Auteur: Lucien-Samir Oulahbib

Docteur en sociologie, Lucien-Samir Oulahbib est chargé de cours à Lyon 3 et Paris X, et habilité à diriger des recherches en sciences politiques.

Viol : Foucault et Iacub au secours de Frédéric Mitterrand

Ce qui frappe dans cette histoire, et qui a surpris, c’est le déclenchement de l’affaire, à savoir le viol de Polanski sur mineur que Mitterrand a semblé relativiser en faisant état du grand talent de ce dernier. Est-ce le coup de l’émotion comme il a semblé l’indiquer ensuite ou n’est-ce pas là l’idée, en sourdine, que le viol au fond ne serait pas un crime comme les autres ? D’où d’ailleurs la dernière affaire en date, à savoir sa lettre de moralité concernant l’implication de son filleul pour un… viol collectif.

 

Lisons en premier lieu ces extraits d’une conversation entre Foucault et ses amis pour commencer à réfléchir :

 

« (…) D. Cooper : Dans le cas de Roman Polanski aux États-Unis, où il était question de sexualité orale, anale et vaginale avec une fille de treize ans, la fille ne semblait pas traumatisée, elle a téléphoné à une amie pour discuter de tout cela, mais la sœur a écouté derrière la porte, et tout ce procès contre Polanski s’est mis en route. Là il n’y a pas de blessure, le « traumatisme » vient des « formations idéales », sociales. La fille semble avoir joui de ses expériences.

M. Foucault : Elle paraît avoir été consentante. Et cela me mène à la seconde question que je voulais vous poser. Le viol peut tout de même se cerner assez facilement, non seulement comme non-consentement, mais comme refus physique d’accès. En revanche, tout le problème posé, aussi bien pour les garçons que pour les filles – car le viol pour les garçons, cela n’existe pas, légalement -, c’est le problème de l’enfant que l’on séduit. Ou qui commence à vous séduire. Est-ce qu’il est possible de proposer au législateur de dire : un enfant consentant, un enfant qui ne refuse pas, on peut avoir avec lui n’importe quelle forme de rapport, cela ne relève aucunement de la loi ? (…).

 

M. Foucault : Le problème des enfants, voilà la question. Il y a des enfants qui à dix ans se jettent sur un adulte –alors ? Il y a les enfants qui consentent, ravis.

M.-O. Faye : Les enfants entre eux : on ferme les yeux. Qu’un adulte entre en jeu, il n’y a plus d’égalité ou de balance des découvertes et des responsabilités. Il y a une inégalité…difficile à définir.

M. Foucault : Je serais tenté de dire : du moment que l’enfant ne refuse pas, il n’y a aucune raison de sanctionner quoi que ce soit. Mais ce qui m’a frappé, c’est qu’hier on en parlait avec des membres du Syndicat de la magistrature. L’un d’eux avait des positions très radicales : c’est celui qui disait justement que le viol n’avait pas à être pénalisé comme viol, que c’est tout simplement une violence. À propos des enfants, il a commencé par prendre une position également très radicale. Mais, à un moment donné, il a sursauté, et il a dit : ah, je dois dire, si je voyais quelqu’un qui s’en prenait à mes enfants !

En outre, on trouve le cas de l’adulte qui a, par rapport à l’enfant, une relation d’autorité. Soit comme parent, soit comme tuteur, ou comme professeur, comme médecin. Là encore, on serait tenté de dire : ce n’est pas vrai qu’on peut obtenir d’un enfant ce qu’il ne veut pas réellement, par l’effet d’autorité. Et pourtant, il y a le problème important des parents, du beau-père surtout, qui est fréquent. (…).

M. Zecca : (…) si l’on renverse le problème -au sujet des enfants- si l’on considère le viol comme un coup de poing dans la gueule, est-ce qu’il serait possible d’envisager les choses sous l’angle du « préjudice moral »?

J.P. Faye : On revient à la responsabilité civile.

M. Foucault : …dommages et intérêts, pretium doloris : il existe bien des catégories de cet ordre. Qu’est-ce que cela signifie, si l’on dit : on ne mettra plus le violeur en prison, cela n’a aucun sens -on lui demandera cent mille francs de dommages et intérêts? Est-ce qu’on peut dire cela ?

M. Zecca : Je ne pensais pas en termes d’argent. Je me demande simplement comment on peut laisser une porte ouverte pour reconnaître l’acte de violence, afin qu’il ne soit pas banalisé.

M. Foucault : Comme un accident d’automobile.

M. Zecca : Oui. Quelque chose, là, me gêne, le rapport à ce que peuvent faire des adultes sur des enfants. Et une situation où les enfants n’auraient plus aucun moyen juridique de se défendre. Il y a quelque chose qui manquerait. Si on considère le fait uniquement comme un coup de poing dans la gueule, cela permet à n’importe qui de violer un enfant ?

M. Foucault : Tu sais en même temps que la législation sur le viol d’un enfant, la « protection légale » qu’on accorde aux enfants est un instrument qu’on met entre les mains des parents. Pour liquider leurs problèmes avec d’autres adultes, la plupart du temps.

M. Zecca : Exactement.

(…).

M.-O Faye : Est-ce en raison de cette réforme du droit pénal qui se prépare sur le viol et la protection des enfants que la presse à sensation mène une telle campagne sur les « enfants martyrs » ?

