Un collector de Césaire – Les fac-similés de « Tombeau du Soleil »

« La gerbe lucide des déraisons »

cesaire-tombeau-du-soleilLes amoureux de la poésie de Césaire n’ouvriront pas sans émotion l’enveloppe de papier jaune couverte de timbres représentant tantôt la préfecture de la Martinique (alors palais du haut-commissaire), tantôt deux femmes en buste portant la coiffe nouée (« tête attachée » ou « tête serrée »). S’il ne s’agit que d’une reproduction de l’enveloppe, elle est suffisamment réaliste pour nous émouvoir. Mais son contenu nous importe davantage : 1) une maquette intitulée Tombeau du Soleil contenant des extraits détachés de la revue Tropiques[i] collés sur un cahier, avec, au milieu, un poème supplémentaire de la main de Césaire ; 2) un tapuscrit à l’encre bleue sorti d’une machine visiblement de mauvaise qualité tant sont nombreuses les lettres repassées à la main par Césaire – en dehors de quelques corrections mineures et de l’adjonction in fine du poème « Conquête de l’aube »[ii], le contenu est identique à celui de la maquette ; 3) une plaquette reproduisant ces poèmes tels qu’ils se présenteront dans le premier recueil publié de Césaire, Les Armes miraculeuses[iii].

Concernant plus précisément le contenu de Tombeau du Soleil, le premier poème détachés de Tropiques, intitulé « Les pur-sang », correspond approximativement à la première moitié de « Fragments d’un poème » publié dans le premier numéro de Tropiques. Le second « Investiture » (p. 5 à 7 du tapuscrit), constitué de sept fragments manuscrits numérotés 1 à 8, est pour la plus grande part inédit. Cependant les numéros 6 et 8 viennent du « récit » poétique publié sous le titre « Histoire de vivre » dans le quatrième numéro de Tropiques (janvier 1942). Enfin la troisième partie (p. 7 à 18 du tapuscrit)  se divise elle-même en trois au niveau des sources : d’abord la suite de « Fragments d’un poème », en commençant par « La fin ! Quelle sottise », etc. (p. 22-23 de Tropiques n° 1) avant de revenir à « C’est bon. / Je veux un soleil plus brillant et de plus pures étoiles », etc. (p. 17-21 de Tropiques n° 1) ; ensuite le poème intitulé « Fragments d’un poème – le Grand Midi (fin) » publié dans Tropiques n° 2, à partir de « Seul et nu ! » (p. 26 de Tropiques n° 2) ; et pour finir le poème « Conquête de l’aube ».

Tombeau du Soleil n’existerait pas si Césaire et André Breton ne se connaissaient pas et si le second n’avait pas constitué un fond d’archives considérable, comprenant ses propres manuscrits et ceux reçus de ses correspondants. La rencontre entre les deux poètes a été souvent narrée. Sans la deuxième guerre mondiale, l’exil vers les États-Unis d’une pléiade d’intellectuels et d’artistes qui firent escale pendant plusieurs semaines à la Martinique, en 1941, Breton ne se serait pas promené dans Fort-de-France et n’aurait pas remarqué le premier numéro de Tropiques dans la vitrine d’une mercerie tenue par la sœur de René Ménil, co-fondateur de la revue…  Césaire n’a pas seulement découvert le surréalisme grâce à Breton ; il a gagné un admirateur prestigieux qui contribuera à le faire reconnaître comme l’un des plus grands poètes de son temps.[iv]

Arrivé à New York, Breton a gardé le contact avec Césaire et s’est employé à le faire publier, et d’abord dans la revue bilingue VVV qu’il a lui-même créée[v]. Le premier numéro (juin 1942) contient le poème de Césaire « Conquête de l’aube » (qui sera repris dans Tombeau du soleil puis dans Les Armes miraculeuses[vi]). Il en ira de même dans les numéros suivants qui publient respectivement « Annonciation », « Tam-tam I », « Tam-tam II » (n° 2-3, mars 1943) et des extraits de « Batouque »[vii] (n° 4 et dernier, février 1944).

Après la disparition de VVV, la revue Hémisphères, créée toujours à New York par Yvan Goll, prit le relais. Et c’est dans le numéro 2-3 (avril 1944) de cette revue que paraît le premier poème de Tombeau du soleil, « Les pur-sang ». Le numéro suivant d’Hémisphères publiera un groupe de sept poèmes sous l’intitulé « Colombes et Menfenil ». À noter qu’Yvan Goll associé à Lionel Abel a donné la première traduction anglaise du Cahier[viii].

En dehors de « Les pur-sang », l’ensemble intitulé Tombeau du soleil ne parut pas aux États-Unis comme prévu. Ces poèmes furent intégrés – sous une forme proche de celle des poèmes publiés initialement dans Tropiques – dans Les Armes miraculeuses. Dans ce recueil,  Césaire a retenu principalement de la tentative de Tombeau du soleil, d’une part l’intitulé « Les pur-sang » de ce qui se présentait seulement comme « Fragments d’un poème » dans Tropiques n° 1 (mais le poème est repris désormais intégralement) et, d’autre part, les morceaux numérotés 2 et 7 de la maquette et du tapuscrit, le premier formant un poème à lui tout seul sous le titre « Investiture », le second inséré dans Les pur-sang ». Enfin, si les suppressions introduites dans Tombeau du soleil sont en général conservées dans Les Armes miraculeuses, ce n’est pas toujours le cas. Ainsi, les vers « Mon beau pays aux hautes rives de sésame / Où fume de noirceurs adolescentes la flèche de mon sang de bons sentiments ! », biffés dans l’envoi à Breton, sont-ils rétablis dans le recueil paru chez Gallimard.

Pour la petite histoire, il existe une lettre de Césaire à Breton datée du 26 mai 1944 dans laquelle il écrit en particulier ceci, concernant la publication de Tombeau du Soleil :

« Aussi vous demanderai-je, si jamais le texte doit être publié aux États-Unis, de supprimer toutes les additions artificielles dont j’ai cru devoir l’alourdir : 1°) les sous-titres (à l’exclusion de « Pur-sang », « Grand Midi » et « Conquête de l’aube ») qui seront très avantageusement remplacés par des blancs. 2°) le morceau tardivement – encore qu’à mon sens pathétiquement introduit, où se trouve le nom de Suzanne Césaire. »

Ce passage indique en premier lieu que, à cette date, Breton possédait déjà le tapuscrit (et a fortiori la maquette[ix]) de Tombeau du Soleil, lequel contient effectivement trois sous-titres (« Investiture », « calcination », « miroir fertile ») en plus de ceux que Césaire déclare vouloir conserver. Il en résulte que l’enveloppe datée du 24 août 1945 renfermant la maquette dans les archives de Breton n’était pas celle qui a servi à l’envoi de la maquette. Il existe d’autres confirmations de ce constat, par exemple le fait que ladite maquette renvoie à la publication de « Conquête de l’aube » dans VVV qui intervint dès juin 1942. L’enveloppe n’en a pas moins une grande valeur pour les collectionneurs de manuscrits et autres autographistes.

Le passage ci-dessus est également intéressant en raison de sa conclusion. « Le morceau […] pathétiquement introduit, où se trouve le nom de Suzanne Césaire » fait référence à la partie numérotée (6) du Tombeau du soleil – dont on a dit qu’elle provient de Tropiques n° 4 – qui contient en particulier les vers suivants : « Fenêtres de marécage fleurissez ah ! fleurissez / Sur le coi de la nuit pour Suzanne Césaire / de papillons sonores ». Entre janvier 1942, date de cette livraison de Tropiques et mai 1944, la situation du couple Césaire s’est passablement dégradée : c’est ce que sous-entend la lettre à Breton.

Les passionnés se livreront à d’autres analyses, d’autres comparaisons, qui seraient bien plus difficiles à mener sans l’intervention de Maître Dominique Annicchiarico qui a acquis la maquette et le tapuscrit (dans « son » enveloppe) lors de la dispersion d’une partie des archives d’André Breton en 2003 et qui a autorisé les Éditions HC à les reproduire.[x]

 

L’ensemble Tombeau du soleil, sous cellophane, Paris, HC Éditions, s.d., 18,50 €, renferme les cinq documents suivants :
– Fac-similé de l’enveloppe adressée par Césaire à André Breton à New York en 1945
– Fac-similé de la maquette en forme de cahier titrée Tombeau du Soleil dans laquelle Césaire avait transcrit lui-même le poème « Investitures », et collé des pages détachées de Tropiques annotées et corrigées, 32 p.
– Fac-similé sur papier bible du tapuscrit de Tombeau du Soleil corrigé de la main de Césaire, 20 p.
Tombeau du Soleil, présenté par Dominique Annicchiarico, Paris, HC Éditions, 2011, 31 p.
– Notice, 1 p.

 

[i] Onze numéros publiés à Fort-de France entre 1941 et 1945. Reproduction en un volume, Tropiques 1941-1945, Paris, Jean-Michel Place, 1978.

[ii] Signalé dans la maquette par un simple renvoi à la publication du poème dans le numéro 1 de la revue VVV (cf. Infra).

[iii] Aimé Césaire, Les Armes miraculeuses, Paris, Gallimard 1946. La reprise presqu’à l’identique de cette première édition dans la coll. « Poésie-Gallimard » (1970 – toujours disponible) est jugée préférable aux suivantes in Aimé Césaire, Poésie, théâtre, essais et discours, édition critique sous la direction d’Albert James Arnold, Paris, Présence Africaine et CNRS Édition, 2013, p. 229-230.

[iv] Dans « Martinique charmeuse de serpents – Un grand poète noir », où Breton raconte sa rencontre avec Césaire, il écrira à propos du Cahier d’un retour au pays natal qu’il s’agit du « plus grand monument lyrique de ce temps » (Hémisphères n° 3, automne-hiver 1943, repris in Tropiques n° 11, mai 1944, p. 119-126). Ce texte de Breton servit également de préface à l’édition bilingue du Cahier publiée chez Brentano’s (cf. note viii).

[v] Les initiales VVV désignaient les mots « Victory », « View », et « Veil » tirés du passage suivant : « Victory over the forces of regression, View around us, View inside us […] the myth in process of formation beneath the Veil of happenings » (« La victoire sur les forces de la régression, la vue autour de nous, la vue en nous […] le mythe dans le processus de formation sous le voile de ce qui se passe. »). Source : Wikipedia.

[vi] Sous le seul titre « Conquête de l’aube » en 1946. En 1970, la fin du poème sera détachée sous le titre « Débris ».

[vii] Les neuf derniers vers avaient auparavant servi d’exergue à l’article de Suzanne Césaire, « 1943 : le surréalisme et nous », Tropiques n° 8-9, octobre 1943.

[viii] Cahier d’un retour au pays natal – Memorandum of my Martinique, New-York, Brentano’s, 1947.

[ix] Celle-ci constitue en quelque sorte le brouillon incomplet du tapuscrit (puisqu’il y manque le texte de « Conquête de l’aube »).

[x] Pour une exégèse plus complète de Tombeau du soleil, cf. Alex Gil, « Focus génétique sur Les Armes miraculeuses d’Aimé Césaire », Continents Manuscrits, 2014, n° 1.

