MondesFrancophones.com http://mondesfrancophones.com Mon, 09 Jan 2017 05:22:49 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=4.6.2 Ce qu’elles disent de nous. http://mondesfrancophones.com/blog/en-librairie/livres/ce-quelles-disent-de-nous/ http://mondesfrancophones.com/blog/en-librairie/livres/ce-quelles-disent-de-nous/#respond Mon, 09 Jan 2017 05:18:44 +0000 http://mondesfrancophones.com/?p=8073 Ce qu’elles disent de nous.

Lecture partagée

de

Basse Langue

Christiane Veschambre

Ma Bête Langue

Catherine Jarrett

Ecrire suppose inévitablement d’aller voir là-bas si un autre écrivain s’y trouve, s’il peut dire ce qu’est écrire. Lire ce que dit un autre de ce geste d’écrire, partager dans le silence des pages ce tâtonnement, cette descente en profondeur dans le souffle des mots, écouter la respiration, suivre le mouvement de la langue à écrire, le tremblement d’avant le surgissement, découvrir le territoire parcouru, tel est le chemin que j’emprunte avec deux livres Basse langue de Christiane Veschambre et Ma Bête Langue de Catherine Jarrett.

Ce sera un de ces chemins creux qui longent dans la vastitude d’un plateau, les maisons de pierres lourdes où je peux deviner, dès avant le seuil à franchir, ce qui se dit, ce qui s’écrit, avec la part de rêves, de remémorations, ces matins-là aux belles fournées d’écriture.

Ce sera ce qui dans mon paysage mental me relie ontologiquement à mon enfance hercynienne, aux masses scintillantes des granits dans l’entre-monde des châtaigniers et des hêtres, où je marche toujours, lorsque je tâte l’écorce de la langue.

Là, je lis comme j’écris. J’écris, je lis, je vis. C’est le livre de Christiane Veschambre qui alors s’empare de cet espace vital. Avec Basse langue, je sais en confraternelle certitude, que ce livre est pour moi. Je sais, je sens de toute vérité qu’elle est sur les chemins creux qui traversent les hameaux silencieux de l’écriture.

Alors, je m’avance dans le livre qui advient. Je suis l’hôtesse avec le sens réversible du mot où j’accueille et suis accueillie. J’écoute en lisant les mots de Christiane Veschambre : « L’étranger que nous devenons en lisant un livre qui permet ce devenir prend langue avec l’étranger que devient celui qui écrit lorsqu’il écrit. » Le livre ouvre sur d’autres livres, quatre écrivains : Erri de Luca, Emily Dickinson, Robert Walser, Gilles Deleuze. Je les connais. D’autres que je ne connais pas seront rappelés. Je les découvre lus autrement et mêmement.

Je suis dans la chambre napolitaine où Christiane Veschambre lit lentement Montedidio en italien en s’aidant d’un petit dictionnaire. Elle bute sur les mots. Elle assume cette résistance du texte comme qui retrouverait là, les heurts de sa propre écriture, de sa vie remémorée en silhouettes familières. Elle devient cette « lectrice grumeleuse (…) aussi radicalement seule qu’on l’est dans la violence de la secousse terrienne, mais saisie de l’éclosion interne d’une bête libre demandant langue, basse langue. » Il ne peut y avoir de lecture « lisse ». Le livre est une emprise, une dislocation, précisément parce qu’il alerte sur le risque à courir pour qui veut écrire.

Surgit de la confrontation de la lectrice, le cheminement de l’écrivain.

Elle nous fait entrer dans le réseau souterrain où elle cherche en aveugle à ajuster la langue à ce qui n’est que questionnement des mots : « quelle cette langue humaine compréhensible, transparente, quel récit, délimitant l’espace le silence de ce que ni langue, ni récit ne veulent proférer. » Peu à peu dans la chambre de lecture et d’écriture, Christiane Veschambre nous fait entendre la basse langue qui « gronde entre les pages dans les trous où coller son oreille »

Le lecteur est désormais en alerte et va comme naturellement s’approcher de ceux que Christiane Veschambre fait se croiser sur la route. Robert Walser y est ainsi placé dans le mouvement de ses livres, là où « s’écoulent les ruisseaux de ses petites proses qui jamais ne forment rivière ». Thierry Trani, dont elle recopie des citations pour fixer dans le temps trop court qui lui fut accordé à vivre, la fulgurance de son écriture. Entre enfin Emily Dickinson, « l’Hôtesse minuscule ». On n’oserait dire sur la route, car Emily Dickinson est de ces auteurs qui nous échoient, que l’on lit dans « les circonstances du silence ».

Christiane Veschambre fouille et dans les pages lues, et dans la matière de son écriture. Elle travaille « à même le Vivant ». Lire Deleuze sera dès l’abord, résister au territoire philosophique, puis se laisser mettre en mouvement, découvrir la joie de la pensée et l’écouter dire : « Ecrire (…) c’est un processus, c’est à dire un passage de Vie qui traverse le vivable et le vécu. »

Avec Basse Langue, Christiane Veschambre accomplit une traversée. Son écriture incisive, sans cesse portée par l’élan et le soin d’ajuster les mots à ce qui est à dire, assume l’exigence d’un propos où par le détour de ses lectures, elle révèle l’opacité de l’intime. Elle m’a offert dans la lecture, la relecture, une belle clarté. Vive.

Le recueil de Catherine Jarrett : Ma bête langue, aux Editions Encre et Lumière, particulièrement bien nommées pour ce texte-là, ouvre sur un espace limpide et nous engage dans un éloge en plain chant de la langue française. Le sous-titre qui fait écho au texte fondateur de Du Bellay, revendique l’histoire de la langue française. Mais la chronologie, loin de se limiter au caractère didactique du propos, participe du tempo, structure la partition, fait entendre la basse continue où la poésie peut se déployer.

On découvre l’aventure d’une langue, qui puise la force de dire dès l’origine de l’humanité, en donnant le sens en partage. La création de la forme s’inscrit dans le geste primitif du premier homme qui « sur un tertre glacé, au ponant d’une terre bordée par quatre mers » fait jaillir les éclats du silex. Surgit alors un quintile qui fait don de la langue au poète.

Langue

Par les éclats de pierre

Par les éclats de rêve d’hommes ensemble mêlés

De même qu’un silex tu seras par nous façonnée

Et deviendras vivante et seras notre alliée

La langue vivante donne vie. Les siècles vont défiler au rythme de la « Jeune langue ma mère de douce France née » à la langue qui s’essaie « à de nouveaux parlers ». Elle a passé par la manducation vorace de Rabelais, s’est raidie sous les fourches caudines de Malherbes, s’est magnifiée avec les « maîtres ciseleurs qui firent de toi épure/ Fixée. » D’abord circonscrite à un territoire, elle se détache ensuite de la France pour aborder les rives de la francophonie. Et si des menaces planent sur elle, dit-on, de « sms coupables » en « massacres de grammaire », il incombe à l’écrivain de transmuer cette matière de mots pour faire sens,

Dans ce court recueil, Catherine Jarrett inscrit la langue française à travers le temps et l’espace. Elle la suit pour revendiquer un héritage et s’en saisit à bras le corps pour nous mener au coeur de sa poésie.

je te vis, je t’invente

et à chacun sa langue

et à chacun ta langue

ma démultipliée

Elle assume la plénitude de son amour de la langue, tantôt sollicitant le lecteur par la voix de la conteuse, tantôt le séduisant par la confidence amoureuse du plaisir d’écrire. Cette « longue langue serpente, langue dite française » s’accorde au désir, sublime le geste d’écriture, fût-ce au prix de nécessaires contraintes. Ma Bête Langue se nourrit de la puissance des images, du flux scandé des mots pour une joyeuse célébration.

Me voilà dans les hameaux silencieux de la lecture, après le franchissement des seuils, à l’écoute de deux textes de deux femmes, qui l’une et l’autre me parle la langue écrivaine. Je peux avancer encore sur le « chemin long et de la quête ardente ». Je perçois l’impossibilité d’ « atteindre la libre basse langue ». Mais en toute certitude, ce qu’elles disent de nous à l’instant d’écrire, me relie à tous ceux et celles qui tentent de faire livre.

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Les villages d’écritures chez Mouloud Feraoun http://mondesfrancophones.com/espaces/maghrebs/les-villages-decritures-chez-mouloud-feraoun/ http://mondesfrancophones.com/espaces/maghrebs/les-villages-decritures-chez-mouloud-feraoun/#respond Fri, 06 Jan 2017 21:09:27 +0000 http://mondesfrancophones.com/?p=8072 L’espace-village est un espace graphique cloitré et ne s’ouvre qu’à des lectures pluridisciplinaires. Interroger les géographies, les mondes matériels et immatériels vise à la compréhension des complexifications des itinéraires de ceux et celles qui ont produits ce que nous nommerons, le village-littéraire.

Sans vouloir verser dans une description d’ordre généraliste, nous pensons que presque la totalité de la production littéraire en Algérie, et dans les deux langues, débutent et s’achèvent dans ce bout de monde.

Village ou douar (son équivalent dans l’arabe parlé) est transformé en espace textuel où le fictionnel traverse le monde des éditions, des traductions, des médias et suscite nombre de curiosités académiques et scientifiques.

« Le monde est devenu un grand village », une phrase qui fêtera son cinquantième anniversaire de parution en 2017. Un monde soumis aux média et à leurs manias de faiseurs d’opinion. Mais reste qu’en Algérie, le monde semble s’articuler au seul espace villageois. Le village global est resté une échelle microcosmique qui joue le rôle d’un véritable catalyseur socioculturel.

Le village est une notion dans la tête de tout Algérien. Une valeur comportementale, psychologique et anthropologique même. Chacun porte un village dans sa tête, un village ancestral et tente de le reproduire à travers les faits et gestes de la quotidienneté.

Les auteurs (es) Algériens(es), n’échappent pas à cette donne. Ils ont créés, nourries, formulés et développés cette extension spatiale dans l’ensemble de leurs œuvres.

 

Les villages écrits

Dans une étude sur la littérature maghrébine francophone, Charles Bonn (1), écrivait au sujet de la description du lieu d’origine :

« Dire d’un lieu contre la négation de celui-ci par la colonisation, puis, en réponse à une curiosité de sympathie ou de dépaysement exotique, le roman maghrébin serait définitivement prisonnier de ce lieu qui lui donne son étiquette. »

Un roman à description ethnographique étrangère à toute authenticité littéraire. Un postulat qui nous intéresse à plus d’un niveau aux vues des interrogations et des fluctuations des problèmes, dits de sociétés, qui traversent le Maghreb en général et l’Algérie en particulier.

L’espace-village, comme notion, semble au centre d’une problématique qui dépasserait de loin une simple localité de gens apparentés par le sang. La littérature algérienne on a fait un système culturel et une valeur historique certaine.

Djamila Débéche, première femme écrivaine et militante pour l’émancipation des musulmanes, en période coloniale, publie au déclenchement de la lutte armée pour l’indépendance politique de l’Algérie, son deuxième roman Aziza (1955). Le personnage central de l’œuvre est une jeune femme éduquée dans l’école et la culture française, décide de mener une vie au douar (village) au milieu de la famille de Kamel dont elle est follement amoureuse. Aziza, elle-même issue d’une famille de dignitaire campagnarde. Elle se sépare de Kamel, lorsque ce dernier choisi de travailler à Alger (la ville), et part en France afin de tenter d’y vivre. L’appel du village étant plus fort, elle contient sa déception et y retourne afin de mener son projet d’éducation pour jeunes filles du lieu auquel elle y prend attache.

Dans son premier roman, Leila, jeune fille d’Algérie (1947), le ressourcement dans ces lieux reculés de la campagne, passe forcément par l’action de l’instruction. Le personnage principal du roman est valeurs ancestrales mais ouvert à l’instruction publique de l’époque, décide de surpasser les conflits familiaux en retournant, après un périple algérois, à ce village du grand sud afin de réaliser les espoirs de son père autour de l’émancipation par le savoir.

Mouloud Feraoun, Mouloud Mammeri, Ali Boumahdi, Assia Djebar et bien d’autres encore, font intervenir l’espace-village comme un fonctionnement d’une société totale. Tizi-Hibel chez Feraoun, Tasga et Ighzer chez Mammeri, le village du Sahel (la côte blidienne) de la narratrice d’Assia Djebar ou encore le Nadhor de Kateb Yacine, forment les lieux de naissances de l’héros, du narrateur, du faiseur de fiction et de l’auteur même. Un « tout à la fois » comme espace de descendance, de clan patrilinéaire, de résidence où se constitue le segment clanique. Les trames des écritures vont du/au village, où les individus revendiquent leurs droits du territoire parental et sanguin. Un choix qui détermine l’encellulement des récits de fictions dans le seul habitat aggloméré stable qu’est le village.

 

Le village-continent

 Le poète –Président Léopold Sédar Senghor en s’insurgeant contre la pensée colonialiste dans son déterminisme philosophique, historique et ethnographique, revient sur l’enracinement des peuples noires d’Afrique, dans ce qu’appel Sunday Ogbonna Anozi (2), le village comme « point de cristallisation de la conscience communautaire ». Le village est cette expression de valeurs culturelles, le village chez Senghor est l’existence même de l’identité africaine. C’est tout un espace continental qui peut-être résumé et réunis dans ce village qui s’enracine et s’identifie à la terre de la communauté à laquelle il appartient. Dans cet espace, les habitants apprennent dès l’âge précoce l’intégration dans sa communauté, l’initiation aux valeurs, aux traditions ancestrales et aux rites religieux.

Le village dépasse donc, le seul espace d’un regroupement humain et devient un leu et un contexte qui permet à la tradition de perpétuer. L.S. Senghor est certainement, le précurseur de la réhabilitation de l’espace-village. Il élèvera le village à la dimension de la grandeur du continent africain, du Cap Bon (Tunisie) au Cap des Aiguilles (Afrique du Sud), le village est distant de 11.272 km et il est bien large de 90963 km, du Cap Vert (Sénégal) au Cap Guardafui (Somalie). Au-delà de la question de la Négritude que Senghor partage avec Césaire, le village est Africain dans sa composante multiethnique, à ses richissimes couleurs et même si le village n’est pas technique, dans le sens entendu en Occident, il est nettement avancé sur les plans juridiques, artistiques et littéraires.

Les auteurs africains, du nord au sud et d’est en ouest, ne peuvent être qu’inscrit dans une perception aigue de l’espace et leur enfermement les contraints à réévaluer leur rapport à l’écrit. Mouloud Feraoun est certainement le plus Africain des auteurs Algériens, son rapport à l’écriture est d’autant plus passionnant à décrypter et la peinture qui se dégage de ses deux romans Le Fils du pauvre et La Terre et le sang, rend les textes non plus à lire, mais à voir. Si les peintres transcrivent l’espace d’une toile avec des couleurs, les écrivains peignent leur texture avec les subterfuges de la peinture.

Nous savons qu’un Feraoun ou un Camara Laye permettent à l’Histoire d’entrer dans la métamorphose de l’écriture, et l’espace-village devient une écriture-peinture avec des mots-couleurs qui rejoignent les composites minérales par le tracé du graphisme et de la signature. Un village kabyle décrit/transcrit est le juxtaposé de celui du Natal, en Afrique du Sud. Celui du Sénégal, parle et évoque les tourmentes et les fêtes de son jumeau en Somalie.

Écritures d’assimilation, du type ethnographique et textes du courant régionaliste sont autant de classèmes d’étiquettes idéologiques ne renfermant qu’une lecture pressée pour ne pas dire expéditive. Devant une analyse minutieuse, « l’analyse-postale » ne résiste pas beaucoup, déferlant sur des boites aux lettres qui, pour la plupart n’ont pas de destinataires.

Nabile Farès, tout récemment et avant sa disparition le 30 aout 2016, écrivait dans Actualités et Cultures Berbères (n° 58/59, 2008, p.60-61), que l’œuvre de Feraoun « n’a cessé de mêler histoire actuelle, factuelle, événementielle, et biographie, à partir de formes d’écritures multiples ». L’auteur de Yahia, pas de chance (1970), situe l’œuvre de Feraoun dans « les mouvements carrefours des transmissions et constructions d’histoires », qui font de lui un écrivain de dimension africaine, puisqu’il est

« un passeur, un transmetteur de culture, créateur dans le champs d’une histoire politique vécue à un mouvement du temps par les habitants, citoyennes et citoyens, d’un pays. »

L’œuvre de Feraoun s’instaure donc, dans une dimension anthropologique et dont l’espace-village devient une de ses clefs de lecture.

 

Ighil Nezman et la géographie du temps

 Dans La Terre et le sang (TS), le nom que porte ce village est une pure création de Feraoun, lui qui est né dans le village de Tizi-Hibel. Un auteur d’un imaginaire nourrit de coteaux, d’oliviers, de figuiers, de roches et de ruisseaux, des ingrédients de l’univers socioculturel de la création littéraire chez Feraoun. En décryptant cet espace-village de pure création, nous retenons que le mot Ighil avait été introduit, du grec angelos (ange), par l’écrivain Numide Apulée de Madaure. Et que dans le parler kabyle, ighil est dit pour le bras, l’avant-bras et même pour le coude, que nous trouvons dans la toponymie Kabyle de certains lieux, comme dans le nom de certaines villes, telles Draâ-Benkhedda ou Draâ-El-Mizan dans le département de Tizi-Ouzou. Ighil en arabe est dit, draâ puisque les villes en question se situent sur les coteaux. Sur un plan de croyances, ighil nezman, peut-être traduit comme le coteau du temps, un petit mont qui montre la direction du soleil, un point cardinal d’une direction bien déterminée.

Au-delà de la question migratoire, celle des voyages que mènent certains personnages de et vers un « espace figé et a-historique » (Ch. Bonn), il est certainement plus question de l’attractivité de l’espace-village et de sa dimension géolittéraire. C’est ce village d’Ighil Nezman qui permit à Marie la Française de s’intégrer dans la communauté d’accueil (Feraoun verbalise cette action par le terme kabyliser), de même pour Amer de renouer avec leurs racines terrestres et ancestrales.

Au début du roman TS, Feraoun ouvre son incipit (p.7) sur « un coin de Kabylie », un lieu quelconque, un angle d’une surface nommée et composée d’une « école minuscule », d’une « mosquée blanche, visible de loin » et de plusieurs « maisons surmontée d’un étage ». Il sera plus loin, d’un village « laid » qu’il faut imaginé comme « une grosse calotte blanchâtre et frangée d’un morceau de verdure », le tout plaquer au haut d’une colline, tel un porte-drapeau, puisque, à notre sens, le choix des deux couleurs (Blanc et Vert) ne fait que glisser cet imaginaire vers l’emblème nationaliste Algérien qui a été révélé pour la première fois lors des événements génocidaires de 8 mai 45.

Feraoun insiste sur le dimensionnement de cet espace-village, un « minuscule village » avec des habitants « insignifiants » (p.96). Des êtres microscopiques et cellulaires organisés comme certaines insectes (fourmis), s’ils ne le sont pas eux-mêmes. Feraoun ne réduit-il pas la géographie des lieux à la dimension de l’invisibilité. Si Ighil Nezman est totalement une toponymie de l’imaginaire de l’auteur, mais reste une réalité géomorphologique qui existe et se situe justement en face du village natale de Mouloud Feraoun. Un coteau, qu’un ruisseau le sépare du village en question. Nous ne pouvons concevoir que ce géosite soit une simple création pour les besoins d’une narration fictionnelle, mais il y a eu, certainement, un jeu d’écrans entre l’objet-village et l’observateur.

L’auteur « architecturise » ce v village en le concevant telle une maquette réduite d’un projet en voie de réalisation. Un processus que l’auteur intègre dans une écriture qui a le pouvoir de transmuter le réel comme marque d’invisibilité. Le lecteur imaginera, sous le regard de l’auteur-observateur son geste de transformer une géomorpholie en un processus de patrimonialisation. Ighil Nezman, patrimoine de l’invisibilité, lève le voile sur le village patrimonial de celui qui l’a conçue à travers l’écran de son imaginaire. Le minuscule village, avec ses habitants insignifiants, comprendre par-là aussi, qu’ils ne portent aucun signe distinctif d’habitants de cet espace-village, ni de sens d’appartenance au lieu puisqu’ils ne conçoivent le monde que par rapport à une filiation « où l’on était un tel, fils d’un tel, et rien de plus » (p.101). La filiation est unité « sociale et géographique » (p.102) et les mêmes « cousins habitent la même rue, les familles sont fixées pour toujours dans leurs quartiers » (Idem), et ils se connaissent depuis des générations puisqu’ils forment « un tout » (Idem).

Cette totalité séculaire, Feraoun la représente sous une forme circulaire où à l’intérieur de chaque cercle, un autre qui renvoi à un enfermement grouillarde « où l’on se côtoie et se mesure sans cesse » (p.101), des cercles qui finissent par étourdir leurs occupants, des figurent qui atomisent les êtres en les réduisant à des globules sanguines naissant de la terre.

À la page 124 de l’édition de 1952 du roman TS, nous sommes presque au milieu de l’espace textuel du récit. Et le paragraphe qui suit, explicite le titre de l’œuvre :

« Le sang de Rabah revient dans celui de sa fille. La terre et le sang ! Deux éléments essentiels dans la destinée de chacun. Et nous sommes des jouets insignifiants entre les mains du Tout-Puissant. » (p.124)

La terre et le sang, le solide et le liquide, le terrestre et l’aquatique se joignent au nourricier et au vital. Une dimension que l’auteur inscrit dans le cosmique et les forces invisibles, si ce n’est obscures. Une dimension qui mérite toute une approche de lecture, renouvelant le contrat d’écriture chez Feraoun.

Une toute récente étude de Karoline Resztak (3), révèle que « le village natal d’Amer-Ou-Amer, Ighil Nezman (…) est moins ambigu » et que « la description en est précise et c’est à la fois l’endroit du début et de la fin de l’action qui se noue en France ». L’auteure de l’article estime que la vision que fait Feraoun de cet espace-village est d’un « endroit Kabyle isolé », un village qui « est présenté de loin » et qui rejoint l’étude de la regrettée Nedjma Abdelfettah- Lalmi sur l’isolat Kabyle (4).

Mais aux limites qu’avait posées Feraoun de ce village conçu par le regard, il est question d’éléments plus visibles des paysages qui déterminent une géométrie des formes entre agencement et mobilité. Ighil Nezman se lit à travers une double lecture du regard naturaliste et représentations culturelles. Il est un espace qui s’inscrit dans le temps de la quotidienneté de ses habitants et dans l’histoire des événements qu’avait vécues ou vivent les protagonistes de la fiction littéraire.

Feraoun dégage un schéma géomorpholique de ce coteau en forme de née d’homme (ighil nez man), les villages de misères avec des « maisons blanchâtres » (p.130) qui s’enfoncent dans « la glaise rouge » (Idem) comme des « coquilles d’escargot » (Idem). Les visages des gens, au café, sont tous « terreux », ils sont tous des vermines « née de l’ordure et qui retournerait à l’ordure… » (p.130). une population qui appréhende les reliefs de cet espace-village, les rues qui montrent et descendent, la djemaa, le café, le cimetière sont des représentations sociales construits à différentes échelles spatio-temporelles. Des reliefs qui ouvrent des trajectoires et des déplacements, les rues sont considérées masculines, puisque Slimane et Amer se rendaient visite en traversant les rues et la djema (assemblée villageoise). Pour les femmes, un minuscule espace leur est désigné, celui de la dérobade et de la discrétion, l’espace de celles que l’on ne doit pas voir, celui des « petits jardins de cardons » (p.152). Entre les rues de la visibilité et les jardins de l’invisibilité, Feraoun détermine une géométrie des formes, leurs agencements et leurs mobilités.

Amer et Marie la Française kabylisait, avaient achetés Tighezrane de leur économie (p.163). Un terrain agricole « foulé par tous les mauvais fellahs qu’on pays et qui bâclent leur tâche » (p.163), une modeste terre qui aime ceux qui la travaille et en retour, elle paie en secret, une terre qui « reconnais tous de suite les siens : ceux qui sont faits pour elle et pour qui elle est faite » (p.162-163).

Une terre qui repousse non seulement les mains blanches et les chétifs, mais aussi

« Les mains mercenaires qui veulent la forcer sans aimer (il n’y a qu’à voir la pitié des champs que les riches font travailler par des journaliers). » (Idem)

Une terre travaillée est une terre aimée, le regard de Feraoun se fonde sur « la relation paysagère » (A. Berque), les reliefs qui composent cette minuscule cité sont appréhendés entant que géogrammes. La djema, la fontaine sont des empreintes paysagères qui en découlent d’une commune trajectoire des hommes et des objets dont ils font partie d’une façon intégrante.

 

L’espace-village comme particule minéralogique

 Les habitants d’Ighil Nezman vivent et se déplacent en total symbiose avec le relief paysagère dont ils sont issus. Il façonne leur question, leurs démarchent, leurs déplacements et leurs regards même des objets qui le compose. Feraoun relève que dans la djema « les bancs de pierre sagement alignés semblaient goûter le repos » et que même les rayons de lune « miroitement de-ci, de-là sur les dalles de schiste polies » par ceux qui s’assaillaient sur depuis la nuit des temps et dirigeaient les affaires publiques de la petite communauté.

« Tous ces gens-là, qui étaient morts, dont on avait perdu les souvenirs, il [Amer] les sentait sur les bancs, à leurs places habituelles, invisibles. » (p.190).

Une teneur culturelle qui rend visible l’invisibilité culturelle du site. Ne peut-on pas inscrire cette configuration paysagère dans une grille d’indicateurs qui s’avère essentielle, pour une lecture géoculturelle – par géo, nous entendons géologie, qui s’annonce dans TS, déjà dans le titre du roman -, C. Larrère et R. Larrère, dans Du bon usage de la nature. Pour une philosophie de l’environnement, Paris, Aubier, 1997, écrivaient que « le paysage n’est pas un lieu mais un regard porté sur un lieu » (p.203), le lieu existe parce qu’un regard s’est porté sur lui, un regard qui peut-être celui d’un artiste, tout comme celui d’un de ces habitants ou d’un scientifique.

Le relief, comme géogramme du minuscule Ighil Nezman, est un composite de terre arable, d’argile rougeâtre, de schiste et de calcaire. Une reconnaissance paysagère s’impose si nous situons la narration de la TS dans la région des Béni-Douala, au Sud de Tizi-Ouzou. Feraoun nous présente une morphologie sociale au sein de la notion de « village », qu’il observe au microscope afin de s’incruster dans le cœur de la matière minérale. Les composites minéraliers rejoignent la territorialité des lieux faisant acte de la vivacité des êtres, de leurs mouvements et de leur mémoire.

Si Feraoun fait de son œuvre une monographie d’une aire culturelle locale, son renvoi aux référents minéralogique pose un autre type de regard sur ce monde traditionnel, un univers qui reste jusqu’à nos jours replié sur lui-même et ce malgré l’apparence des apports technologiques et communicationnels. TS pourrait être qualifié d’un tableau s’inscrivant dans la durée de l’évolution et la transformation de la matière minérale. Les êtres-ordures, n’est nullement une insulte voulue par le narrateur, à l’encontre de sa communauté, mais un regard qui plonge dans la matière et de son univers de l’infiniment petit.

Si nous tenons à cette approche, et sans aucune prétention théorique, c’est pour signaler et pour le moins désolant, que dans la lecture de l’œuvre de Feraoun l’on continue à utiliser l’ethnologique en repoussant la vie économique qui renfloue l’œuvre de l’auteur des Chemins qui montent. Désolant encore, est de relever l’escamotage des facteurs socio-politique sans une lecture géoculturelle de l’œuvre et de son auteur, en privilégiant son domaine de spécialisation sans donner de place adéquate ou minimale aux autres facteurs relevant de différentes disciplines (Gilbert Etienne, 1992).

 

En guise de conclusion

Nous ne pouvons percevoir dans cet espace-village, une simple dénomination d’un récit fictionnel. Ighil Nezman chez Feraoun est une notion qui attend toujours d’être lue et relue à la lumière de nos connaissances. Lorsqu’il écrit, entre les pages 162 et 163, que cette terre cultivable de Tighezane :

« Ne veut même pas de mains qui prétendent l’embellir. Elle n’a que faire d’allées bien droites et ratissées, de fleurs étrangères, de clôtures rectilignes avec barrières de menuisier. Sa beauté, il faut la découvrir et pour cela il faut l’aimer ».

C’est bien une géométrie spatiale que l’auteur/narrateur intériorise afin d’en faire un programme d’écriture. La géométrie qu’il ne souhaite pas, se fait invisible devant le souhait du visible une terre à aimer qui n’a pas été souvent désirée, un espace sans tracés, ni angulation, au demeurant authentique et naturel.

Feraoun de TS s’offre des lecteurs en interrogeant le regard, l’invisibilité des parcours, la segmentation des graphèmes et des sémantèmes. Relevés auquel nous associons volontairement les dimensions culturelles, métaphysiques et sociales qui se tissent dans la texture bien réaliste.

