Vous avez dit « identité » ?

Paru dans art press, juin 2007. 

Identité : de identicus, semblable ; idem, le même. Plaque d’identité, pièce, carte, photo d’identité, identité nationale

Dict. Petit Robert

 

Il n’est pas difficile de voir qu’à travers toute l’Histoire se manifestent des tensions critiques telles qu’à aucun moment on ne doit parler d’un sentiment unanime, d’un goût commun à toute la nation. Pour Voltaire, la chapelle de Versailles est un « colifichet fastueux ». Un autre contemporain, Saint-Simon, y voit simplement un « immense catafalque (…) Une des questions à laquelle il faut tenter de répondre est celle-ci : dans quelle mesure peut-on parler d’art français quand il n’y a ni nation, ni État, ni unité quelconque, seulement une forme instable de pays.

                                            André Chastel. Introduction à l’histoire de l’art français

 
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                                                      André Chastel

 

« Les  constructeurs de cathédrales étaient des étrangers venus des chantiers de Burgos, de Cologne, de Bruges (…) ces étrangers considérables auront donc construit une église qui sera française. Les musulmans y furent peut-être pour une part, petite ou grande, Tolède n‘étant qu’à quelques semaines de galop »

                                                    Jean Genet. Cathédrale de Chartres. Vue cavalière

jean-genet    Jean Genet

 

« Debout peuple travailleur, le jour de gloire

est arrivé

Et toi la gloire, maintenant ta gueule».

Aragon. Hourra ! Oural

    Aragon. Réponse aux Jacobins

louis-aragonLouis Aragon

 

« Je voudrais un béret, un béret français, un vrai béret fran-çais ! »

                                                                 Les frères Prévert. L’affaire est dans le sac

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Les frères Prévert

 

« La terre ne ment pas »

                                                                                                            Maréchal Pétain

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Philippe Pétain

 

« Si j’avais des antécédents à un point quelconque de l’histoire de France.

Mais non, rien.

(…) Maintenant je suis maudit, j’ai horreur de la patrie. Le meilleur, c’est un sommeil bien ivre, sur la grève ».

            Rimbaud.Mauvais sang

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     Arthur Rimbaud

 

« Je me définissais comme un « écrivain européen ». Blasphème ! (…) La France veut conserver son identité. Très bien. Mais laquelle ? »

« C’est le national social ou le social national. Il y a eu la version familiale Vichy, la cellule Moscou-sur-Seine. On ne s’aime pas, on est ensemble (…) mais de temps en temps la Marseillaise prend à la gorge, on agite le drapeau tricolore. On déteste son voisin comme soi-même… ».

                                                                           Philippe Sollers. Éloge de l’infini.

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Philippe Sollers

 

Par Jacques Henric, , publié le 15/10/2007 | Comments (0)
Dans: La chronique de Jacques Henric | Format:

Entre Irak et Afghanistan, ou l’hésitation de l’Occident

 

Les deux principales campagnes de contre-insurrection qui se déroulent sous les projecteurs éblouissants des médias sont-elles en concurrence ? L’hésitation de l’Occident, entre une guerre « juste » mais marginale et une guerre « illégale » mais centrale, témoigne d’une vision stratégique confuse.

 

Depuis le début février, la Grande-Bretagne, le Danemark et la Norvège ont annoncé leur intention de renforcer leurs effectifs militaires en Afghanistan pour y juguler la situation toujours plus critique au sud du pays ; les deux premiers ont par ailleurs annoncé leur retrait – respectivement partiel et complet – d’Irak. D’autres pays, dont l’Australie, ont également opté l’envoi de contingents supplémentaires en Asie centrale, alors que certains ont choisi un renforcement de leurs capacités sans augmenter le volume des troupes. Les appels aux membres de l’OTAN – comme aux non membres – pour développer leurs contributions sont d’ailleurs pressants, malgré des contestations en hausse face à ces déploiements sans terme visible, comme la chute ponctuelle du gouvernement Prodi l’a montré en Italie.

 

En étudiant de plus près les rotations et renforcements des troupes en Irak comme en Afghanistan (voir tableau), on constate ainsi un mouvement de bascule flagrant d’une campagne à l’autre : alors que les effectifs non américains en Irak ont été réduits de moitié en 4 ans, ils ont été multipliés par 3 en Afghanistan durant la même période ; le volume global de troupes, 10 fois plus grand en Irak vers la moitié de 2003, ne sera d’ailleurs probablement cet été que 3 fois plus grand. La force internationale de sécurité et d’assistance (ISAF) basée à Kaboul est ainsi devenue un investissement majeur pour l’OTAN, avec des effectifs équivalents à son engagement initial en Bosnie ou au Kosovo. Plusieurs pays, comme l’Espagne, l’Italie, les Pays-Bas, le Danemark et la Norvège, ont même retiré depuis 2004 toutes leurs troupes d’Irak (ou presque) pour en déployer une grande partie en Afghanistan.

 

 

Des différences qui s’amenuisent

 

La perception originelle de ces deux campagnes explique naturellement cet engagement très différent. Lancée en réaction immédiate aux attentats du 11 septembre 2001, la campagne d’Afghanistan a d’abord été une opération coercitive américaine (« ENDURING FREEDOM »), avec une intégration progressive de contingents étrangers en 2002 prenant avant tout la forme de détachements de forces spéciales. C’est en 2003 que l’OTAN a pris le commandement de l’ISAF, créée l’année précédente pour appuyer le nouveau gouvernement et stabiliser le pays, alors que les troupes américaines continuaient les actions offensives avec des renforts multinationaux choisis. Avec l’extension progressive des zones sous le contrôle de l’OTAN jusqu’en octobre 2006, c’est l’essentiel du pays qui est passé sous la responsabilité de l’Alliance, y compris des zones non permissives nécessitant des actions de combat. Mais si la différence entre les deux composantes a aujourd’hui presque disparu, l’action de la communauté internationale conserve une légitimité élevée.

 

Au contraire, lancée de façon délibérée par les Etats-Unis sans lien direct avec des attaques terroristes, la campagne d’Irak est fréquemment présentée comme la mauvaise guerre, au mauvais endroit et au mauvais moment – en opposition à l’Afghanistan. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle certaines nations, comme la France ou l’Allemagne, ont refusé toute implication militaire en Irak tout en déployant leurs meilleures unités – des forces spéciales – en Afghanistan sous commandement américain. Dotée dès l’invasion d’une forte composante alliée, l’opération « IRAQI FREEDOM » est pourtant restée dans les esprits une chose uniquement américaine, les médias s’escrimant même à qualifier d’illusion sa nature multinationale. L’engagement de 2 divisions multinationales au centre et au sud du pays a pourtant été une contribution importante à la stabilisation du pays, et a considérablement aidé les troupes américaines comme les forces de sécurité irakiennes.

 

Toutefois, ces deux campagnes initialement très différentes – malgré la conclusion rapide des combats symétriques de haute intensité – ont connu un rapprochement notable. D’abord par l’absence de succès immédiat : à la victoire militaire retentissante ont succédé une lente évolution politique et une dégradation sécuritaire progressive, notamment parce que le combat asymétrique de basse intensité – guérilla, terrorisme, violences ethniques et religieuses, crime organisé, manipulations médiatiques – a pris à contre-pied les troupes américaines et coalisées. Les pertes subies par celles-ci sont également devenues comparables : avec 880 morts sur une moyenne de 155’000 militaires en Irak pour 2006, contre 191 morts sur une moyenne de 36’000 militaires en Afghanistan la même année, on parvient à des rapports respectifs de 5,7 et 5,3 tués pour 1000 soldats déployés. Et certaines études ont montré que la comparaison est encore plus parlante en intégrant les blessés.

 

Bien entendu, les 3616 morts d’Irak et les 629 morts d’Afghanistan (à la date du 15 juillet 2007) n’ont pas le même poids politique. Mais ce mouvement de bascule entre ces deux opérations pareillement meurtrières ne trouve guère de justification autre que les raisonnements de politique intérieure : il n’existe pas de raison évidente pour laquelle un engagement croissant en Afghanistan et un engagement décroissant – ou inexistant – en Irak doivent être préconisés. Le développement très inégal des forces de sécurité locales (60’000 en Afghanistan après 5 ans contre 343’000 en Irak après 3 ans, malgré une population de taille grosso modo comparable – 30 millions d’habitants contre 27 millions) trace même des perspectives plus sombres pour l’Afghanistan, notamment quand on considère en outre le caractère périphérique de ce pays, son relief tourmenté et rigoureux ainsi que la proximité d’un sanctuaire (Waziristan). La lenteur des nations engagées à accepter la nature conflictuelle de l’opération y concourt aussi.