Césaire vu d’ailleurs

Deux ouvrages passionnants, signés respectivement par Ernstpeter Ruhe, professeur émérite de littérature romane à l’université de Würzburg, et Lilian Pestre de Almeida, qui enseigna la littérature francophone à l’université fédérale brésilienne Fluminense, entre autres, sont parus l’année dernière chez un éditeur allemand mais en français. Même s’ils abordent la question de la réception de Césaire respectivement dans le monde germanophone et dans le monde lusophone, ces ouvrages développent bien d’autres problématiques. On y trouvera une foule de détails, souvent inédits ou dispersés dans des articles de revues ou des actes de colloques, susceptibles d’intéresser tous les amateurs de l’œuvre de Césaire, de son œuvre littéraire s’entend. Chacun de ces ouvrages tourne autour d’une personnalité-clé qui fut en contact étroit avec le poète : l’Allemand Janheinz Jahn et l’Angolais Mario de Andrade.

Aimé Césaire dans les pays germanophones

Césaire une_oeuvre_mobile E RuheErnstpeter Ruhe, Une œuvre mobile – Aimé Césaire dans les pays germanophones (1950-2015), Würzburg, Königshausen & Neumann, 2015, 293 p.

C’est un touche-à-tout, polyglotte, Janheinz Jahn, qui fut de loin le principal introducteur en Allemagne de Césaire, après avoir découvert sa poésie, en 1951, à l’occasion d’une conférence de Senghor à l’Institut français de Francfort. Dès 1954 paraît Schwarzer Orpheus, une anthologie de la poésie moderne « africaine » qui recoupe en partie celle de Senghor (1948)[i]. Suivront plusieurs recueils bilingues de poèmes de Césaire et l’édition du Cahier (Zurück ins Land der Geburt, 1962). C’est encore grâce aux efforts de Janheinz Jahn qu’une version théâtrale (différente de celle de Césaire) de Et les chiens se taisaient fut donnée en allemand, d’abord à la radio puis au théâtre. Par contre si Jahn a également traduit en allemand La tragédie du roi Christophe, c’est à Salzbourg mais en français que la pièce fut créée, dans la mise en scène de Jean-Marie Serreau.

Traduire la poésie est toujours difficile. Certains le disent impossible. Que dire alors quand il s’agit de Césaire, le roi des mots mystérieux et des formules ésotériques ? À l’occasion de son travail de traducteur, Jahn a interrogé le poète sur les énigmes qu’il rencontrait. Il reste des traces écrites et même orales de leurs échanges. Césaire, on le sait, ne tenait pas à se faire l’interprète de ses œuvres : face à son traducteur, pour éviter des contresens flagrants, il a dû déroger à cette règle. Ces échanges constituent la part la plus fascinante de l’ouvrage d’E. Ruhe : ils fournissent des éclairages originaux sur la signification de certaines formules qui pouvaient paraître impénétrables, amènent parfois à corriger les interprétations proposées dans les éditions critiques des poèmes césairiens. Si tel n’est pas le cas pour la formule du Cahier – « ma reine des squasmes des chloasmes » – dont l’explication fournie à Jahn était déjà reproduite dans l’édition critique des œuvres littéraires publiée sous la direction d’A. J. Arnold[ii], les archives de Jahn exhumées par E. Ruhe révèlent bien d’autres trésors.

C’est en particulier le cas des quelques enregistrements sonores de ses entretiens avec Césaire réalisés par le traducteur en 1963. Que  faut-il penser, par exemple, de cette formule tirée du poème « L’Afrique » (in Soleil cou coupé) : « il y au pied de nos châteaux-de-fées pour la rencontre du sang et du paysage la salle de bal, etc. » ? Réponse du poète : « L’homme et la nature sont séparés dans cette vision poétique. Le sang, donc l’homme, et le paysage de nouveau se réconcilient dans ma salle de bal, etc. ». Ou bien – autre exemple – comment comprendre « cependant que fait le gros dos et roucoule mon encre qui remonte en sève à la surface me donner une couleur ou commodément attendre et surprendre l’imbécilité des coups de larrons, etc. » (in « Tatouage des regards ») ? Réponse : « Le sang qui circule dans mes veines est noir comme l’encre, il remonte à la surface pour me donner une couleur qui est extrêmement commode pour attendre et surprendre la sottise des coups [en fait des regards] que l’on me porte. Puisque c’est une peau noire qui ne rougit pas, qui ne blanchit pas, on ne peut pas savoir ce que je pense ».

Les archives de Jahn éclairent par ailleurs la génétique de certains poèmes. Les tapuscrits annotés par Césaire font apparaître des corrections et parfois des coupes radicales dont E. Ruhe explore la signification.

Ajoutons pour finir que cet ouvrage présente des documents jamais publiés en France, comme la notice de présentation du Roi Christophe rédigée par Césaire à l’occasion de la création à Salzbourg, ou son discours de réception à l’Académie de Bavière, discours dans lequel il est fait spécifiquement référence à Arnold Toynbee, plus précisément à sa distinction entre « zélotisme » et « hérodisme », pour expliquer autrement qu’en faisant appel à Hegel comment la recherche du particulier peut mener à l’universel.

Lusophonie, intertextualité

cesaire_hors_frontieresLilian Pestre de Almeida, Césaire hors frontières – poétique, intertextualité et littérature comparée, Würzburg, Königshausen & Neumann, 2015, 402 p.

Comme celui d’E. Ruhe le livre de L. de Almeida présente un inédit précieux, à savoir le troisième jeu d’épreuves de l’édition du Cahier chez Présence Africaine, conservé par Mario Pinto de Andrade, secrétaire d’Alioune Diop à la maison d’édition à l’époque de  la publication du Cahier (1956). L. de Almeida donne toute les corrections manuelles apportées sur les épreuves par le poète et reproduit trois pages en fac-similé. En comparant avec le Cahier finalement édité, il apparaît que ces corrections furent à peu près les dernières, même si d’ultimes modifications sont encore intervenues.

Cette présentation des épreuves est précédée par une étude diachronique du Cahier dans les versions successives qui nous sont connues : le tapuscrit de 1939 conservé à la BNF (Bibliothèque Nationale de France), la première version publiée dans Volontés, le tapuscrit de 1943 identique à la version bilingue chez Brentano’s (1947), la version publiée chez Bordas, également en 1947 mais notablement augmentée par rapport à Brentano’s, la version dite définitive de 1956.

Suit une assez longue section (72 pages) intitulée « Chronologie parallèle », allant de 1913 à 2013 qui présente non seulement les parcours parallèles de Césaire et M. de Andrade (tous deux poètes et hommes politiques) et les relations qui s’établirent entre eux, mais également, d’une manière beaucoup plus vaste, une chronique intellectuelle et politique de l’époque. Ainsi à l’entrée 1961 figurent – entre autres – l’assassinat de Lumumba, l’élection de Joao Goulart comme président du Brésil, la publication par Césaire de Cadastre et de Toussaint Louverture, celles des Nocturnes de Senghor, des Damnés de la terre de Fanon, de Sang Rivé de Glissant, de Balle d’or de Guy Tirolien, enfin de l’anthologie bilingue français-italien de M. de Andrade et Léonard Sainville, Lettura negra. 1961 fut encore l’année où Jean XXIII convoqua le concile Vatican II, celle où Césaire et Senghor furent élus membres correspondants de l’Académie de Bavière et celle où mourut Fanon.

Suivent des exemples d’intertextualité dont on retiendra les deux premiers. Le premier concerne un poème de M. de Andrade, « Chanson à Sabalu », repris partiellement par Césaire dans Une saison au Congo (« Notre fils cadet / Ils l’ont envoyé à Sao Tomé / Parce qu’il n’avait pas de papiers », etc.). Le second souligne une proximité pour le moins troublante entre deux vers d’un poème de W. H. Auden (« As I walked out in the evening ») et un ajout du Cahier dans la version Brentano’s. « Beau comme la face de stupeur d’une dame anglaise qui trouverait dans sa soupière un crâne de hottentot » peut sembler, en effet, une réminiscence de deux vers d’Auden : « And the crack in the tea-cup opens / A lane to the land of the dead ». Mais Césaire, de retour en Martinique en 1939, a-t-il pu avoir connaissance avant 1943 (date du tapuscrit Brentano’s) de ce poème publié à New York en 1940 ?

La partie suivante évoque le voyage de Césaire au Brésil, en 1963, à l’occasion d’un colloque afro-latino-américain. Il est revenu sur ce voyage vingt ans plus tard dans un entretien avec L. de Almeida. Il esquisse une comparaison frappante entre les Africains (« une foule détendue, heureuse, décontractée et étonnamment silencieuse, d’une extraordinaire dignité ») et les Martiniquais (« agités, excités, ils parlent fort. Le Martiniquais est traumatisé par l’esclavage »). C’est là aussi où Césaire explique l’origine africaine du mot « béké » qui signifierait « blanc » en langue ibo.

L. de Almeida se propose également de compléter, de rectifier parfois, quelques entrées des lexiques ou glossaires des termes césairiens. On retiendra en particulier son explication de deux vers de « Batouque » : « Endormi troupeau de cavales sous la touffe de bambous / saigne, saigne troupeau de carambas ». Elle souligne que « cavales » et « carambas » sont (aussi) des noms de plantes (respectivement prêles et sauges), si bien que le passage en question doit être compris selon elle comme décrivant un sous-bois avec ses taches de couleurs.

Un chapitre apporte des éclairages intéressants sur deux poèmes : « Marais nocturne » et « De forlonge » et le livre se clôt sur des annexes parmi lesquelles un entretien entre Césaire et M. de Andrade à propos du roi Christophe dans lequel Césaire déclare : « s’il avait été républicain, il aurait échoué. Pourquoi toutes les républiques africaines ont fait des partis uniques ? La conception africaine du pouvoir est autour du chef ». Une autre annexe soulève brièvement quelques-uns des problèmes posés par la traduction de la poésie de Césaire (L. de Almeida a elle-même traduit le Cahier en portugais… du Brésil).

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Il serait dommage que, sous prétexte qu’ils sont publiés en Allemagne, les deux ouvrages dont on vient de rendre compte ne parviennent pas à toucher le public francophone auquel ils sont pourtant à l’évidence destinés en priorité. Cet article aura atteint son objectif s’il parvient à convaincre les césairophiles que la lumière qui éclaire le grand poète peut aussi venir « d’ailleurs ».

 

 

[i] Préfacée par Jean-Paul Sartre sous le titre d’« Orphée noir ».

[ii] Aimé Césaire, Poésie, Théâtre, Essais et Discours, édition critique coordonnée par Albert James Arnold, Paris, CNRS Éditions et Présence Africaine, 2013, 1805 p. (cf. Michel Herland, http://mondesfrancophones.com/debats/aime-cesaire/un-tombeau-daime-cesaire/).

Deux nouveaux volumes des « Écrits politiques » de Césaire

« Un écrivain écrit dans l’absolu ;
un politique travaille dans le relatif »
Césaire (ÉcPol 3, p. 321.)

Césaire 2Aimé Césaire, Écrits politiques, II-1935-1956 et III-1957-1971, édités par Édouard de Lépine, Paris, Jean-Michel Place, 2016, 2 vol., 427 et 343 p. (ci-après ÉcPol 2 et 3).

Après la publication en 2013 des Discours à l’Assemblée nationale par les soins de René Hénane, premier volume des Écrits politiques de Césaire[i], voici les deux suivants (sur quatre annoncés) toujours chez Jean-Michel Place et toujours avec le soutien de la Fondation Clément mais cette fois à la diligence d’Édouard de Lépine. Le premier débute avec deux articles parus dans L’Étudiant noir (1935) et va jusqu’à la rupture avec le PCF (1956) ; le second court jusqu’en 1971, année où Césaire fut élu pour la septième fois consécutive maire de Fort-de-France, l’année également de la Convention du Morne-Rouge (Martinique) qui réunit pour la première fois tous les partis autonomistes des quatre départements d’outre-mer[ii].

