Entretien avec Francis X. Pavis (11): Vision et technique

La peinture est une vision et non une techniqueVous avez commencé comme un peintre hyperréaliste. Qu’est-ce qui vous a incité à rejeter ce style et à vous lancer dans une nouvelle trajectoire créative ?

Mes premières incursions dans la peinture en tant qu’artiste professionnel étaient fondées sur le style hyperréaliste. Je croyais que peindre de cette manière ferait de moi un artiste exceptionnel. Mais au fur et à mesure que les choses progressaient, je réalisais que ma façon naturelle de peindre était trop diluée. Je n’avais pas besoin de me prouver que j’étais un excellent peintre en transformant un objet en une ombre. Les idées avaient pris le dessus au détriment de la technique.

Après avoir fini mes études universitaires en 1976, j’ai décidé d’ouvrir mon propre studio. Pendant l’été de 1975, j’ai visité l’Institut des Arts de Chicago. j’y ai assisté à une exposition des photos d’œuvres réalistes. J’ai été impressionné par l’expertise technique que ces artistes ont réalisée et j’ai pensé que cela pouvait être un bon exemple à suivre. J’avais toujours voulu être un peintre. Cependant, je sentais que je n’étais pas assez préparé pour réaliser des travaux comme ceux que j’avais vus à Chicago. J’ai travaillé en mer pour pouvoir avoir de l’argent me permettant d’ouvrir mon propre studio et de continuer à m’auto-éduquer en tant qu’artiste. Mon travail consistait à faire la cuisine dans les bateaux. J’emportais avec moi en mer mon cahier de dessin et des livres d’art pour pouvoir travailler et étudier pendant mes petits moments de loisir. Pour certains travailleurs, j’étais ridicule. Mais dans la plupart des cas, les autres travailleurs étaient impressionnés que je sois capable de reproduire une face, des mains ou un corps. Je dessinais beaucoup des portraits des travailleurs. Et s’ils n’étaient pas à côté de moi, je reproduisais des images des magazines et livres.

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Après neuf mois de travail en mer, j’ai été recruté dans une boutique de verres. Mon travail consistait à reproduire toutes les formes de verres. Ce fut un tournant dans mon apprentissage et une fascination de travailler dans un milieu différent. Bien que ceci me distraie de mes objectifs relatifs au dessin et à la peinture, je continuais à reproduire des photos des figures et portraits réalistes.

J’ai ouvert mon studio en 1981 où je vis actuellement. Je fabriquais toujours des verres biseautés au plomb pour pouvoir payer les factures. À cette étape, j’étais assez confiant de mon habileté à dessiner que je sentais qu’il était temps de commencer à peindre. J’ai acheté quelques livres portant sur la technique de la peinture et une grande quantité de peinture à huile lors d’une solde lancée à cause du feu. J’ai acheté toute la peinture qu’il y avait et j’ai commencé à collectionner plus de peintures. Après avoir peint quelques œuvres, le message a circulé indiquant que je pouvais réaliser des portraits.

En 1983, je fus approché par un couple qui voulait un portrait de chacune de leurs deux filles, qui étaient « Mardi Gras Royalty ». Je me suis résolu avec joie à relever le défi et j’ai accepté la commission. J’ai eu beaucoup de satisfaction en réalisant ces travaux. Cependant, au même moment, j’étais mécontent. À la fin, j’ai réalisé que ce genre de travail était techniquement trop restrictif et qu’il ne cadrait pas avec ma méthode naturelle de travailler.

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En ce moment, la photo réaliste est devenue pour moi une interprétation trop littérale de la vie. Ce que je voyais à travers mes yeux spirituels était plus expressif. Je pensais que je réaliserais un travail exceptionnel si je parvenais à cette expression. J’ai commencé le dessin et la peinture d’une manière simpliste. J’ai essayé la peinture à l’air libre. Il était possible que j’arrive dans un endroit, je fixe une planche dans le sol, j’y accroche une toile et je travaille tout l’après-midi sur une peinture. J’ai toujours essayé de faire une expérience, celle de reproduire des vies de façon abstraite. Un jour, je n’avais rien à faire. Je suis sorti avec trois toiles et j’ai étalé tous mes tubes de peinture sur le sol. Je me suis retrouvé à la fin de cette journée avec trois tableaux peints. J’étais content de ce travail. Il constituait pour moi une direction que je pouvais construire et développer. J’ai aussitôt abandonné le travail avec le verre et j’ai commencé à vivre de la peinture.

 

Painting is vision, not techniqueYou began as a hyperrealist painter. What prompted you to repudiate this style and begin a new creative path?

My first forays into painting as a professional artist were of a superreal nature and that was because I thought if I could paint in such a manner I would be a genuine painter. But as things progressed I realized my natural way of painting was much looser.  I didn’t need to prove to myself that I was genuine by rendering something in shadow. Ideas took over, not technique.

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After I graduated from College in 1976, I decided that I would open my own studio. During the previous summer of 1975 I visited the Chicago Art Institute, where I saw a show of photo realistic work. I was impressed   by the technical expertise that these artists had achieved, and thought that this would be a good direction for me. I always wanted to be a painter however, I felt   was not prepared enough to paint like the work I had seen in Chicago. I worked offshore to  raise money to open my own studio and continue my self-education as an artist. My   job was cooking on the work boats. I brought my sketchbook and art books offshore to work and study during the little spare time I had.  I received some ridicule, but for the most part the other workers were pretty amazed that I could render a face, hands or a body. I drew many portraits of the workers and if they were not around, I would draw from magazines or books.

After nine months of working offshore, I was hired by a glass shop. My duties were all manner of glass work. There was a learning curve and a fascination   of working with a different medium. Although this was a distraction from my drawing and painting goals, I continued to draw photo realistic figures and portraits.

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I opened my studio in 1981 at my current location. I was still  making leaded and beveled glass to pay the bills. At that point I  was confident enough about my drawing foundation, that I felt it was time I started to paint. I bought a few books on the technique of painting, and a large quantity of oil paint at a “fire”  sale. I bought all the paint they had and I started collecting more paint. After I painted a few works, word circulated that I could do portraits.

In 1983 I was approached by a couple who wanted a portrait each of their two daughters, who were Mardi Gras Royalty. I welcomed the challenge and took the commission. I got much satisfaction from making these works however, at the same time I was dissatisfied. In the end I felt like this kind of work was too technically restrictive and was not my natural method of working.

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At that time photo realism  became for me, too much of a literal interpretation of life. What  I was seeing in my mind’s eye  was more expressive. I thought I would create unique work if I could arrive at that expression. I started drawing and painting in a looser manner. I tried plain air painting. I would arrive in a location, drive a board into the ground and hang a canvas on the wood then work all afternoon on   a painting. I tried still lives and I experimented with some abstract work. One day I didn’t have anything to do, so I took three canvases out and dumped all my paint tubes on the floor. I ended up painting three works that day. I felt good about the work and this was a direction that I could build a vocabulary and grow into. I soon quit working with glass and began making a living as a painter.

Entretien Francis X. Pavy (10): La planéité comme choix esthétique

Liberty

Liberty – 2013 Oil on Canvas

 

La profondeur de la planéité.

Il y a rarement d’espaces profonds dans vos peintures : la profondeur est généralement créée par l’accumulation des strates.

Quelles sont les raisons de ce choix esthétique ?

Ma conversion à la peinture a été  précédée par le travail avec la sculpture céramique et puis avec le verre de plomb. Dans la démarche de création d’une sculpture triple dimensionnelle, la profondeur ou la forme est naturellement créée. Ainsi, quand je travaillais avec des céramiques, je ne me préoccupais pas de   la profondeur parce qu’elle évoluait au fur et à mesure que je créais mes formes. J’ai rarement imaginé de travailler sur la base des idées préconçues car il m’apparaît plus facile de travailler sur la base de mes propres idées.

En vue de concevoir et de travailler avec   le verre de plomb, tu dois esquisser un schéma qui est le dessin d’une ligne double-dimensionnelle plate. Les lignes de base doivent se rencontrer de manière intelligible parce qu’elles délimitent les formes de verre à découper. Il y a rarement une perspective dans ces schémas. J’ai fait tellement de schémas pour le verre de plomb que mon style naturel de dessin est devenu les dessins double-dimensionnels linéaires sans perspective. Avec l’addition des verres,  des espaces plans en couleur s’y sont ajoutés.

Quand j’ai commencé à peindre, après la sculpture et la fabrication des verres, je créais des photos complexes à l’aide des dessins et peintures réalistes. En même temps, je fabriquais des verres de plomb. Je copiais des photographes. Ainsi, j’utilisais la perspective pour avancer mais je reculais sur le papier ou la toile. La méthode du « dessin animé » plus simple l’a emporté sur la méthode réaliste de la photo quand j’ai opéré la transition à la peinture telle que je la pratique actuellement. C’était   une manière de réduire les données visuelles  de façon à rendre l’imagerie plus simple et puissante. Le verre que j’utilisais était généralement monochrome. Ainsi, j’ai commencé à peindre des espaces plans en couleur et avec très peu de profondeur.

Bien qu’il n’y ait peut-être pas assez de dessins perspectifs dans ces travaux antérieurs, il y a une certaine profondeur de champ. Le travail que je fais  maintenant a un nivelage ou une stratification abondante. Sa lecture   dépend ainsi de la perception du  spectateur de la profondeur.

La forme ou la profondeur est l’élément le plus négligé dans ma conception. Celles-ci sont reléguées au second plan par rapport  à la couleur, la présentation, la ligne et la texture. Je me considère beaucoup plus comme un coloriste. Il y a beaucoup à exprimer à travers la ligne, la  présentation, la couleur et la texture que   je n’ai pas le sentiment d’avoir manqué de travailler assez avec la forme.

 

The depth of flatness

There is rarely depth in your paintings: Depth is mostly created by the accumulation of strata.

What are the reasons for this aesthetic choice?

My progression to painting was preceded by working with ceramic sculpture and then leaded glass. In the process of making three-dimensional sculpture, depth or form is naturally created. So, when I was working with ceramics, I was not very concerned with depth because it naturally evolved as I created my forms. I rarely drew to work out ideas as it was much easier for me to work out the ideas in my head.

In order to design and fabricate with leaded glass, you need to draw a cartoon, which is a flat two-dimensional line drawing. The lead lines need to meet and make sense because they delineate shapes of glass to be cut. There is rarely any perspective in these cartoons. I made so many cartoons for leaded glass that my natural way of drawing became linear two-dimensional drawings with no perspective. With the addition of glass, flat areas of color are added.

When I first started to paint after sculpting and glass-making, I was creating intricate photo realistic drawings and paintings. At the same time, I was making leaded glass. I was copying photographs so I used perspective to get the forms to advance and recede on paper or canvas. The simpler “cartoon” method won out over the photo realistic method when I made the transition to painting like I do now. This was a way to pare down the visual data so that the imagery was very simple and powerful. The glass I was using was usually monochromatic so I started to paint flat areas of color with very little depth.

While there may not be much perspective drawing in these earlier works, there is some depth of field. The work I am doing now has abundant layering or stratification so these works depend on the viewer’s perception of depth.

Form or depth is my most neglected design element. These have taken a back seat to color, shape, line and texture. I think of myself as more of a colorist. There is a lot to be expressed through line, shape, color and texture so I have not missed working with form as much.

 

Entretien avec Francis X. Pavy (9): Art et politique

red cross

Crossroads 2001 – Oil on Canvas

Au delà de la politique.

Quel rôle, s’il y en a, la politique joue-t-elle dans votre art ?

