ils quittèrent le café. Il les suivit et s’aperçut que le garçon était un peu gêné pour marcher, par une érection qui déformait son pantalon, et qu’il tentait maladroitement de cacher.

   Ils montèrent et elle laissa la porte de l’appartement entrouverte. Dès qu’ils furent dans le salon, le garçon l’enlaça fougueusement et chercha ses lèvres. Elle s’abandonna à ses caresses. Il la déshabillait, ouvrant le chemisier pour trouver les seins, dégrafant brutalement son soutien-gorge, caressant ensuite ses cuisses, remontant vers les fesses, s’insinuant dans le slip. Elle se dégagea et l’entraîna vers la chambre en finissant de se déshabiller. Il la suivit en arrachant sa chemise, ouvrant son pantalon, faisant jaillir son sexe surexcité. Enfin, ils tombèrent sur le lit, nus et enlacés. Il l’embrassait avec enthousiasme, dans son cou, sur ses seins, son ventre, descendant finalement vers la toison. Elle le guida entre ses cuisses et il commença à appliquer sa langue sur le clitoris et à le lécher avidement.

   Pendant ce temps là, lui était entré dans l’appartement et observait depuis le salon par la porte de la chambre entrebâillée. Le garçon s’appliquait à la faire jouir et elle vint enfin, les mains dans les cheveux de son partenaire le poussant au milieu de sa fente. Elle jouit en une fois par saccades. L’homme remonta vers elle et la pénétra alors doucement, envahissant un sexe déjà inondé. Il lui fit l’amour de façon classique prenant à son tour son plaisir. L’autre observait le couple de loin et s’approcha silencieusement de la porte au moment où le garçon jouissait en elle, les yeux fermés, croyant à peine à sa bonne fortune. Il ne se fit pas voir et se retira quand l’homme affalé sur sa partenaire de tout son poids revint à ses sens.

   Ils discutèrent encore, un peu maladroits comme le sont de nouveaux amants, jusqu’à ce que le garçon sente à nouveau le désir monter. Cette fois, il s’allongea sur le dos et portant les doigts à la bouche de la femme, enfonçant son pouce entre ses lèvres dans un mouvement de va-et-vient, il lui fit comprendre qu’il désirait maintenant sa bouche. Elle se baissa, docile, et s’empara du sexe qu’elle caressa d’abord délicatement entre ses doigts, faisant monter et descendre le prépuce autour du gland. Elle le dégageait complètement vers le bas puis le recouvrait entièrement, et à chaque fois qu’elle tirait la peau à fond, dénudant toute l’extrémité sensible, il émettait un râle de plaisir. Elle approcha ses lèvres et lécha le sexe, passant sa langue sur toutes les parties du gland hypertrophié. L’homme haletait sous la caresse. Ensuite, elle l’enfourna, le faisant pénétrer au fond de sa gorge, entre sa luette et ses amygdales, le relâchant jusqu’à la base du gland, et le reprenant encore délicatement au fond de son palais. Le mouvement de va-et-vient tirait maintenant une plainte continue du garçon. Elle sentit au bout de quelques minutes de cet exercice, qu’il était à nouveau au bord du plaisir. Le sexe se gonfla encore dans sa bouche et bientôt se cabra en émettant un flot de sperme qui la surprit par la force du jet. La semence venait par saccades, une fois, deux fois, trois fois, cinq fois, se tarissant un peu plus à chaque émission. Elle avait la bouche pleine et le sperme ressortait au coin de ses lèvres. Elle commença à l’avaler sans laisser sortir le sexe de sa bouche pour ne pas frustrer son compagnon d’une parcelle de son plaisir, et petit à petit parvint à en absorber l’essentiel. Enfin, l’homme se dégagea d’entre les lèvres et vint lui accorder un baiser de récompense. Il était assommé et se détendit sur le lit, au bord du sommeil.

   Lui, de son côté, n’avait rien perdu du spectacle. Il avait observé sa compagne la bouche occupée par ce membre, et apprécié son art consommé pour obtenir de ses lèvres et de sa langue la jouissance du mâle. Il était passablement excité et bandait de toutes ses forces. Il ne put résister et se masturba seul dans le salon, envoyant une giclée de sperme sur le poste de télévision.

   Peu après l’homme partit sans s’apercevoir de sa présence, et il revint alors vers elle, allongée nue sur le lit. Il la prit à son tour et jouit une seconde fois au fond de son corps.

 

 

 

 

 

 

 

Par Merlin Urvoy, , publié le 20/02/2010 | Commentaires (0)
Dans: Les Alarmes d'Eros | Format:

Partir : Auto-stop

« Auto-stop » est le deuxième volet de la série de nouvelles intitulée Partir.  

 
    
         La première de mes histoires m’est arrivée peu avant mon départ. Je devais attendre je ne sais quel rendez-vous pour préparer mon voyage. Je crois, sans en être sûr, que c’était avec un médecin pour mettre à jour mes vaccins. Je m’étais installé à la terrasse d’un café avec un bouquin, la lecture étant le meilleur moyen que je connaisse pour tromper le déroulement du temps. 

         Un homme est venu s’asseoir, d’une façon que je trouvais assez cavalière, à ma table, interrompant ma lecture. J’ai tout d’abord pensé que c’était un ivrogne, tel qu’il y en a beaucoup dans les bistrots. Ce ne sont pas des alcooliques patentés, mais de ces gens qui éclusent la bière ou les canons de vin sans jamais être vraiment saouls, et en perdent les convenances, les comportements de civilité facilitant les relations sociales. J’ai vite vu qu’il n’en était rien, il buvait, comme moi, un café, son regard ne vacillait pas, et sa voix calme ne présentait pas ces hésitations caractéristiques des gens entre deux vins. Il devait avoir à peu la soixantaine. Quand il a vu que mon regard quittait le livre pour se poser sur lui, il a commencé à parler.  

         J’étais un étudiant fauché, m’a-t-il dit, à la fin des années cinquante.  

         Je vous vois surpris, a-t-il continué. Si je m’adresse ainsi à vous, c’est de façon assez égoïste, parce que j’ai une heure à perdre, que je crois bien que vous être dans le même cas. Et puis, je ne saurais dire pourquoi, je crois que vous pourrez comprendre ce que j’aimerais vous dire, si vous en être d’accord.  

         Comme j’acquiesçais en levant intérieurement les épaules, il a continué, me racontant des souvenirs dont je ne savais pas pourquoi il voulait les partager.  

         Oui, j’étais un étudiant fauché, mais prendre des vacances était pour moi indispensable. Il me fallait travailler pendant tout mon temps libre pour gagner ma subsistance, et j’ai pratiqué de nombreux métiers pour gagner trois sous. En fin d’année, je ne me sentais plus capable de travailler les trois mois d’été dans ce genre de petit boulot, il me fallait utiliser ces trois mois pour m’aérer, pour rompre avec la monotonie de ma vie estudiantine, tout en grappillant quelques sommes en travaillant, au hasard des rencontres, ici ou là, aux moissons ou aux vendanges, au ramassage des fruits ou dans une équipe de bûcheronnage. Le seul moyen d’y parvenir était de partir à l’aventure, en stop, qui est une façon de voyager hasardeuse, mais qui ne coûte rien. Je partais donc tous les étés, dès les résultats des examens proclamés, sac au dos, par les routes. J’ai voyagé comme cela cinq étés durant, et le peu d’argent que je ramenais en bricolant à droite et à gauche améliorait mon ordinaire pendant quelques mois.  