 

Note

  • – Charles Bonn, La littérature maghrébine francophone, ou la parole en voyage. Communication au Colloque international : Le Voyage dans les littératures francophones.  5-7 novembre, Université libanaise à Beyrouth. 2001.
  • – Sunday Ogbonna Anozie, Sociologie du roman africain, Paris, Aubier-Montaigne, Paris.1970.
  • – Karolina Rsztak, « Ça alors ! Vous étiez à C…, vous ? »L’Écriture du lieu et du non-lieu dans les brouillons rédactionnels de La Terre et le sang de Mouloud Feraoun. Paru dans Continents manuscrits5 | 2015.
  • – Nedjma Abdelfettah Lalmi, « Du mythe de l’isolat kabyle », in Cahiers d’Études africaines, N° 175, 2004, p. 507-531

 

 

 

 

 

 

 

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Les sept vies de Maria Aparecida: Chapitre 1 – Aleijadinho http://mondesfrancophones.com/espaces/frances/chapitre-1-aleijadinho/ http://mondesfrancophones.com/espaces/frances/chapitre-1-aleijadinho/#respond Tue, 03 Jan 2017 05:23:52 +0000 http://mondesfrancophones.com/?p=8069 untitled1

La première vie de Maria Aparecida débuta dans la ville où elle était née en 1758 à Vila Rica de Ouro Preto, centre vital des mines d’or du Brésil, quand elle rencontra Antonio Francisco Lisboa, dit l’Aleijadinho, le sculpteur qui fit la splendeur de l’art colonial du Brésil.

 

L’enfance de Maria Aparecida

Le 15 août 1758, fête de l’Assomption de la Vierge Marie, le foyer des Peixoto fut bouleversé par la découverte d’un nouveau né, déposé à la porte d’une petite chapelle de la rue du Carmo. Ils habitaient une masure en bois au milieu de la rue du Carmo où s’entassaient leurs six enfants, les grands-parents et un oncle célibataire.

Eusebio et Folinha rentraient de la messe à Notre Dame du Pilar (la patronne de la ville) et remontaient leur ruelle, très glissante. La pluie transformait la latérite en boue, quand ils découvrirent un panier avec un bébé abandonné. Tous deux étaient profondément croyants et vouaient un culte à la Vierge Marie. Cette découverte fut ressentie comme une apparition, un présage, car le bébé était une fille. Ils retournèrent à l’église du Pilar, adoptèrent l’enfant et le firent baptiser, en lui donnant le prénom de Maria Aparecida. A cette époque, les adoptions étaient très faciles ; il y avait tant d’enfants abandonnés.

Les enfants de Folinha étaient depuis longtemps habitués à voir leur mère enceinte, ils pensèrent qu’elle venait d’accoucher. Eusebio les détrompa et leur dit qu’ils avaient une nouvelle petite sœur, une enfant abandonné, qu’ils devraient l’aimer d’autant plus qu’elle était apparue le jour de la fête de la Vierge.

Une ville immense et prospère depuis la découverte de l’or.

Á cette époque Vila Rica était l’une des villes les plus peuplées de la colonie portugaise. En 1760 on arrivait à l’apogée de l’extraction de l’or et seulement en trente ans le Brésil avait produit 80% de l’or mondial, mais ses réserves de minerai s’épuisaient. La richesse du royaume du Portugal provenait des galions d’or du Minas. Cette région aurifère était devenue la nouvelle capitainerie des mines générales, le Minas Geraes.

Vila Rica, la « ville riche », avait détrôné Mariana, siège de l’Evêché, sans parler de la petite ville de São Paulo. Cette promotion régionale lui avait valu de recevoir un gouverneur, les représentants des administrations royales et un archevêché majeur. La nouvelle « Lisbonne équinoxiale » devint plus séduisante que l’ancienne Lisbonne, qui était en ruines. La capitale du Portugal avait été détruite cinq ans auparavant par un tremblement de terre. Ce fut la plus grande catastrophe naturelle depuis l’éruption du Vésuve et la destruction de Pompéi.

Dans les colonies du roi d’Espagne, Mexico avait perdu 90% de sa population précolombienne, massacrée par Cortez et fauchée par la contamination des virus apportés par les Espagnols, en particulier la variole, mais sa population restait proche de celle de Vila Rica. à Lima, on avait observé un recul démographique similaire et Cartagène n’était qu’un port des Caraïbes. Dans les colonies anglaises, Québec était une bourgade et New York un petit port de transit de 20 000 habitants.

Le peuplement de Vila Rica de Ouro Preto (l’or noir) était cinq fois plus important que celui de la nouvelle capitale de Rio de Janeiro. On estimait sa population à près de 100 000 habitants ; elle s’étalait sur les flancs de la montagne. Chaque jour on construisait de nouvelles maisons, des églises, des centres administratifs et surtout des routes, pistes ou sentiers reliant les quartiers éloignés au centre. Des convois formés d’équipages bien armés évacuaient l’or et les métaux précieux pour Sabarà, Mariana, São Paulo, São João del Rei et surtout vers la côte, suivant l’ancienne piste accidentée qui conduisait à Paratí ou la nouvelle route mieux entretenue en direction de Rio de Janeiro.

L’essor de Vila Rica datait de la découverte de l’or

Au centre, même dans la rue du Carmo, qui partait de la place centrale et débouchait sur l’église du Pilar, les habitants avaient commencé à empierrer le seuil et aménager d’étroits trottoirs. La nouvelle ville était loin de correspondre à un paradis. Bien sûr, il n’y avait pas d’égouts. Les eaux sales et les ordures étaient jetées du haut des fenêtres et s’écoulaient vers un cloaque malodorant infesté de moustiques. Comme à Salvador et Rio, on déplorait une très forte mortalité du fait des épidémies et des maladies. La moitié des enfants ne dépassaient pas l’âge de cinq ans, on croisait rarement des vieillards …

Et pourtant, la ville de l’or était riche et prospère. Des aventuriers arrivaient tous les jours dans l’espoir de trouver un travail dans les mines. Les plus fortunés achetaient une concession dans un « placer » éloigné au bord d’un ruisseau, où ils tamiseraient sans relâche la boue et le gravier, à la recherche d’une pépite. Les entrepreneurs du secteur minier avaient troué la colline depuis le début du siècle. Ils employaient des centaines de mineurs, logés dans des baraques de planches à proximité de la mine. Celui qui était riche et avait des capitaux disponibles pouvaient acheter aux enchères de Rio des esclaves ou les racheter à un planteur de canne à sucre pour obtenir une main d’œuvre gratuite. Progressivement, les exploitants des mines s’étaient résignés à les payer.

Quand le rendement de la mine était assuré, il n’était pas rare que le propriétaire accorde à ses meilleurs esclaves un acte d’émancipation et d’affranchissement. Cet espoir attirait des Indiens des tribus tupinambas ou de tribus inconnues de l’intérieur, pour échapper à des colons portugais, les traitant en esclaves. Le plus grand nombre était formé d’esclaves noirs africains évadés des plantations de sucre et regroupés dans des villages autogérés, les quilombos, ou nouvellement arrivés par un navire négrier. On constatait également dans les mines d’or le recrutement d’esclaves affranchis. Le rêve de l’or était un aimant attirant tous ceux qui avaient échoués dans leurs tentatives pour échapper à la misère.

Il faut rappeler que, depuis l’ère des conquistadors et les grandes découvertes du Pérou et du Mexique, la production d’or était stagnante. L’or du Minas fut la première épopée de la « ruée vers l’or ». Elle suscita un exode de la population brésilienne et des immigrants vers ces « villes champignon » qui parsemaient l’état du Minas Geraes, dont Vila Rica. Eusebio Peixoto se souvenait de son arrivée avec son père à Vila Rica quand il avait 15 ans, c’était un village où il connaissait tout le monde.

Beaucoup de prêtres et du travail pour tous ou presque.

Heureusement beaucoup d’habitants exerçaient leur métier dans l’artisanat ou le commerce, pour satisfaire les besoins d’une population importante et croissante.

Il y avait d’abord la construction des nouveaux édifices et la voirie : maçons, tailleurs de pierres, charpentiers, carreleurs, peintres, plombiers, ferronniers … En amont, se trouvaient les fournisseurs des artisans : carrières de sable et de pierres, galeries des mines d’or, sites de confection de briques, de pisé (adobe), d’argile, de latérite rouge et autres mortiers, bûcherons et débiteurs de madriers, solives, planches ou cercueils, forges et scieries, blanchisseurs et teinturiers, fabricants de tuyaux, clous, haches, scies …

L’intense activité des transports offrait des opportunités d’installation aux fabricants ou réparateurs de harnais et roues pour les chars à zébus (souvent des attelages de 6 à 8). Les entreprises les plus nombreuses étaient les ateliers de carrossage des diligences, tilburys, chaises à porteur et bien sûr les selles des chevaux. L’activité initiale de la ville était liée aux plantations de canne à sucre. Leurs propriétaires avaient fourni la première élite de la ville, le plus souvent des nobles bénéficiaires des concessions du roi. Cette activité n’avait pas disparu. La « fazenda » exigeait beaucoup d’investissements, en particulier la confection des sacs de sucre, les alambics du rhum, les outils des coupeurs de canne …

Et puis venait le commerce : beaucoup de produits d’usage courant dans la maison et de denrées alimentaires étaient acheminés depuis Rio, voire de l’étranger. Dans chaque quartier se tenaient les marchés, notamment sur le parvis du Carmo et du Pilar. Les ruelles étaient parsemées de boutiques et d’estaminets. Enfin la population réclamait des fêtes et n’en manquait pas.

Outre l’activité commerciale animée de Vila Rica, la vie quotidienne était ponctuée par les fêtes religieuses : l’Assomption en était une.

Le clergé était l’ordre social le plus puissant : il était formé de très nombreux prêtres appartenant à une kyrielle d’ordres séculiers. Au début du siècle, le roi du Portugal avait décidé l’expulsion hors du Minas des moines et des nonnes reclus dans leurs couvents. L’ordonnance royale ne tolérait dans les régions pionnières et minières que des religieux exerçant leur ministère, pour évangéliser les autochtones et les esclaves, prendre en charge des pauvres ou éduquer la population. C’était difficile à appliquer, du fait que beaucoup de couvents avaient été construits, en particuliers ceux des carmes déchaussés ; ils étaient bien souvent pourvus d’une belle église !

La rivalité entre jésuites et franciscains

 Pendant longtemps la Compagnie de Jésus avait été l’ordre dominant. Ces prêtres étaient des prêcheurs incomparables et des constructeurs d’églises, dans les immenses empires des Espagnols, des Portugais et des Hollandais. Le style architectural des églises du Minas fut qualifié de style jésuite, puis de « style mineiro ». Du Mexique au Pérou, même en Inde, l’église chrétienne de cette époque était une église jésuite !

Cependant de puissants courants idéologiques et politiques hostiles au pouvoir des jésuites avaient déstabilisé la société portugaise, depuis l’arrivée du ministère Pombal. Cette hostilité allait conduire le roi du Portugal à décréter l’expulsion des Jésuites (1759), à l’issue du conflit avec l’Espagne sur les missions du Paraguay ; ils seraient désormais bannis. Cela ne signifiait pas pour autant que le tribunal de l’Inquisition de Lisbonne avait disparu ; il avait ses représentants à Rio !

Les jésuites avaient trop protégé les Indiens, à l’encontre des souhaits des pionniers portugais qui ne voulaient pas des indiens convertis, sédentarisés et instruits, revendiquant leurs terres ! L’élite avait été formée au Portugal et au Brésil dans les collèges jésuites et ne comprenait pas leur expulsion. En fait, les jésuites étaient encore au milieu du dix-huitième siècle les prêtres les plus puissants, du moins au Brésil. Cette Compagnie était rattachée à l’obédience de Saint François Xavier, leur père fondateur avec son compagnon Ignace de Loyola. Et pourtant ils avaient surtout construit des églises consacrées à Saint François d’Assise, un autre prédicateur, apôtre de la tolérance.

L’ordre rival était celui des franciscains, fidèles à l’obédience de Saint François d’Assise. Souvent ces prêtres étaient également des jésuites, mais ils étaient tolérants, compatissants à l’égard des esclaves noirs, et fort éloignés des oukases du tribunal de l’inquisition. Toutes les villes de l’or du Minas avaient construit des églises consacrées à ce Saint.

Le vide sera rapidement comblé par d’autres ordres ecclésiastiques : le plus souvent franciscains, tiers-ordre, carmes déchaussés, frères mineurs conventuels ou frères minimes de Saint François de Paule, mais également des capucins et bénédictins ou les dominicains …. Les dominicains étaient d’autres adversaires des jésuites, trop privilégiés par Rome. Saint Dominique (Santo Domingo), obédience des dominicains, avait suscité la construction d’églises moins nombreuses dans les villes de l’or que celles des jésuites et franciscains.

L’emprise sociale des fraternités religieuses

De nombreuses communautés religieuses, constituées en marge du compagnonnage et des corporations de métier, les fraternités, irmandades, s’étaient formées spontanément parmi les habitants, les nouveaux arrivants et surtout les noirs. Elles étaient associées pour le culte de leur Saint à l’un de ces tiers-ordres franciscain. L’une des plus puissantes était la « fraternité du rosaire des noirs ». Les dons leur avaient permis de construire des églises et des chapelles. Ces ordres séculiers furent également commanditaires des grandes églises baroques de Vila Rica. Pour les artisans ce fut du pain béni, du travail garanti pour des décennies !

Les églises n’étaient plus construites par des architectes, des sculpteurs ou artistes-peintres issus des séminaires et de la noblesse du Portugal, mais par des brésiliens du Minas, souvent noirs ou métis, ce qui fit l’originalité du style du Minas. Enfin, malgré la prédominance des hommes célibataires, il fallait bien que la religion fut apportée aux femmes, aux mères et aux filles. C’est pourquoi, malgré les édits royaux, Vila Rica incluait de nombreuses religieuses dans les couvents ; les sœurs contemplatives, carmélites ou clarisses, étaient discrètement cloîtrées ; les sœurs de charité étaient visitandines ou hospitalières, alors que d’autres encadraient les écoles des petites filles, pour leur apprendre à lire et à écrire et pour connaître les Evangiles … Dans les rues, on croisait beaucoup de prêtres, peu de moines et de nonnes.

Comment Maria devint une gamine dissipée

Maria Aparecida fut gâtée comme la dernière-née : allaitée et langée par une nourrice attentive, bercée par sa nouvelle mère et ses sœurs, chouchoutée par son père et son oncle. Dès qu’elle put marcher, il lui fallut affronter la pente escarpée de la rue et découvrir son environnement ; descendre semblait plus facile sur le derrière, remonter à quatre pattes semblait impossible ; les passants la prenaient dans leurs bras pour la redéposer au seuil de sa maison, puis elle redescendait. Ce jeu devint plus divertissant quand elle put marcher seule et parler.

Quand elle eut cinq ans, son père l’accompagna chaque matin à l’école primaire des franciscaines, où elle acquit les rudiments de la langue portugaise et une connaissance fort approximative de l’Evangile. Elle était parvenue à écrire son nom : Maria Aparecida Peixoto, mais c’était trop long, elle se contenta de son prénom !

Prédestinée pour l’apparition de la Vierge ?

Un jour la petite fille fut appelée par la mère supérieure des franciscaines. Elle lui dit qu’il fallait renforcer sa foi en Dieu et en la Vierge Marie. Du fait de son prénom, elle était doublement prédestinée à se vouer à la Vierge. D’abord elle devait mesurer sa chance, une enfant abandonnée et adoptée par une famille unie, née dans cette ville.

Savait-elle qu’au début du siècle, après la découverte de l’or, la ville avait été baptisée Vila Rica (ville riche) do Pilar (du pilier) de Ouro Preto (de l’or noir, du fait qu’il fallait gratter la couche de fer masquant le brillant de l’or) ? Elle avait été baptisée à Notre Dame du Pilar, la patronne de Vila Rica et du Brésil. La Sainte visionnaire du Pilar était une jeune fille de Saragosse, en Espagne, peu après la reconquête sur les Maures ; elle avait vu la Vierge Marie et Saint Jacques au pied d’une immense colonne rouge (le pilar) ; elle fit de nombreux miracles et fut révérée dans tout le monde ibéro-américain.

Il existait une deuxième raison pour se vouer à la Vierge : en haut de la rue du Carmo existait une petite chapelle dédiée à Maria Aparecida, là où ses parents l’avaient trouvée. Elle avait été une autre visionnaire, bien brésilienne. La Vierge était apparue (Aparecida) à une enfant brésilienne noire, prénommée Maria, dans un petit hameau (Guaratingueta) de la vallée du Paraíba. Elle montrait partout l’image de la Vierge et parlait de son apparition. Elle mourût très jeune et les premiers pèlerins arrivèrent dans son village. Maria Aparecida était également devenue patronne des enfants, des femmes et de l’or. En 1717 des pêcheurs retrouvèrent une statue de la Vierge, elle était noire et sans tête ! On retrouva la tête puis une image de la Vierge. Les miracles se multiplièrent et un sanctuaire fut construit, attirant des milliers de pèlerins. Le petit village prit le nom d’Aparecida. La plupart des villes de l’or ont construit des églises de Notre Dame de Maria Aparecida.

Il faut savoir que les apparitions de la Vierge ne viennent jamais aux garçons : ce sont des petites filles ou des jeunes filles immaculées ; elles sont guidées par une foi inébranlable. Elles accomplissent des miracles, le plus souvent de leur vivant ou après leur mort : le paralytique marche à nouveau, l’aveugle recouvre la vue, le sourd entend et même l’amputé retrouve sa jambe !

« Alors Maria, c’est peut-être ton destin, mais il faut être sage et pieuse ! ».

Maria fut si émue par le récit des apparitions de la Vierge qu’elle décida de toujours s’appeler tout court Maria Aparecida et de ne jamais changer de nom, même si elle se mariait !

La cour de récréation de la rue devint plus attrayante que celle de l’école

A dix ans, Maria était toujours une enfant : elle était fort dissipée et n’allait plus à l’école ; elle devint alors une gamine des rues.

Pendant l’été austral, d’octobre à mars, il pleuvait toujours beaucoup à Vila Rica. L’eau ruisselait de la montagne et redescendait du pic d’Itacolombi (1750 mètres), qui surplombait la ville, située à 1000 mètres d’altitude. Le torrent arrivait sur la place centrale, puis s’engouffrait dans la rue du Carmo. Il n’était pas question de prendre un canot, il fallait prendre une corde bien attachée au seuil de la maison et descendre à moitié nu en s’accrochant à la corde. Ensuite, les habitants devaient se balancer au dessus du torrent pour se déporter sur le parvis du Pilar. C’était le chemin emprunté par ses parents.

Il y avait une autre solution : le jeu du filet de pêche.

Le jeu de la cascadinha.

Le jeu du filet de pêche, la cascadinha, n’existait nulle part ailleurs, car il fallait oser l’inventer.

Ils étaient huit gamins formant une bande d’amis.

Xavier Matos était un grand garçon blanc devenu le chef de bande. Il était adroit de ses mains et avait proposé de tendre du deuxième étage entre sa maison et celle de Maria deux cordes épaisses. Au milieu, il avait installé une poulie et une corde très longue accrochée à un filet de pêche, que son père utilisait pour piéger les gros poissons du torrent. Ce jour là, le rocher de l’Itacolomi ne se voyait plus tant il pleuvait sur la montagne. Le torrent impétueux était monté jusqu’au premier étage des maisons, sa force était incroyable. Une branche jetée par la fenêtre arrivait brisée en bas en quelques secondes.

« Qui aura le courage de commencer le premier » ? Il entrera dans le filet et nous le feront descendre dans le torrent où il sera balloté, souvent sans parvenir à respirer ; il risque d’être précipité contre les maisons.

Maria Aparecida répondit aussitôt : « ce sera moi, je suis la plus souple et je volerai au dessus de l’eau ».

Les parents étaient tous partis au travail et les sept gamins se postèrent, les jarrets tendus pour tirer les cordes. Maria ne voulait pas mouiller ses vêtements. Elle se mit toute nue et s’enfila dans le filet tendu quelques mètres au dessus du torrent. La poulie fut bloquée au milieu du câble et ses assistants la descendirent progressivement. Quand elle toucha l’eau, elle fut projetée de 5 mètres en l’air pour retomber dans l’eau bouillonnante. Xavier tira de toutes ses forces pour la faire remonter, elle sauta en l’air à nouveau et eu le temps de crier : « je vole » ! L’expérience dura très longtemps. Elle était à présent au milieu de la rue du Carmo et sentait que le courant la déportait vers le balcon d’une maison en contrebas. C’est alors qu’elle eut une idée : un tronc d’arbre l’accompagnait. En libérant ses bras, elle saisit le tronc qu’elle utilisa pour revenir au milieu du torrent. Ce qui fut le plus éprouvant fut la remontré du treuil, une opération très lente, au cours de laquelle elle passait plus de temps à « voler » qu’à rester sous l’eau.

Quand elle put enfin retrouver le sol ferme du parquet de la maison de Xavier ; elle affirma qu’elle n’avait pas trouvé l’eau froide et que ce massage avait été très agréable. A partir de ce jour, elle fut pleinement intégrée au groupe et ne pensa qu’aux prochaines espiègleries et gamineries qu’ils pourraient inventer ensemble. Ses copains ne firent aucune réflexion sur sa nudité. Il faut dire qu’à dix ans elle n’était pas encore formée. Cependant elle était une très jolie petite fille et elle sentait que Xavier, qui était plus âgé, la regardait déjà comme une femme. Les deux autres filles de la bande étaient moins jolies et aussi impudiques qu’elle, en se dévêtant quand il faisait beau.

Le jeu du casca-casca.

         Le deuxième jeu, celui du « casca-casca », était connu dans le Minas par la plupart des enfants. Il était réservé à la saison tropicale d’hivernage, quand la chaleur devenait écrasante en juin.

Le sommet des arbres de la forêt devenait une symphonie de couleurs. Les ipès étaient couverts de fleurs jaunes, le flamboyant de fleurs rouges ou orange ; le lapacho et le caresma de fleurs rose et les jacarandas de fleurs violettes. Dans les vergers, on récoltait des baies délicieuses, les jaboticabas d’un violet sombre et les pitangas d’un rouge sang ; elles désaltéraient les promeneurs. Alors on entendait dans la forêt les singes hurleurs et les crapauds-buffles.

La rue du Carmo était sèche et poussiéreuse ; les journées étaient plus longues et le soir les adultes prenaient le frais (en altitude, à la différence de Rio, il arrive que l’on mette un chandail). Les parents brésiliens, étant très attachés à leurs enfants, leur accordaient une grande liberté ; dans la journée ils jouaient dans la rue et sur les places. Les riverains de ce quartier de Vila Rica, laissaient leurs enfants se livrer à ce jeu et même y assistaient sur leur chaise. Tous les gamins des villes accidentées du Minas s’y livraient. Le jeu du casca-casca était l’équivalent d’un jeu de luge, pour ces enfants qui n’avaient pas de neige ; il consistait tout simplement à dévaler la rue du Carmo sur des planches munies de quatre roulettes mobiles, le tout était d’arriver le premier.

Pour la Saint Jean, on corsait la compétition en partant de Notre Dame du Rosario ou de Nossa Senhora do Rosario dos Pretos en haut de la colline et le terminus était le parvis de l’église du Pilar. Malgré tout, ce qui comptait était le poids et non seulement l’adresse, la capacité de freinage ou la position (assis ou couché). Or Maria Aparecida était maigre comme un clou, c’est pourquoi elle n’avait jamais gagné la course. Le gagnant cette année là fut Pedro, que l’on disait fils bâtard de l’Archevêque, c’était un « patapouf », un spécialiste du carambolage, mais un as du freinage. Bien sûr, la bande de la rue du Carmo ne fut pas contente et leurs parents non plus !

A 14 ans, Maria était devenue une jeune fille pleine de grâce, beaucoup moins dissipée et plus romantique : elle commençait à penser aux garçons. Pour commencer, elle s’était rapprochée de son père Eusebio et découvrait tout ce qu’elle n’avait pas appris pendant son court passage à l’école.

L’apprentissage du travail du bois

Eusebio Peixoto était menuisier : il avait agrandi l’entreprise de son père et fournissait du travail à une vingtaine de personnes. En arrivant du Portugal au début du siècle, Eusebio s’était marié à une métisse, Folinha. Comme il avait pris de l’âge, il savait qu’un jour il disparaîtrait et devrait léguer son entreprise à l’un de ses fils ; c’est pourquoi il voulait leur transmettre son savoir-faire. Les deux frères aînés de Maria travaillaient avec leur père, mais aucune femme n’était employée par la menuiserie, car ce travail exigeait beaucoup de force.

Celles qui travaillaient à l’extérieur étaient domestiques ou ouvrières, par exemple les trieuses dans les mines, les tisseuses de brocards ou tréfileuses dans le travail de l’or. Les commandes du clergé et la demande des femmes riches en bijoux et en habillement avaient suscité l’installation de fonderies et de machines pour fabriquer des fils d’or très fins. Dans les églises et lors des processions, les vierges étaient revêtues de robes somptueuses, de diadèmes et de pierres précieuses. Maria aurait dû suivre sa mère et entrer comme ouvrière à la tréfilerie de la rue da Candelaria, où travaillait Folinha, mais en parlant avec son père elle eut envie de l’accompagner à son entrepôt.

A moins d’une demi-heure de la rue du Carmo, Eusebio avait installé un vaste chantier où étaient entreposés les troncs et les souches d’arbres géants ; de vastes écuries abritaient les chevaux et les zébus, les grands chars à bœufs, les harnais et pièces de rechange … Les résidus du bois fournissaient un combustible inépuisable pour alimenter les fours et les foyers de la forge où l’atelier fabriquait, puis réparait, les outils métalliques nécessaires au travail du bois.

Il y avait surtout un moulin au fil de l’eau, le long d’une petite rivière jamais asséchée. Le courant faisait tourner une roue à aube et des engrenages compliqués, fournissant l’énergie hydraulique nécessaire à la scierie. Le stock de bois, renouvelé en permanence, serait débité et transformé en madriers, poutres, solives et planches, pour la construction des églises, couvents, palais ou maisons particulières. La menuiserie était également destinée à des travaux d’ébénisterie : riches armoires, buffets et crédences de sacristie, mobilier des presbytères, lits à baldaquin des nouveaux riches, parquets en palissandre brun de Rio ou Salvador, plafonds à caisson des Palais, portes d’entrée, tables, fauteuils et chaises du gouverneur et des fonctionnaires municipaux …

C’est une vraie petite ville que découvrit Maria, où régnait une activité incessante et une incroyable circulation de cavaliers et de charrettes. Eusebio lui fit savoir qu’il était loin de tout faire, car il avait ses fournisseurs : on lui apportait les troncs d’arbre de la montagne, provenant de la Serra da Mantiqueira ou la Mata Atlantica, à des centaines de kilomètres. Il façonnait les scies, taillait et polissait les chevilles de bois dur, mais non les machettes (facãos), les clous de fer et les lames des rabots ; il se procurait à Rio ou Santos les meilleurs haches, provenant souvent d’Angleterre …

La diversité des arbres de la forêt brésilienne

Elle commença par apprendre les qualités de bois, leur odeur, leur couleur, leur solidité et leur aptitude à être sculptés.

Ainsi elle découvrit le bois brésil (pau brasil), qui avait donné son nom à son pays. Il se reconnaissait au saignement rouge de son écorce et à sa propriété de teinture. Les troncs étaient épluchés en fines lamelles, car l’écorce contenait la propriété colorante ; le bois de couleur rougeâtre était en suite débité en planches destinées aux ornements des églises. Les longues lamelles d’écorce étaient alors ensachées et expédiées à Rio pour le Portugal. Le cycle du pau-brasil avait débuté dès la découverte du territoire et duré plus d’un siècle ; le cycle de la canne à sucre lui avait succédé, il s’achevait avec le cycle de l’or. Eugenio ne pensait pas que la fièvre de l’or pourrait perdurer aussi longtemps que celle du sucre.

D’autres arbres avaient assuré la fortune des forêts brésiliennes : le Portugal était déboisé ; l’Angleterre et l’Europe manquaient tout autant de bois, mais surtout les bois tropicaux étaient très demandés. Par ailleurs, ces arbres poussaient beaucoup plus vite que dans l’Europe tempérée, où il fallait plus d’un siècle pour obtenir un beau chêne !

Le pin du Paraná, araucaria, donnait des troncs très longs, utilisés pour les pilastres des églises.

Le bois de cèdre odorant provenait d’un arbre qui ne poussait qu’en altitude et avait une solidité à toute épreuve.

Les nuances délicates du palissandre, le jacaranda aux fleurs violettes, étaient les plus belles. La variété la plus répandue ressemblait à l’acajou de Cuba, un bois noir et sombre que l’on utilisait pour les parquets et les dessertes. Le palissandre le plus rare était rouge ou mordoré, souvent qualifié de bois de rose, il était réservé aux meubles délicats. Le véritable bois de rose, si précieux en marqueterie, ne poussait pas au Minas, mais seulement en zone équatoriale.

L’arbre le plus surprenant et le plus commun était une variété géante de fromager que l’on appelait le Kapoka, l’arbre à coton. La récolte du coton fournissait la matière première des tisserands. L’écorce, couverte de piquants hostiles décourageait les serpents et les singes. Cette dure carapace masquait un bois souple impropre à la construction des églises. Le tronc du kapok, trop tendre, était utilisé par les Indiens pour creuser leurs canots. En revanche les arêtes formées par la remontée des racines étaient dures comme du fer.

Enfin l’ipé, aux jolies fleurs jaunes, était un bois idéal pour la construction des maisons et les parquets ordinaires.

Les arbres aux plus jolies floraisons, en dehors du jacaranda, tels que l’arbre du carême, caresma, ou le flamboyant, flor-de-paraìso, le lapacho du Paraguay ou le cajù, étaient peu utilisés dans la construction ou l’ameublement.