La politique n’a pas un rôle important dans mon art, du moins en apparence. Je ne suis pas un politique avéré et de ce fait, je produis rarement des œuvres ayant une inclination politicienne. Je n’ai choisi appartenir a aucun parti politique quand j’ai eu dix-huit ans. Ainsi, je me suis fait identifier comme un citoyen indépendant. J’ai probablement vu comment les politiques étaient divisés à cette époque et j’ai voulu rester en dehors de ce conflit. J’ai donc choisi d’être neutre. Cependant, depuis lors, j’ai toujours participé au vote dans toutes les élections au niveau national ou étatique. J’ai toujours exprimé mon droit de vote. Mais je ne me sens pas obligé d’exprimer des opinions publiques à travers mon art. Depuis ce temps, plus les années se succèdent, plus les politiques semblent encore plus divisés.

J’ai grandi dans des histoires politiques. Ma famille s’est engagée en politique dans la Paroisse de St. Landry pendant la première moitié du XXe siècle. Des opposants à la l’administration de Long ont souffert sous son règne. Mes grands oncles ont perdu l’élection à cause du redécoupage injuste du territoire et deux de mes cousins ont perdu leur travail. J’ai appris dès mon jeune âge que prendre position, au plan politique, peut avoir des conséquences. Mon cousin, Carl Weiss, a été accusé d’avoir assassiné Huey Long. Bien qu’il n’y ait jamais eu une enquête officielle sur ce meurtre,  des avis ont laissé entendre que Long a été abattu par ses gardes du corps.

On pourrait soutenir que la réalisation d’une œuvre d’art est en elle-même un acte politique. Si j’étais dans un État autoritaire comme l’Allemagne Nazi, mon travail aurait pu être classifié comme un art dégénéré. Les artistes sont assez vigilants quant aux entraves à l’esprit créatif et à la liberté créative.

J’ai deux amis qui font des travaux à caractère politique. Ils ont réussi à se constituer une audience à partir de leur vision politique particulière. Ces artistes sont intelligents et font des travaux centrés sur la pensée. J’ai imaginé faire des travaux similaires. Mais les idées qui en résultent semblent irréalistes et partiales. Je me sens être en train de plaire à une faction. Généralement, mon travail est inspiré de l’inconscient. J’ai des images qui me viennent et je dois les dessiner ou les peindre avant de pouvoir me reposer. Le travail que je m’évertue à réaliser est transcendant, iconique et généralement au-delà de toute affiliation politique.

  Beyond politics

What role, if any, do politics play in your art?

 Politics do not play that much of a role in my art, at least not on the surface. I am not overtly political, so I rarely make political work. When I turned eighteen, I didn’t identify with either party so I chose to register as an Independent. I suppose I saw how polarized politics were then and wanted to stay out of the fray, so I chose the middle. However, I have voted in every national and state election since. I exercise my right to vote but I do not feel compelled to try and sway public opinion through my art. In the years since then, politics seem to have become even more polarized.

I was raised on political stories. My family was in politics in St. Landry parish during the first part of the 20th Century. They were opponents of the Long machine and suffered under Huey Long’s rule. My great uncles were gerrymandered out of office and two of my cousins lost their jobs. I was taught at an early age that there may be consequences for taking political positions. My cousin, Carl Weiss, was accused of assassinating Huey Long. Although there was never an official inquiry into the shooting, accounts suggest Long was accidentally shot by his bodyguards.

It could be argued that art making in itself is a political act. If I were in an authoritarian state such as Nazi Germany, my work could be classified as degenerate art. Artists are ever vigilant about dampers to the creative spirit and creative freedom.

I have two friends who create political work. They have a built-in audience from their particular political view. Both artists are clever and make thought-driven work. I have imagined making similar work, but the ideas that I come up with seem contrived and one dimensional. I would feel I am pandering to a faction. Generally, my work is driven from the unconscious. I get imagery that comes to me that I have to draw or paint so I can rest. The work I strive to make is transcendent, iconic and usually above political affiliation.

Premiers pas (1)

Sommaire

Elle était tout simplement superbe. Quel âge avait-elle, dix-huit ou dix-neuf ans puisqu’ils étaient tous deux en première année de fac dans les années 1960. Elle habitait près de chez lui dans cette banlieue sud sur la ligne de Sceaux et ils préparaient le même concours pour l’école normale. Ils sortaient ensemble comme on dit et tous les deux inexpérimentés, lui puceau, elle vierge, leurs jeux amoureux se limitaient à des caresses au cinéma, sur des bancs au Quartier latin, de longs baisers volés sous des portes cochères ou des entrées d’immeubles. Elle était grande, dans les 1,75 m, un visage à la Bardot, à la fois pur et pervers, un corps plein, de longues jambes, une poitrine opulente, magnifique. Il était fou amoureux, beaucoup plus qu’elle ne l’était de lui.

Et puis il la fit venir chez lui, quand ses parents étaient absents, les après-midi, quand les cours leur en laissaient la possibilité. C’était pratique, les deux appartements étaient à dix minutes, et il pouvait la raccompagner ensuite chez elle, monter parfois, saluer ses parents, aller un moment dans sa chambre sous prétexte de révisions communes, en fait pour continuer à la caresser. Il se souvenait de ses cuisses, des bas à l’époque avec jarretelles, de la peau chaude à la limite du haut des bas, ces quelques centimètres dénudés entre le nylon et la petite culotte.

Mais chez lui l’après-midi, la passion érotique et juvénile brûlait, dévorante, et se heurtait à leur maladresse, à l’obstacle de leur inexpérience. Ils s’allongeaient sur son lit et, habillés, restaient ainsi des heures à s’embrasser, à se caresser, à s’exciter sans résultat. Elle ne voulait pas se déshabiller, elle ne voulait même pas au début le laisser caresser ses seins, et gardait bien sûr sa culotte. Elle ne le touchait pas et lui restait aussi habillé. Cependant, chaque nouvelle rencontre faisait avancer un peu les choses. Une fois, debout dans le couloir, enlacés, s’embrassant follement, il réussit pour la première fois à glisser ses mains sous le pull, prendre les seins à travers le soutien-gorge, puis la dégrafer, et s’en saisir à nouveau à nu cette fois. Il ne pouvait se lasser de les sentir dans ses mains, de les caresser, de les soupeser. Mais elle prétendait ne pas le suivre, elle lui disait, sous prétexte qu’il avait pris l’initiative, qu’il l’avait un peu forcée, qu’elle n’avait pas décidé de les lui offrir : « tu es tout seul avec eux… » Cela gâchait un peu son plaisir, mais sur le moment, il n’en avait cure. Cependant après ce jour, il était admis que ses seins ne faisaient plus partie du domaine réservé, qu’il pouvait les caresser librement.

Une autre fois, lui sur une chaise, elle s’était assise par terre à ses genoux, et laissait sa tête reposer sur ses cuisses. Ils étaient habillés tous deux et il avait comme d’habitude une forte érection. Elle fit exprès de rapprocher son visage de son ventre et entrer en contact avec son sexe, à travers l’étoffe. Sa joue reposait sur la verge tendue, et ils faisaient semblant tous deux de ne pas s’en apercevoir. Elle le caressa ainsi déplaçant lentement sa tête contre le sexe. S’il avait été plus mûr, il l’aurait dégagé et lui aurait présenté pour une fellation qu’elle aurait sans doute acceptée. Mais il était trop jeune, sans habitude des femmes, sans avoir jamais fait l’amour. Ils continuèrent ainsi un moment et il sentit qu’il allait jouir, elle continuait son mouvement et bientôt il se raidit et par longues saccades laissa partir la giclée dans le slip et l’étoffe du pantalon.

Enfin, un autre jour, il finit par se déshabiller lui-même. Ils étaient allongés dans le lit, mais elle refusait toujours obstinément de retirer sa jupe et sa culotte, même si elle acceptait d’enlever le haut et de lui laisser sa poitrine à caresser. Renonçant à la convaincre, il retira son pantalon et son slip, dégageant un sexe libre et dur. Elle rit et parla de son « costume d’Adam ». Venant d’une famille très catholique, elle avait sans arrêt des références bibliques de ce type. Il n’osait même pas attirer sa main vers lui, pour qu’elle le masturbe, mais sa seule nudité à côté d’elle l’excitait au plus au haut point. Il se contentait d’être là, nu, le sexe ballant, à l’embrasser et à la caresser, sans oser, comme un jeune idiot qu’il était, lui présenter plus directement. Et elle, trop prude, ne tentait même pas de le prendre, bien qu’elle en eût certainement envie. Bien des années après, repus de sexe et d’aventures diverses, il pensait avec étonnement, combien il avait été plus excité de se trouver là, nu, sans rien faire pratiquement, qu’il ne l’était par les rapports sexuels, même les plus fantaisistes, qu’il avait maintenant.

Elle refusait toujours d’aller plus loin, et il dut se contenter de l’embrasser, de lui caresser les seins, et du contact de l’air autour de son sexe… Elle finit par le laisser tomber pour un autre par qui elle fut déflorée. Il eut une peine d’amour inconsolable pendant des mois et une frustration terrible pendant des années de n’avoir jamais fait l’amour avec elle, à cause de sa propre maladresse, alors qu’elle était comme un fruit mûr sur la branche tout prêt à tomber.

Il la rencontra deux ans après et elle lui fit comprendre, sans doute par une forme de cruauté bien féminine, ce qu’il avait manqué. Elle lui dit à mots couverts sa première nuit d’amour, passée, un comble pour cette jeune fille prude et catholique, non pas seulement avec son amoureux, mais avec deux autres garçons en plus, des amis qui avaient participé à la fête, au dépucelage de la belle. Elle s’était déchaînée, comme il arrive souvent, les plus bridées au départ font les plus grandes amoureuses. Toute sa vie par la suite, il n’avait pu oublier cela, et ce à côté de quoi il était passé. Il imaginait souvent cette nuit où son premier amour était livré aux trois garçons, pour satisfaire tous leurs caprices. L’érotisme de ce qu’il imaginait alors était si fort et si brûlant dans son esprit, que ce qu’il aurait éprouvé en réalité aurait sans doute été moins fort s’il avait eu la chance de l’avoir, de la posséder et de participer à son initiation.

Par Merlin Urvoy, , publié le 22/05/2010 | Comments (0)
Dans: Les Alarmes d'Eros | Format:

Monsieur Alexandre

On n’en finissait pas de prononcer son nom : Rassgeinstein… Alors on l’appelait Rass ou Alex, diminutif d’Alexandre, son prénom.

La quarantaine juvénile, il avait, sans être beau, un charme certain : le charme du séducteur méditerranéen. Il lui suffisait d’un regard et d’un sourire, insistant, presqu’avide, qui lui creusait les joues de fossettes gourmandes, pour interpeller les jeunes filles et affoler leurs imaginations langoureuses qui hésitaient entre le tendre du songe amoureux ou le pétillant de l’aventure coquine.

Son statut de directeur alimentait leurs rêves mais le plaçait, malgré son équivoque bonhomie, sur un piédestal inaccessible et leurs fantaisies cherchaient à se cristalliser plutôt sur quelque moniteur.

Pour elle, que ses premiers élèves avaient surnommée la bohémienne, c’était différent : elle avait décidé de faire deux mois de colonies de vacances afin d’échapper tout l’été à sa famille, mais aussi pour se venger des supplices, et délices pourtant, que certains lui avaient fait subir et en faire « baver » elle-même à quelque jeune « blanc-bec » qui se prendrait dans ses filets comme elle s’était laissée prendre par eux… et celui-là n’avait ni âge ni statut.