 

Une démarche rationnelle consisterait donc à se demander quels sont les objectifs atteignables pour chacune des deux campagnes, les effets potentiellement déclenchés, et donc laquelle devrait faire l’objet d’un effort plus fourni de la part de la communauté internationale. En allant au-delà de la fonction stratégique d’interdiction, l’Afghanistan reste un théâtre secondaire : la naissance d’un État-nation moderne dans ce pays perclus de tribalisme et de criminalité serait un succès sensationnel, mais sans grand effet ; empêcher le retour des Taliban au pouvoir et la résurgence d’une usine à terroristes est déjà beaucoup. En revanche, si parvenir au même résultat sociétal en Irak serait tout aussi sensationnel, l’effet symbolique et sémantique obtenu aurait un impact incomparable ; c’est d’ailleurs la raison pour laquelle les islamistes sont prêts à tout pour empêcher une telle défaite, car l’avènement d’élections démocratiques dans l’après-Saddam Hussein a été identifié dans leurs rangs comme un danger mortel.

 

Mais si une victoire aussi complète était inaccessible, à moyen terme du moins, ce qui semble bien être le cas, alors la campagne permettant d’infliger le plus de pertes à l’adversaire est celle qui devrait être privilégiée. Et c’est bien l’Irak qui permet à la communauté internationale de porter les coups les plus durs au fondamentalisme musulman : non seulement le nombre de candidats au djihad éliminés se compte par dizaine de milliers, mais la généralisation des attentats visant la population civile a montré au monde arabo-musulman la vraie nature du terrorisme mené au nom d’Allah, et durablement terni sa réputation. Par ailleurs, malgré la situation sécuritaire pour le moins difficile à Bagdad et à l’ouest du pays, la croissance économique spectaculaire de l’Irak – 17% de croissance du PIB en 2005 et 13% en 2006 – indique entre autres une transformation rapide et significative, dopée par la liberté individuelle.

 

Il est donc permis de se demander quels intérêts impérieux la communauté internationale vise-t-elle à défendre en Afghanistan pour déployer sans cesse davantage de troupes. Et l’hésitation de l’Occident, entre une guerre « juste » mais marginale et une guerre « illégale » mais centrale, témoigne d’une vision stratégique confuse, mêlant préoccupations à court terme et domestiques, qui fonde précisément les faiblesses que toute insurrection recherche pour parvenir au succès contre plus fort que soi.

Par Ludovic Monnerat, , publié le 06/08/2007 | Comments (0)
Dans: La chronique de Ludovic Monnerat | Format:

CARNETS DE CAMPAGNE 12 : Fin de parcours

 

1. Fin de parcours


Inutile de faire durer exagérément le suspens : l’élection de Ségolène Royal à la présidence de la République constituerait une énorme surprise. Toutes les études d’opinion, sans exception, donnent Nicolas Sarkozy largement vainqueur, avec un score dépassant 53 %. Cela ferait de lui le président le mieux élu de la Vème République, à l’exception, bien sûr, du Général de Gaulle.

Les journaux, les commentateurs continuent à faire semblant de cultiver l’incertitude pour maintenir l’attention, retenir l’audience, conserver des tirages élevés. Pendant ce temps, dans les rédactions, on prépare déjà les pontifiantes analyses qui démontreront avec des arguments en airain que la victoire de Nicolas Sarkozy était inscrite dans les astres et que la candidature de Ségolène était condamnée d’avance.

Dimanche soir, les éditorialistes pourront aller se coucher de bonne heure, parce qu’il auront su, aux alentours de 18 heures, que l’affaire était pliée, et bien pliée en faveur du candidat de l’UMP, ce qui les dispense d’attendre jusqu’au bout de la nuit que le décompte des derniers bulletins d’une île lointaine fasse pencher la balance d’un côté ou de l’autre. D’ailleurs, depuis cette année, les Français des Antilles et d’Amérique votent le samedi, et le résultat du scrutin est gelé jusqu’à dimanche soir 20h, heure française, ce qui permet de publier le résultat final dans les journaux de lundi matin. On se demande pourquoi on n’y avait pas pensé plus tôt…

En primeur, donc, livrons aux lecteurs de mondesfrancophones.com des cinq continents une analyse dont la plupart des éléments vont se retrouver, avec des formulations adaptées à leur public, dans les diverses publications rendant compte du grand rendez-vous de la démocratie française.

Auto-congratulation d’abord : qu’il est beau ce peuple français qu’on disait amorphe, dégoûté de la politique, replié dans son cocon individualiste. Non seulement il s’est précipité aux urnes en masse, mais il est devenu « accro » aux émissions politiques. Les meetings des deux candidats ont été d’immenses succès populaire, à Bercy pour la droite, à Charléty pour la gauche. Indéniable. La raison principale de ce printemps politique à la française est à chercher du côté du renouvellement des générations : pour la première fois aucun des deux finalistes ne fait figure de sortant. Tous deux sont dans la petite cinquantaine et peuvent, à juste titre, penser qu’ils ont au moins une décennie devant eux pour s’installer au premiers rang de leur famille politique respective. Quel que soit le vainqueur, les Français auront l’impression d’avoir ouvert une nouvelle page de l’histoire de leur pays.

On s’appesantira d’abord sur le parcours sans faute d’un vizir qui a vaincu tous les obstacles, embûches et chausse-trapes placés par ses amis pour l’empêcher de devenir calife à la place du calife. Triomphe de la volonté et de la ténacité, la victoire de Nicolas Sarkozy est belle comme l’antique : c’est du Brutus light, car on n’assassine plus le père que symboliquement, et on exhibe l’épouse de ce dernier dans son cortège triomphal en la faisant tout simplement asseoir au premier rang de son ultime meeting. Sera-t-il clément avec les vaincus de son propre camp, ou au contraire exercera-t-il des représailles terribles envers ceux qui lui ont manqué ? Telle sera, sans doute, l’interrogation finale des commentateurs soucieux d’entretenir la passion du peuple pour une scène politique aussi palpitante qu’un drame de Shakespeare.

On en viendra ensuite à l’examen de la situation du camp défait, et principalement de sa porte-bannière, Ségolène Royal. Deux cas de figure peuvent se présenter. Le premier est celui d’une débâcle sans précédent, qui verrait Sarkozy l’emporter avec 55 % des voix ou plus. Dans cette conjoncture, improbable mais pas impossible, la glose tournerait autour du thème d’une France décidément machiste, où l’accession d’une femme à la charge suprême est impossible pour des raisons anthropologiques déplorables. Une fois cela posé, on commencera à examiner les faiblesses objectives d’une gauche obligée à changer de pied entre les deux tours, en raison de l’écroulement du paradigme mitterrandien de la gauche unie ou plurielle, victime de l’écroulement du Parti communiste et de l’effacement électoral des Verts. On en appellera, pour la santé de la démocratie, à la reconstruction d’une opposition rénovée, fondée cette fois-ci sur une alliance avec un centre regroupé sous la houlette de François Bayrou. Ségolène, dans cette hypothèse passe à la trappe et se retire sur ses terres poitevines, laissant le Parti socialiste décider, dans un affrontement interne qui, de Dominique Strauss-Kahn ou de Laurent Fabius, sera le patron. Le Nouvel Observateur, Libération, Le Monde appelleront de concert à un recentrage de la gauche et chanteront les louanges de DSK, pendant que l’Humanité et les feuilles trotskistes tenteront d’appeler les « masses » à la résistance contre le fascisme rampant qui s’est installé à l’Élysée.

L’autre hypothèse est celle d’une résistance plus solide que prévu de Ségolène au tsunami sarkozyste, dont on pourrait fixer l’étiage à 48 % des suffrages. Au delà de ce score, les éditorialistes salueront la performance de la dame, et affirmeront que cette dernière a ouvert une brèche qui devrait permettre l’accès, dans un proche avenir d’une femme à l’Élysée. Comme, dans cette configuration, Ségolène n’aura pas manqué d’apparaître avec un grand sourire à la télévision pour se poser en chef de l’opposition, les « grandes plumes » l’encourageront à persévérer dans son projet de construire cette alliance au centre amorcée dans le dialogue surréaliste d’entre deux tours avec François Bayrou. Une contre-offensive des éléphants et éléphanteaux de la gauche du PS, les Fabius, Emmanuelli et Mélenchon sera clouée au pilori par ces mêmes éditorialistes avant tout soucieux de « faire moderne ».

Une fois ceci posé, les journalistes se mettront à construire des gouvernements selon leur cœur, un Borloo par-ci, un Fillon par là, quelques jeunesses féminines comme Valérie Pécresse ou Nathalie Kocziusko-Morizet à des postes en vue… et veilleront à ne pas heurter le nouveau président de la République qui ne passe pas pour un tendre envers les plumitifs qui lui déplaisent.

 

 

2. Écart


Le fameux duel, tant attendu, entre les deux prétendants s’est résumé à un double exercice de rectification d’image. Les thèmes abordés pendant deux heures quarante minutes – avec des approximations, bourdes et erreurs de part et d’autre- n’étaient que bruit de fond pour faire passer aux électeurs un seul et unique message. C’était « je ne suis pas Dracula, vous voyez comme je peux être calme, galant et poli » pour Sarkozy et « je ne suis pas Bécassine, vous voyez comme je sais être ferme, compétente, responsable et même pugnace » pour Ségolène.