Au bout d’un mois, Maria Aparecida s’était parfaitement intégrée aux équipes du chantier. Son père inspectait les nouvelles arrivées de bois : elle le stupéfia par la connaissance qu’elle avait acquise des caractéristiques du bois et demanda à son père de se rendre plus utile en l’accompagnant dans ses tournées d’inspection pour identifier ces arbres dans la forêt. Eusebio lui répondit : « comme tu as fait de grands progrès, tu vas m’accompagner pour 15 jours dans la forêt et nous grimperons jusqu’en haut du pic d’Itacolomi, puis nous passerons de l’autre côté de la montagne pour passer commande à mon ami Jansenio d’un lot de 20 araucarias et 30 palissandres rouges ».

L’escalade de l’Itacolomi

Le père et sa fille partirent un beau matin pour leur expédition : deux chevaux et deux mulets transportaient les denrées nécessaires pour s’alimenter et dormir. Il faisait un temps splendide et en une journée ils parvinrent au pied de l’Itacombi, où ils installèrent leur premier camp. A cette altitude il faisait froid, la végétation était très différente, formée de buissons accrochés aux rochers et de conifères très variés ; on remarquait de nombreux pins araucaria et d’immenses cèdres. Ils commencèrent par en mesurer la circonférence et choisirent les plus beaux pour les marquer à la peinture d’une croix blanche. Les bûcherons s’en chargeraient plus tard. Après avoir allumé un feu et fait chauffer un plat de haricots et de viande séchée, le crépuscule qui tombait vite leur permit d’admirer le panorama.

Ils pouvaient voir au midi le profil de la grande chaine de l’Atlantique et le creux des vallées, on devinait même la mer qu’elle n’ait jamais vue et les contours de la grande ile, ilha grande ; mais on ne voyait pas la baie de Rio cachée par les montagnes. Au pied de la montagne, Vila Rica était déjà dans l’ombre, on devinait les clochers de Mariana et de Congonhas. Eusebio profita de la veillée pour raconter à sa fille l’histoire de la ruée vers l’or, mais il la prévint que cette histoire était parsemée de légendes, en particulier celle de Chico Rei.

La légende de Chico Rei

« Bien avant d’arriver à Villa Rica avec mon père, des orpailleurs (garimpeiros) avaient découvert de l’or, qu’ils exploitaient en tamisant les rivières. Ils avaient également trouvé des pierres précieuses et semi-précieuses, des émeraudes, opales, tourmalines, rubis et topazes, beaucoup d’améthystes violettes, et surtout le diamant, qui fit la fortune de Diamantina ! Cependant à la fin du siècle dernier, à Vila Rica, un ingénieur avait ouvert une mine et fait creuser des galeries très profondes. Cette mine donnait sur le versant de la montagne, elle se trouvait en dessous de l’endroit où nous sommes. L’Itacombi faisait partie de la circonscription de Vila Rica. La superstition faisait croire que ce sommet était une montagne sacrée des indiens.

En fait, ce n’était pas un pic pointu, un pouce tourné vers l’intérieur du Brésil, mais un énorme rocher noir. Il avait la forme d’une crosse d’évêque (image religieuse) ou plus encore d’une amande comme celles que l’on trouve au sommet des cajùs (image indienne des Tupis). Les aventuriers étaient persuadés que l’Itacombi cachait en son centre des monceaux de pierres précieuses et d’or. Donc tout l’or que les garimpeiros recueillaient plus bas avec leur tamis dans les ruisseaux de la montagne venaient du sommet. Le propriétaire de la mine fit venir de Rio de nombreux esclaves et des travailleurs libres, regroupés dans les quilombos, pour creuser la montagne. Enfin on trouva un bon filon.

C’est alors qu’un esclave noir, nommé Chico, fit son apparition. Chico était un roi du Kongo (Congo) capturé par un marchand d’esclaves et revendu aux Portugais, puis déporté sur un navire négrier vers Rio. Il fut vendu aux enchères et séparé de sa femme et de ses trois enfants pour arriver à la mine de Vila Rica. Pendant dix ans, il travailla au plus profond de la mine : c’était un homme fort mais petit (d’où le nom de Chico) ; il pouvait pénétrer dans les galeries les plus étroites. A force de raconter sa triste histoire, on finit par l’appeler Chico Rei, le petit roi !

Ses cheveux crépus étaient très volumineux et il raclait le plafond de la galerie où l’on prélevait le minerai d’or. Chaque soir en rentrant dans sa case, il secouait ses cheveux sur un linge ; au bout de dix ans, il avait amassé la valeur de plusieurs lingots. Son patron finit par être ruiné par la concurrence d’une nouvelle mine et par celles de Mariana. Chico racheta la mine, puis il racheta sa femme et son fils aîné (les deux autres étant morts). C’est ainsi qu’il devint l’homme le plus riche de la ville et fit construire pour les esclaves une église, celle de Nossa Senhora do Rosario dos Pretos, qu’on peut apercevoir non loin de Santa Efigenia, et une splendide maison (celle qui est à l’angle de la rue du Carmo). Il devint si riche qu’il partit à Rio et fit reconnaître par le roi du Portugal son titre de roi du Congo. Quand je suis arrivé, on a dit qu’il était reparti au Congo pour retrouver son royaume. Seule la légende subsistait à Vila Rica ».

Encore une légende qui allait enrichir les rêves de Maria Aparecida. Ses aspirations mystiques cédaient la place aux désirs d’aventures et de richesse.

L’excitation de l’escalade.

Le sommet était 500 mètres plus haut ; au départ des parois escarpées, puis une surface de basalte noir ; elle était lisse et glissante, avec un angle de 20 ou 30 degrés vers le plateau du sommet. Ils partirent le matin à l’aube, munis de cordes et de crochets, pour une ascension qui dura deux jours. A midi, ils n’avaient pas encore franchi la paroi la plus escarpée ; son père lui montra les fissures où accrocher ses mains, les surplombs à franchir, la façon de se balancer quand elle lâchait prise pour chercher une aspérité où s’accrocher … Maria et son père parvinrent enfin au début de la grande glissade de rochers noirs. Ils durent s’arrêter pour boire et manger et s’endormirent dans la nuit. Il y avait beaucoup de papillons de nuit et un vol continu d’oiseaux, de grands vautours et des chauves-souris ; au matin apparurent de petits oiseaux rouges au chant merveilleux.

Il fallait passer à la deuxième phase : Maria n’hésita pas et se mit pieds nus ; elle avançait plus rapidement que son père et arriva au sommet. Alors elle put voir le paysage vers le nord et l’ouest. Quand la nuit fut tombée sur Vila Rica, la croix du sud (cruzeiro) leur indiqua clairement le nord. On apercevait une immense forêt, puis au loin une grande plaine et un fleuve majestueux. Le lendemain, la descente fut beaucoup plus rapide ; au soir du troisième jour ils avaient retrouvé leur camp.

En route vers un océan de forêts.

Alors que la montagne de Vila Rica était en partie déboisée ; de l’autre côté, la forêt était compacte et sans fin. A cheval, il était difficile de suivre la piste sinueuse des forestiers et des indiens, car les lianes et le sous-bois formait souvent un mur impénétrable. L’expédition devait alors descendre de cheval pour se frayer un passage à coups de machette ; on avançait très lentement. Le deuxième jour, Eusebio parvint à une clairière où était installé le hangar de son ami Jansenio, le bûcheron. Des centaines de troncs étaient entassés et prêts à être livrés aux entreprises de menuiserie et de travaux publics des villes de l’or. L’homme, métis d’indiens et de blancs, était un grand mulâtre à la barbe noire et coiffé d’un turban oriental jaune. Il était doté de pectoraux, de biceps et d’abdominaux comme elle n’en avait jamais vu. Maria le trouva beau. Cependant elle eu beaucoup de peine à le comprendre, il parlait un sabir mêlé de mots portugais et tupis.

Ils se dirigèrent vers une maison longue et basse, bordée par une longue véranda ; une jeune servante ou peut-être épouse leur servit à boire et prépara un repas. Après tous ces efforts, un festin avait été disposé sur une grande table en bois de palissandre ; la nourriture était préparée à l’indienne : un rôti de coati, de l’igname à profusion, une cachaça maison et des fruits tropicaux. Maria, en regardant l’épaisseur, la longueur et la largeur inusitée de la table et en respirant son odeur de térébenthine, dit à son hôte que c’était exactement la qualité de palissandre qu’il leur fallait. Jansenio lui répondit : « erreur, ce n’est pas un palissandre, mais un « tibutin », un arbre très rare, abattu il y a 30 ans ». Je n’en ai jamais revu.

Les convives se dirigèrent vers la véranda et les deux Peixoto expliquèrent le but de l’expédition : Eusebio avait déjà marqué des cèdres et des araucarias au pied de l’Itacombi, maintenant ils allaient choisir les palissandres et araucarias dont ils avaient besoin. Cela supposait une descente vers la plaine, puis une remontée en altitude vers la Serra da Mantiqueira ; il leur faudrait sûrement une dizaine de jours. Plutôt le double, voire le triple, répliqua Jansenio. « Demain nous partirons avec trois indiens pisteurs au nord-est ». Epuisés, le père et la fille se nichèrent dans leur hamac pour un sommeil réparateur.

Les prédateurs de la forêt vierge.

« Trois dangers nous guettent : les indiens Mingas, les bandeirantes et l’onça. Les Mingas étaient des indiens féroces, non christianisés par les missionnaires et souvent cannibales. Les bandeirantes regroupaient des pionniers portant le drapeau (bandeira) du Brésil vers l’intérieur du territoire, en direction du Paraná ou du Mato Grosso. Ils partaient de São Paulo, on les dénommait les bandeirantes ; parfois ils regroupaient des bandits. Enfin, le danger provenait des bêtes sauvages : sangliers dangereux, pacas et capivaras inoffensives, petit serpent noir ou vert, serpent corail ou boa constrictor et surtout le guépard, l’onça, qui avait tué tant d’explorateurs et de bûcherons … « Donc, mes amis, vous me suivrez sur la piste, derrière les deux indiens pisteurs, la marche sera fermée par le troisième indien ».

Ils avaient abandonné les chevaux pour leurs deux mules, Jansenio et Eusebio étaient armés de fusils, les pisteurs indiens avaient une lance aiguisée et une sarbacane, Maria Aparecida un long couteau de chasse …

Nos aventuriers ne pouvaient pas mesurer la hauteur des arbres, car dans le sous-bois, on voyait à peine le ciel ; la seule solution était d’apprécier l’écorce et la structure du bois et surtout la circonférence du tronc. Beaucoup trop d’Ipés ! Maria avait un regard perçant, elle reconnaissait de loin la silhouette d’un acajou et les spécimens de palissandre. En cette saison, les jacarandas avaient perdu leurs fleurs violettes, remplacées par de longues gousses sombres. Pourtant, Maria les identifiait très vite. Alors elle faisait éclater sa joie, quittait la piste et s’enfonçait dans la forêt pour montrer l’arbre élu. Toute l’expédition était en alerte, puis on la suivait. Un pisteur grimpait le plus haut possible et transmettait son impression : « peut-être 15 ou 20 mètres, le tronc est droit et d’autant plus facile à dépouiller de ses branches adjacentes, que dans la forêt dense la frondaison pousse vers la lumière en haut de la canopée ». Parfois Maria se trompait, mais son père et le bûcheron étaient contents de son jugement. Au terme de deux semaines, ils avaient parcouru une grande distance et marqué les 30 palissandres prévus.

Comment les « bandeirantes » furent piégés

On se trouvait sur un replat quand survint le premier incident : celui de bandits venus de la plaine du Paraìba : une petite troupe de six hommes surarmés. Les bandeirantes cherchent des terres nouvelles et ne s’enfoncent pas dans la forêt vierge ; leur but ne pouvait être que de pourchasser les Indiens ou détrousser des voyageurs ! Jansenio avait plus d’un tour dans son sac : il dressa un piège : une grande fosse armée de pieux et recouverte de branches au carrefour de deux sentiers. Ils avaient coupé de très longues lianes dissimulées dans les grands ipés, puis ils les escaladaient. On ne pouvait pas les voir du sentier et l’un des indiens, posté en avant de la piste, imita le grognement de la laie du sanglier pécari appelant ses petits. Même Eusebio pensa que c’était cet animal. La troupe de bandits, fusils armés et sabre au clair, se mit à courir dans cette direction et nos explorateurs s’élancèrent du haut des ipés pour les frapper de dos, les bandeirantes tombèrent tous dans le fossé. On félicita chaudement Jansenio pour sa stratégie.

Ils ne rencontrèrent jamais les Indiens Mingas, qui fuyaient tout contact avec les colons et les étrangers. En revanche, l’attaque du guépard se produisit au crépuscule. L’onça aime chasser seule, c’était le cas. On sait que ce carnassier splendide peut courir très vite en terrain découvert ; dans la forêt vierge, il se poste sur les branches basses des grands arbres, caché par les feuilles. C’est pourquoi il préfère l’arbre qui donne des pommes délicieuses, celui que les indiens appelaient coraçáo-de-boi ou chirrimoya, et que nous dénommons le fruit du comte (fruta do conde). Ses feuilles sont très larges et ses fruits volumineux. Le guépard tombe sur sa proie, ses redoutables griffes déchirent le visage et le buste des voyageurs, puis sa mâchoire armée de redoutables canines tranche les veines jugulaires. Il joue comme tous les félins avec sa proie et l’emporte dans un arbre où il commence son repas. C’est exactement ce qu’il fit, mais sa victime était l’une des mules, trop lourde pour l’emporter dans sa gueule, donc il fallait la fractionner.

Eusebio dit à sa fille : « à toi d’intervenir, l’onça est trop absorbée pour deviner ta présence ». Maria Aparecida brandit son couteau, se jeta de toutes ses forces sur l’animal et le tua, comme dans les courses de taureaux, à l’articulation du cou en visant le coeur : elle réussit. Elle eut l’honneur de dépecer le bel animal en prélevant sa fourrure tachetée, ce qui serait la preuve de son exploit. Elle la tendit sur sa selle : tous sauraient quelle était une tueuse de guépard ! 

Le retour à Vila Rica

Après avoir franchi un torrent impétueux, ils retrouvèrent une colline puis les contreforts de la montagne de la Mantiqueira. La végétation était plus clairsemée. Avec l’altitude les premiers conifères apparurent, puis les grands pins araucarias. En cette saison, les grosses pommes de pin n’étaient pas ouvertes et les aiguilles étaient vert tendre. Un arbre très haut se terminait par une couronne dressée vers le ciel ; ces arbres étaient le plus souvent isolés, on les voyait de loin. Les plus beaux furent marqués, les membres de l’expédition se séparèrent et rendez-vous fut pris pour la livraison des arbres à Vila Rica.

Les Peixoto avaient gardé un guide indien, qui sut les conduire en cinq jours à l’Itacolomi. Au bout de quatre semaines, ils étaient de retour rue du Carmo, où la famille inquiète se demandait s’ils étaient encore vivants. On mit la fourrure à sécher, tendue entre deux tiges de bambou sur la terrasse, et les voisins virent féliciter Maria.

Le choc de la mort d’Eusebio Peixoto.

La vie familiale continuait dans la joie jusqu’au jour où Maria découvrit la douleur de la perte de son père et la place qu’il occupait dans cet équilibre familial. Le foyer uni des Peixoto était brisé par ce malheur. Maria se retrouvait orpheline et ne sentait plus son appartenance à la tribu des Peixoto. C’est alors que, possédée par le goût de l’aventure et du changement, elle fit la rencontre qui allait engager son premier destin de femme.

Au moment où Maria était la plus proche de son père, un grand malheur se préparait : la mort de son père. Un soir son père lui avait dit combien il serait heureux de voir sa fille mariée et d’être grand-père, mais il avait un mauvais pressentiment, l’impression d’un mauvais sort quand une nuée de corbeaux l’avait attaqué sur un sentier. Il avait peur d’un accident.

Le lendemain, un vendredi 13 en mars 1773, un gros madrier de cèdre avait été hissé avec des cordes pour le linteau de l’église du Carmo, il glissa et frappa Eusebio à la tempe. Il mourut sur le coup. Le plus bizarre est que le même jour, un peu plus loin à Nossa Senhora de Santa Efigênia, un accident similaire se produisit : une énorme pierre d’angle s’écroula au moment où Mestre Lisboa vérifiait sur un échafaudage son ajustement. Manuel Lisboa glissa sans pouvoir se rattraper et tomba sur le parvis, le bloc de granit lui retomba dessus en l’écrasant, il était également mort.

Deux enterrements le même jour

Vila Rica était en deuil ce dimanche : deux enterrements de personnalités majeures de la ville, celui d’Eusebio Peixoto à Notre Dame du Pilar le matin et celui de Manuel Lisboa, le soir à Santa Efigênia ! Pour les franciscains, c’était une catastrophe : tous les chantiers dépendaient de ces deux artisans. Pour les corporations de métier, le risque était le licenciement de centaines d’ouvriers et d’artisans. Pour la municipalité, il fallait que les contrats soient honorés. Certes ces deux familles avaient déjà des successeurs désignés et compétents, Mourinho le fils aîné d’Eusebio Peixoto et Antonio Lisboa, le fils du Maître Manuel : ils étaient compétents et sérieux. Mais une succession est toujours une source d’inquiétude.

A l’église du Pilar, Folinha en noir conduisait le deuil, entourée de ses sept enfants, dont Maria Aparecida, pleurant comme une fontaine. Les parents, les amis et les confrères artisans étaient rassemblés sur le parvis. Les deux grandes portes étaient ouvertes. L’Archevêque, entouré de l’évêque de Mariana et de six prélats, coiffés de tiares serties de pierres précieuses et parés de rouge cardinalice et de chasubles dorées, avaient adopté pour le deuil de minces écharpes noires. L’église dont la nef et le plafond ruisselait d’or et de fresques multicolores, avait tendu des draps noirs sur les parois. La messe dura deux heures et tout le monde communia, puis la foule gravit la montagne vers le cimetière où se trouvait la tombe de la famille Peixoto. Maria était orpheline, confrontée à son premier chagrin, car elle aimait son père plus encore que les autres membres de la famille. Désormais elle n’était plus une enfant, une gamine, mais une femme adulte.

A l’église Santa Efigênia le soir, les mêmes autorités civiles et religieuses étaient rassemblées et une foule encore plus dense se pressait sur les marches de l’église. La famille se limitait au frère de Manuel, lui aussi tailleur de pierres, et au fils. Le pauvre Antonio était brisé par l’épreuve. Ce père était tout ce qu’il aimait : depuis 40 ans il vivait dans son ombre, il en avait tout appris. Son ami Ataíde le soutenait pour le conduire auprès de cercueil face à l’autel. Antonio ne pouvait pas se contrôler, il embrassait sans fin le catafalque et semblait ne pas entendre le prêtre. Tout le monde était ému par cette douleur. Les amis noirs d’Antonio entonnaient des cantiques et des prières, souvent mêlées d’implorations bantoues. Malgré leur chagrin, les Peixoto vinrent tous à l’enterrement et suivirent le cercueil au cimetière. Maria Aparecida était tellement bouleversée par le chagrin de la mort de son père qu’elle ne fut pas en mesure de se représenter l’apparence d’Antonio Lisboa, courbé sous une chasuble noire et le visage caché. Plus personne ne revit Antonio Lisboa pendant deux mois : il restait immobile comme une statue, ne parlant plus et pleurant sans discontinuer. Beaucoup de ses amis pensèrent qu’il était devenu fou de douleur et qu’il était fini comme architecte et comme sculpteur : ses chantiers étaient arrêtés !

De son côté, Maria était en pleine prostration, elle pensait à nouveau à son destin, et se demandait si elle n’allait pas entrer au couvent des clarisses ! Enfin la saison des pluies s’arrêta, elle entendit les hirondelles revenir et lui chanter « bem-te-vi ». L’arbre du carême se couvrit de fleurs roses et un bouton d’hibiscus s’ouvrit sous sa fenêtre. Aussi, en faisant ses Pâques, elle pensa à la résurrection : il fallait qu’elle revive ! En juin elle commençait à retrouver sa gaité et même son espièglerie ; ses frères et sœurs s’étonnaient, car ils restaient plongés dans le malheur.

La rencontre d’Antonio Lisboa, le premier amour de Maria.

Maria Aparecida avait fêté son quinzième anniversaire le 15 août 1773. Découvrir son premier amour à 15 ans était le rêve de toutes les jeunes filles. A cette époque où la durée de vie était souvent très courte, les couples se formaient très tôt. L’Eglise souhaitait marier les jeunes filles pour qu’elles aient beaucoup d’enfants, c’était d’ailleurs le souhait des parents. Les deux sœurs de Maria étaient déjà mariées et pourvues d’enfants. Les familles des riches étaient aussi nombreuses que celles des pauvres.

L’Eglise était arrivée au Brésil aux débuts de la conquête ; son objectif était la conversion au catholicisme des indigènes, puis des esclaves : elle y était parfaitement arrivée. Les esclaves étaient baptisés dès qu’ils débarquaient, puis ils étaient encadrés par les prêtres. Comme la moitié de la population était formée de noirs, le plus souvent esclaves nés en Afrique, que le quart des autres habitants étaient métis, la nouvelle génération brune, pardo, née au Brésil était catholique, baptisée, mariée et enterrée suivant les préceptes de la religion. Les autorités royales et le clergé catholique favorisaient les mariages créoles avec plus de bienveillance que pour ceux qui étaient nés au Portugal. En fait c’était une formalité. Maria le savait. Ce qu’elle voulait était se marier avec l’homme qu’elle aurait choisi et avoir des enfants.

Mais voilà que se produisit l’imprévisible : le coup de foudre tomba sur un prétendant que la plupart des jeunes filles n’auraient pas voulu choisir !

La rencontre de l’église São Francisco

Saint François d’Assise, dont l’image se trouvait dans presque tous les foyers, était cet homme qui prêchait l’amour de Dieu et l’amour de la nature, en s’adressant même aux petits oiseaux et aux animaux. Ce Saint était l’expression la plus romantique et la plus belle de la foi ; sa disciple Claire, qui allait fonder les couvents des clarisses, apportait une représentation du couple mystique trop souvent estompée par le culte marial. Alors cette église méritait bien d’être la plus belle de la ville ; elle était d’ailleurs en restauration.

Un beau matin clair, Maria décida de se rendre à cette église en remontant la ruelle abrupte qui y conduisait. La plupart des églises, sanctuaires ou chapelles avaient un ou deux clochers et étaient tournées vers la ville. Elles étaient blanches, la nef n’était pas très haute, le toit était recouvert de tuiles arrondies d’une teinte orangée, atténuée par le vert de gris de l’humidité.

Une nouvelle église, celle qui serait la plus belle.

L’église Saint François d’Assise était encore en construction. Derrière les clochers arrondis, on devinait les murs et la charpente de la nef. La particularité des églises du Minas était qu’elles étaient construites avec deux couleurs, l’une très blanche, et l’autre saumonée ou caramel. Pour les parois, on montait les fondations en pierre de taille. Les blocs de granit d’angle étaient surmontés par des pilastres de pierre et surmontées par des corniches proéminentes. Il en allait de même pour les deux colonnes ou pilastres encadrant le porche de l’église. Des madriers en bois de cèdre soutenaient le toit de la nef, une frise très ouvragée ornée de saints et la croix couronnait l’ensemble. Quand le terrain s’y prêtait, le porche de l’église débouchait sur un grand escalier comme à l’église de Sainte Efigénia.

Puis venait l’opération délicate des couleurs ; les pilastres, les surplombs et tous les encadrements d’ouvertures étaient plaqués par des planches épaisses d’ipé ou de bois plus précieux. Les ouvriers passaient sur les parois un enduit, puis de nombreuses couches de chaux d’un blanc étincelant. Pour les encadrements, après une préparation identique, on passait de nombreuses couches de peinture le plus souvent saumon, mais parfois verte ou jaune. Il y avait même à São João Del Rei une église complètement jaune ! On pouvait plus rarement utiliser une deuxième pierre, provenant des carrières de la montagne, couleur de terre de sienne. Les tailleurs de pierre se contentaient de la stéatite, la pierre-savon, pedra sabão, qu’il suffirait de colorer.  Cette pierre était facilement sculptée et très utilisée pour les statues de saints. Elle donnait également sur les surplombs l’illusion, au faîte du toit, d’une succession de minces couches superposées. La pierre était découpée en lingots de plusieurs mètres et utilisée pour encadrer l’arc roman des portes et le porche. L’entrée était encadrée par des colonnes blanches et des niches de saints, qui étaient en marbre ou en pierre-savon blanche.

Au dessus du porche, l’ornement le plus spectaculaire restait le grand portique ovale qui encadrait un Christ de Majesté ou la figure du saint. Il y avait plus de couleur, souvent du rouge, du bleu et du vert. La façade comportait le plus souvent trois étages, séparés par l’insertion des lingots de pierres saumon, de teinte toujours homogène. Il en allait de même pour l’encadrement des cloches, des fenêtres et lucarnes, ainsi que pour les façades de la nef et de ses ouvertures. Il fallait souvent repeindre ces façades, surtout à São Francisco. Une église du Minas se reconnaissait aussitôt : elle s’harmonisait avec les maisons, toutes peintes en blanc, aux fenêtres pareillement encadrées, la seule différence était celle des volets bleus, verts et parfois jaunes.

Le coup de foudre de la première rencontre

Maria arriva devant la façade et découvrit un immense échafaudage et tout en haut des dernières planches, un homme armé d’un manche de fer, de ciseaux à froid, de gouges et d’un marteau sculptait une nouvelle façade et son fronton. Les formes du fronton se précisaient : des volutes, des lignes courbes harmonieuses, des colonnes torsadées et des Saints surplombant de grandes niches ; ces ornements surgissaient d’une pierre ocre et marbrée. Que c’était beau … Qui pouvait être cet artiste ? Elle le regardait, il la regardait … Puis il lui fit un signe et lui cria : « viens me rejoindre ».

Elle grimpa les échafaudages comme un singe et fut aussitôt en haut ; elle se présenta : « je suis Maria Aparecida, la fille du menuisier Peixoto ; il répondit je suis Antonio Francisco Lisboa, fils de Mestre Lisboa, l’architecte, le tailleur de pierres et le sculpteur ». Tous deux avaient été frappés par le malheur de perdre leur père, ce qui les rapprochait. Ils se regardèrent dans les yeux et ce fut comme un coup de foudre ; ils étaient amoureux fous. Ils s’embrassèrent et unirent leurs lèvres avec passion.

Alors pourquoi la formation de ce couple était-elle surprenante. Pourquoi beaucoup de jeunes filles n’auraient pas eu le coup de foudre, pourquoi beaucoup de pères et de mères auraient été désolés ? Pour une raison bien simple, Maria Aparecida était l’incarnation de la beauté, le teint le plus beau de la ville, alors qu’Antonio était un noir petit, gros, trapu et très laid de visage.

Qui était Antonio Lisboa ?

Antonio était né à Vila Rica en 1730, bien que d’autres interprétations attribuaient sa naissance à 1738. Il peut sembler invraisemblable que le personnage le plus célèbre d’Ouro Preto avec Tiradentes (le héros du mouvement d’indépendance du Brésil) ait eu un état-civil aussi incertain. Mais les archives des églises et des évêchés sont à la fois incomplètes et fantaisistes. Faut-il rappeler qu’à cette époque, chez nous en France, quand les paroisses inscrivaient les données d’état civil, le scribe se contentait de ce que lui racontait le déclarant, par exemple son âge ! Les généalogistes avaient les mêmes difficultés à préciser la date de naissance de nos ancêtres en Europe !

Suivant les archives épiscopales, Antonio Lisboa était l’enfant naturel d’un architecte portugais et de l’une de ses esclaves africaine : Isabel. Comme bien souvent, les émigrés portugais qui arrivaient au Brésil à l’âge adulte se présentaient aux autorités de contrôle comme célibataires. Ne supportant pas la solitude, ils prenaient femme, le plus souvent une noire ou une métisse. Ils étaient considérés comme mariés et avaient des enfants. Quand la mort s’approchait et qu’il fallait dévoiler les dispositions testamentaires ; on découvrait que le défunt était déjà marié au Portugal ou au Brésil avec une femme blanche, dont il avait des enfants. C’est exactement ce qui s’était passé avec le père, Manuel Lisboa ; il s’était marié avec une femme des Açores, avec laquelle il avait eu d’autres enfants. Cette femme résidait à Rio ; il la fit venir avec ses enfants, Isabel dût cohabiter avec la première femme.

Antonio Lisboa, son fils, fit peu d’études. Il savait quand même le latin et lisait beaucoup : des traités d’architecture et le descriptif des plus beaux monuments. Toute son instruction pratique viendra de son père. Au début il était simple ouvrier sur différents chantiers de la région, puis il devint apprenti chez son père. Quand son père mourût en 1767, Antonio reprit tous ses chantiers et en ouvrit de nouveaux. Au moment où il rencontrait Maria en 1773, il complétait les plans de construction de son père, élargissait les façades, restaurait les frontons et décorait les autels des nefs. Ces œuvres architecturales étaient situées à Vila Rica, avec les églises du Pilar, du Carmo, du Rosario et de São Francisco et à Mariana, avec l’église du Carmo. Sa réputation s’étendit rapidement et les commandes de l’église et du pouvoir royal se multiplièrent. Il devait souvent partir pour d’autres chantiers dans les villes du Minas.

Antonio Lisboa était alors en bonne santé : Maria avait remarqué en haut de son échafaudage que son torse et ses bras étaient aussi musclés que ceux du beau Jansenio dans les bois de la Serra do Espinhaço et dans la Serra da Mantiqueira, mais il y avait deux différences : son torse était très velu (preuve d’une ascendance portugaise) et le bas du corps était moins séduisant : des jambes maigrichonnes et courtes … Peu importe, elle était attirée par ce mulâtre.