Elle n’était pas monitrice d’ailleurs, mais aide-cuisinière auprès de Paulette, une grosse vieille « rombière », ronchonne et acariâtre, qui la rabrouait de sa fausse hauteur potelée dès qu’elle pouvait. Entre sa maigreur éthérée, ses airs égarés et les rondeurs avachies mais ravies de sa maîtresse aux cheveux jaunis, la cuisine valait le détour. Évidemment, Paulette ne lui laissait que les tâches les plus ingrates, mais en jeune « apprentie » habituée à la soumission, la frêle Eva obtempérait sans mot dire et sans en être offensée, du moment que son corps n’était pas en jeu malgré elle. À « l’office », elle était tranquille.

Elle servait aussi les repas : le petit déjeuner, le déjeuner et le dîner. Cela lui donnait l’occasion d’observer les moniteurs et monitrices qui l’ignoraient en revanche superbement. Préparer à manger, et « servir » ne méritaient que leur dédain. Même au « cinquième repas », ils semblaient ne pas la voir ou la regardaient comme une qui n’est pas de leur rang. Ils s’empiffraient, buvaient un peu, parfois beaucoup et rigolaient, complices alors d’Alex qui ne manquait aucune occasion de se détendre. Sa femme cependant ne lui en laissait pas tous les soirs le loisir. Aussi revêche qu’il était affable, elle lui interdisait assez souvent ces petits moments. Certains soirs quand même, elle participait à la fête, mais les prunelles enflammées de jalousie comme une tigresse prête à rugir.

Eva que les hommes avaient salie, trahie, n’éprouvait pour elle aucune compassion. Elle s’amusa même à l’idée de la tromper en séduisant son mari. Elle était là pour deux mois. Elle avait le temps, mais l’idée ne lui déplaisait pas. Pour l’instant, Alex ne lui manifestait aucun désir.

Paulette aussi cherchait à s’attirer les bonnes grâces d’Alexandre, qu’elle appelait parfois avec une déférence servile Monsieur Alexandre ou même, pour plaisanter disait-elle, Alexandre le grand. Mais c’était pour la bonne cause et à sa manière : les joues rubicondes, l’œil presque fripon, les mains vigoureusement plantées sur ses hanches généreuses et les seins lourds mollement offerts au ventre rebondi, elle l’apostrophait au hasard d’une de ses visites en cuisine à propos de la saveur de sa dernière soupe : « Hein, monsieur Alexandre qu’elle était riche en goût ma soupe aux choux. C’est pas Eva qui m’en a « touché » quelque mot. La pauvresse sait même pas ce que c’est que manger ! ». Adepte ou pas de sa soupe aux choux, le directeur savait ne pas la contrarier et s’amusait même à en exagérer les parfums délicieux. D’autres jours elle se plaignait de son adjointe, maladroite, « féniente », évaporée, à voix basse bien sûr comme pour n’être pas entendue d’elle, mais assez distinctement cependant pour que rien ne lui échappe. Elle sermonnait presque « son » directeur sur la qualité de son recrutement et avec sa permission l’assurait « que c’était pas Dieu possible » une incapable pareille. Eva ne disait mot. Un jour pourtant elle ne put s’empêcher de terminer la sourde litanie de ces bassesses par un Amen bien appuyé qui manqua suffoquer Paulette et étrangler, mais de rire, Monsieur Alexandre.

Finalement, cet incident força son attention et elle surprit de temps en temps son regard attardé sur sa silhouette aussi longiligne que celle de Paulette était replète.

Un soir, alors qu’elle s’attardait en cuisine pour finir de nettoyer, il entra, s’approcha d’elle et la dévisagea. Elle fut décontenancée, tant elle s’était avisée de prendre les devants. Sans la quitter des yeux, il mit une main sur son ventre qu’elle sentit aussitôt envahie d’une douce et irrésistible chaleur qui fit descendre en elle un émoi auquel elle sut à l’instant ne pouvoir échapper. Déjà sa culotte était mouillée et elle fermait les yeux, prête à s’abandonner. Ivre de cet accueil auquel il ne s’attendait pas, il avança ses mains, lui caressa le pubis et la sentant prête à couler lui enfonça deux doigts dans le vagin, en les faisant aller et venir doucement sous la chaleur des humeurs tendres que le désir faisait jaillir. Elle gémissait de plaisir, mais de l’attente aussi de réjouissances plus grandes dont elle savait que les mains sur son sexe ont le secret. Alors sans rouvrir ses yeux elle descendit sa main droite au fond de sa culotte en jouant sur les parties plissées et charnues à l’entrée de son antre, sans oublier de faire pression sur la main du directeur en elle afin que les sensations coïncident pour les hisser au paroxysme, puis en remontant par des caresses dont son plaisir rythmait l’allure, et pour l’instant elle était lente, vers le haut de son clitoris, elle se faisait pleuvoir d’averses chaudes et douces, aussi douces qu’inespérées. À chaque fois qu’elle frôlait ce petit bourgeon tout en s’attardant sur lui, il s’ouvrait chaudement mouillée sous la pluie de plaisir et naïvement elle se demandait où pouvait se loger tant d’eau, et jusqu’à quand ça coulerait. Elle essayait de temporiser pour retenir la vague qui finissait par la submerger et l’engloutir dans une joie débordante mais qu’elle aurait toujours voulu savourer encore un peu plus longtemps en la sentant venir, gronder… Malgré sa volonté de prolonger l’extase à venir, à chaque fois son corps s’abandonnait en un délire de délices convulsifs. Elle le sentait prête maintenant sous les allées et venues des doigts d’Alexandre, et sous les trop vives caresses de sa main, et malgré elle, deux orgasmes, en elle et hors d’elle fusèrent en cris étincelants et radieux. Elle s’affaissa presque sous la poussée de cette énergie qui venait d’éclater. Il la prit dans ses bras, l’embrassa dans le cou et l’emmena derrière l’office… dans une « garçonnière » bien dissimulée. Il l’étendit sur un lit et la prit sauvagement, par devant par derrière, jouissant comme un adolescent. Ils n’échangèrent pas un mot, mais des regards, des sourires, complices. Alexandre lui demanda de le retrouver tous les soirs à la cuisine, vers minuit. Elle acquiesça, mais eut la force, fidèle à ses promesses de ne pas se plier à cette exigence et dès le surlendemain, il la menaça.

Il se présenta en cuisine vers 11h, et en présence même d’Eva, interrogea Paulette sur cette « pauvresse ». Avait-elle quelque peu modifié sa conduite ? Pouvait-on véritablement parler d’une aide-cuisinière ? Était-elle seulement sympathique et serviable, obéissait-elle aux ordres ? Fière qu’on accordât de l’importance à son jugement, paulette répondit, ses mains boudinées et ses doigts aux ongles crasseux plaqués sur son tablier graisseux, qu’elle préférait de toute façon lui en demander le moins possible tant elle la savait incapable. Elle ajouta même à mi-voix mais en articulant suffisamment pour qu’Eva n’en perde pas une miette : « puisque vous me faîtes l’honneur de me demander mon avis, Monsieur Alexandre, je vous dirais que cette petite, ses cheveux bouclés-ébouriffés, ses yeux cernés de malade ou plutôt, si je peux me permettre, de traînée, oui, croyez moi de traînée, je n’ai aucune confiance. Elle va vous semer la zizanie dans votre colonie. J’ai l’expérience, vous savez ». Le directeur fit mine de se sentir troublé par ces paroles en précisant que cela rejoignait son inquiétude naissante sur le choix de cette recrue.

Le soir même, Eva était à la cuisine à minuit. Alexandre n’eut pas le temps de faire un geste qu’elle lui expliqua les règles du jeu, les règles de son jeu à elle : qu’il la couche dans sa garçonnière et qu’il caresse son corps, ses seins, sa fourrure et puis, dès qu’elle l’avertirait de son désir brûlant, qu’il la lèche tout en enfonçant un doigt dans son sexe, qu’il le sorte une fois qu’elle serait bien ouverte et visqueuse, qu’il écarte ses petites lèvres et qu’il la goûte d’une langue gourmande qu’il promènerait aussi sur sa fleur éclose comme un trop large nénuphar. Qu’il la fasse jaillir en flots tièdes et qu’il la boive et qu’à la fin il la laisse se caresser rapidement pour se donner la jouissance suprême que son corps attend car elle seule savait comment s’y prendre. Il la regarda interloquée au point qu’elle dût lui rappeler qu’il avait une épouse… Il s’exécuta et quand elle le quitta Eva irradiait du bonheur de son sexe si bien choyé. Elle lui souhaita bonne nuit non sans lui dire d’un air coquin : « à demain ».

Le lendemain était le 14 juillet. Le cinquième repas, fort amélioré, et le choix des boissons surtout égaya curieusement l’atmosphère. La fête avait lieu dans le champ derrière les dortoirs pour ne pas gêner le sommeil des enfants. Tout le personnel était là, les monitrices et moniteurs bien sûr, mais aussi Mme Alexandre comme l’appelait Paulette et Paulette elle-même. Celle-ci avait revêtu pour l’occasion une robe un peu osée comme elle fit remarquer à « madame », et en effet l’échancrure de la poitrine laissait entrevoir deux grosses boules flasques, mais « ce n’est pas vilain du tout », osa madame Alexandre pour la rassurer. La taille même de la robe aurait pu être allongée reconnut paulette, mais aujourd’hui, n’est-ce pas, on peut tout montrer. Et puis, « elle est moins indécente que la jupette d’Eva et ses baguettes de jambes dont personne ne voudrait » ! « N’est-ce pas madame le directeur » ! cette fois, celle-ci répondit à peine observant son mari légèrement gai, entouré de plusieurs monitrices qui jouaient à se fendre des rires les plus aigus pour attirer l’attention pendant qu’Eva elle-même les regardait songeuse, sourire aux lèvres, imaginant peut-être quelque partie fine quand tout le monde serait parti se coucher et afin de prendre sa revanche jusqu’au bout. Vers une heure trente du matin, le directeur sonna le rassemblement et demanda à chacun d’aller se coucher. Passant devant elle, il lui murmura de l’attendre dans une heure derrière les ormeaux. Le plaisir sous les étoiles l’attirait. Elle alla donc se coucher et à pas feutrés, se releva une heure plus tard. La nuit était claire et la haie d’ormeaux, délimitait le terrain de jeux, masquant un espace circulaire en forme d’alcôve qu’Eva découvrit en y arrivant. Surprise, elle aperçut d’abord Mylène, assise, la brune Mylène aux longs cheveux d’ébène, la plus jeune des monitrices, la plus jolie aussi, coincée entre les cuisses d’Alex. Il était derrière elle, lui caressant le ventre avant de la coucher sur lui en faisant descendre et pivoter sa tête à hauteur de son sexe en érection, pour qu’elle le goûte jusqu’à ce qu’il se répande et se rétracte dans sa gorge. Dès qu’il la vit, il fit signe à Eva de s’allonger à côté de Mylène et lui demanda de la masturber jusqu’à ce qu’elle hurle. C’était une première pour elle, et si elle la fit jouir bruyamment, ce fut sans parvenir à la faire mouiller, gicler comme elle le faisait pour elle-même. Mylène suffoquait, et d’avoir reçu du plaisir d’une autre femme et d’avoir avalé la semence de son directeur. Mais il ne lui laissa pas le temps de se remettre. À nouveau pris de désir il la pénétra sauvagement et en un râle sourd s’affala sur elle. Eva lui caressa alors les fesses, chatouilla par derrière ses bourses jusqu’à ce qu’elle sente son sexe durcir. Alors, il se retourna et la prit en caressant son clitoris qui émergeait de plus en plus en plus sous le plaisir et tous les deux jouirent comme des enfants ravis sous le regard légèrement défait de Mylène.