         Je pourrais vous parler pendant des heures des aventures que j’ai vécues. Il y en a eu de toute sorte, mais je ne me suis jamais senti en situation de danger. Je ne sais pas comment marche le stop aujourd’hui, j’ai cependant l’impression que ce n’est plus pareil, les gens sont plus craintifs, ou plus individualistes. Peut-être aussi que les auto-stoppeurs sont moins attentifs à se mettre à la place des conducteurs, on en voit souvent qui attendent à un endroit de la route où il serait dangereux de s’arrêter. Mais je ne veux pas tant vous parler de ce que j’ai vécu en stop que du regret de ne plus le pratiquer. Je n’ai pas à me plaindre de ma vie professionnelle, je gagne au-delà de mes besoins, je roule dans une excellente voiture, je peux me payer des vacances confortables. Mais, et ça peut paraître bizarre, j’ai toujours le regret de mes errances en stop. Les rencontres que j’ai faites ont toujours été sans lendemain, mais vous ne pouvez imaginer la quantité de destins que j’ai croisée. Certains sont restés muets, des gens qui ne cherchaient pas à parler, qui étaient même gênés quand j’essayais de converser avec eux. On apprend vite à se taire dans ces cas. Mais la plupart, au bout de deux heures de route, vous ont déjà raconté une bonne partie de leur histoire, et de leurs histoires. Je pense que c’est dû au fait qu’en conduisant, on ne supporte pas le regard des autres, on peut se livrer plus aisément. Est-ce cela qui a induit le choix de mon métier ? Oui, je ne vous l’ai pas dit, je suis psychothérapeute. Curieux, non, que je me livre ainsi à un inconnu. Mais je suis certain que vous pouvez me comprendre.  

         Oui, lui ai-je répondu, à deux générations près, votre histoire est la mienne. J’ai, comme vous, passé la plus grande partie de mes vacances depuis six ans à la dure, et l’auto-stop m’a permis de découvrir une grande partie de la France sans bourse délier, et en travaillant, comme vous l’avez fait, quand l’occasion se présentait. Aujourd’hui, j’éprouve le besoin d’une rupture plus longue. Et je lui ai expliqué mon projet, et mes démarches.  

         Il m’a encouragé à persévérer, et il s’est demandé, d’un ton rêveur, si ce qu’il m’avait raconté ne relevait pas plutôt de la nostalgie de sa jeunesse enfuie.

Par Raphaël Mizrahi, , publié le 20/02/2010 | Commentaires (0)
Dans: Créolisations | Format:

Quelque chose de textuel

© Mathieu Weemaels, Dos au chardon, 2006 http://www.mathieuweemaels.be

 

 

Un corps détaché
Du milieu, en apesanteur
Libre de l’œil qui arpente
Il pèse sur lui-même
Et, sans le vouloir
Prend sur lui

Un corps cru, sans autre politesse
Que celle d’une interrogation
Où serpente l’infini
Collant à la peau
Une suspension sur qui
Un trait n’est pas tiré
Comme on tire le portrait

Un corps hanté, par le souvenir
Une cicatrice, au beau milieu

Un corps qui se fait trace
Le plein qui remue
Dans le plein et se fait signe

Un corps qui a de la veine
Rongé par la douceur
Qui voudrait s’en sortir

Un corps nu, obsédé
Qui se retourne
Encore et encore
« Ici » nul endroit, nul envers
Et pourtant, l’épaisseur à jamais
Comme ce qui doit se dire
S’écrit dans un volume

Un recueil inquiet
Les formes qui dérivent
Échouant sur leur bord
La pause en son sein, déphasée

Un corps qui se dé-peint
À la manière d’un corps, toujours
Un écart de langage

Un corps exposé, en corps reposé
D’une infatigable pensée
Ses plis et replis
En soi, rien qu’en soi, l’impossible néant

Une parole sans objet, une parole incarnée
L’exégèse de la chair
Touchée
Par le geste du pinceau…

 

 

 

Par Jean-Sébastien Philippart, , publié le 20/02/2010 | Commentaires (0)
Dans: Périples des Arts | Format:

Carnet de voyage en Louisiane : 2ème partie

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Par Éric Clémens, , publié le 20/02/2010 | Commentaires (0)
Dans: Louisianes | Format:

Ces voisins inconnus, VI

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Comme je suis quelqu’un de poli, les tourtereaux, je les laisse entre eux. Ils se sont éloignés dans le lac en s’ébrouant, en se giclant et en riant sous cape. J’en avais assez vu. À la Rote Fabrik, j’ai commandé un pousse-café sans café en devant subir le regard apitoyé de la jeune serveuse. Lorsqu’elle m’a apporté le Schnaps, j’ai été piqué sur le bras par un ignoble moustique, un culens pipiens. Au moment où j’ai voulu l’écraser, je me suis souvenu d’un vieux truc pour faire éclater les moustiques, un amusement génial si l’on est prêt à supporter pendant plusieurs jours des démangeaisons.

« Regardez bien ! », ai-je lancé à la serveuse.

J’ai d’abord compressé ma peau à droite et à gauche de la trompe afin de resserrer mes pores et d’empêcher l’insecte de retirer son arme de ma chair. Peu à peu, la pression capillaire a fait gonfler le moustique qui est devenu deux fois puis trois fois plus gros que nature et qui a éclaté après quatre ou cinq minutes.

Évidemment, le résultat n’est pas une explosion à proprement parler et le moustique s’est dégonflé, laissant une tache de sang environ dix fois plus grosse que son cadavre. Ecœurée, la serveuse est repartie, moi, cela m’avait beaucoup amusé de voir avec quel désespoir le moustique avait tenté de se libérer, comment il avait tiré sur sa trompe et comment il s’était dilaté telle une pâte à levure sur le feu. Je ne pense pas que les moustiques soient d’une quelconque façon préparés à affronter un sort aussi improbable et je sais bien évidemment qu’ils ne disposent pas de capacités expressives, mais je n’en voyais pas moins en lui l’impertinent baigneur méditerranéen réduit à la taille d’un insecte. Il s’était débattu et tortillé et moi je lui avais intérieurement chuchoté : tu vois, voilà ce qui arrive lorsque l’on n’est jamais rassasié et qu’on n’a pas de limite.

Marie-Claire dormait déjà lorsque je me suis glissé contre elle, nous avons fait l’amour au cours de la nuit. Elle était tendre, sensuelle et réconfortante, je lui ai demandé pardon de façon muette et ses douces caresses m’ont servi d’absolution. Mais je me suis soudain bêtement souvenu du moustique, et le sang a giclé de ma piqûre de la façon dont il avait giclé d’un coup hors du corps l’insecte. En guise de consolation, Marie-Claire m’a préparé une tartine de beurre et de confiture aux groseilles faite maison. Cela n’a pas suffi à me remettre sur les roues.