Il fallu quelques semaines avant que la rencontre se reproduise : un jour où elle redescendait vers le Pilar, elle croisa Antonio qui l’invita à diner chez lui, où elle ferait la connaissance de ses compagnons.

Le repas chez Lisboa et ce qui s’en suivit.

La maison d’Antonio, sur la route de Mariana, était pleine, Antonio avait invité ses amis de la Fraternité de São José, corporation des tailleurs de pierre. A ses côtés, il lui présenta ses cinq compagnons les plus proches, plusieurs femmes, et des voisins. On remarquait également trois esclaves, ses assistants pour la taille des pierres et même pour la sculpture. Le compagnon le plus séduisant était le peintre Ataíde, celui qui allait faire les fresques de l’intérieur de l’église ; João le jeune apprenti sculpteur était jeune et beau, il fut souvent un modèle d’Antonio ; enfin, venait Josézinho, le tailleur de pierres des carrières. Les femmes devaient être les compagnes des apprentis, c’étaient de jolies métisses.

Le repas était somptueux, débutant par du gibier, puis se couronnant par une feijoada tropeira, conçue pour l’appétit de travailleurs de force. La préparation de ce plat typique du Minas était réputée dans tout le Brésil, et dire qu’on le mangeait surtout le vendredi, un jour « maigre » ! Cependant les épices, haricots noirs (feijoãs), manioc rapé (farofa), riz blanc, viande séchée de porc (carne seca), même le lard (linguiça), et les saucisses étaient maigres.

L’assemblée buvait beaucoup de rhum, la cachaça des plantations. Antonio et Josézinho dirent tout le bien qu’ils pensaient de la qualité des bois de son regretté père, depuis longtemps fournisseur des Lisboa. Ils étaient très sévères pour les Gouverneurs qu’ils considéraient comme des tyrans, réprimant les esclaves et détruisant les taudis où ils vivaient. Sous prétexte de révoltes, au moment où Manuel Lisboa arrivait à Vila Rica, le Comte d’Assumar fit intervenir l’armée lors de la révolte insurrectionnelle de 1720. Celle-ci avait rallié les portugais hostiles à l’impôt du quinto (un cinquième de la valeur de l’or du Minas) prélevé par le roi sur la production d’or ainsi que leurs esclaves maltraités par de mauvais maîtres. Les meneurs furent exécutés. L’armée se livra à de véritables massacres, les victimes étaient surtout des noirs. Ces révoltes étaient endémiques au Minas et les gouverneurs des capitaineries les réprimaient avec férocité, en mobilisant l’armée ; la plupart des victimes étaient les esclaves noirs. Maria en avait entendu parler, sans pour autant deviner la brutalité des soldats : elle comprit qu’Antonio était très solidaire des noirs.

En fin de soirée les invités firent leurs adieux, car ils travaillaient dès l’aube. Antonio proposa à Maria de la raccompagner rue du Carmo, mais elle devina à son regard qu’il avait d’autres intentions.

Comment l’immaculée devint femme !

Il se dirigea vers un petit appentis de sa maison et la conduisit à l’étage vers une chambre où son hamac était replié. Une immense peau de zébu couvrait le parquet, il l’invita à y prendre place. Il l’a prit par la taille et commença à lui caresser les seins. Maria, qui n’avait jamais embrassé un garçon, se demandait depuis longtemps en quoi consistaient l’amour physique et la réunion des corps ; elle n’avait jamais vu ses parents faire l’amour. Elle avait toutefois vu ses frères nus, leur transformation à la puberté, puis observé leur sexe si différent du sien ; elle pensait qu’il ne servait qu’à faire pipi, ce qu’ils faisaient sans pudeur devant elle, alors que les filles cachaient leur sexe sous leur robe !

Elle ressentit rapidement dans l’étreinte des corps nus et chauds la sensation du plaisir. Les caresses devinrent plus intenses. Elle sentit qu’il la déshabillait complètement. Antonio la pénétra d’abord doucement, puis ce fut un assaut de plus en plus rapide : elle n’avait pas mal et ressentait du plaisir. Trois fois de suite, ils firent l’amour. Au petit matin, Maria remarqua une tache rouge sur la peau de zébu ; elle avait perdu sa virginité ! Maria dormit en s’étirant, puis retourna vers la maison pour satisfaire sa faim.

Antonio Lisboa l’attendait sur le seuil et lui dit : « je vois les cernes sous tes yeux et je vois ta joie : tu as fait l’amour. Nous continuerons le plus souvent possible. Reviens demain soir ».

Maria se dirigea vers le chemin de la rue du Carmo, où sa mère l’attendait avec inquiétude. « Pourquoi n’est-tu pas rentrée cette nuit, que s’est-il passé ? ». Maria répondit : « je dois réfléchir et ce soir je t’expliquerai ». Quand furent de retour à la nuit tombée, les frères et sœurs furent envoyés dans leur chambre et Maria s’expliqua : elle raconta tout, le repas et la folle nuit d’amour.

C’est simple : « j’aime Antonio et je vais vivre avec lui ». « En te mariant ? Bien sûr, ma mère, si tu l’acceptes ». Ce n’étaient pas une bonne nouvelle pour Folinha : ils avaient souvent croisé Antonio Lisboa et remarqué sa laideur. Eusebio connaissait le père « Mestre Lisboa » qui lui commandait du bois ; il avait une bonne opinion de leur travail, mais enfin il aurait préféré avoir un gendre portugais ! La question préalable était de savoir si Maria avait fait part de ses intentions à Antonio. Non pas du tout, ils n’avaient pas parlé de mariage !

Un mois s’était écoulé, Antonio n’était pas encore décidé ; il était parti sur un chantier à Sabarà pour construire une chapelle.

Tout fut bouleversé quand Maria constata qu’elle était enceinte, puis se précipita à la maison de Mestre Lisboa et expliqua à Antonio qu’elle était enceinte. Maria informa aussitôt sa mère. Tous furent d’accord : il fallait qu’elle se marie au plus vite. Antonio Lisboa fit enfin savoir que Maria était la femme de sa vie, qu’il l’épouserait. Alors Maria connut des années de bonheur, celles du mariage et de la maternité, suivis par la découverte d’un autre Brésil où elle accompagnait son mari dans ses voyages, et enfin deux ans de doute, de suspicion, pour s’achever dans la rupture. Elle croyait s’unir pour la vie, ce n’était qu’une union précaire de sept ans …

Les années de bonheur du mariage et de la maternité.

Folinha Peixoto s’était entendue avec Antonio Lisboa pour célébrer le mariage au début octobre ; le couple habiterait chez les Lisboa, qui avaient une vaste maison. Maria avait délaissé le chantier de menuiserie dirigé par son frère aîné pour se consacrer aux préparatifs du mariage. On ne voyait rien de son ventre toujours aussi plat, le bonheur illuminait son visage. Elle alla au couvent des franciscaines pour se confesser : la supérieure fut désolée : « comment une enfant de Marie, une Vierge immaculée, a-t-elle pu fauter et continuer à le faire ? ». Le père franciscain du tiers-ordre fut plus indulgent, il connaissait Antonio et l’estimait. Il lui dit : « au fond, toi, la plus belle fille du village, tu épouses un homme laid, mais votre union va améliorer la race : ton enfant sera très beau ! ».

L’église du Pilar était loin d’être terminée, mais elle avait retrouvé une jeunesse. Le mariage fut splendide : outre les familles des Peixoto et des Lisboa, l’assemblée était formée de tous les amis et des innombrables amoureux de Maria. On installa des tréteaux sur la place du parvis pour le banquet. Le gouverneur et le Maire, l’Archevêque et les responsables des différents ordres firent des discours. La fanfare municipale sous un kiosque joua les partitions les plus appréciées des mineiros. Le clou fut l’arrivée d’Antonio Lisboa portant un paquet qu’il remit à Maria Aparecida : c’est mon cadeau !

Le cadeau était un oratoire contenant une vierge en bois d’acajou rouge, ornée d’une robe somptueuse et d’une couronne sertissant un magnifique diamant. L’intérieur de l’oratoire était peint dans des couleurs bleues très douces. Trois angelots très jolis formaient la base du socle de la statue. Le supérieur du tiers-ordre des franciscains, commanditaire des travaux de réfection de l’église, ne pouvait s’empêcher de regarder cette statue avec envie ; elle aurait été si bien dans une niche de l’autel, mais trop petite, alors il demanderait à Antonio d’en sculpter une autre plus grande ! Mais le plus curieux était que cette Vierge était de la couleur de peau de Maria et que son ventre s’arrondissait autour de sa taille. Personne ne le remarqua : les oratoires sont faits pour l’intimité !

Un curieux prénom pour son fils: « Lundi »

Maria porta son enfant avec tant de grâce que personne ne s’apercevait qu’elle était enceinte. Au seuil de l’hivernage, elle accoucha d’un gros bébé : un garçon. Avant de le baptiser, elle fit savoir qu’elle lui choisirait son prénom en fonction du jour de la semaine où se produirait la naissance. Ce fut un lundi et le garçon fut prénommé segunda-feira, le deuxième jour après le dimanche !

Très souvent les Brésiliens de cette époque n’avaient pas de nom de famille, en particulier les Indiens et les Noirs, si bien que leur prénom était seul connu de leurs interlocuteurs. Ils choisissaient souvent le nom d’un personnage célèbre ; alors on s’appelait Cabral, Camoens, Homero, Sophocle ou Praxitèlo ! Au Brésil, les enfants baptisés peuvent recevoir n’importe quel prénom, même en dehors des saints du calendrier. Les archives de l’état-civil, comme dans la plupart des pays catholiques, étaient tenues par les autorités ecclésiastiques, mais rédigées par des employés souvent analphabètes. Elles furent centralisées plus tard dans la nouvelle capitale à Rio. Enfin il fallait apprécier les conséquences de la mobilité géographique de la ruée vers l’or. Comment vérifier l’identité d’un habitant du nord-est et surtout des zones pionnières de l’intérieur ? Les actes de naissance, de mariage et de décès étaient tenus par l’église et non par le pouvoir royal. Malheureusement ces actes n’étaient pas très fiables, Maria Aparecida s’en apercevra plus tard.

Des fresques et des Archanges.

Segunda-feira était joli bébé, très glouton et difficile à rassasier. Sa couleur brune était assez claire, ses bras et ses jambes étaient parfaitement conformés. La poitrine de Maria était plus grosse, au grand bonheur d’Antonio. Quand il était là, il lui faisait l’amour tous les soirs et était plein d’attentions ; elle le trouvait beaucoup moins laid. Il y avait une jeune domestique qui surveillait le bébé quand elle sortait. Puis le bébé grandit, ses cheveux étaient crépus, mais sa peau était moins sombre que celle de son père. Le matin elle attachait comme toutes les mères le bébé dans son dos et descendait par la rue du Carmo, apportant un repas à Antonio sur le chantier du Pilar.

Le fronton était presque terminé, les grandes colonnes et surplombs en terre de sienne contrastaient avec la blancheur immaculée de l’église. Les deux clochers avaient été entièrement rénovés, restait à remplacer les tuiles (on utilisait toujours des tuiles rondes ou des ardoises plates venues du Portugal) et sculpter les statues des niches. Ensuite viendrait l’intérieur et l’autel où il y aurait encore beaucoup de travail. Cependant c’est à l’église São Francisco de Assis que l’équipe des Lisboa consacraient le plus de temps. C’était une nouvelle église à construire et non une simple façade. Il fallait qu’elle soit la plus harmonieuse, perchée sur une proéminence, visible de partout. Ils la feraient plus belle que le Pilar, mais ils en auraient pour 10 ans !

Les fresques du peintre Ataíde

Il y avait cependant un collaborateur, resté à l’église du Pilar, le peintre Ataíde ; il avait commencé les fresques entourant toute la nef. Il referait le même ouvrage plus tard à l’église São Francisco, puis à Mariana et Congonhas. Des Saints, des Vierges, des scènes de l’Evangile, mises en valeur par des encadrements ovales, un entrelacement de volutes. L’ensemble avait une dominante de rouge et de terre de Sienne, des couleurs pastel, un ciel bleu, des collines et des forêts, puis de vifs contrastes, des perroquets verts et des aras rouges, des serpents corail, tout la faune du Minas ! Dans le même temps, les menuisiers avaient mis en place les colonnes et les niches de l’autel. Les peintres avaient enduit cette charpente d’un mastic incolore, pour le revêtir, pièce par pièce, d’un fond de couleur diluée. Ils avaient commencé à parer les colonnes et l’autel de son or : de fines pellicules de feuilles d’or et pour les retables, socles et colonnes, souvent d’épaisses couches d’or pour le corps de l’autel. On disait que le Pilar à lui seul était revêtu de 400 kilos d’or, tout brillait et reluisait. Il restait sur le côté une petite potence en or massif, et Ataíde dit à Maria que c’était pour une pièce réservée à Antonio.

Maria avait remarqué que le soir Antonio travaillait tard dans son atelier avec José. Une nuit elle vint le chercher et vit que José était perché sur une table les bras écartés, il posait. Sur la grande table, il y avait des centaines d’ébauches et de croquis. Antonio lui dit qu’il préparait une statue pour le Pilar ; tu verras ce sera la plus belle œuvre de ma vie. La beauté de ce jeune garçon, du même âge qu’elle, l’avait frappée dès qu’elle l’avait aperçu : il avait son teint et était métis d’indien.

Certes Maria était aussi amoureuse de son mari qu’au début, mais elle s’apercevait qu’elle ne retrouvait pas facilement sa ligne, ses jambes étaient moins fines et son ventre moins plat, ses seins retombaient un peu. Elle ne voulait pas devenir comme tant de mères de familles nombreuses, une femme sans attrait. Elle s’en ouvrit auprès de sa mère Folinha, qui lui répondit que rien n’était plus gratifiant qu’une famille très nombreuse ; elle était si heureuse que Maria soit arrivée, alors qu’elle ne pouvait plus avoir d’enfant.

Elle eut l’idée de consulter sa domestique, Inga, qui avait un seul enfant et ne tombait plus enceinte. Inga était fille d’un chef indien, qui était guérisseur. Son conseil fut le suivant : « fais comme moi, mange des graines de tangara, ce yucca qui dresse ses longues tiges de fleurs au pied de l’Itacolomi, sinon, dès que tu cesseras d’allaiter, tu retomberas enceinte ! ». Il ne faudra pas le dire à ton mari. Un peu plus tard, quand elle cessa d’allaiter, Maria adopta ce régime et se prémunit en absorbant ces graines, apportées par Inga. Très vite, elle sût les reconnaître dans les buissons de Mariana. Sa ligne était revenue et elle ne retombait plus enceinte. Elle se consacrait avec bonheur à son fils qui apprit à marcher, puis à parler. Il était intelligent, on le mit à l’école des Augustins, proche de São Francisco.

L’archange Gabriel

A la fin de la deuxième année, Antonio lui dit qu’il avait fini sa statue ; elle était enveloppée dans un grand drap, impossible de la voir … Ils partirent tous les deux en direction du Pilar avec une charrette, car la statue était aussi large que longue et assez lourde : elle était fragile. Les compagnons attendaient le couple sur le parvis de l’église, quatre hommes la portèrent au pied d’une grande échelle, pour l’accrocher, le drap fut enlevé. C’était une très grande sculpture en bois précieux d’acajou. Elle représentait l’archange Gabriel, dans une position de vol, un bras dressé vers le ciel soutenait un hanap d’or, l’autre bras tourné vers la crypte, une jambe repliée, l’autre tendue, un pagne pour seul vêtement. Mais surtout les ailes déployées étaient entièrement recouvertes d’or. La ressemblance avec José était complète. Une harmonie parfaite avec les ornements du Pilar.

Pour la niche de l’autel consacrée à la Vierge de la Conception, Antonio n’avait pas oublié sa promesse au supérieur de l’église. Dans un mois, elle serait prête pour Pâques 1774. La grande Vierge, réplique d’un mètre cinquante, de celle offerte avec l’oratoire de Maria, pesait plus de cinquante kilos. Antonio, pour prouver sa force la transporta seul de l’atelier vers une charrette, elle fut livrée à la date prévue. Cette messe de Pâques permit à tous les habitants de constater la beauté du travail, Antonio pourrait-il faire mieux à São Francisco ?

Comment Manuel Lisboa s’était converti au style baroque

Un soir Antonio Lisboa demanda à Maria Aparecida de l’accompagner dans la chambre de son père Manuel, où ils occupaient le grand lit à baldaquin. Maria pensa que c’était pour faire l’amour : pas du tout. Antonio ouvrit une porte à double battant qui donnait sur un immense salon, qu’elle n’avait jamais vu. C’était une bibliothèque, meublée de rayonnages remplis de livres, d’une grande table et de classeurs très profonds. Il ouvrit ces tiroirs, où elle découvrit une multitude de plans d’architecte, de gravures et d’ébauches et surtout d’images de tableaux et d’églises qu’elle ne connaissait pas.

« Maintenant je vais t’expliquer qui était mon père et pourquoi je lui dois les connaissances qu’il m’a transmises, celles que j’ai acquises depuis par l’étude de ces documents et de ces livres. Et surtout, je dois t’expliquer d’où vient notre conversion à l’art baroque ».

Les pérégrinations de Manuel Lisboa.

« Mon père était originaire de la ville de Braga au Portugal dans une famille aisée. Ses parents ont eu deux enfants, João, mon frère aîné que tu as entrevu à l’enterrement, et Manuel, mon père. Tous deux ont fait des études chez les frères franciscains, puis à Coïmbra où ils ont reçu des diplômes d’architecte.

Manuel Lisboa, avait une très longue histoire : il était très instruit, avait poursuivi des études d’architecte à l’Université de Coïmbra, visité tous les monuments importants du Portugal, puis était parti pendant 10 ans dans un grand parcours de l’Europe. Il était entré à la corporation des tailleurs de pierre et avait participé à la construction de palais et d’églises en France, en Italie, dans les duchés allemands et même à Saint Petersbourg. Il est probable que le compagnonnage le conduisit à entrer dans la franc-maçonnerie et qu’il fut intronisé à Prague.

Je vais te montrer un certain nombre de croquis, de gravures et d’images que mon père a ramenées du Portugal, pays où je ne suis jamais allé ».

 Le baroque du Portugal

« Commençons par le Portugal, mon père habitait à Braga : depuis longtemps il voyait s’élever à proximité une grande église : c’était le monastère de Bom Jesus de Matosinhos.

A dix ans, il commençait à bien dessiner et il en fit cette première esquisse, où tu peux voir les contours de l’église et la construction de son parvis avec deux statues de prophètes. Puis à son retour de Russie, quand l’église de Bom Jesus était devenue un lieu de pèlerinage, il refit un croquis ; enfin il y a dix ans, mon père est retourné à Braga et à Bom Jesus et s’est procuré cette gravure qui montre l’évolution. Un incroyable escalier en zig-zag, garni de balustrades blanches et de statues, descend du parvis de l’église, pour aboutir à un chemin de croix avec quatorze niches consacrées aux étapes de la crucifixion. C’est très exactement ce que je voudrais faire à Congonhas, si je parviens à décrocher le contrat de l’évêque de Mariana.

La deuxième image était celle du couvent du Carmo à Porto. A cette époque Manuel Lisboa était étudiant à Coïmbra. Il décida d’aller découvrir les monuments de Porto, la ville qui s’était le plus enrichi des profits de la traite des noirs, des plantations de canne à sucre et de l’or du Brésil.

Le couvent du Carmo était l’une des plus vastes églises du Portugal, avec une nef si haute que l’on se cassait le cou pour apercevoir l’armature de la nef. C’était un jour de pèlerinage ; il y avait plus de 100 confessionnaux ; ils étaient occupés et les pénitents attendaient leur tour. Le plus extraordinaire autour de l’autel principal était ces colonnes revêtues d’or, et les socles soutenant d’immenses statues de la vierge et des saints ; elles étaient en chêne, souvent en bois tropicaux, le tout peint dans des couleurs chatoyantes. C’était étincelant, aussi vaste que la grande place de Vila Rica.

Une autre fois, il s’était rendu dans une petite ville proche de Lisbonne, du nom d’Obidos ; c’était un petit bijou, qui ressemblait à Vila Rica, mon père en avait gardé un souvenir ému. Des maisons blanches à un étage bordaient les rues pavées. Elles avaient des portes et des volets bleus, le soubassement des maisons était également peint, toujours de la même couleur, ocre, rouge ou bleu ciel, tout au long d’une rue. Presque à chaque croisement, on remarquait une église, un couvent ou une chapelle : une vision belle et harmonieuse ! Le plus surprenant était à l’entrée du village, une église, Senhor Jesus de Pedra, qui était arrondie. Regarde le croquis de mon père, on croirait voir l’église du Carmo à Mariana ! Au fond, Obidos était le modèle apporté au Brésil par les immigrants, rien à voir avec Porto et ses façades noircies ; c’étaient des constructions destinées aux petites communautés et non aux foules ».

L’art des azulejos et les excès du baroque maniériste

« La troisième image à Lisbonne était typiquement portugaise : le palais du Marquis de Fronteira. Ce noble avait fait fortune dans le commerce du sucre et probablement celui des esclaves. Il avait investi toute sa fortune dans son palais aux environs de Lisbonne.

C’était une pièce d’eau entourée de tous côtés par des fresques d’azulejos bleus et très bien dessinés de personnages de la royauté et de la noblesse. Les carreleurs avaient accompli un véritable travail de marqueterie ; l’assemblage et le collage des carreaux avaient duré très longtemps. Les fresques étaient assemblées carreau par carreau, avec un motif lancinant celui de pommes de pin, servant de toile de fond à des dizaines de grandes statues et de bustes. Une véritable symphonie de bleu, des cascades et des jets d’eau, des buis taillés dans le jardin : une sorte de paradis …

Quittons le Portugal et suivons les aventures Manuel pendant ses 10 ans de pérégrination en Europe. C’est là-bas en Europe qu’il avait découvert le baroque, baroco.

Au sortir de ses diplômes, mon père rêvait déjà de l’Inde et du Brésil. Cependant il voulait d’abord en connaître plus sur cet art « baroque » (la forme irrégulière et bizarre de certaines perles et de nombreux motifs architecturaux), qui provenait d’Espagne, d’Italie, de France et du monde germanique.

Il avait commencé par travailler au Palais de Mafra, dont le style maniériste avait précédé le baroco (par exemple au couvent des Jeronimos à Lisbonne). Ce style lui déplaisait, cela ressemblait à des paquets d’asticots !

Puis il s’était inscrit à la guilde des architectes et charpentiers et était entré dans une loge maçonnique, car il savait que l’entraide des « frères » était très précieuse à l’étranger. En fait, il se fit introniser plus tard, suivant le rite écossais, à Prague. Ses compagnons lui parlèrent de la tradition des tailleurs de pierres et charpentiers des cathédrales ; pour bien apprendre et devenir « maître », il fallait avoir accompli le tour des chantiers ».

Un autre baroque espagnol et italien

« Pourquoi pas le tour d’Europe ! C’est ce qu’il fit, à 20 ans : il dit adieu à ses parents et partit pour un chantier situé à Valladolid en Espagne. Sur ce chantier, il découvrit une école de sculpture sur bois. Elle avait produit il y a un siècle, sous la direction du sculpteur Rodriguez, des statues admirables du Christ et de la Vierge. Ces statues étaient très lourdes et grandes, souvent près de 2 mètres, elles étaient commandées dans toute l’Espagne pour les processions de la semaine sainte. La commande en cours était celle de statues des scènes de l’Evangile et de la Passion. Souvent les compagnons devaient représenter une multiplicité de personnages, par exemple pour le repas de la cène. Voici une autre gravure, imprimée pour faire connaître l’atelier de Valladolid : celle de la cène et des douze apôtres. Les commandes les plus nombreuses étaient pour les pasos, ces lourdes poutres portées par une confrérie pour les processions de la semaine sainte, avec le plus souvent une Vierge parée de tous les atours, mais aussi des Christs cloués sur la croix, le plus souvent couverts de sang. Il y apprit mieux sculpter les visages et les mains.

Manuel Lisboa avait envisagé ce périple pour parfaire ses connaissances d’architecture. C’est pourquoi il partit pour Paris et passa une année au château de Versailles, pour compléter l’aile de la cour de la reine. Rien de baroque, mais quel art de la perspective, quelle unité dans ces constructions, ces centaines de fenêtres ! Regarde cette planche de l’aile de la Reine : Louis le Grand avait le sens du grandiose, on l’a imité partout en Europe ! Le baroque français de la renaissance lui fut révélé par Chambord et les châteaux de la Loire, leurs splendides et subtils escaliers, les tourelles aux toits d’ardoise … Mais, il lui semblait absurde de s’en inspirer sous les tropiques ».

L’architecture sublime des siciliens et vénitiens

« Une nouvelle étape le conduisit à Palerme et Naples, puis à Venise. Manuel se rendit à Rome pour voir la basilique Saint Pierre ; il découvrit les ruines romaines du Colisée et du Forum. Ce qui le frappa le plus fut la beauté des sculptures romaines.

Il fit alors un détour par Catane en Sicile, où se trouvaient de très nombreuses églises baroques ; elles étaient constellées de petits anges, qui s’appelaient des « puttis ». Comme les églises utilisaient de la pierre de lave noire, les façades étaient peintes, souvent en bleu tendre. Il eut très peur à Catane, car un matin le ciel était rouge, de gros nuages couvraient la végétation de suie noire : c’était une éruption de l’Etna. Il n’avait jamais vu de plus beau spectacle. A Naples, le Vésuve était calme ; il se réveillera souvent à la fin du siècle, après la mort de Manuel Lisboa. Le cycle des éruptions était un mystère étrange : le Vésuve s’endormait pendant des siècles, puis il se réveillait et s’endormait à nouveau. Pourquoi ?

A Venise, il arriva au Palais Loredan, où ses compagnons devaient consolider les fondations et ajouter une aile, sur un petit rio. Ce fut l’une des expériences les plus riches. Comment construire des fondations sur pilotis, puis lever les parois, les orner de plaques de marbre et surtout faire les ogives et les balcons de ces fenêtres byzantines ? Ils étaient heureusement guidés par des contremaîtres vénitiens. Venise fut le séjour le plus agréable : il visita nombre de palais et de collections privées ; la chance lui permit de rencontrer Canal et ses collaborateurs, qui lui firent découvrir la chambre obscure et les possibilités du pantographe ».

Un baroque germanique et slave

« Une nouvelle étape le conduit en Autriche, où il travailla pendant une autre année à l’édification d’une chapelle baroque à Salzbourg, la ville du musicien prodige Mozart. Une autre gravure sortit de son carton, elle représentait un magnifique archange. Manuel Lisboa construisit seul la charpente d’un orgue et d’un autel attenant, sculptant des angelots et des Vierges aux jolis visages, comme s’ils étaient fardés. Les autels étaient ornés de lanternes dorées. C’est en Bavière qu’il se perfectionna dans l’art de l’encadrement des fresques ovales.

La dernière expérience fut à Saint Petersbourg, sur le chantier de l’Hôtel Kirov, sur la Néva. Il avait appris en route le français, l’italien et l’allemand, mais, pour le russe, il n’y parvint pas. En fait tous les compagnons parlaient français ou italien. Voici un dessin de la perspective des quais de la Néva, la flèche de l’Amirauté, les bulbes de la cathédrale et surtout l’homogénéité de ces alignements d’immeubles peints en teintes douces et conçus par l’architecte Rastrelli. Pierre le Grand valait bien Louis le Grand ! Tu remarques que les façades sont jointives, elles ont 5 à 6 étages, le palais d’été se détache ; de près il est parfaitement baroque.

Il y avait encore deux illustrations qu’Antonio voulait faire découvrir à Maria, les grands peintres européens et la beauté des églises jésuites de l’Amérique andine et centrale. Autre classeur : des reproductions de tableaux et gravures. D’abord, Dürer, une gravure sur cuivre d’un vieillard : on pouvait la comparer avec un dessin de tête de cheval de Léonard de Vinci. Ils avaient le même talent de dessinateur ! D’autres ont excellé dans le portrait, par exemple cette vierge à l’enfant, si désirable de Memling. L’architecture et la perspective avaient été représentées à la perfection, par exemple la ville idéale de Piranese ou les palais de Venise de Canaletto. Une dernière image obsédait Antonio Lisboa : un tableau d’une époque très éloignée représentant la descente aux enfers imaginée par Jérôme Bosch. Maria découvrit alors des corps difformes, des visages tordus, des serpents et des monstres dévorant les corps des déchus ! »

Les baroques les plus colorés restaient ibéro-américains

« Quittons les cauchemars ! Pour la fin, Antonio avait réservé à Maria une gravure colorisée de la cathédrale d’Antigua en Amérique Centrale, souvent détruite par les tremblements de terre, puis reconstruite. Les grands pilastres de pierre étaient complètement sculptés et peints dans les couleurs de l’arc-en-ciel.

« Ce qu’il faut retenir du baroque, c’est la couleur, le sens de la courbure et du mouvement et l’insertion des beautés de la nature » !

Maria réfléchit et dit à Antonio : « si je devais choisir trois images, je choisirais Bom Jesus, Memling et Antigua ». « Bon choix, Maria, je t’adore ».

Nous avons avec mon père construit nombre d’églises à Vila Rica, de plus en plus baroques. Mon père avait pris dès son arrivée en 1720 pour compagne une esclave africaine, ma mère Isabel. Il l’émancipa et reconnut l’enfant ; ils me prénommèrent Antonio.

« Ma mère Isabel était morte quand j’avais 10 ans ; j’ai été élevé alors par une autre femme, qui ne m’aimait pas, mon père prétendait que c’était sa nièce. Je ne suis qu’un enfant bâtard ! ».

