Auteur: Michel Herland

Michel Herland est professeur à l’Université des Antilles et de la Guyane, Martinique, Antilles françaises.

Prémices poétiques de Gaël Octavia

La femme que je connais
Mais ne reconnais pas
Possède le nez d’une autre qui naîtra dans mille ans

 

De la jeune auteure de théâtre confirmée avec plusieurs pièces primées et déjà passées par le plateau, de la vidéaste au regard percutant et original, de la peintre de femmes aux formes pleines et dérangeantes, voici une nouvelle facette de son talent, un premier recueil de poèmes, illustré des dessins de l’artiste, où il est question de femmes et d’hommes, d’amour et de désamour, de vie et de mort.

 

Mars et Vénus

L’homme offre lumières, bagues, clochettes, et les femmes aussi se montrent généreuses : baisers, amours et larmes.

La femme, éternel objet du plaisir masculin

L’envolée criarde
De la tunique rousse
Qu’une donzelle exotique
Retient, inefficace
Contre l’assaut du vent
Et des yeux impudiques

Dans un autre poème, ces alexandrins rimés

Ils soulèvent le voile et la soie du corsage
Pour deviner le ventre, les seins et le visage

La femme peut être elle-même en proie au désir, au risque de se perdre

Elle songe à son corps adoré
A son corps sculpté de cariste
Qui servit d’appât […]
Elle se rappelle plus que tout
La langue vénéneuse
Les mains de granit
Elle se rappelle
Puisqu’elle a survécu

Il y a encore le désir qui reste inaperçu, comme celui de cette migrante face à un camarade d’infortune transbahuté comme elle dans un vieux camion

Sans conscience qu’une femme qui  n’en avait pas l’air
Avec sa crasse au corps et son odeur d’animal
Le regardait

N’empêche que l’amour, parfois, rime avec toujours

Il y avait une tasse fumante
Que les mains de la femme devenue vieille
Tendaient aux mains de l’homme
Ils ne se souriaient pas, craignant d’être édentés maintenant
Ou tout autre malheur de la sorte

Mais que peut bien évoquer ce tercet du poème « Triste éros », la pornographie ?

C’est comme une litanie
Comme un miroir sans tain
Une pantomime de papier

Autre litanie, celle ressassée par Don Juan à ses conquêtes

A celle aux épaules de cariatide
Et qui parle araméen
A l’elliptique
Au teint de caolin
A la toute nouvelle
Dont les seins rappellent
Des kumquats

Encore des fruits dans la corbeille de Gaël

Elles rêvaient de mangues
De grenades aux grains roses
D’éclatements de kakis

Toutes ne rêvent pas, cette veuve, par exemple

Que chantent tes colliers
Chœur enjoué de grains d’or
Quand d’une main à peine tachetée […]
Tu verseras la terre
Sur son cercueil

Un poème jazzy ponctué par des « il dit », comme un refrain de deux notes

Il l’a aimée
il dit
et elle
elle dit qu’il l’a aimée
avec son amour en mots
jamais en chair

Les arbres, pour leur part, ne disent rien, ou plus rien. Ils sont là depuis si longtemps…

Les arbres se recourbent
Ils ne disent pas
Avec leurs bouches édentées
Et leurs sexes rabougris

Ils n’ont pas, ou plus, le teint d’anis d’une antique cousine repérée au détour d’un banquet de mariage.

Gaël Octavia est née en Martinique en 1977. Elle vit maintenant à Paris. Cette première livraison de poèmes est une nouvelle corde de sa lyre.

 

Gaël Octavia, A capella des promises et des oubliées, Les filles de Balqis, 2017, 71 p., 10 €.

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