Cette dernière a impressionné les commentateurs, qui la voyaient déjà dans la peau de la chèvre de Monsieur Seguin se faisant dévorer à l’aube par le grand méchant loup. Moyennant quoi, la grande majorité d’entre eux décrétaient le « match nul », voire un léger avantage à l’issue du débat pour la candidate socialiste. Une appréciation reprise à l’unisson par la plupart des journaux français, mais contestée par un grand journal belge, pourtant hostile à Sarkozy, Le Soir de Bruxelles. Dès le lendemain, un sondage démontrait que pour les non-commentateurs, c’est à dire le peuple que le Belge, contrairement à une imbécile réputation n’est pas si bête. Nicolas Sarkozy s’était de loin montré le plus convaincant (51 % contre 31 %). Il y a fort à craindre que les mêmes commentateurs qui se sont lamentablement trompés ne tireront aucune leçon de cet écart, puisqu’il ne se parlent qu’entre eux.

 

 

3. Pronostic et prise de congé


Grâce à la méthode rustico-empirique qui a fait merveille pour le premier tour, je suis en mesure de prévoir que Nicolas Sarkozy sera élu avec un score de 52, 81 % avec une marge d’erreur de 0,5 %. Mais ça ne marche pas à tous les coups, et je prie les lecteurs de m’excuser par avance pour le cas où, comme disent les jeunes, je me serais planté grave. Cette chronique s’interrompt jusqu’à la prochaine présidentielle, en principe dans cinq ans, avec des souhaits de longue vie à mondesfrancophones.com et tous ses lecteurs.

Par Luc Rosenzweig, , publié le 05/05/2007 | Comments (0)
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CARNETS DE CAMPAGNE 11

 

1. Autocongratulation


"Il faut toujours dire du bien de soi-même, car cela finit par se répandre, et personne ne se souvient de qui a commencé..." C'est un homme politique dont je tairai le nom, car il est toujours en activité, qui me confiait, un soir de spleen, cette maxime dont il faisait usage les jours pauvres en vivats populaires.

Ainsi, je ne ferai pas mystère de la satisfaction et même du brin de fierté que je ressens à m'être révélé, ici même, comme un pronostiqueur plutôt perspicace des résultats du premier tour de l'élection présidentielle. L'ordre d'arrivée était là, avec l'annonce de l'élimination de Bayrou et de Le Pen. Les différences chiffrées des performances annoncées des deux qualifiés se situent en deçà d'une fourchette de 2 %, alors que les instituts de sondage se donnent une marge d'erreur de 3 %. Fort bien, objectera-t-on, mais il n'y a pas grand mérite à suivre, grosso modo, les pronostics des principaux organismes d'études d'opinion ! Certes, mais l'air du temps était, rappelons-le, à prendre les sondages avec de très longues pincettes en raison de leur « plantage » majeur du 21 avril 2002. Les éditorialistes, les analystes patentés des médias ne se sont pas risqués, cette fois-ci, à annoncer la finale avant les résultats des préliminaires. Plus que les chiffres publiés dans la presse au cours des dernières semaines, c'est ma méthode rustico-empirique qui a forgé, au bout du compte, ma conviction. Voire ici, un lepeniste honteux, clamer que, cette fois-ci ce serait Sarko, là, un écolo malheureux délaissant Voynet pour Ségolène pour « voter utile », ou encore un prof rancunier votant Bayrou pour punir Ségo de ses propos sur « les 35 heures des enseignants au collège », tout cela se rencontre à l'échelle d'un village si l'on sait entendre et voir...


2. Et maintenant ?


On sentait un profond soulagement, dans l'establishment politico-médiatique présent sur les écrans le 22 avril après la révélation des résultats : la baudruche Le Pen s'était sérieusement dégonflée (merci qui ?), les Français avaient voté en masse, la curiosité française d'une extrême gauche au-delà des 10 % s'était fracassée sur le traumatisme du 21 avril 2002.

Tout cela est fort réjouissant, même si l'on peut encore s'étonner qu'un jeune facteur trotskiste obtienne près d'un million et demi de voix dans un pays prospère et civilisé comme la France.

La vertigineuse dégringolade du Parti communiste français dans l'infinitésimal électoral marque la fin d'une longue histoire, qui a marqué la vie de nombreux Français, pour le meilleur et pour le pire. Pour le meilleur, quand ce parti se faisait l'intégrateur dans la société industrielle d'une classe ouvrière arrachée aux champs des provinces et des pays voisins. Pour le pire lorsqu'il était en France, le héraut du totalitarisme stalinien et le négationniste du Goulag. Le défunt Georges Marchais porte la lourde responsabilité d'avoir initié l'inexorable déclin du PCF en ne choisissant pas de jeter la vieille doctrine aux orties, à l'instar des camarades italiens devenus de paisibles sociaux-démocrates.

Toujours est-il que le retour à la normalité qui rassure, le bon vieil affrontement droite-gauche de second tour est le signe que les électeurs veulent que les choses rentrent dans l'ordre, que ce n'est pas le moment de se lancer dans des expérimentations politiques hasardeuses.

Le score de François Bayrou ne doit pas faire illusion : il est à la politique ce que les fiduciaires sont à la finance : un havre provisoire pour des fonds en attente de nouvelles affectations. La gauche réticente à Ségolène Royal s'est réfugiée chez le Béarnais le temps d'un tour, et la droite anti-sarkozyste, notamment les restes du chiraquisme finissant ont fait de même. Ils reviendront au bercail, en maugréant certes, mais ils reviendront.

François Bayrou est désormais affublé du sobriquet de « centriste fou ». Ivre des sept millions de suffrages qu'il croit avoir suscité par son seul verbe, seul contre tous, il croit être le deus ex machina de la période qui s'ouvre. Ses plus proches amis le lâchent pour voter Sarkozy, même ceux qui ne dépendent pas des voix de l'UMP pour garder leur siège de député, comme le parlementaire européen Jean-Louis Bourlanges.

Le cavalier Bayrou sonne la charge, sabre au clair pour faire obstacle à l'horrible Sarko. Mais derrière lui, les preux, les uns après les autres, tournent bride, préférant le confort modeste d'un strapontin à droite à une mort glorieuse dans une lutte perdue d'avance.


3. Entre deux


Les campagnes de deuxième tour ont ceci de commun qu'elles déchaînent passions, polémiques, coups bas, invectives, rumeurs dans une ambiance d'agitation fiévreuse à donner le tournis à certains, la nausée à d'autres. Mais qu'on le sache : dès dimanche 6 mai à 20 heures tout cela sera oublié. On ne retiendra que le moment, la phrase, la manœuvre qui aura assuré la victoire du nouvel occupant de l'Élysée. Qui se souvient aujourd'hui des ultimes tentatives, en juin 1997, de l'UMP cherchant à rattraper un premier tour catastrophique en substituant Philippe Seguin à Alain Juppé ?

Comme il faut bien amuser la galerie, on organise des débats, comme la comique rencontre Bayrou-Royal dans un grand hôtel parisien. Le débat télévisé traditionnel entre les deux finalistes ne devrait rien changer au résultat final, à moins d'une énorme boulette de l'un(e) ou l'autre. La France pense déjà à autre chose. La preuve : près de 90 % des électeurs ont déjà fait leur choix.

Je retiens mes pronostics jusqu'à vendredi prochain.

Par Luc Rosenzweig, , publié le 30/04/2007 | Comments (0)
Dans: La chronique de Luc Rosenzweig | Format:

CARNETS DE CAMPAGNE 10 : Sortie du placard

 

NDLR : MF ne fait pas de politique, mais laisse ses auteurs s’exprimer comme ils l’entendent. La prise de position de Luc Rosenzweig exprime donc son opinion personnelle.

 

 

1. Pronostics

 

Nous voici arrivés au terme de la campagne pour le premier tour de la huitième élection au suffrage universel du président de la Vème République. L'heure n'est plus à l'analyse des thèmes développés par les candidats, ni à l'observation nonchalante des petits et grands événements qui émaillent le parcours des divers postulants. Dans quelques heures, il me va falloir abandonner mon rôle de spectateur livrant à ses semblables ses impressions sur cette joute démocratique. L'aficionado de l'arène politique se transforme l'espace d'un dimanche en acteur majeur du spectacle qu'il regardait en esthète, par le simple fait d'introduire un bulletin dans une urne (mon village de montagne ne fait pas partie des communes ayant accepté de tester le vote électronique).

Jadis, lorsque j'étais encore dans le service actif de l'information, c'était le moment où, dans les rédactions, on mettait en place les paris sur l'issue du scrutin, les mises constituant la cagnotte dont il était impensable, pour celui ou celle qui la remporterait, de l'utiliser autre chose que la consolation de ses collègues moins chanceux au moyen de diverses boissons alcoolisées. Généralement, le meilleur pronostiqueur n'était pas, comme il eût été logique, membre du service politique, mais un ou une journaliste dont la rubrique était très éloignée de cet univers : la critique de danse classique se montrait souvent plus perspicace à ce jeu que l'éditorialiste chevronné.