Manuel Lisboa devint rapidement l’architecte du gouverneur et de l’Evêché.

Depuis sa disparition, Antonio était devenu à son tour Mestre Lisboa.

La découverte de la richesse du Minas ;

le grand voyage de Maria.

Maria avait à présent 18 ans et un enfant de deux ans. Antonio construisait et sculptait de plus en plus et devait surveiller ses chantiers à l’extérieur : il avait formé dans cinq villes des équipes d’une dizaine d’apprentis, des chefs de chantiers et des peintres formés par Ataíde ; ils étaient répartis sur les principales villes de l’or.

En 1777, à la fin du règne du roi Joseph de Bragance, Antonio Lisboa était devenu le plus important entrepreneur de construction. Comme il était le plus souvent absent, le couple risquait de se fracturer. C’est pourquoi il décida d’emmener sa femme sur ses chantiers pour un grand voyage.

Au début de la saison sèche, la direction des équipes de Vila Rica fut confiée à son collaborateur Josézinho et il décida de partir avec Maria pour une visite de contrôle à São João Del Rei. Leur périple allait durer six mois : ils prendraient l’ancienne route de l’or, pour rejoindre Paratí et Rio. Maria confia son fils, Segunda-Feira, à sa belle sœur, la femme de son frère aîné Mourinho, et se prépara au voyage. Elle retrouva au bas de la rue du Carmo, dans l’écurie de son père, son cheval, celui de l’expédition au-delà de l’Itacomi. Antonio prit l’un des siens et une mule pour transporter ses outils et ses plans, des couvertures et un fusil.

Trois joyaux des villes de l’or

La vieille route de l’or, le « caminho real », partait en direction de São João Del Rei et São José en contournant l’Itacombi, suivant un terrain peu accidenté : les villes de l’or étaient suffisamment rapprochées pour les relier en une ou deux journées de cheval. Ensuite la route se limitait à un sentier à travers la forêt ; une piste très difficile, impossible en saison des pluies. On aboutissait à Paratí, le port d’où partaient les navires pour l’expédition de l’or vers Rio. Pendant deux générations, cette route avait été la seule disponible, elle était deux fois plus longue (près de 500 kilomètres) que la nouvelle route.

Il fallait deux à quatre semaines pour faire ce trajet d’une traite. Les charrettes transportant l’or mettaient plus de temps ; elles étaient accompagnées d’hommes armés, car la piste était infectée de voleurs et de bandits. Donc ils feraient un voyage dangereux. Antonio apprit à Maria à se servir du fusil. Désormais les livraisons d’or évitaient la vieille route, mais celle-ci passait par les principales villes de l’or, puis bifurquait entre São Paulo et Paratí.

Avant de prendre la route de São João, ils s’arrêtèrent pendant une semaine à Mariana et Congonhas, Maria aurait le temps de prendre la mesure de la beauté de ces deux sites proches, où Antonio aurait de plus en plus de travail.

Les deux églises de Mariana

Mariana était un site très curieux : en face du palais du gouverneur, il y avait deux églises splendides construites l’une à côté de l’autre. Les deux églises demandaient des travaux importants de restauration. São Francisco, avec ses deux clochers rectangulaires et sombres, en forme de coupole, et sa façade ornée d’un grand ovale sculpté, semblait, à première vue, la plus belle. L’église du Carmo était plus sobre, d’une blancheur étincelante, couronnée par deux clochers arrondis soutenus par un socle incurvé très proche d’un toit de pagode. Sur le côté de l’église, la nef était formée d’une succession d’autels, dont les parois étaient arrondies. Le profil était cependant trop arrondi, il fallait soit rétrécir les chapelles, soit élargir la façade. C’est la solution qu’il choisissait, il referait un porche d’entrée plus large. On remarquait, comme à Santa Efigênha, que le Carmo était une copie conforme de l’église vue par son père à Obidos au Portugal. Cette église était la plus fréquentée, c’est là que l’évêque de Mariana disait la messe.

A l’intérieur, la décoration de la nef était d’une exceptionnelle richesse : des colonnes d’or, des statues peintes de la Vierge, un Saint François au visage empreint de bonté, une Sainte Anne berçant la Vierge, une Marie Madeleine émouvante … Pendant cette halte, Antonio assistait Ataíde, perché sur un échafaudage pour peindre des fresques encore plus colorées qu’à Vila Rica. Maria Aparecida observait tous les détails de ces églises. Elle était intriguée par la forme incurvée du toit et en parla à Antonio. Celui-ci lui répondit qu’il allait lui présenter le responsable du toit en pagode : « Tao-Ti-Ping », que l’on surnomme le petit Tao, taozinho. Il est arrivé de Cochin en Inde. Ici au Brésil tout le monde finit par avoir un surnom : « toi, ma femme, on t’appelle mariabonita, et j’en suis fier! ».

Le soir au pied de l’église du Carmo, elle rencontra taozinnho : il avait la tête ronde, les yeux bridés, des cheveux courts et raides, une barbichette blanche et une petite mèche sortait de sa nuque : il était vieux, très vieux … C’était un Chinois de Canton ; il avait été converti au catholicisme par le Père Ferreira, un jésuite parti en Chine, pour suivre la piste de Mateo Ricci. Tao-Ti-Ping l’avait suivi en Inde où il s’était installé à Cochin, là où Saint François Xavier avait exercé son ministère. Il construisait des églises et des chapelles et avait été influencé par la forme des pagodes bouddhistes.

Le père Ferreira fut un jour assassiné par un inconnu. Les administrateurs du comptoir portugais voulurent l’arrêter et le juger comme meurtrier de son employeur, ce qui était faux. Tao-Ti-Ping dut s’enfuir et arriva au début du siècle au Brésil, d’abord à Recife, puis à Vila Rica, où il travaillait depuis longtemps pour les Lisboa. Taozinho avait la nostalgie de sa famille et voulait retrouver les souvenirs de son enfance. A Natal, les prêtres avaient accepté ses fantaisies asiatiques. Il avait introduit sur des fresques des paysans chinois et sculpté un Saint François aux faciès asiatique. Ici à Mariana, la hiérarchie est conservatrice ! Il lui indiqua que, sur ce toit du Carmo, il n’avait pas eu l’autorisation de sculpter ce dont il avait envie : à l’aplomb des angles du toit, un naja vert dressé en forme de serpent et sur la crête un alignement de petits dragons. L’évêque avait indiqué que cela ne serait pas compatible avec la croix du faîte du toit !

Le Sanctuaire de Bom Jesus à Congonhas

Congonhas se trouvait à une faible distance. C’était un site très différent de celui de Mariana, car il y avait beaucoup de relief. Le village avait moins profité des mines d’or, mais sur la hauteur, un propriétaire très riche, pour exaucer un vœu, avait fait construire un sanctuaire dédié au Bom Jesus de Matosinhos. Le tiers ordre des franciscains avait décidé de reprendre l’église déjà abimée, mais construite par un bon architecte, Domingos Dantas, puis d’édifier un grand sanctuaire, pouvant rivaliser avec celui de Braga. C’est le contrat qu’Antonio Lisboa venait de décrocher. Désormais il consacrerait le plus gros de son activité à ce projet, même si cela devait l’absorber jusqu’à sa mort. Ils montèrent une rue escarpée pour arriver au seuil de l’église.

L’église était perchée en haut de la ville, on l’apercevait de côté, tournant le dos à la montagne et orientée vers la vallée. Ils y entrèrent par une porte latérale et tombèrent sur un grand Christ crucifié en bois de jacaranda, dont le visage exprimait les affres de la douleur. Il était merveilleusement peint, on remarquait que les plaies et le sang séché évoquaient parfaitement les signes précurseurs de la mort, mais un sang plus rouge semblait surgir des entailles. Ce réalisme de l’agonie que mon père avait observé dans les Christs de Rodriguez à Valladolid, devait être mis en valeur dans cette église. Antonio l’entraîna vers l’autel, déjà revêtu de tout son or, et lui expliqua son projet. Il déplacerait vers l’avant l’autel et dresserait à l’arrière un grand mat d’araucaria, sur lequel il placerait ce Christ. Le prêtre dirait la messe en face du tabernacle et de la crucifixion. Les habitants de Congonhas et les pèlerins agenouillés, venus de tout le Brésil pour se repentir de leurs péchés, se masseraient dans l’église et sur le parvis pour prier le Seigneur du Bom Jesus ! Nous ne pourrons pas voir ce spectacle avant dix ou vingt ans !

Antonio entraîna Maria vers la porte principale de l’église, en lui conseillant de  prendre du recul. Au pied de l’église, cinq marches conduisaient vers une immense esplanade faite de dalles mal ajustées et incomplètes, se terminant par une petite balustrade, puis une ouverture ouvrant sur un ravin abrupt de latérite. Le paysage était magnifique ; on voyait très loin une plaine, des pistes, une rivière et des maisons dispersées. Antonio avait alors exposé à Maria l’extraordinaire chantier auquel il consacrerait sa vie.

C’est là que se trouvait son véritable projet : l’esplanade, ses statues, les balcons et leurs colonnes, et le grand escalier, ses plantations, avec les stations du chemin de croix. L’esplanade supposait de vastes terrassements : il faudrait recruter une centaine d’ouvriers, en leur construisant sur le côté des cases, un véritable village. Ils commenceraient par creuser et remettre à plat le parvis. Les tailleurs de pierre construiraient à partir du porche douze marches de plus en plus larges. Il serait nécessaire de tailler des centaines de dalles de schiste blanc, parfaitement assemblées, construire les balustrades et répartir les socles. Antonio et ses assistants sculpteraient les statues géantes des douze prophètes. Le travail de terrassement serait plus important sur le ravin, avec une pente uniforme du sanctuaire jusqu’au plateau. Les escaliers devraient comporter comme à Braga des paliers conduisant à 7 chapelles blanches, revêtues de petites coupoles blanches identiques à celles des clochers, avec des encadrements ocres. Pour la perspective, on planterait 10 palmiers royaux, marquant chaque niveau.

Les chapelles, éclairées par des lucarnes, abriteraient les scènes de la Passion. Pour les organiser, il serait nécessaire de sculpter une centaine de personnages. Cinq nouveaux sculpteurs sur bois avaient été recrutés. Tout débuterait par le repas de la cène, où seraient assis les compagnons de Jésus se parlant entre eux, de Jean à Judas, représentés par de grandes statues en bois peintes. Puis viendraient l’arrestation, les affres de la flagellation, les bourreaux romains, la crucifixion, la montée du Golgotha, l’agonie et la mort du Christ ! Quand les pèlerins arriveraient par la route de Rio ou de São Paulo, ils verraient à des kilomètres de distance se profiler le sanctuaire de Bom Jesus. Ils devraient loger à Mariana ou à Vila Rica. Il faudrait que les pèlerins puissent trouver en permanence des marbriers qui sculpteraient des ex-voto en pierre savon ou en marbre, exprimant leur reconnaissance ou leurs vœux pour leurs proches. A Braga c’était d’ailleurs toute une industrie Comme au Portugal, il faudrait imprimer chez nous des images du sanctuaire et des brochures. « Voilà mon rêve, avait murmuré Antonio, je l’accomplirai » !

Le séjour à São João Del Rei

Le véritable voyage débutait : deux journées de marche sur une bonne route pour arriver à São João Del Rei, où ils vivraient pendant trois mois dans la maison louée par l’équipe de charpentiers et d’artisans, travaillant au service des Lisboa. Le chantier concernait à nouveau deux églises, qui demandaient des travaux importants de restauration : São Francisco et le Carmo. Antonio travaillait sur les frontons, du matin jusqu’au soir, puis il réunissait ses équipes et les fournisseurs locaux.

São Francisco était une église originale, située sur une jolie place et encadrée par des palmiers royaux. Antonio était à présent perché sur l’un des deux clochers : Maria l’y rejoignit et constata qu’il mettait en place une balustrade en fer forgé, ce qu’elle n’avait jamais vu ni à Vila Rica ni à Mariana. Maria n’aurait pas grand-chose d’autre à faire que de visiter la ville ; elle était aussi jolie que Vila Rica, des églises à profusion aussi richement dorées. Elle remarqua une église qui était toute peinte en vert. Les encadrements étaient de couleur vert olive et les façades étaient d’un vert pastel plus tendre : de la même couleur que les jeunes mangues d’un énorme manguier voisin de l’église. Une autre église était peinte en jaune, avec le même dégradé de couleurs que sur l’église verte : jaune saumon et jaune citron,

Pendant ces deux mois, il se passa deux événements notables, étroitement liés.

Un jour elle se dirigea vers un quartier éloigné, nommé São José. C’était déjà un gros village, formé de petites maisons blanches très jolies et de nombreuses églises qu’elle visita. Elle découvrit qu’officiait dans ce village un pharmacien devenu dentiste, que la population surnommait arracheur de dents, « Tiradentes ». C’était un mulâtre très agité : les Portugais conservateurs disaient que c’était un agitateur, un révolté hostile au pouvoir royal parmi ceux qui ne font plus confiance aux autorités, aussi bien l’Eglise que les gouverneurs, un « inconfidente », comme jadis les meneurs de la révolte de 1720 ! Le soir elle en parla à Antonio, qui éclata de rire et lui dit : « tu vas en faire la connaissance, il vient à ma réunion de la fraternité du rosaire samedi soir » !

La rencontre avec Tiradentes

Ce samedi là Maria retrouva l’atmosphère du premier repas chez les Lisboa ; il y avait beaucoup de monde et beaucoup d’alcool. Antonio lui présenta Tiradentes. C’était un homme de 30 ans un peu plus jeune qu’Antonio, bien que métis, son teint était clair ; il était grand et maigre, ses cheveux étaient très longs et il portait une barbe noire. Son véritable nom était Joaquim José da Silva Xavier, son père était un riche propriétaire portugais. Joaquim perdit ses deux parents très tôt, arrêta l’école, puis il fut pris en charge par un parrain, qui était chirurgien et pharmacien. Il ne fit pas d’études, ce qui ne l’empêcha pas d’ouvrir un cabinet de dentiste, d’où son surnom. Il entra dans l’armée et devint sous-officier dans la milice de la capitainerie, chargé de la sécurité de la nouvelle route de Rio : le caminho novo. A cette époque, il devait assurer la sécurité des convois d’or et de diamant. Mais il avait une autre activité, c’est pourquoi il était chez Lisboa. Tous deux appartenaient à une loge maçonnique de Rio ; Tiradentes militait pour l’indépendance du Brésil. Comme les prédicateurs jésuites, il était un grand orateur.

Le débat du samedi soir portait sur l’indépendance des colonies américaines. Les colons anglais d’Amérique avaient proclamé leur indépendance en 1786, et préparaient une Constitution et la formation d’une Confédération, qui deviendrait quelques années plus tard une Fédération. Autrement dit les Américains avaient rompu avec la monarchie héréditaire de Londres. Ils avaient réuni deux assemblées élues et étaient prêts à se sacrifier pour affronter la guerre contre les occupants anglais. Tiradentes proposa de suivre l’exemple de l’Amérique du nord : rompre avec le Portugal, instituer une République avec notre gouvernement. La même revendication avait traversé la France où se préparait une révolution et chez nos voisins, en Argentine et dans la Nouvelle Grenade, victimes de la tyrannie du roi d’Espagne. Le Minas deviendrait le fer de lance de la révolte et formerait une « inconfidencia mineira ». Tiradentes allait beaucoup plus loin : il voulait abolir l’esclavage et redistribuer les richesses du Brésil au peuple.

Bref, comme beaucoup d’autres, Tiradentes était scandalisé par le luxe et l’immoralité des prêtres, et par les monceaux d’or accumulés dans les églises. Il était anticlérical, influencé par ce mouvement qui avait déferlé sur le Portugal depuis le ministère Pombal ; il avait cité Voltaire. Il estimait que le roi Joseph de Bragance était un incapable et plus encore sa fille Marie I qui venait de lui succéder. Le Brésil serait gouverné par un Président élu !

Maria Aparecida apprit beaucoup plus tard, alors qu’elle avait quitté Vila Rica, que Tiradentes avait animé la révolte du Minas à Vila Rica, puis à Rio : il avait été arrêté, écartelé et soumis au supplice de la roue, tué en 1792, son cadavre dépecé et exposé à Vila Rica. Il sera le héros de l’indépendance du Brésil, le village de São José, à São João Del Rei, prit aussitôt son nom : Tiradentes.

Maria avait deviné que son mari était très proche de ces idées, et pourtant les Lisboa devaient tout aux Gouverneurs et à l’Eglise. Le séjour à Sao João s’achevait : ils allaient commencer le vrai voyage en direction de Paratí.

La vieille route de l’or

En route vers le sud, le couple des Lisboa devait d’abord traverser une plaine très fertile et bien cultivée. Un soir ils bavardaient quand Antonio lui montra un curieux alignement de petits arbres verts couverts de baies rouges et vertes. Ils descendirent de cheval : Antonio lui fit gouter les deux variétés de fruits ; elle trouva que c’était amer. Il lui donna une explication : « ces arbustes sont cultivés en Arabie : on extrait des graines une boisson tonifiante que l’on appelle le moka ou le café. Si nos terres rouges dans la région de Rio à São Paulo et surtout dans le Paraná s’adaptent à cette culture ; le café peut devenir le prochain cycle de prospérité. Je pense comme mon père, que les mines d’or du Minas sont en train de s’épuiser. S’il n’y avait plus d’or, nos belles villes s’endormiraient pour un ou deux siècles ou pour toujours, comme cela s’est produit dans l’antiquité. Mes églises tomberaient en ruine ».

Ils arrivaient au pied de la grande chaine de montagne qui bordait la côte, la Serra Atlantica ; une fois franchie, il faudrait aborder la Serra da Bocaïna, pour arriver à Paratí dans un mois ! Antonio avait acheté un deuxième fusil pour Maria, en cas de mauvaise rencontre. Un convoi d’or était parti depuis quelques semaines de Vila Rica, les brigands avaient dû le suivre, ce qui leur éviterait de les rencontrer.

La piste était assez large pour faire passer les convois, en saison sèche il était facile d’éviter les ornières ; celle de la Bocaïna était très accidentée dans une région très humide, où il pleuvait presque tous les jours. Le soir en bivouaquant, il fallait instituer un tour de garde comme dans les forêts de l’Itacombi. Maria et Antonio aperçurent avec envie de magnifiques palissandres très hauts, mais il n’était pas question de les débiter, faute de charrette. Un jour Antonio entendit un vol d’urubus noirs, sinistre présage ; Maria fut la première à distinguer la silhouette d’hommes cachés dans la forêt. Ils débusquèrent le fusil braqué dans leur direction, nos voyageurs avaient sauté de leurs montures pour s’embusquer derrière un rocher : ils tirèrent ensemble et firent mouche ; ils alignèrent cinq cadavres que les carnassiers et les urubus ne manqueraient pas de dévorer.

A Parati, le port de l’or, on découvrait un petit village de maisons blanches à un étage, des rues pavées très propres, une jolie église et le port. En plus grand, le village ressemblait à São José, un petit paradis. Ils se reposèrent pendant un mois et prirent place sur un bateau à voile, qui embarqua leurs chevaux et leur mulet. Ils parvinrent à Rio en moins de deux jours. On était en juin 1778 ; ils étaient mariés depuis cinq ans et s’aimaient autant qu’au premier jour …

La découverte de Rio et celle des infirmités d’Antonio

Ils étaient arrivés à Rio par la mer, en face d’un paysage unique au monde : seul le vieux centre était très habité ; du pain de sucre à la montagne de la Gavea, une succession de plages s’étalait, avec quelques masures et restaurants. Les seules églises que l’on voyait étaient sur la colline de Santa Teresa et sur la baie de Botafogo, où se dressait la jolie petite église de la Gloria. A cheval, ils partirent en direction d’une auberge proche du port où Antonio avait ses habitudes. Antonio avait beaucoup d’affaires à régler avec l’évêché et le gouverneur général : ils resteraient un mois. A nouveau parfaitement libre, Maria visita les couvents, les églises et les palais, elle flânait dans les rues, découvrant les produits de luxe de Paris, de Londres et de Vienne, la profusion des azulejos du Portugal au couvent São Bento … Tout était beau, elle aimait Rio, peut être plus que Vila Rica, qui lui semblait un petit village.

Puis un soir à l’auberge elle fit une découverte : Antonio était malade ; il était progressivement handicapé. Déjà à Paratí, elle avait remarqué qu’il boitait et avait peine à marcher sur les pavés inégaux des rues. Dans l’alcôve, elle remarqua que son pied gauche était à moitié tordu, ce qui expliquait sa difficulté à marcher. Son genou était enflé, il avait de la peine à s’agenouiller à l’église ; pour ses mains, il en allait de même les doigts n’était plus droits mais tordus ; pour son dos, une courbure beaucoup plus forte. Et surtout elle vit qu’il souffrait beaucoup. Elle lui en parla avec compassion ; il lui répondit que c’était temporaire, qu’il se sentait toujours aussi fort. C’est à Rio qu’elle devina pour la première fois qu’il était sérieusement handicapé, aleijado ! Ils repartirent par le nouveau chemin et arrivèrent en deux jours à Vila Rica ; c’était le début des mauvaises années !

Les soupçons, les humiliations et la répudiation de Maria Aparecida

Le nouvel hivernage de 1779 commençait à Vila Rica, Antonio était de plus en plus sur le chantier de Congonhas, mais également à Rio. Sa maladie progressait rapidement ; le matin il fallait que José l’aide à monter sur son cheval ; il ne pouvait plus hisser les linteaux de pierre sur la charrette, ni soulever les grands madriers. Bien plus, il partait le matin, caché dans une robe grise de capucin, on ne voyait plus son visage, il retournait à la nuit tombée : il fuyait les passants et les enfants. On finit par le surnommer le petit estropié « Aleijadinho » !

Maria sentait que son couple se dissolvait : il était devenu colérique, brutal, méchant, il n’aimait pas leur fils. Puis la rumeur aidant, elle commença à avoir des soupçons, la trompait-il ? Enfin se produit la succession des humiliations : son autre fils, les maîtresses, la répudiation et son départ dans la honte ! Son amour était fini. Rappelons ces évènements.

Tout avait commencé avec l’aggravation du handicap et la méchanceté et brutalité d’Antonio. Les amis les plus proches de Maria, par exemple Ataíde, lui disaient que c’était une réaction provoquée par la souffrance et la déchéance physique.

D’où venait cette maladie ? Des rhumatismes déformants, que l’on désignera plus tard comme la polyarthrite rhumatoïde ou la poliomyélite, des maladies d’enfance, des maladies transmises par les relations avec les prostituées, telles que la syphilis ! Une autre hypothèse était la lèpre, très répandue au Brésil. De toute façon Maria ne savait rien de son mode de vie avant de le connaître. Il était devenu méchant, surtout avec elle : il commença à la battre. Il la traita comme une cuisinière, alors qu’il y en avait une. Il lui faisait l’amour sans préliminaires, comme une brute.

Il n’aimait pas Segunda-Feira, qu’il battit également. Son fils avait peur d’Antonio : un beau jour, il avait 6 ans, il fit une fugue ; on le retrouva chez un oncle Peixoto. Un mois après, il fit une seconde fugue et on ne le retrouva jamais. Antonio faisait le malheur de Maria Aparecida et était parvenu à lui faire perdre son fils : l’amour se transformait en haine.

La rupture

La rupture découla des soupçons. Maria voulait en vérifier la teneur. D’abord des voisins lui avaient dit que le fils de Mestre Lisboa était déjà marié et qu’il avait contracté avec elle un faux mariage. Le supérieur des Franciscains, fouillant ses archives, voulut la rassurer : « ton mariage est parfaitement valable, voici l’acte, tu es la femme d’Antonio Lisboa et vous avez un fils commun Segunda-Feira Lisboa, son prénom m’avait beaucoup intrigué ». Tous ces papiers sont archivés à Rio. Maria n’était pas convaincue, elle se rendit à Rio aux archives épiscopales et demanda à voir l’état-civil d’Antonio. La rumeur était fondée : comme son père, il avait épousé une portugaise en 1775, en légitimant l’enfant qu’il avait eu d’elle. Mais alors son mariage à elle ; un faux : Antonio avait déclaré sous un autre nom un enfant bâtard, et ce n’était pas le premier ! Bien plus, il donna à son fils légitime le prénom de Manuel Francisco Lisboa (comme son père), le fit entrer à l’école, puis à l’université où il prit le diplôme d’architecte et fit plus tard le métier de son père. Bien sûr, il sera le seul à hériter d’Antonio Lisboa, mais heureusement celui-ci avait tout dilapidé !

L’humiliation

Les humiliations s’accumulaient : elle découvrait des maîtresses dans tous les chantiers, même à Vila Rica. Le pire fut le jour où elle trouva dans son lit une femme énorme et vieille faisant l’amour avec Antonio, qui lui dit en riant : « vient te joindre à nous pour s’amuser ». Elle comprenait tout : il voulait s’accoupler avec quelqu’un d’aussi laid que lui. Antonio avait perdu des dents, son visage était déformé par un rictus, il perdait des doigts de ses pieds et mains, qui tombaient (lèpre ?). Ses nouvelles statues exprimaient les angoisses de Jérôme Bosch et commençaient à reproduire ses propres difformités. Plus tard, il n’aurait plus qu’un orteil et un pouce ; il faudra lui lier les jambes à genou sur des planches, et il sculptera les statues de Congonhas en faisant attacher son ciseau et son marteau à ses mains.

La répudiation

Antonio finit par installer sa maîtresse à la maison : il dit à Maria : « va-t-en, disparais, je te répudie ! ». Enfin l’amour-propre était revenu : elle prit dans sa chambre son argent, son oratoire et la statue de la Vierge, puis se dirigea vers son ancienne maison et expliqua à Folinha : « je ne reviendrai jamais, lui vivant ».

Aleijadinho vivra longtemps jusqu’en 1814, il achèvera son œuvre à Congonhas. Il mourut paralysé et pauvre, ayant distribué tous ses biens aux noirs. Ce fut un sculpteur célèbre, mais les femmes de célébrités sont rarement heureuses !

Une nouvelle vie allait débuter pour Maria Aparecida.

 

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PERSONNAGES

 

Aleijadinho, Antonio Lisboa, le premier mari de Maria Aparecida Peixoto, sculpteur génial des villes de l’or dans le Minas Geraes.

Ataïde, peintre de fresques, compagnon de l’Aleijadinho.

Dantas Gustavo, marchand de bois à Rio.

Josézinho, sculpteur, compagnon de l’Aleijadinho

Lisboa Manuel, sculpteur, père d’Antonio, dit l’Aleijadinho.

Peixoto Mourinho, frère de Maria.

Peixoto Eusebio, charpentier, pére adoptif de Maria.

Peixoto Folinha, mère adoptive de Maria Aparecida.

Peixoto Maria Aparecida, héroïne du roman, contracte sept mariages.

Peixoto Segunda-Feira, nom de sa mère gardé par son premier fils, refusant celui de son père Antonio Lisboa ; devient fazendeiro, se marie avec un italienne et vit au Goias.

Peixoto Tancredo, l’oncle protecteur de Maria, se résigne à se marier avec une jeune nièce.

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Christianisme et islam (II) – De la tromperie http://mondesfrancophones.com/espaces/politiques/christianisme-et-islam-ii-de-la-tromperie/ http://mondesfrancophones.com/espaces/politiques/christianisme-et-islam-ii-de-la-tromperie/#comments Mon, 19 Dec 2016 21:57:15 +0000 http://mondesfrancophones.com/?p=8066 Après le martyre qui est considéré comme une voie privilégiée d’accès à la sainteté tant chez les catholiques que chez les musulmans mais qui ne revêt pas la même signification pratique dans les deux religions, un autre sujet mérite d’être exploré, celui de la tromperie. La tolérance des musulmans envers la taqiya est bien connue. Par contre, on attendrait de l’Église qui interdit le mensonge dans son huitième commandement[i] une condamnation sans appel. C’est pourquoi la parabole de l’intendant infidèle, retenue dans la liturgie, ne peut que soulever l’incompréhension.

Vendredi 4 novembre 2016 – 31ème semaine du « temps ordinaire »
Lecture de l’Évangile selon saint Luc, chap. 16 (1-8)
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Un homme riche avait un gérant qui lui fut dénoncé comme dilapidant ses biens. Il le convoqua et lui dit : ‘Qu’est-ce que j’apprends à ton sujet ? Rends compte de ta gestion, car tu ne pourras plus être mon gérant.’
« Le gérant se dit en lui–même : ‘Que vais-je faire puisque mon maître me retire la gestion ? Travailler à la terre ? Je n’en ai pas la force. Mendier ? J’aurais honte. Je sais ce que je vais faire, pour qu’une fois renvoyé de ma gérance, des gens m’accueillent chez eux.’ Il fit alors venir, un par un, ceux qui avaient des dettes envers son maître. Il demanda au premier : ‘Combien dois-tu à mon maître ?’  Il répondit : ‘Cent barils d’huile.’ Le gérant lui dit : ‘Voici ton reçu, assieds-toi et écris cinquante.’ Puis il demanda à un autre : ‘Et toi, combien dois-tu ?’ Il répondit : ‘Cent sacs de blé.’ Le gérant lui dit : ‘Voici ton reçu, écris quatre-vingts.’
« Le maître fit l’éloge de ce gérant malhonnête car il avait agi avec habileté ; en effet les fils de ce monde sont plus habiles entre eux que les fils de la lumière. »

Si les paraboles sont souvent difficiles à interpréter, celle-ci défie la morale la plus élémentaire. Comment le maître trompé peut-il faire l’éloge de l’habileté de celui qui l’a trompé ? Ce maître serait-il un anarchiste, hostile à la propriété privée ? Rien ne le laisse supposer. D’ailleurs l’« admiration » du maître pour le gérant malhonnête ne l’a pas empêché de le renvoyer et il n’est aucunement question, après son coup d’éclat, de le réembaucher. Et puis même, que peut bien signifier l’admiration pour une habileté mise au service d’un vol ? On comprend tout-à-fait que Jésus exhorte les « fils de la lumière » à faire preuve d’habileté au service de la religion mais était-il besoin pour autant de louer, entre toutes les habiletés, celle d’un « intendant malhonnête » ?

le-gerant-malhonnete

Certains exégètes se sont employés à démontrer que l’intendant (ou le gérant) n’était pas vraiment malhonnête, du moins avant son renvoi[ii]. Tel serait le cas, en effet, s’il avait dilapidé les biens de son maître par simple incompétence. Le texte n’interdit pas absolument cette interprétation – quoique l’incompétence n’aille guère avec l’habileté – mais elle ne nous mène pas bien loin. Lorsque le maître traite son intendant de malhonnête, sa malhonnêteté est en effet avérée.

