Auteur: Dimitri Dimitrievich

Dimitri Dimitrievich, né derrière le rideau de fer du puritanisme, français de hasard, amoureux de la liberté et des femmes, écrit des oeuvres d'imagination pure.

Le Ravissement de la rectrice – (III) La déclaration du porte-parole du gouvernement

Le commissaire ravive de vieux souvenirs

logo-marianneRien ne transparaît des frasques de la nuit dans le comportement des trois policiers le lendemain matin. La journée commence par une réunion à la préfecture. Vérification faite, les ministères avaient bien reçu la missive reproduite dans le communiqué des ravisseurs. Tout au moins quatre d’entre eux, le ministère de l’Education n’étant sûr de rien : il y arrive, paraît-il, tellement de courriers farfelus qu’on ne prend pas la peine d’en garder la trace. Toujours est-il que l’existence de ces courriers confirme la détermination des ravisseurs. Puisqu’il n’est pas question de céder à leurs revendications, il est impératif de retrouver la rectrice. Si, comme l’affirme le commissaire Latrouille, elle est encore sur l’île, cela devrait faciliter les choses. La réunion est présidée par le préfet qui semble surtout soucieux de gérer les relations avec la presse. Comme le communiqué est arrivé à une station de radio, tous les média sont déjà au courant et des journalistes de métropole ne tarderont pas à arriver, probablement dès cet après-midi. Une conférence de presse sera donc organisée le lendemain matin, à la préfecture. Le commissaire y participera, naturellement, ainsi que l’officier de police Loiseau. D’ici-là, une déclaration du gouvernement est attendue.

Ceci réglé, on passe à quelques considérations plus oiseuses sur l’identité des auteurs de l’enlèvement (ou de leurs commanditaires). Rien ne prouve jusqu’ici qu’ils soient bien de simples fonctionnaires animés par une vision plus ou moins biscornue du bien commun. Il faut se demander à qui peut profiter une affaire dans laquelle l’État se trouve confronté à des revendications démagogiques qu’il ne pourra en aucun cas satisfaire. Quel est le parti qui pourrait soutenir les revendications des fonctionnaires énervés et même s’abriter derrière cette identité fictive pour mettre le gouvernement socialiste dans l’embarras et compromettre encore plus les chances du président Hollande (ou d’un autre candidat de son parti) de se trouver au deuxième tour des prochaines présidentielles, sinon le Front National ? Certes, monologue le préfet, il est peu vraisemblable que la direction de ce parti ait choisi de s’engager dans une entreprise qui – si elle était découverte – serait une véritable bombe à retardement, néanmoins rien n’interdit de penser que des éléments incontrôlés aient pu trouver amusant de monter un tel scénario. Vous voyez, conclut-il à l’adresse des policiers, l’affaire est double. Découvrir l’identité des ravisseurs nous importe tout autant que de retrouver la rectrice, les deux étant d’ailleurs liés.

Front National ou pas, c’est en effet la tâche de la police. De retour au commissariat on se répartit le travail. Il n’est pas absolument certain que les ravisseurs résident habituellement dans l’île ; c’est cependant probable. Les enquêteurs du commissariat sonderont les responsables des divers établissements publics de l’île – directeurs d’école, etc. – au cas où ils auraient eu vent d’un projet comme celui de l’enlèvement de la rectrice. Latrouille, pour sa part, préparera un courrier à l’intention des polices municipales et des gendarmeries afin de leur demander d’être particulièrement attentives à tout renseignement concernant des déplacements inhabituels, l’apparition de nouvelles têtes dans le voisinage, etc. Parallèlement, la préfecture adressera un courrier aux média locaux afin qu’ils incitent la population à rapporter tout évènement anormal, tout incident ayant un rapport possible avec l’enlèvement.

Quant aux deux spécialistes parisiens, ils ont déjà branché leurs ordinateurs équipés de logiciels destinés à traquer les terroristes partout où ils sont susceptibles de laisser des traces, réseaux sociaux ou autres. S’il s’agit bien de simples « fonctionnaires énervés », et non d’individus habitués à la clandestinité, il est fort possible qu’ils se soient répandus sur le net avec des propos semblables à ceux de leur missive avant qu’ils se décident à l’envoyer aux ministères.

Les stations locales diffusent la déclaration du gouvernement dans leur journal de la mi-journée. Compte tenu du décalage horaire, cela signifie que quelques membres des cabinets ministériels, à Paris, n’ont pas fermé l’œil de la nuit.