Mais le risque d'être démenti par les résultats du dimanche soir ne doit pas nous empêcher de jouer les devins le vendredi, quitte à expliquer doctement le lundi qu'il était inéluctable, vu les circonstances, que nous nous trompassions.

Vivant éloigné des arrondissements parisiens où, paraît-il, se mijotent les petits plats de savoir qui rendraient leurs consommateurs plus lucides sur l'avenir immédiat, il me faut utiliser des méthodes rustiques de divination, comme le humage de l'air du temps, l'écoute des bruits du marché hebdomadaire, les "à propos, tu votes quoi, toi ?" en fin de conversation téléphonique avec la famille et les amis, et enfin la méditation sur les innombrables sondages qui nous sont livrés quotidiennement. L'hebdomadaire Le Point a eu la bonne idée de faire la moyenne des scores annoncés par les différents instituts depuis trois mois pour les quatre principaux candidats (Sarkozy, Royal, Bayrou, Le Pen), ce qui donne le graphique suivant : http://www.lepoint.fr/content/a_la_une/article?id=179077. Cela signifie-t-il que l'ordre d'arrivée Sarkozy, Royal, Bayrou, Le Pen est inéluctable ? En aucune manière. Deux éléments, en effet, sont de nature à modifier la donne : la baisse prévisible du taux d'abstention par rapport à 2002 et le taux encore très élevé d'indécis : plus du quart des électeurs interrogés à trois jours du vote avouent n'avoir pas fait de choix définitif. Si l'on ajoute à cela le fait que l'élection présidentielle a provoqué une vague plus importante que de coutume d'inscriptions sur les listes électorales, on trouve réunis tous les ingrédients d'un résultat surprenant, en tout cas pour ceux qui croient aux sondages.

Néanmoins, l'application de la méthode exposée plus haut m'incite à prédire une finale Sarkozy-Royal, en dépit d'une ponction importante effectuée par François Bayrou sur les électorats potentiels de ces deux candidats. Sarkozy a fait une campagne "classique" de premier tour pour un candidat de droite, en s'efforçant de rassembler son camp, et en essayant de récupérer le maximum de voix de droite qui s'étaient, en 1995 et 2002, égarées chez Le Pen. Le succès relatif de cette tactique se traduit dans les sondages, et peut le placer en tête du premier tour avec un peu moins de 30 % des voix, mais elle présente un risque pour le second. La "droitisation" du discours sarkozien, les imprudentes excursions langagières dans des domaines qui ne lui sont pas familiers (comme sa déclaration sur le caractère génétique de la pédophilie) risquent de contribuer à la campagne de diabolisation du personnage par son adversaire du second tour, que ce soit Bayrou ou Royal. Ce thème du "Sarko, facho !" commence déjà, d'ailleurs, a émaillé les discours des socialistes pour éviter que les voix de l'extrême gauche, troublée par les tentations centristes des Rocard, Strauss-Kahn et consorts, ne fasse défaut à leur candidate le 6 mai...

Ségolène sera seconde, car plus on s'approche du jour J, plus ressurgit dans les mémoires de gauche le traumatisme du 21 avril 2002 et l'horrible geste du 5 mai qui suivit : mettre un bulletin Chirac dans l'urne pour faire barrage à Le Pen. Mais c'est peu dire que la candidate n'a pas suscité d'enthousiasme dans le "peuple de gauche". Cela n'a pas échappé au regard perspicace du meilleur observateur étranger de la vie politique française, John Vinocur, de l'International Herald Tribune : http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-823448,36-896641,0.html. Son score ne devrait pas cependant pas dépasser les 23-24 %, constitué de l'addition des voix de Jospin-Chevènement-Taubira de 2002. Il n'y a pas eu "d'effet Ségolène" à gauche, mais un double mouvement de refus d'un nouveau 21 avril et une mobilisation anti-Sarkozy dont elle est la principale bénéficiaire.

J'exclus, pour ma part, la présence de Jean Marie Le Pen au second tour car l'histoire ne se répète jamais, même sous la forme marxiste d'une tragédie se muant en farce...

Quant à Bayrou, le score impressionnant qu'il va réaliser par rapport à son résultat de 2002 (6,82 %) sera pour lui plus une charge qu'un atout s'il n'est pas qualifié pour le second tour, ce qui me paraît probable. Son électorat composite ne suivrait aucune des consignes de vote qu'il pourrait donner pour le second tour, et il lui faudra alors songer à sauver son maigre groupe parlementaire, dont la plupart des députés doivent leur élection à des alliances avec la droite....

Voilà pour des pronostics dont la témérité nous conduira, dimanche soir, soit vers le Capitole, soit vers la Roche tarpéienne des augures.


2. Outing


"Quand on est de gauche, on vote à gauche" a déclaré Dominique Strauss-Kahn pour dissuader ses partisans au sein du PS de se laisser tenter par la sirène Bayrou.

Pour avoir suivi cette injonction pendant toute ma vie passée d'électeur, qui a commencé en 1965 par un vote en faveur de François Mitterrand contre Charles de Gaulle, je me suis senti interpellé par l'excellent Dominique.

Mais j'en ai assez. Assez de voir la société française bloquée sur des structures archaïques, de l'emploi, de l'Université, de l'administration, des syndicats. Assez de voir fuir vers des cieux plus cléments les plus entreprenants de nos jeunes. Assez de l'anti-américanisme qui fait office de vulgate idéologique dans la plus grande partie des supposées élites intellectuelles et politiques. Assez de voir mon pays se faire moquer partout dans le monde, à l'exception des cercles dirigeants des dictatures moyenne-orientales et africaines, pour l'arrogance et la suffisance de la politique extérieure chiraquienne. Assez de voir l'antisionisme primaire servir de modèle interprétatif généralisé du conflit israélo-arabe. C'est pourquoi, faute d'avoir pu voter pour Dominique Strauss-Kahn, je voterai pour Nicolas Sarkozy, au premier comme au second tour.

Par Luc Rosenzweig, , publié le 20/04/2007 | Comments (0)
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CARNETS DE CAMPAGNE 9

 

1. Tuiles

 

Pauvre Ségolène ! Cette deuxième semaine d'avril aura été pour elle celle des tuiles, ces événements qui vous plombent d'autant plus une campagne électorale qu'ils viennent de là où on ne les attend pas : de son propre camp. C'est la version politique du friendly fire, ce coup de feu malencontreux qui blesse ou tue son camarade de combat. Commençons par le plus bénin : le soutien apporté par le philosophe germanopratin Bernard-Henri Lévy à la candidate du Parti socialiste. Pourquoi, objectera-t-on, mettre au débit de Ségolène Royal le ralliement d'une personnalité connue du grand public, d'un people jouissant d'un don d'ubiquité médiatique ? Si l'on peut douter du pouvoir d'entraînement des intellectuels ou supposés tels en faveur d'un candidat, n'est-il pas abusif et -horreur !- révélateur d'un penchant populiste haineux de la pensée que de prétendre qu'un philosophe puisse faire fuir les électeurs ?

On s'imagine mal, hors de Paris, dans quelle piètre estime les "vraies gens", comme on dit dans les salles de rédaction, de gauche comme de droite tiennent ces batteurs d'estrade littéraires et médiatiques qui prétendent arbitrer les élégances éthiques et politiques. Que l'on puisse, avec le même type de rhétorique droit-de-l'hommiste affichant les drames du Darfour ou de la Tchétchénie comme autant de faillites nationales, se prononcer en faveur de Nicolas Sarkozy, comme André Glucksmann ou Ségolène Royal comme BHL, ne contribue pas à la clarification du débat. Dans son plaidoyer en faveur de sa championne, ce dernier a tout de même émis un bémol relatif à la question de l'identité nationale. Bernard-Henri Lévy s'est moqué des propositions modestement patriotiques de Ségolène (un drapeau tricolore par foyer, Marseillaise par cœur), et, dans un grand mouvement de chevelure s'est défini comme "un Européen d'origine française". Ainsi, il renvoie à l'enfer de la ringardise tous ceux qui ne veulent pas laisser à l'extrême droite le monopole de l'amour de la patrie. Cet amour, au grand dam des hérauts de la gauche caviar, continue de brûler dans le cœur d'un peuple dont l'immense majorité de citoyens ne se considèrent pas comme "d'origine française", mais comme des Français tout court, quelles que soient, d'ailleurs, leurs origines.

Le soutien en fanfare antipatriotique de BHL à la fille du colonel Royal constitue donc un élément supplémentaire de brouillage du message de la candidate. Lorsque l'on fait parler en son nom Jean-Pierre Chevènement les jours pairs, et Jack Lang les jours impairs, il ne faut pas s'étonner que le peuple de gauche se trouve dans un état de perplexité grandissant.

