Auteur: Alexandre Leupin

Alexandre Leupin est professeur distingué au département d'études françaises à Louisiana State University.

Babel ou la cristallinité : traduire Lacan

 

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Lire Lacan, c’est du même trait le traduire, et les francophones ne font pas exception à cette règle. Il y a à ce nécessaire effort plusieurs causes. En premier lieu, tout écrivain ou penseur original qui crée une conceptualité jusqu’alors inédite exige du lecteur qu’il bouscule ses habitudes de pensée, pour se loger dans une théorie qui ne lui est pas encore familière. Mais, une fois ce travail accompli, Lacan reste un cas particulier. Oserai-je dire qu’il mauvais écrivain ? À côté de trouvailles géniales (« La charité, c’est l’archi-raté »), de formules qui portent (« Le psychanalyste a son acte en horreur »), l’œuvre écrite est une procession de contorsions syntactiques peu propices à sa transmission, et qui mettent le lecteur à la torture. Lacan fut avant tout un homme de parole, dans la cure, les séminaires et les conférences. Dans l’espace parlé, tout son corps était convoqué pour soutenir le discours : les articulations logiques, l’emphase, les clins d’œil de l’ironie, la moue du sarcasme, l’éclat du rire, le fausset dévastateur, tout concourait à précipiter le sens. Ainsi, Télévision est bien plus accessible dans sa version vidéo que dans la transcription de Jacques-Alain Miller : le corps filmé du sujet Lacan y fait fonction de béquille à la compréhension. J’ajoute que, pour Lacan comme pour son recréateur dans l’écrit, il n’y avait sans doute pas d’autre solution : pour Lacan, il ne pouvait écrire autrement, et pour Jacques-Alain Miller, il lui fallait souligner les articulations logiques et les arêtes de la pensée.

Dans l’écrit, la gestuelle, les intonations disparaissent, pour laisser place aux préciosités stylistiques qui furent celles des médecins cultivés pendant les années trente en France. À cela s’ajoute que, la plupart du temps, les textes publiés sont des réécritures de conférences, où Lacan prend toujours soin de s’adresser à un public spécifique et re-marque cette adresse dans la construction de texte elle-même. L’écrit garde ainsi l’empreinte circonstancielle de ceux qui l’écoutèrent, griffe qui, avec le temps, perd toute importance, mais ne cesse pas pour autant de parasiter la transmission du concept. L’avers de la médaille de ces idiosyncrasies est bien sûr qu’à chaque fois l’auteur et son auditoire sont engagés en tant que sujets singuliers dans les méandres d’une pensée qui se cherche et se trouve.

Cette critique, bien entendu, ne touche en rien à la construction conceptuelle de l’œuvre, dont on peut affirmer que, d’un bout à l’autre, elle est d’une cohérence quasi psychotique (Lacan l’a dit) : les avancées théoriques s’additionnent à ce qui précède sans jamais le contredire, mais en le modulant et l’approfondissant.

Cette stylistique qui fait barrière à la transmission redouble ses effets nocifs quand il s’agit de transmettre la pensée de Lacan dans une autre langue, en particulier en anglais – les langues romanes, de structure affine, posent beaucoup moins de difficulté. Les traductions de Lacan en anglais tombent presque toutes dans le piège du littéralisme : ce ne sont que « of that which » (de ce que), « to wit » (à savoir que), « namely » (nommément) : un grimoire qui n’est ni français ni anglais dans sa syntaxe ou son lexique, et qui, sous prétexte d’allégeance à la lettre, tombe souvent dans une infidélité radicale à la pensée de Lacan. Vieux débat que saint Jérôme, traduisant la Bible, a clos dès longtemps, lorsqu’il fut confronté au littéralisme de saint Augustin : il faut traduire selon l’esprit (de la langue cible), et non selon la lettre (de langue d’origine) ; saint Augustin dut se rendre à ses raisons.

La solution que j’ai choisie pour écrire Lacan Today (1), qui se veut une introduction générale, destinée à un large public, à la pensée de Lacan, est évidemment jérômienne : il fallait plier la stylistique lacanienne à l’usage de l’anglais, au risque parfois de l’affadir ou de la disloquer. Ce qui suppose deux conditions quasi impossibles à remplir, à savoir la maîtrise totale de l’anglais et, simultanément, de la pensée de Lacan. Inutile de dire que je n’ai été que partiellement à la hauteur de cette gageure, que bien peu au monde seraient capables de relever. Chemin étroit et épineux, mais bien préférable au littéralisme qui finit par trahir Lacan au titre de le respecter : ce qui est l’effet inévitable, toujours, de tous les fondamentalismes.