La parabole soulève une autre énigme. Pourquoi l’intendant n’a-t-il pas fait une entière remise des dettes et, plus précisément, pourquoi cinquante barils d’huile au lieu de cent dans un cas et quatre-vingts sacs de blé au lieu de cent dans l’autre cas, soit des remises respectives de 50% et de 20% ? Les prêts à intérêt étaient théoriquement interdits chez les juifs (e.g. L’Exode, 22, 24) mais tolérés en pratique. Des taux différents sur l’huile et le blé pouvaient s’expliquer par le risque d’une tromperie possible, dans le cas de l’huile (en l’occurrence, la diluer avec de l’eau dans les jarres remises au créancier)[iii]. Bien que cela ne soit nullement explicité dans l’Évangile, il est imaginable que l’intendant ne fasse en réalité que contraindre son maître à respecter la loi des anciens.

Accepter cette interprétation serait cependant totalement contraire à la lettre de la parabole. Si Jésus avait voulu exempter l’intendant de ses fautes et vanter seulement son habileté, il lui aurait été facile de le faire. Or rien dans la lettre du texte n’autorise à mettre en doute sa malhonnêteté. Force est donc de retenir de cette parabole qu’un intendant malhonnête est digne d’éloge.

La suite de la parabole, ou plutôt de la morale qu’il faut en tirer, est donnée au début de l’Évangile du jour suivant.

Samedi 5 novembre 2016 – 31ème semaine du « temps ordinaire »
Lecture de l’Évangile selon saint Luc, chap. 16 (9)
Et moi, je vous dis : « Faites-vous des amis avec de l’argent malhonnête, afin que le jour où il ne sera plus là, ces amis vous accueillent dans les demeures éternelles ».

La formulation étonne à nouveau. On peut donc avoir de l’argent malhonnêtement gagné, à condition de s’en servir pour (se faire) des amis ! Ce verset est interprété par l’Église comme un appel à faire la charité. Les bonnes œuvres seront comptabilisées en tant que trésor céleste, conformément à une autre parole de Jésus : « Ne vous amassez pas des trésors sur la terre … mais amassez-vous des trésors dans le ciel » (Matthieu 6, 19-20). Il n’empêche que le verset de l’Évangile de Luc semble encourager une nouvelle fois à déployer une certaine habileté dépourvue de scrupules : peu importe comme vous avez gagné cet argent pourvu que vous l’utilisiez pour le bien.

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A côté des Évangiles, le Coran a au moins le mérite de la clarté. L’islam est une religion combattante qui envisage de s’étendre par des guerres de conquête. Dès lors, toutes les ruses sont permises. Plusieurs  versets du Coran justifient la tromperie face aux infidèles.

taqiya

Extrait du Coran, sourate III, « La famille de ‘Imran », versets 28-29[iv]
Que les croyants ne prennent pas pour alliés des infidèles plutôt que des croyants. Ceux qui le feraient ne doivent rien espérer de la part de Dieu, à moins que vous n’ayez à craindre quelque chose de leur côté. Dieu vous avertit de les craindre : car c’est auprès de lui que vous retournerez. Dis-leur : Soit que vous cachiez ce qui est dans vos cœurs, soit que vous le produisiez au grand jour, Dieu le saura. Il connaît ce qui est dans les cieux et sur la terre et il est tout puissant (n.s.).

Extrait du Coran, sourate XVI, « L’abeille », verset 106[v]
Celui qui renie Dieu après avoir eu foi en Lui – excepté celui qui a subi la contrainte et dont le cœur reste paisible en sa foi -, ceux dont la poitrine s’est ouverte à l’impiété, sur ceux-là tomberont le courroux de Dieu et un tourment terrible.

Dans le passé, ce verset a été utilisé par exemple par les Morisques sous la coupe d’un souverain chrétien en Andalousie. Annie Laurent cite une fatwa du mufti Ahmed Ibn Jumaïra (en 1504) donnant des consignes précises à ce sujet. Des musulmans forcés par les chrétiens d’injurier Mahomet étaient autorisés à le faire à condition de penser en eux-mêmes que leurs paroles étaient prononcées par Satan. S’ils étaient obligés de boire du vin ou de manger du porc, ils pouvaient le faire également à condition de condamner mentalement cet acte impur[vi].

Le même verset a été et est encore utilisé par les chiites minoritaires en milieu sunnite. La même Annie Laurent rappelle ainsi que lorsque Hafez El-Assad (père de Bachar), alaouite, a pris le pouvoir à Damas, en 1970, il a « multiplié les gestes destinés à se faire passer pour un musulman orthodoxe aux yeux du monde sunnite ».

La dissimulation est enfin une stratégie employée par des musulmans dans les pays occidentaux pour convaincre que l’islam est une religion parfaitement compatible avec les droits de l’homme, en édulcorant tout ce qui leur est de fait contraire (place des femmes, violence, liberté de conscience, etc.) Comme ces musulmans installés ne vivent sous l’emprise d’aucun danger réel, comme leur vie n’est pas menacée, ils ne devraient donc pas en principe employer la ruse. Du moins sur la foi du Coran. Car celle-ci est explicitement autorisée par des hadiths dans d’autres cas, à commencer par la guerre. « La guerre, c’est la ruse «  (al-Boukhari, 3029 ; Mouslim, 58) : il est ainsi considéré comme licite de se dissimuler pour approcher une ville ennemie. Par contre la trahison d’un traité ou d’un pacte, même informel, est censément interdite. À cet égard, le site convertistoislam.fr cite l’exemple suivant :

Omar Ibn al-Khattab a adressé à  un homme qu’il avait envoyé commander une armée ceci : « Il m’est parvenu que certains d’entre vous se mettent à la poursuite du mécréant non arabe jusqu’à l’obliger à se réfugier sur une montagne et se sauver et lui disent alors : ‘n’aie pas peur’. Et puis quand ils le saisissent, ils le tuent. Au nom de Celui qui tient mon âme en Sa main, s’il s’avère que quelqu’un s’est comporté de la sorte, je lui trancherai la gorge ».[vii]

D’une manière générale, il est interdit de mentir. Sur le même site :

Cheikh Abdoul Aziz Ibn Baz a dit : « Il est recommandé au croyant d’avoir rarement recours au serment, même quand il dit la vérité. Car le fréquent recours au serment peut entraîner l’homme dans le mensonge. Or le simple fait de mentir est interdit. Aussi est-il bien plus grave d’y ajouter un serment. Si toutefois une nécessité fondée sur un intérêt bien compris oblige quelqu’un à prononcer un faux serment, il peut le faire sans gêne en raison du hadith d’Um Kalthoum: « Le menteur n’est pas celui qui tient de bons propos (inexacts) afin de réconcilier les gens » (al-Boukhari, 2546 ; Mouslim, 2605).

Il y a donc des exceptions. On peut par exemple raconter à chacune de deux parties ennemies que l’autre désire la paix afin de les mettre en situation d’accepter une paix à laquelle aucune des deux n’aurait songé ! Ou bien, pour détourner le bras d’un assassin, je peux prétendre que l’homme qu’il entend tuer est mon frère, etc. La guerre est une autre de ces exceptions, comme on l’a vu.

Sous cet éclairage, la taqiya apparaît donc licite pour les islamistes qui se considèrent en guerre contre l’Occident. Et cela vaut autant pour les terroristes qui peuvent afficher ostensiblement les mœurs du pays qu’ils entendent frapper (boire de l’alcool, manger du porc, etc.) que pour les idéologues et autres imams qui sont ainsi en droit de défendre les droits de l’homme (et de la femme) en public, tout en prêchant le contraire à leurs « frères ».

On pourrait néanmoins faire valoir que les musulmans installés dans un pays occidental adhèrent à un pacte tacite de non-agression à l’égard du pays d’accueil au terme duquel ils s’engagent à respecter ses valeurs et que trahir ce pacte est contraire à l’islam. Bien que ceci, à l’évidence, ne vaille pas pour les terroristes venus d’un pays musulman, il y aurait là un moyen de persuader les imams de prêcher en faveur de l’acceptation desdites valeurs.

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La conclusion de cet article sera donc la même que pour le premier. Les textes chrétiens ne sont pas moins choquants que ceux de l’islam. Ils le sont même tellement, parfois, qu’ils semblent défier le bon sens. C’est aussi vrai pour l’histoire des sept frères poussés par leur mère au martyre que pour l’apologie de l’intendant infidèle. A cet égard, on préfèrerait plutôt l’islam qui recommande la dissimulation face aux infidèles plutôt que de sacrifier sa vie pour un motif somme toute futile, et qui condamne rigoureusement la trahison. Par contre, nul ne niera que le christianisme, aujourd’hui du moins, prône véritablement l’amour et la paix conformément à la lettre des Évangiles. On n’en dira pas autant de l’islam, alors que le Coran recommande le djihad au service duquel il met la ruse et le martyre. À nouveau, il paraît donc légitime d’exiger des partisans de cette religion la clarification qui passe par une révision de leurs textes sacrés, à commencer par le Coran : non, Allah ne demande pas aux croyants d’aller guerroyer contre les infidèles et les assassins qui commettent des attentats à l’aveugle ne sont pas attendus au paradis par soixante-douze vierges mais ils rôtiront en enfer, qu’ils utilisent ou non la ruse !

 

[i] Huitième commandement : « La médisance banniras et le mensonge également », Catéchisme de l’Église catholique.

[ii] Yves I-Bing Cheng, « La parabole de l’intendant avisé », www.entretienschretiens.com.

[iii] Cf. J.D.M. Derrett, Law in the New Testament cité par Yves I-Bing Cheng.

[iv] Traduction de Kasimirski ; verset 27 selon d’autres traductions qui optent pour « Dieu vous avertit de le (plutôt que les) craindre ».

[v] Nous abandonnons ici Kasimirski (16, 109) dont la traduction est fautive.

[vi] Annie Laurent, « La taqiya ou le concept coranique qui permet aux musulmans radicaux de dissimuler leurs véritables croyances », www.atlantico.fr/decryptage/taqiya-ou-concept-coranique-qui-permet-aux-musulmans-radicaux-dissimuler-veritables-croyances-annie-laurent-2445946.html.

[vii] http://www.convertistoislam.fr/article-dossier-le-mensonge-en-islam-et-qu-est-ce-que-la-taqiya-83748295.html

[vii] Ibid.

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Jugurtha au regard d’Henri Cachin-Kréa dans Le Séisme http://mondesfrancophones.com/espaces/maghrebs/jugurtha-au-regard-dhenri-cachin-krea-dans-le-seisme/ http://mondesfrancophones.com/espaces/maghrebs/jugurtha-au-regard-dhenri-cachin-krea-dans-le-seisme/#respond Sat, 17 Dec 2016 22:38:47 +0000 http://mondesfrancophones.com/?p=8061 112

Roselyne Baffet écrivait au sujet de la pièce théâtrale du poète et journaliste Algérien, Henri Cachin-Kréa, intitulé Le Séisme (), ce qui suit :

« Le Séisme de Kréa, apparait comme étant une arme de lutte. Elle est une référence à ce qu’on pourrait appeler un théatre « révolutionnaire ». Réduite à sa plus simple expression théâtrale, cette pièce n’a pas été jouée et n’a de théatre que le non. » (1).

Loin de commenter un tel jugement de valeur, il y a lieu de relever la mention que donnant Henri Cachin-Kréa (1933-2000) à son texte dramatique, de « tragédie ». Cette « imitation d’une action de caractère élevé et complète » (Aristote). La pièce peut être assimilée à ce

Principe anthropologique et philosophique que l’on retrouve dans d’autres formes artistique, si ce n’est l’existence humaine même, cet impossible « tâche de peindre en révolution et en séisme cet intermède patriarcal », comme le notait Jean Giraudoux. C’est bien cette étymologie du « secouer » qui, au figuré, renvoie à des bouleversements entre un titre objectal comme énoncé aléatoire, totalement étranger au texte qui suit, et le personnage de Jugurtha, un individu visuel dont l’univers référentiel est celui de l’Histoire. Il est aussi une onomastique (un système des noms propres) qui désigne dans la langue amazigh, « celui qui est le plus grand d’entre vous ».

Avec un Prologue, deux Épisodes et un Exode, le texte dramatique de Cachin-Kréa, nous plonge dans l’ethnodrame,

« Ce phénomène originaire qui est à la fois religion et drame (et) est à l’origine du théatre et de la religion populaire de bien des peuples » (2),

Où treize (13) personnages évoluent le long des 78 pages. Pour ce qui est de la fable, les choses sont un peu plus complexes devant une narration composite.

À l’exposition de la pièce, partie qui précède la première entrée du Chœur, la Voix, en scène 1 (S1) expose le phénomène naturel dans un discours scientifique en l’illustrant d’exemples de séismes qui ont eu lieu de par le monde, à l’époque de la rédaction du texte, de la Calabre (Italie) jusqu’au séisme prémonitoire d’Orléansville (Chlef, Algérie) un certain 9 septembre 1954.

Toujours à la Scène 1, le Coryphée intervient derrière un écran blanc, en faisant une lecture d’un spectacle dont la raison et la déraison de l’homme semble être le thème du texte dramatique. C’est l’histoire des trois ou quatre générations dont la situation n’a guère changé. En S2, il sera question de campagne guerrière romaine contre les « barbares », commandé par Jugurtha et sa livraison, après une trahison, à Sylla qui le conduit comme prisonnier an Consul à Rome afin d’être exécuter.

Le dialogue qui est compris entre deux chants du Chœur (à l’Épisode) est subdivisé en deux parties avec huit scènes. Il est une écriture triturée, comme élastifiée entre deux générations, dispersées dans l’analepsie (flash-back) produisant un temps théâtral qui renonce à la linéarité et à l’objectivité. Quatre personnages interviennent en S1 et S2, en un elles-retour où l’apparition-disparition du masque de Jugurtha à l’écran, fige et ramène les personnages sur scène.

Le personnage Vieil Homme présente la situation d’un espace interdit « les rues nous sont interdits », « la moindre impasse est parcouru par les policiers » ou encore « la catastrophe sans précédent s’est abattue sur notre ville », en intervenant 24 fois en direction de la Vieille Femme, 29 fois envers le Jeune Homme, 23 fois en direction de la Jeune Femme, 10 fois vers le public et 3 fois seulement face aux soldats. Ce personnage majeur annonce dès la première phrase, un climat de guerre régnant dans une ville touché par le séisme et épargnant une campagne qui s’éveille par la prise des armés et le révolte.

Que pouvons-nous retenir de cette configuration dramatique, entre un passé mythique où l’objet « masque » fait figure d’une mémoire collective qui se regarde comme image, et une actualité tragique qui

« Enfermé les habitants des villages dans les cavernes et éventré les femmes et les vieillards » (Le Séisme, p.40).

Le tout en étroite relation avec la position même de Cachin-Kréa, vis-à-vis « d’un peuple à qui on a voulu couper la langue, dont on a voulu fracasser la nature », selon Jean Amrouche.

Qu’interroge-t-on dans un texte qui concerne une pratique dramatique qui s’ouvre sur diverses sources culturelles ? Un enseignement interculturel, ne conforterait-il pas une production théâtrale qui s’intégrait dans une tendance artistique, où l’écriture retrace diverses influences culturelles ou ethniques.

 

Théâtralité interculturelle

L’épaisseur de signes et de sensations à partir de l’argument écrit, comme l’entendait Roland Barthes, dans Essai critiques (1964), est cette théâtralité qui, « submerge le texte sous la plénitude de son langage extérieur », une perception œcuménique où les paramètres culturels sont nombreux et que leur confrontation obéit à tout un jeu de simulation et de stratégies cachées. Mais que recouvre le préfix inter ? Un chassé-croisé ? Un métissage ou un dialogue de sourds et d’indifférents ?

Il y a lieu d’établir des cadres et des cas de figures de l’interculturalité, allant de la simple citation de la culture étrangère « à son assimilation pure et simple de l’étrangeté absolu à la familiarité parfaite », Patrice Pavis, Dictionnaire du théatre, Paris, Dunod, 1996.

Au-delà d’une théorie en bonne et due forme, la théorie des transferts culturels se borne à observer quelques grands mécanismes, notamment :

  • Identification des éléments formels et mathématiques étranger dans la mise en scène ;
  • Le choix d’une forme pour recevoir les matériaux et les traditions étrangères ;
  • Enfin, la représentation théâtrale de la culture : mimétique par imitation ou comme accomplissement à une action culturelle.

À travers cette visée de la question théâtrale, l’expérience dramatique en Amérique latine forme une tendance bien spécifique de la mise en scène en s’efforçant d’examiner l’être humain dans ses rapports à la nature et à la culture, et qui élargit la notion de théâtre aux pratiques culturelles et spectaculaires (Cultural performance).

Pour Gordon Craig, « le masque est la tête idéale du théâtre ». Le masque est l’emblème ou l’archétype de la théâtralité, signifiant par- là que pour lui seul le masque en tant qu’artifice pure, forme plastique créée, afin de dépasser l’instabilité, la frivolité et la trivialité des expressions quotidiennes du visage et manifester la figure spirituelle une et éternelle, forgée par la fiction du poète dramatique.

Dans Le Séisme, le Prologue et à travers les S5, S6 et S7, dévoile le masque de Jugurtha « derrière l’écran » en « projection du masque de Jugurtha » (p.29) ou encore, lorsqu’une Voix récite « pendant que l’écran est illuminé au rouge vif » (p.30) et que la musique rappelant le séisme naturel, résonne dans la salle. Si le masque est lié au sacré dans les sociétés anciennes, il représente aussi un moment où l’homme qui s’en revêt, se retrouve en contact avec des forces extérieures à lui et qu’il « incarne » ou qu’il reçoit. Pour l’exemple de Jugurtha, le masque apparaissant/disparaissant se fait le véhicule de forces où derrière une figure, disparait la personnalité psychologique le rôle social qui accumule toutes les grandes forces psychiques,

« Le Numide s’y rend également, entouré de la plupart de ses familiers, sans armes, comme il avait été convenu. Un signal est donné et il est assailli de tous côtés par l’embuscade. Tous ses amis furent massacrés. Lui-même, chargé de chaines, est livré à Sylla, qui le conduisit au Consul » (Le Séisme, p.32).

Une figure totalisante du héros mythique qui dépasse, la conscience déchirée par les contrastes. Trahit par ses siens, il dérive du statut de personnage de l’Histoire et d’un passé ancestrale à un archétype vital à cause de sa valeur unificatrice et totalisante et permet d’établir un pont entre le Passé et le Présent, sans lequel il résulterait « un état de conscience déraciné» (3).

C’est à travers cette « poétique du masque » que Cachin-Kréa fait, défait et refait sans cesse la réalité visible du visage et du corps. Le visage est ainsi nécessairement le lieu paradoxal de la plus grande force et de la plus grande vulnérabilité de l’être humain.

Sur un plan didactique, la dimension interculturelle du texte de l’auteur de Djamel (1961), est à situer dans une perspective éthonoscénologique, ce néologisme forgé par J.-M. Pradier (4), pour élargir l’étude du théâtre dans « Les différences culturels, des pratiques et des comportements humains spectaculaires organisés – PCHSO » (5). Ethnologie et anthropologie culturelle interviennent avec souplesse à des objets qui ne soient, ni des métaphores, comme la théâtralité de la vie sociale ou du quotidien, ni les domaines ouverts sur l’infini comme le sont parfois les performances de tous ordres : jeux, sports, cérémonies, rites, etc.

Ce qu’il y a lieu aussi de préciser au sujet de ce texte dramatique est cette tragédie, celle d’une nation qui se développe dans un flash-back à deux temps, mais aussi à deux tons. Le ton du Vieil Homme et celui de l’Ancêtre, qui n’est qu’un « dieu-masque » tout comme Dionysos. Autour de ce dernier, il y a lieu de préciser que le dieu barbu, chevelu et couronné de lierre, dont le regard provoque la transe extatique ou le délire joyeux, bref, métamorphose l’homme en l’immergeant dans le divin hellénique.

Le « sommeil automatique » qui « dura des siècles » (p.34) et le rêve qui n’est que « la grossière moquerie de la réalité » (p.37). Dans ce souvenir d’une ville endormie sous « la menace du feu » (p.36), le tremblement de la terre résonnera dans « les tympans comme le pressentiment démesuré des combats » (p.36). L’univers chaotique que décrivent les dialogues des quatre principaux protagonistes se précise par l’introduction de l’auteur, relié, dans le texte, par une Voix :

« Convenez que la terre s’émut dans le même temps que le peuple surgissait de la torpeur caractérisée en laquelle en l’avait plongé irrévocablement selon le vœu des forbans, convenez que les séismes se ressentent des mêmes causes qu’ils soient humains ou telluriques » (p.54).

Dans ce pays étrange où les soldats A et B, à peine débarqués que la terre se met à trembler et que « les pierres mêmes ruminent des menaces » (p.56). Henri Cachin-Kréa assemble la force de l’imaginaire poétique entre archétypes et images primordiales (notant que le débat sur ces questions, entre Gilbert Durand et Jean Burgos, est demeuré inachevé). À vouloir asseoir une grille de lecture aliénante sur un texte, certes rédiger dans la langue de Voltaire, nous réduirons toute sa sensibilité et son objectivité à un sémantisme de surface telles ces lectures « lansoniennes », de l’ère des humanités !

Le tragique, comme image d’une aliénation sociale

En Exode, la Coryphée évoque Jugurtha, l’éternel justicier, surgissant pour mettre fin à l’inquiétude aux milieux des cités et des champs, d’un pays maudit. Le courage du peuple est évoqué au sein d’un feu purificateur. Le Vieille Homme et la Vieille Femme interviennent afin d’annoncer la prise de conscience du peuple, pour que le Vieil Homme décide, après un rituel de lavement des morts et qui sont transportés par le 1er Soldat et le Jeune Homme, de rejoindre « les compagnons » de son fils, ses filles et sa femme assassinés, tout en demandant à la Vieille Femme de prendre soin de l’Enfant.

Le Chœur achève le dénouement de la pièce, en faisant un contact sur un pays « creuset d’hommes de toutes origines de toutes destination poétiques ». Se heurtant au « cliquetis de feu en rythme sourd du sang » le dramaturge s’invente une écriture où le tragique étoffe l’ensemble du texte pour que l’image de l’aliénation sociale transposée devienne l’image même du complexe tragique. Le conflit dramatique est une représentation du collectif, la vie est un bien perdu, nous sommes morts et nous ne le savions pas, car le corps de Jugurtha (tel d’Hernani) sonne toujours au moment où nous pensons ressaisir ce que nous possédons.

Pour Cachin-Kréa, le tragique est jeté sur un masque d’un héros emprunté à l’univers patriarcal et féodal que détruit la monarchie centralisatrice. Pour en donner une dernière image et la rendre permanente, le dramaturge théâtralise un système social et ce jouie de son effacement, en mettant l’accent sur l’imposture qui consiste à projeter dans le passé la conception occidentale du « moi », telle que l’élaborait la philosophie kantienne.

Que faut-il, alors, déterminé dans ce support pédagogique dans l’enseignement d’un module, tel la littérature maghrébine et du tiers-monde en 2eme année de licence de français ? Une question fondamentale : le théâtre d’Henri Cachin-Kréa, se dérobe de la conception classique du tragique grec, pour s’installer dans la cérémonie interprétée comme un drame, au sens que Politzer, donnait à ce mot : un développement actif limité dans le temps et l’espace, un segment significatif de l’expérience commune, dont les éléments enchainés les uns aux autres réalisant ou représentent un acte collectif.

Le Séisme est une fête mythique, une représentation d’action comme le sont les fêtes traditionnelles des groupes archaïques. La représentation des personnages symboliques ou allégoriques qui incarnent, désignent ou veulent manifester la cohérence du groupe en exaltant l’unanimité et la frontière entre le théâtre et la vie sociale passe donc, par la sublimation des conflits réels : la cérémonie dramatique est une cérémonie sociale différée, suspendue. L’art dramatique de Cachin-Kréa sait qu’il s’épanouit en marge de la vie réelle, comme le concevait le sociologue des arts, Claude Duvignaud.

 

 

Note

  • Roselyne Baffet, Tradition et contestation dans le théâtre algérien, Paris, L’Harmattan, 1982, p. 50-51.
  • Mars, in Revue de psychologie des peuples, 1962, N° 1, p.21.
  • G. Jung et Ch. Kérény, Introduction à l’essence de la mythologie, Paris, Payot, 1968. P. 25.
  • M. Pradier, « Ethnoscénologie : La profondeur des émergences », in revue Internationale de l’imaginaire, N° 5, 1996.
  • M. Pradier, « Biologique et sémiologique », in revue Degrés, N° 42/43, été-autonome, 1985.
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Comment lutter efficacement contre l’idéologie islamique? http://mondesfrancophones.com/blog/comptes-rendus/comment-lutter-efficacement-contre-lideologie-islamique/ http://mondesfrancophones.com/blog/comptes-rendus/comment-lutter-efficacement-contre-lideologie-islamique/#comments Sun, 11 Dec 2016 22:08:49 +0000 http://mondesfrancophones.com/?p=8057 41gmsjrg2ol

Chahdortt Djavann (2016) Comment lutter efficacement contre l’idéologie islamique ? . Paris : Grasset, 2016

L’Iran et la mondialisation de l’idéologie islamique

Dans son dernier livre, Chahdortt Djavann propose des mesures pour stopper l’expansion de l’idéologie qui sous-tend le terrorisme et menace les acquis civilisationnels majeurs du monde libre. Il est grand temps que la République fasse son boulot. À la différence de Houellebecq et de Sansal, Djavann pense qu’il n’est pas trop tard pour contrer l’offensive islamiste rejetée par l’ensemble des Français, y compris les musulmans venus habiter en France pour se libérer du dogmatisme religieux et vivre une vie de citoyens libres. Djavann ne fait « pas d’amalgame » et critique la perception essentialiste d’une supposée « communauté musulmane » à identité homogène et stable. Les français musulmans sont la première cible des islamistes qui, depuis trois décennies, ont mis en marche une puissante entreprise de réislamisation des populations issues – ou sorties, comme le voudrait Mohamed Razane[1] -, de l’immigration, considérées contaminées au contact des idées, des valeurs et des pratiques occidentales[2].

L’essai de Chahdortt Djavann raconte l’histoire de l’idéologisation de l’Islam et de la mondialisation de l’idéologie islamique. Cette histoire commence en 1979 lorsque Khomeiny prend le pouvoir en Iran avec le soutien de la France et des États-Unis qui, dans le cadre de la Guerre Froide, croyaient créer ainsi un obstacle au totalitarisme communiste. En fait ces deux pays ont malgré eux contribué à la création d’un totalitarisme pire. La conceptualisation de l’islamisme est moins l’œuvre des frères Musulmans que du régime des mollahs. Ceux-ci ont su s’allier stratégiquement aux salafistes (la rivalité entre sunnites et chiites étant bien moins importante qu’on ne le pense et surtout n’ayant jamais empêché l’expansion de l’Islam et de l’islamisme) et s’appuyer sur les faux opposants de la diaspora iranienne (comme Marjane Satrapi dont le célèbre Persépolis est passé au crible d’une analyse critique perspicace) et sur la mauvaise conscience des politiques et des intellectuels occidentaux, pour exporter l’idéologie qui nourrit le terrorisme. On remarquera que dans cette histoire 1989 est une année clé. Deux cents ans après la révolution françaises, dix ans après l’instauration de la République Islamique, Khomeiny lance la fatwa contre Salman Rushdie, auteur des Versets Sataniques, pour cause de blasphème, en même temps que la première affaire du voile éclate en France, assénant un premier coup à République laïque. A l’orée de la dernière décennie du XXe siècle, celle de l’essor d’Internet et de la diversification des flux migratoires, la Chute du Mur inaugure sur l’effondrement des frontières l’ère de la mondialisation que l’on souhaitait et espérait être celle de la démocratie. Hélas, c’est celle de l’islamisme.

 

Démontage de l’argumentaire islamique

C’est un livre à visée pédagogique. Chahdortt Djavann se propose de démonter le discours islamique en déconstruisant des concepts, des slogans, des phrases stéréotypées et des arguments fallacieux qui envahissent le discours médiatique et font avancer l’obscurantisme et le dogmatisme au détriment de la pensée rationnelle. On se rend compte que la plupart des artifices rhétoriques qui composent le discours islamique procèdent de la dichotomie pur-impur (halal-haram). D’emblée, cette dichotomie détermine une hiérarchie entre les deux catégories : le pur est supérieur et bon, l’impur est inférieur et mauvais, car, comme l’explique Mary Douglas dans De la souillure, la création de l’ordre secrète un sous-produit qui le menace. L’impur, c’est l’entropie, le désordre, le chaos. Des binarismes comme croyants-non croyants/mécréants, masculin-féminin découlent de l’opposition entre pureté et souillure. Ce qui est impur, il faut s’en séparer. D’où la ségrégation des femmes. D’où le voile. Le voile ne sépare pas seulement les femmes des hommes, il établit à l’intérieur même de la population féminine la division entre femmes pudiques et femmes impudiques, celles que les hommes n’ont pas à respecter. D’où l’intérêt à porter le voile pour ne pas s’exposer au viol.