Ils se rhabillèrent, pris de fou rire et rassasiés. Chacun regagna son bâtiment. Arrivée en bas de l’escalier, Eva crut apercevoir une ombre… qu’elle reconnut tout de suite. Apeurée, elle pressa le pas jusqu’à son lit. Quelques minutes après, elle se sentit rouée de coups de savate et s’entendit traiter de putain de traînée, de poufiasse !

Aujourd’hui, elle s’étonne d’avoir pu braver une épouse, mais c’était comme si tout cela avait lieu malgré elle, sans elle…

Par Emma Seul, , publié le 08/05/2010 | Comments (0)
Dans: Les Alarmes d'Eros | Format:

Ces voisins inconnus, VIII

Sommaire

À l’heure de pointe, j’étais dans le métro. Terriblement fatigué. Le trajet d’Altstetten à Zurich ne durant que quelques minutes, il ne fallait surtout pas piquer du nez si je ne voulais pas me réveiller, comme souvent, au terminus, quelque part dans l’Oberland zurichois. En outre, je devais garder la tête froide – j’étais impliqué dans un cas, j’avais provoqué quelque chose d’horrible en voulant subitement faire l’école buissonnière. On me soupçonnait – ce qui en réalité me faisait plaisir, car je souffre d’être toujours tenu pour parfaitement insoupçonnable, que ce soit à la douane ou lors d’un contrôle policier lorsque les fonctionnaires se contentent de me faire signe de passer. Là, j’étais le cas. J’avais certes toujours eu ces absences, je faisais des choses que je ne me rappelais pas, des peccadilles, insignifiantes, comme cela peut arriver à tout le monde, déplacer des choses que je ne retrouvais plus, je n’étais pas toujours à mon affaire, ma femme m’appelle « Professeur Nimbus ». Tu es le cas, me répétait une voix intérieure. Tu voulais soudainement faire l’école buissonnière, maintenant, c’est toi qui tombes. Tu es tête en l’air. Un vide profond et néfaste m’a happé, j’ai senti que je m’endormais. Derrière moi, quelqu’un téléphonait et il y en avait pour tout le compartiment.

« …dunque, sag ihm nichts, diesem fucking idiot, voglio parlare io con lui, würkli ! » (1) De l’argot allemand latinisé, des bribes de dialecte anglicisé, la langue écrite, le traducteur en moi s’était éveillé, dans mon demi-sommeil, j’ai commencé à tourner et retourner des mots, je voyais des ponts suspendus sur des gorges. Pathos par exemple : c’est incroyable comme ce mot résonne différemment selon les langues, voilà ce que j’ai pensé, et comme il faut le traiter différemment lorsqu’on le traduit, mon corps est devenu agréablement lourd. Le métro est arrivé à la gare, ma tête reposait contre la fenêtre, je savais que je dormais mais je n’arrivais pas à me lever et, bizarrement, j’avais les yeux ouverts. Sur le quai, j’ai vu Gieri Casutt totalement nu, à côté de lui, deux spécialistes de littérature comparée eux aussi nus, l’un avait un bras à la place d’une jambe, l’autre, quatre jambes. Ensemble, nous avons pris le direct pour Soleure.

Quatre postes émetteurs-récepteurs se sont assis dans le compartiment.

Le train était déjà en route lorsque j’ai entendu grincer les freins.

C’était la sonnette de notre porte d’entrée.

Déjà levée, Marie Claire s’est approchée du lit que j’avais mis sens dessus dessous :

« Il y a un policier à notre porte. Il s’appelle Kambli. Il veut absolument te parler. C’est 8 heures du matin et samedi… »

Je me suis levé en sursaut et j’ai enfilé le peignoir de Marie-Claire.

Kambli était déjà sur le palier. La raie encore fraîche de gel. Il avait l’air d’un étudiant.

« Je dois vous parler. Seul à seul. »

Je l’ai fait entrer, nous nous sommes installés dans la cuisine, Marie Claire a quitté l’appartement sans un mot.

Dans la cuisine, la radio était allumée : deux hauts fonctionnaires des CFF parlaient des freins des nouveaux trains à deux étages. J’ai baissé le volume.

Je me rappelle l’interrogatoire qui a suivi comme un cauchemar protocolaire ; j’avais été chopé au pied du lit, c’était la tactique de la police et le but avoué de Kambli, car un homme n’est jamais plus sincère que lorsqu’il veut paraître réveillé alors qu’il a encore tous les membres engourdis de sommeil…

Kambli était extrêmement sérieux :

« Écoutez, je n’ai pas dormi pendant deux nuits à cause de vous. J’ai lu vos textes. Je vous ai démasqué. »

« Que voulez-vous dire ? »

« J’ai fait mon enquête. Il faut que nous parlions de Neuchâtel ! »

J’ai avalé ma première gorgée de café sur un ventre vide.

« Vous avez passé une année à Neuchâtel, apparemment comme assistant de littérature française. Mais vous n’étiez jamais à l’université du bord du lac. On vous voyait toujours devant la maison de Dürrenmatt, qui domine la ville. Vous étiez observé. » « Observé ? Par qui ? » – « Peu importe par qui. On vous voyait devant la maison de Dürrenmatt, souvent plusieurs fois par jour, et c’était pendant ses années les plus subversives. »

« C’était juste une connaissance de promenade, ai-je dit. Je le rencontrais en chemin, nous n’échangions que des banalités, il était plongé dans ses pensées, la plupart du temps, je disais : « Bonjour », et il répondait à mon salut en français, il me prenait pour un riverain ; ce qui me faisait plaisir, c’est qu’il me prenait pour un Suisse romand. »

« Et vos vagabondages au travers des vignes surplombant le lac de Bienne : vous vouliez reconstituer l’action de ses romans policiers, n’est-ce pas ? »

« C’étaient des sondages le long de la frontière linguistique, j’en ai fait partout en Suisse, je voulais expérimenter la frontière linguistique, là où l’allemand bascule au français et vice-versa, vous comprenez, les langues s’infiltrent les unes les autres, s’interpénètrent. Je l’avoue : une année avec la promenade pour modus vivendi ; mais, même en rêve, je n’aurais jamais pensé que j’étais surveillé. »

« La promenade comme modus vivendi, état de basculement », écrivit Kambli sur une feuille.

« Je lisais en marchant, c’est pour ça que je devais sortir, je lisais Mallarmé, Baudelaire, Apollinaire, Cendrars. Chaque étudiant a une année à consacrer aux fleurs stylistiques des autres… »

« J’ai aussi étudié la littérature, pendant quatre semestres, mais je ne me suis jamais consacré aux fleurs stylistiques des autres », dit Kambli.

Pendant qu’il prenait des notes, je pouvais l’observer.

Il était manifestement l’un de ces malheureux étudiants en lettres sans affinité littéraire particulière, de ceux qui restent superficiels et compulsent la littérature secondaire pour renoncer un jour avec frustration.

« À l’époque, vous avez continuellement changé d’appartement, passant de mansarde à mansarde. »

« Ceux qui n’ont jamais vécu dans des mansardes ne comprennent pas nos poètes. »

« On vous a vu mangeant de la charcuterie, des saucisses, seul à votre table, buvant des litres de Sauser pour vous sentir plus proche de votre écrivain préféré, comme vous l’écrivez vous-même, Frédéric Sauser, qui s’est ensuite fait appeler Cendrars, ce qu’on pourrait traduire par Glühende Asche. »

Ce n’est qu’à ce moment-là que j’ai remarqué que Kambli était vraiment fiévreux, la fièvre de Cendrars l’avait atteint, celle que je connaissais bien ; manifestement, Kambli avait lu pendant deux jours et deux nuits.

« Je me suis exercé avec le premier livre de Cendrars en tant que traducteur, j’ai dit. L’Eubage. Aux antipodes de l’unité. En allemand : Im Hinterland des Himmels.

Un livre extraordinairement infini, aux confins d’un monde sidéral. Une beauté lyrique originelle. Cendrars l’a écrit dans un hangar près de Paris par une nuit claire. C’est mon livre préféré. Mais je ne l’ai jamais fini. J’ai échoué. »

« Un livre plein de folie et d’explosions, auquel vous adressez un hymne. Vous célébrez le danger commun, vous renvoyez aux, je cite, « lignes d’explosion », au « sentier des écrits enflammés et des mots de feu », au « chemin secret des détonations » qui, de l’eubage, mène directement au « Moloch », Moravagine : une symphonie du mal. J’ai lu Moravagine. J’ai lu votre travail consacré à Cendrars. Vous l’aimez pour son incroyable vitalité. »

Je n’avais jamais écrit ça.

En outre, aucun de mes textes consacrés à Cendrars n’avait été traduit en allemand. « D’où tenez-vous ça ? », j’ai demandé.

« Je vous suis à la trace. Vous êtes mû par une force criminelle. Vous menez une double vie. »

« Tous ceux qui écrivent mènent, au sens large, une double vie », j’ai dit. Kambli n’écoutait pas. Ce n’est pas moi qui étais entendu, c’est moi qui devais écouter :

« … et cela va avec votre perversion : dans l’un de vos essais, j’ai lu avec consternation comment vous torturez à mort des moustiques et d’autres petits animaux. »

« Ce ne sont que des citations. J’ai écrit sur les fièvres provoquées par des piqûres de moustiques et sur la fièvre brésilienne des poètes modernistes. J’ai écrit plusieurs essais sur l’accueil de Cendrars au Brésil, il était attendu là-bas par les avant-gardistes comme l’envoyé de la modernité parisienne. À l’époque, au Brésil, on construisait des villes totalement modernes, vous comprenez, le modernisme, sans pignon. »

« Sans pignon », nota Kambli.

Il avait quand même écouté.

« Cendrars a tenté de cultiver du cresson, au cas où vous chercheriez quelque chose d’innocent », j’ai dit, « et, pour autant que je sache, le cresson s’utilise pour la soupe, pas comme stupéfiant. »

« Tout dépend de la dose, a dit Kambli. « Délires, infections, explosions », peut-on lire sous votre plume. »

« Je n’ai jamais écrit un texte avec ce titre, vous tenez ça d’où ? »

« … et votre intérêt, ensuite, pour les poètes marocains et tunisiens, pour la littérature orientale des fumeurs d’opium… Vous êtes musulman ? »

« J’ai quitté l’Église. »

J’étais complètement dérouté par l’interrogatoire de Kambli. Il me lançait des citations que je ne connaissais qu’à moitié et qui avaient été déformées. J’étais irrité tout en étant blessé. Je ne me rappelais pas tout ce que j’avais écrit ; il avait manifestement aussi déniché des brouillons.

« Vous aimeriez être un monstre sacré, je le tire d’un poème dans lequel vous prônez une vie double, « la deuxième peau opaque ». Vous ne vous fiez qu’à « l’impensable », comme vous l’écrivez souvent. Mais, maintenant, nous allons en avoir le cœur net. « In spermas veritas est ! » Bref : il nous faut votre sperme. »

Son latin de cuisine me mit la puce à l’oreille. Kambli avait manifestement lu mes textes neuchâtelois dans une mauvaise traduction, il les avait probablement fait traduire par son ordinateur.

Il me fallait un avocat parlant quatre langues, s’y connaissant en littérature, sachant comment résonnent des représentations du monde allemande et latine lorsqu’elles se déchaînent dans sa poitrine. Il me fallait une personne pouvant très exactement traduire ce que je disais. Il n’y en avait qu’une. Une Romanche.