Il serait vain de vouloir résumer le contenu des quelques huit cent pages de ces deux nouveaux volumes. En attendant les deux tomes à suivre, avant la fin de l’année, ils constituent déjà, avec celui consacré aux Discours, une « mine » pour tous les curieux, désireux de  comprendre le parcours politique du grand homme de la Martinique, ses méandres et sa ligne directrice qui n’a finalement pas varié et qui a d’ailleurs trouvé une sorte de justification historique non seulement dans l’adhésion sans faille du peuple martiniquais à sa personne (maire de Fort-de-France de 1945 à 2001 – député de la Martinique de 1945 à 1993) mais encore dans les faits avec l’autonomie croissante Martinique à l’intérieur de la République française. Une fois achevé, l’ensemble des cinq volumes constituera le complément indispensable de la Biobibliographie d’Aimé Césaire de Thomas A. Hale et Kora Véron[iii], en donnant in extenso un grand nombre des textes qui n’y sont que partiellement cités ou y sont simplement évoqués, sans se substituer néanmoins à elle puisque c’est là où l’on trouvera un appareil critique essentiel pour les chercheurs.

On se souvient sans doute qu’un très volumineux ouvrage (1800 pages sur papier bible) a rassemblé récemment la poésie et le théâtre de Césaire plus quelques « essais ou discours »[iv]. Les Écrits politiques donnent quelques poèmes supplémentaires par rapport à cette édition, laquelle ne reprend que les pièces conservées par Césaire dans les recueils qu’il a publiés. Ainsi en est-il du poème intitulé « Maurice Thorez parle » publié seulement dans Justice, l’organe des communistes martiniquais, en 1950 : « Ô voix où se noue au bec du serpentaire le fuseau du serpent, etc. » (ÉcPol 2, p. 206). Inversement, c’est dans le gros ouvrage publié en 2013 qu’on trouvera l’article à teneur incontestablement politique intitulé « Le message de Péguy », publié en 1939 dans L’Action socialiste.

Les deux volumes examinés ici contiennent au moins trois types de textes : ceux qui font partie du travail quotidien d’un député consciencieux interpelant le gouvernement, autant de fois que nécessaire, sur les difficultés rencontrées dans son île et qui avance des solutions ; ceux d’une portée beaucoup plus générale, comme les interventions aux congrès des intellectuels et artistes noirs ; ceux enfin où, en réponse à ses interlocuteurs, Césaire réfléchit sur son action et sur son œuvre.

Césaire 3Des premiers on a déjà eu un aperçu conséquent avec le volume des Discours à l’Assemblée nationale. Ils sont complétés ici par des « interventions » à l’Assemblée nationale (d’un format plus modeste que les discours), des lettres au gouverneur puis au préfet de la Martinique, des articles dans Justice puis, après la rupture avec le PCF, dans son journal, Le Progressiste, sans oublier quelques discours mémorables prononcés devant les Martiniquais. En dehors des difficultés ponctuelles relevées par Césaire, le thème principal qui court à travers tous ces textes est celui de l’assimilation ou plutôt de l’assimilation pour quoi faire ? « Ce qui nous intéresse nous, s’exclame-t-il à la tribune de l’Assemblée nationale le 28 janvier 1948, c’est l’assimilation réelle, celle des niveaux de vie, celle du pouvoir d’achat des masses » (ÉcPol 2, p. 145). L’année suivante, dans Justice, il envoie un « solennel avertissement au gouvernement » : « Si on nous refuse tous les avantages sociaux [de la France métropolitaine], obligation sera faite au peuple martiniquais de donner une autre direction à ses aspirations » (p. 198). En réalité, au fur et à mesure qu’il obtient satisfaction sur le plan de la parité avec la Métropole[v], on le voit s’éloigner du modèle de la départementalisation (dont il fut l’un des artisans en 1946) pour prôner une autonomie plus ou moins accentuée. En 1956, il livrera le fond de sa pensée en des termes sans équivoque : « Je considère cette loi [de départementalisation] comme une loi de circonstance […] et que cette loi ne correspond plus aux conditions actuelles » (p. 414). À partir de ce moment-là, il prônera non l’indépendance, puisqu’il n’y a pas « un seul martiniquais pour y penser sérieusement » (ÉcPol 3, p. 148) mais le « fédéralisme » (p. 23, 59, 134) ou « l’autogestion » (p. 148).

La question de l’assimilation déborde les textes s’inscrivant dans l’immédiateté de la pratique politique. La doctrine de Césaire est au fond, en la matière, la même que celle de cette autre père de la négritude qu’est Senghor. Ce dernier la rappelle dans son intervention à la suite de l’allocution de Césaire au premier congrès des intellectuels et artistes noirs (septembre 1956) : « Il ne faut pas être assimilé ; il faut assimiler » (ÉcPol 2, p. 376 – id. ÉcPol 3, p. 329), ce qui signifie à la fois ouverture à la culture occidentale et fidélité à ses propres racines. Parmi les autres thèmes abordés dans ces textes de portée plus générale, deux sont particulièrement présents : l’esclavage et la colonisation. Les commémorations de l’abolition comme des grandes figures antiesclavagistes – l’Américain John Brown et l’Abbé Grégoire (ÉcPol 2, p 187 et 235) ; le Guadeloupéen Delgrès et Toussaint Louverture (ÉcPol 3, p. 85 et 116) et naturellement Schœlcher (ÉcPol 2, p. 85, 120, 153, 260 et ÉcPol 3, p. 55) – sont autant d’occasions de rappeler les horreurs de l’esclavage comme les mérites de ceux qui surent les dénoncer. Quant à la colonisation (et la décolonisation), elles sont présentes dans les deux versions successives du discours sur le colonialisme (ÉcPol 2, p. 165 et 303), dans un article de la Nouvelle Critique (p. 281), dans la préface au livre de Daniel Guérin, Les Antilles décolonisées (p. 336), dans les allocutions au premier et deuxième congrès des intellectuels et artistes noirs (ÉcPol 2, p. 357 et ÉcPol 3, p. 95), dans l’article de Présence africaine sur la pensée politique de Sékou Touré (ÉcPol 3, p. 120), dans le discours sur l’art africain au premier Festival mondial des arts nègres, à Dakar (p. 217).

Césaire commente le Monument du 22 mai 1948 de Joseph René-Corail : « Une femme, une négresse, peut-être la Martinique, qui, soutenant son enfant blessé d’une main, peut-être son enfant mort, brandit de l’autre main une arme : elle ne pleure pas, elle se bat. » (ÉcPol 3, p. 307)

Césaire commente le Monument du 22 mai 1848 de Joseph René-Corail : « Une femme, une négresse, peut-être la Martinique, qui, soutenant son enfant blessé d’une main, peut-être son enfant mort, brandit de l’autre main une arme : elle ne pleure pas, elle se bat. » (ÉcPol 3, p. 307)

Les textes de la troisième catégorie se présentent comme des entretiens de Césaire avec des journalistes ou des spécialistes de son œuvre, voire une vieille connaissance avec laquelle il avait eu l’occasion de ferrailler comme Depestre (en 1955, cf. ÉcPol 2, p. 330). En 1968, les deux amis se sont retrouvés au Congrès culturel de La Havane. S’ensuivit une intéressante conversation sur les origines de la négritude et ses valeurs « universalisantes » (ÉcPol 3, p. 248)[vi]. En 1961, interrogé pour le magazine Afrique sur son style poétique, Césaire confesse son hermétisme, tout en notant qu’il est moins prononcé dans ses derniers recueils. Surtout, il insiste sur « l’importance du rythme, […] donnée essentielle de l’homme noir ». La question d’écrire en créole « ne s’est même pas posée ». Il n’est d’ailleurs pas une langue, mais « un langage caricatural [portant] les stigmates mêmes de la condition antillaise ». Lors du même entretien, il se montre pessimiste à propos de la décolonisation du « monde noir, parce que nous n’avons plus à nous dresser contre un ennemi commun aisément discernable, mais à lutter en nous-mêmes, contre nous-mêmes. Il s’agit d’un combat spirituel qui ne fait que commencer » (p. 157, 160). En 1969, dans le Magazine littéraire, l’écrivain précise son rapport au créole qui « fait un peu patois » mais « deviendra une vraie langue », ajoutant qu’il a voulu « imprimer une marque antillaise sur le français » en lui donnant « la couleur du créole » (p. 291).

Au début 1971, le Nouvel Observateur publie un long entretien avec Césaire. A la question « pourquoi le gouvernement français a-t-il intérêt à maintenir la Martinique et la Guadeloupe sous cette domination que vous dites tyrannique ? », Césaire répond : « À la vérité, je ne sais pas […] Je ne crois pas que ces territoires aient un intérêt bien grand par eux-mêmes […] Un certain nombre de lobbies terriblement conservateurs et colonialistes font pression sur le gouvernement » (p. 300). En octobre de la même année, de passage à Trinidad, Césaire évoque la « victoire » de son peuple comme inéluctable à terme : son île sera « un pays dirigé par des Martiniquais », « démocratique » et pratiquant « une certaine forme de socialisme » (p. 314). Lilyan Kesteloot, auteure de plusieurs ouvrages sur Césaire, fut la dernière à s’entretenir avec lui cette année-là ; elle l’interroge sur la contradiction éventuelle entre sa poésie et ses discours (anticolonialistes) et sa politique (anti-indépendantiste) : selon Césaire, contrairement à l’écrivain qui « écrit dans l’absolu, un politique travaille dans le relatif […] En politique, un petit pas vaut mieux qu’un grand bond solitaire ». Quant à sa conception de la négritude, il précise qu’elle « n’est pas biologique [mais] culturelle et historique » (p. 321 sq.).

Cette rapide moisson dans les deux ouvrages qui viennent de paraître des Écrits politiques de Césaire ne rend compte, on s’en doute, que très partiellement des richesses qu’ils contiennent. Gageons que nombreux seront les lecteurs, les bibliothèques qui voudront se les procurer… en attendant impatiemment les deux suivants.

 

[i] Michel Herland, http://mondesfrancophones.com/espaces/politiques/les-ecrits-politiques-de-cesaire/

[ii] Convention où Césaire, martiniquais et chef d’un parti autonomiste, curieusement ne parut pas.

[iii] Kora Véron, Thomas A. Hale, Les Écrits d’Aimé Césaire – Biobibliographie commentée (1913-2008), Paris, Honoré champion, 2013, 2 vol., 891 p. Cf. Michel Herland, http://mondesfrancophones.com/blog/un-irremplacable-instrument-de-travail-les-ecrits-daime-cesaire/

[iv] Aimé Césaire, Poésie, Théâtre, Essais et Discours – Édition critique coordonnée par James Arnold, Paris, CNRS Éditions et Présence Africaine, 2013, 1805 p. Cf. Michel Herland, http://mondesfrancophones.com/debats/aime-cesaire/un-tombeau-daime-cesaire/

[v] Ou, ce qui n’est pas du tout la même chose, d’un traitement égal des Antillais et des Métropolitains en poste aux Antilles.

[vi] Une (rare) coquille à signaler ici : « Nous étions frappés par des manques [et non des marques] de la civilisation européenne », etc. (p. 255).