J’ai été arrêté six jours plus tard sur mon lieu de travail à l’université. Bliggenstorfer, le recteur, a lui-même accompagné les deux fonctionnaires dans mon bureau, deux ridicules silhouettes en costumes confectionnés expressément pour la police criminelle. On aurait dit qu’ils avaient été habillés par Caritas. Le plus jeune portait un veston fuchsia d’où émergeait un cou rachitique, l’autre ressemblait à une tapisserie médiévale non figurative.

Ils avaient découvert deux jours auparavant le corps de Sidonia dans le barrage de la Werdinsel. Il était resté accroché à une turbine, son corps avait dû tourner dans le mécanisme pendant plusieurs heures.

Ils m’ont conduit à Zurich au poste de police où ils m’ont interrogé pendant tout l’après-midi. « Vous étiez avec Sidonia Soguel à la Rote Fabrik, on vous a vu, vous n’allez pas le nier ? »

Il me regardait avec des yeux de soûlard, comme si j’étais une bouteille de Schnaps qu’il n’arrivait pas à déboucher.

« Vous avez commandé trois décis de rouge, la femme un blanc limé, et vous êtes allés nager. Nu, pour être exact. Alors que c’est interdit, là-bas. Je croyais que les romanistes étaient des gens cultivés. J’ai dû me tromper. »

Son compère ricanait et gribouillait quelque chose sur son bloc-notes.

« Nous savons tout sur vous. Vos préférences. Vous aimez Cendrars, non ? Kambli, aidez-moi.»

« Blaise Cendrars, en fait Frédéric Sauser, écrivain français d’origine suisse… »

« … et porc dévoyé, on peut le dire comme ça, non, Kambli ? »

« C’est parfaitement exact et légitime de le dire ainsi, chef. »

« Ça se présente mal pour vous, professeur. »

Il souriait en me montrant ses dents gâtées.

« C’est interdit d’aimer Blaise Cendrars ? »

« Ne commencez pas comme ça avec moi, maudit rat de bibliothèque ! On sait bien ce que des gens comme vous ont dans la tête. Fumer de l’opium. Agacer des petites filles entre les jambes. Sucer du sucre candi et vivre aux crochets de la société. Mais ici, on n’est pas sur le Lotterberg, comment il s’appelle, Kambli ? »

« Monte Verità, a répondu ce dernier, ça veut dire Mont de la Vérité. »

« Mont de la Vérité, parfait ! Je note pour l’album de poésie de mon cadet. Mais ici on est à Zurich. Bien. Vous êtes donc allé nager. »

« Je ne suis pas allé nager. »

« Puis vous avez encore bu un Träsch. Et fait un jeu pervers avec un moustique. Il était environ 21h.30. Sidonia Soguel n’était plus avec vous. Parce que vous l’aviez déjà noyée. »

« C’est absurde. Je ne sais pas ce qui s’est passé. Je les avais laissés les deux seuls. »

« Les deux ? »

« Sidonia et l’autre. »

« Ah, le troisième homme. Excellent, très original. Vous lisez trop, mon cher lettreux, beaucoup trop. »

« Il s’appelle Severino Pozzi. Il a vécu à Genève. »

« Tu ne t’en tireras pas comme ça, mon vermillon des lettres. »

« Vous allez certainement le trouver. »

« Kambli, vérifie ! »

Le fonctionnaire de police calé en littérature s’est levé et a quitté la salle d’interrogatoire.

« Parfait. Maintenant que nous sommes seuls, nous allons parler d’homme à homme. Je veux dire que je vous comprends. Cette femme des Grisons, je veux dire, moi aussi j’ai passé des vacances en Engadine. Le diable sait ce que ces femmes de Chalanda Marz provoquent. Ce sont des primitives pulsionnelles. Je ne veux pas dire par là qu’il faut toutes les jeter au fond du lac… »

« Sidonia était une femme formidable. »

« Et elle s’est fait mettre enceinte par ce Casutt. Nous avons vérifié. Un mec repoussant. Il écrit des poèmes, ou quelque chose comme ça. Répugnant. Vous saviez qu’ils étaient parents ? »

« Sidonia et Casutt ? »

« Dans les Grisons, ils sont tous parents. De la pure consanguinité. Vous avez déjà vu le fils ? Il est pas beau à voir. »

« Qu’est-ce qu’il va se passer, maintenant, avec Nino ? »

L’homme a reniflé et s’est essuyé la morve du dos de la main.

« Il aura une famille d’accueil. Des éleveurs de cochons dans l’Oberland. De bons chrétiens, notre service de la jeunesse y veille. Au fond, le gamin a de la chance. On ne peut évidemment pas réparer les dommages héréditaires, mais, au moins, il se sort de ce trou à merde pseudo poétique. »

À ce moment, Kambli est revenu avec une expression triomphale.

« Et alors, qu’est-ce qu’il se passe ? »

« Nous l’avons effectivement trouvé, ce Pozzi. À Genève, comme il l’a dit. »

« Et voilà ! »

« Pas trop vite, mon ami. Pozzi était lieutenant dans les troupes de défense aérienne. Jusqu’au jour où un Pinzgauer* lui a roulé sur les genoux. Il est maintenant sur une chaise roulante, amputé des deux jambes. Il écrit des romans de gare. »

« Encore un putain d’écrivain. Il n’y a que ça, sur terre ? Il était comment, déjà ? »

«Avachi. Ivre. Rêveur. Suicidaire.»

« Comment imaginer cet homme venir à Zurich ? »

« Il va à peine jusqu’au bistro. »

« L’imaginer se baigner ? »

« Se baigner sans jambes ? Difficile, chef. »

« L’imaginer noyant une femme des Grisons vigoureuse et saine ? »

« Impossible, chef, impossible. »

C’était pas possible. Je l’avais vu, pourtant. Sa grimace stupide, le regard lubrique qu’il avait jeté sur Sidonia… Est-ce que je m’étais trompé ? Mais c’était qui, si ce n’était pas Pozzi ?

J’ai alors dit ce que je n’aurais jamais cru devoir dire un jour :

« Je crois que j’ai besoin d’un avocat. »

*****************

*Pinzgauer : camion militaire autrichien devenu très à la mode

Par Lukas Bärfuss, , publié le 14/02/2010 | Commentaires (0)
Dans: Suisses | Format:

Histoire de la globalisation financière : Extraits, 1

 

  


Cécile Bastidon Gilles, Jacques Brasseul, et Philippe Gilles, Histoire de la globalisation financière. Paris : Armand Colin, février 2010, 320 pages. ISBN : 978-2200355388.
  


Le patricien et le plébéien
 

Dans les années 1940, Keynes était bien sûr au sommet de sa carrière, comme le précise Marcuzzo (2008) : « Keynes n’était plus sur la scène politique, comme dans les années 1920, un proscrit. Il était le conseiller le plus influent au Trésor, un Directeur à la Bank of England, et un membre de la Chambre des Lords s’adressant à ses pairs. Il savait quels fils tirer, et il le faisait. » En face, White, un fils d’immigrés, arrivé à la force du poignet, mais qui avait derrière lui toute la puissance du pays triomphant. Dans leurs styles oratoires, lors des nombreuses joutes qui les opposent, Skidelsky parle de « la rapière contre le tromblon » !  