« Il faut d’urgence que je téléphone », j’ai dit à Kambli.

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(1) « … donc, ne lui dis rien, à ce foutu idiot, c’est moi qui veux lui parler, absolument ! »

Par Peter Weber, , publié le 01/05/2010 | Comments (0)
Dans: Suisses | Format:

Le métis

C’était un de ces cafés sombres de province où végètent ordinairement des habitués. Je n’aime pas ces endroits immobiles, mais tandis que le soleil d’été régalait mes yeux de ses ondes de chaleur dansant sur l’asphalte bouillant, il emprisonnait ma marche dans une gangue de plomb brûlant : n’y tenant plus, je m’assis entre ombre et lumière, et dégustai un monaco glacé. Un homme entra, qui en passant, me regarda en fronçant les sourcils. Il s’adressa à la cantonade en me tournant le dos. « Écoutez les gars, vous connaissez la nouvelle ? La négresse s’est fait éventrer par sa voisine, la Stéphanoise. M’est avis qu’elle l’a mérité. À force de tourner autour du mari de l’autre. C’est qu’elles sont lubriques, ces chiennes africaines, pas vrai ? Et en plus, vous savez quoi ? Elle attendait un p’tit singe. » Il adopta alors une posture et une démarche simiesque auxquelles répliquèrent des cris de singe de l’assistance qui ce faisant, me jetait des regards de biais. Je payai et m’en allai. Je connaissais les deux protagonistes de l’histoire. La victime n’était pas africaine mais malgache. Et elle n’était pas lubrique. La « Stéphanoise », comme ils disent, tout ce qu’elle avait de bizarre, c’était de ne pas être de ce village de Haute Loire.

J’ai eu la chance de connaître les deux familles et, en particulier, les deux femmes. Ce qui leur est arrivé est singulier : je vais le raconter pour effacer de ma voix ces cris ignobles. Mais je vais le faire en me plaçant sur la ligne invisible qui sépare exactement en deux le terrain sur lequel ont été bâties les maisons de vacance des deux femmes et de leurs époux, des cousins germains.

Je tourne le dos au chemin qui devient à ma gauche une route menant au village et à ma droite s’enfonce à travers une forêt dense d’épineux. La maison de Christine, la Stéphanoise, s’adosse à la forêt. Celle de Soa Lia, la Malgache, la regarde. En face de moi, une rangée de sapins serrés devançant un muret protégeant un pré désert. Les maisons ont été construites depuis peu et les cousins commencent à prendre l’habitude de venir ici passer leurs vacances d’été avec leurs femmes.

Au début, Soa Lia a trouvé la situation agréable. Saint-Etienne en été est étouffant et ennuyeux. Partir à la campagne, ça changeait. Et puis, Christine et Jean étaient plutôt agréables ; ils les ont au début invités, Soa Lia et Didier, à déjeuner, à goûter, à dîner, à voir des films. Comme Soa Lia prononçait les mots et maniait la syntaxe à sa façon, au début, ça a commencé par l’imitation de l’accent africain qui faisait rire tout le monde, sauf en fait Soa Lia qui trouvait non seulement l’imitation mauvaise mais, en plus, sans rapport avec son accent. Elle faisait alors semblant, elle riait jaune pour ne pas être en porte-à-faux. Après, Christine a commencé à parler de la pauvreté dans le tiers-monde : le refrain était lancé. « L’autre jour, j’ai vu une émission sur la Somalie. Oh, la, la ! Ces enfants décharnés avec leur ventre gonflé, ça m’a fait quelque chose. Mais chez vous aussi à Madagascar, il y a beaucoup de pauvreté, n’est-ce pas ? » Jean renchérissait : « Aux actualités, ils ont dit que dans le sud-est, dans la partie la plus désertique, la famine sévissait. ». Le premier été, Soa Lia n’a pas osé répondre à ces commentaires : elle pensait qu’elle s’exprimait trop mal pour pouvoir le faire, surtout que son mari ne l’avait pas vraiment défendue. De retour à Saint-Etienne, elle s’était inscrite à une association qui aide les femmes dans son cas : elle avait bien rigolé toute l’année avec les autres élèves – des maghrébines et des turques en majorité, et aussi des femmes de l’Afrique noire et de l’Océan Indien -, et comme elle avait bien travaillé ses cours chez elle, son niveau de maîtrise du français s’était considérablement amélioré lorsqu’elle revint passer les vacances d’été à Hosson. À la première tentative d’imitation de l’accent africain, elle imita avec gouaille l’accent stéphanois et raconta comment elle faisait rire ses copines malgaches avec ses histoires de ménagère stéphanoises qui lui grillaient la politesse dans les queues chez le boucher ou la bousculaient au marché, et qu’elle remettait en place vertement. « Mais on n’est plus chez nous, ici ! », s’écriaient-elles. « Non, vous êtes chez moi, maintenant ! », répliquait Soa Lia. Curieusement, autour de la table, cela ne fit rire qu’elle. De retour à la maison, son mari la critiqua pour avoir cassé l’ambiance, c’était juste de l’humour, il ne fallait pas le prendre au premier degré. Elle lui en voulut. Plus tard, Christine remit le couvert avec Madagascar : « Quand même, tout ce que la France a fait – les routes, les hôpitaux, les écoles -, c’était bien. Ça fait mal de voir maintenant toute cette misère. » Soa Lia ne se laissa pas faire là non plus : « Moi, ce qui m’a surpris en arrivant ici, c’est de voir autant de gens à la rue. C’est bizarre pour un pays qui se prétend riche. » À une autre réunion des deux couples, la conversation en vint à une cousine dont toute la famille se moquait, elle n’avait jamais vraiment réussi à avoir un emploi stable, elle traînait avec un roast-beef, un bon à rien en plus, une espèce de clodo. Christine prononça un verdict définitif : « C’est tout ce qu’on mérite quand on n’a rien fait à l’école. » Soa Lia, qui enfant n’avait pas été scolarisée, s’emporta : « Vous n’avez que ces mots à la bouche : les études et la situation, alors que vous n’êtes que des gratte-papiers de la Sécu et de la Poste ! » L’été suivant, Soa Lia s’abstint de rendre visite à ses voisins.

De son côté, Christine avait du mal à cerner Soa Lia. Au début, quand elle avait su : « Didier a rapporté une Malgache de là-bas ! », elle avait dit à son mari que c’était n’importe quoi, qu’il pouvait évidemment s’amuser un peu sur place pour tromper l’ennui et la chaleur, mais c’est tout ! Didier méritait mieux que ça : quand même, docteur en pharmacie, c’est quelque chose ! Mais il paraît que ça se passe comme ça avec tous les coopérants : ils se font mettre le grappin dessus par les locales. Et comme elles savent s’y prendre, ça les retourne. D’apprendre après que Didier s’était marié avec sa Malgache acheva de la consterner, mais elle décida de composer avec la situation. Après tout, il valait mieux faire bonne figure pour se rapprocher du couple et pouvoir aider Didier en cas de coup dur : dans une famille, on doit se serrer les coudes. Comme ça, la surveillance de cette femme s’en trouvera facilitée. Sans compter qu’on peut lui montrer ce qu’est l’accueil à la française. Christine multiplia les initiatives pour faire plaisir à Didier et à Soa Lia. Les rebuffades de cette dernière l’agacèrent prodigieusement. Elle ne comprenait pas, elle avait été très sympa, elle avait fait beaucoup d’efforts. Avec la différence de niveau, bon, c’était déjà sacrément difficile : elle avait fait des études supérieures et Soa Lia n’avait pas beaucoup de conversation. La seule chose intéressante, c’était ses cartes : ça émoustille toujours, même si on n’y croit pas. Elle, par contre, y croit et c’est normal. Pour des pays comme ça qui ne contrôlent rien de leur présent, la prédiction donne l’impression d’un peu de maîtrise de ce qui est à venir. Du coup, Christine avait souvent parlé de Madagascar pour montrer qu’elle s’intéressait à ce pays. Elle n’avait vraiment pas compris pourquoi Soa Lia avait aussi mal réagi. Et quel manque d’humour aussi ! On ne pouvait rien lui dire. Une fois, Soa Lia a même parlé de racisme. Là, c’était le bouquet ! Dans ce cas, elle aurait été reçue, et avec autant d’égards ? Ce qui embêtait le plus Christine maintenant, c’était de ne plus savoir ce qui se passait chez Didier. Elle était sûre que Soa Lia lui pompait un maximum d’argent pour l’envoyer dans son pays et elle ne pouvait rien faire pour empêcher ça. Dire que sans la France, cette Soa Lia serait encore dans sa brousse à l’heure actuelle ! Et là, elle se pavane avec ces robes courtes et ces petits hauts qui ne cachent rien. Et Jean, comme si personne ne le remarquait, qui bave devant elle.

Au départ, les maisons étaient juste en face l’une de l’autre ; maintenant, elles se faisaient face. Il est vrai qu’une série d’événements avait sérieusement envenimé la situation. Lors d’un barbecue organisé par Christine et Jean qui avaient invité des amis de Paris, alors que des côtelettes avaient été laissées sur le grill sans surveillance, le chien de Soa Lia avait profité de l’occasion pour s’emparer du butin de viande et l’avait rapporté près de la maison de ses maîtres pour le dévorer. Les enfants des invités se rendirent compte du larcin et coururent vers le chien pour tenter de récupérer les côtelettes. L’animal se retourna et grogna en montrant ses crocs, ce qui fit reculer les enfants au-delà de la ligne médiane du terrain des deux maisons. Christine, informée de l’incident, malgré Jean qui tentait de l’en dissuader – ce n’était rien, il y avait suffisamment de viande -, vint faire la leçon à Soa Lia – il faut savoir tenir son chien, et s’il avait mordu les enfants ?, quelle impression vont avoir mes invités parisiens ? Soa Lia l’envoya balader sans ménagement. Les deux femmes ne s’adressèrent plus alors la parole. Quelques jours plus tard, Jean vint voir Soa Lia et Didier, hésitant et le regard fuyant. Il finit par annoncer qu’il avait retrouvé le chat de Soa Lia noyé dans leur lave-linge : Christine avait lancé une machine sans se rendre compte que le chat s’y était installé pour dormir. À travers les portes-fenêtres vitrées de son salon, Soa Lia regarda longuement Christine de profil en train de faire tranquillement la vaisselle chez elle. Les jours passaient sans qu’aucune des deux femmes ne traverse la ligne virtuelle de démarcation qui séparait les deux maisons. Pourtant, Christine osa un jour de nouveau la franchir pour offrir un pot de confiture à Didier, qu’elle avait elle-même préparé avec les fruits de son jardin. Soa Lia en conçut une haine mortelle, elle pense qu’elle peut venir comme ça, entrer sans frapper et passer devant moi sans un mot comme si je n’étais pas là ou comme si ne j’existais pas, pour discuter avec Didier ? Soa Lia avait tout de suite compris que Jean n’était pas insensible à son charme exotique. Elle commença par l’aguicher avec des petits regards et des attitudes équivoques. Lorsqu’il fut mûr, et cela ne mit pas longtemps avec un Don Juan de province manqué, elle passa à l’action. En faisant à Jean ce qu’elle pensait Christine incapable même de concevoir, elle savourait sa vengeance. Un dernier évènement constitua le déclencheur. En cours d’année, à Saint-Etienne, Didier tenta de se suicider. Déjà dépressif à cause de sa pharmacie qui ne marchait pas, la visite d’un huissier mandaté par l’ancien propriétaire de son affaire, qui s’impatientait de ne pas recevoir les derniers versements de sa vente, acheva de le plonger dans une dépression profonde dont il s’imagina s’échapper en essayant mollement de se supprimer avec des barbituriques. Après avoir découvert le corps inanimé de Didier en rentrant chez elle, Soa Lia, après que les pompiers eurent emmené son mari aux urgences, ne sachant que faire, appela Jean. Mise au courant, Christine prit les choses en main. Elle débarqua avec Jean chez Soa Lia, et sans un regard pour elle, commença à fouiller l’appartement à la recherche de papiers. « C’est au cas où, pour l’héritage. », bégaya Jean. Soa Lia, pétrifiée par le sans gène de Christine, ne put réagir, et ce n’est qu’après le départ du couple qu’elle récupéra ses esprits. Elle se jura de faire rendre gorge à Christine, mais pour l’instant, elle avait à s’occuper de Didier. Celui-ci resta quelque temps à l’hôpital, et comme l’été approchait, manifesta la désir de passer sa convalescence dans leur maison d’Hosson. Malgré son absence d’envie, elle accepta pour son mari.

