Auteur: Etienne Joyeux

Étienne Joyeux est professeur de français au Collège Voltaire, Genève. Il a été lecteur de littérature française à l'Université du Witwatersrand à Johannesburg et assistant de Jean Starobinski à l'Université de Genève.

« Dits du Gisant » de Jacques Perrin

Jacques Perrin, Dits du Gisant. Les Éditions de l’Aire, Vevey, 2009.

Au moment où l’on se presse en masse dans les salles de cinéma, lunettes spéciales sur le nez, pour assister aux menées d’un soldat paraplégique à qui est confiée la mission d’habiter une copie génétique d’extraterrestre propre à intriguer sur la planète Pandora, donnons un coup d’œil à un livre, lui aussi pluridimensionnel. Quel rapport avec Avatar, œuvre annonciatrice d’une humanité rédimée par une ultime prise de conscience ?

C’est qu’on peut utilement exploiter le mot de ce titre pour bien entrer dans le récit proposé par Jacques Perrin, film d’une douloureuse, mais souvent jubilatoire chrysalide vécue, elle aussi, dans un autre monde. Le verbe « rédimer » lui-même éclaire, dans l’extension de ses sens, la complexe logique du rachat, du salut, de l’affranchissement que l’on trouve à l’œuvre chez Jasper, ne serait-ce que dans la dernière parole, empruntée à Rimbaud dont le héros a revécu une partie du calvaire en étroite et funeste harmonie avec lui : l’éternité retrouvée, parole traduisant l’exaltation d’une victoire. Le vocabulaire théologique ne manque pas dans ce récit aux accents parfois mystiques qu’on hésite à mettre au compte de l’expérience vécue ou de celle de l’euphorie a posteriori d’une écriture traitant avec gourmandise de mort et de résurrection…

Venu du sanscrit avatara, le mot évoque l’idée de descente, en particulier de descente d’un dieu sur terre, avec pour signification corrélative celle de métamorphose. Voici qui n’est pas sans parenté avec l’expérience de la chute du héros, suivie de celle de la transformation de tout son rapport au monde. Il y a plus, car le mot a pris le sens familier de mésaventure, de malheur. C’est donc bien de l’avatar de Jasper, tombé du haut de ses certitudes, que traite ce livre dense et déchirant. De l’homme ivre de verticalité ne va bientôt plus rester qu’un tragique ludion cloué, humilié sur son super-grabat à l’état de gisant (on pense à l’étonnant clinitron contre lequel il se rebiffe, car il le prive de ses contours).

Le motif de la chute revient sans cesse en abyme au fil des pages de journal que contient le livre, fatalité intrinsèque à l’écriture qui multiplie les chutes dans la chute à la faveur d’un étourdissant inventaire : celle de Jim Morrison, furieux qu’on lui porte secours ; de Pierre, l’ami tombé en montagne, passé en trombe à quelques centimètres de lui ; celles, toujours menaçantes, de la double expédition au Piz Badile. À cela s’ajoutent les images de gouffres qui s’ouvrent ça et là, comme celui, subit, dans lequel tout bascule durant le concert des Rolling Stones remémoré, au cours duquel une femme est poignardée… et alors ce sont les rêves, les utopies dont ils se croyaient porteurs qui s’effondrent. À quoi font contrepoids les réminiscences de caves visitées, lieux obscurs de magiques et prémonitoires évolutions.

Ce n’est pas tout : pensons aux incessants renvois à l’expérience des profondeurs, à la Tiefenpsychologie particulière de Jasper qui entrevoit dans la descente, dans le bas, dans le noir de lui-même une possible révélation au sein même de son infortune. Apparaissent alors de façon insistante les thèmes géologiques du gisement, des masses de minéraux exploitables comme dans les entrailles de la terre, des strates intimes dans lesquelles fouiller sans fin pour son salut, bref, de la mine, et mieux encore, du filon (du bon filon) à exploiter, que Jasper rencontre dans une lecture providentielle, celle de Rick Bass, avec l’espoir de gagner ou de regagner sa nature propre et redevenir vivant à part entière. C’est le côté chercheur d’or du personnage. Voici alors conjuré l’effroi de l’effondrement, du sentiment de « sol qui se dérobe » et d’ « étages traversés », sa seconde chute, en somme, la plus grave, lorsqu’il apprend l’ampleur des dégâts sur son lit d’hôpital ; voici réunies les prémisses d’une remontée après avoir touché le fond archéologique de soi-même – et celles de l’écriture.