On ne dira jamais assez que les vieillards méritent un traitement digne de leurs accomplissements du passé. C'est d'ailleurs écrit dans le deuxième couplet de "La Marseillaise" : "Nous entrerons dans la carrière quand nos aînés n'y seront plus. Nous y trouverons la lumière et la trace de leurs vertus...". Ce respect des anciens n'est pas seulement une exigence morale de base, mais une sage précaution : s'il s'estime maltraité, un vieillard peut vous causer bien des tracas. Prenez Michel Rocard, par exemple. L'ancien premier ministre, toujours député européen, atteindra le 23 août prochain l'âge où l'on ne doit plus lire les œuvres d'Hergé, sauf en cachette : 77 ans. Ségolène Royal s'est choisi comme Nestor Pierre Mauroy, 78 ans, gardien de la flamme mitterrandienne au sein du PS. L'équipe ségolénienne avait cru occuper le papy délaissé en lui confiant un rapport sur l'économie numérique. Les finauds du 282, boulevard Saint-Germain, QG de la candidate, pensaient que cette tâche aussi prenante qu'obscure allait empêcher Rocard de mettre son grain de sel dans les choses sérieuses. Pendant qu'il prendrait plaisir à surfer sur les sites marchands du web, où l'on trouve tout ce qui peut amuser les petits et les grands, il ne penserait pas à faire des bêtises, croyaient-ils. Erreur ! Une fois son rapport bâclé et remis en mains propres pour subir, ensuite, le classement vertical réservé à ce genre de documents, Michel Rocard est retourné à son ordinateur, s'est connecté sur Le Monde.fr, et a transmis au quotidien de Jean Marie Colombani un texte que ce journal s'est fait un plaisir de répercuter urbi et orbi :http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-823448,36-895551,0.html

Les commentateurs, qu'aucune métaphore, même la plus éculée, ne rebutent, désignent cet appel à un accord Ségolène Royal-François Bayrou, avant même le premier tour de scrutin, de "pavé dans la mare". Soit. Pavé pour pavé, cliché pour cliché, préférons alors celui de l'ours du bon Jean de la Fontaine. Avec la plus candide bonne foi (apparente) du bon petit soldat qui fait de son mieux pour assurer la défaite de l'ignoble Sarko, Papy Rocard ne craint pas de mettre Ségolène dans un très mauvais cas. Bayrou, aux anges, accueille avec enthousiasme l'ouverture rocardienne, qui est de nature à lever les dernières réticences des électeurs de gauche, adeptes du TSS (tout sauf Sarkozy) qui estiment, au vu des sondages, que seul le Béarnais est capable de barrer la route au descendant des Huns. En revanche c'est la consternation au PS, où l'on voit poindre le spectre d'une nouvelle élimination de la gauche dès le premier tour au profit, cette fois, d'un candidat culotté de l'extrême centre que l'on n'avait pas vu venir. Tout cela nous remet en mémoire un film assez drôle de Gilles Grangier "Les vieux de la vieille" où l'on voit Jean Gabin, Noël-Noël et Pierre Fresnay, tous trois arrivés à un âge proche de celui de Mathusalem, faire les quatre cents coups pour punir leurs proches qui ont eu l'idée saugrenue de les placer en maison de retraite. De ces trois mousquetaires, Michel Rocard aurait pu être le d'Artagnan.

 

2. Rions un peu

 

Les Allemands, qui ne sont pas mondialement réputés pour la finesse de leur humour, décernent chaque année à l'une de leurs personnalités du monde politique un Orden wider den tierischen Ernst (une médaille du combattant contre le sérieux bestial). Elle récompense celui ou celle dont le comportement, volontaire ou involontaire, aura le mieux contribué à égayer le pesant et ennuyeux quotidien de la démocratie germanique. Comme il existe des prix littéraires français pour les œuvres étrangères, suggérons à nos amis d'outre-Rhin de faire de même pour leur ordre contre le sérieux bestial.

Cette semaine, par exemple, nous proposerions au jury de prendre en considération :

1. Que c'est de la localité de Noidans-le-Ferroux (Haute Saône) que François Bayrou a réagi à la proposition de Michel Rocard. Précision : contrairement aux apparences, il n'y a pas de contrepèterie.

2. Qu'à Mulhouse (Haut-Rhin), interrogée sur ce même sujet Ségolène Royal a déclaré "être habitée par une très forte gravité", en l'occurrence celle de rassembler la gauche. Le même jour, l'ensemble des gynécologues obstétriciens français étaient en grève.

3. Que Nicolas Sarkozy, furieux de la prise de position de son ami de trente ans, Brice Hortefeux, en faveur de l'injection d'une dose de proportionnelle dans l'élection des députés, s'est écrié, lors d'une visite à Meaux (Seine et Marne) :"Je l'ai trop gavé, maintenant il fait n'importe quoi !". La gloire locale, Bossuet, dit l'aigle de Meaux, en rigole encore dans son tombeau.


3. Sondages

 

Exclusif : mon épouse vote Bayrou, mon fils aîné hésite, ma fille vote Bayrou ainsi que mon gendre, mon fils cadet se tâte, mon frère vote Ségolène sans enthousiasme, mon voisin idem. Quant à moi je vous fais languir encore deux semaines. Pour le reste, business as usual ça va, ça vient, et rien n'est sûr.

Par Luc Rosenzweig, , publié le 16/04/2007 | Comments (0)
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Les élections pour les nuls

 

Paru dans art press, no. 333, avril 2007.

 

Rivarol : « Un livre qu’on soutient est un livre qui tombe ». Idem pour un candidat ou une candidate à la présidence de la République ? Néanmoins, si vous avez décidé de « soutenir », et que vous vous prenez en politique pour un nul, voici, sur deux des principaux challengers, quelques éléments d’information qui vous seront peut-être utiles. À droite, donc, un homme. À gauche, une femme. L’homme, 50 ans, haute taille, forte corpulence. La femme, 57 ans, long cou, maigreur impressionnante, manifestement pas une hédoniste portée sur la bonne chère, grande fumeuse, catogan, chaussures à talons plats. L’homme, admire les maréchaux d’Empire et les Lumières, cite Hugo, Jaurès, Blum, et Céline. La femme fait appel aux mêmes, Céline en moins. Lui écrit toute la nuit. Elle aussi. Lui n’aime pas les « experts » façon Messier ou Jean-Claude Trichet. Elle non plus. Lui, on lui doit les puissants concepts de « changement » et « d’ouverture ». Ses trucs à elle, c’est « l’ordre juste », la « démocratie participative ». Lui, vient de la France « d’en-bas », mère femme de ménage, élève de la laïque, mais parle la langue de la France « d’en-haut ». Elle, vient de la France « d’en-haut » (16è arrt.), bourgeoisie catho, mais est portée sur la langue de la France « d’en-bas » (mots crus, verlan de banlieue). Lui a traîné ses mocassins dans des cabinets ministériels, ceux de Séguin et Pasqua. Elle, a usé ses talons hauts de l’époque à distribuer des tracts avec ses camarades trotskystes à la sortie des usines Renault. Pendant que lui apprenait l’économie, elle, crapahutait dans un « camp d’entraînement physique et théorique » de la Ligue communiste - karaté et maniement du bâton chaque matin. Pendant qu’elle levait le poing pour saluer la révolution, lui se préparait en chambre à combattre la « pensée unique » et à bientôt recevoir le soutien d’Emmanuel Todd et de Régis Debray. Côté références littéraires et philosophiques, on dit de lui qu’il se situe entre « Socrate et Freud », mais que les « Modernes » lui donnent des boutons (il a publié un pamphlet dans l’air du temps : la Sottise des modernes). Pour ce qui est de ses goûts à elle, aucune information…

Au cas où ces portraits succincts, comme c’est à craindre, vous seraient de peu de secours pour guider votre choix entre les deux candidats, à savoir monsieur Henri Guaino et madame Sophie Bouchet-Pétersen, vous pouvez toujours, pour les départager, juger des prestations de leurs acteurs respectifs, lesquels ont pour mission de mettre en voix et en scène leurs idées et leurs textes, je veux parler de Nicolas Sarkozy et de Ségolène Royal. Henri est la « plume » de Nicolas, Sophie la « plume » de Ségolène. Henri et Sophie pensent, rédigent ; Nicolas et Ségolène récitent. Spectacle télévisé amusant : quand Ségolène et Nicolas font leurs discours, on peut voir sur nos écrans remuer en même temps les lèvres de Sophie et Henri qui murmurent à voix basse les textes qu’ils ont écrits.