Je regarde les deux maisons. Et pourtant en elles se sont côtoyés le romazava de Soa Lia et le sarasson de Christine, la danse des canards et le salegy, le culte des ancêtres et le paradis chrétien.

De retour à Hosson, Soa Lia entreprit de jeter un sort à Christine. Elle acheta une chèvre pour le sacrifice et se prépara mentalement pour l’invocation aux esprits. Qu’est-ce qu’elle croit ? Elle fait celle qui méprise les cartes. Pourtant, quand je lui ai dit qu’elle n’arrivait pas à avoir d’enfant, elle a marqué le coup. Elle croit que je me suis mariée avec Didier pour son argent, mais quel argent ? Je ne suis pas comme ma copine Zara, la pute. Il me plaisait tout simplement avec son petit visage pointu de blanc tout sec. Il faut aussi penser à l’avenir. Qu’est-ce que je deviens s’il me laisse tomber ou qu’il meurt ? Je n’ai pas de travail. Alors, oui, j’ai fait construire ma petite maison chez moi à Itampolo où je me retirerai plus tard. Après tout, la France est riche, n’est-ce pas ? Si un tout petit peu part à Madagascar, ça ne se sentira pas. Et puis, c’est un juste retour des choses : dans le temps, ce pays s’est bien servi sur le dos du mien, non ? Christine, elle me prend de haut parce que je n’ai pas d’éducation. Mais de quoi parle-t-on ? D’une éducation qui laisse crever de faim une cousine sans le sou ? Chez nous, on s’entraide, on ne laisserait jamais faire ça. Ah, je n’ai pas beaucoup de conversation ! Tu parles d’une conversation chez eux ! Toujours des histoires sur les noirs et leur incapacité à se prendre en charge eux-mêmes ! Et en plus, il faut rire ! Mais de qui se moque-t-on ? De toute façon, je m’en fiche : mon ventre s’arrondit de plus en plus, même s’il n’y a que moi qui le voit. Christine va avoir une sacrée surprise. Maintenant, elle va constater la puissance de la magie malgache.

Christine, depuis le début des vacances, se laissait gagner par une douce exaltation. Au diable Soa Lia ! Depuis cinq longues années qu’elle essayait d’avoir un bébé ! Et là, depuis peu, plus de règles, et elle commence même à avoir des nausées. Elle préfère cependant garder la nouvelle pour elle et attendre d’être complètement sûre : elle a eu tant de déceptions jusqu’ici. On ne sait jamais. En attendant, elle est oppressée par la chaleur de l’été, comme toujours. Et les nuits sont si fraîches à Hosson, à cause de l’altitude. Elle a du mal à s’endormir et aujourd’hui, elle est contrariée par l’attitude de Jean qui se met à défendre Soa Lia. C’est nouveau, ça ! Qu’est-ce que ça signifie ? Elle sombre dans un sommeil difficile. Elle se retourne sans cesse. Une branche tape à la fenêtre et son estomac se noue. Elle rêve de papillons englués dans du sang. Soudain, elle se réveille, se lève, se dirige vers la fenêtre et voit d’abord l’obscurité du bois transpercée par les fûts des arbres. Son cœur s’arrête. Elle vient d’apercevoir une masse sombre évoluer lentement au fond du bois. Suspendant sa respiration, elle regarde encore par la fenêtre et voit maintenant la chose se diriger vers elle comme en rampant. Christine distingue deux points jaunes comme des yeux qui semblent la fixer. Paniquée, elle essaye de crier mais aucun son ne sort de sa bouche. Les yeux jaunes l’observent à présent tout près de la fenêtre. Christine s’est recroquevillée dans un coin de la chambre et elle ne comprend pas pourquoi Jean ne se réveille pas. Les yeux et le corps immense informe ont traversé le mur et s’avancent vers elle. En s’évanouissant, Christine a une pensée saugrenue : elle se rappelle sa grand-mère paysanne lui racontant que dans les fermes, il fallait suspendre les bébés au plafond pour ne pas qu’ils soient mangés par les cochons en liberté. Au réveil, Christine est dans son lit avec Jean qui dort encore. Elle sent quelque chose de poisseux entre ses jambes. Elle écarte la couette : du sang et des petits monticules noirâtres tâchent le drap sous elle. Tout tourne autour d’elle. Elle se lève et sort sur le perron pour prendre l’air. À travers l’éblouissement matinal du soleil levant, elle aperçoit Soa Lia vider près des sapins au fond de son terrain un seau rempli d’un liquide sombre et revenir en posant sa main sur son ventre. En un éclair, elle comprend tout. La chèvre que Soa Lia a amenée la veille, les cris de la pauvre bête qu’on égorgeait en fait, le sang recueilli dans le seau, les étranges psalmodies provenant de la chambre d’ami de la maison de Didier, le souvenir des histoires de magie noire de Soa Lia : elle l’a ensorcelée ! C’est sûr : c’est pour cela que la bête immonde lui est apparue et lui a mangé son bébé, son pauvre bébé, son bébé à elle. Christine se met à pleurer. Elle s’arrête brusquement. Une autre illumination. Jean lui paraissait bizarre ces derniers temps. Un jour, elle avait senti sur lui cet écoeurant parfum à la vanille que porte Soa Lia, il avait dit qu’il lui avait fait la bise, lui ne s’interdisait pas de parler à Soa Lia, elle l’avait cru ou avait préféré le croire ; tout à l’heure, cette façon de se caresser le ventre et de cheminer comme alourdie vers l’avant : Soa Lia était enceinte et pas de Didier, puisqu’il est stérile, ça, ça le foutait vraiment en l’air ; donc de… Elle eut la respiration coupée, un flot de sang lui monta à la tête. Son visage se durcit, ses yeux se plissèrent. Elle rentra dans sa cuisine et y saisit un couteau de boucher. Elle traversa en haletant le gazon entre les deux maisons et entra chez Didier et Soa Lia.

J’imagine qu’après cela, Soa Lia ayant pris le couteau de Christine dans le ventre, a malgré tout trouvé la force de l’assommer avec le pilon rapporté de Madagascar et qui se trouvait alors à portée de main, qu’elle est sortie en titubant de sa maison, qu’elle s’est écroulée et qu’elle a, on ne sait comment, réussi à arriver en se traînant près du portail.

Je repasse près du café sombre et j’entends en passant le même homme haranguer ses compagnons. « J’en ai appris une bien bonne, les gars. Vous vous rappelez la négresse éventrée. Eh, bien ! Elle est morte mais son p’tit singe est vivant, incroyable ! Les médecins, en arrivant, l’ont trouvée gisant au milieu du terrain. Ils ont vu qu’elle était enceinte, que c’était foutu pour elle, mais qu’ils avaient une chance de sauver le bestiau s’ils s’y prenaient tout de suite sur place. Et ils l’ont fait ! Chapeau bas ! La médecine chez nous, c’est quelque chose ! Là-bas, dans son pays, personne n’aurait survécu, c’est moi qui vous le dis ! »

Je continue mon chemin, m’enfonçant dans la chaleur.

Par Michel Gironde, , publié le 25/04/2010 | Comments (7)
Dans: Créolisations | Format:

Écrire

Il y a écrire et écrire
Aujourd’hui j’écris du bout des tempes
Comme un plaidoyer morose pour l’avenir ou la fonte des glaciers
Ce futur de nos pairs qui nous anime à peine
J’intervertis les sens dans ma petite retraite d’argent et refuse
 
J’écris ces champs bourrés d’insectes qui nous frôlent les cuisses qui nous caressent
J’écris les ébats langoureux que connaissent nos filles et nos mères
J’écris la résilience de l’homme avec une certaine sensualité
Connaissance et conscience
J’ouvre
Une nouvelle partie de jeu au monde impromptu
 
Un semblant de révélation à la saveur trop rare et écœurante de papaye mûre
 
Comme toi
J’écris pour défier le temps
Mais qu’est-il vraiment que je puisse défier
Ni mon ombre
Ni l’ombre de mon chien
On connaît la chanson
 
J’écris pour en finir avec la vie qui m’épuise
Avec ses litanies de civilités hebdomadaires
Qui me font rire ou sourire ou franchement chier
J’écris pour me libérer ou pour mieux me lier
Car j’aime ça
Autant que l’alcool
Autant même que les hommes
 
La peau a ça de bien qu’elle ne parle pas
Même sous la pression
Même sous la torture
 
La peau ne dit mot et ne saurait sérieusement s’écrire
Elle goûte et elle sent
Elle perle de plaisir
Elle brille ou s’éteint comme un astre noir baigné de lune
 
J’aime écrire et ça défie
Ça dépasse
Les commentaires
Comment commenter l’obsessionnel en nous les mots seraient caducs
J’aime écrire comme j’aime adouber certains corps offerts
Qui nous décuplent les tissus
J’aime les honorer
Puis les maltraiter
Avec politesse et sophistication
Et parfois pas
(La sophistication est un luxe qui se paie comptant au royaume des sens)
 
J’aime écrire lorsque le désir point en moi et que je le sens là prêt à éclore entre mes doigts
Ou lorsqu’il se perd
En colliers de solitude
 
J’aime ce goût du verbe tendu
À l’hypoténuse
 
Et de toi
Cette chair diaphane
Que je m’évertue à dévêtir.

Par Arnaud Delcorte, , publié le 24/04/2010 | Comments (0)
Dans: Pratiques Poétiques | Format:

Ambivalence

Au lendemain de sa chaotique première année d’enseignement, elle fut mutée dans une petite ville plus bourgeoise du Midi toulousain. Elle s’était remise un peu à manger mais restait d’une maigreur anormale. Ses premiers élèves l’avaient surnommée « la bohémienne ». Sa jeunesse, sa petite taille, son regard noir de chat à l’affût, ses cheveux tout bouclés mais jamais coiffés, ses airs mi-craintifs mi-rebelles lui donnaient l’allure d’une gamine égarée dans un monde d’adultes qu’elle devait pourtant apprivoiser.

Après une année professionnelle atypique où, suivant les classes, le sérieux de la philosophie qu’elle enseignait côtoyait l’inconvenant, elle s’était promis d’éviter trop de familiarité avec ses futurs élèves. Les soirées « orgiaques » chez elle, à la ferme, il ne fallait plus que cela se reproduise. Et pour s’obliger à plus de décence, elle loua un studio en pleine ville. Les aventures pourtant n’allaient pas manquer.