Une des formules que Djavann critique est « c’est ma culture ». Confortée par le multiculturalisme diffus de l’opinion publique, cette formule véhicule une perception essentialiste et identitaire de culture dans laquelle chaque individu n’est qu’un produit de sa culture et au nom de laquelle des dizaines de milliers de mineures nées en France sont mariées de force. Renvoyer l’individu sorti de l’immigration à sa culture est une forme déniée de racisme de la part de « ceux qui, chez l’autre, et au nom de l’autre, acceptent ce qu’ils n’auraient jamais toléré chez les leurs, car ils considèrent, sans l’avouer, que l’autre appartient à une culture inférieure » (p.183). Renvoyer quelqu’un à sa culture, cela signifie que la tradition prend le pas sur la loi. D’ailleurs les formules dévalorisant la loi ne manquent pas dans le discours courant, par exemple en parlant du voile : « ce n’est pas la loi qui réglera le problème », « plus on interdira, plus il y en aura », l’exemple du Royaume Uni à l’appui. Djavann réplique qu’en Angleterre, où aucune loi n’interdit les signes religieux ostentatoires où que ce soit, les burqas prolifèrent. De même, l’argument selon lequel la construction de mosquées et la formations d’imams ferait reculer l’islamisme et le terrorisme est démenti par la réalité aussi bien en Orient (notamment en Turquie) qu’en Occident : la multiplication des minarets, des voiles, des imams et des affiches halal sont le résultat du prosélytisme islamique. Il faudrait ajouter un autre signe : la montée de l’antisémitisme qui concerne aussi bien des institutions nationales comme l’école que des institutions internationales comme l’UNESCO[3].

L’auteure revient sur des arguments en faveur du port du voile énoncés aussi bien par la gauche au nom du droit des minorités, que par la droite au nom de la liberté vestimentaire individuelle : le voile serait comparable au string ou à la minijupe ; le voile n’est qu’un bout de tissu. Elle réplique que l’on n’a jamais vu des femmes et des adolescentes être obligées à porter des minijupes ou des strings sous la menace de kalachnikovs ; et compare le voile au drapeau national pour souligner sa fonction symbolique : le voile est le symbole de « la charia qui s’empare du corps féminin » pour afficher « la dichotomie structurelle du système démocratique et du système islamique » (p.81). Chahdortt Djavann aborde aussi l’accusation stéréotypée d’islamophobie comme une forme de censure qui décourage la critique des dogmes islamiques, fait passer les islamistes pour des victimes du colonialisme et accuse les laïques de racisme. Elle fait l’éloge d’Elisabeth Badinter, philosophe féministe qui a mis en lumière la fausse route du communautarisme, du néo-féminisme et du primat de la loi religieuse sur la loi politique.

Parmi les personnalités visées par Chahdortt Djavann se détache Barack Obama. Elle déplore avant tout le discours du Caire en 2009 où Obama a proclamé le droit et la liberté de porter le voile. Elle remarque que « l’esclavagisme est aussi considéré comme un droit et une liberté dans le Coran, qui conseille aux maîtres de traiter leurs esclaves équitablement. Qu’en pense-t-il, le premier président noir ? » (p.157). Elle déplore aussi le retrait précoce d’Irak, le désintérêt pour la Syrie et pour l’Europe et les négociations et accords avec l’Iran.

 

Ne cédons pas sur la laïcité

Tout comme Elisabeth Badinter, Chahdortt Djavann pense que la défense de la laïcité est une priorité absolue. Parce que la lutte ne se joue que sur le plan sémantique, l’auteure présente dans les deux derniers chapitres des propositions concrètes pour parer efficacement à l’islamisation, à la désintégration sociale et au laxisme déguisé en tolérance. Il s’agit, entre autres mesures destinées à consolider la laïcité, de faire signer aux nouveaux immigrés un contrat qui les engagerait à respecter les lois républicaines, de créer le service civique obligatoire, de rétablir l’uniforme scolaire. Ces mesures, propose Djavann, seraient soumises directement au vote populaire. Ce qui revient à soumettre la laïcité à un référendum : « Quel que soit le résultat du vote sur la laïcité, il nous faudra en assumer les conséquences. En démocratie, le vote de la majorité a le dernier mot. De deux choses l’une : ou c’est la laïcité qui doit s’adapter à l’islam, devenu la deuxième religion de France, ou c’est l’islam qui doit s’adapter à la laïcité. Les Français trancheront. » (p.237). Mais n’est-ce pas là mettre radicalement en jeu l’ensemble des valeurs et des principes qu’il s’agit de défendre pour assurer la citoyenneté libre, la démocratie, les droits de l’Homme, le droit qui fonde l’égalité des sexes, la poursuite du combat pour l’égalité des sexes, la mixité des sexes contre la banalisation de pratiques rétrogrades et oppressives qui infériorisent les femmes, les gardent dans un état de minorité et établissent l’apartheid sexuel ? Le noyau dur des valeurs démocratiques et républicaines qui soutiennent la forme de vie française et occidentale est un acquis civilisationnel validé par l’Histoire faite des luttes, des projets, des sacrifices, des peines, des révolutions, des progrès des idées, des lois et des pratiques que les générations antérieures ont entrepris au cours des siècles et qui ont fait du monde occidental un monde meilleur que le reste du monde. Les acquis civilisationnels sont inconditionnels, ne sont pas négociables, ne sont pas votables. Il ne faut pas voter l’abolition de la peine de mort, l’abolition de l’esclavage, les droits de l’Homme, l’état de Droit, la démocratie. Les voter, cela signifie les renvoyer dos à dos avec la charia, mettre dans un rapport d’équivalence, de symétrie et de réciprocité le modèle démocratique et le modèle qui lui est étranger et hostile. Il faut jouer le jeu de la démocratie représentative et non pas créer des conditions permettant que la contingence d’un vote puisse faire table rase de notre histoire, de notre mémoire, de notre passé, de notre identité de Français et d’Européens. Il ne faut pas céder sur la laïcité, il ne faut pas la mettre en danger, il ne faut en aucun cas envisager de la perdre.

 

Islamique et moyenâgeux

Un mot sur l’emploi de l’adjectif « moyenâgeux ». L’utilisation récurrente de cet adjectif pour critiquer les dogmes, les pratiques et les lois islamiques véhicule une image stéréotypée, détournée et insuffisante du Moyen Âge. C’est l’image qui découle de la formule de l’âge des ténèbres (the Dark Ages), l’âge auquel reviendrait la responsabilité de toutes les idées archaïques et de toutes les pratiques barbares (comme si l’Antiquité n’avait pas été archaïque et barbare). Le Moyen Âge est l’époque des croisades et des bûchers, des préjugés et des violences misogynes, du patriarcat féodal, des ordalies, des persécutions des hérétiques, des Juifs, des béguines, des lépreux … Certes. Mais il faut savoir qu’à partir de la seconde moitié du XIe siècle, l’Europe occidentale traverse, sous l’impulsion de l’Église, une mutation majeure qui jette les fondations de l’Europe moderne.

Après 1054, la réforme grégorienne inaugure un long processus de différenciation entre le politique et le religieux. En revendiquant la séparation de la sphère de compétences et de pouvoirs qui l’affranchira de l’emprise féodale séculière – au pouvoir spirituel le salut des âmes, au pouvoir temporel la gestion des hommes –, l’Église crée les conditions pour « the subsequent emergence of the modern secular state by withdrawing from emperors and kings the spiritual competence which they had previously exercised » (Berman, 1983 :115). La redéfinition du mariage entreprise par les réformateurs représente un incontestable progrès pour les femmes. « In pagan cultures in which polygamy, arranged marriages, and oppression of women predominated, the church promoted the idea of monogamous marriage by free consent of both spouses. In the West this idea had to do battle with deeply rooted tribal, village, and feudal customs » (idem, p.227). En effet, dans le nouveau modèle, le mariage était créé par la volonté des époux. Et cette volonté était libre aussi bien pour la femme que pour l’homme. Pierre Lombard (1100-1160) a été le premier à dire que le consentement paternel ne constituait pas une condition au mariage. Gaudemet écrit : « Pour l’Église, le consentement, ou l’accord du père ou du tuteur, est signe d’une déférence souhaitable, mais demeure sans incidence sur la validité du lien, alors que le droit romain attribuait un rôle décisif au consentement de ceux qui avaient puissance sur chacun des conjoints. (…) L’Église refuse d’accorder un rôle déterminant à l’entourage quel qu’il soit ». (Basdevent et Gaudemet, 2001 : 46). Qu’est-ce sinon reconnaitre la volonté individuelle et même le désir subjectif dans son autonomie par rapport aux intérêts, aux pressions et aux solidarités du groupe ?

L’Église médiévale a créé les universités et formé les clercs. Ceux-ci ont écrit les romans qui fondent la littérature européenne moderne sur la problématique de l’amour courtois qui est une éthique de la différence sexuelle et un art de la mixité des sexes. Cette littérature a puissamment contribué à « polir » les hommes, à leur apprendre à maîtriser la pulsion sexuelle, à la soumettre aux règles de la galanterie. Nul besoin de cacher le corps féminin pour se conduire pudiquement en sa présence.

Dans The Making of Europe, Robert Bartlett soutient qu’entre 1100 et 1300 l’Europe émerge comme une entité institutionnellement et culturellement homogène. La chrétienté occidentale médiévale a une identité spécifique, différente des musulmans et des chrétiens orientaux. Les royaumes européens ont progressivement établi une uniformité juridique qui a mis fin à la diversité des statuts et régimes légaux propres à chaque groupe ethno-religieux. Autrement dit, l’Europe s’est constituée à rebours du modèle communautariste qui avait été le sien jusqu’au XIIe siècle, le féodalisme favorisant, avec sa multiplicité de centres de pouvoir autonomes, toute sorte de particularismes et de traditions.

Voilà de quoi se méfier de l’attribution de la qualité « moyenâgeuse » à l’idéologie islamique.

 

Références

 

Barltlett, Robert (1993). The Making of Europe. Conquest, Colonization and Culture Change 950-1350. Princeton, NJ : Princeton UP.

 

Basdevent, Brigitte & Gaudemet, Jean (2001). L’apport du droit canonique. in Bontems, Claude, dir.. Mariage-Mariages. Paris: PUF, p.41-56.

 

Berman, Harold J. (1983). Law and Revolution. The Formation of the Western Legal Tradition. Cambridge, MA, & London : Harvard UP.

 

Douglas, Mary (1992). De la souillure. Études sur la notion de pollution et de tabou. Paris : La Découverte.

 

 

 

[1] Cf. http://mondesfrancophones.com/debats/francophonies-et-theories/dune-litterature-mal-nommee/

[2] Cf. http://mondesfrancophones.com/espaces/frances/la-republique-naura-pas-fait-son-boulot-mutations-dun-quartier-parisien-apres-le-11-septembre/

[3] Voir l’article d’Éric Conan, « Extension du domaine de la solitude juive » dans Marianne n° 1023 sur la résolution de l’UNESCO du 13 octobre 2016, qui nie les liens entre les Juifs et Jérusalem. Ajoutons que la résolution nie également les liens entre les chrétiens et Jérusalem.

 

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Un collector de Césaire – Les fac-similés de « Tombeau du Soleil » http://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/un-collector-de-cesaire-les-fac-similes-de-tombeau-du-soleil/ http://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/un-collector-de-cesaire-les-fac-similes-de-tombeau-du-soleil/#respond Sat, 10 Dec 2016 22:38:41 +0000 http://mondesfrancophones.com/?p=8055 « La gerbe lucide des déraisons »

cesaire-tombeau-du-soleilLes amoureux de la poésie de Césaire n’ouvriront pas sans émotion l’enveloppe de papier jaune couverte de timbres représentant tantôt la préfecture de la Martinique (alors palais du haut-commissaire), tantôt deux femmes en buste portant la coiffe nouée (« tête attachée » ou « tête serrée »). S’il ne s’agit que d’une reproduction de l’enveloppe, elle est suffisamment réaliste pour nous émouvoir. Mais son contenu nous importe davantage : 1) une maquette intitulée Tombeau du Soleil contenant des extraits détachés de la revue Tropiques[i] collés sur un cahier, avec, au milieu, un poème supplémentaire de la main de Césaire ; 2) un tapuscrit à l’encre bleue sorti d’une machine visiblement de mauvaise qualité tant sont nombreuses les lettres repassées à la main par Césaire – en dehors de quelques corrections mineures et de l’adjonction in fine du poème « Conquête de l’aube »[ii], le contenu est identique à celui de la maquette ; 3) une plaquette reproduisant ces poèmes tels qu’ils se présenteront dans le premier recueil publié de Césaire, Les Armes miraculeuses[iii].

Concernant plus précisément le contenu de Tombeau du Soleil, le premier poème détachés de Tropiques, intitulé « Les pur-sang », correspond approximativement à la première moitié de « Fragments d’un poème » publié dans le premier numéro de Tropiques. Le second « Investiture » (p. 5 à 7 du tapuscrit), constitué de sept fragments manuscrits numérotés 1 à 8, est pour la plus grande part inédit. Cependant les numéros 6 et 8 viennent du « récit » poétique publié sous le titre « Histoire de vivre » dans le quatrième numéro de Tropiques (janvier 1942). Enfin la troisième partie (p. 7 à 18 du tapuscrit)  se divise elle-même en trois au niveau des sources : d’abord la suite de « Fragments d’un poème », en commençant par « La fin ! Quelle sottise », etc. (p. 22-23 de Tropiques n° 1) avant de revenir à « C’est bon. / Je veux un soleil plus brillant et de plus pures étoiles », etc. (p. 17-21 de Tropiques n° 1) ; ensuite le poème intitulé « Fragments d’un poème – le Grand Midi (fin) » publié dans Tropiques n° 2, à partir de « Seul et nu ! » (p. 26 de Tropiques n° 2) ; et pour finir le poème « Conquête de l’aube ».

Tombeau du Soleil n’existerait pas si Césaire et André Breton ne se connaissaient pas et si le second n’avait pas constitué un fond d’archives considérable, comprenant ses propres manuscrits et ceux reçus de ses correspondants. La rencontre entre les deux poètes a été souvent narrée. Sans la deuxième guerre mondiale, l’exil vers les États-Unis d’une pléiade d’intellectuels et d’artistes qui firent escale pendant plusieurs semaines à la Martinique, en 1941, Breton ne se serait pas promené dans Fort-de-France et n’aurait pas remarqué le premier numéro de Tropiques dans la vitrine d’une mercerie tenue par la sœur de René Ménil, co-fondateur de la revue…  Césaire n’a pas seulement découvert le surréalisme grâce à Breton ; il a gagné un admirateur prestigieux qui contribuera à le faire reconnaître comme l’un des plus grands poètes de son temps.[iv]

Arrivé à New York, Breton a gardé le contact avec Césaire et s’est employé à le faire publier, et d’abord dans la revue bilingue VVV qu’il a lui-même créée[v]. Le premier numéro (juin 1942) contient le poème de Césaire « Conquête de l’aube » (qui sera repris dans Tombeau du soleil puis dans Les Armes miraculeuses[vi]). Il en ira de même dans les numéros suivants qui publient respectivement « Annonciation », « Tam-tam I », « Tam-tam II » (n° 2-3, mars 1943) et des extraits de « Batouque »[vii] (n° 4 et dernier, février 1944).

Après la disparition de VVV, la revue Hémisphères, créée toujours à New York par Yvan Goll, prit le relais. Et c’est dans le numéro 2-3 (avril 1944) de cette revue que paraît le premier poème de Tombeau du soleil, « Les pur-sang ». Le numéro suivant d’Hémisphères publiera un groupe de sept poèmes sous l’intitulé « Colombes et Menfenil ». À noter qu’Yvan Goll associé à Lionel Abel a donné la première traduction anglaise du Cahier[viii].

En dehors de « Les pur-sang », l’ensemble intitulé Tombeau du soleil ne parut pas aux États-Unis comme prévu. Ces poèmes furent intégrés – sous une forme proche de celle des poèmes publiés initialement dans Tropiques – dans Les Armes miraculeuses. Dans ce recueil,  Césaire a retenu principalement de la tentative de Tombeau du soleil, d’une part l’intitulé « Les pur-sang » de ce qui se présentait seulement comme « Fragments d’un poème » dans Tropiques n° 1 (mais le poème est repris désormais intégralement) et, d’autre part, les morceaux numérotés 2 et 7 de la maquette et du tapuscrit, le premier formant un poème à lui tout seul sous le titre « Investiture », le second inséré dans Les pur-sang ». Enfin, si les suppressions introduites dans Tombeau du soleil sont en général conservées dans Les Armes miraculeuses, ce n’est pas toujours le cas. Ainsi, les vers « Mon beau pays aux hautes rives de sésame / Où fume de noirceurs adolescentes la flèche de mon sang de bons sentiments ! », biffés dans l’envoi à Breton, sont-ils rétablis dans le recueil paru chez Gallimard.

Pour la petite histoire, il existe une lettre de Césaire à Breton datée du 26 mai 1944 dans laquelle il écrit en particulier ceci, concernant la publication de Tombeau du Soleil :

« Aussi vous demanderai-je, si jamais le texte doit être publié aux États-Unis, de supprimer toutes les additions artificielles dont j’ai cru devoir l’alourdir : 1°) les sous-titres (à l’exclusion de « Pur-sang », « Grand Midi » et « Conquête de l’aube ») qui seront très avantageusement remplacés par des blancs. 2°) le morceau tardivement – encore qu’à mon sens pathétiquement introduit, où se trouve le nom de Suzanne Césaire. »

Ce passage indique en premier lieu que, à cette date, Breton possédait déjà le tapuscrit (et a fortiori la maquette[ix]) de Tombeau du Soleil, lequel contient effectivement trois sous-titres (« Investiture », « calcination », « miroir fertile ») en plus de ceux que Césaire déclare vouloir conserver. Il en résulte que l’enveloppe datée du 24 août 1945 renfermant la maquette dans les archives de Breton n’était pas celle qui a servi à l’envoi de la maquette. Il existe d’autres confirmations de ce constat, par exemple le fait que ladite maquette renvoie à la publication de « Conquête de l’aube » dans VVV qui intervint dès juin 1942. L’enveloppe n’en a pas moins une grande valeur pour les collectionneurs de manuscrits et autres autographistes.

Le passage ci-dessus est également intéressant en raison de sa conclusion. « Le morceau […] pathétiquement introduit, où se trouve le nom de Suzanne Césaire » fait référence à la partie numérotée (6) du Tombeau du soleil – dont on a dit qu’elle provient de Tropiques n° 4 – qui contient en particulier les vers suivants : « Fenêtres de marécage fleurissez ah ! fleurissez / Sur le coi de la nuit pour Suzanne Césaire / de papillons sonores ». Entre janvier 1942, date de cette livraison de Tropiques et mai 1944, la situation du couple Césaire s’est passablement dégradée : c’est ce que sous-entend la lettre à Breton.

Les passionnés se livreront à d’autres analyses, d’autres comparaisons, qui seraient bien plus difficiles à mener sans l’intervention de Maître Dominique Annicchiarico qui a acquis la maquette et le tapuscrit (dans « son » enveloppe) lors de la dispersion d’une partie des archives d’André Breton en 2003 et qui a autorisé les Éditions HC à les reproduire.[x]

 

L’ensemble Tombeau du soleil, sous cellophane, Paris, HC Éditions, s.d., 18,50 €, renferme les cinq documents suivants :
– Fac-similé de l’enveloppe adressée par Césaire à André Breton à New York en 1945
– Fac-similé de la maquette en forme de cahier titrée Tombeau du Soleil dans laquelle Césaire avait transcrit lui-même le poème « Investitures », et collé des pages détachées de Tropiques annotées et corrigées, 32 p.
– Fac-similé sur papier bible du tapuscrit de Tombeau du Soleil corrigé de la main de Césaire, 20 p.
Tombeau du Soleil, présenté par Dominique Annicchiarico, Paris, HC Éditions, 2011, 31 p.
– Notice, 1 p.

 

[i] Onze numéros publiés à Fort-de France entre 1941 et 1945. Reproduction en un volume, Tropiques 1941-1945, Paris, Jean-Michel Place, 1978.

[ii] Signalé dans la maquette par un simple renvoi à la publication du poème dans le numéro 1 de la revue VVV (cf. Infra).

[iii] Aimé Césaire, Les Armes miraculeuses, Paris, Gallimard 1946. La reprise presqu’à l’identique de cette première édition dans la coll. « Poésie-Gallimard » (1970 – toujours disponible) est jugée préférable aux suivantes in Aimé Césaire, Poésie, théâtre, essais et discours, édition critique sous la direction d’Albert James Arnold, Paris, Présence Africaine et CNRS Édition, 2013, p. 229-230.

[iv] Dans « Martinique charmeuse de serpents – Un grand poète noir », où Breton raconte sa rencontre avec Césaire, il écrira à propos du Cahier d’un retour au pays natal qu’il s’agit du « plus grand monument lyrique de ce temps » (Hémisphères n° 3, automne-hiver 1943, repris in Tropiques n° 11, mai 1944, p. 119-126). Ce texte de Breton servit également de préface à l’édition bilingue du Cahier publiée chez Brentano’s (cf. note viii).

[v] Les initiales VVV désignaient les mots « Victory », « View », et « Veil » tirés du passage suivant : « Victory over the forces of regression, View around us, View inside us […] the myth in process of formation beneath the Veil of happenings » (« La victoire sur les forces de la régression, la vue autour de nous, la vue en nous […] le mythe dans le processus de formation sous le voile de ce qui se passe. »). Source : Wikipedia.

[vi] Sous le seul titre « Conquête de l’aube » en 1946. En 1970, la fin du poème sera détachée sous le titre « Débris ».

[vii] Les neuf derniers vers avaient auparavant servi d’exergue à l’article de Suzanne Césaire, « 1943 : le surréalisme et nous », Tropiques n° 8-9, octobre 1943.

[viii] Cahier d’un retour au pays natal – Memorandum of my Martinique, New-York, Brentano’s, 1947.

[ix] Celle-ci constitue en quelque sorte le brouillon incomplet du tapuscrit (puisqu’il y manque le texte de « Conquête de l’aube »).

[x] Pour une exégèse plus complète de Tombeau du soleil, cf. Alex Gil, « Focus génétique sur Les Armes miraculeuses d’Aimé Césaire », Continents Manuscrits, 2014, n° 1.

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Schopenhauer et la musique : une esthétique de la rédemption http://mondesfrancophones.com/espaces/philosophies/schopenhauer-et-la-musique-une-esthetique-de-la-redemption/ http://mondesfrancophones.com/espaces/philosophies/schopenhauer-et-la-musique-une-esthetique-de-la-redemption/#comments Mon, 05 Dec 2016 20:39:14 +0000 http://mondesfrancophones.com/?p=8049 La musique est-elle la grande oubliée de la philosophie de l’art ? Si dans toute l’histoire de la pensée, très peu d’écrits se sont réellement penchés sur les spécificités essentielles de cette forme artistique, c’est peut-être parce qu’entre toutes elle est la forme la plus fragile, la moins concrète.

Intangible, la musique ne s’expose pas dans les musées, elle échappe aux cadres et critères par lesquels les philosophes ont sans cesse cherché à distinguer et catégoriser l’œuvre d’art. Il est d’ailleurs intéressant de voir à quel point elle reste un sujet d’étude quasiment absent des courants de l’esthétique analytique et des théories modernes sur la réception de l’art.

Pourtant, cette forme artistique immatérielle et fugace est peut-être celle qui provoque la jouissance esthétique la plus immédiate et la plus profonde.

La pensée esthétique de Schopenhauer fait figure d’exception notable dans un paysage philosophique qui n’a que rarement tenté d’étudier ce que la musique a de foncièrement différent d’avec les autres arts. Dans Le Monde comme Volonté et Représentation, le philosophe pessimiste du XIXème siècle lui accorde une place capitale, peut-être au point d’en faire la clé de voute des aspects métaphysiques, esthétiques et éthiques de sa pensée.

Les ressorts du plaisir esthétique chez Schopenhauer

Pour comprendre la nature du sentiment esthétique (c’est-à-dire la jouissance que nous trouvons dans l’art) chez Schopenhauer, il faut d’abord expliquer l’idée unique dont Le Monde Comme Volonté et Représentation et tous ses autres ouvrages ne sont que le prolongement.

Le monde, pour Schopenhauer, est essentiellement Volonté qui se dégrade en Représentation. De la même manière que ce que Kant appelait « phénomène » désigne l’expression sensible d’une « chose en soi », le monde tel qu’il nous apparaît n’est en réalité qu’une représentation, derrière laquelle se cache la « Volonté ».

Cette « Volonté » est une force qui se caractérise par son « vouloir-vivre », qui n’a pas d’autre but que de persévérer dans son être. Le monde est le fruit de cette volonté, mais il ne nous apparait qu’en tant que « représentation », c’est-à-dire comme illusion.

La volonté est avant tout une source de souffrance car elle s’exprime dans le monde en enfermant les individus dans leurs passions et en les poussant à s’individualiser toujours plus : c’est ce que Schopenhauer appelle le « principe d’individuation ». Pris au piège de l’ennui, l’homme est la proie éternelle d’une force qui se consume dans le vouloir-vivre. Il ne connaît jamais la satisfaction ni la paix intérieure, car sitôt un désir accompli, un autre vient le supplanter. C’est une chasse perpétuelle : en ce sens, Schopenhauer est proche de Pascal, mais il n’y a pas de pari sur dieu possible.

Parmi les rares instants de répit possible, la contemplation esthétique nous permet de mettre entre parenthèse le vouloir-vivre qui nous torture : Schopenhauer prolonge en effet la théorie Kantienne du jugement esthétique désintéressé, séparé de toute volonté d’appropriation ou de tout sentiment de désir. L’attitude contemplative par laquelle nous nous rapportons aux œuvres d’art ou à un paysage se désintéresse du monde comme « Volonté » pour ne laisser subsister que la « Représentation ». De cette manière, nous pouvons, pour un bref instant, oublier notre individualité en nous abîmant dans une représentation et redevenir, à la manière d’un miroir, le pur sujet d’une perception. L’esthétique Schopenhauerienne est donc passive : elle ne suppose aucun raisonnement, mais au contraire la fusion d’un objet et d’un sujet-miroir dans une représentation qui s’affranchit de tout rapport objectif et rationnel au monde.

C’est de là que vient le plaisir que l’on ressent lorsque l’on contemple un tableau ou que l’on écoute de la musique : dans l’attitude contemplative, l’esthète se retire de la scène du monde et de son objectivité, cessant ainsi d’être la proie de la Volonté. Car pour Schopenhauer, le plaisir et même la jouissance se résument à l’absence de souffrance, à la délivrance momentanée des tourments du vouloir-vivre.

La musique, l’art métaphysique par excellence

Schopenhauer propose une hiérarchie des arts en fonction de leur degré sur l’échelle de la Volonté, qu’on pourrait aussi comparer à leur degré de contrainte et de limitations.

L’architecture correspond au degré le plus bas, le plus contraignant de l’expression de la volonté à savoir la pesanteur. La sculpture correspond à l’expression d’une forme idéale mais reste prisonnière d’une matière brute et récalcitrant : elle peut représenter un homme, mais c’est la peinture qui permet le mieux de figurer les hommes en situation, en contexte dans leur histoire. Plus on monte dans l’échelle des arts, plus les œuvres peuvent représenter la volonté dans toute sa richesse et sa complexité. Tandis que la peinture ne peut encore représenter qu’un instant figé d’une trame dramatique, la poésie met en mouvement les personnages et leurs états d’âme. Mais même la poésie, affranchie de toute contrainte matérielle, reste prisonnière du langage et suppose donc le recours au concept, au « principe de raison » qui est également la marque du vouloir-vivre.

Seule la musique permet en réalité de s’affranchir totalement du concept. La musique est le plus haut de tous les arts car elle reproduit la Volonté de manière immédiate tandis que tous les autres arts le font par la médiation d’une représentation, d’une objectivation. La musique, au contraire, ne signifie rien : elle est le seul art non imitatif. Elle n’exprime pas telle ou telle forme que prend la Volonté dans le monde mais la Volonté elle-même, dans son essence première.

Elle est donc l’art métaphysique par excellence, car elle « va au-delà des idées » et se situe en quelque sorte hors du monde sensible : Schopenhauer dit même qu’elle pourrait « continuer à exister alors même que l’univers n’existerait pas ».

Un paradoxe émerge alors : d’où vient le plaisir que nous prenons dans la musique ? Si elle donne à voir la Volonté sans intermédiaire, qui est censée être la source atroce de toute la souffrance du monde, comment se fait-il que nous puissions éprouver une paix intérieure à son écoute ?

Une voie d’accès à la rédemption ?

Le plaisir et même l’extase que l’on peut expérimenter dans la musique semblent être en contradiction avec le système pessimiste de Schopenhauer, puisqu’il dit lui-même qu’elle donne à voir le jeu universel d’une Volonté cruelle et insatiable avec elle-même.