Dans l’édition, les « plumes », on appelle ça des « nègres ». Dans le milieu littéraire, cette pratique n’a pas bonne presse. En politique, on est plus indulgent…

Par Jacques Henric, , publié le 10/04/2007 | Comments (0)
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CARNETS DE CAMPAGNE 8

1. Démocratie printanière

Deux indices nous signalent, sur l'ensemble du territoire de la République, que le dénouement approche. Le printemps, tout d'abord, a fini par s'installer après quelques rechutes hivernales, et les panneaux électoraux sortent des entrepôts municipaux pour être placés devant les écoles et les mairies.
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Cela fait maintenant plus de trente ans que l'élection présidentielle coïncide avec le renouveau de la végétation, la montée de la sève dans les arbres et l'éveil des sens engourdis par l'hiver chez les mammifères de tout poil, y compris les plus évolués d'entre eux, possesseurs d'une carte d'électeur. Rappelons cependant que cette coïncidence est le fruit du hasard, et non pas de la volonté d'un bucolique législateur qui aurait souhaité faire de cette élection le printemps politique de la démocratie. Si l'on vote fin avril et début mai depuis 1974, c'est en raison du décès en fonctions, le 2 avril de cette même année, du président Georges Pompidou, la loi exigeant que l'on procède à son remplacement dans un délai maximum de huit semaines. Mais même si le destin n'eut pas été si funeste envers le parrain de la distillerie de whisky (dixit Robert Mitchum) érigée sur le plateau Beaubourg, l'échéance normale de son mandat serait également tombée dans ces eaux calendaires. Georges Pompidou fut en effet élu le 15 juin 1969, à l'issue d'une campagne électorale provoquée par la démission de Charles de Gaulle le 28 avril de cette année décrétée érotique par Serge Gainsbourg.

La première élection présidentielle au suffrage universel, en 1965 avait été fixée au 5 et 19 décembre, ce qui plaçait le nouvel élu dans la catégorie du cadeau de Noël que la nation s'offrait à elle-même. Si tout s'était déroulé sans accrocs, l'élection présidentielle française se serait muée en un rite de solstice, concurrent de Noël, résurgence du paganisme des tréfonds de l'âme d'un peuple superficiellement christianisé.

Le hasard, en la matière, a plutôt bien fait les choses : le nouvel élu a le temps de s'installer et de prendre les premières mesures significatives de son quinquennat avant la trêve estivale. L'électeur aura, lui, le sentiment du devoir accompli, ce qui l'autorise à compulser les catalogues d'agences de voyages avec, au moins, autant d'attention que les programmes électoraux des candidats. Mais qu'un président, à nouveau, meure à l'Élysée, ou qu'il soit contraint à la démission, et le calendrier peut être à nouveau bouleversé. On pourra trouver là une rémanence du système monarchique qui repose sur la transsubstantiation entre le pays et son souverain : la disparition physique de ce dernier clôt un chapitre de l'histoire de la nation et l'élection (jadis couronnement) de son successeur marque l'ouverture d'une nouvelle séquence. Dans d'autres démocraties, comme les États-Unis, les institutions prennent le pas sur les hommes : quoiqu'il arrive, assassinat du président (Kennedy), ou démission (Nixon), l'élection présidentielle a lieu tous les quatre ans au mois de novembre, le vice-président assurant l'intérim. Est-ce volontaire ou l'effet d'une ruse de l'inconscient ? Le nouveau slogan de Ségolène Royal - La France présidente - peut être perçu comme un nouvel avatar de cette transsubstantiation : la présidente serait donc la France et réciproquement, dans le cas, bien sûr, où Ségolène serait élue.

Les panneaux électoraux n'échappent pas aux grands bouleversements de l'époque. En 2002, la pléthore de candidats (16) avait placé les mairies, en particulier dans les petites communes, devant le grave problème de rajouter, dans l'urgence, des panneaux rapidement bricolés à ceux qui avaient fait leurs preuves sous la IVème, puis la Vème République. Ces vieux briscards, palimpsestes faits de lattes de bois épais portaient encore souvent des lambeaux d'affiches rappelant les joutes antérieures.

Pour ne pas être pris au dépourvu, les maires des communes de la région où réside l'auteur de ces lignes, la Haute-Savoie, ont procédé à un renouvellement complet des panneaux réglementaires. Ils sont maintenant en tôle, plus maniables, mais encore insolites, autant pour les électeurs que pour les militants chargés de coller les affiches de leurs champions. Si cette dernière activité relève du bénévolat, le décollage de ces mêmes affiches revient au personnel municipal rémunéré par la collectivité. L'investissement dans ces panneaux modernes, plus faciles, paraît-il, à nettoyer que les anciens est donc un élément de bonne gestion des deniers publics, dont les maires ne vont pas manquer de se prévaloir l'an prochain, lors des élections municipales.

2. Identités

Les commentateurs de toutes tendances s'accordent pour estimer que le millésime 2007 de la présidentielle française se caractérise par un "zapping" thématique pratiqué en accéléré par les principaux candidats : à chaque jour son lapin sorti du chapeau, la TVA sociale pour Sarkozy, le contrat "première chance" pour Ségolène, la fermeture de l'ENA pour Bayrou... Le lendemain on passe à un autre gadget qui fera, espère-t-on, la une des médias et bouger les sondages dans le bon sens. Plongés dans la lecture des "qualis", ces sondages dits qualitatifs censés révéler les préoccupations des Français, les équipes de campagne élaborent en temps réel le discours susceptible de répondre à ces aspirations. Il ne s'agit plus, comme dans la politique "à l'ancienne" d'élaborer un programme, puis de le proposer aux électeurs, mais de concevoir un "produit" capable de créer le désir de mettre le bon bulletin dans l'urne dans une population "segmentée" par les officines spécialisées en marketing politique. La différence entre le citoyen et le consommateur a tendance à s'estomper, en même temps que les comportements politiques liés aux traditions familiales, aux appartenances de classes ou religieuses se révèlent de moins en moins pertinentes.

Un thème, éminemment politique, s'est pourtant imposé à tous les candidats, celui de l'identité nationale. Là aussi, ce n'était pas le choix des candidats de s'emparer de cette question : trop abstraite, apparemment trop consensuelle pour provoquer des clivages, la « question nationale », celle de l'identité de la France et des Français, est apparue, dans les sondages comme une « colle » posée aux candidats par les électeurs. Quand tout se délite, partis, églises, syndicats la nation apparaît comme le dernier bastion de l'identité collective. Et l'on s'est aperçu, à cette occasion que les bons auteurs, Ernest Renan, Jules Michelet et même Fernand Braudel, ne suffisaient plus à calmer l'angoisse existentielle d'un peuple qui s'interroge sur sa place en Europe et dans le monde. « Expliquez-nous qui nous sommes et vers où nous allons ! » Las d'être pris pour un consommateur, le citoyen, par ce questionnement, remet la politique au centre de la campagne, ce dont on doit se réjouir.

Ceux qui n'avaient pas entendu cette musique à l'occasion du référendum européen de juin 2005 et qui tombèrent des nues devant le refus français de substituer l'idée européenne à l'idée nationale, se trouvent pourtant assez démunis aujourd'hui, théoriquement, pour répondre à cet appel du peuple. La traduction en langage électoral de l'intuition de Pierre Nora, décrétant la mort de la nation sacrificielle d'Ernest Renan, celle pour laquelle on aspire à mourir, et l'émergence d'une nation patrimoniale dont les Français seraient éperdument amoureux n'est pas chose simple, certes. Mais le bricolage auquel se sont livrés tous les candidats pour tenter de répondre à cette question est révélateur de leur impréparation. Dans le cadre de sa tactique visant à assécher le marais lepeniste, Nicolas Sarkozy a lancé son idée d'un « ministère de l'immigration et de l'identité nationale », comme si les deux questions étaient indissolublement liées, ce qui est loin d'être prouvé. La réponse de Ségolène, consistant à inciter chaque famille française à faire l'acquisition d'un drapeau tricolore et de la partition de « La Marseillaise » est révélatrice de sa tendance à donner des solutions practico-pratiques à des questions philosophico-politiques et pourrait prêter à sourire (mais pas trop ouvertement si l'on craint d'être stigmatisé comme incorrigible machiste). Ne sachant que dire, François Bayrou a mis en garde contre l'exaltation nationaliste, et Jean-Marie Le Pen a désigné Nicolas Sarkozy comme « le candidat issu de l'immigration » alors que lui même se proclame « issu du terroir ». Le chef de l'extrême droite a d'ailleurs été le seul à risquer une réponse à la question « Qu'est-ce qu'être Français ? » en affirmant : « C'est lorsque les os de vos parents commencent à se dissoudre dans la terre de France ». Cette terre qui, comme le disait en son temps le Maréchal Pétain, ne ment pas, elle. On pourra, et on aura raison, condamner cette vision organiciste de l'identité nationale, mais on souhaiterait que les autres postulants à la charge suprême exposent leurs idées sur le sujet autrement que sous la forme des propositions-gadgets. Charles de Gaulle n'avait pas besoin de préciser ce qu'était cette « certaine idée de la France » dont il affirmait être habité : son action et ses discours en étaient l'illustration quotidienne. Cette « idée de la France » gaullienne a fait son temps, notamment dans son application à la politique étrangère de notre pays. Malheureusement, elle sert encore de vulgate, à droite comme à gauche, à ceux qui, par paresse intellectuelle ou conservatisme dévot, se refusent à réintégrer la France dans la marche du siècle.