« Les points de friction étaient assez évidents. Keynes et White étaient tous deux fiers, sensibles, sûrs d’eux jusqu’à l’arrogance*, mais ils n’avaient pas grand-chose d’autre en commun. White était issu d’un milieu pauvre** et avait fait carrière, Keynes était le produit raffiné d’une lignée cultivée et académique. Le premier attachait peu d’importance aux conventions sociales ; le second venait d’une société où les manières « étaient » la personne. L’un ressentait de façon profondément négative les avantages que l’hérédité pouvait donner ; l’autre possédait l’aisance naturelle et la confiance en soi d’un Anglais de bonne famille. Des anciens de la négociation anglo-américaine se souviennent comment, au milieu d’une controverse, White pouvait s’adresser à Keynes comme « Votre Excellence » ou « Votre Majesté*** », en s’appuyant dans son fauteuil avec un sourire ironique, observant l’irritation mal dissimulée de l’autre. C’était un miracle que ces deux-là puissent s’entendre… Parfois, l’aigreur était au rendez-vous. White pouvait perdre pied, devant la supériorité intellectuelle de Keynes, mais il ne l’aurait jamais admis, il s’en tirait en lui rappelant qu’il était, dans la négociation, du côté de la plus grande puissance. Des mots pouvaient être échangés, des papiers voler en l’air, l’un d’entre eux pouvait quitter la pièce. Les autres négociateurs essayaient alors de les raccommoder. Et le lendemain, ça recommençait. Finalement, un accord laborieux pouvait être atteint sur un point, et soumis aux gouvernements respectifs pour approbation. De cette façon, lentement, presque imperceptiblement, émergeaient les termes du compromis monétaire. »  
Richard Gardner, cité par Cesarano, 2006  

Harry White, fils d’immigrants juifs lithuaniens (son père s’appelait Weit) fuyant les pogroms tsaristes en 1885, est né en 1892 (voir la biographie de D. Rees, 1973). Il s’était engagé en 1917 et avait servi en France dans une unité non-combattante. Il étudie à Columbia et Stanford entre 1922 et 1925, fait ensuite sa thèse à Harvard sur le commerce extérieur et les finances de la France (publiée en 1933), sous la direction de F.W. Taussig, le Marshall américain, et devient enseignant à l’université (Lawrence College, Wisconsin) en 1932. À cette époque, il était très attiré par l’expérience soviétique et apprenait le russe pour étudier les techniques du Gosplan. Sa chance fut d’être appelé en 1934 par Jacob Viner pour travailler avec lui au Trésor. Il y devient keynésien plutôt que marxiste − même s’il continuera à passer des informations aux Soviétiques −, et d’ailleurs il rencontre Keynes dès 1935, lors d’un voyage officiel à Londres.  

Selon Boughton (1998), “He was not known as a great innovative thinker, and he published very little. Even so, he gained Keynes’ respect as a strategist and debater, and his internal writings at the Treasury reveal both a clear understanding of international policy and an ability to explain the issues with unusual clarity”. Sur cette clarté exceptionnelle, Time rapporte que White aurait pu présenter l’analyse économique à un jardin d’enfants : “He could talk economics in kindergarten terms”. D’ailleurs, son succès auprès de Morgenthau et son ascension rapide au Trésor viennent de là, il pouvait expliquer clairement au Secrétaire les problèmes économiques.  

Il voyait Keynes et son entourage un peu comme l’élite finissante d’un empire sur le déclin (Skidelsky, 2000) et avait infiniment plus de sympathie pour les forces progressistes représentées par l’URSS de Staline. Ces idées étaient alors partagées par les membres de la gauche au gouvernement de Roosevelt, qui imaginaient pour l’après-guerre une alliance entre l’Amérique et l’URSS permettant de former un système mondial social et démocratique. Galbraith, le fameux Galbraith, tenait par exemple à l’époque des discours de ce type : « On devrait permettre à la Russie d’absorber la Pologne, les Balkans et l’ensemble de l’Europe de l’Est de façon à étendre les bénéfices du communisme » (cité par Skidelsky, t. 3, p. 242). Un condominium soviéto-américain semblait plus souhaitable pour White qu’une coopération anglo-américaine. D’ailleurs souvent les concessions des Américains à Keynes étaient dues au fait qu’ils voulaient un système acceptable par les Soviétiques : “The desire to conciliate the Soviet Union helped to make the United States more flexible” (cf. Skidelsky, 2000, ch. 7, “The strange case of Harry Dexter White” et ch. 10 sur la conférence : “The American way of business”). D’ailleurs, les Américains avaient gardé un sentiment de méfiance vis-à-vis des Anglais, se posant souvent en victimes innocentes, comme l’exprime Roosevelt lui-même : “The trouble is that when you sit around a table with a Britisher he usually gets 80 per cent of the deal and you get what is left”.  

Le jugement de Keynes sur White est rapporté par Skidelsky (2000) et Moggridge (1995) :  

« Quelles que soient les réserves qu’on peut avoir à son égard, elles ne seraient qu’un reflet assez pâle de ce que ressentent ses collègues. Il est hautain, détesté, toujours en train d’essayer de vous bousculer, avec une voix rauque, discordante, il a un esprit et des manières vulgaires, sans la plus petite idée de comment se comporter ou comment observer les règles des relations civilisées. Pourtant, j’ai un grand respect pour lui et même je l’aime bien. Sous beaucoup d’aspects, c’est le meilleur ici. Un fonctionnaire très dévoué et très compétent, ayant un immense fardeau de responsabilités, un sens de l’initiative remarquable, d’une haute intégrité et d’une vision internationale claire et idéaliste, voulant vraiment faire de son mieux pour le bien du monde. De plus, sa puissante volonté, combinée au fait qu’il a des idées constructives, signifie qu’il arrive vraiment à faire les choses (he does get things done), ce qui est le cas de peu de gens ici. » (JMK)  

Charles Hession, dans sa biographie de Keynes (1985), le décrit ainsi : « C’était un esprit très brillant, spirituel et capable de discours énergiques et brutaux ; il ne craignait pas de résister à l’économiste de Cambridge, plus âgé et plus distingué, et les relations entre les deux hommes furent un mélange curieux de respect et d’exaspération. » Skidelsky (2000) est plus sévère, qui dit que White était terrifié d’avoir à affronter Keynes dans un débat, au point que sa santé en était affectée. En tout cas, face au Britannique, White avait fort à faire, si on en juge par Philip Proctor**** (cité par Hession, 1985) : « Keynes était un avocat parfaitement sans scrupules ; il maniait les statistiques comme du caoutchouc et il utilisait sa langue aiguisée, mais jamais amère, pour confondre ses opposants ; c’était un esprit profondément contradicteur et il pouvait maintenir deux thèses opposées avec une égale virulence dans deux correspondances simultanées : il pouvait pourfendre un collègue parce qu’il suivait une politique que lui-même avait imposée un mois ou deux plus tôt. Quelle importance ? Cela faisait partie du délicieux processus qui consistait à être mis sens dessus dessous et surtout à être conduit à penser par soi-même là où auparavant on avait pris les choses littéralement ; tout cela s’accompagnait du spectacle permanent de son intelligence et de ses acrobaties mentales. »  

Keynes avait la dent dure, il ne mâchait pas ses mots, témoin cette lettre où il répond à une accusation de conflit d’intérêts : « Que puis-je répondre à votre lettre de cinglé, à part le fait que vous feriez mieux d’examiner les faits avant de faire circuler un tel document, vous vous rendriez justice à vous-même et seriez un meilleur habitant de cette planète… » (cité par Moggridge, 1995).  