Un tombeau d’Aimé Césaire

        Je veux peupler la nuit d’adieux méticuleux
(Et les chiens se taisaient)

Aimé Césaire : Poésie, Théâtre, Essais et Discours
Édition critique coordonnée par Albert James Arnold
CNRS Éditions et Présence Africaine Éditions, coll. « Planète libre » Paris, 2013, 1805 p.

Aimé Césaire CNRSUn monument, un temple, un tombeau à la gloire de Césaire : tels sont les mots qui viennent immédiatement à l’esprit quand on découvre cet ouvrage de papier de plus de 1800 pages grand format. On n’aurait même pas rêvé de voir rassemblés toute la poésie et tout le théâtre de Césaire dans un seul volume, tous les articles de l’Etudiant noir et de Tropiques plus quelques autres, les grands discours sur la négritude et autre ! Sans parler des textes désormais historiques consacrés au grand homme par des éminences intellectuelles (Breton, Sartre, Leiris, Glissant…), et sans oublier enfin les articles de présentation, de commentaires et plus généralement tout l’appareil qui accompagne une édition savante, préparée en l’occurrence par une douzaine de collaborateurs (mais aucun Martiniquais) sous les auspices de l’Institut des textes et manuscrits modernes (ITEM) et avec le soutien de l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF). Il ne s’agit cependant pas d’œuvres complètes. Cette édition est présentée dans l’introduction comme celle de « l’œuvre littéraire d’Aimé Césaire » (p. 28). Elle est pourtant bien davantage que cela, même s’il y manque, à quelques exceptions près, tous les écrits proprement politiques de Césaire. Quand on se souvient que ce dernier fut député de la Martinique pendant presque cinquante ans, maire de Fort-de-France pendant plus longtemps encore, et chef de parti, on devine qu’il y a là une masse de documents essentiels pour l’histoire de la Martinique.  Leur publication est en cours aux éditions Jean-Michel Place ; un premier volume des Discours à l’Assemblée nationale est déjà paru, préparé par René Hénane (1). Manque également dans la somme examinée ici – sans qu’on sache pourquoi – l’essai sur Toussaint Louverture (2).

L’ITEM privilégie la lecture et donc l’édition « génétique » des textes. C’est un peu sa raison d’être : possédant les manuscrits de nombreuses œuvres, il est le mieux à même de montrer les étapes de leur fabrication. Il n’en va pas de même, néanmoins, pour Césaire, dont on n’a conservé qu’assez peu de manuscrits, au demeurant dispersés. C’est pourquoi la présente édition s’appuie principalement sur les publications successives des œuvres. On dispose ainsi de quatre éditions du Cahier du retour au pays natal, depuis celle de la revue Volontés (1939) jusqu’à l’édition dite définitive chez Présence Africaine (1956), en passant par les deux éditions différentes de 1947 (mais mises au point pendant la guerre), celles de Brentano’s (bilingue) et de Bordas. C’est après la rencontre avec Breton, en 1941, que Césaire s’est converti au surréalisme. Il a publié en 1942, dans Tropiques, sous le titre « En guise de manifeste littéraire », une série de stances surréalistes qu’il a reprises, étendues, dans les éditions de 1947 (avec des modifications entre les deux éditions). Écriture automatique, métaphores filées, hermétisme s’introduisent à ce moment-là dans le Cahier. Au contraire, l’édition chez Présence Africaine gommera les passages les plus abscons et ajoutera  des versets destinés à conférer au poème une signification politique plus en accord avec l’état d’esprit et la situation de l’auteur à cette époque.

Le Cahier n’est pas la seule œuvre de Césaire à avoir connu des modifications profondes. C’est également le cas de son théâtre. La première version de Et les chiens se taisaient n’est pas la tragédie lyrique publiée en 1946 à la suite des Armes miraculeuses. La découverte récente d’un manuscrit datant probablement de 1943 montre qu’il était plus sûrement destinée au théâtre, comme le sera la dernière version, de 1956, dont les modifications par rapport à 1943 correspondent en outre, comme pour le Cahier, au désir de rendre le discours plus conforme au message anticolonialiste de Césaire à cette époque (3).  La Tragédie du roi Christophe, publiée d’abord en 1963, a connu des changements très importants dans la version de 1970, après avoir été portée à la scène par Jean-Marie Serreau. Les variantes des éditions successives d’Une Saison au Congo (1966, 1973, 1976), s’expliquent avant tout par le souci de coller à l’histoire du Congo postérieures à la première édition. Quant à la pièce Une Tempête (1968-1969), on peut dire qu’elle résulte d’emblée de la collaboration entre le dramaturge et son metteur en scène favori, Jean-Marie Serreau.

Tout cela est sans doute (plus ou moins) connu des admirateurs de Césaire, mais la somme qui lui est consacrée par les éditions du CNRS et Présence Africaine contient tant d’autres richesses qu’on ne sait lesquelles choisir. Une définition par le poète de sa poésie peut-être ? « Comme un ulcère, comme une panique, images de catastrophes et de liberté, de chute et de délivrance, dévorant sans fin le monde » (in Tropiques, 1943, n° 8-9). À comparer avec ce résumé de la poésie césairienne par Michel Leiris: « lyrisme débridé, folie luxuriante et forme volontiers sibylline » (1966, p. 1717). Ou encore, dans un article de 1956, cette trouvaille, « le complexe de Gwynplaine », pour caractériser le malaise antillais (« dans la conscience antillaise retentit encore et durablement un choc premier, celui de la traite » – p. 1491). Ou enfin – puisque nul n’est parfait – dans un discours prononcé devant des professeurs de français américains réunis en congrès à la Martinique, cette définition : « le monde noir dont la philosophie se fonde sur une volonté essentielle d’intégration, de réconciliation, d’harmonie, c’est-à-dire de juste insertion de l’homme dans la société et dans le cosmos par la vertu opérationnelle de la justice d’une part, et de la religion, d’autre part » (1979, p. 1576). Que penseraient de cette vision idéale les Africains victimes des guerres civiles ou de politiciens prévaricateurs ???

Les aspects strictement politiques du parcours de Césaire ne sont pas l’objet propre de ce recueil, on l’a dit. Mais comment dissocier la politique du reste ? La politique n’est-elle pas partout ? Un témoignage de Maryse Condé pose crûment le mystère du parcours d’Aimé Césaire en politique : « Il ne voyait aucune contradiction entre ses idées sur la Négritude et ce vote de 1946 faisant de la Guadeloupe et de la Martinique des départements d’outre-mer qui lui a été si souvent reproché. Il ne comprenait pas ce qu’on appelait ses contradictions. Pour lui, la loi d’assimilation était simplement un moyen de pallier à [sic] la misère du peuple des Antilles » (p. 1687).

Il y a beaucoup à apprendre et beaucoup à réfléchir, on le voit, dans cet ouvrage en forme de tombeau, qui restera pour longtemps une référence incontournable de toutes les études césairiennes.

Michel Herland.

(1)   Cf. notre recension http://mondesfrancophones.com/espaces/politiques/les-ecrits-politiques-de-cesaire/. Rappelons par ailleurs que tous les textes publiés d’Aimé Césaire (y compris les entretiens avec des journalistes) sont recensés dans Les Écrits d’Aimé Césaire – biobibliographie commentée, de Kora Véron et Thomas A. Hale. Cf. http://mondesfrancophones.com/blog/un-irremplacable-instrument-de-travail-les-ecrits-daime-cesaire/

(2)   Sous-titré La Révolution française et le problème colonial (1960 et 1962).

(3)   Le Discours sur le colonialisme connaîtra lui aussi trois états correspondant aux publications successives de 1948, 1950 et 1956.

Les Jardins d’Aimé Césaire : une initiation

« Rien ne délivre jamais que l’obscurité du dire » (A. Césaire)

On l’a dit et redit : Césaire fut un immense poète. On ne voit pas qui, au mitan du XXe siècle, pourrait l’égaler, en dehors peut-être de Perse. Si tant est qu’ait un sens la comparaison entre le Martiniquais sorti du peuple, nègre entre les nègres, dont les poèmes sont autant de coups de poing, et le Guadeloupéen issu d’une famille de planteurs blancs, qui cisèle ses oracles dans une langue hiératique et majestueuse.

René Hénane avec Aimé Césaire

René Hénane avec Aimé Césaire

Pour en rester à Césaire, il y a un mystère dans son succès. Car si ses vers, sa verve inépuisable nous saisissent et nous emportent, une part de la fascination qu’il exerce tient à l’ésotérisme de son langage. Nous sommes devant ses poèmes comme devant une belle femme inaccessible. Elle n’est pas moins belle pour autant, sinon davantage, et il en va peut-être de même pour la poésie hermétique de Césaire. Avec cette différence, néanmoins que, contrairement à la dame, les poèmes ne peuvent pas nous échapper : les énigmes imprimées sur le papier ne nous fuiront pas ; rien ne nous empêche de tenter de les percer. Mais si la poésie de Césaire est forte d’emblée par les sensations qu’elle provoque, la compréhension est un stade supérieur qui réclame des efforts. Heureusement, des passeurs sont là pour nous aider à interpréter le sens caché derrière les formules mystérieuses, mallarméennes, du poète.      

Les lecteurs de Mondesfrancophones connaissent bien René Hénane et nous avons rendu compte à plusieurs reprises de ses travaux, à commencer par les éditions savantes de Ferrements et des Armes miraculeuses qu’il a réalisées en collaboration avec M. Souley Ba et Lilyan Kesteloot, et qui contiennent nombre d’éclaircissements utiles (1). René Hénane est également l’auteur, en solo, d’autres ouvrages, parmi lesquels un Glossaire que tout lecteur de Césaire devrait avoir en permanence sous la main : y sont recensés et expliqués tous les termes rares exhumés par le poète ou qu’il prend dans une tournure ou dans un sens inhabituels (2).

Profitant de l’agitation faite autour de Césaire en 2013, à l’occasion du centenaire de sa naissance, les éditions l’Harmattan ont opportunément réédité le premier livre de René Hénane consacré au poète (3). Réédition opportune, en effet, car ces Jardins constituent la meilleure introduction possible à une lecture compréhensive de la poésie césairienne. Comme Hénane l’explique lui-même, une lecture intelligente et non plus simplement sensible des poèmes de Césaire s’effectue en deux étapes, avec des allers-retours entre les deux : le décryptage mot à mot d’une part et la compréhension du sens métaphorique d’autre part. Cela passe par « l’examen étymologique, historique, linguistique, structurel, symbolique de chaque terme ou expression » (p. 13). « Rien ne doit être négligé… : conjoncture politique, climat social, éléments historiques, biographiques, influences et rencontres littéraires, artistiques, chocs affectifs… » (p. 29). Il faut du courage, on le voit, et même de l’acharnement pour se lancer dans une telle enquête, le poète ayant livré fort peu de clefs. N’avouait-il pas d’ailleurs : « Tous mes secrets sont dans mes poèmes » (p. 21) ?

Mais Hénane s’y entend pour élucider les énigmes. Grâce à lui, nos yeux s’ouvrent, l’ombre s’éclaircit. De fait, à chaque page, il lève le voile sur quelque terme obscur, décrypte des images qu’on croyait inaptes à toute interprétation rationnelle. Un exemple suffira : deux vers tirés du poème « Rabordaille » (4) qui appartient au recueil Moi, laminaire.

En ce temps-là la terre était insermentée
(On était loin de la prétintaille quinteuse qu’on lui connaît depuis)…
(p. 226).

 « Insermentée » ? Dépourvue de tout serment d’allégeance, explique Hénane, donc rebelle à toute servitude, une terre libre, d’avant la colonisation s’il est question de Cuba, comme c’est probable puisque le poème fait partie de la suite Annonciation accompagnant des aquatintes du peintre et ami (cubain) de Césaire Wifredo Lam (5).