3. Fracture linguistique

La candidature du trotskiste lambertiste Gérard Schivardi aura, au moins, le mérite de rappeler que les parlers de France ne se réduisent pas à la langue aseptisée, voire « énarchisée » qui s'est imposée dans les élites françaises. Gérard Schivardi est le seul qui possède un accent à couper au couteau, en l'occurrence l'accent du midi, version languedocienne.

Il faut vraiment tendre l'oreille pour déceler des traces de parler « ch'ti » chez le nordiste Frédéric Nihous, ou des rémanences d'accent parigot dans les propos formatés d'Arlette Laguiller. En luttant contre son bégaiement, François Bayrou a également gommé son accent du Béarn, ce qui le rend assez peu crédible lorsqu'il exige que l'on prononce son nom « baillerou » comme on le fait à Pau et dans les alentours.

Il existe, à n'en pas douter, une fracture linguistique entre la France d'en haut et celle d'en bas, pour reprendre la distinction chère à Jean-Pierre Raffarin. Le peuple, dans sa grande majorité parle sa langue avec une teinture régionale plus ou moins marquée : on s'en rend compte lors des « micro-trottoirs » des actualités télévisées, ou les interviews de sportifs, les seuls « people », ou presque, à être issus directement des classes populaires. Le temps est révolu où des personnalités politiques de premier plan parlaient avec un accent : Charles Pasqua et Gaston Defferre en furent les derniers représentants.

Je me souviens, et ce n'est pas si vieux, d'un pays ou de grands universitaires délivraient leurs leçons dans une langue fleurant bon le terroir : Georges Canguilhem, Gaston Bachelard, Georges Gurvitch nous parlaient de l'universel en roulant les « r » à la languedocienne ou à la bourguignonne ou, pour le dernier nommé, avec un accent tout droit venu du « shtetl » juif d'Europe orientale.

La France, sans l'avoir vu venir, se retrouve dans une situation à la britannique, où les différences de classes se manifestent dans la manière de prononcer la langue, ce qui ne correspond en rien à l'idée, justement, que la nation se fait d'elle-même.

Mon habituelle conclusion sur l'état de l'opinion vu par les sondages se limitera, cette fois-ci, à la mention d'une seule enquête qui invalide toutes les autres, celles qui donnent des chiffres d‘intention de vote pour chacun des candidats : fin mars, 42 % des personnes interrogées affirment que leur choix n'est pas définitivement arrêté, et qu'ils peuvent encore changer d'avis. Du jamais vu dans une élection, où en 1995 comme en 2002, l'opinion, dans le jargon des sondeurs se « cristallisait » quinze jours ou trois semaines avant le scrutin. Visiblement, les électeurs cherchent encore le candidat correspondant le mieux à leur identité troublée. Ce qui promet, le 22 avril, quelques surprises.

P.-S. La revue qui héberge ces carnets est le lieu approprié pour relever l'attaque gratuite et arrogante lancée par Nicolas Sarkozy contre TV5 Europe, à laquelle il reproche de le contraindre, lors de ses déplacements à l'étranger, à s'intéresser aux informations "de je ne sais quel canton belge ou province romande". En s'en prenant ainsi à TV5 Europe, et en ironisant sur nos partenaires francophones au sein de cette chaîne satellitaire, Nicolas Sarkozy calme peut-être sa frustration de ne pouvoir, pour l'instant, dire tout le mal qu'il pense de France 24, dite Télé Chirac, pitoyable avatar d'une "CNN à la française". Mais ce n'est pas une raison pour brusquer nos amis belges, canadiens et suisses.

Par Luc Rosenzweig, , publié le 09/04/2007 | Comments (0)
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Sainte fumée et sale vapeur

 

À paraître dans art press, no. 333, avril 2007.

 

Holy Smoke
Guillermo Cabrera Infante
Passage du Nord-Ouest

 
L’explosion de la durite
Jean Rolin
P.O.L.

 

Ils l’attendaient depuis des années, cette traduction en français de Holy Smoke,les admirateurs de Guillermo Cabrera Infante, et particulièrement les accros à lasainte fumée. Nous devons cette parution à l’obstination de notre ami Patrick Amine, qui pré et post-face l’ouvrage, au remarquable travail de traduction d’Albert Bensoussan, et au courage d’un « petit » éditeur » d’Albi. Cette parution tombe d’autant plus à pic que la folie hygiéniste de notre époque vient de faire interdire de fumer dans tous les lieux dits « publics », avant, soyons-en sûrs, de la généraliser aux lieux privés, à la rue, bientôt aux venteux chemins de nos vertes campagnes. À signaler le soutien apporté aux ayatollahs anti-tabac (rappelé par Cabrera Infante avec l’humour qui convient – noir en l’occurrence), celui d’un des plus grands inquisiteurs contre l’herbe à Nicot qu’ait connus le monde, je veux dire Adolf Hitler, ce très radical hygiéniste (des races notamment) qui n’avait de passion que pour une seule fumée (noire en effet) : celle qui sortait des cheminées de ses fours crématoires.

Bref rappel biographique : Guillermo Cabrera Infante, mort en 2005 à Londres, à l’âge de 75 ans, vivait en exil, loin de Cuba, depuis plus de quarante ans, ayant dès le début des années soixante compris que le pouvoir castriste, qu’il soutint à ses débuts contre la dictature de Battista, contenait déjà en lui, contrairement à ce qui continue de se dire ici, en France, tous les germes d’un régime de terreur.Holy Smoke a été écrit en anglais et a paru à Londres en 1985. C’est seulement en 2000 que Cabrera Infante en donne une version en langue espagnole. Puro humo, c’est à la fois la captivante histoire du tabac, de Christophe Colomb à nos jours (on apprend que les malheureux « visages pâles » que nous sommes devons notre « intoxication » de cinq siècles aux « hommes-cheminées », ces Indiens que rencontrèrent les premiers Conquistadors), un manuel pratique décrivant toutes les phases de la culture et de la fabrication des très saints Montecristo, Partagas, Cohiba…, un mode d’emploi à l’usage des fumeurs débutants, un dictionnaire étymologique, un récit autobiographique, une érudite histoire de la musique populaire cubaine, du cinéma hollywoodien (deux cent dix films passés en revue), de la littérature également, toutes ces nobles disciplines examinées, analysées, jugées, à la vive lumière dispensée par la combustion d’un très saintpuro. En accompagnant l’auteur de la Havane pour un Infante défunt, on ne croise que de vrais addicts à la plante sacrée découverte à Cuba : en premier l’arrière grand-père de Cabrera Infante, mort à 103 ans pour avoir sans interruption fumé des havanes de 5 heures du matin à 5 heures du soir, et puis Marlowe, Mallarmé, Twain, Dickens, Tchekhov, Freud, Waugh, les Marx, le Karl et le Groucho, Freud, Joyce, Hemingway, Lezama Lima, Welles, Fuller, Duchamp… « Un bon cigare est une femme… », écrit Cabrera Infante. Ce que Robert Louis Stevenson avait, plus tôt, exprimé à sa façon : « En dernier lieu (et c’est peut-être cela la règle d’or), aucune femme ne devrait se marier avec un homme qui ne fume pas ». Hier au soir, dînant avec des amis dans un restaurant du Marais, mis en condition par la lecture de Holy Smoke, je m’apprêtais à allumer un modeste Partagas D4 quand je fus rappelé à l’ordre par le restaurateur. J’ai donc été contraint de solliciter les excuses de la jeune femme qui se trouvait à mes côtés : « Ça ne vous dérange pas si je ne fume pas ? »

 