Car la conformité ou le conformisme à la lettre d’un texte est toujours la facilité et la défaite d’une pensée impuissante à se penser. Elle transforme la pensée dynamique de Lacan en idole intouchable ; effet qu’il aurait sans doute lui-même récusé, attaché qu’il était à inscrire la psychanalyse dans l’esprit de la science moderne, où il n’est nulle vérité qui ne soit définitivement acquise. Le littéralisme vire la pensée au compte de la religion. Notons que la question n’est pas nouvelle : en français, elle se pose dès Freud, par exemple avec la traduction en français de « Trieb » par « instinct » au lieu de pulsion, ce qui, autour de la notion de pulsion de mort, déstabilise toute la seconde topographie du maître viennois (2).

Je me limiterai ici à quelques exemples-clé qui suffiront à illustrer la difficulté de traduire Lacan pour un public anglophone. Je laisserai de côté une autre difficulté, celle des références culturelles, que l’on sait très touffues chez Lacan, et qui supposent un public, non seulement francophone, mais familier avec la littérature et la pensée française, les philosophies grecques et allemandes, la topologie, etc. Obstacle qui doit être contourné à chaque fois en substituant si possible, aux exemples et allusions de l’espace culturel francophone, ceux de l’anglophonie.

 

 

1. « Demande »

 

« Demande » signifie chez Lacan un souhait qui s’oppose à l’impératif du besoin et qui traduit ce qui peut s’incarner, du désir, dans un objet qui frustrera ce dernier. Aucun caractère impératif ou obligatoire dans ce terme en français : la demande est d’amour ou de reconnaissance à l’interlocuteur, sans que celui-ci soit absolument contraint d’y répondre. Dès les premières traductions, « demande » est représenté en anglais par « demand », qui traduit « exigence » ; la demande de la traduction devient un impératif qui caractérise, non pas l’imaginaire, mais la nécessité contraignante et le déterminisme du réel. Par le seul fait de ce faux frère, c’est toute la cohérence de la conceptualité lacanienne qui se trouve remise en cause, et le réel aplatit par une dimension imaginaire. La traduction correcte serait « request », mais rien n’y fait. Le traducteur, cédant à l’esprit de routine et à la méconnaissance, semble marié pour l’éternité à ce faux frère.

 

 

2. « Sexe »

 

Il n’est pas de vocable où le fourvoiement traducteur se cristallise avec plus d’effets catastrophiques pour la pensée lacanienne. Si l’on y ajoute sa famille lexicale (« sexualité », « sexuation », voire « sexualisation », « sexué », « sexuel », etc.), les répercussions de la dé-traduction deviennent quasiment infinies. Le problème ne date pas d’hier, puisque Freud utilise, conformément à l’usage germanique, « Geschlecht » pour sexe et « Sexualität » pour sexualité (3). « Geschlecht », qui provient de « schlagen » (frapper, battre, faire une empreinte) connote en français « genre » ou « espèce » ; il ne s’attache au sexe biologique que quand il est spécifié par une épithète, « das männliches Geschlecht », rendu indifféremment par « genre » ou « sexe masculin ». Il garde donc son affinité sémantique avec une catégorie classificatoire abstraite. Parallèlement, « Sexualität » en allemand garde son caractère métapsychologique et métaphysiologique, tout comme le « sexualité » français ; là encore l’étymologie latine n’est pas étrangère à cet effet : « sexus » vient de « secare », « couper », « déparer »

Or, dès qu’un anglophone entend le mot « sex » et ses dérivés, ce qui lui vient à l’esprit, c’est l’organe, la physiologie, l’empirie de la copulation, et jamais les dimensions psychiques de la sexualité. On pourrait certes souhaiter que ces associations symboliques se fassent en anglais autour du vocable ; vœu pie, car la structure profonde de la langue n’est pas aussi aisément à la disposition des sujets parlants pour qu’ils puissent en modifier les acceptions commune à force de volonté, de réflexion et de lectures.

Le mot « gender » et sa famille (« gendering », sexuer, et le barbare « genderization ») tamponnent quelque peu la sexuation française en anglais, la ouatent de spirituel, hors sexe et dans culture. Mais il est le seul qui puisse rendre le sexe tel qui s’écrit dans Lacan, c’est-à-dire une entité que relève uniquement des ordres logiques du symbolique, de l’imaginaire et du réel (4).

 

 

3. « Il n’y a pas de rapport sexuel »

 

Cet énoncé, qui représente le noyau doctrinal peut-être le plus important de la doctrine lacanienne, est un cas particulier des errements sur la traduction de « sexe » en anglais. Le rendre par « There are no sexual relationships » est une aberration ; tout étudiante ou étudiant anglophone est en droit de lever la main et d’y objecter au nom de son expérience personnelle. La traduction fautive précipite, dans le vécu de chacune et chacune, une absurdité insoutenable. Lacan entendait par cet énoncé montrer que le rapport entre les sexes ne pouvait s’écrire de façon logique, et que cette impasse de la pensée produisait des effets partout dans la sphère des activités humaines. Dans Lacan Today, je l’ai rendu par un plus ou moins bâtard « There is no sexual rapport » ; mieux encore serait d’écrire « There is no gender rapport », ou encore, avec plus de lourdeur mais aussi de précision, « There is no logical relationship between the genders », pour bien marquer le caractère dialectique, détaché de l’empirie biologisante, de la question.