Cinq ans auparavant, pour son seizième anniversaire, ses parents lui avaient accordé la permission d’aller dans un camp de vacances, avec une de ses sœurs. Elle y rencontra son premier amour. Un amour aussi fou qu’innocent. D’origine tunisienne, mais blond aux yeux bleus, il avait le visage d’un ange, une douceur dans le sourire qui la faisait fondre. Elle l’aimait comme un grand frère. Ignorante des choses du sexe, elle découvrait pour la première fois au creux de son ventre, lorsque le soir après le repas ils dansaient enlacés, cette onde chaude qui fait plier.

À leur retour, sa sœur, qu’elle n’aimait pas, informa les parents. Rigoristes, intégristes, ils s’alarmèrent comme pour une catastrophe diabolique, lui demandant la profession des parents de ce jeune homme, si elle voulait l’épouser… Elle était abasourdie et commença à flairer une chose bien coupable dans cette tendre romance. Ne pouvant se résoudre à se croire damnée, elle continua de le voir en cachette. Elle disait aller à la « bibliothèque » et le retrouvait dans un café, yeux dans les yeux pour une heure ou deux de sourires langoureux. Elle ne pourrait le jurer, mais elle crut bien un jour se voir suivie par un détective privé que ses parents auraient chargé d’espionner. Ils en étaient capables. Quelle maladresse ! Elle s’attacha à lui plus qu’il ne l’aurait mérité et quand, à la fin des vacances, il dut partir à l’armée où il s’était engagé, elle se mura dans le silence et s’enferma dans ses rêveries amoureuses.

Ils s’écrivirent des lettres enflammées, puis un jour, elle fut seule à écrire. Elle se lassa sans l’oublier pourtant. Il restait son ange. Elle « grandit ».

Un soir de spleen, peu avant sa deuxième année scolaire, elle décida à tout hasard de le recontacter. Elle lui écrivit chez sa mère en lui donnant l’adresse de la ville et du lycée où elle était nommée.

C’était le jour de la rentrée. La cloche sonna. Il était midi. Elle traversa la cour et se dirigea vers le grand portail. Arrivée devant la grille, elle crut à un mirage : l’ange de son adolescence était là, de l’autre côté. Il lui souriait. Elle était si interloquée qu’elle ne comprit pas la possibilité de sa présence en ces lieux. C’était si inattendu qu’elle l’embrassa timidement et lui prit la main, comme on prend celle d’un grand frère pour rentrer à la maison, sans échanger un seul mot.

Elle revoit la scène : il s’assit sur une chaise, la prit sur ses genoux, lui caressa les cheveux, en la dévisageant de ses yeux clairs et lumineux. Elle était interdite : tout son amour de jeunesse reflua et avec lui son sexe s’ouvrit sous la chaleur d’une poussée qui commençait à s’étendre comme des mains qui se tendent pour demander qu’on leur donne ce qui réclame sans attendre. Il saisit son émoi et doucement plongea ses mains sous le pull-over noir en réchauffant ses deux tout petits seins dressés. Mais c’est en bas que son corps appelait. Pour qu’il descende là où le désir pointait et faisait de plus en plus béante son ouverture, elle releva d’une main sa jupe et dégrafa de l’autre son pantalon pour prendre son membre dur où elle se promena en tirant sur la peau bien en haut puis en bas. Il était si excité que son sperme envahit ses doigts avant qu’elle ait pu savourer de le faire attendre. Libéré, il passa sa main gauche sous ses fesses et de la main droite sous sa culotte en dentelle, il descendit un doigt au fond d’elle sachant que c’est le meilleur geste pour que ça glisse et que la fleur s’ouvre en pétales gluants, offertes à butiner à tous les doigts. Et en effet, elle mouilla doucement. Il voulut accélérer le rythme mais elle lui chuchota de ralentir, de s’attarder au milieu juste à l’entrée où ça plisse, entre sa « perle » et sa porte d’entrée, c’était son endroit le plus sensible : à chaque frôlement doux, elle s’écoulait chaudement et manquait défaillir. Puis elle lui demanda d’entrer d’une main dans ses fesses, et d’allonger de l’autre les caresses en étirant légèrement ses lèvres : sa fente devenait alors énorme, très longue et gluante de plaisir. Elle y sentait presque son cœur battre. Ça n’en finissait pas de se gonfler. Son bourgeon s’ouvrait comme une jeune pousse, s’amollissait, s’attendrissait, s’étalait laissant échapper des gémissements plaintifs quand des jets d’eau chaude le submergeaient. Son sexe était là ouvert, soyeux, visqueux, et la main s’y perdait de haut en bas. Abandonnée dans ses bras elle lui demanda enfin de rentrer tout au fond en augmentant brièvement le rythme pour faire monter la jouissance et puis de ralentir. Le plaisir écartelait son sexe. Elle n’en pouvait plus. Son corps se ramassa en avant et de son antre secret mais immense jaillit un long chant déchiré entre la joie et la détresse. Il s’était remis à bander. Alors, il la coucha sur le lit tout proche, et la pénétra. Elle accompagna ses allées et venues de caresses sur son clitoris pour exulter encore dans un crescendo qui semblait ne devoir jamais finir. Bientôt, en effet, un concert s’éleva et explosa dans un accord parfait.

Repus de plaisir, ils s’endormirent dans les bras l’un de l’autre. Elle avait tant rêvé de cet amour. Quand elle se réveilla, il la regardait. Son air était doux mais légèrement triste. Il se taisait. Elle lui raconta ses frasques de l’année passée puis l’interrogea sans imaginer qu’il pût avoir une vie privée qui pourrait maintenant l’éloigner d’elle. Il lui confia qu’il avait une compagne et un fils, mais que personnellement cela ne le gênerait pas, ni à « elle » de vivre à trois, enfin, à quatre. Elle était légèrement rebelle, mais pas suffisamment émancipée pour accepter l’offre ni même l’envisager. Alors, elle le garda jusqu’au lendemain pour prolonger l’ivresse de leurs ébats. Ils firent l’amour tendrement au cœur de la nuit et au petit matin, il la quitta. Pourquoi était-il revenu ?

L’année commençait bien ! Le cœur chaviré, le corps meurtri, elle se retrouva le lendemain face à ses élèves, habillée toute en noir, fidèle à l’idée que cette couleur sombre mène au « questionnement ».

Après une semaine de flottement où de part et d’autre de la scène où le cours se joue, les élèves et le professeur se jaugent, sa classe de « littéraires » l’adopta. Son public, essentiellement féminin, la regardait avec fascination : ses yeux noirs de bohémienne effarouchée s’enhardissaient quand elle se lançait dans une explication avec une conviction théâtrale de gourou. En un an, elle avait pris de l’assurance. Elle en imposait maintenant et au terme de ses tirades enflammées, un silence de plomb s’abattait souvent sur la classe et pétrifiait les regards.

Elle eut plus de mal cependant avec ses deux classes de scientifiques, notamment avec l’une d’entre elles, composée de garçons uniquement. Ils l’accueillirent froidement, dédaigneusement, la regardant à peine ou avec superbe. Dès la première heure, elle se dit que l’année avec eux serait infernale. Elle avait besoin qu’on l’aime, qu’on l’adopte, qu’on reconnaisse en elle ce quelque chose dont elle craignait de manquer mais dont elle croyait les autres pourvus. Elle était capable de se surpasser si on lui faisait confiance, et au contraire de se fourvoyer si elle se sentait mésestimée. Trop instinctive pour maîtriser une relation qui la mettait en danger, elle prêta le flanc à leur orgueil, leur ironie et le climat devint vite invivable. Quand elle aborda la leçon sur le désir, elle voulut contourner la question sexuelle à laquelle ce terme renvoie inévitablement notamment pour de jeunes adolescents. Ce fut au moins l’occasion d’allumer une certaine lueur dans la froideur de leur regard et d’échauffer sinon leurs esprits, tout au moins leurs corps.

Le soir de cette leçon, l’élève le plus apparemment rétif, un brun aussi ténébreux que son ange était blond, frappa à sa porte. L’avait-il suivi dans l’après-midi pour savoir où elle résidait ? Elle lui ouvrit sans imaginer ce qu’il venait chercher. Malgré ses frasques de l’année précédente, et sous ses airs parfois rebelles, elle avait gardé, une candeur enfantine. Il s’assit sur le lit sans rien dire. Il était rouge, ses yeux de braise semblaient préméditer un crime. Elle commençait à prendre peur quand il se rua sur elle. Elle voulut se dégager. Il suait de rage et de désir et en un geste brusque, il la plaqua au sol, lui arracha ses vêtements et la pénétra furieusement, jouissant presque aussitôt. Il s’affala sur elle, se releva, alluma une cigarette, et le regard menaçant lui intima l’ordre de se taire. Elle en avait connu bien d’autres des amours coupables avec ses élèves ! S’il savait, pensait-elle… C’est vrai que cette fois, il s’agissait purement et simplement d’un viol. Elle le rassura à moitié, afin de profiter de sa peur pour prendre un peu d’ascendant. Il faut croire qu’elle y réussit puisqu’il devint son élève le plus attentif sans plus jamais venir l’importuner et le climat de la classe s’en ressentit.

Comme l’année précédente, ses collègues l’ignoraient. Sauf un, dont elle s’aperçut au bout d’un mois qu’il la regardait, la fixait même d’un air gourmand et quelque peu allumé. Il était professeur d’arts plastiques et son épouse, une très belle femme, enseignait le français. Lui était petit, un peu rond. Il ressemblait au sculpteur César.

Un jour, en salle des professeurs, il l’aborda. C’était un matin à la récréation de dix heures. L’un et l’autre avaient terminé leur journée. Il lui proposa de venir boire un café chez lui. Elle savait pertinemment qu’il allait se passer des choses, mais refusait d’en prendre conscience et voulait se convaincre d’un intérêt innocent, ou, pourquoi pas, culturel. Sa mauvaise foi évidente ou son ambivalence firent qu’elle se laissa faire sans broncher, mener jusqu’à sa chambre où il la coucha, la déshabilla entièrement et la regarda, elle, son buste, ses hanches, son sexe offert, ses jambes, comme pour la sculpter. Elle devait être consentante puisqu’elle sentit le bas de son ventre s’ouvrir et désirer chaudement l’apaisement. Alors, il sortit son sexe qui lui faisait mal, engoncé dans son pantalon, puis fourra sa tête entre ses cuisses et se mit à la lécher du plus bas au plus haut la pénétrant doucement d’un doigt pour que l’entrée s’élargisse et devienne glissante. Tendue sous le plaisir elle gémissait. Le barrage de sa rivière allait céder enfin et inonder le drap quand il lui mordit le clitoris. Elle se répandit et elle s’entendit chanter longuement très haut et très fort dans une extase de sensations qu’elle ne connut jamais avec un autre homme aussi intensément. Il la pénétra alors et jouit à son tour. Elle le retrouva ainsi toute l’année, le mercredi à dix heures. C’était à chaque fois le même rituel.

Jamais, elle n’osa l’interroger, sur lui, sur sa vie, ni même évoquer cet adultère.

Des années plus tard, elle comprit qu’elle avait été comme une pâte à modeler au gré de leurs désirs, partagée entre un corps qui dit oui et un esprit qui dit non, mais qui se tait.