M. Foucault : Cela me paraît évident.

M.-O Faye : Mais cette campagne porte à faux, car les « parents modernes » ne sont pas subitement devenus des monstres, il faut replacer ce rapport enfants-adultes dans une histoire : autrefois, les enfants étaient pris en charge par la communauté, ou par la famille communautaire élargie, comme l’a bien montré David (Cooper). Maintenant, la solitude d’un jeune couple avec ses enfants dans une H.L.M dans une cité ouvrière, cela engendre précisément les « enfants martyrs », toute une série de tensions, y compris les viols d’enfants.

J.P. Faye : La pression de la famille et de ses conflits s’accroît à mesure que le champ de celle-ci se rétrécit : c’est ce qu’a montré la description de David (Cooper).

D. Cooper : Oui, la communauté était ce lieu d’échanges libres (relativement). Y compris entre enfants et adultes. D’échanges sexuels. Mais comment reconstruire une telle communauté dans le contexte du capitalisme avancé ? (…) » (1) 

 

 

Quant à Marcela Iacub, loin d’innover, elle applique ces propos de Foucault : je cite le texte d’une journaliste de Marianne, Isabelle Saporta (Marianne nº 420, 7 mai 2005, pages 70-71, disponible en ligne) : 

 

« Quoi de neuf du côté delà sexualité ? […] Un livre incendiaire (Antimanuel d’éducation sexuelle, Marcela Iacub et Patrice Maniglier, Éditions Bréal, ISBN : 2749505402) […]

Les auteurs nous annoncent, en effet, la plus décevante des nouvelles : la libération sexuelle n’a pas eu lieu. […] Nous serions ainsi passés d’une société sous le contrôle du père (avant 1968) à une société sous le contrôle de l’État. À l’heure où le CSA et le ministère de la famille s’inquiètent de ce que les plus jeunes fassent leur éducation sentimentale devant des films pornos (60 % des garçons de 11 ans et 30 % des filles du même âge déclarent en avoir déjà vu un), le propos apparaît pour le moins paradoxal, pour ne pas dire provocateur.

 

Selon Iacub et Maniglier, les années 70 ont vu l’émergence d’une nouvelle doctrine supraétatique : celle du bonheur sexuel. En 1972, l’OMS (Organisation mondiale de la santé) prône ainsi une santé sexuelle enfin « délivrée de la peur, de la honte, de la culpabilité et autres facteurs psychologiques de nature à l’inhiber ». En 1973, l’éducation sexuelle fait son apparition dans les manuels scolaires. […] la France a suivi le mouvement de la libération sous contrôle de l’État et de la nouvelle bien-pensance. […]

 

Le consentement mutuel, le détachement de la sexualité de la notion même de procréation sont, aux yeux de nos néoprogressistes, les deux mamelles de cette libération chèrement acquise. Mais là où le bât blesse, selon les auteurs de cet Antimanuel, c’est que ce mouvement a eu deux conséquences : le choix d’un modèle sexuel victimaire et son pendant obligatoire, l’immixtion toujours plus importante de l’État dans la sexualité individuelle sous prétexte de défendre des victimes avérées ou supposées. […]

 

Les deux auteurs en veulent pour preuve le traitement d’exception réservé aux criminels sexuels. De fait, les chiffres fournis par le magistrat Didier Peyrat dans son dernier ouvrage (En manque de civilité, Éditions Textuel, janvier 2005, ISBN: 2845971397) font froid dans le dos : en vingt ans, le pourcentage de détenus condamnés pour agression sexuelle est passé de 5,5 à 22. […] Là où Didier Peyrat y voit […] une volonté de ne plus laisser passer ce genre de crimes, Iacub et Maniglier n’y voient eux […] que la mise en exergue des limites de la notion de consentement… « Je ne cherche pas à dire que toutes les femmes qui se prétendent violées sont en réalité consentantes. Je cherche à attirer l’attention sur les conséquences néfastes, […] on traite de la même manière des hommes armés qui vont brutaliser une femme dans une rue sombre et un petit ami qui s’est montré finalement un peu trop insistant. » […]

On serait assez tenté de suivre Iacub et Maniglier lorsqu’ils pointent les limitent du système judiciaire : extrême sévérité des condamnations pour viol (aussi lourdes que pour un meurtre), tendance à utiliser un autre régime de preuve survalorisant le témoignage et faisant fi de la présomption d’innocence…

 

Mais l’on freine des quatre fers lorsqu’on lit la solution qu’ils proposent : extraire le sexuel des catégories juridiques : le viol serait remplacé par l’atteinte à l’intégrité physique, le harcèlement par l’abus de pouvoir. Autant dire, pour Didier Peyrat, accepter un retour en arrière de cinquante ans, annihilant ainsi toute spécificité de la criminalité sexuelle et toute reconnaissance de ses conséquences psychiques sur la victime […] ».

 

 

Les propos de Frédéric Mitterrand corroborent ces analyses : 

 

« La morale occidentale, la culpabilité de toujours, la honte que je traîne volent en éclats ; et que le monde aille à sa perte, comme dirait l’autre ».

 

 

Bref, la morale ne serait qu’occidentale et après moi le déluge. Tout y est dit (lire ici de larges extraits) Foucault et Iacub comme cadres de référence, mais aussi fumet du nihilisme appliqué dont il serait temps de parler un petit peu maintenant non ? 

 

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(1) Enfermement, psychiatrie, prison, entretien de M. Foucault avec D. Cooper, J.P. Faye, M. Zecca, Change, Nº 22-23 : La Folie encerclée, 1977, pp. 76-110 ; repris dans Dits et écrits, (209), t. III, Gallimard, 1977, pp. 355 et suivantes. [Je discute de ce point dans Ethique et épistémologie du nihilisme (p.159 et suivantes)].

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