La déclaration du porte-parole du gouvernement

Il apparaît désormais que la recteure de l’académie de X n’a pas simplement disparu mais qu’elle a été enlevée sous de fallacieux prétextes par une bande de terroristes non encore identifiés. Le gouvernement condamne évidemment cette pratique barbare avec la plus grande fermeté. Les forces de l’ordre sont mobilisées pour libérer la recteure et la rétablir dans ses fonctions au service de l’État, arrêter ses ravisseurs et les déférer devant la justice.

Le gouvernement ne négocie pas avec les terroristes. Aucune revendication ne sera examinée tant que la recteure n’aura pas té relâchée. Par ailleurs, il est hors de question de passer outre aux règles démocratiques de notre République. La France s’enorgueillit de son dialogue social ; elle ne se gouverne pas par oukases. Aucune décision concernant le statut des fonctionnaires aussi bien que les règles du travail salarié n’est prise sans concertation préalable avec les organisations syndicales représentatives. Il en est de même pour la politique familiale qui se discute avec les associations représentatives. Le Conseil économique, social et environnemental a également son mot à dire, de même que le Parlement pour toutes les matières relevant de la loi.

La prétention des ravisseurs de dicter eux-mêmes la politique de la France est irrecevable. Elle explique qu’aucune réponse ne leur ait été apportée lorsqu’ils se sont manifestés une première fois et pourquoi leurs exigences ne seront pas davantage prises en considération aujourd’hui.

Les  terroristes veulent attaquer nos valeurs, nous atteindre dans notre démocratie. La France est forte ; ils n’y parviendront pas.

Vive la République, vive la France, vive la liberté.


La réponse du gouvernement n’étonne personne, à part peut-être quelques naïfs qui approuvaient les revendications et espéraient les voir satisfaites sans autre forme de procès. Les « fonctionnaires énervés » font-ils partie de ces naïfs ou avaient-ils déjà anticipé la réaction du gouvernement ? Ont-ils un plan B (autre que de mettre leur menace à exécution) ? Le sort de la rectrice en dépend. Nul n’a les réponses, ce qui n’empêche pas les « experts en terrorisme » de s’exprimer abondamment à l’invitation des média nationaux. Habitués à disserter sur les djihadistes, ils sont pourtant encore moins capables en la circonstance de répondre intelligemment aux questions que se posent les Français. C’est sans doute pourquoi une question de vocabulaire se trouve bientôt au centre du débat. Chacun a remarqué que le porte-parole du gouvernement a utilisé le mot « recteure », certes licite mais d’un usage bien moins courant que « rectrice ». C’est une occasion toute trouvée pour se pencher sur la querelle des genres à propos de noms de métiers en français. Faut-il dire, s’agissant d’une femme, professeure, écrivaine, docteure, etc. ou professeur, écrivain, docteur ? Les explications des doctes s’avèrent confuses, tout au plus en ressort-il que chacun a le droit de faire comme il veut. Le cas de la recteure/rectrice apparaît néanmoins particulier puisque si le mot « recteure » est de formation récente (comme professeure, etc.), le féminin « rectrice » est ancien et usuel. Mais si ancien justement qu’il ne désignait pas à l’origine une femme recteur(e), chose impensable à l’époque, mais l’épouse d’un recteur. C’est pour cela, pour éviter toute confusion, que beaucoup de recteur(e) se font appeler Madame la recteure, quand ce n’est pas Madame le recteur (!), plutôt que Madame la rectrice. Les rédacteurs de la déclaration du porte-parole du gouvernement ont opté pour recteure, un choix qui ne devrait pas soulever une glose infinie, mais quand on n’a rien d’autre à dire…

Latrouille, pour sa part, a d’autres soucis. Pas tellement le fait que l’enquête piétine (la patience, en matière professionnelle est ce qui lui manque le moins), plutôt le coup de fil qui l’a réveillé ce matin, un appel de Monique, son ex-femme, journaliste, lui annonçant qu’elle était sur le point d’embarquer dans un avion en partance pour l’île. Que des journalistes s’intéressent à l’affaire était prévu, inévitable. Que cette journaliste-là soit sur le coup, il ne l’avait pas prévu et aurait préféré l’éviter. Il l’a avertie qu’il ne pourrait pas aller la récupérer à l’aéroport, l’enquête ne lui laissant aucun répit, mais qu’il essaierait de trouver un moment plus tard pour la rejoindre. Une réponse qui ne l’engageait à rien et, de fait, il ignore s’il veut ou ne veut pas la revoir, quinze ans après leur séparation.