Un exemple fameux de sa façon de semer ses interlocuteurs est l’épisode avec Churchill, lorsque Keynes lui explique son avis sur un point de l’organisation de l’après-guerre. Churchill lui envoie une note : « Je commence à être d’accord avec votre façon de voir les choses. » Keynes lui répond : « Désolé de vous l’entendre dire, je suis en train de changer de point de vue… »  

Un autre est une boutade dont Frederick Vinson, le successeur de Morgenthau au Trésor, de 1945 à 1946, avait fait les frais. Ils négociaient à propos des dettes britanniques, et Vinson demande à Keynes, « supposons que vous trouviez de l’argent dans des caves, est-ce que les capacités de la Grande-Bretagne à honorer ses dettes se trouveraient accrues ? » Keynes répondit, « Mais bien entendu, on trouve souvent de l’argent dans les caves… On notera cela dans l’accord ! Hession (1985) rapporte : « Cette répartie souleva un éclat de rire général. Vinson était devenu blanc de rage. Il n’oublierait pas de sitôt l’incident. »  

Lorsque Keynes s’adresse aux Américains, il les subjugue par son brio et son style, comme le rapporte Lionel Robbins, également membre de la délégation britannique, dans son journal (1971) :  

« Keynes était dans son état d’esprit le plus lucide et le plus persuasif ; et l’effet fut irrésistible. À de tels moments, je me prends à penser qu’il doit être l’un des hommes les plus remarquables qui aient jamais vécus – la rapidité de la logique, l’intuition incroyablement pointue, la vivacité de l’imagination, l’ampleur de la vision, et par-dessus tout le sens incomparable de la justesse des mots, se combinent pour donner quelque chose qui est de plusieurs mesures au-delà des limites des réalisations humaines ordinaires. Il n’y a sans doute que le Premier Ministre, à notre époque, qui ait une stature comparable. […] Il utilise le style classique de la langue, c’est vrai, mais ceci est enlevé à travers quelque chose qui n’est pas traditionnel, qui est une qualité surnaturelle dont on peut dire seulement qu’il s’agit du pur génie. Les Américains restaient assis plongés dans l’extase tandis que le divin visiteur chantait et que la lumière dorée virevoltait tout autour. Quand on eut terminé, il y eut peu de discussions. »  

Frank Lee, un fonctionnaire du Trésor britannique, relate le même effet : « Et bien sûr, l’impression qu’il fait sur les Américains nous donne un énorme avantage initial dans toute négociation où il participe. Prenez Harry White, par exemple – cette nature difficile s’ouvre comme une fleur quand Maynard est là, et il est tout à fait différent pour négocier quand il est sous le charme qu’il ne l’est dans nos relations quotidiennes avec lui. Je pense que quiconque au Royaume-Uni serait d’accord sur le fait qu’on ne pouvait espérer avoir atteint ces résultats s’il n’y avait pas eu le leadership génial et inspiré de Maynard. » (cité par Skidelsky, 2000).  

De même pour les Canadiens, chez qui Keynes est allé deux fois en 1944 pour négocier au nom du Trésor, « il était un négociateur très habile, un orateur très persuasif et brillant ; en réalité son exercice d’influence et d’éloquence était si puissant que les ministres canadiens préféraient prendre leur décision après qu’ils l’aient rencontré, plutôt qu’au moment où ils étaient encore sous le charme. » (cité par Marcuzzo, 2008).  

« Le dernier jour de la conférence, Keynes fit progresser l’accord sur l’acte final grâce à l’un de ses discours les plus heureux. […] Tous les membres de l’assemblée se levèrent pour lui faire une ovation qui dura plusieurs minutes. Comme le note Robbins : « Ce fut l’un des plus grands triomphes de sa vie, obéissant scrupuleusement à ses instructions, se battant contre la fatigue et la faiblesse, il a tout au long dominé la conférence. » » (Hession, 1985)  

Bernstein dans ses souvenirs est une source précieuse sur la conférence. Les deux hommes devinrent d’ailleurs proches : « J’écrivis une lettre à Keynes où je lui disais que je n’étais qu’un Lévite servant les prêtres dans leur saint travail, et que les idées étaient de White. Tout ce que j’avais fait était de leur donner un habillage économique. Keynes répondit de façon très plaisante, il disait : « Mon cher Lévite, nous les prêtres avons besoin des Lévites exactement comme les fleurs ont besoin des abeilles« , et ainsi de suite. C’est une lettre souvent citée. Dès lors, après Bretton Woods, Keynes fut très amical à mon égard.  

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* “White is remembered as an excellent instructor but a distant, arrogant man who « thought the White opinion was the only opinion« .” Time. Keynes parle de lui comme l’un de ces «  »very gritty (rugueux) jewish type » of younger American civil servants, for White did have an abrasive manner » (Moggridge, 1995). Un autre exemple de l’arrogance de White est rapporté par Bernstein : « White témoignait devant le comité du Sénat sur la Banque, après Bretton Woods. Quand Taft lui posa une question très technique, il répondit : « Vous ne comprendriez pas, c’est trop compliqué. » Taft était un sénateur très important et bien informé (fils du président Taft, le successeur de Th. Roosevelt), et il n’y avait aucune raison de dire ça. Et White dut s’excuser. » (Black, 1991, p. 49). Cependant, Taft avait mené campagne depuis 1943 contre son plan, l’accusant de vouloir déverser de l’argent dans un puits sans fond (to pour money down a rat-hole), et sans doute White avait une dent contre lui.  

** Voir son itinéraire dans un article à charge de Time, en plein maccarthysme, “One man’s greed”, 23 nov. 1953, disponible en ligne, qui en dit plus sur l’état d’esprit de l’époque, de chasse aux sorcières, que sur White. Celui-ci a fait passer des documents sensibles à l’URSS, suscitant tout un débat sur le fait de savoir s’il était un espion soviétique (voir Boughton, 2001, et Craig, 2004), on tend plutôt à considérer aujourd’hui qu’il était de bonne foi et ne pensait pas trahir son pays. Voir aussi l’analyse de Skidelsky, “H.D. White: Guilty and Naive”, dans son tome 3 de la biographie de Keynes, ch. 7 (“The Strange Case of H.D. White”).  

*** Dialogue entre Keynes et White (9 octobre 1943), rapporté par James Meade (cité par Skidelksy, 2000) :
K.: ‘This is intolerable. It is yet another Talmud. We had better simply break off negotiations.’
W.: ‘We will try and produce something which Your Highness can understand.’
“Negotiations were apparently broken off at lunch time. Then the Americans produced a more reasonable draft. This was discussed at 4.30 and the scene ended with love, kisses and compliment all around. But it augurs ill for the future unless these negotiations can somehow be got out of the hands of two such prima donnas as White and Keynes.”  