« Ta perception va changer », lui explique un ami qui l’a précédé dans un accident semblable et qui dit avoir plongé à l’intérieur de lui-même, condition impliquant à la fois solitude et conquête créatrice de sens. Mésaventure métamorphosée en grisante redécouverte (se redécouvrir, c’est peut-être prendre véritablement possession de soi), si joliment et timidement pressentie et transposée dans le tableau du monde de l’avant-dernière section du livre : on se prend à envier en tremblant cette paradoxale « chance » qui s’est offerte à Jasper aux dires d’une inconnue venue lui rendre visite, elle aussi grièvement blessée dans une chute en Patagonie, à envier l’effervescence des remontées successives – comme celle procurée par la voix âpre du Deleuze de l’Abécédaire, par exemple. Sans une terrible secousse, sans le riche et pathétique avatar tel que Jasper l’expérimente, peut-être est-il vain de prétendre à un changement radical de notre rapport au monde et restons-nous prisonniers de mille petites habitudes, de mille petits goûts convenus qui nous enserrent. Prisonniers en surface, retenus, incapables de nous enfoncer dans l’étrange pays intérieur où veillent tant de choses…

Reste le titre du livre, dont un mot provient de l’exclamation dédicatoire d’une amie offrant des roses : « A mon gisant préféré ! », et qui fait réfléchir Jasper. Dits du gisant.

Il fallait dire tout cela, on l’a poussé (Elias, le Dr. Boher). On sait que le dit est un genre littéraire du Moyen Age, vers ou chanson, traitant un sujet familier. Cette définition ne nous avance guère pour comprendre ce choix précieux. À l’origine, le mot renvoie simplement à la parole. Peut-être est-il préférable alors de se souvenir de la remarque si éclairante de Paul Valéry, qui affirme qu’on ne pense jamais que ce qu’on est capable de se dire à soi-même. Pascal lui aussi parle, dans une de ses pensées, de l’entretien intérieur que chacun nourrit en soi (et qu’il importe, selon lui, de « bien régler »). C’est le cas de Jasper dans ce texte polyphonique orchestré à plusieurs voix, celles des sentiments, des sens, de l’esprit, de la culture. En son for intérieur inquiet tour à tour médisant, maudissant, prédisant, trouvant à redire, redisant de mille manières sa douleur, ses élans, ses tragiques prises de conscience de « pantin cassé », et partant les objectivant, stockant autant de matière pensée propre à être exploitée, consciemment ou non, par l’écriture à venir, et utile à ses montages.

Quant au « gisant », il renvoie au sens funèbre de statue représentant un mort étendu, sur un tombeau. Dérivé du latin « jacere », qui signifie proprement « être dans l’état d’une chose jetée » ! C’est là le sentiment du pauvre Jasper échoué, si l’on ose dire, dans son vibrant « paquebot », non loin du terrible « ci-gît » signalant un mort couché dans sa tombe. Mais prenons garde pour finir à la logique induite par le mot, en remarquant un peu par jeu que « gésir », c’est paradoxalement l’activité essentielle d’un Jasper qu’on peut dire, en retenant son initiale, littéralement « Jisant ». Car s’il est bien étendu, immobile sur la couche de sa cabine, dans le « paquebot » qui l’emmène il ignore où, il est le lieu d’une mobilisation générale de toutes sortes de facultés, exacerbées par sa condition, demi-mort condamné à vivre des ressources de sa mémoire personnelle et culturelle. Il lui faut « mobiliser l’armée de petits soldats qui est à son service », comme le lui dit le spécialiste de l’hypnose venu l’aider à vaincre la douleur.

Ne manquons pas enfin de relever la parenté du verbe « gésir » avec le terme de « gésine », même s’il faut en réactiver le sens devenu archaïque désignant l’accouchement : « en gésine », c’est-à-dire « en train d’accoucher ».

 

Le gisant en gésine accouchera d’un livre.

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