La « prétintaille » ? Le mot est parfois employé au sens de falbalas, d’ornement inutile. Hénane exhume un autre sens : les figures d’un jeu de carte espagnol appelé « Hombre » (homme). La prétintaille désignerait alors les hommes.

Pourquoi « quinteuse » ? À en croire Hénane, il ne s’agirait nullement de toux ou de musique mais plutôt de Charles Quint. La « prétintaille quinteuse » serait donc l’armée de Charles Quint à la conquête de Cuba, et ses descendants.

Ces exemples prouvent qu’on est souvent dans l’hypothèse plutôt que dans une vérité incontestable et que rien n’interdit à chacun de pencher vers d’autres interprétations (6). Le lecteur de ces Jardins d’Aimé Césaire reconnaîtra néanmoins que celles de Hénane sont le plus souvent convaincantes. En tout état de cause, elles proposent un sens précis là où la lecture naïve laissait seulement une impression, aussi forte fût-elle.   

 

(1) M. Souley Ba, René Hénane et Lilyan Kesteloot : Du fond d’un pays de silence – Édition critique de Ferrements, Paris, Orizons, 2012, 329 p. Cf. Lire Césaire ? Oui mais comment ?, Mondesfrancophones.com, 15 février 2013. http://mondesfrancophones.com/debats/aime-cesaire/lire-cesaire-oui-mais-comment/. Des mêmes : Introduction à Moi, laminaire d’Aimé Césaire, Paris, L’Harmattan, 2012, 275 p. Cf. Moi laminaire d’Aimé Césaire : édition critique, Mondesfrancophones.com, 1er juin 2013. http://mondesfrancophones.com/espaces/pratiques-poetiques/moi-laminaire-daime-cesaire-edition-critique/

(2) René Hénane : Glossaire des termes rares dans l’œuvre d’Aimé Césaire, Paris, Jean-Michel Place, 2004, 141 p.

(3) René Hénane : Les Jardins d’Aimé Césaire, Paris, L’Harmattan, 2003, rééd. 2013, 264 p.

(4) Un terme qui appelle également sa traduction : petit tambour cylindrique à deux peaux ; le rythme rapide joué sur cet instrument (p. 227).

(5) Poèmes reproduits avec les aquatintes in Daniel Maximin : Césaire et Lam, Insolites bâtisseurs, Paris, HC Éditions, 2011, 95 p. Cf. Michel Herland : Picasso, Césaire, Lam : triangle de la création, Mondesfrancophones.com, 8 novembre 2012. http://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/picasso-cesaire-lam-triangle-de-la-creation/

(6) C’est d’ailleurs le cas de l’auteur de la notice consacrée à « Rabordaille » dans l’Édition critique de Ferrements (voir p. 238 de l’ouvrage en question).

 

 

Par Michel Herland, , publié le 23/12/2013 | Comments (0)
Dans: Aimé Césaire, Livres | Format:

Les Écrits politiques de Césaire

René Hénane, dont on connaît les brillantes interprétations de la poésie de Césaire et de ses secrets (1), propose, en cette année du centenaire, une édition des Discours à l’Assemblée nationale du député de Fort-de-France (2). Ce volume constitue le premier d’une série consacrée aux Écrits politiques de Césaire, publiée chez Jean-Michel Place. Les césairophiles et césairologues gardent dans leur cœur une place particulière à cet éditeur auquel ils sont déjà redevables de deux instruments de travail extraordinairement précieux : le Glossaire césairien du même René Hénane (3) et la réédition en un volume des numéros de la revue Tropiques (4).

Césaire1Les interventions de Césaire à l’Assemblée nationale concernent presque exclusivement la situation des départements d’outre-mer, avec de nombreux exemples puisés dans son île. Césaire prenait donc très au sérieux son rôle de représentant du peuple… martiniquais.  Théoriquement, pourtant, un député à l’Assemblée nationale se devrait de représenter le peuple… français et non pas ses seuls électeurs. Mais le comportement du député Césaire ne fait que traduire le sentiment des Français d’outre-mer qui se considèrent, selon une formule célèbre, non « des citoyens à part entière mais des citoyens entièrement à part ». Et il est vrai qu’ils ne manquent pas de bonne raison pour cela. Les discours de Césaire apparaissent répétitifs, car il ne pouvait que constater, d’année en année, l’indigence de la politique de la France outre-mer, son manque d’ambition pour l’avenir et – ce qui était encore plus mal perçu – sa mesquinerie pour le présent.

La grande affaire, en effet, fut celle des droits sociaux. Comme Césaire l’a expliqué à maintes reprises, en demandant, en 1946, que leurs territoires deviennent départements français, les Martiniquais, Guadeloupéens, Guyanais et Réunionnais attendaient d’abord de bénéficier des mêmes droits que les Métropolitains en matière de sécurité sociale, d’assurance chômage et de salaire. S’il y avait sans nul doute, chez la plupart d’entre eux, un réel attachement à la France, celui-ci pesait bien moins lourd, dans leur volonté d’assimilation, que  le désir d’obtenir des avantages matériels. Or il est de fait que l’attitude du gouvernement français fut longtemps de retarder le plus possible l’alignement des dispositifs de l’État providence sur la Métropole.

Evidemment, les réticences du gouvernement s’expliquaient par une double crainte : celle de voir se creuser sans cesse le déficit des comptes sociaux dans des régions connaissant à la fois une forte croissance démographique et un chômage élevé, tout en augmentant le coût du travail, ce qui ne pouvait évidemment pas favoriser l’emploi.

Il y avait donc un risque réel d’enfoncer ces territoires dans l’assistanat. Pour exorciser ce démon, le mot d’ordre fut pendant longtemps de moderniser l’économie. Césaire, pour sa part, s’est prononcé à plusieurs reprises en faveur d’un programme d’industrialisation et de la réforme agraire. Il a par ailleurs dénoncé « les blandices (5) de l’assistance à vie et les délices de la société de consommation sans production » (29 septembre 1982) – mais il l’a fait tardivement et il ressort de ses discours qu’il s’est consacré en premier lieu, devant la représentation nationale, à demander l’extension des droits sociaux outre-mer, comme si l’une (ladite extension) n’entraînait pas les autres (blandices et délices).

Cela n’a pas empêché Césaire de mener d’autres combats. En se référant tout d’abord à la Corse, il s’est engagé, à compter de 1965, dans un plaidoyer en faveur de « l’autonomie », « pour en finir avec le régime pseudo-départemental » jugé trop décevant. Il s’est gardé toutefois de pousser cette exigence trop loin, prenant soin de se démarquer de toute velléité d’indépendance et insistant au contraire sur la « fidélité à ce qu’il est convenu d’appeler l’ensemble français » (20 octobre 1966). Césaire connaissait parfaitement les aspirations de son peuple et savait pertinemment que ce dernier refuserait les risques de l’émancipation.

La création des régions monodépartementales outre-mer fut une autre occasion pour Césaire de faire entendre sa voix. Dénonçant leur « absurdité » (29 septembre 1982), il mit, faute de mieux, tout son poids dans la balance pour qu’il n’y eût qu’une seule assemblée, commune au département et à la région, afin d’éviter les conflits qui ne sauraient manquer de naître de « ce chevauchement, ou cet enchevêtrement » des compétences (27 juillet 1981). Il ne fut pas suivi, comme l’on sait, mais eut sur ce point un triomphe posthume, quoique partiel puisque le principe de la collectivité unique a été adopté en 2010 par les seuls Martiniquais et Guyanais et qu’il peine à se mettre en place. Quant à l’autonomie, elle s’instaure peu à peu, même si personne ne croit plus qu’elle suffira à sortir de l’ornière les territoires devenus un peu plus maîtres de leur destin.

Césaire fut moins clairvoyant en matière d’émigration. Une île « sous-développée » – il insiste à plusieurs reprises là-dessus – qui connaît une forte croissance démographique et un chômage élevé doit-elle vraiment refuser un tel exutoire ? La réponse est évidemment non. Pourtant Césaire s’opposa avec véhémence à ce qu’il désignait comme une « abdication » (14 juin 1962). L’expression « génocide par substitution » a bien été prononcée par lui devant l’Assemblée nationale, mais à propos de la Guyane, le 13 novembre 1975.

Dans sa préface, René Hénane, qui est avant tout un spécialiste de la langue césairienne, insiste surtout sur la qualité littéraire des discours. Le fait est que ce recueil, dont l’objet pourrait paraître austère, se lit non seulement avec intérêt mais encore avec le plaisir qui tient à l’éloquence très particulière de Césaire, lequel se plaît à agrémenter les considérations les plus factuelles d’un humour enrichi par l’érudition d’un familier des classiques. De quoi en remontrer aux politiciens d’aujourd’hui !

Michel Herland.

(1)   Voir nos précédents comptes-rendus : http://mondesfrancophones.com/debats/aime-cesaire/lire-cesaire-oui-mais-comment/

http://mondesfrancophones.com/espaces/pratiques-poetiques/moi-laminaire-daime-cesaire-edition-critique/

(2)   Aimé Césaire : Écrits politiques – Discours à l’Assemblée nationale – 1945-1983, édition présentée et établie par René Hénane, Paris, Jean-Michel Place, 2013, 269 p. On regrette l’absence, dans ce beau livre, de tout index ; par ailleurs les discours sont reproduits sans explication de leur contexte politique et économique. Il ne s’agit donc pas d’une édition scientifique. 

(3)   René Hénane : Glossaire des termes rares dans l’œuvre d’Aimé Césaire, Paris, Jean-Michel Place, 2004, 141 p. Chez le même éditeur, le premier ouvrage de René Hénane : Le Chant blessé – Biologie et poétique (1999, 318 p.) avec des chapitres consacrés au sang, au sexe, à l’abjection, au cerveau délirant, etc. dans la poésie de Césaire.

(4)   Tropiques – 1941-1945, collection complète précédée d’un « Entretien avec Aimé Césaire » par Jacqueline Leiner et de « Pour une lecture critique de Tropiques » par René Ménil, Paris, Jean-Michel Place, 1978, reliure pleine toile, pagination non consécutive.

(5)   « Blandices » : caresses, charmes trompeurs.

Un irremplaçable instrument de travail : Les Écrits d’Aimé Césaire

900 pages pour recenser et décrire chronologiquement les écrits de Césaire, qu’ils relèvent de la littérature ou de la politique, tel est le monument à la gloire du grand homme martiniquais édifié par deux auteurs, Kora Véron et Thomas A. Hale, et offert désormais à tous les Césairologues, Césairophiles et Césairolâtres par les soins des éditions parisiennes Honoré Champion (1). Ce travail, véritable mémorial d’Aimé Césaire, complète, amplifie l’œuvre pionnière de Th. Hale parue en 1978 (2).

Les auteurs des Écrits d’Aimé Césaire se sont inspirés, pour la conception de leur ouvrage, des Écrits de Sartre publiés en 1970 par M. Comtat et M. Rybalka. Le programme consiste à récolter tout ce qui, de la part de l’écrivain étudié, a laissé une trace sur le papier et de publier dans l’ordre chronologique les références bibliographiques complètes de chaque écrit, en les agrémentant des commentaires indispensables, avec, éventuellement, quelques extraits jugés particulièrement pertinents.  Concernant les commentaires, les auteurs ont pu dans plusieurs cas recueillir ceux de Césaire lui-même, ce qui constitue évidemment un « bonus » particulièrement précieux. C’est surtout par le choix des citations que s’introduit la subjectivité des auteurs. Le risque pour le lecteur serait en effet de considérer qu’elles constituent la quintessence du texte original, de se dispenser d’aller lire le reste, et de manquer ce qui l’intéresse le plus.