**** Philip Dennis Proctor, 1905-1983, homme politique britannique, formé à Cambridge, ministre travailliste.  


Références 
 

Boughton J. M., The Case against Harry Dexter White: Still Not Proven, History of Political Economy, 33(2), été 2001
Cesarano F., Monetary Theory and Bretton Woods, The Construction of an International Monetary Order, Cambridge University Press, 2006
Gardner R., Sterling-Dollar Diplomacy in Current Perspective: The Origins and Prospects of Our International Order, Columbia University Press, 1980
Hession Ch. H., John Maynard Keynes, Payot, 1985
Marcuzzo Maria C., “Keynes and Persuasion”, dans M. Forstater et L. R. Wray eds., Keynes for the 21st Century: The Continuing Relevance of The General Theory, Palgrave Macmillan, 2008, pp. 23-40
Moggridge D.E. éd., The Collected Writings of John Maynard Keynes, Macmillan, 1972 à 1982 ; Maynard Keynes, An Economist’s Biography, Routledge, 1995
Rees D., Harry Dexter White, A Study in Paradox, Macmillan, 1973
Robbins L., Autobiography of an Economist, Macmillan, 1971
Skidelsky R., John Maynard Keynes: Hopes Betrayed 1883-1920, vol. 1, Penguin, 1994 ; The Economist As Savior 1920-1937, vol. 2, Penguin, 1995 ; Fighting for Britain 1937-1946, vol. 3, Macmillan, 2000
Time, “One man’s greed”, 23 novembre 1953  

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Conclusion
 
“In history, the closest parallel to Keynes is Karl Marx, however different their styles. With deep instinct guiding superb intellection, each undertook political action but achieved his ends by generating ideas and communicating them in his writings, ultimately in one classic book. […] At the end of World War II Keynes and Marx divided the world between them… for almost a half century – until Keynes could claim a second triumph.”
David Felix, 1999

Ce tour d’horizon de presque trois siècles d’histoire de la finance globale, depuis Newton en Grande-Bretagne en 1717 qui favorise l’usage de l’or, jusqu’à la crise mondiale déclenchée en 2008, fait apparaître une double évolution : une dématérialisation croissante de la monnaie internationale et une diversification des moyens de paiement et de crédit. Cette évolution date en fait de l’origine de la monnaie, depuis le passage du troc aux monnaies marchandises, dans la haute Antiquité, puis aux monnaies métalliques, successivement pesées, comptées et frappées (lorsqu’un certain Crésus frappe les premières pièces au sceau de l’État en Lydie, à partir des richesses en or de la rivière Pactole), et peu à peu aux monnaies papiers, aux premiers billets de banque au XVIIe siècle en Suède, et enfin aux diverses formes de monnaies scripturales et électroniques.  

Les vieux manuels de l’école néoclassique, en particulier du courant autrichien, avec Carl Menger ou Ludwig Von Mises, nous apprennent que la monnaie rompt le troc, qu’elle supprime la « nécessaire coïncidence de deux volontés », et ainsi favorise les échanges, la spécialisation, et donc la production, la croissance et la possibilité de civilisation. La monnaie compte ainsi parmi les grandes inventions de l’humanité, au même titre que l’écriture ou la roue.  

Mais dans cette évolution millénaire – de dématérialisation et de diversification −, ce qui frappe au XXe siècle, c’est un phénomène d’accélération, l’or perd en quelques décennies son statut privilégié, jusqu’à devenir une matière première comme une autre, les instruments monétaires se complexifient et se raffinent à tel point que la compréhension de leur usage relève de spécialistes de plus en plus pointus. Rien d’étonnant à ce phénomène d’accélération, puisque depuis la révolution industrielle, il caractérise tous les aspects de la vie en société, avec une rupture radicale aux alentours de 1900, dans ce que Douglass North appelle la deuxième révolution économique dans l’histoire des hommes, la première remontant au néolithique et à l’invention de l’agriculture.  

L’or, monarque absolu à cette époque, devient selon la formule de Keynes un monarque constitutionnel entre les deux guerres et dans le système de Bretton Woods, pour finir décapité, tel Louis XVI après sa fuite à Varennes. Les théories économiques ont joué un rôle crucial dans cette évolution, mais elles ne sont elles-mêmes que le reflet d’une évolution sociale, la montée des classes moyennes, du salariat, la démocratisation progressive des sociétés, l’importance de l’emploi et de la croissance, qui rendent inacceptable de faire dépendre la situation économique, le bien-être de millions de gens, des découvertes plus ou moins aléatoires d’un métal, fut-il précieux. Ainsi, contrairement à la formule fameuse du grand économiste de Cambridge, ce ne sont pas les idées développées par quelque économiste d’un passé reculé qui conditionnent les décisions présentes des hommes politiques, mais bien une évolution réelle, sociale, concrète, qui fait évoluer les idées et les théories des économistes. Si l’étalon-or a fini par être presque unanimement rejeté – sauf par les responsables français dans les années 1960, menant là un combat d’arrière-garde −, ce n’est pas tant parce que les théories économiques l’ont placé au rang des reliques, mais bien parce qu’il ne correspondait plus aux besoins de sociétés démocratiques dirigées par leur opinion publique.  

Malgré tout, la grande figure de John Maynard Keynes plane sur toute cette période, elle est centrale dans cet ouvrage. Pour voir le chemin parcouru depuis les années 1920 où il n’avait pas l’influence que la Théorie générale et la dépression lui apporteront, il suffit de rappeler l’anecdote suivante, rapportée par Clarke (2009). Keynes avait coécrit un pamphlet en 1929 (avec Lloyd George, H. Henderson et S. Rowntree) intitulé We Can Conquer Unemployment. Sur l’exemplaire de cet ouvrage détenu par le Trésor britannique, un officiel inconnu avait écrit ces mots sur la couverture : « Extravagance », « Inflation », « Banqueroute » !  

Quelques années plus tard, le plan américain d’aide à l’Europe est lancé par un discours du général Marshall à Harvard le 5 juin 1947, et par un de ces clins d’œil dont l’histoire est coutumière, le 5 juin est le jour même de l’anniversaire de Keynes ! Ainsi, toutes les sommes demandées dans son plan monétaire de 1943, et refusées lors des négociations avec Harry White, sont largement dépassées peu après, dans un vaste schéma d’inspiration keynésienne… Il a suffi du déclenchement de la guerre froide − Churchill avait prononcé son discours sur le rideau de fer le 15 mars 1946 −, pour que tout ce qui n’était absolument pas possible en 1944 le devienne trois ans après. Malheureusement, Keynes n’était plus là pour voir le triomphe de ses conceptions, il est mort chez lui à Tilton le 21 avril 1946.  