Par Emma Seul, , publié le 24/04/2010 | Comments (0)
Dans: Les Alarmes d'Eros | Format:

Retrouvailles (3)

Sommaire

Quand ils furent seuls, il lui annonça qu’il voulait maintenant faire intervenir une autre femme dans leurs relations. Il voulait une jeune fille encore vierge entre dix-sept et vingt ans, prude et bien élevée, qu’ils pourraient initier à l’amour charnel. Après avoir cherché un moment, elle proposa une des filles de son ex-belle famille où elle se rendait encore souvent, une créole qui lui semblait plutôt sage, pieuse, et probablement inexpérimentée. La plupart des filles dans cette île tropicale se déniaisaient bien plus tôt, mais il restait encore dans ces familles très catholiques nombre d’enfants surveillés et préservés des tentations. Ils l’invitèrent à la plage, à la maison, à dîner, à dormir, et une familiarité s’installa entre eux trois. Il observait la jeune fille en maillot avec gourmandise. Elle était grande, bien en chair, de longues jambes et une croupe large, un ventre plat et des seins volumineux dans un deux-pièces qui la mettait bien en valeur. Elle semblait faite pour l’amour et il semblait inconcevable de laisser ces chairs épanouies en friche.

Un soir que la jeune fille était invitée, sa femme s’était absentée pour soi-disant voir une amie, et ils regardaient tous deux un film à la télé. Il y avait des scènes un peu osées, des scènes où des couples faisaient l’amour, non pas pornographiques, mais érotiques et suggestives comme on en voyait de plus en plus au cinéma à l’époque. Un malaise s’établit entre eux pendant ces passages, mais il ne pouvait changer de chaîne pour le dissiper, car cela aurait accentué encore le côté inconvenant de la situation : un homme mûr et une jeune fille vierge observant des scènes de sexe. Il sentit néanmoins son intérêt et son souffle s’accélérer légèrement à ces moments. La salle était dans l’obscurité et, assis à côté d’elle, il laissait son genou, comme par inadvertance, toucher la jeune fille, et sa jambe se coller contre la sienne. Elle ne s’éloigna pas et il vit bien qu’elle était troublée. À la fin du film, il lui prit la main et elle se laissa faire, il ferma le son de la télé, et avec pour seule lumière celle des images sur l’écran, il s’approcha d’elle et l’embrassa. Elle tremblait et il vit que son excitation était à son comble. Elle ne disait rien, restait totalement passive, laissant à l’homme toute l’initiative. Il eut une inspiration et se leva alors en la regardant. Lentement il dégrafa sa ceinture, ouvrit sa braguette et fit glisser le pantalon qu’il enleva. Elle l’observait fascinée. Le sexe tendait le caleçon et faisait une tache sombre à l’endroit où le gland avait mouillé l’étoffe. Il le baissa, faisant apparaître dans la pénombre le membre élastique qui se balançait doucement. Il défit ensuite sa chemise, puis entièrement nu, il s’en saisit et commença à se masturber devant elle pour lui montrer comment faire. Elle avait devant son visage, éclairé par le poste, un membre masculin sur lequel une main allait et venait, et ne quittait pas des yeux le gland rougi par l’excitation que l’homme recouvrait et découvrait. Il cessa et lâcha son sexe qui se tendait vers elle. Elle leva la main et le prit, le premier qu’elle caressait. Une excitation extraordinaire s’était emparée d’elle, et elle ressentit un plaisir extrême à tenir la masse chaude dans sa paume et à replier ses doigts sur la chair érectile. Elle commença à le manœuvrer comme il l’avait fait et il se laissa aller à cette caresse, prenant son autre main pour qu’elle soupèse ses bourses et lui indiquant comment les malaxer doucement. Il lui fit signe de continuer, et se mit à gémir avec le plaisir qui montait, renforcé par le spectacle de la vierge, tout habillée, qui le servait. Elle continua avec un plaisir curieux et se sentit toute mouillée d’excitation. Son slip était un vrai lac maintenant, mais elle n’en avait cure, voulant continuer pour voir la fin de son geste. Il gémissait de plus en plus fort, et sentit bientôt qu’il allait tout lâcher. Il se laissa aller et éjacula puissamment sur elle, lui disant dans un râle de continuer le mouvement. Elle vit le jet venir et ne chercha pas à l’éviter, continuant à regarder fascinée le sexe qui émettait le liquide par jets successifs, et frémissant du plaisir de cette chaleur au creux de la main. Deux à trois giclées suivirent, plus faibles. Elle en avait une traînée dans les cheveux et sur son chemisier, elle sentit l’humidité sur sa peau à travers l’étoffe. Le reste du sperme était par terre et sur ses mains. Enfin, il lui prit doucement le poignet pour l’arrêter et se dégagea. Il s’assit épuisé à côté d’elle sur le sofa et lui indiqua la salle de bain pour se laver.

Devant la glace, elle regarda ses mains un moment, avant de les passer à l’eau, ses mains couvertes de semence, et les traces qu’elle en gardait sur elle. « Ainsi, c’est donc cela » se dit-elle, « un homme, un sexe d’homme, voilà comment ça fonctionne, voilà d’où viennent les bébés ! » Elle pouffa de rire, avant de décider : « c’est beau, c’est chaud, c’est vivant, c’est délicieux ! » Elle se lava ensuite et s’efforça de faire disparaître les marques blanches, s’arrangea un peu, s’observa dans le miroir en se disant : « Ma petite, tu n’es pas encore tout à fait une femme, mais ça ne saurait tarder ! » Puis elle eut un geste inouï d’audace pour une pucelle en enlevant son slip pour le glisser tout humide dans son sac.

Elle revint dans le salon, l’homme était toujours nu affalé devant le poste silencieux. Elle vit que le sexe pendait tout dégonflé et s’assit prudente à côté de lui. Il se redressa et l’observa. Il se reprit à bander en la regardant et elle observait sans aucune gêne la transformation. Il lui dit de se déshabiller. Elle défit son chemisier, faisant apparaître son décolleté généreux, puis dégrafa son soutien-gorge, laissant jaillir des seins magnifiques. Il s’en saisit et se pencha sur elle en l’embrassant. Elle se laissa coucher sur le sofa, vêtue de sa seule jupe. Il joua avec ses seins, les prit tour à tour contre sa bouche, en mordillant le mamelon. Elle sentit qu’elle perdait tout contrôle. Le sexe de l’homme frottait maintenant ses genoux et ses cuisses et elle le saisit pour le caresser. Il remonta alors de la main sa jupe pour chercher son slip et tomba sur la toison et son sexe humide. Surpris de ne rien trouver, il la regarda et quand il la vit sourire d’un air moqueur, son excitation redoubla. Cependant, il se redressa, ne voulant pas brusquer les choses. Il la fit se déshabiller entièrement et entreprit de la caresser longuement, fouillant la fente, cherchant le clitoris et tournoyant longuement sur lui. Elle jouit plusieurs fois en criant. Elle était inondée et le réclamait maintenant entre deux râles de plaisir. Il se mit à genoux par terre, écartant ses cuisses, portant ses fesses à l’extrémité du sofa, le sexe bien ouvert et offert devant lui. Il s’empara de son membre et le présenta devant l’entrée. Elle murmurait des mots incohérents. Il fit pénétrer le gland dans la vulve et poussa lentement, brisant l’hymen avec facilité, puis il la pénétra entièrement, enfonçant en elle toute la longueur de sa verge tendue. Il savourait sa possession de la vierge et arrêta tout mouvement pour l’observer. Envahie par le mâle, elle pleurait de bonheur. Cette masse chaude en elle lui procurait un plaisir inouï, et la satisfaction d’être enfin une femme ajoutait au plaisir physique. Quand il se mit à bouger, à aller et venir dans son corps, elle hurla de plaisir ; elle jouit encore sous lui, et il continua longtemps retenant aisément son orgasme cette fois, pour avoir joui un quart d’heure avant entre ses mains. Ils étaient possédés et devinrent bientôt frénétiques, s’accolant avec force, se possédant l’un l’autre avec passion. Elle cria encore quand elle sentit qu’il se gonflait un peu plus pour jouir au fond d’elle et elle l’étreignit de toutes ses forces quand il éjacula. Ils restèrent longtemps accouplés sur le sofa, avant de voir leurs corps se désunir. Ils se rhabillèrent avant l’arrivée de l’épouse. Quand celle-ci rentra, un clin d’œil du mari lui apprit ce qui s’était passé.

Ils lui proposèrent de rester dormir sur le sofa et allèrent tous se coucher. Dans la chambre, il raconta ses exploits amoureux en détail. Sa femme, excitée, se caressait devant lui et jouit en même temps qu’il finissait son récit. Ils s’endormirent et la jeune fille de son côté revivait les moments de son dépucelage, trop excitée pour pouvoir dormir. Vers quatre heures du matin, l’homme se réveilla et, nu, quitta le lit conjugal pour aller voir la fille à côté. Elle le vit arriver et voulut le repousser mais il sut se faire convaincant et la prit de nouveau. Leur bruit réveilla la femme qui se leva et vint vers eux. La jeune fille prise par l’homme qui la besognait la vit arriver, nue elle aussi, les seins dressés. D’abord affolée, elle s’aperçut que son amie souriait et venait l’embrasser comme pour la féliciter d’être devenue femme.  L’épouse s’allongea à côté d’eux et l’homme passa de l’une à l’autre, ivre d’excitation. Elles se laissaient faire toutes deux, attendant leur tour. Il les fit se retourner et présenter l’une contre l’autre, à quatre pattes, leurs fesses devant son sexe. Il en empoignait une aux hanches, la pénétrait, puis se retirait et enfilait l’autre. Au bout d’un moment, pendant qu’il travaillait la jeune fille, sa femme se retourna, présentant non plus ses fesses mais son visage. Il sortit de la fille et prit sa femme dans la bouche. Elle commença une fellation appliquée, pendant que l’autre, se retournant, observait bouche bée. La jeune fille sentit qu’elle devait également y passer, et se laissa faire docile quand l’homme quitta enfin la bouche de la femme pour se tourner vers elle. Il la prit par le menton, doucement, et l’attira vers lui, la faisant asseoir sur le bord du lit. Il caressa son visage, repoussant vers le haut ses cheveux longs qui retombaient. Il passa ensuite son pouce sur les lèvres, et força le doigt entre les dents, doigt qu’elle commença à téter. Enfin, il prit son sexe d’une main et de l’autre posée derrière la tête, l’attira vers lui. Le gland touchait maintenant sa bouche qu’elle entrouvrit. Il poussa et elle le laissa la prendre jusqu’au fond de son palais. Le sentiment d’occupation par cette masse de chair la remplissait de plaisir, et elle commença à aller et venir sur le pénis brûlant. Sa femme les observait et l’encouragea. Puis elle l’enlaça, appuyant sa tête sur sa hanche, et commença à caresser son sexe, massant son clitoris de son doigt agile, pendant que la jeune fille suçait.

Il sentit le plaisir monter et bientôt son sexe se durcit un peu plus entre les lèvres. Elle se prépara à le recevoir, pressentant d’instinct que l’homme allait venir en elle. Il lui remplit la bouche de son sperme épais par giclées successives, et arrêta enfin tout mouvement, tenant sa tête contre lui, contre son bas-ventre. Elle ne savait que faire, la bouche pleine du liquide, pleine du gland et du sexe qui se dégonflait lentement au milieu de son palais. Il lui dit d’avaler, et elle s’y efforça, surmontant son dégoût initial. Il s’extirpa enfin de ses lèvres et la laissa continuer comme un pigeon qui se rengorge. Elle put enfin ouvrir la bouche et les regarda tous deux, fière d’avoir été jusqu’au bout et d’avoir tout ingurgité, ils en rirent tous les trois.

Au matin, elle fut chaudement félicitée par le couple pour avoir aussi bien réussi son entrée dans le monde d’Eros et ils lui firent promettre de revenir les voir bientôt.

Par Merlin Urvoy, , publié le 17/04/2010 | Comments (0)
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