Pour donner une idée de la richesse du contenu de ces Écrits d’Aimé Césaire, le survol de quelques pages suffira, les dernières du premier volume, par exemple, qui couvrent les années 1964-1969, une période riche en événements politiques mais qui est aussi celle de la création théâtrale de Césaire. La Tragédie du roi Christophe est créée par J.-M. Serreau au théâtre de l’Odéon en 1965, Une saison au Congo par Rudi Barnet à Bruxelles en 1967. Enfin Une Tempête est créée, à nouveau par J.-M. Serreau, en 1969. Dans un entretien avec Khalid Chraibi, en 1965, Césaire donne la raison pour laquelle il a délaissé la poésie au profit du théâtre : « le théâtre, c’est la mise à portée du peuple de la poésie » (p. 378). La même année, dans un entretien avec Claude Stevens, il marque une évolution entre sa première tentative théâtrale, Les Chiens se taisaient (1945) et le nouveau cours inauguré avec le Roi Christophe : « Ma pièce [Les chiens] était un oratorio lyrique. Pour moi le théâtre est un art total, composé de danses, de chants de poésie. En cela je me rattache à une tradition tout à fait africaine ; fidèle non à la lettre mais à l’esprit de la culture… Mais à présent le monde est arrivé à un autre stade. Le théâtre correspond à cette nouvelle ère qui est celle des responsabilités » (p. 380).

En janvier 1968, Césaire participa à un congrès d’intellectuel à Cuba. Au cours d’un entretien avec René Depestre, il a apporté des précisions intéressantes sur ses sources poétiques (Mallarmé, Rimbaud, Lautréamont et Claudel), sur ce que signifie, pour lui, le Cahier (« un livre où je tâche de prendre possession de moi-même. En un sens, il est plus vrai que ma biographie »), sur sa langue propre (« un français antillais, c’est-à-dire un français nègre qui, tout en étant du français porte la marque ‘nègre’ »), sur le surréalisme enfin qui lui a permis de « dynamiter le français » (p. 416). L’année suivante, évoquant dans le Magazine littéraire, l’impossibilité d’écrire en créole, il dira avoir « voulu donner au français la couleur du créole » (p. 423) (3).

En 1969, c’est dans les Nouvelles littéraires qu’il se démarque de Senghor à propos de leurs conceptions de la négritude. Selon Senghor, elle serait une métaphysique, un essentialisme, « comme s’il y avait une substance nègre, une âme nègre », tandis que pour Césaire « il y a seulement une culture africaine qui a survécu à travers les avatars de l’histoire » (p. 421-422).

Au point de vue politique, l’événement le plus marquant de la période pour la Martinique est sans doute la visite du général de Gaulle, en mars 1964. Accueillant le président de la République, Césaire évoque l’attachement de la Martinique à la France, tout en demandant une refonte des institutions, afin que la population martiniquaise, cette « collectivité d’hommes pauvres mais fiers [n’ait plus] le sentiment qu’elle assiste, impuissante, au déroulement de sa propre histoire,… le sentiment d’être frustrée de son avenir ». De Gaulle, refusera d’entendre un tel discours: « Entre l’Europe et l’Amérique, dira-t-il, il n’y a que des poussières, et on ne construit pas des États sur des poussières » (p. 369). Réponse du berger à la bergère : en juillet 1967, en visite officielle au Canada le général de Gaulle avait lancé la formule fameuse, « Vive le Québec libre » ; le mois suivant, dans son discours de clôture au troisième congrès du Parti progressiste martiniquais, Césaire ne ratera pas l’occasion de rendre au Général la monnaie de sa pièce : « ce pouvoir politique que les Canadiens français veulent conquérir pour vaincre les effets du colonialisme anglais,… nous, Martiniquais, devons le conquérir à la Martinique » (p. 404).

On sait que de Gaulle a quitté le pouvoir en 1969 après l’échec d’un référendum sur la régionalisation. A cette occasion, Césaire s’était prononcé pour une seule région Antilles-Guyane, « un ensemble suffisamment homogène, mais aussi suffisamment vaste et de composantes suffisamment complémentaires, tant du point de vue démographique que du point de vue des ressources » (p. 420). Lorsque les régions seront finalement créées par la gauche, cette dernière, pourtant, ne saura pas empêcher, dans les DOM, cette « vaine duplication des départements » condamnée à l’avance par Césaire (p. 419).

En avril 1966, Césaire est présent à Dakar au premier Festival mondial des arts nègres. Dans son allocution, il lance aux hommes politiques africains un appel qui peut surprendre : faites-nous une bonne politique, leur dit-il en substance,  et l’art africain sera sauvé (p. 401). La relation ainsi établie entre art et politique est pourtant  loin d’être évidente, les artistes les plus créatifs étant bien souvent dans une attitude d’opposition envers toutes les autorités. Déclaration tout aussi surprenante lors du congrès international d’intellectuels déjà mentionné : interrogé par la revue Casa de la Americas, Césaire déclare que la révolution cubaine s’inscrit « dans la ligne des préoccupations du surréalisme » (?) (p. 415).. 

Il y a peu à redire à propos de ces Ecrits de Césaire qui apportent une masse impressionnante d’informations.  On regrettera néanmoins que certains rapprochements ne soient pas faits. Pour n’en citer qu’un : p. 51-52 est présenté l’article « Vues sur Mallarmé » publié dans le numéro 5 de Tropiques (1942). Césaire y propose une étymologie fantaisiste du mot « nixe » employé par Mallarmé dans un sonnet qui contient par ailleurs le vers peut-être le plus célèbre du poète (« Aboli bibelot d’inanité sonore »). N’eût-il pas été opportun de mentionner que Césaire utilisera lui-même peu après le mot « nixe » dans son poème « La parole aux ouricous » (Soleil cou coupé) (4) ?

Le principal reproche que l’on puisse faire à ces Ecrits de Césaire concerne les index, au nombre de deux. L’Index général (49 p.) rassemble principalement des noms propres, ainsi que d’autres termes ou expressions suivant une logique difficile à percevoir. On y chercherait vainement, en tout cas, le mot « nixe ». Le second index est celui des textes d’Aimé Césaire. Il est subdivisé en plusieurs rubriques entre lesquels la distinction paraît souvent arbitraire : Audiovisuel ; Articles, essais, communiqués, déclarations écrites ; Discours, déclarations, conférences, conférences de presse ; Entretiens ; Interventions parlementaires ; Lettres, lettres ouvertes, télégrammes, tracts ; Théâtre ; Poésie ; Préfaces, traductions. En outre, le choix de l’ordre alphabétique du premier mot du titre rend l’usage de cet index très malcommode. Comment savoir ce que recouvrent des intitulés comme « Martiniquais, Martiniquaises » ou « Mise au point » (deux exemples pris au hasard dans la deuxième colonne de la page 879) ? Ou encore comment retrouver la déclaration de Césaire aux termes de laquelle il n’aurait « jamais été communiste » ? Si l’on se souvient qu’elle était faite au Nouvel Observateur, on peut la retrouver d’après l’index général où le Nouvel Observateur est dûment répertorié avec huit incidences. Par contre, si l’on se souvient plutôt qu’il s’agissait d’un entretien accordé au journaliste Gilles Anquetil, on n’arrivera à rien parce que si Gilles Anquetil figure bien dans l’index général, la page à laquelle il renvoie est erronée (651 au lieu de 705) (5).

Or cet entretien accordé au Nouvel Observateur, à l’occasion de la publication de la Poésie d’Aimé Césaire au Seuil, en 1994, présente un intérêt particulier, en dehors même de la déclaration sur le communisme. Le poète y revient sur sa trajectoire, depuis le départ de l’île natale, vécu comme une fuite (« Je m’y emmerdais profondément. J’ai donc foutu le camp avec joie. Imaginez Rimbaud à Charleville !) jusqu’à la décision de ne pas se représenter à la députation (« Je suis contre toute forme d’aristocratie, y compris celle de l’âge, quand elle a pour nom gérontocratie » – au moment de cette décision, en 1993, Césaire avait tout de même déjà atteint ses quatre-vingts ans !).

Des perles comme celle-ci, les Ecrits de Césaire en contiennent bien d’autres, ce qui rend leur lecture souvent distrayante. Ainsi, et pour conclure, en dépit de ses quelques imperfections, on ne saurait trop recommander ce travail magistral à quiconque désire acquérir une connaissance précise, quasiment exhaustive, du littérateur et de l’homme public. Quant au Césaire intime, sa biographie reste à écrire…  

Michel Herland, juillet 2013.

 (1)   Kora Véron, Thomas A. Hale, Les Écrits d’Aimé Césaire – Bibliographie commentée (1913-2008), Paris, Honoré Champion, 2013, 2 vol., pagination consécutive de 1 à 891.

(2)   Thomas A. Hale, Les Écrits d’Aimé Césaire – Bibliographie commentée, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 1978.

(3)   Voir encore, dans un entretien accordé à Jeune Afrique en 1998 : « Lorsque j’écris en français, je puise dans l’africain ». Avec cette citation d’Heidegger : « Le poète est celui qui indique la trace des dieux enfuis » (p. 732).

(4)   Nous devons cette information à René Hénane, auteur du Glossaire des termes rares dans l’œuvre d’Aimé Césaire, Paris, Jean-Michel Place, 2004.

(5)   Les Anquetil n’ont pas de chance avec cet index. Seul Gilles Anquetil est référencé avec une indication erronée (651-654). En réalité, comme on peut le constater aux bonnes pages des Ecrits de Césaire  (705-707), le numéro du Nouvel Observateur en question contient à la fois un entretien avec Gilles Anquetil et un article du père de ce dernier, Jacques Anquetil, qui a séjourné plusieurs années aux Antilles avec la mission d’impulser l’artisanat d’art (article intitulé « Le Nègre fondamental et ses fils rebelles »). Précisons néanmoins que nous n’avons pas repéré d’autre erreur matérielle de ce type.

Par Michel Herland, , publié le 08/07/2013 | Comments (0)
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« Moi, Laminaire » d’Aimé Césaire : édition critique

M. Souley Ba, René Hénane et Lilyan Kesteloot, dont on a présenté récemment ici-même l’édition critique de Ferrements (1), se sont également attaqués à l’interprétation de Moi, Laminaire, le dernier recueil du poète martiniquais. Le résultat de leur travail est édité non plus chez Orizons mais – en raison d’une stratégie éditoriale singulière – chez L’Harmattan, la maison mère d’Orizons, et dans une présentation différente (2), privant ainsi tous les césairophiles et bibliophiles qui voudront se procurer les deux ouvrages du plaisir de ranger côte-à-côte dans leur bibliothèque deux vrais jumeaux. 