De nombreux commentateurs ont relevé cette contradiction, qui ne semble pourtant pas poser de problème à Schopenhauer lui-même puisqu’il ne l’évoque à aucun moment dans son œuvre.

Le philosophe Jacques Darriulat propose solution originale à ce paradoxe : selon lui, le plaisir esthétique chez Schopenhauer peut être rapproché du sentiment de pitié.

Dans Le Monde comme Volonté et Représentation, la pitié est primordiale puisqu’elle constitue la première délivrance de l’individu du vouloir-vivre qui le torture. La pitié intervient en effet à rebours du principe d’individuation qui pousse l’individu à vouloir se faire le centre du monde, puisqu’elle nous permet de nous unir en imagination à la souffrance d’autrui. Se faisant, elle nous permet de nous oublier nous-même et de nous délivrer un instant de nos propres passions.

Dans son analyse de ce sentiment, Schopenhauer distingue deux degrés de la pitié : la justice et la charité. Le premier se caractérise par la neutralité : elle suppose de mettre entre parenthèses tout intérêt personnel pour considérer le monde dans son objectivité. Elle est donc une première mise entre parenthèse du vouloir-vivre puisqu’elle consiste à s’extraire de la scène du monde pour le percevoir tel qu’il est. Mais la charité va bien au-delà : elle est une identification à la souffrance d’autrui, une communion avec la souffrance du monde. Tandis que la justice suppose une représentation extérieure du monde et même une mise à distance, la charité est une représentation toute intérieure, un épanchement de l’âme.

Jacques Darriulat propose donc d’apparenter « […] le plaisir esthétique né des arts plastiques (architecture, sculpture, peinture) à la contemplataion impartiale et intellectuelle de la justice ; et le plaisir musical (ou poétique) à l’extase mystique en laquelle s’accomplit l’épanchement de la charité ».

Si à aucun moment Schopenhauer ne corrobore directement cette idée en faisant intervenir explicitement la pitié comme principe du sentiment esthétique, il est vrai en revanche qu’il présente fréquemment l’expérience esthétique comme une sorte de propédeutique à la sainteté. L’extase musicale ne dure qu’un temps : elle n’est qu’un bref aperçu de la béatitude, mais elle nous indique la voie vers un idéal. Cet idéal, c’est celui de l’ascétisme, de la négation de la vie, de l’ataraxie qu’ont atteint les grands mystiques dont Schopenhauer donne l’exemple : François d’Assise, Philippe de Neri, Bouddha…

La musique serait donc une première voie d’accès vers la sainteté, une porte qui conduit au Salut. A la lumière de ce rapprochement de l’éthique et de l’esthétique dans la pensée ascétique Schopenhauerienne, on comprend mieux pourquoi Wagner, qui avait pensé toute son œuvre à la lumière de la philosophie de Schopenhauer, a donné une place si importante dans ses opéras au thème de la rédemption.

On comprend également mieux la violente charge que Nietzsche portera au compositeur dans Le Cas Wagner, et à travers lui à l’esthétique Schopenhauerienne comme symptôme d’un nihilisme maladif. Tout l’effort Nietzschéen consistera alors à opposer à cette esthétique passive du spectateur « pur » une esthétique active de l’artiste, celle de la création de valeurs.

Références bibliographiques :

  • Arthur Schopenhauer,Le monde comme volonté et comme représentation, Paris, PUF, « Quadrige », 2004.
  • Edouard Sans, Schopenhauer, Paris, PUF, « Que sais-je ? », 1993
  • Jean-Jacques Rousseau, Les Rêveries du promeneur solitaire, 1782
  • Jacques Darriulat, « Schopenhauer et la philosophie de la Musique », <http://www.jdarriulat.net/Auteurs/Schopenhauer/SchopenhauerMusique.html>, 29 octobre 2007
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La philosophie d’Édouard Glissant – Une somme d’Alexandre Leupin http://mondesfrancophones.com/dossiers/alexandre-leupin/comptes-rendus-alexandre-leupin/la-philosophie-dedouard-glissant-une-somme-dalexandre-leupin-2/ http://mondesfrancophones.com/dossiers/alexandre-leupin/comptes-rendus-alexandre-leupin/la-philosophie-dedouard-glissant-une-somme-dalexandre-leupin-2/#respond Sat, 03 Dec 2016 23:09:40 +0000 http://mondesfrancophones.com/?p=8047 http://www.esprit.presse.fr/article/herland-michel/alexandre-leupin-edouard-glissant-philosophe-39137?content=herland

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Alexandre Leupin, Édouard Glissant philosophe, Paris, Hermann, 2016, 381 p., 27 €.

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Michel Herland signale un ouvrage d’Alexandre Leupin qui met en lumière la Philosophie « puissante et originale » d’Edouard Glissant

Philosophe ? S’agissant de Glissant, on pense plus immédiatement au poète, au romancier, à l’analyste si fin de la société antillaise, au signataire de plusieurs manifestes. On n’ignore pas, certes, qu’il fut l’auteur d’un ouvrage intitulé Philosophie de la relation, mais il s’agit du dernier livre théorique sorti uniquement de sa plume (2008), dont le contenu est connu seulement des initiés. Si les lecteurs du Traité du Tout-Monde (1997) sont sans doute plus nombreux, son sous-titre (Poétique IV) ne le désigne pas comme relevant directement d’une démarche philosophique. 

C’est l’immense mérite d’Alexandre Leupin, qui a très bien connu Glissant, qui a échangé avec lui, de révéler derrière les énoncés souvent paradoxaux, voire contradictoires (du moins en première lecture) de son ex-collègue de l’Université de Louisiane, et bien au-delà des deux ouvrages cités, la philosophie qui les sous-tend. Une philosophie aussi puissante qu’originale dont on ne voit pas à quoi on pourrait la comparer sinon à celle de Nietzsche, non seulement à cause du retour vers les pré-socratiques mais encore et surtout par la manière, « poétique » et « plasmatique » dont elle s’exprime. Comparable mais néanmoins fort différente, la philosophie « archipélique » de Glissant étant gouvernée par une opacité revendiquée, une incertitude fondamentale et l’affirmation d’une irréductible diversité. 

C’est évidemment sous cet éclairage qu’il  faut entendre la formule citée en exergue. Rien n’est vrai puisque l’incertitude est la règle, mais tout est vivant, c’est-à-dire en perpétuel devenir. Ainsi s’éclairent également des formules typiquement glissantiennes comme le « système non systématique » ou la « totalité non totalitaire ». 

« La relation [ou ailleurs le Tout-Monde] est la quantité réalisée de toutes les différences du monde ». On ne saurait mieux résumer la pensée de Glissant, son refus de toute idéologie – fût-elle bien pensante comme le post-colonialisme, par exemple – et de tout messianisme (pas de « surhomme » à prévoir ni de fin de l’histoire à l’horizon). Il est bien précisé au demeurant que « la relation n’a pas de morale ». 

S’il est pourtant vrai que Glissant s’est engagé en politique au sein du Front antillo-guyanais en faveur de l’indépendance des départements d’outre-mer, ce fut du temps de sa jeunesse. Et s’il y a bien une dialectique chez Glissant, celle-ci, fondée sur la persistance des antinomies, est donc plus héraclitienne (ou proudhonienne pour prendre une référence plus récente) qu’hégélienne. Exit alors l’espoir d’une synthèse définitive et des lendemains qui chantent. On n’oubliera pas, à ce sujet, que Glissant fut le principal inspirateur du Manifeste pour les produits de haute nécessité, lequel prônait une radicalité proprement « poétique », loin des aspirations concrètes des Antillais alors en lutte (en 2009). 

« Poétique », comme le sous-titre de cinq de ses livres. Le mot n’est pas chois par hasard : il désigne le seul idéal auquel Glissant accepta de croire, le seul moyen – « plasmatique » – d’atteindre une certaine (et provisoire) vérité, comme on l’a déjà noté. Cela vaut en particulier pour l’écrivain. Et comme le sens du mot « poésie » est trop univoque en français, Glissant préférait utiliser le mot « poétrie » pour caractériser un genre littéraire mêlant délibérément les genres (« récit, dialogue théâtral, poésie, réflexion, etc. »).

À l’instar de Camus, Glissant voulait l’écrivain « solitaire mais solidaire ». Pris au pied de la lettre un oxymore qui, au demeurant, se comprend aisément : on peut se montrer ouvert aux malheurs du monde tout en conservant sa liberté. Simili modo, l’opposition à l’encontre des mouvements de la négritude ou de la créolité manifeste chez lui le refus de réduire un individu à son identité générique. Dit autrement, il n’y a pas d’« être » (nègre, créole, etc.), il n’y a que des « étants » : une position très proche de l’existentialisme, même si Glissant récusait par ailleurs le modèle sartrien de l’intellectuel engagé. 

Faut-il « ranger Glissant du côté des plus grands penseurs de tous les temps et de toutes les géographies », comme l’affirme Leupin ? Un bref article ne peut faire mieux que de suggérer qu’il fut un authentique philosophe aux idées puissamment personnelles. Au-delà, pour pénétrer les subtilités d’un système de pensée volontairement non systématique, l’introduction de Leupin apparaît indispensable.

]]> http://mondesfrancophones.com/dossiers/alexandre-leupin/comptes-rendus-alexandre-leupin/la-philosophie-dedouard-glissant-une-somme-dalexandre-leupin-2/feed/ 0 Psy (2) http://mondesfrancophones.com/espaces/les-alarmes-deros/psy-2/ http://mondesfrancophones.com/espaces/les-alarmes-deros/psy-2/#respond Sat, 03 Dec 2016 18:22:38 +0000 http://mondesfrancophones.com/?p=7889 mains

Celle-là n’était pas vraiment psy, elle avait un boulot tranquille dans un rectorat de la banlieue sud, mais elle pratiquait en plus une de ces branches ésotériques de la psychologie, reposant sur les mouvements du corps, des mains et les flux d’énergie. Pour lui ça semblait un peu bidon bien sûr, un peu secte, mais ce n’était pas sa préoccupation première à son sujet et quand ils en parlaient, il prenait une expression attentive…  Elle était grande, belle, un visage très agréable à regarder, les cheveux châtain clair avec une mèche dorée sur le front, bien dans sa peau et sûre d’elle. Mariée deux fois elle avait eu quatre enfants, trois plus un, et touchait à la fin de la quarantaine. Une Parisienne encore, qu’il avait rencontrée chez des amis, organisant le face à face, sachant qu’ils étaient tous les deux disponibles. Après un dîner chez eux, aux Buttes-Chaumont, il la raccompagna chez elle, dans le même quartier près du parc.

Lui sortait brisé d’une aventure avec sa précédente psy, encore l’esprit plein d’elle et ne pouvant se résoudre à la perdre. Il accueillit ainsi cette nouvelle aventure avec un mélange de soulagement et de réticence. Elle n’avait pas froid aux yeux, dès le premier soir, ils se prirent la main et s’embrassèrent dans la rue, se promettant avec les yeux d’aller rapidement plus loin. Ils n’attendirent pas longtemps, dès le lendemain il était chez elle, sa fille de huit ans, vivant encore à la maison, était ce soir-là chez son père. Il la déshabilla fiévreusement et apprécia sa beauté, de longues jambes, un bassin admirable, la taille fine, des fesses fermes et bien rondes, un ventre plat, seuls les seins n’étaient pas aussi beaux qu’il aurait pu le souhaiter, mais cela n’avait guère d’importance, son corps dégageait une sensualité plaisante. Pas besoin de s’interroger sur le fait qu’elle avait enfanté quatre fois, son physique donnait tout seul l’explication, son cul appelait irrésistiblement à l’amour. Il y résista cependant, très involontairement, en éprouvant la panne classique de la première fois, bandant à demi, trop mollement pour pouvoir la pénétrer. Elle se fit compréhensive, comme il se doit, lui répétant que ce n’était pas grave, et ils se couchèrent. Au milieu de la nuit, la nature reprit ses droits, et il lui fit l’amour dans un demi-sommeil, dans une sorte de halo de bien-être et de plaisir aigu qu’elle partagea.

Dès lors, leur relation amoureuse n’eut guère de trêve, allant toujours plus loin, dans une quête qui les mena à essayer les boîtes échangistes. Ils s’étaient connus en décembre et allèrent passer le réveillon sur le Nil, un de ces navires hôtels s’arrêtant dans tous les temples et les sites, Karnak, Louxor, la Vallée des rois, Assouan, Abou Simbel (en bus), etc., si merveilleusement conservés dans le climat sec du quasi-désert. Ils s’aimèrent dans leur cabine, se firent des amis, remplirent sagement leur rôle de touristes dans les temples, ressemblant à cette période de l’année au métro aux heures de pointe.

De retour en France, ils passèrent les six prochains mois à faire les aller-retours, entre Paris et le Midi, jusqu’à l’été, où ils partirent encore à l’étranger, une croisière dans les Kornati sur un voilier loué, avec des amis, puis à La Rochelle où elle avait une maison de vacances, c’était l’été de la canicule, la mer n’avait jamais été aussi chaude, l’Atlantique d’habitude si frais ressemblait aux mers chaudes, ils firent l’amour dans l’eau, près de leur dériveur, dans l’île voisine.

À Paris, elle se rendit compte qu’il n’était pas libéré de son ex, la psy parisienne elle aussi. Elle était jalouse. Un jour elle fouilla dans ses papiers et dans son téléphone, pour savoir qui elle était, ne pouvant résister à la curiosité, à la jalousie. Il s’en rendit compte, la gronda par jeu, et décida une scène érotique, où il la « punirait », elle se prêta à la mise en scène, et il la prit, dans toutes ses entrées, tour à tour, la fessa gentiment. Ils rirent tous deux du jeu.

La fessée devint un sujet réel, il avait envie d’aller plus loin, de la fesser vraiment fort avant de la prendre, comme il l’avait fait avec d’autres, qui appréciaient et en redemandaient, il lui proposa. Mais elle n’était pas d’accord, pas prête à ce genre de pratiques, de violence, même relative. Elle en parla même à son psy, hésitant à se lancer là-dedans. Comme d’habitude, le psy lui donna une réponse évasive, la laissant décider. Ils n’allèrent pas plus loin, il n’insista pas, après tout il y avait tant d’autres manières de s’érotiser…

Un long week-end chez lui, dans le Sud, à une époque où tout le monde parlait des boîtes échangistes, qui sortaient au grand-jour, ils se décidèrent à essayer. Le tabou était là, difficile à franchir, et un beau soir, après le cinéma, ils se jetèrent à l’eau. Il n’y a que le premier pas qui coûte dit-on, et en effet, une fois la barrière franchie, on s’habituait très vite à un comportement érotique nouveau. C’était à Ollioules, au Cyrano. Il passa là une soirée incroyable, d’un érotisme tendu à l’extrême. Sans jamais aller jusqu’à l’orgasme, il eut le sentiment d’une jouissance permanente qui durait des heures. En sortant il lui demanda, « Tu as aimé ? » « J’ai aimé ton excitation », répondit-elle.

A l’arrivée, on prenait un verre au bar, tout à fait ordinaire, puis il fallait aller au sous-sol, là où tout se passait. Comme c’était la première fois, tout était une sorte de rêve éveillé. Il vit dans un recoin, debout dans la pénombre, une jolie femme, une jambe levée, entourée de deux hommes, dont l’un lui faisait l’amour debout et l’autre attendait son tour, elle gémissait et haletait de plaisir. Il fut saisi, cette vision érotique resta pour longtemps gravée dans sa tête. D’autres couples, ou trios, ou quatuors, se livraient au plaisir un peu partout. Il prit sa compagne contre un lit, face à lui, d’autres les regardaient. Une femme contre un mur avait sorti le sexe épais de son compagnon, mi-bandé, et le caressait. Un homme assez jeune, beau gosse, grand et bien découplé, les avait repérés et leur tournait autour, elle voyait bien qu’elle le fascinait, mais ils n’osaient pas encore aller plus loin, le recevoir dans leur jeu érotique, une occasion manquée… Plus tard, au milieu des couples, il lui demanda de se mettre à genoux et de le prendre dans la bouche, à côté d’un autre couple dans la même position. Elle ne se fit pas prier et entreprit une lente fellation. Au bout d’un moment, il se dégagea et donna un coup de coude à l’homme à côté, lui faisant comprendre son idée. Ils inversèrent les caresses, lui, présentant son sexe à l’inconnue à côté, l’homme passant derrière lui, bandant comme une brute, et amenant le sien devant la bouche de sa compagne. Les deux femmes les recueillirent et, surexcité, il goûtait la situation, le visage nouveau, inconnu, qui absorbait son membre, les lèvres humides, la langue qui tournoyait sur le gland… Il ne jouit pas encore, gardant cette excitation et ce plaisir particulier, contenus, durables, interminables… Ils rentrèrent au petit matin avec des images plein la tête, exaltés, comme lors d’une découverte extraordinaire, et firent l’amour une dernière fois dans son lit.

Un matin à Paris, quand ils descendaient sa rue, allant au travail après une nuit de plaisir, il la trouva rayonnante et il le lui dit. « Les femmes bien baisées sont comme ça », lui répondit-elle, « tu ne savais pas ? » Ils s’entendaient bien, mais il la laissa cependant, l’autre le rappelait, lui faisait miroiter des retrouvailles alors qu’elle voulait simplement s’assurer de son contrôle. Pendant un moment, il oscilla entre les deux femmes, alla de l’une à l’autre, très mal à l’aise. On était au début des années 2000, le SIDA était encore dans tous les esprits, il n’arrivait pas à bien mentir, il était tout le temps tourmenté, il n’arrivait pas à se dépêtrer des précautions élémentaires, afin de ne faire courir de risque à aucune d’elle.

Deux autres expériences dans les boîtes échangistes lui imprimèrent des souvenirs érotiques à vie. L’une à Montparnasse, au 2+2, l’autre en Charente, l’Angely’s Club. À Paris, quand ils entrèrent, elle était en pantalon, vêtement non autorisé dans ces lieux. Ils louèrent une jupe pour la soirée à la réception, une petite jupe noire ras des fesses tout à fait adaptée au programme. En bas, sirotant leur boisson, devant la piste de danse classique, il lui demanda d’enlever son slip avant de monter à l’étage, endroit de tous les plaisirs. Elle l’enleva tranquillement et le mit dans son sac. Il était naturellement surexcité. Puis ils montèrent un large escalier, elle devant, lui derrière, il voyait devant lui onduler ses fesses… Il l’arrêta au milieu, « j’ai envie de te prendre », lui dit-il. Elle ne se fit pas prier, et devant les gens montant ou descendant, qui s’arrêtaient pour les regarder, il sortit son sexe et lui fit l’amour debout, par derrière, un court moment, sans aller au bout de son plaisir.

En haut, des gens faisaient l’amour un peu partout, en couple ou en groupe. Encore prudents, ils préféraient rester ensemble, ne pas se mêler, elle ne voulait pas d’autre partenaire, refusait tout attouchement. Il se souvenait l’avoir prise de face, sur un lit-banquette, avec des gens autour les regardant. Une femme, genre artiste, très libre, assez belle, s’approcha d’elle et commença à la caresser, alors qu’elle était prise et en train de subir ses assauts, elle la repoussa gentiment, mais fermement, lui faisant comprendre qu’elle n’était pas encore prête à faire l’amour avec des inconnus.

À propos des boîtes échangistes, il se rendit compte que les tabous tombaient très vite et pouvaient s’inverser aussi rapidement. La plupart de ses femmes successives auraient été horrifiées d’une telle proposition : « Essayons une boîte échangiste »… Elle non, elle était curieuse, n’avait pas froid aux yeux, et était hot, hot, hot. Une fois entré dans le lieu, tout changeait, l’habitude ordinaire, on ne fait pas l’amour en public, on le fait dans l’intimité de sa maison, souvent la nuit, disparaissait, là il semblait tout à fait normal, et même recommandé, c’est pour ça qu’on était là, de faire l’amour devant les autres. Et le plus étonnant est que ça venait tout naturellement. On pouvait changer de tabous en un tournemain. On dit souvent qu’un des aspects les plus propres à l’homme est la capacité d’adaptation, ainsi dans les camps, on dit toujours que les victimes s’adaptaient à l’horreur. Là on avait le même comportement, à une échelle toute différente, puisqu’il s’agissait seulement de s’adapter au plaisir, à la luxure partagés.

En Charente, à St Jean d’Angely, ils eurent une expérience encore différente. Quand ils arrivèrent dans la boîte, la soirée battait son plein. Il faut savoir qu’elles sont de deux types, les soirées pour couples, où on ne peut venir seul, et les soirées où les hommes seuls sont admis. Les premières sont plus agréables, le nombre d’hommes et de femmes étant le même, la liberté est plus grande, l’atmosphère plus détendue. Dans les secondes, le déséquilibre hommes/femmes fait que ces dernières ont tendance à se protéger, s’offrant aux regards, mais pas à tous les excès. Ce qui n’est pas toujours le cas. Voyons tour à tour deux expériences de ce type.

C’était donc en Charente, et quand ils arrivèrent, la même excitation érotique les saisit. Il y avait une piste de danse, un étage pour les ébats collectifs, des « coins câlins » un peu partout, et deux piscines chaudes dans la grande salle à côté, avec jacuzzis. Ils montèrent tout d’abord, et là dans la salle encore peu occupée, il ne put se retenir et la fit s’asseoir sur la banquette, sortant son sexe à hauteur du visage. Elle le prit dans la bouche et commença la fellation. Un homme à côté les observait, approbateur, ils échangèrent quelques mots, évaluant la qualité de la prestation, comme si elle n’était pas là. L’homme ne chercha pas à obtenir sa part, il se comporta de façon discrète et les laissa.

Puis, en bas, ils allèrent dans le bain, à côté d’autres groupes, dans une atmosphère de luxure totale. Ils firent l’amour dans l’eau, à côté de deux couples jeunes, faisant aussi l’amour et s’échangeant les partenaires. Ils étaient tout proches, et alors qu’elle s’asseyait sur lui, absorbant son sexe en lui tournant le dos, il observait les ébats à côté. Une fille se faisait prendre par derrière dans l’eau et en même temps absorbait dans sa bouche le sexe de l’autre garçon, assis plus haut sur le rebord. Il laissa sa main s’égarer et la caressa, sur le ventre, sur le dos, les fesses, puis les seins, lourds et bien soutenus par l’eau. Il eut du mal et ne pas se laisser aller et jouir au fond de sa compagne, en malaxant la superbe poitrine, allant d’un sein à l’autre, d’un téton à l’autre…

Une fois, chez elle, ils parlèrent de faire l’amour à trois, elle suggéra un ami qui ne se ferait sûrement pas prier… Le fait qu’elle soit excitée à l’idée, satisfaire deux hommes en même temps, le fouettait particulièrement. Rendez-vous fut pris, l’autre était au courant, tous les trois connaissaient le programme. Elle s’était habillée sexy pour l’occasion, avec une robe moulante, des jarretelles, pas de culotte. Ils commencèrent par prendre l’apéritif, elle croisant et décroisant les jambes, très sûre d’elle, parlant de choses et d’autres, dans une tension montante. Les deux hommes avaient la bouche sèche, une érection déformant le pantalon. Finalement il se leva et alla l’embrasser, se penchant vers elle, un long baiser profond. En même temps il dégrafait son pantalon et sortait son sexe, qu’elle prit dans la main, continuant de l’embrasser. L’autre homme se leva aussi et fit de même, sa main gauche prit à son tour le sexe tendu et elle caressa les deux à la fois. Il se redressa, elle était toujours assise, regardant les deux sexes qu’elle manipulait avec douceur. Il écarta sa main et approcha de sa bouche, sans réticence elle le prit, continuant la caresse de l’autre. Puis elle changea, prit l’autre sexe entre ses lèvres. Il eut une idée folle, voulant entrer aussi, approchant son sexe. Elle se dégagea en riant et dit, « Je ne peux pas vous prendre tous les deux à la fois ! » « Essaye ! », lui dit-il. Les deux hommes, excités, rapprochaient leurs membres, dont le contact les excita tous deux. Elle commença par les embrasser, passant ses lèvres de l’un à l’autre, et finalement ouvrant au plus grand la bouche pour les prendre. Les deux glands absorbés à l’entrée, sa langue tournoyait autour d’eux.

Ensuite, ils essayèrent toutes les positions, allant dans la chambre, la déshabillant. Il la prit d’abord de face, en missionnaire, mais elle penchait la tête sur le côté pour que l’autre lui présente son sexe. Il était là, à quelques cm, faisant l’amour à sa compagne, voyant sa bouche déformée par un autre… Puis elle se mit à quatre pattes, et les deux hommes la prirent, allant et venant en rythme dans sa bouche et son sexe, alternant les rôles. Enfin ils essayèrent ce qu’ils avaient vu dans les films pornos, la double pénétration. Elle fit l’amour à l’autre homme à califourchon, et lui, lubrifiant son sexe un moment, se présenta ensuite à son anus. Elle encaissa le choc, doublement prise, les deux hommes tentaient de ne pas être en déséquilibre, un exercice délicat…

Il se demandait où allait se nicher la sexualité des hommes, et celle des femmes aussi, pour aller imaginer et pratiquer de telles positions. Il y avait une volonté de soumettre, d’humilier, propre aux films porno, et à la sexualité masculine. Pourquoi les femmes se prêtaient-elles aussi à ce jeu ? Il s’imaginait quelque chose d’atavique, au temps des cavernes, quand, selon l’image courante, l’homme traînait la femme par les cheveux pour aller la plier à tous ses caprices. Une image dont la réalité était bien sûr impossible à vérifier, personne ne peut savoir comment l’homme et la femme de Cromagnon ou d’avant se prenaient. En tout cas il est sûr que l’amour courtois n’était pas de cette époque.

Il se souvenait aussi d’une anecdote sur Cléopâtre, racontée par un historien romain dont il avait oublié le nom. La reine, experte en choses de l’amour, avait accepté un pari, faire passer dans une soirée d’orgie cent patriciens et soldats romains entre ses lèvres, les amener tous par une habile fellation au plaisir. Elle avait réussi son pari, l’histoire ne disant pas les détails ni les participants, peut-être Marc-Antoine, peut-être César, et leurs lieutenants.

Quand il se décida enfin à la quitter, après l’été, elle accepta très mal son départ, essaya de le rendre jaloux, couchant à droite et à gauche, lui racontant en détail. Elle avait notamment un amant toujours disponible, qu’elle allait voir à l’occasion. « J’avais besoin d’être prise ! », lui dit-elle, avec sa franchise habituelle. Pincé, jaloux, il lui demanda, « Comment c’était ? Tu l’as bien fait jouir ? » « Oui, dit-elle, il m’a prise par derrière et a crié comme un dément au moment d’éclater en moi… » Il se comportait comme un imbécile, il n’y avait aucun espoir avec l’autre, et pourtant il laissait cette femme qui lui convenait tout à fait, sur bien des plans. Sa fille lui fit remarquer par la suite, « Tu as une femme très bien pour toi, tu la laisses tomber pour une garce… »

Bien plus tard, il retourna seul dans la boîte de Charente, cette fois-ci dans des soirées hommes admis. Deux expériences extrêmement érotiques l’y attendaient. La première, vers les petites heures de la nuit, quand beaucoup étaient déjà partis, fut l’arrivée d’un couple visiblement très branché sur ce type d’expérience. L’homme avait un anneau autour du sexe, la fille qui l’accompagnait était vouée à une soumission totale à son mec. Elle se pliait à ses moindres désirs et s’offrait à tout autre s’il lui demandait. Il s’allongea sur un lit circulaire, la prit dans ses bras de dos et lui dit d’ouvrir les jambes, elle était nue. Une dizaine d’hommes, dont lui, entourait le couple, debout, prêts à se satisfaire. Il leur fit signe qu’ils pouvaient la prendre. Le premier s’approcha, enfila un préservatif, prit les genoux de la fille dans ses mains, les écarta et présenta son sexe, elle l’absorba et il alla et vint en elle jusqu’à prendre son plaisir. Un autre suivit, puis un autre, puis encore un, la plupart se succédèrent et la fille regardait son amant tendrement en arrière pendant qu’elle était ainsi utilisée comme objet de jouissance, comme simple vagin disponible. Il ne put se résoudre à se mêler à eux, ayant sans doute quelque crainte sur son érection, devant l’assemblée. L’ambiance d’érotisme incandescent lui suffisait. Peu après cette séance, une autre salle avec des douches chaudes permettait de se relaxer. L’homme y était, sous l’eau, et sa compagne vint le rejoindre, elle s’agenouilla pour le prendre dans la bouche pendant qu’il recevait l’eau chaude. Les autres et lui regardaient, fascinés. L’homme arrêta la fille pour indiquer les autres sexes qui attendaient, et elle se dirigea vers eux, les prenant tour à tour entre ses lèvres. Certains jouirent, elle se retirait à ce moment, n’avalant pas le sperme.

Une autre nuit, plus pleine de monde, fut assez frustrante, les gens venus avec une femme restaient entre eux et ne donnaient pas l’accès à d’autres. Les coins câlins fermaient avec un simple verrou intérieur, et les groupes s’y enfermaient, laissant cependant la possibilité d’observer par quelques lucarnes, où les voyeurs se pressaient. Une jeune femme était venue avec deux collègues, pour se livrer à tous les plaisirs, devant un public de quelques hommes. Il observait leurs ébats, la fille à quatre pattes prise par derrière et suçant l’autre homme. Ou encore chevauchant l’un deux et offrant sa croupe à l’autre, qui présentait son sexe entre ses fesses pour la sodomiser. Il regardait les yeux écarquillés et sentit venir un orgasme au moment où la fille était doublement pénétrée. Il jouit à gros jets sur le mur, incapable de se contrôler, le plaisir le submergeait.

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