Il y a un monde entre l’enivrante fumée d’un havane et le nuage de vapeur brûlante dégagée par la durite d’une Audi, qui explose. 
La première phrase de l’Explosion de la durite, récit de Jean Rolin, ça pourrait être du Flaubert, quelque chose comme l’incipit de Bouvard et Pécuchet : « Lorsque la durite explosa, la voiture, depuis la remise à zéro du compteur, avait parcouru exactement quatre-vingt-dix-neuf mille quatre cents mètres ». Qui, de la génération de Jean Rolin, ignore ce qu’est une durite ? Qui n’a eu la désagréable surprise de voir des tourbillons de vapeur s’échapper du capot de sa voiture ? Nos automobiles modernes nous évitent ce type d’inconvénients, c’est en général l’informatique qui débloque et vous laisse en rade. En tout cas, un moteur réduit à l’état de cocotte-minute, c’est ce qui est arrivé à Jean Rolin avec une vieille tire à bout de souffle qu’il s’était mis en tête d’accompagner par bateau, puis conduire jusqu’à Kinshasa, pour apparemment rendre service à un énigmatique ancien colonel de l’armée congolaise, recyclé vigile dans un McDonald’s parisien. Je laisse au lecteur le plaisir de suivre, à la lecture de l’Explosion de la durite, les hilarantes tribulations du narrateur et de son véhicule (hilarantes au second degré, car Jean Rolin a ce côté pince-sans-rire des humoristes graves). Tout amateur de Tintin ou de Hellzapoppin (la duchesse de Guermantes déboulant en pleine mer au milieu de balèzes marins polonais et ukrainiens…) y trouvera son compte. Mais l’Explosion de la durite n’est pas qu’un récit épico-comique, il a une tout autre ampleur, historique, politique, symbolique, biographique. En vérité Jean Rolin n’a rien d’un naïf Tintin se pointant dans des pays inconnus et y vivant des aventures rocambolesques. L’Afrique, cette Afrique-là, il la connaît, il y a vécu, et voyageur impénitent, y a traîné à plusieurs reprises sa nonchalante silhouette (mais aussi son regard aigu). Cette vieille « caisse » à mener à bon port n’est manifestement pour lui qu’un prétexte. Son voyage n’est pas sans présenter un caractère initiatique. Est omniprésente la figure du père, ce père qui passa une partie de sa vie professionnelle et familiale dans divers états africains et sur les traces duquel le fils revient, allant jusqu’à retrouver à Kinshasa la maison où ils avaient vécu. Ce n’est sans doute pas un hasard si l’auteur que Rolin emporte dans ses bagages et lit continûment au cours de son chaotique périple, c’est Proust. Ce temps perdu, il aurait pu le retrouver, lui aussi Rolin, si une foutue durite… Combien de vies sont ainsi ponctuées de durites qui éclatent et en interrompent le long cours tranquille ! Pas un hasard non plus si le second auteur convoqué est cet autre père, plus lointain, Joseph Conrad, qui cent quinze ans auparavant, avait fréquenté les mêmes ports que Rolin et cheminé au milieu des mêmes collines. Un jour, nous annonce en souriant à la fin de son récit, l’infatigable voyageur, il nous racontera l’histoire de sa « mort héroïque et de la révolution qui s’ensuivit ». Ça nous promet, narrés dans la belle langue classique qui est la sienne, quelques nouveaux épisodes de violents pétages de durites.

Par Jacques Henric, , publié le 29/03/2007 | Comments (0)
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La grande peur du vide stratégique

 

Si la nature a horreur du vide, la stratégie du siècle lui ressemble toujours plus. Pendant longtemps, les zones échappant au contrôle des États reconnus ne suscitaient guère d’inquiétude : elles étaient si lointaines qu’on les ignorait largement, et leurs effets restaient le plus souvent locaux ou régionaux. La structure archaïque des sociétés pré-nationales, articulées autour de la famille ou du clan, était une source de curiosité ou de condescendance ; la corruption endémique, le commerce illégal ou la virulence religieuse n’y étaient perçus que comme un exotisme voué à l’extinction. Jusqu’à ce que le rapetissement de la planète, dû à l’essor des transports et télécommunications intercontinentaux, nous y confronte directement ; jusqu’à ce que nous en soyons inexorablement les voisins.

 

Ce n’est pas que les zones chaotiques et belligènes, irrespectueuses des us et coutumes internationaux, soient nouvelles ; c’est que par le passé, la politique de la canonnière permettait de gérer la situation en cas de menace directe des intérêts nationaux, alors que la distance et la rareté des moyens de transport mettaient le sol national à l’abri. L’indigence de la couverture médiatique faisait d’ailleurs qu’à l’époque les agissements des corps expéditionnaires ne prêtaient guère le flanc à la critique, malgré un usage parfois immodéré de la force armée ; il faudra atteindre le tournant du siècle dernier, avec la guerre des Boers, pour voir une polémique agiter la classe politique d’une grande nation sur le comportement de ses soldats et sur les modalités de ses opérations militaires. Avec le temps, cette visibilité toujours plus rapide des actions armées a profondément transformé les opérations expéditionnaires.

 

Mais pareille évolution va dans les deux sens, et les opinions publiques jadis partagées sur l’emploi de la force sont désormais directement ciblées par les acteurs lointains, échappant à l’autorité des États locaux ou globaux. Des sociétés post-modernes et civilisées ont brutalement découvert qu’elles étaient à portée d’individus mus par des idées pré-modernes et barbares, capables de franchir discrètement des milliers de kilomètres pour les frapper en leur sein. Qu’il s’agisse de détruire des bâtiments publics comme à New York, de poser des bombes dans des transports publics comme à Madrid ou de prendre des centaines de personnes en otage dans une salle de théâtre comme à Moscou, n’importe quelle organisation non étatique a aujourd’hui une pénétration destructrice qui jusqu’ici était réservée aux seules armées capables d’effectuer de grandes invasions.

 

Face à ce nouveau et menaçant voisinage, les États ont rapidement renforcé leurs contrôles à leurs frontières, alors même que celles-ci étaient édulcorées par les accords de libre circulation, et augmenté les mesures de surveillance le long des principales voies migratoires. En même temps, ils se sont rendus compte qu’entraver le flux des personnes n’affectait en rien le flux des idées, qui au contraire grossit chaque année davantage à travers les télévisions par satellite et l’Internet. Avec pour conséquence une radicalisation de certaines franges de populations déjà installées, ayant reçu la nationalité de leur pays d’adoption et pourtant désireuses de le combattre, comme l’ont montré les attentats et les tentatives d’attentats à Londres en juillet 2005. Retrouver le splendide isolement des siècles passés ne nous est pas donné.

 

Une autre réponse a été choisie par les États-Unis au lendemain du 11 septembre : le déploiement d’un corps expéditionnaire visant à renverser les structures de pouvoir adverses, responsable des attaques transnationales subies, et à interdire leur retour par une opération stratégique d’interdiction – comme ce fut le cas en Afghanistan. Menée avec le large assentiment de la communauté internationale, cette réponse s’est ensuite élargie vers une construction de nation, avec l’importation d’idées et de pratiques nouvelles, souvent très éloignées de la structure sociétale afghane. Mais cet objectif bien plus ambitieux implique un effort croissant, avec un volume de troupes en hausse constante (de 18’000 soldats mi-2003 à 55’000 mi-2007), qui augmentent la visibilité médiatique de l’opération et aboutissent à affecter la volonté politique de la poursuivre.

 

Une troisième réponse, là aussi mise en œuvre par les États-Unis en Irak sans qu’ils n’en aient nécessairement mesuré la nature, consiste à porter la lutte dans une zone chaotique et belligène dont l’importance matérielle et immatérielle impose une réaction adverse. C’est la théorie du papier à mouches : attirer un en lieu favorable à leur élimination les combattants émanant d’autres zones, d’autres États affaiblis ou fragiles, et ainsi pratiquer une véritable attrition stratégique. C’est effectivement le cas en Irak, où les candidats au djihad ont péri par dizaines de milliers. Mais cela implique des moyens encore plus grands, car c’est toute une société qui doit sur place porter et subir ce combat, et cela implique également des tâches de construction de nation. Avec des pertes inévitablement importantes dans son propre camp.

 

Il existe également une quatrième réponse, celle consistant à renforcer les États existants et à augmenter leurs capacités à lutter par eux-mêmes contre les chancres du chaos. Elle est largement pratiquée par la communauté internationale sous la forme des missions de maintien de la paix, mais elle prend une importance plus grande lorsqu’elle comprend une coopération militaire aboutissant à une véritable émulation. La présence permanente de conseillers, généralement issus des forces spéciales, et des aides financières contribuent à la modernisation des forces de sécurité nationales ; comme l’a montré récemment l’exemple de l’Éthiopie en Somalie, celles-ci peuvent ensuite mener des actions décisives qui suivent également les intérêts des pays qui les soutiennent. Et le tout aboutit à une multiplication décentralisée des forces, à la mesure toutefois du nombre limité de conseillers efficaces, c’est-à-dire d’officiers compétents sur le plan didactique, opérationnel, mais aussi culturel et diplomatique.

 

Protection, interdiction, attrition et émulation : ces quatre options stratégiques ne s’excluent pas mutuellement, mais trouver le meilleur équilibre au quotidien, tout en conservant la liberté de répartir différemment les efforts au gré des actions adverses, exige des ressources considérables. Aucun État n’a assez de policiers pour assurer une protection complète, assez de fantassins pour imposer une interdiction durable, assez de combattants pour obtenir une attrition décisive, ou assez d’opérateurs pour susciter une émulation optimale. Et ceci d’autant plus que les zones chaotiques et belligènes ont furieusement tendance à se multiplier sur le sol des États même les plus solides, sous la forme de zones de non-droit où l’autorité, les lois, les valeurs et les intérêts sont profondément autres. Ce qui pourtant indique peut-être la meilleure manière de limiter l’effet des vides stratégiques.

 

Combler ceux-ci en tout temps et en tout lieu est en effet illusoire, même avec la meilleure combinaison des réponses décrites ci-dessus. En revanche, on peut réduire leur impact en consolidant les « pleins » stratégiques, les zones structurées et productives qui servent de moteur, les éléments constitutifs des États-nations actuels. La résilience de l’ordre est tout aussi importante que la maîtrise du chaos, et la grande peur de ce qui n’est pas ou plus devrait être nuancée par la confiance en ce qui est.

Par Ludovic Monnerat, , publié le 20/03/2007 | Comments (0)
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