Aimé Césaire

C’est dans Moi, Laminaire, on le sait, que se trouvent repris les poèmes destinés originellement à accompagner une série d’eaux-fortes de Wifredo Lam et publiés d’abord à part sous le titre Annonciation (3). Bien que l’Harmattan ait eu la bonne idée d’intercaler des copies des eaux-fortes dans les commentaires de ces poèmes, on ne saurait trop encourager les amateurs à se reporter à la très belle reproduction de l’édition originale d’Annonciation, poèmes et gravures, présentée par Daniel Maximin (4). Cela étant, en dépit de leur qualité médiocre, les copies de l’Harmattan permettront déjà d’apprécier combien les mots du poète sont fidèles aux images du peintre. Les commentaires – ici de René Hénane dont les lecteurs de Mondesfrancophones ont déjà eu maintes occasions d’apprécier le talent en tant qu’herméneute césairien (5) – ajoutent de nombreuses précisions et de précieux éclaircissements. Sans compter que Césaire avait lui-même commenté l’œuvre de Lam, avant de l’illustrer de ses poèmes. On peut citer ces quelques mots repris dans l’édition critique de l’Harmattan :

« Par les soins de Lam, les formes saugrenues, toutes faites, rugueuses, inspirées, qui barraient la route, sautent aux grands soleils des dynamites… Par les soins de Lam, l’esprit premier, je veux dire le sentiment, le rêve, l’hérédité, se projette et s’hallucine… » (6).

Trouverait-on meilleure définition de la poésie de Césaire lui-même ? Il n’est pas nécessaire de chercher plus loin pour comprendre l’étroite parenté entre les deux créateurs, le plasticien et le poète.

Le dossier d’une cinquantaine de pages consacré à Césaire et Lam n’est pas qu’une édition savante des poèmes de la suite Annonciation. Il renferme à peu près tout ce qui concerne leurs relations et même au-delà puisqu’on y découvre, par exemple, des textes concernant le seul Lam, publiés originellement (en français) dans la revue Tropiques (7). Ce dossier contient également des poèmes de Césaire dédiés à Lam et publiés antérieurement à Moi, laminaire. On découvrira ainsi trois versions successives du poème « À l’Afrique ». Leur confrontation est riche d’enseignement quant à l’évolution du moi intérieur du poète, comme à la manière dont il entendait se présenter à l’extérieur. Qu’on en juge. Dans la première version (Poésie 1946), le poète n’hésitait pas à provoquer grossièrement  les croyants : « j’emmerde ceux qui ne comprennent pas qu’il n’est pas beau de louer l’Éternel et de célébrer ton nom ô Très-Haut ». Cette invective disparaît dès la deuxième version, celle de Soleil cou coupé K, alors que Césaire est pourtant toujours communiste en 1948.

La première version abondait également en notations directement sexuelles :

« … j’attends d’une attente vulnéraire
ma campagne qui naîtra aux orteils de ma compagne et verdira à son sexe
le ventre de ma compagne c’est le coup de tonnerre du beau temps
les cuisses de ma compagne jouent les arbres tombés le long de sa démarche où boivent les rossignols de feu
attente
le sexe de ma compagne est l’alibi du pain que n’arrivent pas à grignoter les écureuils du tremblement de terre… »

La deuxième version est nettement plus retenue :

« … j’attends d’une attente vulnéraire
ma campagne qui naîtra aux oreilles de ma compagne et verdira à son sexe
le ventre de ma compagne c’est le coup de tonnerre du beau temps
les cuisses de ma compagne jouent les arbres tombés le long de sa démarche… »

Enfin dans la dernière version, celle de La Poésie (complète – 1996), toute allusion à une compagne aura disparu. Il ne subsistera plus, dans le dernier vers, inchangé d’une version à l’autre, qu’une allusion aux « formes émues de la femme » (8).

Comme pour Ferrements, cette édition critique de Moi, Laminaire a surtout le mérite d’éclairer le sens de nombre d’expression employées par Césaire, dont le lecteur ordinaire ne peut faire plus que d’apprécier la musique, les assonances, la beauté formelle. Les trois auteurs font d’ailleurs preuve de prudence, certaines de leurs explications sont présentées comme des hypothèses et certaines formulations sont carrément laissées dans l’ombre. Il reste que la somme des éclaircissements apportés par nos interprètes témoigne d’une impressionnante érudition.

Comme dans Ferrements encore, les textes introductifs, de plumes différentes, n’ont pas été harmonisés ce qui entraîne quelques répétitions superflues. Par exemple cette citation dans laquelle Césaire lui-même explique l’écart entre sa première œuvre poétique – le Cahier du retour au pays natal – et Moi, Laminaire, une sorte de bilan en forme de chant du cygne :

« La différence qu’il y a entre les deux recueils, c’est qu’au début il y a le lyrisme, il y a le grand coup d’aile, il y a Icare qui se met des ailes et qui part. Et puis avec l’autre, je ne dis pas que c’est l’homme foudroyé, mais enfin l’homme rendu à la dure réalité et qui fait le bilan… Évidemment une vie d’homme, ce n’est pas ombre et lumière ? C’est le combat de l’ombre et de la lumière… » (9).

Ce texte éclaire évidemment toute la tonalité de Moi, laminaire, seul recueil au demeurant où l’on voit apparaître la personne du poète dans le titre. Encore ce « Moi » n’est il pas vraiment égotiste. La lecture des poèmes confirme le contenu de la citation précédente : le poète y parle autant de la condition humaine en général que de l’homme lui-même.

Il reste que certains poèmes introduisent nettement la distinction. Par exemple celui intitulé « Sans instance ce sang » où le politicien Césaire s’en prend à son peuple trop pusillanime : « Elles [les « reines », c’est-à-dire les cannes à sucre !] s’étonnent à bon droit que le feu central [le volcan = le peuple] consente à se laisser confiner pour combien de temps encore dans la bonne conscience des châteaux de termitières [les habitations des maîtres békés ?] qu’il s’est édifié un peu partout ».

Le titre du poème n’est que la reprise de l’expression qui conclut le dernier vers du poème (vers ternaire sublime avec sa série d’allitérations en « s ») : « ces saisons insaisissables ce ciel sans cil et sans instance ce sang ». Son sens est utilement éclairé dans l’édition critique : « instance » vient du latin « stare », se tenir debout, d’où le sens ancien d’« effort ». « Sans instance ce sang » signifie alors que le sang antillais est incapable d’effort. Une affirmation très exagérée mais qui traduit bien ici l’amertume du poète.

Post scriptum : Nous signalions, à la fin de notre présentation de l’édition de Ferrements, l’apparition de la collection « Entre les lignes – Littérature sud » des éditions Honoré Champion. Quatre nouveaux titres viennent enrichir la collection : Une Saison au Congo d’Aimé Césaire (présenté par D. Traoré Klognimban), L’Isolé Soleil de Daniel Maximin (C. François), L’Opium et le bâton de Mouloud Mammeri (H. Sanson) et enfin Allah n’est pas obligé d’Ahmadou Kourouma (S. K. Gbanou). 

(1)   Michel Herland, « Lire Césaire ? Oui mais comment ? », http://mondesfrancophones.com/debats/aime-cesaire/lire-cesaire-oui-mais-comment/

(2)   M. Souley Ba, René Hénane et Lilyan Kesteloot, Introduction à Moi Laminaire… d’Aimé Césaire – Édition critique, Paris, L’Harmattan, 2013, 275 p., 29 €.

(3)   Cf. Michel Herland, « Picasso, Césaire, Lam : triangle de la création ».

(4)   Daniel Maximin, Césaire et Lam, Insolites bâtisseurs, HC éditions, Paris, 2011, 23 x 28,5 cm, 96 p., 22,50 €.

(5)   Comme dans leur édition de Ferrements, il est cependant toujours difficile de distinguer les contributions de chacun des trois auteurs.

(6)   Aimé Césaire, « Lam et les Antilles », XXème siècle, juillet 1979. Cité dans l’Introduction à Moi Laminaire… p. 234 et p. 246.

(7)   Revue fondée par Césaire après son retour en Martinique, en 1939, et qui connut quatorze numéros entre 1941 et 1945. Profitons de l’occasion pour signaler la belle réédition en un volume chez Jean-Michel Place (1978), toujours sur le marché.

(8)   Des coquilles viennent malencontreusement perturber la lecture. Par exemple, dans ce dernier vers (« mais la belle autruche courrière qui subitement naît des formes émues de la femme me fait de l’avenir les signes de l’amitié »), commun aux trois versions et qui est reproduit trois fois, on lit une fois « amis » au lieu de « mais » (p. 264) et une fois « émus » au lieu d’ « émues » (p. 265). 

(9)   La citation est cependant répétée avec des variantes dans le texte – « récits » (p. 27), « recueils » (p. 50) ; «  l’homme prodigue » (p. 27), « l’homme foudroyé » (p. 50) – et dans le titre de l’entretien avec D. Maximin (Présence Africaine, n° 126, 1983) d’où est extraite la citaiton : « La parole essentielle » (p. 27) ; « La poésie : parole essentielle » (p. 50).

 

 

 

« Liturgie et Poésie charnelle » : une introduction à la poétique césairienne

« Je dis que nous avons cloché un branle nouveau
au monde en heurtant trois mots d’or. »
Aimé Césaire, Et les Chiens se taisaient

 André Lucrèce dont on a présenté naguère l’étude sur Frantz Fanon et les Antilles (1) a voulu célébrer à sa façon le centenaire de la naissance d’Aimé Césaire en consacrant à sa poésie un livre bref (2) mais qui peut constituer, justement pour cette raison, une introduction commode à l’œuvre du maître de Fort-de-France pour tous ceux qui voudraient la découvrir – ce qui ne signifie pas que ceux qui ont l’habitude d’arpenter les arcanes césairiens ne trouveront pas dans ce petit livre de quoi nourrir leur dévotion.

Wifredo Lam – La Jungle (1942-1943)

 Le livre se divise en quelques chapitres qu’on pourrait résumer chacun par un mot. « Bestiaire », pour le premier, puisqu’il nous fait rentrer dans l’œuvre du maître par le biais de quelques-uns des animaux qui peuplent ses poèmes : lucioles, abeilles, serpent, boa, nématodes, oiseau feu, « oiseaux zemis », jusqu’aux humbles chenilles, vers et autres filaires. Le deuxième chapitre pourrait s’intituler « Érotique ». C’est en effet de la chair et du plaisir qu’il y est question. Bien qu’il ne s’y refuse pas absolument, Césaire utilise peu les mots à connotation directement sexuelle, mais il ne se prive pas d’évoquer l’amour dans sa dimension la plus charnelle.

« l’amour perce les narines du soleil, l’amour d’une dent bleue
happe la mer blanche »
(Le grand midi).

 Ou bien :

« ô lances de nos corps de vin pur
vers la femme d’eau passée de l’autre côté d’elle-même »
(Nostalgique).

 Lucrèce souligne à jute titre l’importance de l’eau, de la chevelure (ou de la crinière) aussi, dans l’érotique césairienne :

« crinière paquet de lianes espoir fort des naufragés
dors doucement au tronc méticuleux de mon étreinte
ma femme
ma citadelle »
(Chevelure).

 On nommerait volontiers « Mythologique » le chapitre suivant» puisque Lucrèce y montre comment Césaire, dans ses poèmes, « élabore une mythologie qui confère une épaisseur et une dignité au pays natal ». Lucrèce cite  fort à propos ce qu’écrivait Benjamin Perret dans sa préface à l’édition espagnole du Cahier du retour au pays natal : « Sa poésie a le mouvement souverain des grands arbres et l’accent obsessionnel des tambours du vaudou ». Cette rythmique lancinante n’est nulle part aussi prégnante que dans Batouque, poème dans lequel le mot du titre – dont on peut discuter la signification mais qui évoque immédiatement le son du tam-tam – revient comme un leitmotiv :

« batouque du fleuve grossi de larmes de crocodiles et de fouets à la dérive
batouque de l’arbre aux serpents des danseurs de la prairie (…)
batouque de la femme aux bras de mer aux cheveux de source marine… »
(Batouque).