Pour le moment, donc, l’enquête n’a rien apporté de tangible, sinon que le passé comme le présent de la rectrice paraissent sans tache, ce qui accrédite encore davantage l’hypothèse d’une prise d’otage à finalité politique dont l’honorable professeure d’université à la tête de l’académie de X ne serait qu’une victime de hasard. Professeure, professeur ? Recteure, rectrice ? Suite à la polémique qui s’est développée sur les média, Latrouille a fait interroger le rectorat. La rectrice se faisait appeler « Madame la recteure » : les rédacteurs de la déclaration gouvernementale étaient bien informés. À part ça, l’enquête de terrain n’a rien donné jusqu’ici : les gendarmes et des policiers à la recherche d’un lieu où pourrait être cachée la prisonnière ont fait chou blanc. Les espoirs les plus tangibles reposent sur le travail de Frédéric et Marjolaine (qui ont l’air de s’entendre de mieux en mieux). Ils sont désormais en réseau avec d’autres policiers spécialisés, en Métropole, qui tentent, comme eux, de repérer sur le net des messages en liaison avec l’enlèvement. S’il y a quelque chose, ils le trouveront.

À l’heure où le commissaire pouvait décemment rentrer chez lui, après avoir prévenu Gladys qu’il  serait absent pour dîner (ce à quoi elle répondit que, sachant combien il était occupé en ce moment, elle avait elle-même d’autres projets pour sa soirée), il appela Monique. Celle-ci qui se reposait dans sa chambre et attendait visiblement son coup de fil, accepta sans hésiter son invitation au restaurant. Latrouille, comme on l’a dit, était partagé concernant son ex-épouse. Ils ne s’étaient pas séparés en si mauvais termes, mais enfin leur incompatibilité était démontrée et, sans enfant, il ne leur fut pas difficile de prendre de la distance. À quoi bon, dans ces conditions, chercher à se revoir, sinon pour satisfaire une curiosité un peu vaine ? Quoi qu’il en soit, ils sont maintenant attablés dans un restaurant « pieds dans le sable » à défaut d’être véritablement pieds dans l’eau. C’est elle qui parle surtout et d’abondance, comme pour évacuer une gêne, qui raconte des anecdotes sur son métier. Il la regarde en l’écoutant à demi, surpris de la retrouver aussi belle après tant d’années, si séduisante dans sa petite robe d’été. Décidément le divorce lui a fait du bien. Elle le regarde aussi, cherchant à capter son regard comme si elle voulait vérifier l’effet produit. De fait, ses grands yeux clairs, son visage encore juvénile encadré de boucles brunes lui font de l’effet. Elle s’est mise en frais pour ces retrouvailles, à croire qu’elle a une revanche à prendre sur le passé, qu’elle n’a pas complètement tourné la page. Quant à lui, si c’est ce qu’elle souhaite, il se découvre d’accord aussi, non pas certes pour reprendre une vie commune que de toutes façons leurs professions respectives ne permettraient pas, mais pour prolonger la soirée, oui.

À la sortie du restaurant, elle lui prend familièrement le bras ; il ne résiste pas à l’impulsion de la serrer par la taille. Elle rit, un rire qui laisse croire aussi bien qu’elle est gênée ou heureuse de ce contact retrouvé. Heureuse plutôt, conclut-il. Il l’embrasse dès qu’ils sont à l’abri dans la voiture, ses lèvres sont chaudes, sa bouche ouverte, leurs langues se cherchent, se mêlent. Il démarre et prend la route de la montagne : il veut lui montrer le panorama de l’île sous la Lune. Elle n’a pas bouclé sa ceinture afin de mieux se coller contre lui. Aucun des deux n’a envie de parler davantage. Retrouvant un geste de leur passé commun, elle dégrafe le pantalon du conducteur, ouvre la braguette et prend le phallus dans une main juste pour le plaisir de le sentir grossir. De l’autre main, elle ôte son string et commence à se caresser. Ils sont bientôt arrivés au point de vue d’où l’on domine toute une moitié de l’île. Elle a tiré de son sac un préservatif et l’a enfilé prestement sur le sexe maintenant majestueux. Ils sortent de la voiture ; elle se couche sur le capot pour qu’il la prenne par derrière, autre vieille habitude. Elle jouit très vite et très fort, lui crie d’y aller aussi et jouit à nouveau quand il libère un flux de sperme qui ne demandait qu’à déborder. Quand ils redescendent vers la ville ils n’échangent pas davantage de paroles qu’à la montée. Ils ont déjà dit au restaurant le peu qu’ils avaient à se dire. Leurs corps voulaient se rencontrer, retrouver les sensations d’autrefois, raviver de vieux souvenirs ; leurs esprits n’étaient pas concernés. Ils ne s’aiment plus depuis longtemps et se quitteront sans regret. Ce qu’ils ont fait dépasse ce qu’ils sont devenus ; c’est une force venue du plus profond d’eux-mêmes qu’ils n’auraient su maîtriser, l’auraient-ils voulu.

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