L’équivalent strict de « There are no sexual relationships » serait en français « Il n’y pas d’acte sexuel », ce que Lacan n’a jamais pensé ni écrit, même si l’acte sexuel lui aussi est frappé de la prégnance du signifiant (5).

On voit que j’ai moi-même cédé aux à peu près de la traduction dans Lacan Today, et qu’une nouvelle édition devrait faire justice de ces erreurs ; l’analyse est interminable, comme disait Freud. Le problème est ici que les francophones familiers de la pensée de Lacan sont souvent des anglophones approximatifs, qui importent leurs habitudes linguistiques dans la langue cible, alors que les traducteurs en anglais se heurtent la plupart du temps aux idiosyncrasies du style lacanien, qui leur masquent la clarté, la cohérence et la solidité de l’édifice conceptuel.

Dennis Porter, dans un article important (6), prenait appui de cette difficulté à traduire Lacan pour appeler les anglophones à penser les limites de leur langue. Bien entendu, cette injonction peut être retournée aux francophones : dans la créolisation du monde présent, où les langues et les systèmes symboliques ne cessent de se frotter les uns aux autres, il n’y pas de sens unique : le défi que lance Lacan à ses traducteurs anglophones doit être renvoyé aux francophones, aux fins d’affiner leur compréhension de la doctrine.

La traduction devient alors, dans le cas particulier de Lacan (qui peut s’élever au niveau d’un paradigme, par exemple pour Freud), la tâche de dégager un noyau doctrinal stable, traductible et donc transmissible dans toutes les langues du monde. C’est là où les graphes de l’œuvre prennent toute leur portée : traductibles par définition en raison de leur caractère abstrait, ils visent à dégager la doctrine des malentendus qu’apporte inévitablement à la transmission du noyau doctrinal l’imaginaire particulier de telle ou telle langue. Certes, dans cette passation, se perdent les charmes du père-vers, de l’uni-vers-Cythère, du (s)ou-pire, de l’étudiant astudé, etc., en bref l’idiome séduisant qui fut la marque d’un sujet singulier, en dernière analyse accessible à ceux seuls qui ont en partage la même langue, et tout (culture, références) ce qui vient avec. Mais s’y gagne, pour les autres, une compréhension rationnelle du doctrinal lacanien.

 

La babélisation qu’entraîne le littéralisme est un automatisme funeste qui joue aussi bien dans la langue cible que dans la langue source : Lacan, des deux côtés de l’Atlantique (ou de la Manche) y acquiert un surcroît d’obscurité dont il aurait fort bien pu se passer. Qu’on assiste simplement à un colloque de lacaniens où se mêlent anglophones et francophones pour constater immédiatement que je dis vrai.

Se résigner au château des brouillards produit par la traduction littérale, c’est céder à l’irrationnel, confortable mais trompeur, des imaginaires conflictuels que produit inévitablement la diversité des langues. Jeter le fondamentalisme de la littéralité par-dessus bord, revenir à la rigueur des graphes, suivre l’orientation qu’ils donnent à la pensée, c’est libérer son cristal.

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(1) The Other Press, New York, 2004.

(2) Bruno Bettelheim, dans Freud et l’âme humaine, de la traduction à la trahison (Laffont, 1985) a fait le catalogue des déviations qu’introduisent les traductions anglaises dans la pensée de Freud.

(3) Je remercie mon collègue John Pizer pour son aide.

(4) Je remercie mon étudiante Margaret Trenta pour m’avoir forcé à clarifier cette ambiguité, qui malheureusement traîne encore dans Lacan Today. Cent fois sur le métier remet ton ouvrage….

(5) « L’acte sexuel se présente bien comme un signifiant, comme un signifiant qui répète quelque chose […]. Il répète quoi ? Mais la scène œdipienne ! » La logique du fantasme, séminaire du 22 février 1967.

(6) « Psychoanalysis and the Task of the Translator », dans Lacan and the Human Sciences, A. Leupin éd., University of Nebraska Press, Lincoln, Nebraska, 1991, p. 143-163.

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One Response to “Babel ou la cristallinité : traduire Lacan”

  1. Blaquier dit :

    La question du cristal de la langue in Radiophonie touche au point le plus abyssal du savoir inconscient. Il faudrait ici toute une géologie du savoir, antiphilosophie lacanienne oblige pour s’en sortir sans sortir comme dit le poète.

    JLB