 Quant au dernier chapitre, on le placerait volontiers sous le signe de Dyonisos, tant il évoque, à propos du peintre Wifredo Lam et des eaux-fortes de la suite Annonciation (3), une sensualité traversée par la liberté la plus débridée : liberté de création qui se traduit par des formes totémiques qui se heurtent, se piquent : hermaphrodites à la stéatopygie exagérée, aux seins pointus, aux corps décharnés, portant un œuf ou un couteau ; têtes-masques de cheval, becs acérés, trompes ou serpents-phallus  On sait que Césaire a écrit quelques-uns de ses derniers poèmes pour accompagner ces eaux-fortes. On pourrait s’étonner que, parlant plus spécifiquement de ces gravures de Lam pour illustrer l’imaginaire commun des deux artistes , Lucrèce ne cite aucun des poèmes conjoints de Césaire. Nous préférons pour notre part y voir un acquiescement implicite à ce que nous écrivions ici-même à propos de cette collaboration : « l’inspiration poétique ne fonctionne pas sur commande : elle vient du plus profond du poète et ne saurait se calquer sur celle d’un autre » (4).

 Le livre de Lucrèce est sous-titré « Liturgie et Poésie charnelle ». De la « liturgie » chez Césaire ? Sans doute, si l’on entend par là un panthéisme qui accueille les divinités de l’Afrique et du vaudou. Quant à la « poésie charnelle » elle est effectivement partout présente, à condition de prendre le mot « charnel » au sens le plus large, qui englobe tout ce qui est chair, tout ce qui est vivant.

 Mais il faut encore parler de la forme de ce livre, introduction poétique à la poésie de Césaire. Contrairement à tant d’ouvrages savants consacrés au poète, qui abondent en explications précieuses mais dont le style académique peut rebuter parfois , celui de Lucrèce séduit d’abord par une écriture en empathie – si l’on peut dire – avec celle du maître. Des préciosités superflues (« mêlement », « épinalerie »), un créolisme qui apparaît ici incongru (« en quelque part »), sans compter quelques formules d’une surprenante lourdeur qui ont dû échapper à la relecture (5), ne suffisent pas à faire obstacle à une lecture aussi agréable qu’instructive. Et l’on retiendra pour finir cette triade qui caractérise, selon Lucrèce, la poésie césairienne : la voyance, la volonté d’exploration du langage, l’énergie critique.  

(1) Michel Herland, « Fanon, mauvaise conscience des Antilles »,  http://mondesfrancophones.com/espaces/caraibes/fanon-mauvaise-conscience-des-antilles/

(2) André Lucrèce, Aimé Césaire – Liturgie et Poésie charnelle, Paris, L’Harmattan, 2013, 98 p., 12 €.

(3) Éd. Grafica Uno, Milan, 1982. Les poèmes et les gravures sont reproduits in Daniel Maximin, Césaire et Lam, Insolites bâtisseurs, HC éditions, Paris, 2011, 23 x 28,5 cm, 96 p., 22,50 €. En préambule D. Maximin propose un dialogue imaginaire entre le Cahier de Césaire et la Jungle de Lam, fait pour l’essentiel d’extraits empruntés à toute l’œuvre poétique de Césaire.

(4) Michel Herland, « Picasso, Césaire, Lam : triangle de la création », http://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/picasso-cesaire-lam-triangle-de-la-creation/

(5) E. g. : « une intentionnalité nutritive ainsi symbolisée », « pour vivre cela, il convient que la langue du poète nous délivre de l’aile close du dieu qui s’est refermée et maintient la langue en immobilité ».

 

 

 

Lire Césaire ? Oui mais comment ?

Une édition critique de Ferrements par Lilyan Kesteloot, René Hénane et M. Souley Ba (1).

Pour nous qui tenons Césaire, à égalité avec Perse – ce qui doit signifier quelque chose quant à l’influence des tropiques, ou de l’insularité, ou de la situation paradoxales des Antilles françaises (ces fausses colonies) sur le lyrisme – comme le plus grand poète de langue française du XXe siècle, la réponse positive à la première question ne fait évidemment aucun doute. La deuxième est plus difficile. Elle sera sans doute différente suivant le Césaire que l’on considère : celui du Cahier (1939) n’est pas du tout le même que celui des Armes miraculeuses (1946). Qu’on en juge à partir de deux extraits (vraiment) pris au hasard :

1. « Dans ma mémoire sont des lagunes. Sur leurs rives ne sont pas étendus des pagnes de femmes.
Ma mémoire est entourée de sang. Ma mémoire a sa ceinture de cadavres !
et mitraille de barils de rhum génialement arrosant
nos révoltes ignobles, pâmoison d’yeux doux d’avoir lampé la liberté féroce » (p. 91)

2. « Je n’ai point assassiné mon ange. C’est sûr.
à l’heure des faillites frauduleuses, nourri d’enfants occultes
et de rêves de terre il y a notre oiseau clarinette,
liciole crépue au front agile des éléphants
et les amazones du roi de Dahomey de leur pelle restaurent
le paysage déchu des gratte-ciels de verre déteint,
de voies privées, de dieux pluvieux, voirie et hoirie de roses brouillées
– des mains du soleil cru des nuits lactées. » (p. 13)

On conviendra que si le premier extrait, tiré du Cahier, est plutôt facile à comprendre, le second présente de réelles difficultés. Face à des poèmes comme ceux des Armes miraculeuses, deux attitudes sont alors possibles. On peut se laisser emporter par la musique des mots, comme on écouterait une chanson dans une langue étrangère qu’on ne maîtrise qu’imparfaitement. Et ça marche incontestablement : nous sommes entraînés par le lyrisme du maître, nous ne comprenons pas ses images mais nous sentons bien qu’elles sont magnifiques. Comme nous pouvons admirer un tableau abstrait tout en ignorant ce que le peintre a voulu représenter. A la longue, néanmoins, il peut devenir frustrant de lire des poèmes écrits dans notre langue maternelle sans savoir précisément ce qu’ils veulent dire.

Alors, à moins d’être déjà soi-même un spécialiste de l’exégèse césairienne, il n’y a pas d’autre recours que des ouvrages comme celui qui vient de paraître, dont les auteurs déchiffrent à notre usage les poèmes de Ferrements (1960).

L’ouvrage présenté par les éditions Orizons ne se limite cependant pas à ces interprétations. Il est fait d’un assemblage que l’on est tenté de qualifier d’hétéroclite, avec en particulier deux préfaces non signées – on ne sait donc pas à qui les attribuer – intitulées respectivement « Contexte historique et littéraire » et « Dossier génétique », sans qu’on voie bien ce qui les distingue puisqu’elles reprennent parfois les mêmes citations : « Aujourd’hui [à l’époque de Ferrements] je suis peut-être un peu moins optimiste, un peu plus amer.. » (p. 13 et 29) – « J’ai vécu. Et puis, au commencement [à l’époque du Cahier], il fallait tout briser, créer de toutes pièces une littérature antillaise. Ce qui supposait une violence de cannibale » (p. 15 et 29) – « Je veux une poésie concrète, très antillaise, martiniquaise… » (p. 24 et 30-31) – « Je sais qu’on me trouve souvent obscur, voire maniéré, soucieux d’exotisme. C’est absurde. Je suis Antillais » (p. 24 et 31).

Ces préfaces sont néanmoins utiles en ce qu’elles situent bien le moment de Ferrements (1945-1960), qui est en particulier celui de la rupture avec le Parti communiste (1956), une période de crises, donc, tant publiques que privées.

Le livre contient également le texte de l’intervention de Césaire à l’Assemblée nationale française, le 29 septembre 1982, concernant l’adaptation de la loi de décentralisation du 2 mars 1982 aux départements d’outre-mer. Ce texte est donné en trois versions (p. 272 à 324) : le fac-similé du manuscrit, sa version imprimée plus celle du Journal Officiel, entre lesquelles la bibliographie générale de l’ouvrage s’est malencontreusement perdue (p. 279 à 281). Les motifs qui ont poussé à inclure ce discours dans une édition critique de poèmes rédigés plusieurs dizaines d’années auparavant demeurent mystérieux.

Mais enfin tout ceci n’est pas l’essentiel : les personnes qui feront l’acquisition de ce livre le feront pour les commentaires qui suivent chacun des poèmes du recueil de 1960. C’est donc là-dessus qu’il faut le juger. Comme pour les préfaces, on ne peut pas savoir auquel des trois auteurs on doit tel ou tel commentaire ; tout au plus est-il parfois mentionné, à propos d’un poème particulier, qu’il a fait l’objet d’une analyse antérieure de la part d’un auteur ou/et d’un autre (par exemple p. 79). Quoi qu’il en soit, ces commentaires s’avèrent instructifs, les poèmes de Ferrements étant moins simples qu’ils peuvent le paraître parfois. Pour ne prendre que deux exemples, il n’est pas inutile de comprendre ce que peut être la « grue solaire » (p. 62), en quoi elle se distingue de l’« aigle insoutenable » (p. 68). Ou que le « chien des nuits » n’est sans doute que la traduction poétique du « chien fer » antillais, cet animal paradoxal, à la peau grise presque dépourvue de poils, dont l’inquiétante beauté provoque une trouble répulsion (p. 86).

On est souvent porté à s’interroger sur les interprétations proposées, qui reposent pour une grande part sur l’intuition des commentateurs. Est-ce que « l’impureté insidieuse du vent » qui conclut le poème Grand sang sans merci fait vraiment référence à la mythologie des Indiens d’Amérique du Nord (p. 82) ? Voilà qu’il est bien difficile de trancher mais l’hypothèse est en tout cas intéressante.

Inutile d’aller plus loin. On aura compris que la poésie de Césaire mérite en effet d’être éclairée et que l’entreprise de nos trois auteurs est non seulement légitime mais presque toujours pertinente. Et s’il arrive qu’elle nous laisse sur notre faim – tous les mystères ne sont pas élucidés – elle nous aide incontestablement à dépasser la musique des poèmes de Césaire, à soulever partiellement le voile de son hermétisme (2).

(1)   Aimé Césaire : Du fond du pays du silence…, Édition critique de Ferrements par Lilyan Kesteloot, René Hénane et M. Souley Ba, Paris, Orizons, 2012

(2)   Sur un tout autre registre mais avec une visée voisine, signalons la nouvelle collection « Entres les lignes – Littératures Sud » chez Honoré Champion. Des ouvrages brefs, au format (et au prix) de poche, à destination des élèves et des étudiants, qui se proposent de leur faciliter la lecture d’une œuvre d’un grand auteur du « Sud ». Quatre titres déjà publiés : Une tempête, de Césaire, par Huguette Bellemare-Emmanuel ; Peau noire, masques blancs, de Fanon, par Christiane Chaulet Achour ; Le Soleil des indépendances, de Kourouma, par Jean Ouédrago et Saidou Alcény Barry ; Presque-Songes, de Rabearivelo, par Charles-Édouard Saint-Guilhem. Si l’œuvre elle-même n’est pas reproduite, de nombreux extraits illustrent les explications. Celles-ci sont de plusieurs ordres : l’auteur, le contexte, la structure de l’œuvre, le titre et le paratexte, les principaux thèmes, le style… Ces ouvrages sans prétention d’originalité mais bien documentés et sérieusement construits, nous ont paru parfaitement adaptés au public visé.

Par Michel Herland, , publié le 15/02/2013 | Comments (0)
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