Le grand économiste, cet « économiste citoyen », selon la formule de Maris (1999), avait porté avec un panache et un courage inouïs les couleurs de son pays, et surtout de ses idées − les deux se confondant pour une fois −, dans de longues et éprouvantes négociations :  

« Keynes est donc à lui seul le Royaume-Uni d’après la victoire, préparant l’après-guerre, le négociant sans autre habilitation que son culot et sa gloire. Jamais un Américain n’osera lui demander son accréditation. Ce n’est pas une posture simple mais elle est, au fond, singulièrement gratifiante. Y a-t-il de meilleures lettres de créance que celles établies par soi-même ? » (Minc, 2006)  

Bien que Schumpeter jugeât sévèrement les analyses de Keynes (1), selon lui trop axées sur le court terme et sous-estimant la dynamique du capitalisme, il voyait en lui bien plus qu’un économiste académique, comme il l’écrit dans son Histoire de l’analyse économique (1954) :  

« Il était un puissant et audacieux leader d’opinion publique, un sage conseiller pour son pays. Il aurait conquis une place dans l’histoire même s’il n’avait pas produit une seule pièce de travail scientifique. Il aurait quand même été l’homme qui a écrit Les conséquences économiques de la paix (1919), surgissant ainsi d’un coup à la célébrité internationale là où des hommes avec une vision aussi pénétrante mais un courage moindre, ou bien des hommes d’un courage égal mais d’une moindre lucidité, seraient restés silencieux (2). »  

En 1944, il s’agissait avant tout d’éviter les erreurs de 1918-19, et à cet égard l’homme des Conséquences économiques de la paix était évidemment le mieux placé, mais il n’était pas le seul, la plupart des responsables américains voulaient aussi éviter un retour si funeste. On pense à Cordell Hull, Dean Acheson, Franklin Roosevelt et Harry Truman, qui ont su repousser les tentations de repli et d’isolationnisme toujours présentes au Congrès. Et même celles d’une punition brutale, par exemple lorsque Henry Morgenthau et son second, Harry White, élaborent un plan de ruralisation et de partition de l’Allemagne, « l’esprit du traité de Versailles en pire » (Minc, 2006).  

L’état d’esprit d’ouverture apparaît avec évidence au contraire dans un document méconnu du Département d’État, les Propositions pour l’expansion du commerce mondial et l’emploi, qui constitue une véritable feuille de route pour le demi-siècle à venir, celui de notre monde contemporain. Le texte est à la fois avisé et prophétique, alors que Les Trente glorieuses ne sont pas encore là et que la crise de 29 et la guerre sont dans tous les esprits : « Il existe une possibilité que les peuples du monde puissent bénéficier, de notre vivant, d’un plus haut degré de prospérité et de bien-être qu’ils n’ont jamais eus auparavant. »  

Les auteurs du rapport voient bien les occasions uniques du moment : « Les institutions humaines sont conservatrices ; elles ne peuvent être changées par un choix conscient que dans des limites étroites. Mais après une grande guerre, il existe une latitude de choix plus grande. » Les Propositions plaident en faveur de l’ouverture et de l’échange, de la fin des pratiques restrictives, mais en incluant la possibilité d’unions douanières, et pour la création d’une Organisation internationale du commerce (ITO). Cette dernière sera cependant rejetée par le Congrès américain en 1947, mais remplacée en fait par le GATT, devenu une véritable organisation internationale, et non seulement un accord, agreement, comme son nom l’indiquerait. Le GATT mettra en œuvre, d’abord entre pays industrialisés, le programme prévu par Les Proposals de 1945.  

La philosophie du document, dans la lignée des idées du ministre des Affaires étrangères de Roosevelt sans discontinuer pendant plus de onze ans (1933 à 1944), Cordell Hull, est bien exprimée dans ce passage, prenant soin de reconnaître, à l’aube de la guerre froide, la disparité des systèmes économiques, mais ne cédant en rien sur la nécessité de l’échange :  

« Chaque pays a ses propres arrangements pour l’organisation de la production et de la répartition à l’intérieur de ses frontières. Mais pour exploiter au mieux ces arrangements, les pays doivent échanger leurs produits. Le commerce international n’est pas seulement le moyen par lequel des biens utiles produits dans un pays deviennent disponibles pour les consommateurs d’un autre pays ; c’est aussi la façon dont les besoins d’un peuple se traduisent en commandes, et donc en emplois, pour d’autres peuples. Le commerce relie l’emploi, la production et la consommation, et facilite les trois. Sa croissance signifie plus d’emplois, plus de richesse produite, et plus de biens dont on peut profiter.  

Les pays devraient donc joindre leurs efforts pour libérer les échanges des restrictions variées qui les limitent. S’ils y réussissent, ils auront apporté une contribution majeure au bien-être de leurs peuples et au succès de leurs efforts communs dans d’autres domaines. »  

Cette prospérité sera bien au rendez-vous, dans toute la période Bretton Woods, ce système de change fixe et ajustable imaginé par Keynes et White, qui correspond à la grande période de croissance et d’ouverture de l’après-guerre, jusqu’à ce que les déséquilibres inhérents au système finissent par l’emporter dans les années 1970. Par la suite, le recul des idées keynésiennes, la vision libérale d’un Milton Friedman, favorable aux changes flottants et à la dérégulation, seront à l’origine de l’essor de la mondialisation financière des années 1980-1990, de la liberté de circulation des capitaux à travers la planète, de la multiplication des instruments financiers de plus en plus sophistiqués, et de la montée de nouvelles puissances, tous les pays dits émergents du Brésil à la Chine. Cette période est entrecoupée de graves crises financières, celle de la dette des pays du tiers monde à partir du Mexique en 1982, le krach boursier de 1987, la crise bancaire au Japon dans toutes les années 1990, la crise asiatique et russe de 1997-98, la bulle Internet des années 2000, la crise argentine de 2001, pour finir dans l’apothéose de la grande crise dite des subprimes à la fin des années 2000.  

Une prise de conscience s’opère alors, et un retour à la régulation, un retour à Keynes en réalité (cf. Skidelsky, 2009), caractérise les grandes réunions internationales. Les ressources du FMI sont ainsi triplées au G20 (3) de Londres en avril 2009, une réforme de ses statuts est lancée pour desserrer l’emprise des puissances traditionnelles, une première brèche dans les avantages des paradis fiscaux est opérée, le lissage des bonus est tenté au G20 de Pittsburgh en septembre 2009, des exigences accrues en fonds propres auprès des banques et des règles de provisionnement moins déstabilisantes sont peu à peu mises en place. Pour finir, des appels à une grande conférence internationale de type Bretton Woods, « refondant les règles de la gouvernance mondiale », sont lancés pour la nouvelle décennie (voir Boissieu, Lorenzi, 2009). Dans la gouvernance mondiale, nous n’avons en effet que des briques et quelques tuyaux, selon l’image de Th. de Montbrial (2009) :  

« Dans la sphère financière, par exemple, le Comité de Bâle (4) émet des principes de régulation, coordonne l’action des banques centrales et des autorités de régulation nationales. Il existe donc des briques de gouvernance, mais elles sont aujourd’hui inadaptées à la rapidité de l’évolution des risques. […] Nous sommes condamnés à gérer ce que les Anglo-Saxons appellent des  »second best«  − des solutions de repli, faute de mieux − au travers de tuyauteries informelles et compliquées. »  

Pour Orléan, dans une analyse très éclairante (2009), il existe une différence majeure entre les marchés réels et les marchés financiers, à la base des crises répétées, c’est que le mécanisme des prix et la concurrence régissent heureusement le premier, mais pas du tout le second :  

« Sur un marché standard, l’augmentation du prix produit automatiquement des contre-forces qui font obstacle à la dérive des prix. C’est la fameuse loi de l’offre et de la demande : quand le prix augmente, la demande baisse et l’offre augmente, toutes choses qui font pression à la baisse sur le prix et sont à la racine de l’autorégulation concurrentielle. Sur les marchés d’actifs, il en va tout autrement. L’augmentation du prix peut produire une augmentation de la demande ! Il en est ainsi parce que l’augmentation du prix d’un actif engendre un accroissement de son rendement sous forme de plus-value, ce qui le rend plus attractif auprès des investisseurs. Une fois enclenché, ce processus produit de forts désordres puisque, la hausse se nourrissant de la hausse, il s’ensuit une augmentation vertigineuse des prix, ce qu’on appelle une bulle. »  

Le fait en plus que « tous les acteurs peuvent intervenir sur tous les marchés » et qu’il y ait une propagation rapide des comportements et des informations, dans un contexte de globalisation, produit des catastrophes, avec un « incident limité au départ à un segment réduit des finances » aux États-Unis (l’auteur parle évidemment des subprimes) : « un chaos planétaire, multipliant par mille les pertes encourues ».  

La solution pour Orléan réside dans la segmentation et le cloisonnement introduits dans la finance internationale, le recul du principe de concurrence, pourtant conforté par les G20 successifs, avec par un exemple un retour à la spécialisation bancaire, à la française dans les années 1860 (Henri Germain et ses principes appliqués au Crédit Lyonnais) et bien sûr la loi rooseveltienne (le Glass Steagall Act du 16 juin 1933, annulé en 1999 par les républicains au Congrès et ratifié par Clinton, à la suite de demandes répétées des banques).  

On retrouve, renouvelé par la crise de 2008, le vieux débat entre la banque spécialisée, plus sûre, et la banque universelle à l’allemande, plus dynamique. Rappelons que le grand historien de l’économie, Alexandre Gerschenkron (pas du tout un libéral, il défendait en fait le modèle soviétique d’industrialisation), attribuait (1962) en grande partie l’extraordinaire croissance industrielle de l’Allemagne bismarckienne dans la deuxième moitié du XIXe siècle, à cette innovation institutionnelle majeure qu’a été la création de la banque universelle, plus capable de mobiliser l’épargne et de la transformer en investissement productif.  

C’est un point que n’aborde pas Orléan, ou les autres défenseurs d’un retour au cloisonnement : le plus grand dynamisme de la non-spécialisation, l’effet positif sur la croissance. Faut-il limiter les risques au prix d’une croissance plus faible, si cela permet d’éviter les crises, ou bien au contraire favoriser une croissance forte sur quelques décennies, au prix de crises récurrentes, durant un ou deux ans ? Le débat n’est pas tranché, il date de la grande période d’industrialisation en Europe il y a un siècle et demi.  

Les pays du Sud n’ont pas tous ce genre de problème. Chez certains d’entre eux, le manque de dynamisme des banques est clairement un obstacle au développement, comme le rappelle Aiyar (2009) :  

« Aujourd’hui l’Inde, par exemple, est un pays excessivement réglementé, dans lequel le secteur bancaire est à 70 % public. Chaque banque doit détenir 25 % de ses fonds en obligations gouvernementales, placer 5 % de ses liquidités à la banque centrale et réserver 40 % du restant pour des prêts à des secteurs considérés comme prioritaires par le gouvernement comme l’agriculture, la petite industrie et les exportations. Ce système est infiniment plus régulé que tout ce que peuvent imaginer les Européens. L’Inde se targue d’avoir évité les excès du marché financier américain, mais son expérience prouve seulement que lorsqu’un système bancaire est pieds et poings liés, il ne lui reste pas assez de corde pour se pendre. »  

Les crises sont par essence non durables. Une sortie de crise est une bonne nouvelle pour les uns, une moins bonne pour les autres. Une bonne nouvelle pour (presque) tout le monde bien sûr, dans la mesure où le secteur réel suit, avec une réduction du chômage et une reprise des salaires ; une moins bonne en ce sens que les réformes jugées indispensables du secteur financier, des pratiques bancaires et de la gouvernance mondiale, risquent d’être délaissées ou oubliées dans l’euphorie de la reprise. Tout repart comme avant, en attendant la prochaine catastrophe… Une mauvaise nouvelle aussi pour ceux qui espèrent de la crise la fin du capitalisme ou du libéralisme, et enfin le passage à une société meilleure. On n’en est pas encore là… En effet, comme le disait Skidelsky à propos de la crise de 2008-2009 : « Il s’agit de la pire crise depuis la grande dépression. Mais il est peu probable qu’elle soit aussi grave. Les années 1929-32 ont vu douze trimestres successifs de recul de la production. Si cela se répétait aujourd’hui, cela voudrait dire que la crise durerait jusqu’au milieu de 2011. Mais la crise actuelle ne sera ni aussi profonde ni aussi durable, et cela pour deux raisons. La première est que la volonté de coopération internationale est plus forte, la seconde est qu’aujourd’hui nous avons Keynes. »  

***************  

(1) D’après Peter Drucker, dans un article célèbre à l’occasion du centenaire de la naissance des deux hommes (1983) : « Bien que Schumpeter considérât toutes les réponses de Keynes comme fausses, ou du moins mal dirigées, il était un critique sympathique. Il fut même celui qui introduisit Keynes en Amérique. Quand le chef d’œuvre de Keynes, La Théorie générale, parut en 1936, Schumpeter, alors le principal professeur à la faculté d’économie à Harvard, conseilla à ses étudiants de le lire, en précisant que ses propres écrits sur la monnaie étaient maintenant complètement dépassés par l’analyse de Keynes. »
(2) “…bursting into international fame when men of equal insight but less courage and men of equal courage but less insight kept silent.” (Schumpeter).
(3) L’affirmation du G20 sur la scène mondiale et la fin du G7-G8 résultent de la crise et de la montée des pays émergents. La prochaine étape sera de l’institutionnaliser, avec un secrétariat et une structure permanents.
(4) Composé des banquiers centraux de 13 pays développés.  

Références  

Aiyar Swaminathan S.A., « Les pays du Sud aux côtés des Européens », Le Monde, 18 septembre 2009
Boissieu Christian de, Jean-Hervé Lorenzi « La réunion de Pittsburgh ou le sommet de la dernière chance », Le Monde, 18 septembre 2009
Clarke P., Keynes: the 20th Century’s Most Influential Economist, Bloomsbury, 2009
Drucker P., “Modern Prophets: Schumpeter and Keynes?”, Forbes, 23 mai 1983
Felix D., Keynes, A Critical Life, Greenwood Press, 1999
Gerschenkron A., Economic Backwardness in Historical Perspective, Harvard University Press, 1962
Maris B., Keynes ou l’économiste citoyen, Presses de Sciences Po, 1999, rééd. 2007
Minc A., Une sorte de diable, les vies de John Maynard Keynes, Grasset, 2006
Montbrial, Th. de, « La globalisation exige une gouvernance souple », Le Monde, 21 septembre 2009
Orléan A., « Liquidité et fluidité excessives à la racine de la crise », Le Monde, 18 septembre 2009
Schumpeter J., Histoire de l’analyse économique, Gallimard, 1983, 2004 (1ère éd. 1954)
Skidelsky R., Keynes, The Return of the Master, Allen Lane, 2009

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